‹ La Russie et la civilisation européenneChapitre 9 sur 18 · ET LA · texte numérisé non relu

ET LA

L'autocratie n'a d'analogue nulle part. — Institution aniieuropéenne. — Amalgame de toutes les tyrannies. — Varègue, Slavo-Russe, Bysantin, Mongol, Caporal. — Origine de Tautocratie. — Rurik et ses compagnons ^ Asservissement des Russes. -^ Invasion des Mongols. — Ses résultats, ivau 111. • 11 fonde Tautocratie. — Par quels moyens. —Développement de Tautoeratie sons tous les règnes. <- Son idéal.

Une Institution qui suffirait à elle seule pour creuser un abîme entre la Russie et l'Europe civilisée, c'est l'autocratie. Cette institution n'a d'analogue nulle part. Ni le despotisme niveleur de Louis XI, ni le fastueux absolutisme de Louis XIV, ni le trône militaire de Napoléon,

ni l'omnipotence discrétionnaire des sultans ou des monarques chinois ne sauraient en donner une idée.^ous ces divers modes d'autorité ont uij frein quelconque : un conseil, une charte, un livre sacré, une doctrine traditionnelle, quelque chose, enfin, qui protège le sujet contre l'arbitraire du maître. L'autocratie elle seule ne reconnaît point de frein : en sa présence, toute indépendance abdique, toute garantie s'évanouit, tout mouvement cesse.

Pouvoir violent et contre nature, l'autocratie est Tamalgame de tous les monstres de tyrannie qui ont opprimé le genre humain. Elle unit le génie despotiquement organisateur du conquérant Varègue à l'astuce déliée du Slavo-Russe et à la farouche barbarie du Mongol ; le tout couronné d'un byzantinisme argutieux et fertile en embûches, et de ce caporalisme brutal qui, durant tant d'années, changea en casernes les plus illustres cours d'Allemagne.

,Du reste, pour bien se rendre compte de l'organisme si (5omplexe de l'autocratie, il suffit de remonter à son origine et d'examiner de quelle manière elle s'est formée.

Si haut que l'on porte les regards dans l'histoire moscovite, on l'y voit poindre aU sommet. Elle s'incarne d'abord dans Rurik. Poussé par l'esprit d'invasion, ou, comme le raconte Nestor, appelé par les Novgorodiens, ce chef Scandinave arrive : soudain il se pose en maître, il distribue le pays à ses compagnons, il va même jusqu'à lui enlever son nom primitif et originel pour y substituer le nom de la région qui Ta vii naître *. Quant au peuple,

i }£S Basses s'appelaient primitivement Slovènes; Rurili, venn de cette Pariie de la Suède que Ton appelait Roalêgén^ c'est-à-dire pays des Russes,

ni Rurik ni ses compagnons n'en prennent souci ; une fois le partage fait, chacun s'empare de son troupeau et le chasse devant lui. 11 y a bien une sorte de lutte entre Tantique constitution slave et les usages normands importés par les vainqueurs ; mais en définitive ceux-ci restent maîtres, et le peuple courbe la tête. Chose étrange I les Russes sont dès Tabord tellement subalternisés, tellement effacés par les Varègues, qu'il n'est pas même question d'eux dans les guerres où leur sang . coule, dans les traités qu'ils concourent à imposer.

Tel est aussi le caractère de l'occupation varègue. Que cherchent les nouveaux chefs? Des soldats et qon des sujets. Toujours armés, soit par l'ambition, soit par la jalousie, ils ne prennent pas le temps d'asseoir le gouvernement de leurs provinces sur des bases normales ; ils trouvent plus court d'en maintenir les habitants dans leur dépendance primitive, certains de se ménager ainsi en eux des instruments flexibles à toute entreprise et dont le néant politique ne déflorera en rien la personnalité de leurs triomphes.

Et c'est, ainsi que la chaîne d'esclave se rive de plus en itfus au cou du peuple russe ; que- l'embryon de l'autocratie va se développant à outrance.

Nous entrons dans une seconde phase : l'astre de la domination varègue commence à pâlir. En même temps que l'abus des partages a mis le peuple à merci, il a décentralisé le pouvoir jusqu'à l'énerver. L'empire de Ru-,, rik n'offre plus qu'une immense proie morcelée, dont la première invasion va dévorer impunément les débris.

a donné ce nom à h région slave où il s'établit. Ainsi, indépendamment de tont ce que la Russie a emprunté au Nord ou à TOccidcnt, elle leur doit encore son nom.

D'autres que nous ont raconté cette époque lugubre des annales moscovites : les sauvages Mongols, débordant sur le sol de Russie comme un torrent ravageur, écrasant sous les pieds de leurs chevaux hommes et choses, et substituant, pendant plus de deux siècles, au glaive et au sceptre Scandinaves leur pique forgée de fer ouralien. Cataclysme lamentable, où disparurent les derniers vestiges de la liberté populaire, et où Tautocrade, désormais à terme, trouva son berceau et ses éléments de croissance etde force.

Ivan III paraît. Serpent et.lion, ce prince croit également à rijnposture et à la violence ; il âe roulera au besoin dans la bassesse et la lâcheté. Nul reproche, nulle honte, ne Taffectent ; il suit sa voie sans sourciller; chacun de ses actes, glorieux ou vil, magnanime ou cruel, lui sert de marchepied pour monter où il veut.

Il veut être autocrate I

Qu*a-t-il à faire ? Les Mongols ne Tinquiétent plus ; ils se sont dispersés au souffle de leurs propres dissensions-, le peuple, muselé, ne dit mot. Quelques petits princes seulement sont là debout sur leurs apanages, et deux ou trois cités républicaines qui tiennent encore à leursrfranchises.

Ivan m tourne tous ses efforts de ce côté. La lutte fut plus sourde qu'éclatante ; le machiavélisme y domina le glaive. Enfin, Ivan l'emporta ; Moscou, qui avait déjà dét trôné Kieff, absorba Twer etWiatka, et il ne resta plus de Novgorod qu'une poussière morte où Ton chercherait en vain, aujourd'hui, les traces d'un glorieux passé.

Alors l'autocratie se dressa comme un géant ; chaque principe y avait déposé son élément : levarègue, le mongol, le slave. Voici le génie byzantin qui vient aussi se

fondre à son creuset. En effet, comme pour rendre Dieu complice de son infernale création, Ivan III, invoque l'Église, et le clergé orthodoxe le proclame Y oint du S^gneuVy Velu de la sainte Trinité. Consécration bien digne de ce schisme pétrificateur, qui prend la subtilité pour la science, la- résignation et le mutisme pour l'apostolat, et qui, n'ayant d'attrait que pour baiser les pieds aux princes, n'a jamais su dire aux peuples un motd'êncouraggv ment et de liberté.

Une fois placée sur le pavois, Tatitoeî^tie tend de jour en jour à se développer. Chaque règne ifiipiime de nouveaux' as'pects à son type. Avec Ivan IV, ellesetransforme en bête féroce : Les haches, les gibets, les bûchers, sillonnent la Russie d'un bout à l'autre. Plus de paix, plus de sécurité nulle part. La mort est sur toutes les têtes; et, pour que rien ne manque à ces hideuses saturnales, Ivan convie au festin de cadavres préparé par ses satellites les loups et les burs des forêts. Boris-Godounoff, qui succède à ce monstre, se pose en ennemi de l'âmehumaine ; il change le paysan en bête de somme et l'attache irrévocablement à la glèbe. Pierre I", Pierre le fort, veut relever l'autocratie en en faisant un instrument de civilisation. Vaine tentative ! l'autocratie peut raser des moujiks et les vêtir à l'européenne, mais elle ne peut provoquer en eux la floraison de l'intelligence. Pierre 1" va plus loin : il chasse le patriarche du sanctuaire et s'y installe à sa place. Coup d'État immense; mais quel en est le résultat? Pierre épuise la sève sacrée sans la renouveler; il enfonce encore plus dans la tombe.une Église déjà morte. Ainsi l'autocratie ne se repaît que de ruines. Vient Catherine II ; avec elle l'autocratie tombe au lupanar; la débauche infecte

tous les cœurs et déprime tous les fronts. Ajoutez à ces

hontes le massacre et le vol sur une échelle inouïe, le massacre et le vol do peuples qui veulent rester libres ; et au milieu de la plus grande mise en soène d'humanité et de philosophie qui fut jamais, Tœuvre de Boris-Godounoff oooii^létée, les paysans de la petite Russie liés à la môme chaîne que leurs frères de la grande Russie. Paul I*"^ double Pierre 111; il fait de Tautocratie une maison de fou. Parlerons-nous d'Alexandre? Galant et mystique, il trompa et rêva, voilà sa vie! Quant à Nicolas, il i^sume et complète ses prédécesseurs : cruel autant qulvan IV et que Pierre I'- , mais plus à froid, et sans mettre lui-même la main à la hache, il abuse autant qu'eux de la vie des hommes. Combien de pages de son règne sont teintes de sang! Mais ce qui distingue surtout Nicolas, c'est d'avoir tellement soudé le caporalisme à Tautocratie, qu'il en a fait en quelque sorte sa forme essentielle et indélébile. Impossible aujourd'hui de se représenter un autocrate autrement qu'en capote militaire et le sabre au poing. Voilà Tidéal ! i •

Un des caractères de l'autocratie est de s'identifief si exclusivement à la personne qui la représente, que celle* ci peut la considérer comme sa propriété «individuelle et en disposera son gré. De là vient qu'en Russie le droit d'hérédité, cette pierre angulaire de toute monarchie absolue, n'a rien de fixe ni de précis. Pierre le Grand lègue sa couronne à une maîtresse trouvée dans les bagages de l'ennemi, et avec laquelle on ne saurait dire qu'il ait jamais été légitimement marié*; des aventuriers étrangers ou des assassins indigènes précipitent la succession

1 Un homme dont loute la vie s*est consumée dans les recherches historiques, le chancelier Roumianzoff, répétait souvent qu'il n'avait jamais pu trouver des preuves satisfaisantes du mariage de Pierre F** avec Catherine.

suivant que l'ambition impatiente d*un prince ou d'une princesse aiguise leur poignard ou assaisonne leur poison: Paul P' exclut les femmes, un autre les rappellera ; quelque éloigné que soit du trône un rejeton impérial, une abdication mystérieuse, une abdication qu'il ignore, aussi bien que le peuple, peut soudain l'en rapprocher. Aussi les Russes vivent-ils dans un doute perpétuel de l'avenir; ils n'osent se livrer au culte de l'héritier présomptif : qui sait si le fétiche ne sera pas mis à terre par le trépas même qui devait l'exalter?

Jl

Idée du pouvoir. — 11 fléchit sons^son pjrAJNK ei^ ^ Autorité divine et

autorité humaine. — Absolutisme de raHt06nMpa«,f- Ses conséquences. —

Sa faiblesse. — Catherine II mystifie les RumA '<il rEurope. ^ Isolement

de Tautocrate. — Il est forcé de n*itir que parlui-même. — Turpitude de

son cortège. — Uhomme de "bien le fuit. •» Exploiteurs. — L^autocratie

-. ti*est puissante que pour le mal. — Iifautocrate désobéi ou trop obéi. —

'f liré^nsabilité des fonctionnaires. —L'autocratie sanctionne les abus. —

, Vc'pfiBPle russe fataliste.

Etudions maintenant l'autocratie comme principe d'autorité, comme levier de gouvernement. •

L'excès du pouvoir tue le pouvoir; l'homme qui peut trop étouffe d'impuissance -.telle est la loi des sociétés. Dieu seul peut agir sur les êtres sans sortir de son ab-^ solu, parce que son action ne l'arrache point à lui-même, l'univers n'étant qu'un reflet, qu'une émanation de sa substance. Il n'en est point ainsi de l'homme : si haut qu'il se place, dès qu'il veut rayonner sur ses semblables, il éveille fatalement en eux deux choses insaisissables.

inaliénables : Tintelligence et la liberté. Bon gré, mal gré, il faut qu'il compte avec elles. S*U les fait participer de sa propre vertu, si, les laissant s'épanouir, il les associe à son action, alors il garde son caractère normal, et Tautorité en est le sceau ; dans le cas contraire, c'est-à-dire s'il cherche à les étouffer ou à les absorber, l'isolement se fait soudain autour de lui : comme il a rompu la logique naturelle des relations, il tombe dans le troublé, et ne rencontre plus sous ses pas que des muets, des esclaves ou des traîtres.

Ces derniers traits nous donnent une idée exacte de Taut^jcratie considérée comme principe d'autorité. Absolue comme Dieu, elle s'enveloppe comme Pieu dans Texclusivisme de son essence; elle se refuse à en épancher '• la moindre parcelle, car elle est à elle-même son but, sa fin dernière. Si elle a besoin d'instruments, il faut qu'ils lui soient tellement identifiés, que l'on perde jusqu'au soupçon de leur initiative. iQue lui importent Tintelligence et la liberté ! Seule agissant, seule responsable^ elle ne cherche partout que des automates.

La conséquence de ceci, conséquence outrageante pour l'humanité, c'est que, du moment où l'autocratie supprime le moral de ses sujets, elle n'agit plus sur eux que par cette portion la plus infime, la plus misérable du principe d'autorité, nous voulons dire la force matérielle. Elle ne convainc ni ne persuade, elle commande, elle impose.

De là, ténèbres et silence autour de son trône. Que deviendrait le prestige de son absolutisme s'il était permis d'en sonder les mystères?

Sous un gouvernement de natureet de raison, l'homme éclairé a droit de conseil ou de remontrance ; l'opprimé

crie justice, le coupable miséricorde. Sous l'autocratie, la loi est autre; Tautocrate a parlé, cela suffît. Mais Tautocrate est hoi&me, l'autocrate est sujet à la passion, à Terreur. Blasphème ! *

Et voilà la brèche formidable qui s'ouvre aux flancs de l'autocratie. Faible, faillible comme tout ce qui est composé de chair et d'os, Tautocrate est forcé, quoi qu'il en ait, de se traîner dans sa triste ornière. Qui lui tendrait une main secourable? N'a-t-if pas tout nivelé, tout muselé, tout étouffé autour de lui? D'ailleurs, s'il recherchait, s'il acceptait un conseil, ne descendrait-il pas par là même des hauteurs de son indépendance? Il faut voir comme les Russes intelligents de Saint-Pétersbourg et de Moscou apprécient l'intervention de ce qu'on apr pelle les grands corps de l'État dans les affaires du gouvernement, a A quoi bon, demandent-ils, ces sortes de machines, puisqu'elles ne sont là que pour approuver, que pour sanctionner-, la volonté de l'autocrate? » L'impératrice Gatherinalïs qui poussa si loin la comédie du libéralisme, convoqua un jour dans sa capitale des députés de toutes les provinces et de toutes les peuplades de l'empire pour aviser, de concert avec. elle, à doter le pays d'une constitution. Or.diaBSune séance solennelle, comme les commissaires deJI^Uarine expliquaient à ces députés le but de leur convocation, un Tatar demanda si, la constitution projetée étant en vigueur, il y aurait encore des ukases. Les commissaires ne purent répondre négativement. « Alors à quoi bon une constitution, s'il doit toujours y avoir des ukases? » dit avec naïveté le Tatar.

Ainsi donc, par la nécessité même de son principe, l'autocrate est réduit à ne se fier qu'à lui-même, à n'a-

gir que par lui-môme *. A-t-il le temps, la science, les études voulues? N'importe, il faut qu'il décide, il faut, comme dit Hichelet, qu'il croie àta sagesse, ou plutôt à son instinct, à Tinspiration d'en haut, qu'il sente en lui le Saint-Esprit.

Qui ne voit qu'en pratique une telle nécessité mène à Tabîme? Il n'est qu'un seul cas où l'autocratie soit vraiment féconde : c'est lorsqu'il s'agit d'une œuvre "matérielle. Donnez-lui des pierres à remuer, des canaux à creuser, des soldats à aligner, elle fera des prodiges. Il y a dans tout autocrate du maçon et du caporal.

Cet emploi exclusif de la force brutale n'aboutit pas seulement à isoler l'autocrate de toute lumière intelli- Jjftnte rayonnant hors de lui, de tout conseil libre et spontané, il le jette encore aux mains de courtisans cupides qui le trompent et le trahissent.

Quel est donc l'honnête homme qui consentirait à s'atteler à son char? Y a-t-il place pour lui là où les plus nobles facultés de l'âme sont vourfès à un dédain systématique? « modeste vertu! s'écrie hypocritement l'impératrice Catherine II dans un opuscule philosophique écrit de sa main *, comment élèveras-tu ta voix jusqu'à la hauteur du trône? Le eitoj%n que tu animes sera enseveli dans la terre avant|â^||Kfoir été connu. »

Des fripons, des voleurs, dés séides farouches et sans

^ Tout récemment Tempereur Nicolas, se trouvant dans son cabinet avec le Grand-Duc Héritier, on lui apporta un dossier, dans lequel il était prouvé qu*un des plus hauts dignitaires de la cour se livrait aux déprédations les plus scandaleuses. « Quoi donc! s^écria l'autocrate indigné en regardant son fils, il n*y a donc que nous deux dans tout Tempire à qui nous paipions nous fier? » Quel destin! Et encore Nicolas ne dilatait-il pas trop sa confiance! Rappelons-nous Pierre m et Paul 1".

* Cet opuscule a pour titre :Q«J peut être un bon citoyen et un sujei fidèle? ' , ■

conscience ; voilà le cortège naturel d'un autocrate. Ils ont la mine belle, 11 est vrai, l'habit brodé et constellé; mais fouillez leur cœur, quelle effrayante laideur! quelles émanations léthifères! Et ceci est logique : FaKme appelle l'abîme. Vous n'invoquez que la force matérielle, vous ne rallierez à vous que des adorateurs de la matière. Grande route de Tégoïsme qu'encombrent à la fois tous les crimes et toutes les hontes !

Parfois, cependant, une voix. s'élève du désert : qu'on lui laisse l'essor libre, et la lumière se fera. Mais soudain les valets officiels de courir sus à l'audacieux, et de l'amener, bâillonné, aux pieds du tzaîCi Pars alors pour la Sibérie ou pour le Caucase, triste prophète, ou bien résigne-toi à être fou !

Oui, fou! telle est la peine que les juges de Saint-Pétersbourg et de Moscou se plaisent à infliger à l'homme qui ose penser haut. On le jette au cabanon, et on le met au régime des douches froides*.

fit Un sort terrible et sombre, dit un écrivain russe, est ■réservé chez nous à quiconque ose lever la tête au-dessus du niveau tracé par le sceptre impérial. Poëte, citoyen, penseur, une fatalité inexorable les pousse dans la tombe. L'histoire de notre littérature est un martyrologe ou un registre des bagnes* Ceux même que le gou-

* « M. Tschédaeff a été déclaré fou, de par Sa Majesté rautocrate, poar s'être permis d'écrire, dans une revue de Moscou, qu'on ne pouvait pas passer raisonnablement vingt-quatre lieures eu Russie, que les Russes ne sont pas des Earopéens, parce qu'un tzar leur a ouvert une fenôtre glacée sur l'Europe et qu'un antre les y a promenés tambour battant ; et enQn pour avoir ajouté qae la Russie j eu préférant la religion grecque à la religion catholique, s'est retardée dans la civilisation. Le censeur Boldoref^ qui avait laissé passer cet article^ fut exilé au couvent de Vassilevsk, et M. Tschédaeff fut astreint à la visite joamalière d'un médecin, qui devait lui verser de l'eau froide sur la tête. (La Ruitie sous Nicolas f«% par Ivan Oolovine, p; 4M.}

16 L'AOTOCRATlE.

vernement a épargnés périssent à peine éclos, se pressant de quitter la vie.

« Ryléiepf, pendu par Nicolas.

(( PouscHKiNE, tué dans un duel à trente-huit ans.

« Griboiêdopf, assassiné à Téhéran.

« Lermontoff, tué dans un duel, à trente ans, au Caucase.

« Yénévitinoff, tué par la société à vingt-deux ans.

« KoLTZOFF, tué par sa famille à vingt-trois ans.

« Bélinsky> tué à trente-cinq ans par la faim et la misère. . . . •

« — Malheur, dit FÉcriture, aux peuples qui lapident leurs prophètes! Mais le peuple russe n'a rien à craindre, car îi n'y a rien à ajouter à son malheureux sort. »

Que gagne l'autocrate à cet atroce bâillonnement de la langue, à ce stupide épaississement des ténèbres? En est-il plus puissant? En est-il mieux servi? Demandez-le à ceux qu'il emploie.

Le maître, que leur importe? Ils le traitent en butin de guerre, ils se gorgent de ses caprices, ils font curée de ses ukases. Ont-ils profit à la loi, ils l'exécutent, sinon, non. Qui donc les entraverait? Dieu est trop haut, le tzar est trop loin : proverbe russe qui explique à merveille les abus et l'impuissance de l'autocratie.

L'autocratie est un chaos où Ton chercherait en vain à s'orienter. Nous avons signalé son impuissance. Cette impuissance ne s'arrête qu'au bien et aux choses do l'esprit. Pour elle, une bonne action est un accident *, un hommage au génie, presque une inadvertance. Mais les œuvres de la matière grossissent la bourse, le mal

' On sait qa*AIexandre répondait aax compliments de madame de Staël qiiMl n'était quUin heureux accideit.

L*AUTO(:RAtlE. lî

flatto la perversité; il importe donc à tous les gens qui vivent du trône d'y prêter les mains. Aussi le tzar, désobéi si souvent, est parfois au contraire beaucoup trop obéi.

ff Si le tzar, dit Hichjolet avec tant de justesse, était toujours trompé, si sa volonté était toujours impuissante, il prendrait ses mesures et s'arrangerait là-dessus. Il n'en est pas ainsi. Le grand défaut de la machine, c'est qu'elle est incertaine, capricieuse dans ses actions. Parfois les volontés les plus absolues de l'autocrate n'aboutissent à rien; parfois un mot qui lui échappe par hasard a des effets immenses et les plus désastreux.

« Un exemple : Catherine, envoyant en Sibérie plusieurs Français pris en Pologne, avait très-fortement recommandé (pour ménager l'opinion) qu'ils fussent bien traités. Elle le dit et le répéta, ordonna, menaça. Jamais aliène futobéie.

« Autre exemple contraire : Nicolas dit un jour à des paysans du Wolga qu'il serait charmé que, dans l'avenir, tout paysan pût être libre. Ce mot tombe comme une étincelle-, une révolte immense et le massacre des maîtres en résultent; il y faut une armée et des torrents de sang. »

Nous pourrions ajouter à ces exemples une foule d'autres faits que nous avons vus nous-môme ou que nous tenons de témoins sûrs. En voici un que nous lisons dans les Mémoires de M. de Ségur, et qui,, par son ridicule même, n'en devient que plus significatif. — Catherine II avait un chien qu'elle affectionnait singulièrement, et qu'elle appelait Siiderlandy en mémoire d'un Anglais qui le lui avait donné et qui portait ce nom. Ce '^ien étant mort, la tzarine ordonna qu'on l'empaillât. De bouche en bouche, l'ordre cf de faire empailler Suderland » arrive sans

18 L'AUIOCRATIE.

autre commentaire au chef de la police. Or il y avait à Saint-Pétersbourg un étranger fort riche, naturalisé Russe, porteur du môme nom que le caniche défunt. Par la plus burlesque méprise, l'officier de police s'en prit à lui et voulut le faire empailler vivant. Heureusement rétranger était banquier de Timpératrice; grâce à ce titre, il obtint, non sans beaucoup de supplications et de larmes, la faveur d'en appeler à la clémence de Catherine. Instruite de ce qui se passait, la tzarine ne fut pas peu effrayée des résultats que pouvait avoir un caprice impérial mal compris, et rendit la liberté à Thomonyme de son épagneul.

a Et voilà, dit à ce propos Michelet, comme tout flotte. L'empereur est parfois infiniment trop obéi, contre sa volonté ; parfois il ne Test pas du tout. Souvent il est trompé, volé avec une audace incroyable. Par exemple, à sa barbe, à ses yeux, on vole, on vend eu détail un vaisseau de ligue et jusqu'à des canons de bronze. Il le voit, il le sait, il menace, il frappe parfois. Et les choses n'en vont pas moins leur train. Chaque jour lui montre durement et comme avec dérision que cette autorité énorme est illusoire, cette puissance impuissante. Cha* que jour plus indigné, il se débat, s'agite, fait quelque essai nouveau et encore impuissant. Contraste humiliant ! Un Dieu sur la terre, trompé, volé, moqué si outrageusement ! Rien de plus propre à rendre fou î »

En môme temps que de sa nature l'autocratie livre carrière aux abus d'autorité les plus monstrueux, elle les abrite instinctivement sous son aile, et sert à leur imprimer une sanction officielle. Il n'y aurait qu'une publicité large, qu^ine discussion libre qui pussent l'aider à les extirper; de publicité, de discussion, elle ne

, veut pas. Elle sème l'ombre autour d'elle, sans s'apercevoir qu'en se parquant ainsi, loin de se servir elle-même, elle ne fait que prêter les mains à ceux qui l'exploitent. Que de grâces ne rendent-ils pas à cette omnipotence qui absorbe tout et qui leur rend la responsabilité si légère! « Vous vous plaignez de nos violerfces ; vous nous traitez de voleurs, de pillards, de bourreaux! Adressezvous au tzar ! Nous ne sommes que ses instruments ; si vous souffrez, lui seul doit rendre raison de vos souffrances. » Les misérables ! ne vont-ils pas jusqu'à prendre des air3 de commisération à l'égard des victimes qu'ils égorgent ! A les en croire, leur martyre eût été cent fois plus cruel, s'ils n'eussent pris sur eux d'atténuer ce que les arrêts du maître avaient de trop excessif. Fouché, comme on sait, n'hésitait pas à se vanter d'avoir en maintes occasions modéré dans l'exécution les ordres tyranniques qu'il prétendait lui avoir été donnés par Napoléon. Que de Fouchés dans l'empire des autocrates!

Et l'on s'étonne, après cela, que le peuple russe soit fataliste !

Définition de i*autoeratie, d'après le Swoif on Code des lois rasses. — Théocratie superlative. — La loi en Russie. — Effet rétrospectif des ukases. — La liautissime volonté de Tautocrate. — Ses effets. — Communication du pouvoir autocratique aux fonctionnaires. — Les blancs-seings de Temperenr. — Effroyable arlûtraire. — Le négociant dépouillé de ses droits. — Le négociant exilé. — Autocratie et démagogie. — Confusion des mots. — Rendez à César. ce qui appartient à César.

L'autocratie étant le délire de l'absolu, elle tue la loi. « 11 n'y a point de loi en Russie, dit Pouschkine ; la loi

y est clouée à un poteau, et ce poteau est couronné. »

En effet, si Ton ouvre le Swody ou Code russe, on y lit des phrases de ce genre : a L'empereur est un monarque autocrate dont la puissance est illimitée. — Dieu lui-même ordonne d'obéir à sa volonté suprême, nonseulement pai' crainte, mais par conviction. — Le pouvoir du gouvernement appartient dans toute son étendue à l'empereur *. » Le peuple, de son côté, répète ce proverbe : « Tout est à Dieu et au tzar î b

Une telle conception du pouvoir n'a rien de commun, on en conviendra, avec l'idée qu'on y attache en Europe. C'est de la théocratie superlative. Quelles barrières à lui opposer? Mœurs, institutions, usages, droits des familles et des individus, privilèges du génie, instincts de la nature, voix du sentiment, entraînements du progrès, rien n'est sacré pour l'autocrate; il fait litière de tout. Au seul souffle de sa bouche, les siècles suspendent leur course, et Ton voit leur ciment se dissoudre. L'éternité elle-même se trouble dans ses profondeurs.

Chez les nations civilisées, aucune loi nouvelle n'a d'effet rétroactif. Chez les Russes, il en est autrement, un simple ukase de leur empereur suffit pour étouffer à sa source la loi la plus authentique et la plus universellement acceptée. Ainsi, nulle garantie; l'autocratie décapite la tradition et supprime l'héritage.

Et l'on a appelé cela un pouvoir conservateur ! Dites donc révolutionnaire, révolutionnaire au premier chef.

* Le catéchisme rédigé pour les provinces polonaises dit, eo parlant du culte à rendre à Tempereur, qu'il faut se soumettre aux décrets de sa justice, a Texeniple du Christ, qui est mort sur la croix. M. de Lamennais s*écrie à ce siget : « Il a été donné à cet bomme de reculer les bornes du blasphème. »

L*aurez-vous encore assez énergiquement stigmatisé?

Nous avons parlé d'ukases : c'est ainsi que Ton nomme les décrets et ordonnances de Tautocrate. Un ukase porte habituellement dans sa formule Texposé des motifs qui Vont provoqué; mais il arrive souvent aussi qu'il énonce tout simplement que telle est la haute ou plutôt la hautissime volonté du maître. Ce dernier mode est sans réplique; tout fléchit devant la hautissime volonté. « Les autorités, ou les corps constitués, dit M. Nicolas Tourgueneff, ont quelquefois été admis à adresser au trône d'humbles supplications pour faire révoquer certaines lois, certains décrets ; mais jamais il n'a été permis à qui que ce soit de protester contre la volonté déclarée du souverain. Dans les affaires d'État comme dans les affaires privées les plus importantes, toute discussion cesse, toute divergence d'opinion disparaît, toute interprétation de la loi devient inutile aussitôt que cette volonté suprême vient à se faire connaître. Alors tout est dit, et l'on n'a plus qu'à se taire. » Pauvres Russes!

Ce qui ajoute un nouveau degré d'horreur à un pareil arbitraire, c'est que non-seulement il est aux mains du souverain, mais il se multiplie encore dans tous les agents supérieurs que l'autocrate juge à propos de s'associer. Voici deux faits :

Un négociant étranger nemmé M***, établi à M***, se trouvant en relation d'affaires avec S***, marchand russe de la môme ville, reçut un jour de ce dernier, en payement d'une fourniture, un billet à ordre. Vint l'échéance, S*** refusa de s'exécuter. M*** attendit, mais en pure pehe^U intenta des poursuites. S***, furieux, porta plainte au gouverneur, qui envoya aussitôt à M*** l'ordre ie comparaître devant lui.

11 faut observer que ce gouverneur porte une haine brutale à tout ce qui n*est pas Russe.

Dès que M*** fut introduit dans son cabinet :

— C'est toi, lui dit-il brusquement, qui te permets de poursuivre S*** ?

— Oui, Excellence.

— Et d'où te vient une pareille audace, à toi étranger?

— Il n'y a là aucune audace ; je suis dans mon droit ; S*** m*a fi^t un billet qu'il n'a pas payé, qu'il refuse de payer, et je le poursuis. Votre Excellence n'a rien, ce me semble^ à redire à cela.

— Je n'ai rien à redire î Eh bien ! tu vas me remettre ce billet, et sur-le-champ, entends-tu î

— J'en demande bien pardon à Votre Excellence, mais je suis forcé de lui désobéir. Le billet qu'elle réclame est ma propriété, et je ne connais pas de loi qui airtorise à m'en dépouiller.

— Tu parles de Joi ! Sais -tu bien ce que tu veux dire? Je vais te montrer, moi, ce que c'est que la loi.

En môme temps le gouverneur ouvrit son secrétaire et en tira une feuille de papier revêtue du blanc-seing de l'empereur.

— Regarde, dit-il à M***, voilà la loi I

M*** comprit ; il se hâta, sinon de remettre.au gouverneur le billet de S***, du moins de le retirer des mains de la justice. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que, pour ne pas s'exposer aux rigueurs de la loi, tous les marchands de la ville de M*** se gardèrent désormais d'accepter le papier de S***.

E***, autre négociant étranger résidant également à M***, expérimenta plus cruellement que le précédent les effets de ce que le gouverneur appelait la loi. te né-

gociant s'était fait souscrire une lettre de change par un seigneur russe, en retour d'une somme d'argent qu'il lui avait prêtée et d'une certaine quantité de marchandises qu'il lui avait fournies. Le seigneur russe, qui n'avait pas l'intention de payer, commença, quelques semaines avant l'échéance de sa lettre, à faire courir le bruit que E*** avait spéculé sur son inexpérience, et qu'il lui avait vendu ses marchandises à un prix exorbitant ; il s'arran- ^ en même temps de telle sorte, que ce bruit parvint aux oreilles du gouverneur.

Celui-ci fit aussitôt appeler E***.

— Tu as, lui dit-il, une lettre de change que t'a souscrite X***?

— • Oui, Excellence.

— Eh bien, je te fais venir pour que tu me la remettes à l'instant.

— Mille pardons , Excellence , cette lettre de change n'est plus entre mes mains; et d'ailleurs....

— Tais-toi < Je vais t'apprendre comment on traite tes pareils.

En vain E*** s'efforça d'expliquer au gouverneur que le marché conclu entre le seigneur russe et lui était conforme à la loi, et que son client n'avait engagé sa signature que de bon gré.

Le gouverneur ne voulut entendre à rien.

Au bout de deux heures E*** se retira. Mais, au moment où il allait franchir le seuil de l'hôtel, deux soldats le saisirent brutalement au collet, le garrottèrent et le hissèrent sur une fei6i<fca( charrette de poste) qui attendait attelée à la porte.

— En Sibérie! s'écrièrent les deux soldats, en montant à leur tour.

n L'AUTOCRATFE.

Et le cocher mit les bêtes au galop.

E*** n'eut le temps ni de dire adieu à sa famille, ni môme de la prévenir de son enlèvement.

II lui fallut attendre plusieurs semaines avant de pouvoir faire parvenir un mot à sa femme, il lui écrivit de Wiatka, ville de l'Oural, située à plus de cinq cents lieues de Saint-Pétersbourg.

Celle-ci chercha aussitôt les moyens de faire mettre son mari en liberté. Elle avait des amis influents à Saint» Pétersbourg, elle se rendit auprès d'eux, et, par son eti-i tremise, réussit à intéresser la fille aînée de Tempereur, la duchesse de Leuchtenberg à son malheur. Le gouverneur de M*** reçut de la princesse une lettre pressante; il apprit en même temps que la femme de E"** était de retour.

— Qu'on fasse venir cette femme ! ordonna-t-il.

— Ah ! ah ! tu as porté plainte contre moi ; et tu crois ainsi gagner ton procès... Nous verrons, nous verrons...

La malheureuse se jeta à ses pieds et le supplia avec larmes.

— C'est mieux, maintenant, tu me pries ; eh bien ! on avisera. . . Retire-toi . . .

Le gouverneur avisa en effet, c'est-à-dire qu'au bout de six ou huit mois E^** rentra dans sa maison, mais son absence avait ruiné ses affaires ; il tomba en faillite.

Voilà donc la loi en Russie ! voilà Fautocratie ! Et les coryphées de ce système viendront hurler contre le socialisme et la démagogie 1 Mais quel est donc le socialiste, quel est donc le démagogue que l'autocrate ne surpasse cent fois en mépris de l'humanité, en insulte à la raison? Et encore n'avons-nous parlé ici que de la propriété privée, des droits élémentaires des citoyens. Montons aux ré-

gioDS de la politique ; évoquons ces souvenirs sanglants qui remuent la Pologne et la Lithuanie ; ces violations brutales du sanctuaire de la conscience à l'égard des Grecs-Unis et des catholiques, ces vols de provinces, ces tortures infligées aux peuples, ces provocations à la révolte centre leurs maîtres légitimes, de sujets dont on convoite le corps et les biens ; quelles lugubres annales ! Ah! que l'on cesse de dénaturer le sens des choses,' que rjon appelle de leur vrai nom ces autocrates seplembri- . Jours, ces despotes sauvages bardés d'ukases et armés du knout; et que Ton comprenne, enfin, ce qu'il y a de sève féconde, de constante harmonie dans le labeur courageux des prophètes de l'intelligence et de la liberté! Le Christ n'a-t-il pas dit; «Rendez à Dieu ce qu! appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César? »

raatocrate considéré comme pape. — Abaissement de l'Église russe. -> Ses causes. — L'orthodoxie n'a d*influeuce que sur les ignorants. — Suppression du patriarcat par Pierre le Grand. — Exposé des motifs. — Création da saint synode. — Différence entre Pierre le Grand et ses successeurs. — Catherine II, Nicolas surtout, transforment l'orthodoxie en levier politique. — Caractère de leur système. — Les prêtres et les écrivains orthodoxes. — La police et l'orthodoxie. — Obscurantisme. — Nicolas et le sultan. — Intolérance du pouvoir orthodoxe. — Les misères d'un pope. — Résume*.

Jusqu'à présent nous n'avons envisagé l'autocratie que comme pouvoir temporel ; il importe maintenant de Tétudior comme pouvoir spirituel ; car Tautocrate n'est pas seulement roi, il est encore pape ; sa couronne est doublée d'une tiare.

Aux époques les plus prospères de son histoire, TËglise russe, il faut le dire, n'a jamais été complètement libre du joug des princes. Ceci tenait à sa nature et à ses traditipns originelles. L'Eglise russe, en effet, rameau flétri du catholicisme romain, n*a rien pris de ca dernier, rien de ce qui constitue sa vigueur morale, sa fière indépendance. Elle s* est traînée dans Tornière de ce schisme mesquin, inauguré par Photius, où de vaines équivcKpes remplacent la doctrine, et où la haute harmonie deH morale et de la discipline se brise au choc d'une foule de formules arides : mécanisme des sens, et non explosion de Tesprit. Disciple de TÉvangile, elle ne s'en est appliqué que les côtés les moins brillants : l'humilité, la résignation, le silence. Aussi rien n'égale l'inanité de ses œuvres; il n'en est résulté qu'une certaine unité plus apparente que réelle, plus brutale qu'intelligente. Une seule étincelle de la civilisation européenne suffirait pour la dissoudre. « L'orthodoxie grecque, dit un écrivain russe, n'a de force sur l'âme slave qu'autant qu'elle y trouve de l'ignorance. La foi y pâlit â mesure que la lumière y pénètre, et le fétichisme extérieur fait place à l'indifférence la plus complète. Le bon sens, l'esprit pratique du Russe repousse la coexistence de la pensée lucide avec le mysticisme. Pour lui, l'émancipation de l'intelligence coïncide avec l'émancipation de la religion'. »

Une Eglise atteinte de telles faiblesses a-t-elle jamais pu affecter la moindre indépendance ? Si des résistances énergiques au pouvoir s'y sont produites quelquefois, c'était le fait d'individualités exceptionnelles et non celui de l'institution. Cependant les autocrates ont pris

* Iscander, du Développement des idées révolutionnaires en Russie, pages 46, 47.

ombrage même de ces exceptions. Pour les prévenir, les prédécesseurs de Pierre V ont bridé, autant que possible, le patriarcat; Pierre P' Ta supprimé et remplacé par un synode, c'est-à-dire par une sorte de chancellerie peuplée de gens nommés par lui et dirigée par un de ses soldats,

11 est curieux de lire Texposé des motifs que Fautocrate réformateur mit en avant pour justifier son attentat à la constitution de l'Église nationale.

ff Une autorité spirituelle représentée par un collège n'excitera jamais dans le pays autant d'agitation et d'effervescence qu'un chef personnel de l'ordre ecclésiastique. L'homme du peuple ne comprend pas la différence qui existe entre l'autorité spirituelle et celle du souverain séculier. En voyant les honneurs extraordinaires dont on entoure le pasteur suprême, il est entraîné par l'admifation, au point de croire que le chef de l'Église est un autre souverain dont Tautorité est égale ou même supérieure' à celle du monarque ; il croirait, en outre, que l'ordre ecclésiastique forme une espèce de monarchie préférable à l'autre. Or, puisqu'il est incontestable que rhomme du peuple fait ces raisonnements, que pourrait-il en advenir, si la polémique injuste d'un clergé ambitieux s'y joignait pour allumer l'incendie? »

Il est bon de se rappeler qu'au moment où Pierre P' écrivait ces choses, la Russie était déjà depuis vingt ans veuve de son dernier patriarche, et certes, si jamais la tiare d'un pontife a pu rivaliser aux yeux du peuple avec la couronne' d'un souverain, ce n'est point dans l'htetoire de Pierre qu'il faut en chercher des exemples. Aussi, estKse moins à un fait qu'à une éventualité que s'applique la mesure du tzar. 11 procède radicalement, il

"IH L*AtJTOCRATlË.

dissout par la force rautonomie orthodoxe, ou plutôt il l'incarne dans sa personne. Lui qui dit déjà avec tant de vérité I e L*État, c'est moi! » dira aussi : « L'Église, c'est moi î » Voilà Tautocratie au complet.

Tel est encore aujourd'hui Tétat des choses: TÉglise russe est éperonnée par un général de cavalerie, le général Protassoff.

Une grande différence, toutefois, existe à ce point de vue, entre Pierre 1*' et ses successeurs. Le patriarcat tué, Pierre s'assoit sur sa tombe et n y pense plus. On n'entend point résonner à tout propos, dans sa bouche, ces mots fastueux de sainte Russie, de foi orthodoxe, qui, depuis un demi-siècle, fatiguent si opiniâtrement les oreilles de l'Occident. Il ne se fût point fait fabriquer, comme Paul \", un vêtement moitié chasuble, moitié manteau impérial ; il n'eût point, comme lui, porté la main à l'encensoir et demandé à dire là messe. C'est un rude mais franc politique. Il coupe la tête à ses strelitz et la barbe à ses boyards, il brutalise son peuple, se rit de ses traditions et de ses préjugés. Jaloux d'influence européenne, il y marche résolument, ouvertement; il enfoncera la porte s'il le faut ; mais on ne le verra pas prendre, comme levier d'une ambition cauteleuse, un fanatisme ignorant que, plus que tout autre cependant, il serait le maître d'exploiter. C'est que Pierre I" est un homme de génie, un homme fort. 11 veut la grandeur et le bien de son pays. Or il sent que ce byzantinisme sénile que lui ont inoculé Wladimir et Ivan IV ne peut que le rapetisser et l'énerver. Donc il fait la guerre à l'Église orthodoxe ; et, quand enfin il Ta décapitée, quand il a irrévocablement neutralisé son action, alors il ne songe plus ni à elle ni à la religion, il ne s'en rap-

L*AtJTOCRATlE. 29

porte qu'aux iiioj^ens humains. Si Pierre l" eût vécut un siècle, la Russie eût été glorieusement révolutionnée, Tautocratie eût été transformée. Ses successeurs, tristes pygmées, n'ont pas su compléter ro&uvre du géanj; ils ont joué aux conquêtes, ils ont reculé outre mesure les frontières de leurs États; mais leur souffle fatal a desséché la séye intérieure qui les vivifiait. La Russie d'aujourd'hui, c'est le Bas-Empire.

En décrétant l'institution synodale, Pierre I" se garda bien d'en pousser l'application à l'extrême. Ce qu'il poursuivait dans TÉglise, ce n'était point son autonomie naturelle, son rayonnement légitime, c'était sa tendance à sortir de sa sphère pour empiéter sur les choses de ce monde. Ici, il ne souffrait ni rivalité ni antagonisme, il voulait être maître absolu. Aussi, même sous la main de fer du grand tzar, l'Église russe eut-elle pu couler de beaux jours. Libre carrière était ouverte à sa mission sainte, la politique seule lui était fermée. Remarquons qu'en parlant de la mission sainte de l'Église russe notre dessein n'est nullement d'en préjuger l'efficacité; nous ne l'envisageons que dans l'ordre du système inauguré par Pierre 1".

Ce qui ravale une Église, ce n'est point d'écarter son concx)ur^ pour le développement des ambitions temporelles, c'est, au contraire, de la forcer à y jouer un rôle. Car, de telles ambitions n'étant point de son royaume, il est évident qu'elles ne sauraient provoquer, de son côté, aucune initiative directe. Si donc elle y prend part, ce n'est que par suite d'une impulsion étrangère à son essence; et dès lors elle n'est plus agent, elle est instrument; sa glorieuse liberté s'efface pour faire place à une honteuse servilité: Or voilà ce que Catherine II, ce que

Nicolas surtout, ont fait de TÉglise russe. Au lieu d'appliquer son action aux choses de Tâme, ils Font rivée à leur politique. Ce n'est point pour se perfectionner moralement ni pour gagner le ciel que le Moscovite a une religion, c'est pour aider ses princes à voler des provinces et à piller des peuples. Quelle triste comédie I Les tréteaux se dressent au milieu du sanctuaire, les prêtres sont transformés en histrions : Dieu et la Panaggia, voilà les comparses! Et à travers quelles péripéties de turpitudes, de mensonges, de mystifications de toute espèce se déroule le grand drame orthodoxe!

Rappelons les paroles que le métropolitain de Moscou adressait naguère au sixième corps deTarmée au moment de son départ pour le Danube :

« Enfants du père tzar et de la mère Russie, nos frères deTarmée, letzar,la patrie, la chrétienté, vous appellent. Les prières de l'Église et de la patrie vous accompagnent. La Russie est de nouveau provoquée par l'ennemi vaincu sous Catherine II, sous Alexandre I" et sous Nicolas I®'. Déjà vos frères ont fait revivre la vieille habitude de le battre sur terre et sur mer.

« S'il est dans les décrets de la Providence que vous voyiez l'ennemi en face, rappelez-vous alors que vous combattez pour le plus pieux des tzars, pour votre chère patrie, pour la sainte Eglise, contre les persécuteurs de la chrétienté, contre les oppresseurs de peuples de même race et de même religion que nous, contre les profanateurs des lieux saints et vénérés, qui ont vu la naissance, la passion et la résurrection du Christ. Si jamais, c'est aujourd'hui que la victoire, la gloire, la bénédiction et le salut éternel sont dus à ceux qui donnent leuf vie pour la foi en Dieu, pour leur dévouement au tzal* et à la patrie.

tf II est écrit d^anciens défenseurs de la patrie : a Par « la foi, vous remporterez la victoire. » Vous aussi, vous vaincrez par la foi. Nous vous disons adieu avec nos prières et le symbole de la foi. Autrefois, notre vieux et vénérable père et prédécesseur Sergius, qui vit toujours pour la Russie, bénit la lutte victorieuse de vos ancêtres contre les oppresseurs de la patrie.

a La sainte image a été portée, dans nos régiments sous les tzars Alexis, Pierre I*' et Alexandre I*', dans les grandes luttes contre vingt peuples. Que Timage du vénérable Sergius vous accompagne aussi, comme gage des instantes et efficaces prières que pour vous il adresse à Dieu. Emportez et conservez la parole guerrière et victorieuse du tzar prophète David : « En Dieu est le salut ff et la gloire. »

Un autre orthodoxe, l'écrivain le plus accrédité de la presse autocratique, renchérit encore sur le discours du prélat.

a Que voulez-vous, rois et peuples de la terre? Pourquoi levez-vous contre la Russie le glaive et le bouclier? Pourquoi ébranlez-vous la paix de la terre? Pourquoi rassemblez-vous vos vaisseaux sur l'Océan? Pourquoi, de tous les points de Tunivers, les peuples courent-ils au combat? Ces menaces s'adressent-elles à la Russie? Sachez que le roc battu par la tempête redresse plus fièrement la tête à l'approche des vagues. N'était-ce pas vous, peuples et souverains, qui nous chantiez des hymnes de reconnaissance, quand, mettant fin aux luttes sanglantes de l'Europe, nous jetions sur le roc solitaire de l'Océan la couronne du géant Napoléon? Et maintenant, vous vous tournez contre nous, quand tous vous devriez combattre pour la chrétienté ! Vous ne voyez donc pas, aveu-

glés que vous êtes par votre avarice et votre cupidité de marchands, la honte et Topprobre qui pèsent sur les lieux saints! Nous voulions, la croix à la main, porter la paix aux fils de Jérusalem, et voilà que vous assistez Mahomet contre nous, les défenseurs de la croix I Eh bien, nous verrons à qui Dieu donnera la victoire ; qui de vous ou de nous aura sa force confondue. Vous assistez le turban dans une cause inique. Nous nous tenons fermes sur les marches de la croix et jetons un regard plein d'espoir sur le Christ crucifié. »

Ces amplifications d'énerguménes constituent le catéchisme obligé du peuple orthodoxe, toutes les fois que la convoitise fait monter sa fumée au cerveau de ses maîtres. Le Russe est doux^ résigné, insouciant; il n*a ni ambition ni génie guerrier ; mais l'instinct religieux est chez lui vivement développé ; on fait de cet instinct un bran- ^ don de combat. Qu'importent au Russe Constantinople

et le Croissant? 11 n'en parle jamais, il n'y pense jamais; il vit en bonne harmonie avec les Musulmans qui Fentourent. Que lui importent la France et l'Angleterre? 11 ne les connaît, depuis longues années, que par le luxe dont elles dorent ses seigneurs, que par les bienfaits de l'industrie et du commerce qu'elles versent sur lui et sur eux. Un simple motif politique ne saurait donc suffire pour le soulever contre ces pays. Mais, si on vient lui dire que le Turc en veut à sa foi, qu'il aspire à piller ses sanctuaires et à détrôner son Dieu ; si Ton ajoute que, dans cette entreprise sacrilège, le Turc a pour auxiliaires dévoués le Français et l'Anglais, oh ! alors son âme s'émeut, et il est prêt, autant, du moins, que le comporte sa nature, à répondre à la voix de ses tzars. C'est dans ce but que ceux-ci s'efforcent de tenir sa sus-

ceptibilité religieuse continuellement en éveil. Vainement s'oublie-t-il parfois dans cet esprit de paix et de tolérance qui fait le fond de sa nature; un coup d'éperon Taiguillonne soudain et le remet sur pied. 11 faut alors qu'il marche, et, s'il est incapable de ressentir en lui-même un fanatisme réel, on le galvanise de telle sorte, qu'il en prend les allures et qu'il imprègne ses actes de son sauvage caractère. Cependant on représente aux yeux de l'Occident comme un élan populaire ce qui n'est en réalité qu'un enthousiasme par ordre, que l'effet artificieusèment préparé d'une politique machiavélique.

On conçoit par là dans quel abîme d'ignorance l'autocratie doit fatalement laisser le peuple croupir. Car, ainsi que nous Tavons dit, le zèle orthodoxe ne supporte pas la lumière ; la moindre discussion démasquerait et confondrait ceux qui se font ses apôtres. Cette civilisation européenne, dont Pierre le Grand avait arboré si franchement le drapeau, ses successeurs, et entre eux Nicolas principalement, l'ont refoulée à outrance. Qu'a-t-elle de commun avec le fétichisme autocratique? A l'égard de leurs complices, de leurs instruments immédiats, les tzars sont, il est vrai, moins mystérieux; ils savent bien que ces gens-là ne résisteront pas à l'appât des honneurs, au partage du butin. Mais le peuple! il faut, lui, qu'il les adore les yeux fermés, que sans hésiter, sans réfléchir, il se lève comme un seul homme à leur appel. Oui, que le tzar soit un imbécile comme Pierre lïl, une prostituée comme Catherine 11, un fou et un maniaque comme Paul I", un visionnaire comme Alexandre, un politique matérialiste comme Nicolas, serfs de la glèbe, courbez la tête, soldats fils du bâton, criez hurrah ! C'est votre pontife saint, c'est votre pape

orthodoxe! Autrement, comment le peuple russe pourrait-il applaudir aux égorgements de la Pologne, aux armements, aux déclamations sauvages contre le sultan et contre ses alliés? L'autocratie va plus loin encore : libre à elle de renier sa foi, de marier ses princes ou ses . princesses à des protestants ou à des catholiques, d'interdire violemment le baptême aux prisonniers ou aux otages musulmans qui le réclament : ce sont là des combinaisons politiques où ^e peuple n'a rien à voir ; jouet de ses maîtres, il faut qu'il respecte en eux la tiare, même en dépit des hontes dont l'obscurcit la couronne.

Malheur du reste, malheur à Taudaçieux qui oserait raisonner et tiédir ! l'autocratie ne ménage rien. Gare à la police!

La police ! ses ordonnances, en effet, remplacent en Russie les commandements de l'Église, Targousin y est l'auxiliaire du prêtre, le code y complète l'Évangile, le cachot et la Sibérie y suppléent l'enfer.

Écoutez plutôt : voici ce qu'on lit dans le Swod (Code des lois russes), chapitre xiv :

« Art. 3. Tous doivent être respectueux dans l'Église, y entrer avec piété et non par force.

« Art. 7. Il faut se^enir devant les images saintes suivant les règles de la décence, et comme il convient à la majesté du lieu.

« Art. 8. Il est défendu de causer pendant l'office, de changer de place, dejistraire l'attention des fidèles par aucune parole, action ou geste; mais on doit se tenir dans la crainte, le-silence et le respect.

(( Art. 13. Seront renvoyés devant les tribunaux ceux qui n'entreront dans l'Église que par force, quel que soit leur rang.

(t Art. 24. Tout orthodoxe doit, au moins une fois par an, se confesser et communier, à partir de Tâge de sept ans.

(f Art. 35 et 34. Chacun doit employer son zèle à détruire les restes de Tidolâtrie et des traditions païennes.

« Art. 35. Sont défendues la nécromancie et les fausses prédictions.

< Art. 46. Il est défendu aux personnes nées dans le sein de la religion orthodoxe, et à celles qui s*y sont converties, de prendre une autre religion, môme chrétienne. Ceux qui commettront ce crime seront livrés entre les mains de la justice; leurs serfs orthodoxes seront mis sous tutelle, et ils ne pourront habiter leurs propriétés.»

Nous n'insisterons pas sur Toutrecuidance de ces règlements bizarres. Ne se croirait-on pas ici en plein moyen âge? Considérons en outre comme tout y est conçu au point de vue exclusif de l'orthodoxie. C'est qu'en dehors de ce système Fautocratie perd tout ressort; elle n'est à Taise qu'avec une foi qui crétinise. Quel autre croyant que le croyant orthodoxe consentirait à plier le genou devant un pape vêtu en soldat? Règne fatal de Téteignoir, du sabre et du bâton. Et, maintenant, que Tautocrate vienne se plaindre de Tintolérance des sultans! Qu'a-t-il fait, lui, des catholiques qui ont mieux aimé suivre la voix de leur conscience que celle de ses ukases? échos de la Sibérie, répondez ! Selon nous, les sultans n'ont eu qu'un tort, c'est de n'avoir point imité les tzars dans leur exclusivisme brutal; si les sultans eussent fait pour le mahométisme ce que les tzars ont fait, ce qu'ils font tous les jours pour l'orthodoxie; si, au lieu de laisser les Grecs chanter paisiblement dans leurs temples, ils les eussent poussés vers la Mecque, et, courbés

sans merci sous leur loi religieuse, le monde serait tranquille aujourd'hui; ou si Tautocrate, craignant Dieu, cédait à la fièvre de ses convoitises, on ne lé verrait pas du moins insulter à l'opinion en arborant le prétexte menteur d'un protectorat que rien ne justifie et qui ne porte dans ses flancs que Tasservissement et la mort.

Dans un précédent ouvrage (la Russie contemporaine) nous avons traité d'une manière étendue de la condition de l'Église russe. Condition lamentable sur laquelle on ne saurait trop appeler la commisération de l'Europe. Mais qu'attendre autre chose de fautocratie? N'est-elle pas l'égoïsme incarné? 11 faut qu'elle tue ou qu'elle absorbe. Nouveau Judas, elle ne baise le Christ que pour le trahir ; et de son trône elle fait un Golgothà. Prenez le bâton de voyageur, pénétrez jusqu'au fond de ces steppes qu'on appelle la Russie; suivez chaque village, chaque clocher; interrogez chaque pope : partout la complainte de douleur, le cri du désespoir. Où le gémissement cesse, le caractère est dégradé, l'âme morte. J'extrairai ici d'un livre curieux et effrayant de vérité, publié naguère *, la mise en scène d'un prêtre orthodoxe tel que nous en avons tant de fois rencontré nous-même, et que l'on pourrait considérer comme type dés malheureux de son espèce. L'auteur de ce livre est allé en Russie pour y prêcher la liberté; il est entré comnje précepteur chez le prince *** ; il habite Pétrofsky, lieu de plaisance près de Moscou. Voici son récit :

« Hier, la princesse me dit : « Je suis obligée d'aller « faire une visite en ville avec mon mari ; quand le prô^

* Un miss'wmaire républicain en nussiCy tome I, page 75 et suivantes.

« tre viendra donner sa leçon, je vous prie de lui re- « mettre le prix des dix cachets. Gardez-vous de l'oublier! « car le saint père est de tous nos professeurs celui qui « aime le moins à faire crédit. » Je fus enchanté de la proposition. Depuis longtemps j'avafs' envie de faire la connaissance du personnage ; mais il s*était toujours montré très-hautain, évitant ma rencontre et ne me répondant que par monosyllabes. Il me faisait même une guerre sourde auprès de mon élève, car dans ses leçons, il profitait de toute occasion pour lancer des épigrammes contre les Français, les disciples de Vooltre (Voltaire).

« Je levis arriver avant l'heure ordinaire. Quoique le prince Findemnise largement de ses frais de voiture, il avait un vieil izwôchtchik ( cocher de louage) tout déguenillé, auquel il ordonna de s'arrêter dehors avec son droschky délabré. Puis il s'avança avec Tair pimpant et radieux qu'il a ordinairement le jour du dixième cachet ; sa taille robuste semblait plus droite ; sa grande barbe était peignée ainsi que ses longs cheveux, qui descendaient par mèches sur ses épaules et jusqu'au milieu du dos ; il avait par-dessus sa robe noire une sorte de robe persane de coufeur foncée, qu'il affectionne particulièrement. Il était coiffé d'un chapeau en feutre usé, à larges bords et mouvait avec une certaine majesté sa longue canne pastorale.

a J'étais assis sur le balcon, il me salua en fronçant le sourcil. Arrivé dans l'antichambre, il donna gaiement sa bénédictiorffeux domestiques, qui paraissaient avoir plus^ de respect pour la bénédiction que pour le prêtre ; puis il entra gaillardement dans la salle d'études.

« Pour me venger un peu der ses grands airs, je descendis au jardin et je l'attendis. L'heure à peine pas-

sée, je vois mon homme arriver d*un air inquiet et affable,

« — Monsieur, me dit-il en russe et d'un ton doucereux, la princesse n'est-elle pas ici?

« — Non, monswtor.

« — Et... te fnacQ non plus?

« — Le prinoe Qt la princesse sont allés en ville.

(( Le pope changea de figure. On aurait dit que tous les muscles de sa. face s'étaient subitement paralysés.

a 11 garda un instant le silence, puis il demanda d'une voix affaissée :

« — Pensez-vous, monsieur, qu'ils tarderont longtemps?

« — Je ne sais ; ils n'en ont rien dit.

« Le pope paraissait vivement contrarié.

(( Après une nouvelle pause, il dit en grommelant :

(( — C'est que j'ai reçu aujourd'hui le dixième cachet, et... et vous savez que ce jour-là, d'habitude, nous recevons notre argent...

« — Oui, monsieur; la princesse m'a remis vos appointements; les voici...

<i La figure du prêtre s'illumina subitement, et ses yeux rayonnaient pendant que je disposais les assignats rouges et bleus dans sa main épaisse. Il les compta avec soin, s'assura que le compte était juste, et empocha avec précaution le précieux papier; puis, comme la saftisfaction avait dilaté son cœur, il s'établit avec moi sur le balcon, et engagea de lui-môme la conversation. Son langage, mêlé d'expressions slavonnes et de langage populaire, avait une vivacité et une énergie remarquables. Je le Ijiissai questionner et bavarder pendant quelque temps ; puis je l'amenai peu à peu au point où je voulais Favoir.

« Nous en vînmes à parler de sa condition. 11 éclata en lamentations et en plaintes amères.

«. — Chien de métier! (Sabâtchierémeslô!) s'écria-t-il, on n'y gagne plus de quoi manger son chtchi * ou son kâscha^. C'est une misère, monsieur, une véritable misère I Les églises étouffent de concurrence dans notre sainte ville de Moscou. Quatre cents églises, monsieur ! Ma paroisse se compose de deux maisons de seigneur, et de quinze maisons de pauvres diables. Savez-vous combien j'ai eu d'enterrements Tannée dernière? Deux enterrements, monsieuTi et voilà tout ! Cette année-ci avait bien commencé ; nous avons eu Tenterrement du fils d'un de mes deux seigneurs ; c'était un bel enterrement!... Mais cela n'arrive pas tous les jours. Qui est-ce qui meurt habituellement? Qui est-ce qui se marie et se baptise? Les gens de rien, sur lesquels vous gfignez à peine votre petit verre d'hiérafeitcJie ^. Quelquefois môme, oui, monsieur, quelquefois il nous arrive de travailler gratis. Fi donc ! {tfou, prôpaste !) Quel métier !

« — Mais, lui dis-je, tous vos confrères sont-ils dans la même situation?

« — Non pas, non ; ils n'y sont pas tous, nos métropolitains, nos archevêques, nos évêques, vivent comme des princes *. H y a aussi des prêtres de mon degré auxquels la volonté de Dieu (vôli bojie) a daigné procurer une paroisse productive dans les quartiers les plus riches de la ville; ils ont, dans leur église, beaucoup de sei-

i Soape aax choux aigres.

* Groaa au beurre ou à Thuile.

' Liqueur spiritueuse.

* Relativement au pope qui parie ici, car la condition matérielle du haur ciergé, en Russie, est loin d'être florissante ; cel: contrarierait les vues du gouYernement.

40 L'AUTOCRATli.

gneurs ou de riches marchands ; pendant le carême, ils lisent les prières du soir dans les maisons de la noblesse; ils desservent des chapelles particulières, ils font des aspersions d'eau bénite dans les appartements de leurs riches paroissiens*. Tout cela, avec les communions, les confessions, les baptêmes, les noces, les enterrements, et avec les grasses offrandes déposées dans Téglise après le service du dimanche, fait de fort jolis revenus à quelques-uns de mes confrères, surtout quand ils ont le talent de tambouriner rondement le service, ou bien quand ils ont des'chanteurs agréables, ou bien s'ils peuvent gagner la bienveillance des dames par quelque agrément de leur personne. J'ai, par exemple, un confrère qui fait chaque dimanche de très-belles collectes parce qu'il a reçu de la Providence le don de bien lever les yeux au ciel pendant la messe, de rejeter d'une manière remar('^able sa belle chevelure. Un autre fait de bonnes affaires parce qu'il a quelquefois notre ténor du théâtre B*** pour chanter à sa messe. . . Mais, nous autres, nous ne sommes que de pauvres diables, comm'e je vous le disais tout à Theure.

« — Gomment -faites-vous donc pour vous tirer d'affaire avec votre femme et vos enfants?

« — Voilà, monsieur, voilà la misère (vôt sondre, biedâ), on ne peut pas^voler sur les grands chemins, car on serait conduit en Sibérie... Que faire? Il faut (en^disant cela le prêtre souriait d'uB air rusé), il faut savoir trouver des allonges. Ainsi, par exemple, j'ai acheté une maison que je donne à louer; cela me fait un petit revenu, quoique ces coquins de locataires ne soient pas

* Voir ce que nous disons des Te Detm dans notre Russie contemporaine^ page 210.

A'ALTOCKATIE. 41

toujours exacts à payer... Je donné aussi des leçons au séminaire...

« Je lui demandai des renseignements sur Tétat des études dans ces établissements. Â mesure qu'il m'en parlait, je me sentais, pour ainsi dire, enfoncé dans le moyen âge; je voyais reparaître devant moi Tépoquedes fnvium et des quadrivhim. Une sorte de scolastique et la pratique du culte, voilà la partie principale de ces études : point de vie, ni de la pensée ni du cœur ; 1^ science moderne n'a pas encore touché là. Je sentais comme une odeur de moisi me monter à la gorge. Je détournai la conversation.

<ï — Vous donnez aussi, lui dis-je, des leçons en ville: cela doit vous rapporter de jolies sommes...

« — Quelles sommes, bon Dieu I... Vous savez que chez nous les leçons^de religion ne se payent que moitié prix des leçons de danse et de français... Et puis vous savez que le seigneur russe n*est pas exact à payer...

{)'ailleurs, mes leçons ne sont pas toutes au môme prix : e Russe aime à marchander; j'ai dû en quelques endroits consentira des rabais : il y a des maisons où on ne me paye que trois ou quatre roubles le cachet.

« Il ajouta en clignant de Tœil :

a — Aussi ai-je partagé mon enseignement en classes.

tf — En classes ! Comment cela ? D'après Tâge ou d'après les matières?

< — C*est d'après la matière, dit le prêtre en riant.

ff Puis il répéta en me regardant avec malice et en faisant avec les doigts le geste de compter de l'argent :

<( — C'est d'après la matière^ c'est-à-dire, d'après l'argent qu'on me donne. Je suis parti démon grand principe : Rien pour rien! et je me suis dit: Voilà un

42 L'AUTOCUATIK. '

monsieur qui me paye trois roublas pour rinstruction de ses enfants; eh bien ! je lui donnerai de Tinstruction pour trois roubles. Un autre me paye cinq roubles ; voici, monsieur, pour cinq roubles d'instruction. Un troisième me paye sept roubles; très-bien, monsieur, voici de l'instruction pour sept roubles, de l'instruction de première classe. Chacun en a pour son argent. Voilà ce que j'appelle partager mon enseignement en classes!

« Je ne pus m'empêcher de rire des classifications du prêtre; îl fut enchanté de ma bonne humeur et se mit à rire avec moi.

« — Mais vous ne me parlez pas, lui dis-je, des appointements que vous donne le gouvernement.

{( Le pope haussa les épaules.

(( — Ils sont jolis les appointements! dit-il'. Avez-vous donc oublié ce que je viens de vous dire? Savez-vous, monsieur, que dans nos campagnes, lorsque le seigneur ne daigne pas contribuer de sa bourse, le prêtre est obligé de labourer lui-même son champ comme un simple moujik?

« — Cependant, dis-je pour sonder le pope, l'Église russe a de grandes propriétés ; il y a là de quoi tailler de beaux appointements pour les fonctionnaires.

« il répondit à Voix basse :

« — Vous ne savez donc pas que la couronne s'est emparée des biens ecclésiastiques, et qu'elle les fait administrer comtne boji lui semble?

« — C'est donc une double injustice ! m'écriai-je pour le mettre en train. Comment! il ne suffit pas a l'État d'avoir asservi l'Église grecque, de lui avoir arraché son chef légitime, de la gotiverner par un comité de valets sy^elé le sàint-synode, de disposer de ses biens et de sa

volonté comme si elle était un enfant mineur! n'est-ce pas, mon père ?

« — C'est cela (tak-ssjy répondit le prêtre avec un calme qui m'étonna.

« — Il ne leur suffisait pas, continuai-je, d'avoir humilié et enchaîné TÉglise; ils ne daignent pas môme la dédommager de son esclavage ; ils ne s'occupent dV.lle que pour l'exploiter et l'opprimer ! Après lui avoir coupé les membres, ils lui disent : n Marche et travaille! » Ils disposent de ses richesses, )et ils la laissent mourir de faimî n'est-ce' pas, mon père?

^^0 — 0ui(dfl-5s), répondit le prêtre avec le mêmesangfràd.

— Eh bien, n'est-ce pas une infamie? TÉglise a-t-elle été fondée pour être Tesclave de la couronne? Est-elle riche, pour vivre d'aumônes? N'a-t-elle pas le droit de dire â l'État, qui l'écrase : «Rends-moi la liberté ou tf donne-moi du pain ! i»

« — C*est vrai... c'est juste... dit le prêtre d'un ton distrait.

(( — 11 serait du devoir des chefs de votre Église de se proncmcer avec dignité et énergie. Ne sont-ils pas les représentants et les défenseurs naturels de l'Église? Ce serait à eux à maintenir son indépendance et ses intérêts «outre les u^rpateurs. Ils devraient repousser avec indignation le&rs magnifiques appointements, tant que la partie la plus nombreuse et la plus laborieuse du clergé manquerait du nécessaire. Qu'en pensez-vous?

ff Le prêtre n'écoutait plus, il semblait faire un calcul mental. En voyant que je l'interrogeais, il me fit répéter la question et répondit en riant :

« — Oh ! pour cela, non ! En premier lieu (dit-il en

se grattant malicieusement Toreille), je suis d'avis que de bons appointements sont toujours bons à garder. En second lieu, Tempereur est homme à prendre nos prélats au mot et à les laisser nus comme nous autres. En troisiôme lieu, la défense des droits de TÉglise pourrait avoir d'autres inconvénients plus graves; notre métropolitain en a fait Texpérience il y a quelque temps. L'empereur ayant introduit un orgue dans sa chapelle, le peuple grogna vivement contre cette hérésie, et le métropolitain s'éleva avec force contre cette détestable innovation ; mais Sa Majesté a tellement roulé le m*étropolitain, qu'il a jugé bon de se taire, et il a bien bit, L'Églisegrecque n'a jamais oublié qu'il est écrit danf la Bible : « Respectez les puissances, car toute puissance «r vient de Dieu. » C'est ainsi que notre Eglise a évité les abominations du papisme.

« — Permettez, mon père : avec ce texte-là, pris à part et dans ce sens, on pourrait justifier et le papisme et toutes les tyrannies. Je vous rappellerai d'autres textes qui peuvent limiter et éclairer celui-là. Les apôtres ont répondu à ceux qui voulaient forcer leur conscience : «Il « vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Le Christ a dit qu'il faut rendre à César ce qui est à César, mais aussi à Dieu ce quiest à Dieu.

ff Je m'interrompis, car mon prêtre, revenu à son calcul mental, venait de tirer précipitamment de sa poche les assignats que je lui avais donnés, et se mit à les compter.

i — C'est pourtant juste , dit-il avec satisfaction ; je croyais avràr mal compté.

« Tout à coup il se leva en disant :

« ~ Eb ! mais. . . il est temps que je parte ; mon fripon de

cocher se croira en droit de me demander des sommes impossibles; j'avais tout fait oublié le drôle.

« Il prit rapidement son cbapeau et sa longue canne. CoHone la soirée était agréable, je sortis avec le pope. Il se décida à retourner à pied en ville, et débattit av$ç le cocher le prix de la course. La discussion dura Jongtemps; les deux compères paraissaient également madrés et opiniâtres; le pope marchandait sur un ton tantôt amical, tantôt menaçant, et lâchait quelquefois les gros mots ; le cocher, d'une voix dolente et douce, épuisait tous les titres d'honneur ecclésiastiques et maintenait son prix. Enfin le pope se fâcha, lui jeta une pièce d'argent et le menaça de la police. Le cocher ramassa la pièce, fit un salut respectueux, fouetta son cheval et partit en chantant, m

Telle est donc l'autocratie russe : mystification immense, où le mot jure avec l'idée, où Tidée se pervertit sous le fait. A voir les splendeurs dont elle se couronne, on 6Bt tenté de s'incliner devant elle et de l'adorer; puis, 81 M. suit ses évolutions, si on dissèque ses actes, on se seiif pris pour elle d'un mépris profond. C'est que le bien fl*Bst là que par accident; l'apanage essentiel, c'est le mal. Point de contre-poids à la passion et à l'erreur. L'autocrate, qui ne voit rien, qui ne peut rien voir par luimême, est en proie à un vertige perpétuel ; bon gré, maj gré, il faut qu'il rampe dans le sillon que lui frayent ses séides; or ce sillon, de même que la route de Crimée, décorée par Potemkin, est semé de lueurs fausses, d'oripeaux menteurs, qui conduisent fatalement à Fabîme. Obligé pour régner de duper ou d'asservir, l'autocrate provoque par là même contre lui la duperie ou l'asservissement On hii rend ténèbres pour ténèbres, chaînes

pour chaînes. L'autocrate est le premier aveugle et le premier serf de son empire. De là, ces coups de tonnerre d'autorité qui de temps en temps jettent l'épouvante parmi les peuples. Car, enfin, il faut, pour la punition de 1 orgueilleux monarque, que ce voile qui lui cache les monstruosités enfantées par son système se lève quelquefois devant ses yeux; et alors le dépit, la fureur, s'emparent de Jui ; il éclate. Mais à quoi bon? La foudre qu'il lance de sa main terrible n'ajoute qu'une nouvelle horreur à la nuit qui l'environne; il est impuissant à dissiper les nuages et à en faire tomber la douce pluie qui vivifie et qui féconde.

Qu'a donc de commun une institution ainsi caractérisée avec la civilisation européenne? La civilisation européenne vit d'intelligence et de liberté ; elle ne supporte point ces pouvoirs qui traitent le peuple en béte de somme et ne révent que l'apothéose de leur égoïsme; les fétiches ne lui vont plus, le progrès est sa loi. Est-ce là le fait de l'autocratie? Ah ! si les Russes en sont si fiers, eh bien , qu'ils la gardent pour eux; nul ne leur disputera leur trésor. Mais alors qu'ils fuient bien loin, bien loin, au fond de leurs steppes solitaires, et que de là ils ne s'avisent plus d'élever leurs regards vers le soleil de l'Occident !

Dégradation progressive du génie russe. — Liberté dans les villes et dans les campagnes. — Novgorod la grande. -~ Caractère da peuple russe. — Faiblesse de la liberté dont il jouissaiMux jours de son indépendance. — Son individualisme absorbé par la commune. — Influence délétère de ce dernier régime. — Le peuple russe énervé et prédisposé à tous les jougs.

— Son impuissance à se gouverner. — Le trône ruasB livré aux étrangers.

— Imposture de Nicolas. — Sa nationalité apoeryiilie. — Ridicule de sa morgue dynastique. — Le nom de Romanoffisky substitué à celui de Leuchtenberg. — Le peuple russe ne «*est croisé avec aucune race vigouleoie. — Conséquences.

Si, dans le cours des siècles, Tautocratie est toujours f liée se fortifiant, se complétant au fur et à mesure qu*un nouvel élément venait se fondre à son creuset, il n'en a pas été de môme du peuple. Le peuple russe a croulé de dégradation en dégradation ; ce qui reste aujourd'hui de son génie primitif ne saurait en donner qu'une très-imparfaite idée.

Le peuple russe a débuté dans l'histoire par la liberté. Liberté dans ses champs, liberté dans ses villes. Qui n'a présentes à l'esprit les splendeurs merveilleuses de Novgorod la grande? Toutefois, excepté dans ces rares localités où l'organisation sociale s'étçiit fortifiée ^u contact

des étrangers, ou peut dire que la liberté dont jouissait le peuple russe n'était à tout prendre qu'une plante stérile, chancelante, et qui, tôt ou tard, devait finir par s'atrophier.

En effet, ce qi^i frappe dans Tindépendance primitive do ce peuple, c'est un manque absolu d'individualisme. Chez lui, tout s'absorbe dans la commune ; il ne possède rien en propre, il subit en tout la loi du partage. Sans responsabilité personnelle, il n'affecte aucune initiative, il vit au jour le jour, confiant dans la providence de ses anciens.

Un tel système est ou trop élémentaire ou trop parfait; il convient, ou à un peuple enfant, ou à un peuple d'une civilisation consommée. Celui-ci y trouvera le repos après le combat, celui-là un doux berceau pour s^ faiblesse. Mais à un peuple qui cherche sa voie, à un peuple qui a soif d'action et quinspire à l'avenir, il faut autre chose.

Aussi la commune a-t-^le exercé sur le peuple russe une influence délétère. En sapant en lui l'individualisme, elle y a desséché les facultés vives, et développé une fatale prédisposition à tous les jougs. Vienne nMmporte quel maître, le Russe lui tendra les mains. *

Si du moins, après avoir énervé ses membres sous sa tutelle, la commune pouvait les défendre ! Mais non, la commune est impuissante; elle s'est frappée elle-même en les frappant. Ce qui faisait la force de résistance du faisceau romain, c'était le fer; substituez-y le roseau, il ne rônstera plus, il fléchira. Voilà la commune, voilà le peuple russe !

Pauvre peuple I il perd jusqu'au sentiment de ses malheurs. Le Varègue en fait son butin, le Mongol sa victime. Songe-t-il à pleurer sa liberté, ^ effacer de sa joue

la trace des soufflets? Hélas! il se courbe humblement sous le fouet; et, quand Taurore de Taffranchissemeat luira sur son pays, il ne se relèvera même pas pour la saluer. En effet, que lui importe?

Tel £st Taffaissement du peuple russe, qu'il abdique instinctivement jusqu'au gouvernement de lui-même; il le cède au premier venu. Comptez tous ceux qui Font dominé, depuis Rurik jusqu'à Nicolas, vous y trouverez des Normands, des Tatars, des Polonais, des Allemands, pas un Russe.

Parfois, cependant, le sentiment de la nationalité Ise réveille en lui; il crie: « Mort aux étrangers! » Que; fait alors l'intrus qui le tient sous ses pieds? Il lui donne le change! il se pose en homme de son sang ; et lui, faibli et naïf, cède aussitôt.

Rappelons ici Timposture permanente de l'empereur Nicolas.

Quel est cet homme qui se montre si scrupuleux à Tendroit des dynasties? Est-il de vieille souche? On sait que non. Il s'intitule Romanoff; de quel droit? Pierre III n'at-il pas emporté avec lui dans la tombe les derniers vestiges de cette race? Depuis quand la mère transmet-elle à ses enfants le nom de ses pères? Nicolas est-il même bien sûr d'être un Holstein-Gottorp? 11 circule, à cet égard, en Russie, des bruits étranges.

Ivan Golovine les rapporte.

« A l'aspect de Paul P' (père de l'empereur Nicolas), le Russe reste pétrifié. Ses traits ne parlent pas à son cœur; ils ne reproduisent ni ceux de Catherine ni ceux de Pierre III ; encore moins rappellent-ils les Romanoff . On connaît l'infirmité du chef de la branche des Holstein- Gottorp, et l'ordre donné par le sénat à Catherine d'ad-

mettre Soltikoff dans la couche impériale, ordre vraiment cruel sLce magnat ressemblait à son fils! Gomment le sénat aurait-ilcommis la maladresse de faire une offre pareille à une femme qui' se connaissait aussi bien en hommes que Catherine? Étrange jeu de la nature! Paul ressemblait comme deux gouttes d*eau à un Finnois de Strelna ; et ses cheveux roux, son nez retroussé, son entêtement proverbial, font supposer quelque mystérieuse substitution. Le sénat a ordonné qu'il naquît un fils à Catherine; mais s'il ne lui est venu qu'une fille, et une fille morte? Le besoin qu'avait le pays d'un héritier du trône, l'ambition que nourrissait Catherine de conserver le pouvoir, la proximité de la maison des orphelins où se MÎiv^nt tant d'enfants de Finlande, prêtent à des suppositions qui peuvent être des réalités, et on est tenté d'admettre qu'à une fille mort-née on aura substitué l'enfant de quelque honnête Finnois. Car, encore une fois, pourquoi ce nez retroussé, ces cheveux roux, et, plus encore, cette' haine de Catherine pour son fils Paul? »

Ceux des Russes que ces doutes ne préoccupent pas et qui reconnaissent, les yeux fermés, à Nicolas une origine normale, ne se font pas scrupule, néanmoins, de dis* cuter sa nationalité.

Pouschkine, entre autres, s'y prenait pour l'analyser d'une plaisante manière, a II versait, dit l'auteur que nous venons de citer, dans un grand vase un verre de vin rouge pur en l'honneur de Pierre I*', dont l'origine russe ne peut être contestée; il y ajoutait ensuite un verre d'eau pour le père de Pierre III. Il aurait pu s'en tçnir là et renverser la coupe; mais, fidèle au principe du gouvernement russe, qui fait passer les Holstein-

LE GÉNiË RUSSE. 51

Gottorp pour des Romanoff, il versait un second verre d'eau en l'honneur de Catherine II, princesse d'Anhalt. Cette fois, il aurait dû peut-être ajouter un verre de vin; mais, de peur de manquer à Thistoire, il passait outre et versait un troisième verre d'eau pour Maria Féodorovna, la mère de Nicolas r% puis un quatrième pour Timpératrice actuelle, et il obtenait enfin une liqueur si faiblement rougie, qu'il excitait un rire général lorsqu'il priait son auditoire de décider si c'était là du vin ou de l'eau, et si, par comparaison, les tzars actuels de la Russie étaient des Russes ou des Allemands. J)

Et voilà le monarque puritain qui s'est scandalisé si fort de Tavénement de Louis-Philippe, qui a refusé si longtemps de reconnaître Léopold, qui repousse encore aujourd'hui la reine d'Espagne, et qui n'a consenti à traiter le neveu de Napoléon parvenu au trône que de bon ami. Du reste, l'empereur Nicolas met la servile crédulité du peuple russe à de bien autres épreuves. N'a-t-il pas dernièrement, pour des causes mystérieuses que l'on n'ose dire, débaptisé les fils de son propre gendre, substituant à leur nom de Leucbtenberg celui de Romanoffsky?

Donc, répétons^le, le peuple russe est essentiellement la chose de l'étranger. Peu soucieux de lui-même, son destin est de s'abdiquer sans cesse; mais ce qui» plus encore que tout cela, ce semble, marque la déchéance et le néant de son avenir, c'est que, de toutes les races qui Tout successivement visité ou envahi, il n'en est aucune avec laquelle il ait réussi à se croiser. Il a subi leur joug, il n'a poitit fraternisé avec elles; elles lui oj;^ donné des maitf es, non des concitoyens ; tout au plus ont-elles effleuré ses sommités. C'est que l'abnégation,

du peuple russe dans la commune répugne à tout ce qui arbore la force. Si, dans quelques parties du territoire où il s'est établi, il a trouvé des éléments de croisement, ce n'est que parmi des tribus faibles, dispersées et en pleine décadence : témoin Tlngrie, ce pays conquis sur la Suède, où Pierre le Grand s'est efforcé de greffer le Russe sur le Finnois ! Quel fruit monstrueux est résulté de ce triste accouplement!

Destinée éirange da peuple russ^ ~ 11 marche continuellement au rebours de la ciyiiisation européenne. — La liberté européenne et le servage. ^ Les ukases de Boris Godounoff. — Préludes de rasserviss«meut. — Sa consommation. — Pierre le Grand sanctionne le servage. — Catherine II refend et le complète. '— État actuel. — L'empereur Nicolas et rémancimtlon. «

Si, par son organisation absorbante, la commune a été si fatale à la liberté individuelle du peuple russe, l'institution du servage lui a porté le dernier coup. Destinée étrange que celle de ce peuple ! Il a toujours marché au rebours delà civilisation européenne. Quand, au douzième et au treizième siècle, l'Occident tout entier s'élançait aux croisades, et que la chevalerie florissante donnait Tessor aux plus nobles facultés du génie humain, il se laissait broyer, lui, sous les pieds du Mongol, et se traînait misérablement à la horde, pour y faire hommage à la barbarie. Plus tard, au moment où partout ailleurs commence la grande œuvre de l'émancipation des cités, il Voit les siennes démantelées, et leurs franchises tom-

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ber à la [merci des tyrans. Enfin, voici la féodalité qui succombe, les vilains respirent; la philosophie secoue le vieux monde et le renouvelle. Que fait le peuple russe ? il rebrousse chemin, il abdique sa condition d'homme, et se laisse enchaîner à la glèbe.

On s'attriste à suivre ces lamentables péripéties ; mais, quandon prend à part l'institution du servage, on se sent révolté jusqu'au fond de Tâme. Dérision amère! les tzars qui provoquent ou qui confirment le servage sont précisément ceux-là qui se montrent le plus soucieux de civilisation etqui travaillent avec le plus d'énergie à conquérir un droit de cité en Europe : c'est Boris Godounoff, c'est Pierre le Grand, c'est Catherine II.

Boris Godounoff, ce ministre de sang tatar, qui avait usurpé le trône, fit deux ukases. Le premier, en date du 21 novembre 1610, avait pour but de mettre fin à ces émigrations incessantes qui enlevaient les paysans agriculteurs aux petits domaines, pour les porter de préférence sur les champs des riches seigneurs. Boris décréta que toute migration serait défendue à l'avenir, et que les paysans resteraient attachés irrévocablement à la terre sur laquelle ils se trouvaient au dernier jour de Jourieff (la Saint-Georges). Cette mesure, qui ne manquait pas d'utilité au point de vue agricole, gagna à l'habile Boris les sympathies des petits propriétaires, ce qui fit un instant contre-poids à la haine déclarée dont le poursuivaient les grands boyards. Le malheur qui en résulta tourna tout entier contre le peuple. Il fut obligé de renoncer à cette passion de mouvement, à cette fluidité impatiente qui constituent le fond de sa nature. Aussi, lui que la perte de sa liberté morale touche si peu, il s'affecta vivement des entraves mises à l'exercice de son droit de pérégrina-

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tion ; le jour de Jourieff prit rang dans ses chants traditionnels parmi les jours fatals.

Cependant le premier ukase de Boris Godounoff était loin de conclure au servage ; il limitait aux paysans leur droit de migration, il ne le niait pas; encore moins brisait-il leur liberté personnelle. Mais J)ientdt un second ukase vint précipiter Tœuvre. Jusqu'alors le nombre des serfs avait été très-restreint en Russie. On n'y comptait parmi eux que des prisonniers de guerre, des esclaves achetés en pays étrangers, kholopi, ou des hommes qui s'étaient vendus eux-mêmes avec toute leur lignée, kobalny Ivdi. Ces gens-là n'avaient rien de commun avec les paysans libres, cultivant la terre du boyard, ou servant chez lui en qualité de domestiques. Le sort de ces derniers était précaire ; il arrivait souvent que, n'ayant plus besoin ^ d'eux, leurs maîtres les congédiaient, ei alors, à moins qu'ils ne trouvassent immédiatement de nouvelles ressources, ils se répandaient sur les grandes routes, faisant le métier de mendiants ou de voleurs, ou allaient se joindre aux brigands du Wolg# et aux Cosaques du Don, receleurs naturels de tous les mécontents. Boris, toujours inquiet, malgré une prétendue élection nationale qu'il avait habilement provoquée pour couvrir ses usurpations, Boris ne songeait pas à ces vagabonds» sans effroi. Pour prévenir une attaque de leur part et leur ôter désormais tout prétexte de se disperser, il ordonna que chaque individu qui aurait servi chez un propriétaire, comme domestique, un temps donné, serait réputé son serf, et ne pourrait le quitter ni être renvoyé. Par suite de cette mesure, des milliers d'hommes, dit Iscander, auquel nous empruntons ces détails, tombèrent inopinément dans Tedclavage. Âinsi^ Pélan

us GÉNIE RUSSE. 55

était donné pour Tasservissement du peuple russe; les seigneurs y trouvaient trop d'appât à leur égoïsme pour ne pas le seconder avec énergie.

Les choses en étaient là quand Pierre le Grand, étant monté sur le trône, fit faire un recensement général de toute la population de Tempire. Cet acte donna un terrain I^at au servage; non, il est vrai, qu'il en proclamât le principe, mais il en constata et en sanctionna le fait. Spectacle étrange de voir Thomme de la Russie qui a le plus travaillé à la rapprocher de la civilisation européenne prêter les mains à une mesure qui l'en écartait radicalement. Était-il donc dans les décrets de la Providence que le peuple Russe fût un peuple d'esclaves?

La conduite de Catherine II est encore plus surprenante que celle de Pierre 1". Cette femme qui correspondait avec Voltaire, qui recevait Diderot à sa cour, qui se posait en héroïne de philosophie et d'humanité ; cette femme sacrifia ce qui restait encore de liberté dans son empire à ses débauches! Elle jeta en proie à ses amants les paysans de la petite Russie, comme si la joie de fouler aux pieds des esdaves devait être le complément de ses faveurs.

Et c'est ainsi que le servage est passé de fait, nous ne dirons pas dans la loi, mais dans les mœurs. La loi n'en dit rien; elle semble même vouloir en éluder l'opprobre, et ne désigne les serfs que sous le nom béni de chrétiens, chrestianié. Hideux blasphème! Mais les seigneurs ont trouvé commode d'usurper la propriété des âmes, et les âmes se sont laissé faire. N'avions-nous pas raison d'accuser le peuple russe d'énervement et d'impuissance? Pourquoi s'est-il si lâchement effacé ? La liberté n'est-elle donc qu'un butin vulgaire, et faut-il l'abandonner sans résistance au premier aventurier qui

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la convoite? Nicolas, dit-on, déplore le sort des serfs; il a rêve longtemps, il rêve encore leur émancipation. Eh bien, qu'il agisse! La civilisation lui en saura gré, non comme d'une faveur qu'il aura faite, mais comme d'une injustice qui! aura réparée, comme d'un crime qu'il aura flétri. Le problème est difficile sans doute, mais est-il insoluble? Qu'on remonte au point de départ: de quel côté est le droit? Est-ce que la créature de Dieu se prescrit à la façon d'un meuble ou d'un champ ? Au lieu de s'apitoyer sur les malheurs imaginaires des chrétiens de Turquie, au lieu de signer des protocoles pour l'abolition de la traite des noirs, Nicolas ne ferait-il pas mieux de songera ces chrétiens déchus, à ces esclaves blancs, plaie honteuse de son empire? li*Autocratie, encore, une fois, n'aurait-elle donc de bonne volonté, de puissance efficace, que pour le mal?

Comment le serf, russe entend la liberté. - Différence, à cet égard, entre le serf domestique et le serf cultivateur. — Deux tableaux curieux.

Nous avons dit que le paysan russe n*avait ni l'intelligence ni le sentiment de la liberté; son dogme, à lui, c'est qu'il est créé pour servir, son maître créé pour commander; l'égalité évangélique n'entre point dans sa tête.

Voici à ce sujet un trait caractéristique que nous empruntons à un auteur que nous avons déjà eu occasion de signder :

«Mon valet de chambre, Timaféï, dit-il, est un singuli^ personnage : c'est un long gaillard, nonchalant, au

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nez rouge, à Toeil endormi et malin. Il est originaire d'un des villages du prince ***, et a commencé par être cordonnier ; puis le prince Ta retiré du village pour le faire menuisier et rembourreur de meubles. Â la fin de son apprentissage, il a été appelé dans la maison où il sert habituellement comme laquais et comme valet de chambre; parfois comme menuisier et comme rembourreur, quand le besoin Texige.

c Timaféï, quoique très-paresseux, est fort adroit, et il devient actif quand il y va de son intérêt. L'argent Télectrise et le transforme : lorsqu'il peut espérer me soutirer quelques roubles, il devient un courtisan et un Hercule ; mais, hors de là, c'est une huître ; il passe une partiede la journée étendu sur son lit ou dans Tantichambre. Point d'attentions, point d'énergie ; il faut tout lui commander; il compte sur les trente domestiques de la maison, lesquels à leur tour comptent sur lui.

« Timaféï n'a point l'habitude de respecter la propriété d'autrui ; il dispose souvent en maître de mes cigares, de mes objets de toilette, et quelquefois même de ma bourse. Il fait habituelleiùent ses profits sur les emplettes dont je le charge. Lorsque je le prends sur le fait, il nie avec aplomb, et cherchée m'éblouir par d'interminables argumentations.

«Il adore l'eau-de-vie-, la plus grande partiede son argent passe dans les mauvais cabaretsoù l'on vend en détail ce poison détestable. Parfois il revient ivre; le lendemain, on l'envoie à la police pour le faire rosser, et Timaféï trouve cela aussi naturel que de boire de l'eau-de-vie. Il est très-dévot et se pique d'un profond dédain pour les hérétiques; il remplit ses devoirs de chrétien orthodoxe ^vec une scrupuleuse et fervente exactitude. Il se ferait

exterminer plutôt que de faire gras pendant les longs carêmes de l'Église grecque. Il est vrai qu'en revanche il se bourre d'aliments maigres jusqu'à étouffer. 11 se confesse et communie très-réguliérement, et, ces jours-là, il fait quelquefois de graves réflexions sur la faiblesse de l'homme; mais dès le lendemain il recommence à pécher comme auparavant. Chaque jour de fête consacré à quelque saint considérable, Timaféï allume sa petite lampe devant l'image de son patron, et la laisse brûler toute la journée : cette pieuse pratique se fait ordinairement à mes dépens ; car c'est surtout la veille ou le lendemain de ces jours-là que Timaféï cherche, commeon dit, à me tirei' des carottes,

a Timaféï sait lire : comme on ne peut pas toujours dormir dans Tantichambre, il s'est fait montrer l'alphabet par un de nos jeunes laquais que le prince *** a placé dans une école de pauvres pour en faire le teneur de livres de sa filature. Quand Timaféï ne dort pas, il aime assez à lire; il tâche d'attraper de mauvais contes de fées et de héros russes, les Aventures merveilleuses de Bôva, d^van Dauratchokj etc., et il s'en repaît avec délices ; il lit aussi avec intérêt la Gazette de Moscou {Mâskôfskie Vêdamasti), qui est un pot-pourri d'ukases, d'actes juridiques, d'annonces, de réclames et de quelques nouvelles politiques. Il aime à discuter ses lectures avec moi, et je l'y encourage, car je fais souvent d'intéressantes découvertes dans cette âme encore enveloppée et confuse.

a Aujourd'hui il monte chez moi en dandinant la tête :

a —Oh! les imbéciles! les imbéciles! {Ekh! vuî! dourakî! dourakî!) répétait-il d'un ton dans lequel perçait une certaine satisfaction de lui-même.

« — Qu'est-ce qui l'arrivé, Timaféï?

« —'Voilà que je viens de lire la Gazette.,, Il était question deVEurope, et de Paris, et de Londres..., en un làot de votre pays là-bts... Et on dit que, chez vous, c^est toujours révolution. (La nouvelle de la Révolution de février venait d'arriver en Russie.) Le bon Dieu sait ce qu'ils veulent... (Bôg ikh znâït,) Des révolutions, et puis encore des révolutions... Ne peuvent-ils donc pas se tenir en repos?... Oh ! les imbéciles ! les imbéciles !

c — ^ Mais, mon cher, si on reste en repos, rien ne se fait. Tu vois cela dans notre maison.

c —Bah! alors le maître se met à gronder, distribue quelques horioçs, et le tout marche de nouveau.

« — Précisément, Timaféï, c'est pour cela qu'on fait les révolutions.

« — Comment?... demanda-t-il de l'air d'un homme dont les idées se brouillent.

m — Mais, oui ; supposons un instant que tu sois le maître dé cette maison et que le prince soit ton domestique; supposons maintenant que lui, ton domestique, se jette sur toi, attache des fers à tes pieds et t'oblige à le servir en esclave; suppose qu'un beau jour tu deviennes assez fort pour briser tes fers-, que ferais-tu alors?

«f r— Je me jetterais sur le brigand.

« — Eh bien ! mon garçon, voilà ce que c'est que les révolutions.

« Timaféï ne comprenait plus; ses idées se brouillaient de nouveau.

a — Voyons, loi dis-je, tu sais qu'Adam a été le premier homme .ârëé par Dieu ?

(( — Je le sms,

<r — Tu sais que tous les hommes ont Adam pour premier père?

« — Certainement ; c'est dans le livre de Dieu.

«( — Tu sais que le Christ et lès apôtres nous ont appelés tous enfants de Dieu^ et que par conséquent nous sommes tous frères devant Dieu ?

(( — Je le' sais.

« — Tu sais que, d'après les paroles de Jésus, tousles.^.^ hommes doivent s'aimer entre eux ? .'■

a — C'est vrai^ cela se trouve dans les Évangiles.

(( — Par conséquent, un homme n'a pas le droit de dire à un autre homme : Tu es mon esclave, tu as été fait pour me servir, et moi j'ai été fait pour te commander, pour te tourmenter et pour t' écraser si je le veux.

« — C'est bien vrai.

a — Et un homme n'a pas le droit de dire à cent hommes, à mille, à des millions : Vous avez été faits pour me servir; j'ai tous les droits et vous n'en avez point; vous êtes mes esclaves.

« — Celui qui dira cela est un brigand qu'il faut exterminer.

(( — N'allons pas si vite, Timaféï ; ils ne doivent pas oublier qu'il est aussi leur frère ; mais ils devront se lever et lui rappeler qu'il leur doit affection et respect, que leurs droits sont aussi sacrés que les siens, n'est-ce pas?

« — Sans doute.

a — Mais, si cet homme ne veut pas les écouter, s'il appelle d'autres hommes avec des sabres et des canons pour écraser ceux qui lui ont dit qa'ib .sont ses frères, s'il veut continuer à s'engraisser de leurtàng et de leur travail?...

LE GÉISIE RUSSEL 01

M — Alors il faut broyer le coquin! s'écria Timaféï, les yeux étincelants.

« <*^ Et voilà comment, ajoutai-je, le peuple a fait chez nous des révolutions !

« Timafeï était vivement frappé ; il se tut pendant quelques instants. Je repris :

^ • « — Et voilà pourquoi le temps viendra où la révolu-

entrera aussi chez vous.

R^ — Que dites-vous là? s*écria Timaféï stupéfait; Dieu ddus en préserve! ajouta-t-il en faisant un signe de croix.

« Je fus étonné à mon tour.

« — Il faut dire tant mieux, lui répliquai-je, ce sera le bon temps pour toi.

« — Quel bon temps?

I — Certainement, d'abord tu auras ta liberté.

« — Bon, mais après?

« — Après? N'est-ce pas déjà beaucoup?

a — Hein ! j'aime autant mon chtchi (soupe aux choux) et mon kâscha (gruau au beurre).

« — Tu en auras davantage. Les dwarôviis (serfs domestiques) et les moujiks ne seront plus liés à la maison du seigneur ni à des mottes de terre; ils pourront à leur aise apprendre des métiers, exercer leurs talents, acquérir des richesses, des honneurs. Toi qui es un homme d'esprit, tu pourrais devenir un monsieur, ton fils pourrait devenir général, ministre, que sais-je? s'il le mérite.

« A ces mots, Timaféï, fut saisi d'un accès de rire qui dura quelques minutes.

«■ — Eh bien, qu'as-tu à rire?

« — Attendez un instant que j'aie fini... Voilà î...

C'est que c'est bien drôle ce que vous m'avez dit. Quand je pense que je pourrais devenir un monsieur et mon fils général, que nos moujiks pourraient se promener en carrosse, porter des uniformes à plaques ou des habits à la française et s'appeler Votre Excellence !

a Ici Timaféï sinterrompit d'un nouvel éclat de rire.

c — Et pourquoi non, s'ils le méritent? Ne voit-on pas une foule de nobles imbéciles et de paysans intelli-. gents? Quel mal y aurait-il à mettre ceux-là plus haut que les autres, qtiand ils auront reçu l'instruction. nécessaire?

« — Non, cela n'irait pas, dit Timaféï d'un ton décidé : un noble est un noble, et un moujik est un moujik.

I — Tu radotes, Timaféï, n*es-tu pas bâti comme un noble et même plus fort que lui? N'as-tu pas l'esprit plus éveillé que bien des nobles que tu connais?

cf — G*est égal, ils sont toujours nobles, et je ne suis qu'un dvarovii... Voyez-vous, c'est comme cela... Il y a quelque chose...

« — Tu oublies, Timaféï, ce que tu avais dit tout à l'heure. Tu as reconnu que tous les hommes sont égaux devant Dieu.

tf — C'est vrai, je l'ai dit; mais je n'ai pas dit que les moujiks ne sont pas des moujiks, et que les nobles ne sont pas des nobles; non, je n'ai pas dit cela... Dieu m'en préserve ! Que deviendrait le monde ? Qui servirait la noblesse?

« Timaféï souriait comme un homme qui veut vous faire sentir poliment que vous avez dit une absurdité.

(( Puis il continua :

u — Non, monsieur, de ne serait pas bien. Si, par

LE GËi\lË RUSSE. 05

exemple, notre jeune seipeur et notre demoiselle étaient obligés de travailler avec leurs petites mains délicates... comment cela se pourrait -il? Monsieur, le bon Dieu en pleurerait. Et, si je voyais mon camarade Ivan avec un > plumet et Feôdr avec des crachats, et Pannkrati en palti (paletot), et Âlcochka en frac^t avec des sous-pieds I...

« Il s'interrompit par un nouvel accès de rire ; puis il .V s'écria :

«[ — Voilà une bonne farce !

« Et il sortit en courant. Bientôt j'entendis tous les la* quais rire dans l'antichambre de ma plaisanterie. La gaieté de Timaféï était tellement sincère, que je ne pus m' empêcher d'abord de rire avec lui ; mais ensuite j'ai senti mon cœur se serrer*. »

Cette scène est frappante de vérité ; Timaféï est bien le type, sinon par Tinstruction qui en fait dans son genre une sorte d'aristocrate, du moins par le sentiment, de ces serfs domestiques qui encombrent les maisons des seigneurs russes. Pour eux la liberté n'est qu'un vain mot, régalité qu'une chimère. Les serfs cultivateurs ne sont pas plus avancés: seulement, le contact de la terre sur laquelle ils travaillent et dont ils vivent leur a inspiré certaines idées de propriété; en sorte que^ dans leur esprit, être libre, c'est absolument la même chose qu'être propriétaire. Ceci soit dit en passant, forme aux yeux du gouvernement autocratique le plus grand obstacle à l'émancipation des serfs.

L'auteur cité tout à l'heure nous offi*e, à ce point de vue, le tableau d'un sei*f ciiltivateui* qu'on nous saura gré de reproduire.

i Un MiuionMin républicain en Russie^ U V, p: Sit et sdivailtesi

64 LE 4;ÉNll^ hUSSË.

« Il y a une huitaine de jourt^ il nous est arrivé d'une des campagnes du prince *** une sorte de caravane (aboss) : c'était une file de chevaux tiranl chacun un traîneau sur lequel étaient chargées des provisions de toute espèce, TOlaille gelée, gibier gelé, poissons gelés, < légumes confits, etc. Un paysan du prince avait amené tout cela de Tintérieur de la Russie.

« Je vis aujourd'hui cet homme arrangeant un des

traîneaux dans la cour : la curiosité me prit de savoir ce

qu'il pensait. Je descendis^ auprès de lui; je commençai

A' . par '"i parler de son aboss, du chemin qu'il avait fait,

. de sa famille, de son village; et, lorsque, malgré ses airs

nonchalants, il fut bien en train de causer, je lui dis :

« — Voyons, parle-moi franchement, que dirais-tu si on te donnait la liberté?

(i Le paysan passa nonchalamment la main derrière lanuque et se tut quelques instants ; puis il demanda du bout des lèvres :

« — La liberté?

« — Oui, la liberté.

« 11 sourit et me dit :

« — A quoi bon, la liberté?

({ — Comment ! tu demandes à quoi bon?

« Cette question m'embarrassait à mon tour ; je voyais que ce n'était point bêtise; sa belle figure intelligente avec une pointe de malice au coin de l'œil me répondait de son esprit; mais que voulait-il dire? Il avait repris son travail d'un air insouciant.

« — Eh bien , lui dis-je, il paraît que la liberté t'est bien indifférente?

(( Il continua de irjavailler en laissant tomber ces mots.

•. * LE GÉNIE RUaifi 65

« — Et pourquoi ue ml serait-effè pas indifférente? • (( J'étais stupéfait.

« — Commfoit! luidis-je; il est indifférent pour toi de vivre comme un homme, de cultiver ton champ librement avec ta famille «ans être l'esclave d6 personne?

« Son grand œil limpide s'anima.

« — Avec mon champ?... dit il ; avec mon champ ce serait bien!

« — Et sans terre, la liberté te serait indifférente?

« — Oui.

({ — C'est donc le champ que tu auras, et non la liberté?... Tu ne sais donc pjis ce que c'est que la liberté? Voyons : tu dépends maintenant de ton seigneur, n'est-ce pas?

({ — Oui, mon père.

€ — Tu ne peux pas aller où bon te semble, lors même que tu es mécontent ?

et — Je ne le peux pas.

« — Pour les moindres fautes, on te rosse avec des verges l

« — On me rosse, c'est vrai.

(( — Tu es obligé de payer et Vobrock et la padoûchnia *, et de travailler à la corvée, au moins trois jours de la semaine!

« — C'est vrai.

a — Tu ne possèdes jamais tranquillement ce que tu gagnes pour toi et tes enfants?

f — C'esl vrai.

tf —Eh bien! et tout cela te plaît ?

« —Que faire?... C'est la volonté de Dieu.

' ImpOls prélevés sur le paysaiu

« — Hais ne penses-tu pas qu'il serait heureux de sortir de cette position ?

€ — Certainement, ce serait heureux.

< — Tu vois donc que la liberté est une bonne chose... la liberté te donnerait tout cela... .

« — Et après?

« — Comment après?

(( — Est-ce que mon champ m'appartiendrait?

« — Tout ce que tu gagnerais par ton travail t'appartiendrait, la terre comme le resle.

n — Mais je ne l'aurais pas tout de suite?

c Le paysan m'embarrassait en me ramenant toujours dans son petit cercle, qui était Tambition d'être propriétaire.

f —Mais, enfin, lui dis-je, ne comprends-tu pas le bonheur qu'il y aurait pour toi à dire : i le suis libre ! je « suis un homme comme un autre, j*ai mon droit comme a les autres. Aucun n'a le droit de me traiter comme sa « propriété. »

« Le paysan continuait son travail.

« — Tu n'aimerais donc pas mieux être libre sans terre qu'esclave avec une terre?

d — Certainement non.

ff — Tu n'aimerais pas mieux mourir de faim avec la liberté que vivre sous les verges d'un maître?

« — Comment aimerais- je mieux mourir de faim? dit en souriant le moujik; il faut vivre, mon père.

<r Cet aplomb me démontait.

« — Il faut que tu comprennes^ lui dls-je, que la liberté est à elle seule un avantage, et qu'elle te procurera le reste.

« Le paysan ne répondit pas ; je voyais que ces mdt$

n'avaient aucun sens pour lui. Il dit ensuite, en balançant la tête avec le sourire d'un enfant qui demande une faveur :

a — Si Feôdr Iwanitch (le seigneur du paysan) voulait me donner la liberté, eh bien, soit, je prendrais aussi la liberté.

« Je ne savais plus que dire. Le paysan reprit après quelques instants de silence :

a — Il y a quelques années (1842), on disait comme cela que Tempereur alfait nous donner notre terre... Nous étions bien contents... nous sommes allés chez Tintendant... Il avait un air maussade qui nous remplit de joie. .. Mais, quelques jours après, on nous a lu un ukase dans lequel il était dit que la terre appartient au seigneur. Alors l'intendant s'est moqué de nous, et nous sommes revenus tristement à la maison... Cependant, nous espérons en Dieu et en notre père l'empereur, nous savons qu'il pense à nous.

a — Allons, lui dis-je, je souhaite que votre espoir ne soit pas trompé. Adieu!

a — Adieu, mon père, dit tranquillement le paysan.

<r Je l'entendis presque aussitôt nasiller une chanson de son village. »

Et sur soixante millions d'habitants, la Russie en a plus de quarante millions qui sentent et qui parlent comme les deux serl's que nous venons de mettre en scène. Qu'a donc de commun une telle nation avec l'Europe civilisée?

ti8 . LE GÉNIE RUSSE.

Principes pour apprécier le génie rasse. — La commune et le servage. — Impuissance du Russe à créer. — Esprit d'imitation. — Routine. — Ses abus. — Le propriétaire et les paysans agriculteurs. — Le Russe est fataliste. —Ses chants et ses légendes nationales. — Le fils époux de sa mère. — Influence délétère de TÉgli^ orthodoxe. — Abrutissement par ordre. -* Insouciance et paresse du peuple russe. — Opinion des Finlandais sur son aptitude au travail. — Débilité physique du Russe. — Anecdote. — Le Russe est menteur. — Facilité avec laquelle il prête un faux serment. — Le billet du Lombard. — I.e Russe est voleu^ — Psychologie du vol. — Lugubre alternative.

La commune, le servage, deux jalons nécessairespour arriver à l'intelligence du génie russe. Nous les avons posés; poursuivons la route.

Ce qui frappe d'abord dans le peuple russe, c'est .son impuissance à créer. Rien d'original ne jaillit de son cerveau ; il copie, il imite.

Toute création, en effet, suppose la liberté ; c'est Tessor de Tâme vers Tinfini; le but est trop haut pour qu'elle puisse Tàtteindre si ses ailes sont captives. Le doute même de pouvoir marcher en avant suffit pour l'arrêter au seuil; il faut qu'elle se sente maîtresse de Fespace; alors sa spontanéité s'éveille et devient féconde. L'esprit qui crée a une telle confiance en sa force, qu'il répugne à toute tutelle; il n'est responsable qu'à luimême et à Dieu.

Or est ce là la condition du peuple russe? Hélas! enfant dans les langes de la commune ou serf courbé sous la verge du seigneur, où puiserait-il un principe vivace d'inspiration? D'ailleurs, à quoi bon? La commune lui délimite

son champ, le seigneur lui marque sa tâche. On n'a que faire de son initiative. Malheur à lui seulement s'il dévie de la ligne tracée * ! |jf- -

Ainsi donc une seule chose reste au peuple russe où ■"• ' il puisse exercer ses facultés ri'imitation. Il est vrai que sous ce rapport il excelle. Le Russe est le roi des mimes. Donnez-lui n'importe quel modèle, il le reproduira jusqu'aux plus extrêmes délinéaments. C'est ainsi que, du premier venu d'entre ses serfs un seigneur peut faire à son gré un cocher, un cuisinier, un valet de chambfe, un peintre, un acteur. Nous avons pris nous-mêmes un jour pour domestique un jeune paysan qui n'avait jamais quitté son village; au bout de trois mois c'était un prodige : il suppléait tous les corps d'état dont nous pouvions avoir be soin. Que de riches boyards, sans sortir de leurs domaines, ont réussi à former des artistes que le Conservatoire n'eût pas désavoués, et avec lesquels ils faisaient représenter des opéras d'une façon vraiment satisfaisante! Sans doute, le bâton a toujours une très-grande part à l'éducation du serf; mais, enfin, quel que soit le mobile employé, l'effet est produit.

Ce n'est pas seulement chez le peuple des campagnes et des villes que se manifeste ce génie de l'imitation ; les princes et les nobles s'y distinguent également. Ne sontils pas serfs eux aussi, serfs du trône? Ce que leur autorité seigneuriale, ce que la commune produisent sur leurs paysans, la cour et la police autocratique le produisent sur eux. Pas plus; que 1^ premiers, ils n'ont le droit d'aventurer leurs pensées et de se mettre en relief;

1 Lorsqu'un paysan s'avise de planter une haie ou de construire une cIoisoB autour du cbanip qui lui est tombé en partage, la commune le traduit aussitôt il sa barre, et la Wia ou la cloison sont détruUes sans nieîi|p^

leurs facultés créatrices, si Dieu leur en a donné, s'éteignent fatalement. A dire vrai, ils vont chercher leurs types dans des régions plus élevées que leurs serfs, mais ils n'en calquent pas moins.

Remarquons le côté ffiste de cet état de choses. Comme tout y reflète l'emprunt, que l'originalité y fait défaut, la vie, le feu sacré y manquent absolument. Il y a. dans les manifestations du génie russe quelque chose qui glace; rien ne semble s'y produire que par ordre. Les couleurs ont beau être vives, les voix fraîches et retentissantes, les pompes splendides, vous n'en êtes point ému. Cadavre que la liberté seule pourrait animer. La liberté ! oublions-nous que nous sommes ici en Russie?

L'imitation est mère de la routine. Aussi rencontronsnous celle-ci chez le Russe à un degré étonnant. Une fois lancé dans une ornière; il n'en sort plus. Son intelligence, qui peut se répandre à la fois sur une foule de métiers, n'adopte pour chacun qu'une seule méthode ; invitez-le à en changer, il se déconcerte ; il sera même frappé d'impuissance si vous lui ôtez de devant les yeux son modèle primitif; jamais il ne le reconstruira par la pensée. Le Russe, c'est la machine qui se brise en déraillant, c'est le miroir muet du photographe.

Mais, ce qui fait de cette manie de la routine qui possède le Russe un véritable malheur, c'est qu'il s'y joint une obstination dont rien ne peut triompher. En vain tenterez-vous de le pousser en avant, il vous opposera uue^force d'inertie qtii vous lassera infailliblement. Nous airons connu un propriétaire qui, ayant rapporté de l'étranger quelques procédés d'agriculture tout à fait nouveaux,- voulut en faire l'application dans ses domaines. Sos serfs s'^ refusèrent. Il insista, îpais en pure perte,

Ses serfs se jetaient à ses pieds, lui baisaient lés mains, et le suppliaient avec larmes de ne point les contraindre à faire ce que n'avaient point fait leurs pères. Enfin, impatienté, le propriétaire mit lui-même la main à Tœu-"^ vre; son succès fut complet; la portion du champ qu'il avait cultivée donna une magnifique récolte. Croit-on que les serfe se rendirent? a Attendons, dirent-ils, l'année prochaine, la réussite d'aujourd'hui n'est peut-être qu'un hasard. » Et chaque année, depuis le premier essai, ils répètent le même refrain. Vienne une sécheresse ou tout autre sinistre, qui compromette une fois sur vingt la nouvelle méthode, et ils s^applaudiront de l'avoir si prudemment condamnée dès le début. Encore une fois, nous le demandons, qu*a de commun un pareil peuple avec le génie progressif de la civilisation européenne?

Le Russe, a-t-on dit souvent, et nous Tavons dit nousmôme dans le précédent chapitre, le Russe est fataliste. Ceci, non moins que Tesprit d'imitation et de routine, a sa cause nécessaire dans le régime communal et dans le servage. Quand on ne possède rien en propre, que Ton n'est maître ni de son corps ni de son âme, que Ton n'a rien à décider, rien à prévoir, quel autre parti prendre» sinon de vivre au jour le jour et de se vouer à la fatalité? C'est ce que fait le Russe. 11 est d'une insouciance que rien n'égale. Que la pluie féconde son champ ou que la tempête le désole, il reste calmé. Nous l'avons vu recevoir l'incendie comme un hôte, et s'asseoir, sans mot dire, sur les ruines fumantes de sa demeure; noas l'avons vu enterrer de ses propres mains son enfanta mort. Si la faim brûle ses entrailles, il se serre le ventre ay!|Sr sa courroie de cuir et se met à chanter; si sqn maîl^B lui demfmde s^ femme ou sa filb, il \^ copduit lyi-

même au satyre, et lui baise humblement les mains. Quelquefois, il estyftti, Use révolte, et a lors c'est la bête sauvage échappée qui se repaît de sang; mais cette violence est contre sa nature; il retombe bientôt dans le marasme, et celui qui tout à Theure embrochait sans pitié son seigneur, violait sa femme et ses filles, écorchait vifs son intendant et ses secrétaires, l'audacieux qui défiait le ciel et la terre, se laisse garrotter comme un enfant par un stupideargousin, et tend docilement ses épaules au knout*

Le sentiment de la fatalité est tellement dans le génie du peuple russe, qu'il se reproduit à chaque instant dans ses mélodies nationales. « Ce qui distingue ces mélodies, dit un écrivain russe, de celles des autres Slaves, c'est une tristesse profonde. Les paroles qui les composent ne sont qu'une complainte, qui se perd dans les vallées sans limites, les sombres bois de sapins, les steppes infinies, sans rencontrer d'écho ami. Cette tristesse n'est pas Une aspiration passionnée vers quelque chose d'idéal, comme dans les chants allemands, c'est la douleur de l'individu écrasé par la fatalité, c'est un reproche à la destinée, la destinée, cruelle marâtre; c'est un désir étouffé qui n'ose se manifester autrement, c'est le chant d'une femme opprimée par son mari, d'un fils opprimé par son père ou par l'ancien du village ; enfin c'est le chant de tous les Russes opprimés par les seigneurs et par le tzar. »

Si des chants populaires on passé aux légendes, on y trouve un caractère et une impression identiques. Partout la fatalité. Nous citerons une de ces légendes, que nous avons entendu raconter, un soir, sur les bords du Wolga, par un paysan.

« Lo nuit où l'àme du bienheureux Alexis se sépara de

LE GKNIE RUSSE. 75

son corps pour monter au ciel, les moines de son couvent virent s'élever d'un marais voisin une colonne de lumière. Ce marais, Alexis s'y tenait habituellement pendant sa vie, exposé tout nu aux piqûres des inseote». C'était là sa dernière pépitence, lui ij^i en avait * tant fait. Du reste, il avait un étrange péché à expier. Dès Tenfance, il avait été placé dansnn cloître, mais il l'avait quitté pour courir le monde et chercher le bonheur. Et ce bonheur, il l'avait trouvé. Un jour qu'il naviguait sur le Don, côtoyant doucement les rives, une femme Taperçut, une femme riche et belle; elle en devint amoureuse et l'épousa. Or, une nuit, elle sauta tout à coup à bas du lit, et, réveillant Alexis: « Expliquemoi, lui dit-elle avec émotion, ce que signifie cette couture que je vois sur ton ventre. » Alexis répondit : « Quand j'étais un tout petit enfant, un moine, m'ayant entendu crier du fond du bois qui entoure le cloître, accourut à moi; j'avais le ventre ouvert; il le ferma, y fit une couture, et me sauva ainsi la vie. » — Dieu ! s'écria la femme, l'œil hagard, les cheveux dressés sur sa tête, je suis donc l'épouse de mon fils! C'est moi qui, de ma propre main, lui avais ouvert le ventre pour cacher ma faute et pour me soustraire à la prédiction qui m'avait été faite pendant ma grossesse... Hélas! je le vois bien maintenant, il est impossible d'échapper au jugement de Dieu. » Et les deux époux se séparèrent : la femme se fit religieuse, Alexis se fit moine, et entra dans le couvent de ***, où l'on trouve encore ses restes intacts. »

Deux choses, à défaut de la liberté proprement dite, pourraient atténuer chez le Russe les pernicieux effets dn fatalisme : une religion lumineusement enseignée et

sainement pratiquée, et un gouvernement rationnel. Hais, pour le Russe, la religion est-elle autre chose qu'une vaine gymnastique des sens, où Tâme n'entre pour rien, . qu'un instrument flexible à toutes les monstruosités, à tous les scandales? Quant au clergé, non-seulement il ne sait rien lui enseignef: qui puisse relever en lui la dignité humaine; mais enààtù, se faisant le complice de toutes les oppressions qui TaccablentS il s'applique à les lui faire envisager comme une loi inflexible de Téconomie providentielle, c'est-à-dire qu'au lieu de l'arracher au fatalisme, il l'y plonge plus profondément. Que dire du gouvernement? 11 fait sonner bien fort aux échos de l'Europe son caractère patriarcal, et il faut dire que le peuple russe, encroûté dans ses traditions, s'y laisse prendre jusqu'à un certain point; il regarde le tzar comme une émanation du Père du monde, et il l'appelle père aussi, batouschka. Mais qu'y a-t il donc, en réalité, de paternel dans ce militaire, vêtu à l'allemande, ce militaire dont l'occupation la plus chère est de river des fers et de signer des arrêts de proscription? Les seigneurs valent-ils mieux? Sans doute, à les voir dans nos salons d'Occident, on les dirait pleins d'humanité, de philosophie, de libéralisme même. Mais suivez-les dans leur pays, vous les y retrouverez propriétaires de chair humaine, et prenant leur titre au sérieux : oseraient-ils donc se montrer plus généreux que le chef suprême? Et la police!

Ainsi donc, fatalité! fatalité! tel est le dernier mot de

1 On sait ipie TÉglise russe a confirmé, dans uu concile, les attentais de Boris Godounoff à la liberté des paysans, et qu'elle n'a hésité, dans aucune circonstance, à donner son assentiment aux mesures les plus rigoureuses dont ils aient été l'objet, notamment à celles d'Alexis Micballowitch.

LE GÉNIK RUSSE, 75

la vie pour le peuple russe. Qui s'avisera de lui jeter la pierre?

11 résulte de là, nous l'avons vu, chez ce malheureux peuple, une naïveté d'insouciance qui tient du prodige. Cette insouciance le précipite à son tour dans une paresse sans limites. H faut avoir vécu en Russie pour s'en faire une juste idée. Entre deux genres de travaux, le Russe choisit toujours instinctivement les moins fatigants et les plus faciles. Ou voit des paysans faire, en flânant, deux ou trois cents lieues pour arriver à vendre, dans une ville, quelques méchants paniers; plusieurs restent des années \açcroupis sur des débris de vieille ferraille, dont ils se défont lentement et pièce à pièce; pourvu qu'ils gagnent par jour trente ou quarante kopecks (trente-cinq ou quarante-cinq centimes), ils sont content; cela leur suffit pour acheter un peu de thé, un petit morceau de sucre, quelques bribes de pain; que leur faut-il de plus? Ils trouveront même encore le moyen ' d'économiser pour se procurer de l 'eau-de-vie et s'enivrer aux jours de fêtes. Les peuples, de l'empire qui vivent en contact avec eux ont des proverbes particuliers pour stigmatiser cette nouvelle face de leur caractère. En Fin* lande» "piar exemple, quand on veut désigner un mauvais oumge, on l'appelle un ouvrage russe, Ryska ar* bètj0;jàetùè!jpie, si, pour une construction quelconque, on ne trouve, que des ouvriers russes, rarement on les accepte. « 11 n'y a pas de travailleurs, dit-on, il n'y a que des Russes : fins inte arhetare, hara Ryssar. » Le travail et le Russe sont deux termes qui s'excluent.

tin jout que nous étions en visite chez le gouvetneur d'une province finlandaise limitrophe de la Russie, deux ddtnestîques vinrent se plaindre de pe que des soMals

russes se permettaient chaque nuit de commettre des dégâts dans l'enclos de Thôtel. a Eh bien, dit le gouverneur, prenez ce qu'il vous faut d'hommes, et rossez-les d'importance. » — Oh! répondirent les domestiques, il ne s'agit que de dix Russes, deux Finnois comme nous les mettront facilement à la raison. » En effet, ils traitèrent les maraudeurs de telle sorte, qu'ils ne reparurent plus.

Cette dernière scène nous révèle un nouveau trait de caractère. A Ténervemént moral le Russe joint encore une excessive débilité physique. Un rien le fatigue et Tépoise. Ceci tient évidemment, comme lout le reste, à la double^nfluence de la commune et du servage. Quand l'âme est malade à mourir, le corps souffre nécessairement. Mais il faut y voir aussi Teffet d'un climat délétère, de Fabus des bains de vapeur, d'une alimentation qui se réduit presque tout entière à des liquides. Ainsi donc il est dit qu'aucun genre de malheur ne manquera au peuple russe !

Cependant ce peuple était digne d'un destin meilleur. En pénétrant sous Técorce qui déforme sa nature primitive, on y trouve des qualités qui charment. 11 est doux, bon, généreux, hospitalier. Pourquoi l'homme est-il venu troubler l'œuvre de Dieu? L'Allemand Stahl a, en effet, raison d'appeler le gouvernement russe un gouvernement conservateur, et de nous traiter, hous, hommes de la civilisation occidentale et de la liberté, de perturbateurs du genre humain et d'apôtres de la révolution!...

Jurqu'à présent, le génie russe ne nous est apparu que sous ses côtés tristes. Allons plus avant, et levons le voile lugubre qui nous cache ses côtés honteux et vraiment barbares.

Ici encore la commune et le servage, le servage surtout, se dressent devant nous.

Pourquoi cette astuce infernale qui perce dans Tœil vitreux du Russe, et qui, de lui, simple colombe, a fait un perfide et redoutable serpent? C'est l'arme de Tesclave : ne pouvant lutter par la force, il ruse; il se venge de ses tyrans en les dupant. Si du moins il s'en tenait là, ce ne serait que «la peine du talion, et, à tout prendre, on ne saurait trop lui en vouloir; mais le Russe trompe tout le monde. Terrible effet de Toppression! Le Russe a perdu le sens moral; l'honneur, pour lui, n'est qu'un mot. Quand on pressait Pierre le Grand de chasser les juifs de son empire : « Non, répondait-il, c'est inutile : les juifs trouveront dans mes Russes à qui parler; un seul Russe en remontrera à trois juifs. »

Comment le Russe ne tromperait-il pas? Le mensonge n est-il pas l'atmosphère dans laquelle il vit, le poison qu'il respire par tous les pores?

(n Du plus haut au plus bas, dit Michelet, la Russie trompe et ment. C'est une fantasmagorie, un mirage; c'est l'empire de l'illusion.

et Partons du bas, de l'élément qui semble encore le plus solide, du trait original et populaire de la Russie.

(( La famille n'est pas la famille. La femme es^elle à rhomme? Non, au maître d'abord. De qui est Tenfant?, Qui le sait?

« La commune n'est pas la coflimunè. Petite république patriarcale au premier coup d'oeil, qui donne l'idée de liberté. Regardez mieux^ ce sont de misérables serfs qui seulement répartissent entre eux le fardeau du servage. Par simple vente et par achat, on la brise à volonté,

78 LE GÉNlfci RISSE.

cette république. Nulle garantie pour la commune, pas plus que pour Tindividu.

« Montons plus haut, jusqu'au seigneur. Là le xîontraste de Tidéal et du réel devient plus dur encore, et le mensonge est plus frappant. Ce seigneur est un père dans ridée primitive ; il rend paternellement la justice, assisté du staroste ou ancien du village. Ce père, dans la réalité, est un maître terrible, plus tzar dans son village que l'empereur dans Saint-Pétersbourg. 11 bat à volonté; à volonté il prend votre fille ou vous-même, vous fait soldat, vous fait mineur de Sibérie, vous jette pour mourir loin des vôtres, aux nouvelles fabriques, vrais bagnes qui sans cesse achètent des serfs et les dévorent.

(i L'état des libres est pire, et personne n'a intérêt d*être libre. Un Russe de mes amis a fait de vains efforts pour y amener ses serfs. Ils aiment mieux le hasard du servage; c'est comme une loterie ; parfois on tombe à un bon maître. Mais les soi-disant libres sous l'administra* tion n'ont point de ces hasards. Elle est le pire des maîtres. »

Et le tzar? « Dans le tzar, ajoute Michelet, est le faux du faux, le mensonge suprême qui couronne tous les mensonges. » Nous avons déjà dit ce qu'il faut penser de sa puissance.

a Ainsi donc, le Russe est metisonge. II l'est dans la commune, fausse commune. Il Test dans le seigneur, dans le prêtre et le tzar. Crescendo de mensonges, de faux semblants, d'illusions!

<( Qu'est-ce donc que ce peuple? Humanité? nature, élément qui commence, et non organisé? Est-ce du sable et de la poussière, comme celle qui, trois mois durant, volatilise et soulève à la fois tout le sol russeî Est-ce de

Teau, comme celle qui, le reste du temps, glace ou boue, fait un vaste marécage delà triste contrée?

c( Non. Le sable, en comparaison, est solide, et Teau n'est pas trompeuse *. »

Le Russe ment avec un aplomb imperturbable, avec une naïveté qui déconcerte. On voit que sa conscience n'en est point troublée. Si vous le prenez en flagrant délit, il sourit légèrement, finement; et c'est tout. Libre à vous de l'envoyer à la police pour y être battu; il en reviendra Tceil sec, l'air insouciant, et il vous trompera de plus belle.

Le mensonge est certainement fort odieux, surtout quand il devient chez celui qui ment une sorte de pli naturel. Mais, enfin, on le pardonne quand il ne dépasse pas certaines limites. Le Russe ne distingue pas. Le faux serment est à ses yeux sur la même ligne que la simple dissimulation; il passe de l'un à l'autre avec une égale facilité.

• Et ici nous n'entendons pas seulement parler du peuple, nous comprenons toutes les classes de l'empire, les fonctionnaires en particulier.

Le fonctionnaire russe est par excellence l'homme du faux serment. Jetez-lui de l'or, il déposera comme vous voudrez ; la police du tzar, dont il s'honore de faire partie, ne Ta-t-elle pas plié à tout? Voici un fait dont je garantis l'authenticité :

Un Français, nommé D***, exerçant la profession de teinturier à Moscou, avait, parmi ses ouvriers, un jeune homme auquel, à diverses reprises, il avait fait d'assez fortes avances d'argent. Ce jeune homme insista un jour

1 Légendes du Nord, p. 45.

pour en obtenir de nouvelles, et comme D*** lui refusait, il hii promit de lui remettre prochainement en remboursement un billet du Lombard * qu'il avait laissé chez ses parents, billet dont la valeur était, disait- il, bien supérieure à la somme qu'il lui devait.

D*** consentit : l'ouvrier partit au bout de quelques jours pour son village, et en rapporta, à son retour, le billet annoncé. En le remettant à D***, il lui proposa de raccompagner jusqu'au Lombard et de l'attendre dans un restaurant voisin pendant qu'il irait toucher l'argent.

Us se mirent donc en route tous les deux. Arrivé à rétablissement, D*** présenta son billet au caissier. Celui-ci le prit, l'examina, et pria D*** d'attendre. Une heure s'écoula; D*** voyait expédier sous ses yeux une foule de gens qui n'étaient venus qu'après lui. Enfin, un employé vint le prier de le suivre dans son cabinet.

— Qui vous a donné ce billet? lui demanda-t-on.

— Mon ouvrier, Ivan ***.

— Impossible !

— Comment, impossible?

— Oui, ce billet a été volé...

* Le Lombard est une sorte de mont-de-piélé. Il prête sur gt(^i pour trois, six et neuf mois, au taux de 5 pour ICO par an. 11 donne sur Tor et Targent ks trois quarts de leur valeur intrinsèque et la moitié sur les autres métaux, ainsi que sur les bijoux, pelisses, bardes et autres objets qu'on y apporte.

Le Lombard a des caisses de dépôt; il reçoit des sommes illimilées et en paye les intérêts à raison de 4 pour 100 Tan ; il fait aussi de grands prêts sur hypothèque, et alors accepte en garantie des terres, des mines, des fabriques, etc.

Quand l'affluence des capitaux est trop grande dans les caisses du Lombard, le gouvernement lui fait des emprunts, soit pour des constructions publiques, soit pour d'autres entreprises. Les préparatifs de la guerre actuelle ont déjji complètement épuisé ses réserves.

D*** insista, et, pour justifier sa déposition, il invita le directeur qui Tinterrogeait à faire appeler le jeune homme qui l'attendait dans le restaurant voisin.

Le jeune homme avait disparu.

D*** fut alors arrêté et mis en prison. Une instruction' commença; les preuves contre D*** étaient nulles; içais, au bout de quelques jours, le voleur, saisi par la police, ayant affirmé par serment qu'il n'était pas coupable et obtenu ainsi son élargissement, la cause de IV'** s'envenima d'une façon alarmante. 11 ne s'agissait de rien mçms pour lui que de la Sibérie.

Dans ces conjonctures, les étrangers établis à Moscou se décidèrent à intervenir en faveur de leur collègue et présentèrent à cet* effet une supplique collective au gouverneur. C'était alors le prince G***, un des plus honnêtes et des plus intelligents administrateurs de la Russie. . It examina l'affaire par lui-même et ordonna immédlatelaenï la suspension du procès et la mise en liberté deD***.

Jusqu'ici le fait que ncis racontons n'offre rien que tle très-naturel; mais vo'u i lO point curieux, le point véritablement russe. Pendant que D*** était en prison, il était assiégé chaque jour par des employés du Lombard, oui du Lombard, qui venaient lui proposer, s'il voulait les bien payer, de briser ses fers. Ils s'engageaient pour cela à déposer sous serment devant la justice que l'individu dont D*** tenait le billet le lui avait remis effectivement en leur présence.

D***, homme loyal et honorable, repoussa ces infâmes propositions. Quelle confiance, d'ailleurs, pouvait-il avoir dans les hommes qui les lui faisaient? Plus tard, il apprit que les employés du Lombard étaient fort coutumiers de ce genre de service et que leurs collègues des

autres départements marchaient à Tenvi sur leurs traces.

Si nous disons maintenant que le Russe est voleur, personne, sans doute, ne s'en étonnera. L'homme qui ment et se parjure avec tant d'audace ne doit pas éprouver,, à l'endroit de la propriété d'autrui, de bien grands scrupules. Il faut dire toutefois que le Russe se livre peu volontiers à l'effraction. Même en matière de vol, il aime le travail facile. La police l'aide de son mieux et partage avec lui. 11 n'est guère que l'empereur qui s'abstienne, et encore... quel nom donner aux spoliations qu'il aeommises sur les Polonais * ? En tout cas, si l'empereur respecte la bourse des particuliers, il s'en dédommage sur les souverains ; il leur vole leurs provinces; seulement il se montre ici moins scrupuleux que ses sujets, car il ne recule pas, lui, devant l'effraction.

L'instinct du vol, tel qu'il vient de nous apparaître chez le peuple russe, semble contredire cette tendance au fatalisme, cette insouciance de la vie auxquelles nous l'avons vu d'ailleurs en proie. Il y a là du moins un phénomène étrange. Du reste, tout n'est-il pas chaos dans ce malheureux peuple? La vertu y coudoie le vice, le bien y flotte à côté du mal. Tout y est mêlé, tourmenté. Nature estropiée dès le berceau, contre-sens de l'humanité, le peuple russe a grandi en dehors de toute règle normale ; son gouvernement, qui devait lui tenir le flambeau et lui montrer la route, lui a bandé les yeux et l'a poussé dans Fabîme.

* Un jour, un Polonais jouant aux cartes avec le prince Paskiewitsch, jia conversation vint à tomber sur la Californie. <t Voilà, s*écria le maréchal, voilà un pays qui conviendrait me.'veilleusement à la Russie ! •— A quoi bon? répliqua le Polonais, est-ce que- la Russie n'a pas dans nos propriétés une Californie toute trouvée? »

Aussi, chose lamenA^et qui ressemble à un paradoxe, ce n'est pa» taigit dans ce que le peuple russe peut avoir de régulier et d'harmonieux qu'il faut chercher à s^ir les traces du sens humain, c'est dans ses excentricités et dans ses désordres. Nous avons signalé ses révoltes contre ses oppresseurs. N'est-ce pas là un éclair de sa dignité d'homme? éclair sanglant, sauvage, qui ravage et qui brûle. Mais que Téclair disparaisse et qu'à la place surgisse une douce et majestueuse lumière, les ruines se relèveront, le désert sera fécondé.

L'observation du vol nous conduit à des conséquences identiques : que marque-t-il chez le peuple russe? Évidemment le désir instinctif qui pousse l'homme à rechercher dans la possession d'un bien la consécration de sa supériorité morale et de sa liberté. Ce désir, dans la coûdition qui a été faite au peuple russe, est sans cesse comprimé], étouffé; il n*a rien, il ne peut rien avoir légitimement. Eh bien! l'homme nargue l'esclave, et il

Dès lors, ce qui, sous un régime rationnel, n'eût été qu'un pur accident devient ici un état de seconde nature. Le Russe qui a volé une fois reste voleur. En vain obtien^il de son maître l'autorisation de s'enrichir en faisant le commerce; il fraude là comme ailleurs. Les grandes spéculations à découvert ne fui vont pas, il leur préfère le petit trafic, il devient millionnaire à huis clos. D'ailleurs n'a-t-il pas à craindre d'être volé à son tour ? car, en Russie, le vol est à tous les degrés de l'échelle. Comme tout le monde y tremble et n'est assuré de rien, chacun y cherche dans le vol une assurance contre les risques qui le menacent.

C'est ainsi que, dans cet empire de la police et du

rW.

knout, le peuple se voit frapgt^^âans merci dans ses facultés les plus nobles. Il marcbëè tâtons dans une route ténébreuse, incapable de distinguer le vrai du faux, le beau du laid, le juste de l'injuste; réduit à oublier, à abdiquer sa dignité d'bomme en se vouant à un fata- ^^ lisme abrutissant ; ou, s'il y tient trop étroitement' à ne

la signaler que par le désordre et par le crime. Lugubre alternative ! Et c'est là le glorieux pays que l'Europe a eu pendant si longtemps Tambition d'associer à ses destinées!

Les Rosses dans riutérieor de lems teires. — Serfs des seignears et serfs de la conrouie. — DifféreDce qoi exîsie enue eux.— Condition plnsheareose des premiers. — Paysans libres en Bossie. — A. qui les serf^ — Mœors dn cadastre. — Terres volées. — Les boyards conquérants. — Usurpations bmtales. — Senthoents do serf envers la patrie et son pays natal. — Mort de la fnôlle. — Les eent métiers do serf. — Triste salaire.

L'izba, c'est, en Russie, la demeure du paysan, la chaumière villageoise. Nous étudierons donc, sous ce titre, la vie des Russes dans rintérieur des terres, et nous verrons si là, comme partout ailleurs en Europe, le peuple est à couvert des brutalités officielles du pouvoir, et s'il lui est permis de donner à ses instincts naturels un libre épanouissement. Une telle étude est nécessaire pour compléter ce que nous avons dit, dans le chapitre qui précède, sur le génie russe ; elle nous servira, en outre, de pierre de touche pour apprécier quelle est la civilisation réelle de la Russie vis-à-vis de la civilisation européenne. Car, qu'on le remarque bien, ce que nous allons dire s'applique à la portion mère des Ktats

de l'autocrate , à une population de plus de quarante millions d'âmes.

En dehors des villes, il n'y a, en Russie, que deux sortes d'individus : des maîtres et des serfs. Ceci est rigoureux, qu'il s'agisse des domaines de la couronne ou

* des domaines des particuliers. S'il existe une différence, elle est à l'avantage de ces derniers ; car, là du moins, les serfs n'ont affaire qu'à un seul maître, un maître héréditaire, et qui par là même peut être un maître humain ; la couronne, au contraire, obligée de se faire représenter auprès de ses serfs par une nuée d'employés, véritables oiseaux de proie, devient fatalement oppres-

* sive. Chaque agent qu'elle envoie sur ses terres n'est qu'un nouvel anneau ajouté à la chaîne des malheureux qui y sont rivés. Le gouvernement russe, il est vrai, cherche à donner à l'Europe une idée toute différente de la situation de ses domaines; il va même, par une sorte d'amère plaisanterie, jusqu'à appeler leurs habitants paysans libres. Mais qu'est-ce que cela prouvée

Nous savons déjà que les serfs russes ne possèdent rien et ne peuvent rien posséder en propre. S'ils veulent acheter quelque chose, il faut qu'ils l'achètent au nom de leur seigneur, qui les en dépouille quand bon lui semble : c'est la loi*. Mais ce que nous ne savons pas encore, c'est la manière dont ces infortunés tombent aux mains de leurs maîtres, et jusqu'à quel point ils sont à la merci de leurs querelles et de leurs usurpations réciproques.

En principe, aucun Russe ne peut être propriétaire de serfs qu'à la condition d'appartenir à la neuvième classe,

i Voir ce que nons avons dit du servage en Russie dans notre Russie confemporaine, 2* édition, page 2^ et suiv.

LIZBA. 87

s*il est au service militaire, et à la cinquième s'il est au service civil ^ Une fois à cette hauteur, libre à lui d'entreprendre le commerce de chair humaine et de trafiquer de sa marchandise domme il lui plaît. Ordinairement, le serf ne s'acquiert point sans la terre sur laquelle il réside ; tels sont du moins les termes de la loi. Mais, quoi de plus facile à éluder! Les ventes de serfs isolés sont journalières en Russie ; seulement, le contrat de vente prend le nom de contrat de louage : on loue un serf pour soixante ans, pour cent ans!

Une autre manière d'acquérir des serfs, c'est de corrompre le cadastre. Tâche aisée dans un pays de vénalité comme la Russie! Chaque- fois donc que les agents de cette institution se répandent sur les propriétés privées pour en fixer les limites, il se fait autour .d'eux un incroyable mouvement d'intrigues. Des prétentions inouïes surgissent ; des titres, jusqu'alors inconnus, sont exhumés ; on se dispute, on s'invective. Cependant les arpenteurs restent calmes; ils attendent. Bientôt, au bruit confus des voix succède le doux murmure du papier*monnaie s'échappant des portefeuilles, et l'on voit la chaîne d'arpentage se roidir et se dilater, suivant que ce bienheureux papier glisse, rare ou serré, dans la main discrètement tendue de ceux qui la font mouvoir.

* On sait que tous les employés du gouvei'itement rnssci civils ott militaires, sont partagés en quatorze classes ou tschinits. C'est la nouvelle noblesse établie par Pierre leCl'and.La quatorzième classe et les suivantes, jusqu'à la neu» vième dans l'ordre militaire et jusqu^à la cinquième dans Tordre civil, confèrent la noblesse personnelle, lès classes supérieures la noblesse héréditaire. Il n'existe aucune proportion entre les taehitins et les places auxquelles ils donnent droit, ce qui produit dans la hiérarchie administrative de l^empire une incroyable confusion. Tantôt on court après la place pour avoir le tschim^ tantôt après le tschinn pour avoir la place; Les Busses sensés réclament à grands cris Tabolition de cette odieuse institution.

88 L1ZBA.

11 est des seigneurs qui jouent un jeu plus franc. Forts, ils s*attaquent au faible et le dépouillent. On en compte bon nombre aujourd'hui qui ne doivent certaines portions de leurs domaines qu'à leurs usurpations personnelles, ou tout au moins à celles de leurs pères qu de leur aïeul. Conquérants au petit pied, ils marchent sur les traces du tzar ; il leur faut, comme à lui, des gages et des dépôts.

Dans uii ouvrage qui porte en russe le titre de Journal d'un chasseur (Zapitski Okhotnika), et que M. Gharrière a eu l'heureuse idée de traduire et de publier en français sous celui de Mémoires d'un seigneur russe, M. Ivan Toiirghénieff introduit deux interlocuteurs, ua grand et un petit propriétaire. Voici ce que ce dernier raconte à l'autre :

« C'était un rude voisin que votre grand-père, un petit potentat. Vous connaissez, je suppose... comment ne connaîtriez -vous pas vos terres? vous connaissez le * grand cône de terrain qui s'étend du champ de Tchapline à celui de Maline? Vous venez d'y faire vos avoines... Eh bien, il m'appartient; tel. qu'il est, il est à moi. C'est votre grand-père qui nous l'a pris. Il est allé chevaucher de ce côté, s'est arrêté au delà de sa limite, a étendu la main, et a dit : (c Ce terrain est à moi ! » Et, de ce moment, sans accord ni ensaisinement, il a emporté le morceau. Feu mon père, homme droit, probe, mais vif en ces occasions (on ne veut pas être mangé), ne pouvant dompter sa colère, porta plainte en justice. Il n'avait pas été seul dépouillé ; les autres, effrayés, se tinrent tranquilles. On annonça à votre grand-père que Pierre Ovcianikoff venait de réclamer son champ devant les magistrats. Votre grand-père envoya sur l'heure ebei

nous son veneur Bauch, avec sa bande, prendre mon père, qiîi Jut entraîné chez le redoutable seigneur. J'étais alors un tout petit garçon ; je suivis les pieds nus. On letnena devant votre perron, sous vos fenêtres, et il' lut passé par les verges. Votre grand-père était là, appuyé sur la balustrade du balcon, et votre grand 'mère à une fenêtre : tous les deux regardaient. Mon père cria à la dame : « Maria Vacilievna, intercédez, je vous prie; « vous, du moins, ayez pitié ! » Elle fit un mouvement vague et regarda d'un autre côté. Us ont finalement tiré de mon père sa parole qu'il renonçait à son champ, et Tont obligé à remercier toute l'assistance de ce qu'on le relâchait labouré de coups, mais vivant. Tel est votre seul titre de propriété sur ce champ d'avoine. Demandez, pour voir, à vos vieux paysans, le nom de ce champ-là ; tous vous répondront : le champ de la bastonnade, nom emprunté au prix même qu'il a coûté ! »

S'il existe entre les seigneurs tant ih moyens de se transmettre des uns aux autres la propriété de leurs serfs respectifs, et s'il n'est aucune loi, aucun règlement, assez efficaces pour leâ empêcher d'en user suivant leur caprice, on peut juger par là à quelles incertitudes, à quelles fluctuations les serfs sont exposés de leur côté. Du jour au lendemain, ils peuvent recevoir l'ordre de quitter leurs femmes, leurs enfants, la maison qui les a vus naître, le champ qu'ils ont arrosé de leurs sueurs, en un mot, tout ce qui tient tant au cœur du paysan européen, pour entreprendre un lointain voyage et passer sur les terres d'un autre maître. Aussi le serf russe n'a-t-il d'attachement précis que pour la patrie en général ; du pays natal, du foyer domestique, de la famille, il se soucie peu ; il les quitte sans larmes, il y

it

90 L'iZBA.

revient sans plaisir. Sans doute, pour arriver à cette étrange insensibilité, il a fallu que le serf russe passât par bien des broiements; car enfin, comme toute créature de Dieu, il naît avec une âme ; mais, tôt ou tard, il y arrive ; et, si sa nature résiste par trop, le bâton est là qui la met à la raison... Remarquons que ceci se passe sous un gouvernement que les naïfs d'Europe proclament le conservateur de la famille et de la propriété!

Ce n'est pas assez que le serf russe soit exposé à voir son corps Iflotter perpétuellement d'un maître à un autre maître, il faut encore qu'il soit tourmenté à outrance dans toutes les facultés de son âme. Le malheureux n'est aux yeux de son seigneur qu'une machine, qu'un orgue que l'on peut monter sur tous les tons. Tant pis s'il est discord ! Nous avons déjà touché quelque chose de cette manie qu'ont les seigneurs russes de mettre leurs serfs, comme on dit vulgairement, à toute saiice, et de la facilité naturelle qu'ont ceux-ci â se plier à leurs caprices. Hais cette manie est poussée à un tel degré d'exagération, qu'elle dégénère en véritable barbarie.

Le chasseur des Mémoires d'un seigneur russe nous offre ici une scène d'une vérité frappante, et qui, par la forme piquante du drame, prêterait certainement à rire si le fait n'en était pas si triste.

Il rencontre sur les bords d'une rivière un serf appartenant â une certaine dame nommée Aléona Timoféevna.

a — Qui es-tu? lui demande-t^il, ton métier?

a — Je sul&Ie pêcheur de notre dame.

(( — Beau pécheur, qui ne tieiit pas un bateau en rivière l

« -^ A quoi bon si dansla rivière il ii'y a pas de poisson?

« — Y a-t-fl longtemps que tu es pêcheur ?

« — Sept ans, bârine (monsieur).

« — Seulement î Et avant cela, que faisais-tu?

cr — J'étais cocher.

tf — Pourquoi ne t'a-t-on pas laissé cocher?

I — La nouvelle dame m*a renv(qré des écuries.

« — Quelle dame?

« — Celle qui nous a achetés, Aléona Timoféevna ; une grosse, grosse, qui n'est plus jeune... vous ne la connaissez pas ?

t — Non. Quelle idée a-t-elle eu de faire de toi son pêcheur?

ji — Dieu sait. Elle est arrivée de sa terre de Tambof ; elle a fait assembler tous les gens de service ; elle s'est montrée ; nous nous sommes tous précipités pour lui baiser la main ; elle ne s'est pas fâchée ; quand ça fut fini, elle se mit à demander successivement à chacun de quoi il était occupé, quel était son emploi. Quand mon tour fut venu, et qu'elle eut su que j'étais cocher, elle dit : « Cocher, cocher, toi î quel cocher peux-tu être, fait comme tu es? voilà en vérité un beau cocher! Tu cesses d'appartenir aux écuries ; va te faire raser la barbe et accourcir les cheveux, tu es le pêcheur de ma maison; toutes les fois que je serai ici, tu fourniras ma table de poisson, tu m'entends, et si mon étang n'est pas tenu en ordre, c'est à toi que je m'en prendrai... » Voyez un peu, du poisson ! Dame, je ne peux pas en faire, moi, et je vous prie de me dire comment on peut s'y prendre pour tenir en ordre un étang comme le nôtfè^

(i — A qui apparteniez-vous auparavant?

«[ — A Serge Serghéitch Pehtiref, qui nous avait eus en héritage ; nous ne l'avons eu pour maître que six ans.

92 L*IZBÂ.

C'est moi qui le menais quand il était ici ; à la ville il avait un autre cocher.

« — Tu avais été cocher dès ta jeunesse?

(( — Eh non, eh non; c*est du temps de Serge Serghéitch que j'ai été fait cocher; auparavant j*étais cuisinier; seulement pas pour la ville, mais ici à la campagne.

a — Cuisinier, bon ; mais cuisinier de qui?

a — Eh ! de Tancien maître, d'Athanase Nefédytch, qui était oncle de Serge Serghéitch. Le vieux avait acheté Lgof, et voilà comment Serge Serghéitch en est devenu maître; c'est lui qui a hérité.

M — Le vieux Athanase avait acheté à qui?

(( — Eh ! à Tatiana Vacilievna.

« — Quelle Tatiana Vacilievna?

a — Eh ! celle qui est morte fille à Bolkhof prèsdeKaratchof ; fille, voyez-vous? elle n'a jamais été mariée. Estce que vous ne Tavez pas connue? Elle nous tenait de son père Vacili Séménitch. Celle-là a été longtemps notre maîtresse. . . oh ! bien vingt ans.

« — N'étais-tu pas son cuisinier?

ft —Oui, d'abord; mais elle n'a pas tardé à me faire son kofichénok.

« — Son quoi?

<( — Son ko-fi-ché-nok.

« — Quelle fonction est-ce là?

<( — Eh î je ne sais pas, moi, bârine. Seulement j'étais attaché à l'office, et l'on devait me nommer Anntonn, et non plus K^ozma. Madame l'avait ordonné ainsi.

(( — Ton ih'ai nom était Kouzma?

« — Eh oui, Kouzma.

(( — Et tu as été dix-sept ou dix-huit ans kofichénok?

« — Eh non ; j'ai été akhter ( acteur).

({ — Bah ! comment donc, akhter ?

« — Je jouais sur le késiiT&{ théâtre). Notre dame avait fait faire un grand kéatre dans une grande chambre.

(( — Quel y était ton emploi?

a — Plaît-il?

<r — Qu'est-ce que tu faisais là sur le théâtre?

f — Eh, vous ne savez donc pas! on me prenait et on m'habillait; moi, je marchais comme ça avec ces habits, je m'arrêtais, je m'asseyais. On me disait: c Parle, dis ça et ça. » Moi, qu'est-ce que ça me faisait? je parlais tout de suite et je disais. Un jour j'ai représenté un aveugle... Comment donc! Oui, monsieur, un aveugle.

(( — Ensuite, qu'as-tu été?

« — Ensuite? ah ! ensuite, j'ai encore été cuisinier.

d -— Pourquoi donc encore cuisinier?

« — Eh ! un frère à moi s'était enfui.

« — Bien. Et chez le père de ta première maîtresse, qu'étais-tu ?

a — Chez le père? chez le père, j'ai été, voyez- vous, toutes sortes de choses : d'abord j'ai été petit kazac, jeme tenais debout contre une porte ; puis postillon ; nous n'allions qu'à quatre chevaux, je montais sur une haute selle le cheval de gauche de la paire de devant; mais on m'a fait veneur, et...

« — Veneur? à cheval? avec des chiens?

« — Oui, aussi à cheval et avec des chiens; mais je suis tombé de cheval, je me suis estropié, ^la bête aussi a été estropiée. Le vieux bârine était tréSrfiiFère ; il m'a fait rosser, et j'ai été envoyé à Moscou ed apprentissage chez un bottier.

« — En apprentissage ! Qu'est-ce que tu dis? tu n'é-

H VMM.

tais plus un enfant lorsqu'on t'a fait veneur ou valet de meute.

« — Eh ! j'avais bien comme vingt ans.

({ — En apprentissage à vingt ans !

« — Eh ! ça ne fait rien, ça se pouvait, puisque le maître Tavait ordonné ; mais comme il est mort peu après, on me fît revenir au village.

a — Et quand est-ce donc que tu as fait ton apprentissage comme cuisinier?

« — Tiens! est-ce qu'on a besoin d'apprendre ça? on fait cuisiner les femmes donc, et on goûte, c'est tout, dit Soutchok en relevant son visage maigre et jaunâtre, où le rire voulut en vain se faire jour.

c — Allons, allons, repris-je, tu as bien fait des figures en la vie ; mais à présent que tu es pêcheur, que fais4u donc, puisqu'il n'y a pas de poisson?

ff — Eh I je ne me plains pas, je rends grâces à Dieu de ce qu'on m'a fait pêcheur, comme ils disent eux.

tf — Tu as une famille? lu as été marié?

« — Non, monsieur, impossible. Tatiana Vacilievna, Dieu lui ouvre le ciel, je le veux bien, la feue maîtresse, ne permettait à personne ici de se marier. Il lui arrivait de dire, même devant le prêtre : « Dieu me préserve de « souffrir cela ! moi je suis demoiselle, et je vis,- je reste (( fille... Et qu'est-ce que c'est donc? et sont-ils gâtés? « et qu'est-ce qu'ils veulent encore ? »

« — De quoi yis-lu? reçois-tu des gages, un salaire fixe?

(( — Un salaire! Eh î bârine, on nous donne des denrées pour le manger; c'est bien tout ce qu'il nous faut. Seigneur Dieu ! et le ciel accorde de longs jours à notre dame ! »

La vieille fille propriétaire et le mariage des serfs. — Fornication provoquée. — Les bâtards sont les bienvenus. — Gomment les seigneurs mènent leurs serfs. — Exploitation. — Le serf peut-il être amoureux? — Ce qui Ini en coûte. — Histoire curieuse. — La maîtresse esclave. — Étrange

Il est assez naturel qu une vieille fille voie de mauvais œil ceux qui l'entourent convoler au mariage. Toutefois, quand cette vieille fille est une châtelaine russe, il ne faudrait pas qu'elle se laissât trop impérieusement dominer par son antipathie ; sa propriété en souffrirait ; la multiplication des végétaux humains lui est nécessaire. Il est vrai que, tout en entravant le mariage de ses serfs, la boyarde célibataire est loin de témoigner une trop vive horreur des procréations illicites que son opposition provoque ; elle doit à sa pruderie de gronder, de châtier ceux ou celles qu'a séduits Tattrait du fruit défendu; mais enfin les petits bâtards qui en résultent sont les bienvenus dans ses terres: ne faut-il pas que tout le monde vive?

N'insistons pas toutefois sur une anomalie qui ne peut donner lieu à aucune conclusion générale. Nulle part, au contraire, plus qu'en Russie, le mariage n'est en honneur : c'est l'affaire capitale des seigneurs ; la meilleure journée est celle où ils ont marié le plus de serfs. Seulement il ne faut pas que ceux-ci les prévieaneut. Les seigneurs leSvmarient avec qui il leur plait et quand il leur plaît. Un mariage de serfs est pour eux ce qu'est pour le laboureur l'ensemencement d'un champ, pour l'industriel la confection d'une machine, pourl'âj^i^r le

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croisement des sujets. N'a-t-on pas vu jadis et ne voit-on pas encore aujourd'hui, dans certaines localités de la Russie, de ces mariages singuliers où une jeune fille de dix-huit ans, par exemple, est unie à un garçon de douze ans? Le père du garçon ou tout autre membre de sa fafamille le supplée auprès de sa femme jusqu'à ce qu'il soit en état de la féconder lui-même. C'est immoral, c'ôst monstrueux ; qu'importe? Le seigneur a besoin ^ltM$ ; le sein de la femme n'a pas le droit de chômer.

Nous avons dit que le serf russe ne peut se marier que dans les conditions et aux époques voulues par son ma^ iro. Ceci est rigoureux,, la loi est formelle. Que deviennent alors les sympathies du cœur, les aspirations de l'amour? Est-ce que le serf est fait pour ces délicatesses? Le serf ne doit qu'obéir. Malheur à lui si, écoutant la voix de la nature, il choisit lui-même sa compagne I Le seigneur ne le lui pardonnera pas. Écoutons ici un récit fort curieux de l'auteur déjà cité :

«( Du temps que j'étais à Pétersbourg, un hasard fit que j'eus quelques relations avec M. Zverkof. Il occupait un emploi assez considérable, passait pour un homme habile et rompu aux affaires. Il avait une femme bouffie, sentimentale, pleurnicheuse et méchante ; une créature très-ordinaire, très-lourde. Ce couple avait un fils, un vrai petit seigneur capricieux et infatué de sa personne. Les dehors de M. Zverkof disposaient peu en sa faveur. Une figure large, presque carrée, percée de deux petits yeux de souris fort clairs, un nez long, effilé, terminé par deux larges narines; une chevelure gfise à la Titus et faisant brosse sur un front plissé ; des lèvi*es minces et mobiles, et un sourire composé : tel est l'aspect sous lequel s'offrait tout d'abord M. Zverkof. Il se tenait ordi-

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naiiijBinent les jambes très-ouvertes, et ses grosses mains daus ses poches. Un jour il m'àrriva d'aller avec lui en voiture à la maison de campagne d'une connaissance qui nous était commune, et, chemin faisant, nous liâmes conversation. En sa qualité d'homme expert et sagace, il se mit à parler sans nul à-propos, comme s'il eût cru nécessaire de m' enseigner la bonne voie.

• «-permettez-moi, disait-il, de vous faire observer que vou||ip|tres de la jeune génération, vous dissertez sur touteir choses à tort et à travers. 11 faudrait étudier d'àkord votre patrie; la Russie, mes beaux messieurs, est encore pour vous lettre close, et vous ne cessez de lire des livres étrangers. Je prends pour exemple les gens de service dont nous sommes entourés : vous disiez... bon... je ne conteste pas ; mais vous ne les connaissez pas, les gens; je veux dire, vous ne savez pas quelle race... quelle race... (Ici il se moucha à grand bruit, et prit en quatre temps mesurés une solennelle prise de tabac.) Par exemple, oui, permettez-moi, mon cher monsieur, de vous conter une petite anecdote qui pourra vous intéresser. Vous connaissez ma femme, vous conviendrez qu'on trouverait bien difficilement une petite femme qui eût plus de douceur et de sensibilité. Ses femmes de chambre ont près d'elle non pas une bonne vie, mais un vrai paradis. Ha femme, monsieur, a pour principe de ne point souffrir près d'elle de servantes mariées^ C'est qu'en effet, dès qu'une fille est mariée, elle ne vaut plus rien; les enfants viennent, et c'est ci, et c'est ça... Comment voulez-vous qu'une telle femme se tienne à la disposition de sa maîtresse, qu'elle respecte ses habitudegjf ses volontés? ellô n'a plus la tête à son service, elle pense à toute autre chose. Il faut donc juger humainement.

Un jour, il y a bien de cela... attendez... oui, il «y a quinze ans, j*ainie à dire juste... nous traversons notre village, nous nous arrêtons devant la maison de l'ancien, il approche; devant la maison se tenait sa fille, une fille très-belle, ma foi : et elle avait en vérité des manières. Ha femme me dit : a Coco... » Vous comprenez, daos la familiarité, on a un petit nom... Eh bien, elle me dit : tf Prenons avec nous cette fille, emmenons-la à Péters- « bourg. Coco ; elle me convient. » Je réponds naturellement : ff Avec plaisir; bien, prenons-la. d Notre ancien, bien entendu, tomba à nos pieds ; vous comprenez qu*iF n'avait jamais rêvé un pareil bonheur. La jeune fille, sans doute, pleura, sanglota ; c'est si béte, la jeunesse, au village ! Et puis, écoutez donc, quitter tout à coup le toit paternel... non, c'est en quelque sorte naturel. Vous m'accorderez que je dis les choses comme il faut les dire. Passons : la jeune fille ne tarda pas à se faire à nous; on lui donna son coin dans le quartier des filles, où on travailla à la former, à la mettre au fait de ceci, de cela ; croirez-vous qu'elle fit des progrès si rapides, si surprenants, que ma femme en fut tout affolée, et qu'elle finit par faire un passe-droit à plusieurs autres en la nommant femme de chambre attachée à sa propre personne? Notez bien ceci. Et, ma foi, il faut bien lui rendre celle justice de dire que jamais ma femme n'avait eu une si adorable femme de chambre : serviable, modeste, obéissante... bref, une petite perfection. Aussi faut-il dire que ma femme la combla de toutes les manières, garderobe en règle, desserte de la table des maîtres, thé, sucre... tout.

« Voilà, monsieur, dans quelle situation elle a servi ma femme dix bonnes années. Tout à coup, un beau

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matin, Arina, c*était son nom, Arina entre, sans aucune permission, droit dans mon cabinet, et, bloumm! elle tombe à mes pieds. Ce sont des manières que je ne puis souffrir; l'homme, n'est-ce pas, ne doit jamais ravaler ainsi sa dignité.

« — Seigneur père, dit-elle, Alexandre Silitch, une grâce!

(c — Quelle grâce?

(( — Permettez que je me marie.

c Je vous avouerai que je fus bien étonné.

« — Tu sais, imbécile, que madame n'a pas d'autre femme de chambre que toi.

< — Eh bien, je servirai madame comme je l'ai fait jusqu'ici.

d — Bêtise! bêtise! Madame ne tient pas de femmes de chambre mariées.

« — Malanie peut me remplacer.

a — Tu oses raisonner !

a — Il en sera ce que vous voudrez, mais...

(( A ces mots, je l'avoue, je craignis un coup de sang. Oh ! moi, je suis ainsi fait... rien ne me soulève le cœur comme l'ingratitude. Je n'ai pas besoin de vous dire que ma femme est un ange de sensibilité, de bonté; je crois que le plus noir scélérat serait désarmé devant elle. Je chassai Arina de ma présence, pensant : Ah ! elle s'en souviendra ! Moi, je ne veux pas croire au mal, à une noire ingratitude dans Thomme. Cinq mois s*écoulent, je suis rassuré ; un sixième mois, et la voilà qui revient avec les mêmes supplications... «Alors, je Fai poussée devant moi avec colère, et l'ai menacée de tout dire à ma femme. M'a-t-elle fait mal!».. Figurez-vous que peu de

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temps après cette nouvelle scène, ma femme vient à moi, mais si agitée, si bouleversée, que je me suis effrayé pour elle :

« — Qu'est-ce qu'il y a?

« — Arina est...

« Vous comprenez; je serais honteux, moi, homme, de vous dire le mot.

(( — Impossible!... Le coupable?

« — C'est Pétrouchka, le laquais.

« Je reçus un coup. Ah ! voilà mon caractère. Eh bien, voyez-vous, je n'aime pas les demi-mesures, moi. Pétrouchka n'avait pas un si grand tort... On pouvait punir le drôle; mais, au fond, à mon sens, il n'était pas bien coupable. Arina... ah! elle, il y a trop à dire. Vous concevez que je lui ai fait tout de suite raser la tête, je l'ai fait habiller de toile brune et l'ai reléguée au village. Ma femme y a perdu une excellente femme de chambre; mais on ne peut pourtant pas souffrir le désordre dans sa maison. Un membre est gangrené, vite qu'on l'ampute! Jugez à présent. Vous connaissez ma femme? Un ange, n'est-ce pas?... Elle s'était attachée à cette cre'ature, à celte Arina, qui le savait bien... Et cette fille n'a pas rougi... Oh! elle m'a aigri avec son ingratitude, elle m'a blessé... Dites tout ce que vous voudrez : dans cette race, dans cette classe de gens, ne cherchez pas de délicatesse de sentiments; ne leur demandez rien, rien, rien... Vous avez beau nourrir le loup, toujours il cherche où est le bois... Cela m'apprendra... Hais enfin je voulais vous prouver. . . que. . .

(T Et M. Zverkof, sans achever son discours, se tourna vers son coin, ramassa les plis de son manteau, et fit un mâle effort pour dompter son agitation, d

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Quoi de plus triste et en même temps de plus irritant cpie de pareils détails? Et c'est la vérité : nous avons pu le constater vingt fois par nous-même. Ce qui est à remarquer, c'est qu'à la place de ce Zverkof, de cet employé enrichi, notre auteur aurait pu tout aussi bien mettre le premier grand seigneur venu; car tous, oui, tous, ont les mêmes mœurs. Tel gentilhomme russe qui fera un mariage d'inclination repoussera brutalement du pied celui de ses serfs qui voudrait suivre son exemple. L'amour, en Russie, est un privilège ; l'amour ne suppose-t-il pas la liberté!

Et si les cœurs que la violence sépare réussissent parfois à se réunir subrepticement, oh ! alors, il n'y a pas de châtiment assez rigoureux. « Frappez, bourreaux, frappez ! il faut que le sang de ce serf amoureux coule et qu'il éteigne en lui le feu de la volupté! »

Malheur, surtout, malheur à la jeune fille si elle est jolie, et si le maître a fixé sur elle des regards de convoitise ! on la traitera en adultère. Quelle infamie de s'être laissée aimer par un serf, elle qui était réservée au harem seigneurial !

Sort misérable du peuple rosse. — Nécessité pour lai de s'assimiler à la brnte. — Le serf doit produire toujours. — Cruauté et avarice des intendants. — Les seigneurs russes dans les villes et dans leurs châteaux. — BAton et fouet. — Histoire d'Arcadi Pavlytcb Péenotcbkine. — Type de ce qu*on appelle un seigneur civilisé. — Ses occupations. —Sa manière particulière dé bâtonner les serfs. — Ses sentiments libéraux» —Visite à an village. — L'intendant flatteur. —Questions rurales.— Fourberies et injustices. — Les paysans opprimés. — Lears plaintes. — Colère du seigneur. — Machiavélisme des intendants. — Misère irrémédiable du peaple.

Ainsi dotic les sentiments les plus respectables, les spontanéités les plus instinctives de la nature, nous voyons les Russes les fouler dédaigneusement aux pieds toutes les fois qu'ils les rencontrent dans le peuple. Nulle autre vie n'est permise à ce peuple que la vie végétative delà plante; et encore est-elle libre, la plante, de s'épanouirau soleil, de se balancer dans le grand air, de boire la douce fraîcheur de la rosée, tandis que le peuple russe, baigné de sa sueur, abreuvé de ses larmes, n'a le droit que de s'étioler sous le toit enfumé de son izba. Ceuxlà seulement se soustraient à l'impression de ces misères qui ont éteint en eux tout sens humain, et qui sont arrivés à la pétrification de la brute.

Le tableau n'est pas moins triste, si de la région du sentiment nous passons aux phénomènes de la vie positive. Une fois Tâme arrachée à son serf, le seigneur le traite littéralement comme une terre à défricher, comme une mine à exploiter. Il ne lui laisse ni repos ni trêve; il faut qu'il produise sans cesse. Mais l'engrais perd sa

force, le filon se fait rare : n'importe. « De Targent, migépbie, de l'argent ! »

C'est que le seigneur vit à la cour, c'est qu'il se ruine au jeu, c'est qu'il fait la roue à l'étranger. Comment suffire à tant de charges? vous qui dans nos salons d'Europe baisez les mains parfumées de ces belles reines que nous envoie la Newa ! savez-vous, pendant ces moments de charmante ivresse, ce qui se passe dans leurs terres? Là , sous le fouet d'un brutal intendant, une population livide et déguenillée use sa chair et ses os à un travail sans fin. Chaque lettre qui arrive du châtelain ou de la châtelaine est le âignal d'un labeur plus rude, d'une fatigue plus écrasante;, car, il faut combler le vide d'un trésor gaspillé à outrance ; il faut surtout assouvir l'avarice de ce voleur patenté qui ne se décide enfin à servir ses patrons que lorsque sa bourse à lui regorge déjà.

Mais les châteaux ne sont pas toujours vides : il est des princes et des princesses qui, fatigués de la vie des cités, s'y établissent résolument. La civilisation dont ils se paraient naguère et dont ils vantaient si fièrement les dogmes, les a-t-elle suivis? Hélas! nous avons vu des boyards petits-maîtres présider, l'œil sauvage ,ranathème à la bouche, à la bastonnade de leurs serfs ; nous avons vu des femmes frôles et délicates envoyer, comme en se jouant, leurs servantes oublieuses au fouet meurtrier du moujik. N'allons pas plus loin; on ne nous croirait pas peut-être.

Du reste, notre chasseur vient encore ici nous prêter son appui. Lisez ces pages navrantes :

« A quelque vingt verstes de ma terre réside un exofficier aux gardes, qui est un beau jeune gentilhomme

de ma connaissance ; son nom est Ârcadi Pavlytch Péenotchkine. Son domaine a entre autres cet avantage ^ J^ mien, qu'il est fort giboyeux. La maison qu'habite mon ami Péenotchkine a été construite sur les plans d*un architecte français; ses gen^ sont, du premier au dernier^ en livrées à l'anglaise ; il donne des dîners excellents. Il reçoit ^de la manière la plus aimable... et avec tout cela, on ne va pas volontiers chez lui. C'est un homme sage et positif; il a été parfaitement bien élevé, il a servi, il s'est poli au contact du plus grand monde, ei aujourd'hui il s'occupe d'économie rurale avec un* succès signalé. Arcadi Pavlytch, selon ses propres dires, est sévère, mrfs] juste; il veille de près au bien-être dé ses vassaux, et, s'il les châtie, c'est la meilleure preuve qu'il les aime. « Ce sont des a êtres avec qui il faut agir comme avec les enfants, < dit-il en pareille occasion ; car ce sont en vérité de « grands enfants, mon cher, et il faut prendre cela en (( considération. » Quant à lui, quand il se trouve dans ce qu'il appelle cette triste nécessité des rigueurs, il évite de faire aucun mouvement vif ou colère, et même d'élever la voix; il étend simplement l'index, et dit froidement au coupable : « Je t'avais prié, mon cher... » Ou bien : a Qu'est-ce que tu as donc, mon ami? reviens à toi . . . » Ses dents se serrent un peu, sa bouche se contracte imperceptiblement, et c'est tout.

a II est d'une taille au-dessous de la moyenne, bien tourné, et joli garçon; il prend le plus grand soin de ses mains et de ses ongles; ses joues et ses lèvres reluisent de santé ; il rit franchement et de tout cœur ; sa politesse est accompagnée d'un léger clignement d'yeux qui lui sied. H s'habille avec infiniment de goût; il

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fait venir une grande quantité de livres, de publications françaises en tout genre, sans être pour cela un grand liseur, et c'est tout au plus s'il a feuilleté jus- ^ qu'au bout le Juif errant. Aux cartes, il est excellent partenaire. Bref, Arcadi Pavlytch passe pour un dés gentilshommes les plus civilisés, et, auprès des mères iqui ont des filles à marier, pour un des partis les plus enviables de tout noire gouvernement. Les dames sont folles de lui, et louent par-dessus tout ses manières. Il* est admirahlement réservé, il a la prudence du serpent ; jamais il n'a été mêlé dans aucune histoire, et pourtant, dans Toccasion, il aime assez à mater, à assommer un adversaire timide ; aloUF il se fait voir; mais, rexéculion faite, il fait très-bon marché de ses avantages. Il dédaigne toute, société de mauvais genre, soigneux de ne se point compromettre, ce qui n'empêche pas qu'en un moment de gaieté il ne se déclare sectateur d'Ëpicure, malgré ses grands dédains pour la philosophie en général, science qu'il appelle le vaporeux aliment des ^sprits d'Allemagne ou une quintessence de germanique sottise. Il aime la musique; en jouant aux cartes, il chante avec quelque sentiment, quoique du bout des dents; il a gardé mémoire de quelques passages de Lvcia et de la Sonnanbula, mais presque toujours il prei^d trop haut la note. Il va passer ses hivers à Saint-Pétersbourg. Sa. maison est merveilleusement bien tenue ; les cochers mômes ont tellement subi son influence, que non-setilement ils nettoient les harnais de leurs attelages et époussettent leurs armiaks, mais qu'ils poussent le raffinement jusqu'à se laver chaque jour le visage, y compris le tour des oreilles et la nuque. Les gens d'Arcadi Pavlytch ont bien un peu le regard en dessous; mais, dans notre bonne Russie

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