‹ La Russie et la civilisation européenneChapitre 12 sur 18 · scène · texte numérisé non relu

scène

Catherine II, la mystificatrice éhontée, la Messaline à talons rouges et à perruque poudrée, était merveiileusementpropre à compléter une telle œuvre. Potemkin, d'ailleurs, n'était-il pas là pour lui enseigner comment on drape le vide, comment on badigeonne le désert. Mais de tous les tzars et tzarines, celui qui s'est montré le plus expert est sans contredit Nicolas. Sous son règne, tous les courtisans et les flatteurs, c'est-à-dire tous les masques vraiment russes, n'ont plus formé qu'une immense troupe, passant sa vie moitié à répéter, moitié à jouer. Seulement, comme l'esprit du dramaturge est vulgaire, la scène est descendue du théâtre sur les tréteaux ; la comédie s'est changée en parade. Triste Nicolas, passé à l'état de jongleur politique, et n'excitant plus autour de lui, au lieu de bravos approbateurs, que des rires de moquerie ou de pitié î ^ Nous choquons ici plus d'un lecteur : on nous traite de

phraseur, de mauvais plaisant. Quoi donc! le pape orthodoxe! le tzar suprême I le Dieu couronné!... Nicolas n'appelle-t-il pas lui-même dédaigneusement le sultan Ce monsieur ? mais lisez plutôt :

<( A notre aide de camp général, le général de cavalerie, commandant le 3" corps d'infanterie, baron Osten- Sacken I".

« Le jour où les habitants d'Odessa, réunis dans les temples orthodoxes, célébraient la mort du fils de Dieu crucifié pour la rédemption de l'humanité, les alliés des ennemis de son saint nom ont commis un attentat contre cette ville de paix et de commerce, cette ville où l'Europe entière, dans les années de disette, trouvait toujours des greniers ouverts.

(( Les flottes françaises et anglaises ont bombardé nos batteiries pendant douze heures, les habitations des citoyens paisibles et les navires marchands qui se trouvaient dans la rade. Mais nos valeureuses troupes, conduites par vous en personne, et pénétrées d'une foi profonde dans la protection du Très-Haut et la justice, ont glorieusement repoussé l'attaque de Fennemi contre le sol qui avait reçu, aux temps de Tapostolat, le saint précurseur de la religion chrétienne dans notre sainte patrie.

« La fermeté héroïque et le dévouement des troupes, inspirés par votre exemple, ont été couronnés d'un succès complet; la ville a été sauvée de la destruction, et les flottes ennemies ont disparu.

« Pour récompenser dignement une action aussi éclatante, nous vous accordons Tordre de Saint-André.

.« Saint-Pétersbourg, 21 avril (5 mai) 4854. *

« Nicolas. »

Nous le demandons : est-il pasquinade qui vaille un pareil rescrit?

11 ressort de là un enseignement curieux : c'est que le gouvernement russe ne joue pas seulement la comédie vis-à-vis de l'Europe, il la joue encore vis-à-vis de ses peuples. Que ne se borne-t-il à ces derniers spectateurs? Avec ceux-là, du moins, il n'aurait pas à craindre de mécomptes; il sait d'ailleurs comment provoquer leurs bravos. Il est vrai que, sous ce rapport, l'Europe s'est montrée, pendant bien longtemps, d'une complaisance un peu russe ; mais enfin il y a terme à tout : en face d'elle, aujourd'hui, la prestidigitation n'est plus de mise.

Qa*es(-ce qae Tempire de toutes les Russies? — Mensonge que ce nom. — Les diverses Russies. — Invention de Pierre le Grand. — Complaisance des cabinets. — Haine des si^ets russes contre la Russie. — Le géant hntome. — Napoléon à Moscou. — Côtés vulnérables de la Russie. — Ses conditions de force. — Holstein-Gottorp et Romanoff. — Prestige usurpé.

On se sent pris de vertige quand on veut secouer tous les oripaux menteurs dont s'affuble la Russie pour jouer ses grands rôles.

Et d'abord qu'est-ce que ce nom de Russie, ou plutôt d'empire de toutes les Russies, qu*elle met si fastueusement en avant? Qu'indique-t-il? un peuple? un État? Nous trouvons, il est vrai, sur la carte, une foule-de Russies; mais elles n'ont entre elles aucune cohésion. C'est la Russie r(mge ou Gallicie, qui, depuis 1809, appartient à TAutriche ; la Russie blanclie et la Russie noire, ou Polésie antique, enlevées de la Pologne, qui, jusque aujourd'hui, sont tout aussi polonaises que Varsovie et Vilna ;. c'est l'ancien royaume Ruthène ou de toute la Russie, fondé en 1246, et reconnu par le pape, embrassant la Yolhynie et la Podolie polonaises; c'est h petite Russie, séparant cette dernière du pays des Cosaques ; c'est enfin la grande Russie, ou duché de Moscou, qui n'a pris cette dénomination qu'au seizième siècle. Où est donc Vempire de toutes les Russies ? Eh î mon Dieu ! dans les actes diplomatiques de SaintrPétersbourg. G* est un nom de fantaisie qui ne date que de la fin du dix-huitième ^siècle, et dont l'invention appartient à Pierre le

Grand. Naturellement les cabinets Tont pris au sérieux.

Un écrivain polonais fait à ce sujet des réflexions fort justes : m La Russie, dit-il, n'a pas même intérêt à exister. Chacun des membres qui la composent ne demanderait pas mieux que de s'en détacher et de renoncer à sa qualité àe sujet moscovite. Ici ce sont les vieilles républiques de Pskow et Novgorod, jadis florissantes parTalliance de la Pologne, plus tard étouffées dans le sang par un tzar de Moskou, lui-même esclave des Tartares, et réduites aujourd'hui à Vétat de misérables bourgades ; là, ce sont les belles tribus caucasiennes qui seules depuis quinze ans luttent avec désespoir contre les forces réunies de la Russie, et qui, en succombant, lui ouvriront la route des Indes; ce sont les Cosaques du Don et du Dniester, cette ancienne milice républicaine, aujourd'hui dégénérée sous le bâton du recrutement ; c'est la Perse, la Turquie enfin, qui n'acceptera jamais le catéchisme moscovite des mains du tzar-dieu, ni du prince Menschikoff, son prophète, mais qui recevra bien plutôt le christianisme grec-uni des mains d'un pontife slavo-romain, comme ont tait les Tartares de Lithuanie ou les maronites du Liban. Je ne parle pas de la Pologne. Quel bonheur pour tous, si ce quelque chose sans nom, rêve insensé d'un Allemand ivre, venaità s'évanouir, la Russie!

« C'est quelque chose d'immense, et ce n'est rien. Cet empire, auquel il faut la septième partie du globe habité pour pouvoir s'étendre, tiendrait tout entier sur la dixième partie du sol qu'il occupe : c'est une apparence, un mirage, une fantasmagorie qui s'élargit sans cesse en se dissipant : c'est un géant fantôme sans cœur et sans entrailles, qui ne subsiste qu'à la faveur de l'effroi qu'il inspire aux esprits crédules et lâches, avec une grandeur

théâtrale, toute de perspective et delointain ; qui sent qu'il n'est rien malgré sa taille goliathique, et qui veut grandir encore pour devenir quelque chose.

«f Napoléonti voulu le frapper au cœur, et son épée s'est brisée dans le vide, parce que, subissant Tillusion, il s'était imaginé que le fantôme était vivant.

a Pour rabattre, il suffisait de le frapper dans ses alliance^ ou plutôt dans les lâches complaisances des cabinets allemands, qui, depuis 1815, se sont reconnus ses ributaires et ses complices. C'est à Vienne, à Berlin, à Varsovie et Vilna qu'il fallait le combattre. Moins M. de Metternich et la Sainte-Alliance, la Russie était moins que rien. Que l'Europe dise à ce fantôme de s'en retourner en Asie, d'où* il est venu, et il s'en ira. Défendonslui surtout de s'emparer de Constantinople ; car il ne prendrait corps et chair que du jour où il viendrait à s'assimiler la Turquie. Alors seulement la Russie deviendrait une terrible puissance organisée pour le mal : eHe serait en effet le Fléau des nations. Tout après, rien avant. L'empêcher de prendre pied en Orient, c'est l'empêcher d'être. Lui donner Constantinople, ce serait lui donner le monde*. »

Si du nom de l'empire nous passons au nom de l'empereur, rimposUire nous y frappe également. Ce point a déjà été touché; le lecteur sait avec quelle constance l'empereur Nicolas repousse le nom allemand de Holstein-Gottorp pour s'attribuer exclusivement celui de Romanoff * le lecteur sait aussi que l'empereur Nicolas n'a aucun droit à porter ce dernier nom. Toutefois nous insisterons encore sur une vérité que tous les his-

' Lettres slaves, par Christian Ostrowski, pages 197 et 198.

toriens ofliciels de la Russie se sont plu à laisser dans Tombre ou plutôt à dénaturer. Il importe de voir jusqu'à quel point Tautocrate actuel pousse la passion du prestige.

Voici des renseignements puisés aux archives mêmes de Saint-Pétersbourg, et que nous empruntons à Touvrage déjà cité de M. Christian Ostrowski :

a La maison des Romanoff n'est ni ancienne ni illustre dans l'histoire de la Russie. La première fois qu'il en est question, c'est au seizième âècle, à propos d'un des nombreux mariages du tzar Yvan le Cruel (le Henri VU! de la Russie), et dont la fille d'un Romanoff devient la quatrième ou la cinquième épouse. Les autres avaient été assassinées. Dâfii$ le siècle suivant, le patriarche Philarète Romanoff ayant acquis une certaine popularité pendant les guerres civiles de la Russie, qui voulait se rallier à Tunité romaine en se donnant un prince polo^ nais, parvint à faire élire son petit-fils Michel duc ou tzar de Moscou. Michel Romanoff était un homme fort ordinaire, son fils Alexis était presque idiot, et sous le règne d'e ces deux vrais Romanoff la Russie tomba dans un état de dégradation morale et d'abrutissement dont les mémoires récemment retrouvés de Kochykine sont un éclatant témoignage. Alexis laissa une fille et deux fils, Sophie, Yvan et Pierre, qui régna plus tard sous le nom de Pierre I". Les mémoires secrets du temps rapportent que bien des fois le tzar Pierre s'est vanté auprès de ses intimes de n'être, pas le fils d'Alexis. Quoi qu'il en soit, voici comment cette famille était composée à la mort de Pierre ;

« 1° Branche aînée : les deux filles d'ïyan Romanoff, Anne, duchesse de Courlande, et sa sœur, duchesse de Mecklenbourg;

I8i « LES PRESTIGES.

<( 2' Branche cadette: Pierre II, tils d'Alexis et petitfils de Pierre I".

c A côté de ces deux branches légitimes, il y avait encore deux princesses bâtardes, nées des amours de Piirre ï" et de Catherine la vivandière, avant que le mariage formel eût légitimé leur union , et dopt Tune avait été mariée à un duc de Holstein-Gottorp, et la seconde, la princesse Elisabeth, reconnue plus tard impératrice.

« A la mort de Pierre II, le trône revenait, par droit de succession, à la duchesse Anne de Courlande, fille d'Yvan et nièce de Pierre P', et ce droit pÉf^J^^^P^ès elle sur la tête du jeune Yvan, son petitney^;^ d'une duchesse de Brunswick. Hais, cette famille li^ayant pas su se faire un parti en Russie, et n'étant appuyée que par les étrangers qu'elle y avait amenés, une conspiration se servit du nom de la princesse Elisabeth, fille naturelle de Pierre P^ pour renverser du trône le jeune* Yvan et le faire enfermer dans la forteresse de Schlusselbourg. Elisabeth, devenue impératrice, s'empressa de faire venir en Russie le fils de la duchesse de Holstein-Gottorp, sa sœur, marié à une princesse d'Anhalt-Zerbst, et qui monta sur le trône à la mort de sa tante, sous le nom de Pierre III. On sait comment il fut assassiné en 1762, par sa femme, qui se fit proclamer impératrice sous le nom de Catherine II. Aussitôt après, elle fit mourir le jeune Yvan au fond de sa prison, et dans sa personne elle anéantit la descendance légitime de la maison Romanoff, pour laisser le trône à son fils Paul I", dont on ignore jusqu'à présent la véritable famille. Paul 1", marié à une princesse de Wurtemberg, fut le père du souverain actuel de la Russie, Nicolas, marié lui-même à une prin-

cesse de Prusse. On voit, par.ce' rapide exposé, que les Holstein-Goltorp, après une alliance avec une fille naturelle du tzar Pierre, et après avoir passé par les Ânhal|^- Zerbst et les Wurtemberg, n'ont plus rien de commun avec la famille russe des Romanoff. » '>,

Pourquoi Pierre le Grand prend le titre d'empereur de toutes les Russies ; Nicolas le nom de Romanoff. — Prestige de ce nom en Russie. — Politique antinationale de Nicolas. — Le génie russe laissé en friche. — Civilisations française et allemande effleurées. — Bureaucratisme excessif. — La plume et le bâton. — Double masque. — Génie cosmopolite et enTahisseur de TAUemand. — Le Holstein-Gottorp tue le Romanoff. — Nicolas n*a pas fondé de nation, il n'a rassemblé qu'une horde. — Sou vertige actuel. — Terrible alternative. — Nicolas joue au Tschengis-Khan. — Tartufe et matamdi'e.

En prenant le titre d'empereur de toutes les Russies, « Pierre le Grand se donnait aux yeux de l'Europe un éclatant prestige. C'est aussi dans ce but que Nicolas prend le nom de Romanoff ; mais il se propose, en outre, de faire par ce moyen illusion à ses sujets. En effet, si le nom de Holstein-Gottorp sonne mal aux oréiHes du peuple russe, celui de Romanoff, au contraire, ne lui rappelle que des souvenirs dont il est fier. C'est à ce nom ^ue se rattachent la fin de ses dissensions intestines et Tavénement d'une dynastie qui, bien que d'origine étrangère, avait mérité, par son long. séjour dans le pays et par les services qu'elle lui avait rendus, le baptême de la nationalité. Plutôt que de briser une tradition si favorable au pouvoir qu'il ambitionne, Nicolas aime mieux hasarder un mensonge.

IG

Il a raison, du^reste, de se parer d'un nom national ; c'est comme un manteau jeté sur son règne, dont le caractère est, de tout point, anti-russe. Deux partis se présentaient à Nicolas lors de son avènement au trône : ou enrayer d'un seul coup le courant européen dans lequel Pierre le Grand et Catherine II avaient précipité Kempire, et le ramener à un développement purement national ; ou élargir ce courant et lui permettre de pénétrer, avec toute «a puissance de fécondité, des sommités aux masses. Nicolas ne s'est arrêté franchement ni à Pun ni à Pautre de ces deux partis. Il a essayé de les amalgamer ensemble, mais en les prenant seulement par la superficie ; en sorte qu'au lieu de s'aider et de se fortifier l'un l'autre, ils se sont paralysés réciproquement. C'est là la comédie.

Tandis que Nicolas parlait à son peuple de nationalité et cherchait à remettre la langue russe en honneur à sa ^cour, il empruntait à l'Allemagne et à la France ce qu'elles ont de plus délétère, de plus dangereux dans leur civilisation, ce qu'elles ont de plus antipathique au génie russe. Ainsi, nos romans les plus osés, nos gravures le^ plus décolletées, nos pièces de théâtre les plus perfides, nos vins, nos modes, en un mot toutes nos frivolités, tout notre luxe, passaient sans ohstacle aux douanes de l'empire; nos livres sérieux, au contraire, et tous les grands monuments de notre intelligence, y étaient stupi-*' dément consignés. Nicolas ne permettait de la culture Jrançaise que ce qui pouvait corrompre Pâme ou tout au moins Pénerver.

Vis-à-vis de l'Allemagne, il n'a pas montré plus de grandeur : ce qu'il lui a pris, ce n^est point sa science curieuse, ni son libéralisme philosophique; c'est sa mur-^

gue pédante et surtout son bureaucratisme abrutissant.

Où $ont maintenant, en Russie, ces institutions pa< triarcales que Ton nous vante comme Tapanage glorieux et inaliénable du génie russe? Elles ont disparu sous les coups de l'employé allemand ou du tschinovnik russe fa< çonné à Tallemande, que le gouvernement a postés jusque dans les coins les plus reculés de Tempire. Partout, la plume soutenue du bâton y a remplacé la voix du père et les conseils de Tancien.

Aussi, à Tobservateur attentif, la Russie offre-t-elle un double typev ou plutôt un double masque, car le faux les caractérise également Tun et l'autre : d'un côté, un semblant de culture nationale ; de l'autre, un semblant de civilisation étrangère. Rien de naturel, rien de complet.

Et c'est à l'aide de ce double masque que Nicolas a réussi jusqu'à présent à jouer et s5n peuple et l'Europe. N'est-il pas temps, enfin, qu'on le lui arrache de la face?

Môme dans la politique étrangère, c'est le Ilolstein- Gottorp, et non le Romanoff, qui se manifeste. Est-ce que le peuple russe aspire à la domination? Pauvre peuple! nous savons assez quel est son destin. Si donc il est entraîné sans cesse hors de ses frontières, ce n'est point par rimpulsion sjpontanée de son génie propre; il obéit au génie allemand qui le domine.

L'Allemand, et c'est là son plus triste côté, TAllemand ne connaît point de patrie ; il se sépare de son sol natal sans que ses yeux pleurent, sans que son cœur saigne. Prenant au sérieux son nom générique Alle-man ou HeT"' man, qui veut dire maître des hommes, volontiers envahirait-il l'univers. Il est cosmopolite à l'excès. Quel autre pays que l'Allemagne a plus sacrifié à la fièvre de Témigration?

Quand une couronne se pose sur une tête allemande, et qu'avec elle elle apporte un pouvoir sans frei^ et des ressources gigantesques, on peut s'attendre à d«s scènes d'incroyable délire. Au lieu de s'appliquer à diriger son peuple dans sa voie providentielle, le souverain en fera sa chose à lui et le rivera à toutes ses ambitions, à toutes ses convoitises, car une voix fatale lui dit : Marche! Or, comme il ne peut marcher seul, il entraînera avec lui tout ce qui se trouve sous sa main. La civilisation et ri^umanité lui imposaient de fonder une nation ; il se moque de la civilisation et de rhumanité; il ne rassemble qu'une horde.

Voilà l'empereur Nicolas! Il sait bien que le peuple russe ne partage ni ne comprend le vertige qui remporte aujourd'hui. Il lui donne le change. Pour le forcer à s'associer à ses rêves d'Allemand, il lui parle de son honneur national compromis, de sa foi religieuse menacée. Manœuvre odieuse, et qui tournera, quelle qu'en soit l'issue, à la honte éternelle de son auteur. Car, enfin, s'il échoue, il sera donc prouvé que l'autocrate est isolé dans son empire, et que le génie du peuple qu'il gouverne n'a rien de commun avec le sien ; s'il réussit, la Providence lui demandera compte de ses succès, elle lui demandera si elle lui avait confié un peuple pour l'abrutir de telle sorte qu'il pût le soulever à son gré par l'imposture et le mensonge. Nicolas est en arrière de six siècles; il se croit de la taille d!.Attila ou de Tschengis-Khan ; il se trompe. D'ailleurs, Attila et Tschengis-Khan étaient sincères; ils ne mêlaient pas le rôle de matamore au rôle de tartufe.

I.a loyaaté de Tempereur Nicolas. — Sa condaite en 1848. — Fausse idée de sa modération. •— Il est modéré quaud il a peur. — Il ménage les révolutionnaires. ~~ Conspiration. — Commission d'enquête. — Jugement. — Réaction implacable. — Intervention de la Russie en Moldo-Yalactiie et en Hongrie. — Conséquences. — Illusions des tiommes d*État. — Ce qu'ils devraient faire.

Pendant trop longtemps, les organes les plus accrëdi- . lés de la presse en Autriche et en Prusse se sont obstinés à défendre l'honneur et la loyauté de Tempereur Nicolas. Nous pensons que les faits qui se sont produits et qui se produisent encore tous les jours les auront suffisamment édifiés sur ce point, et qu'ils ne s'aventureront plus à se faire les avocats d'une cause jugée désormais. Les gouvernements prussien et autrichien prouvent d'ailleurs, par leur attitude de plus en plus hostile, que cet honneur et cette loyauté, tant célébrés, ont perdu sur eux toute séduction.

Mais il est encore un autre préjugé sur lequel beaucoup de gens ont une peine extrême à revenir. Ils s'étaient extasiés, à l'époque de la révolution de Février, sur la modération de l'empereur Nicolas. Cette modération est si contraire à, la conduite qu'il tient aujourd'hui, que l'idée qu'ils s'étaient faite alors du caractère de l'autocrate en est tout ébranlée.

Ces gens-là sont encore, comme tant d'autres, victimes de l'éternelle comédie que joue le gouvernement russes quelques faits, que nous recommandons à leurs méditais.

tions, suffiront à leur montrer que l'empereur Nicolas est beaucoup plus logique qu'ils ne sauraient le croire.

C'est en effet un phénomène assez curieux que la conduite de ce souverain à Tépoque de la révolution de Février.

Cet homme, dont Tambition était de remplir le monde entier de son immensité personnelle et du bruit de son nom, cet homme s'arrête soudain dans sa marche ambitieuse ; il se fait petit et silencieux ; c'est à peine si TEurope se doute qu'il existe encore une Russie. A quoi attribuer un aussi prodigieux changement? Â la haute sagesse, à la modération généreuse de l'empereur Nicolas? C'est là, comme nous venons de le dire, ce que Ton a cherché, ce que Ton cherche encore à persuader. On a proclamé représentant de l'ordre, conservateur prédestiné des grands' principes sociaux, celui qui, au moment où tous les autres monarques ses frères ou ses cousins fuyaient ou capitulaient éperdus, n'a pas donné signe de vie !

Mais que pouvait donc faire l'empereur Nicolas en 1848^? Ah! s'écrie-t-on, il pouvait envahir l'Eur^ope, il pouvait prendre Constanlinople, et c'est parce qu'il ne l'a pas fait que nous l'admirons ; c'est parce qu'il ne Ta pas fait que sa conduite d'aujourd'hui nous étonne.

Admiration, étonnement basés, comme 00 voit, sur une hypothèse. On pourrait y répliquer par une hypothèse aussi. Qui sait ce dont les peuples révolutionnés, qui sait ce dont les Turcs eux-mêmes eussent été capables s'il eût fallu résister à une attaque ouverte de l'autocrate? A l'époque dont nous parlons, les armées étaientelles animéesd'unzèlesiardentpour la cause des despotes? L'empereur Nicolas s'était demandé tout cela, sans doute.

Uais raisonnons sur des faits. Si, en 1848, l'empereur

Nicolas n'a point envahi TEurope-, si, en 1848, Tempereur Nicolas n*a point marché sur Constantinople, c'est qu'il ne le pouvait pas. Le féliciter de cette abstention est puéril : autant vaudrait féliciter Tincendiaire qui, occupé à prévenir Tembrasement de sa propre maison, s'abstient de porter la flamme chez ses voisins.

Oui, nous pouvons l'affirmer, car nous avons visité la Russie à une époque assez rapprochée de la révolution de Février pour avoir été à môme d'apprécier l'effet qu'elle y avait produit; oui, en 1848, l'emperenrfîicolas avait peur. Tout bien assis qu'il paraisse sur son trône, il y tremblait au moins autant que tous ces rois qui désertaient le leur et abdiquaient. Ce mot : « Messieurs, préparez-vous à monter à cheval' » qu'il adressa, dit-on, aux •fficiers de sa garde, à la nouvelle du mouvement de Paris; ce mot, s'il est sorti de sa bouche, ne pouvait être qu'une vaine fanfaronnade destinée à masquer son dépit. L'empereur Nicolas fut charmé, il est vrai, de la chute de Louis-Philippe; il l'avait toujours cordialement détesté; mais il fut encore plus effrayé du mouvement qui l'avait emporté.

On eût dit, à voir son air soucieux, son irritabilité étrange, ses tempêtes de mauvaise humeur, qu'il croyait déjà la révolution à ses portes. C'est en vain que, pour le rassurer ,,|es agents qu'il entretenait en France et en Allemagne le trompaient dans leurs récits, en exagérant les tristes excès, ou en travestissant les nobles scènes dont ils étaient témoins; l'empereur livrait ces récits à ses journaux; mais, dans son appréciation personnelle, il ne se dissimulait aucunement ce qu'avaient de sérieux et de redoutable les faits qui s'accomplissaient à l'occident de ses frontières. Oh ! qu'il était loin de songer à

intervenir! 11 savait trop ce que lui avait valu, en 1825, Tintervention d'Alexandre et le séjour de ses armées au milieu des cités européennes.

Non, assurément, que Tempereur Nicolas ait jamais rien eu à craindre d'un mouvement populaire ; le peuple russe, celte bête sauvage qui se gorge si facilement du sang de ses boyards, le peuple russe a toujours respecté la tête de ses tzars. Mais ne suffisait-il pas, pour jeter Teffroi dans Tâme de Nicolas, de l'appréhension d'une crise dynastique, d'un coup d'État de palais? — On aurait une tout autre idée de ce prétendu empire de Tordre et de la stabilité, si l'on savait les perplexités lugubres qui agitent presque constamment l'homme qui y domine. Pourquoi voit-on le grand maître de police troubler si souvent de ses visites nocturnes le sommeil de son augus)^ souverain? Ah ! c'est que, dans cet effroyable système, dans ce système éminemment révolutionnaire qu'on appelle le gouvernement russe, il existe une corrélation fatale entre la situation du maître et celle des sujets. Le despotisme effréné de l'un appelle nécessairement le doute sur la fidélité des autres. C'est un qui-vive réciproque, un échange fiévreux de suspicions et de terreurs. L'empereur Nicolas, il faut le dire, a réussi, pendant plus d'un quart de siècle,' à dominer le péril de sa position; mais, malgré la force dont il. a entouré son pouvoir, peut-il oublier, lui, qu'il est fils et petit-fils d'autocrates assassinés?

Aussi, bien loin d'irriter par une opposition trop brutale l'élément qu'avait fait surgir en Europe la révolution * de Février, l'empereur Nicolas s'étudia-t-il à le ménager J systématiquement. La physionomie de l'empire russe, à cette époque, est curieuse. Ce n'est pas précisément la

liberté qui y avait pris Tessor; mais Toppression y avait détendu son cercle de fer. On jouait moins aux cartes dans les salons de Saint-Pétersbourg, on y causait politique, on y discutait les grands problèmes sociaux; il y avait des réunions privées, des réunions publiques, nous dirions presque, des clubs. La presse, de son côté, secouait ses entraves, et Ton sentait, à ses allures, que la censure avait reçu Tordre d'user plus modérément de ses ciseaux. Ceci était remarquable, surtout en Finlande et dans les autres parties de la Russie où Tintelligence étouffe moins sous la matière.

Cependant, un tel état de choses ne pouvait être de longue durée; Tautocrate était impatient de ressaisir ses droits. Déjà les chefs de la démocratie européenne avaient accumulé fautes sur fautes; la réaction gagnait du terrain. L'empereur Nicolas comprit à merveille ce mouvement de retour; il agit en conséquence. Un jour on vint lui dire que, dans une des réunions politiques jusqu'alors autorisées, un jeune orateur, exposant ses idées de réforme sociale, s'était écrié avec feu : « Messieurs, assez de mots, des faits : quand on veut balayer complètement une maison, on commence par le haut! » Cette allusion devint le signal du rappel aux rigueurs. La censure se remit à Tœuvre, deux commissions furent nommées, Tune pour instruire la cause des prévenus, Tautre pour juger les coupables. La première de ces commissions prolongea ses travaux durant cinq mois, cinq mois d'angoisses pour tout l'empire. Il est vrai que l'issue du jugement fut moins terrible qu'on ne le craignait : les potences de 1825 ne se relevèrent pas; mais, indépendamment des individus nombreux que le hasard et la légèreté d'esprit avaient entraînés dans le complot, aux-

quels le tzar fit grâce, vingt et un, tous pris dans l'ordre militaire, dans les classes nobles ou lettrées, furent condamnés soit aux travaux de$ mines, soit à d'autres peines infamantes ^ Ainsi, Tenipereur Nicolas se don-

* Le Journal de SahU'Pétenboarg a publié snr ce siûet nn article communiquèy qu'il importe, tout rédigé qu'il est à la manière russe» de mettre sous les yeux du lecteur : « Les doctrines pernicieuses qui avaient amené des troubles et des révoltes dans toute l'Europe occidentale, et qui menaçaient d'y anéantir complètement l'ordre et la prospérité des nations, ont malbenreusement trouvé un écho, quoique faible, dans notre pays. Mais en Russie, où une foi sainte, l'amour du monarque et le dévouement au troue, basés sur le caractère national, se sont conservés inébranlables dans tous les cœurs, l'action malintentionnée d'une poignée d'bommes complètement nuls, jeunes pour la plupart et dépourvus de toute moralité, qui avaient rêvé la possibilité de fouler aux pieds les droits les plus sacrés de la religion, de la loi et de la propriété, n'aurait pu prendre de dangereux développements que dans le cas où la vigilance du gouvernement n'eût pas découvert le mal à son origine.

« 11 résulte de l'enquête qu'on certain nombre déjeunes gens, les uns réellement pervertis de cœor et d'esprit, d'autres victimes imprudentes de perfides insinuations, avaient formé une société secrète dont le but était de renverser violemment notre organisation politique pour y en substituer une autre de leur façon, et qui n'eût été que l'anarchie. Des blasphèmes, des propos audacieux contre la personne sacrée de l'empereur, les actes du gouvernement présentés sous le jour le plus faux, tel était le programme de ces réunions, telles étaient les questions qu'on agitait en attendant le moment de mettre à exécution de sinistres projets.

« Par ordre de Sa Majesté l'empereur, une commission d'enquête fut instituée. Cette commission ayant fait son rapport après cinq mois des plus attentives investigations. Sa Majesté Impériale daigna accorder une amnistie pleine et entière à tons les individus qui avaient été entraînés dans ce complot, soit par hasard, soit par légèreté d'esprit.

« Quant aux vrais criminels, ils forent jugés par une commission militaire, dont la décision, examinée par l'auditoriat général, déclarait les accusés coupables do crime de complot tendant à renverser les lois existantes et l'ordre politique de l'empire, et les condamnait a être fusillés; ils sont au nombre de vingt et un. [Suivent les noms,)

« Sa Majesté l'empereur, après avoir pris connaissance du rapport de l'auditoriat général, a daigné porter son attention sur les circonstances qui pouvaient autoriser, jusqu'à un certain point, l'adoucissement de la sentence, et a, en conséquence, ordonné ce qui suit : Le jugement sera lu aux vingt et on

nait le bénéHce d'une clémenGè à laquelle, du reste, il ne perdait rien.

Comprend-on maintenant pourqpoi l'autocrate laissa la révolution de Février accomplir trao^iUement sou œuvre en Europe, pourquoi il s^abstint d'engager avec elle une guerre de principe?

Ce qui prouve, d'ailleurs, le caractère sérieux du danger auquel l'empereur Nicolas s'était cru exposé, c'est Téclat terrible qu'il donna à sa revanche. Dès ce moment, la Rusàie se vit en proie à des violences inouïes. Tout ce qui était intelligence y fut Tobjet d'une persécution sans merci; on y traqua les hommes de talent, cx)mme ailleurs les flibustiers et les corsaires. Les académies furent réputées sociétés secrètes; les universités, foyers d'insurrection et de désordre ; on soumit l'instruction publique au régime du sabre; on renversa ou on mutila les chaires; on décima les écoles: l'ignorance et l'abrutissement, seuls, trouvèrent grâce devant l'autocrate. La presse n'eut pas un meilleur sort; le mot liberté et tous les adjectifs et adverbes qui s'y rattachent devinrent l'effroi des censeurs; ils ne souffrirent plus que l'on parlât de classes libérales, d'arts libéraux; en un mot, tout ce qui rappelait, de près ou de loin, la culture de rOccident, fut impitoyablement proscrit.

Voilà donc l'autocratie dans la plénitude de son ac-

condamnés en présence des troupes assemblées; et, après que tous les préliminaires de rexécution de la peine de mort auront été accomplis, il leur sera annoncé que l'empereur leur fait grâce de la vie, et qu*au lieu de subir la peine de mort prononcée contre eux, ils seront déclarés déchus de tons leurs droits civils et condamnés, en proportion de leurs divers degrés de culpabilité, les uns aux travaux forcés dans les mines, les antres aux travaux forcés dans les forteresses, ou bien à être incorporés dans différents corps d*armée> après avoir subi une détention plus ou moins longue. »

lion ; on voit à quels excèâ ëHe aboutit. Fatalité logique de son principe; qui pourrait s'en étonner? Mais, ce qui paraîtra, sans doute, moins baturel, c*est que, dans un pays qui prétend s'imposer si orgueilleusement à l'Europe, Tempereur Nicolas ait réussi à trouver des instruments assez serviles pour appliquer un système aussi barbare. Russes! qu'êtes-vous donc?

Mais, dira-t-on, l'empereur Nicolas n'est-il pas intervenu en 1848 dans les provinces danubiennes, en 1849 dans la guerre de Hongrie? N'était-ce pas là de sa part une preuve de force et de sécurité intérieures, une preuve de sublime dévouement envers les grands principes menacés?*

• Quant aux provinces danubiennes, nous n'examinerons pas jusqu'à quel point l'intervention de Tempereur Nicolas y était nécessaire, ni si l'élan de liberté qui s'y était manifesté eût été fécond en résultats bien désastreux dans le cas où les baïonnettes russes ne fussent pas ve^ nues l'étouffer ; nous demanderons seulement si la politique que l'empereur Nicolas suivit à l'égard des Moldo- Valaques ne lui était pas dictée par les intérêts les plus exclusifs de son amtition et de son égoïsme. N'était-ce pas là pour lui un excellent moyen de grandir son prestige? Il se posait ainsi, aux yeux des naïfs d'Europe, comme le fléau des révolutions, comme le protecteur de l'ordre, comme le défenseur des monarques alarmés.

Car, remarquez*le bien, cet homme, le terroriste par excellence, le spoliateur de tous les droits, le contempteur des traités les plus sacrés, cet homme n'hésite pas à notifier au monde occidental, dans un manifeste daté du 31 juillet 1848, « quil n'intervient dans les provinces soulevées qtCafin qu'aucune atteinte ne soit portée

à Vintégrité • de V empire ottoman, plus que jamais essentielle au maintien de la paix générale, » Celle intégrilé de l'empire oltoman , on sait le cas qu'en fait Tautocrate. Mais, enfin, en i848, ce jeu était facile; la peur traînait alors après elle la crédulité. On serait moins dupe aujourd'hui peut-être; on comprendrait que c'est pour la Russie un titre minime à la reconnaissance des conservateurs européens, que d'avoir détaché de ses armées quelques milliers de soldats pour les envoyer au milieu de provinces aux frais desquelles ils seraient logés, habillés, nourris, et où, en même temps qu'ils établiraient des obligations que Ton n'oublieraient jamais, ils créeraient des influences dont on saurait profiter en temps opportun. Le traité de Balta- Liman n'a-t-il donc aucun sens?

Nous ne dirons rien de Tinlervention en Hongrie, nous en avons déjà expliqué les motifs. On sait que si l'empereur Nicolas s'est associé à l'empereur d'Autriche, c'était moins pour l'aider à triompher des Magyars que pour repousser les Polonais, dont il craignait l'invasion armée sur son propre territoire. Bien que le champ de bataille fut commun, chaque souverain y combattait pour sa propre cause, et, s'il y a eu service rendu à TAutriche, ce service a tellement profité à la Russie, que le dévouement dont elle cherche à faire parade aujourd'hui s'efface tout entier devant la nécessité qui la poussait à intervenir.

Ainsi donc, nous le répétons, c'est à tort, que Ton cherche à exalter la sagesse et la modération de l'empereur Nicolas en 1848. A cette époque, comme toujours, il a été fidèle à sa politique. Tant qu'il a eu peur, il s'est abstenu ; quand il s'est cru en sûreté, il a agi ; mais

11 a agi dans son intérêt propre, dans un but unique d'ambition personnelle. On souffre vraiment de voir de combien d'illusions on se berce à l'endroit de la Russie. Â quoi donc les hommes d'État passent-ils leur temps? Certes, s'ils réfléchissaient plus sérieusement, s'ils se faisaient mieux renseigner, ils n'en viendraient pas à ces aveux puérils qui déconcertent le public et attristent ceux qui savent. Ils apprécieraient les chefs des nations à leur .valeur réelle, ils mesureraient le but final des actes, non d'après leurs craintes ou leurs espérances personnelles, mais d'après le génie deceux qui les accomplissent ;. ils substitueraient à la phraséologie sonore les faits imposants, à la temporisation énervante la décision énergique ; ils n'attendraient pas, enfin, que les conséquences se chargent, par leur explosion violente, de les édifier sur le caractère et sur la portée des principes.

[e militaire. — L^afméc el la marine russes.^ Exagérations calcaléesi •^< Les deux raillions de la mobilisation. -^ Réserves russes. — Condition du soldat licencié. — Ce que produit un recrutement. — Le Russe n^est point soldat. — Ressources factices pour la guerre* — Suspension des travaux publics. — Dons volontaires. — lies fonctionnaires, les qdalrc^ vingt millions du clergé orthodoxe. — Contributions prélevées sur les nobles, 1rs négociants et les propriétaires. — Appréciation du résultat. — Chantage impérial. — La bourse ou la Sibérie.

Nous avons suivi l'empereur Nicolas à travers les prestiges de sa souveraineté, les prestiges de son nom usurpé, de son génie allemand et de sa politique antinationale. Suivons-le maintenant à travers les champs de bataille :

c'est là, surtout, que son talent de mise en scène se déploie.

On sait que le chiffre réel de Tarmée et de la marine russes est considérable*. Eh bien, ce chiffre ne suffit point à l'autocrate, il faut qu'il lui prête des proportions tout à fait imaginaires. Comtne il a séduit l'Europe en la trompant, c'est aussi en la'trompant qu'il prétend la terrifier.

* Les appréciations sar Tannée russe varient. Nous en choisissons deux qui nons paraissent se rapprocher le plus de la vérité.

Dans une statistique imprimée en Finlande eu 4858, l'armée russe est estimée, en totalité, à 613,532 hommes, dont 41,300 hommes de garde impériale, 551,300 d'infonterie de ligne, 104,653 de troupes de garnison, 84,000 de troupes régulières, 40,800 d'artillerie, 10,500 de troupes du génie. A ce nombre il faut ajouter, suivant la même statistique, 19,000 hommes de cavalerie irrégulière qui, en temps de guerre, peut être augmenté à volonté.

Suivant un autre document, l'armée régulière, en Russie, consiste en 50 divisions, soit 130 régiments d'infanterie; 15 divisions, soit 60 régiments de cavalerie, et compte au maximum, avec les réserves et les dén^^, 6S8,000 hommes et 1,540 canons, à quoi il faut ajouter de 30 à 5u,000 6)saques de différentes dé^iominations, avec leur artillerie légère, ainsi qpe la garde intérieure et la gendarmerie.

Quant à la. marine, 7 vaisseaux de ligne de 100 canons et au-dessus, 10 de 84 canons, 50 de 74 canons, 30 frégates, 5 corvettes, 30 bricks.

Ces équipages montés par environ 50,000 hommes.

Voilà pour l'ensemble de la flotte.

Elle forme deux divisions: celle de la Baltique et celle delà mer No're.

La première comprend 4 vaisseaux de ligne de 100 canons et au-dessus, 6 de 84 canons, f 8 de 74 canons, 18 frégates, 5 corvettes, 13 bricks, montés par environ 50,000 hommes.

La seconde, S vaisseaux de ligne de 100 canons et au-dessus, 4 de 84 canons, 13 de 73 canons, 13 frégates, 3 corvettes, 8 bricks, montés par environ 30,000 hommes.

A ce grand effectif il faut ajouter encore de nombreux bateaux à vapeur et des flotiiiles à rames ou galères, dont il nous est impossible de déterminer le nombre, mais que l'on peut évaluer, pour les deux mers, à plus de 500. Suivant la statistique linlandaise déjà citée, le personnel complet de la marine russe, tous bâtiments compris, s'élèverait à 79,369 hommes. (Voir, pour plus de détails, la Russie contemporaine, 3*^ édit., pages 549, 595.}

Quel bruit ne faisait-il pas naguère du rappel de ses réserves, de ses nouvelles levées, d'une mobilisation, en un mot, qui n'irait rien moins qu'à porter Teffectif de son armé6 à plus de deux millions d'hommes?. Que ne racontait-il pas du dévouement de ses peuples et des dons magnifiques qu'ils apportaient de toutes parts à son trésor, pour subvenir aux frais de la guerre orthodoxe?

Assurément, nous ne sommes point de ceux qui éprouvent le moindre penchant à dénigrer la puissance de la Russie. Cette puissance est formidable S nous le reconnaissons; et nous sommes les premiers à exhorter les États qui sont en guerre avec elle à ne point se borner à des préparatifs ordinaires. Mais, si les faits réels nous imposent, il n'en est point ainsi des fables que Ton groupe autour d'eux. Ces fables nous font pitié; et nous croyons de notre devoir de faire tous nos efforts pour les démasquer.

Tarions, d'abord, des faits militaires proprement dits.

Sur quoi porterait la mobilisation prétendue? Sur la garde? Non, dit-on; la garde est toujours sur le pied de guerre. Sur l'armée? L'armée n'est-elle pas toujours aussi sur le pied de guerre? Telle est, du moins, la prétention de l'empereur Nicolas. Du reste, garde et armée réunies ne montent pas en réalité au delà de sept cent mille hommes: les étals officiels eux-mêmes, ces états, auxquels personne ne croit, ne les portent qu'à un peu plus de onze cent mille hommes, chiffres énormes, sans doute, mais bien éloignés pourtant des deux millions attribués à la mobilisation.

* Son grand principe de faiblesse en temps de paix, et surtout eu temps de guerre, gtt dans sa déplorable administration. Voir note 111.

Passons au rappel des réserves.

Depuis quelques années, l'empereur Nicolas a introduit dans son armée un système de congés iijdéfinis qui s'accordent aux soldats, soit apFès quinze ans^ soit après dix ans, soit même, en certains cas très-rares, après six ans de service actif. 11 voulait ainsi, d*un côté, alléger les charges du trésor, de l'autre former une sorte de landwehr, imitée de la landwehr prussienne. Par suite de ces congés, un nombre considérable de soldats ont pu rentrer dans leurs foyers, mais à la condition de s'y tenir toujours prêts à répondre au premier appel. Serait-ce là la réserve que Ton a rappelée sous les drapeaux? Nous ferons observer que, même en pareil cas, l'effectif général de l'armée active n'en aurait reçu aucune augmentation, car tout licenciés que soient les soldats de cette réserve, ils n'en sont pas moins compris dans les cadres, leur libération définitive n'ayant lieu que lorsque leur temps de service légal est complètement ré* volu. «

D'ailleurs, si l'aptitude de la landwehr prussienne, en cas de guerre sérieuse, a paru si problématique aux hommes compétents, que ne diraient-ils pas, sous ce rapport, de la landwehr russe? Que deviennent les soldats de l'autocrate envoyés en congé? Ils retournent, disent les actes officiels, à leurs occupations civiles. Mais quelles sont ces occupations? A dire vrai, pour la plupart, elles sont nulles. Partis serfs pour l'armée, les soldats russes en reviennent libres * ; ils ne retrouvent, dès lors, ni maison où ils puissent s'abriter, ni maître qui les reçoive et prenne soin de leur existence. Ceux d'entre eux qui avaient un

* D'après la loi de recratement, le serf fait soldat devient libre, ainsi que «a femme et loas les enfants qui lui naissent après son enrôlement.

état, l*ayant oublié pendant les dix ou quinze ans de service qui ont précédé leur congé, en sont réduits à se f|ire hommes de peine, triste ressource en Russie, ou, ce qai leur sourit plus communément, à se livrer au vagabondage et au vol. Le gouvernement lui-même sent tellement combien est fausse et précaire la situation des soldats licenciés, qu'il provoque en leur faveur la générosité des seigneurs, en accordant à ceux-ci Texemption d'une recrue pour chaque enfant né d*un individu de ce genre qu'ils auront recueilli sur leurs terres, et auquel ils auront fourni 1^ moyens de s'y établir. Mais'une exemption qui fait ainsi brèche au recrutemient ne diminue-t-elle pas d'avance l'effectif de l'armée, et ne fait-elle pas mentir, par là même, les chiffres immobiles de ses cadres? Que penser, en outre, de l'utilité qu'apporterait à des troupes de campagne, qui ont besoin d'éléments puissants, le rappel d'une landwehr à laquelle une vie misérable et abandonnée a déjà fait oublier ce qu'elle avait contracté, durant son temps ck'activité, d'esprit et d'habitudes militaires?

Ainsi donc mobilisation, rappel des réserves : prestiges. En est-il autrement des recrutements supplémentaires?

Ici deux questions se présentent: question de finance, question de propriété. Les communes, qui supportent déjà avec tant de peine les frais du recrutement annuel, seront-elles assez riches pour faire face à de nouvelles levées? les seigneurs sacrifieront-ils volontiers les bras qui les font vivre? On sait que, dans sa guerre contre la Suède, Catherine, ayant songé à recourir à ces levées anormales, dut se désister, effrayée de l'opposition de sa noblesse. Nicolas sera-t-il plus heureux que son aïeule,

Nicolas mille fois moins aimé, mille fois moins populaire que Catherine*?

Et quand tous ces rêves se réaliseraient, nous n'ao^; rions, après tout, en face de nous que des soldats élémentaires, des paysans en capote. Gela est-il bien redou-* table? Le paysan russe a pu se comporter vaillamment en 1812, quand il ne s'agissait que de se défendre contre une invasion sans sortir de son pays, et que d'ailleurs il avait pour auxiliaire un hiver sauvage. Le résultat serait tout autre s'il devait entrer soudain en campagne. Le Russe n'est point belliqueux; il répugne même de toutes les forces de son âme à l'état militaire, et ce n'est que garrotté et couvert de chaînes que les mandataires des communes le conduisent le plus souvent aux bureaux de recrutement. Les troupes moscovites que nous avons vu briller sur les champs de bataille n'avaient acquis leur bravoure et leur force de résistance qu'après de longues années d'une discipline impitoyable. Mais le fanatisme? Le fanatisme! mot vide de sens. Les Russes ont pu être fanatiques jadis; ils ne le sont plus aujourd'hui. Les Russes ne sont que superstitieux.

Supposons, toutefois, la mobilisation réalisée, les recrutements parfaitement réussis, supposons les deux millions d'hommes debout : quelle serait, au milieu de cette abondance de soldats, la situation du gouvernement russe? On affectait naguère d'attacher une très-grave importance à la suspension des grands travaux, notam-

* La réponse à cette question est déjà donnée, ce semble, par ceux des journaux étrangers qui s'attachent le plus à faire ressortir ce que, selon euxi la guerre actuelle excite de fanatisme et de ferveur nationale en Russie. Ils conviennent que les classes supérieures de Tempire restent étrangères à un mouvement dont les conséquences sont loin de leur paraître rassurantes.

204 LES PBESTI6E&.

ment de ceux dei chemins de fer qui étaient alors en cours d'exécution dans rintérieurdei*empire. Quel surcroit d'argent, disait-on, va en résulter pour la guerre! Qu'avait donc cette suspension de si extraordinaire? Estce que tous les grands travaux ne sont pas forcément suspendus en Russie pendant la saison d^hiver, c*est-àdire pendant plus de six mois de Tannée? On appliquerait à la guerre largent qui y était destiné ! Mais cet argent, qui en est le maître ! Il provient soit des compagnies concessionnaires, soit des emprunts faits à l'étranger, soit du trésor de TÉtat. Dans ce dernier cas seulement le tzar en a la libre et entière disposition. Or, quand on considère l'exiguïté du budget de la Russie (ce budget atteint à peine un milliard), quand on sait la lenteur qui préside aux travaux ordonnés par Tautocrate, les longs crédits qu'il impose aux entrepreneurs, les difficultés que ceux-ci éprouvent à se faire payer, on est parfaitement édifié sur la valeur que l'on voudrait attribuer à un tel revirement; et l'on comprend pourquoi, au lieu de tirer de ses caisses le prix des vivres et des munitions fournis par les Moldo-Valaques, Nicolas a suggéré au prince Gortschakoff Fidée ingénieuse des bons payables en temps opportun.

On a vanté en outre les offres de service des habitants des provinces baltiques. Il serait curieux de savoir quelle espèce de gens en avaient pris l'initiative. Étaienl-ce des orthodoxes ou des luthériens? Si c'étaient des luthériens, quel est donc le sens des manifestes de l'autocrate, quel est le but moral de la guerre? Il est vrai que cette question n'a occupé qu'un instant Jé tapis, l'egipereur Nicolas ayant décliné l'hommage, et les fonctionnaires de Livonie, d'Esthonie et de Courlande devant continuer à

émarger leur traitement intégiM. Pauvres fonctionnai- :* res! Offrir le dixième de leur traitement, c'était pourtant de leur part un acte magnanime ; et Ton comprend que, bien qu'il en ait jugé le chiffre inacceptable^ le tzar leur en a fait témoigner sa satisfaction : le centenier qui n'avait offert qu'une obole n'a-t-il pas été célébré par rÉvangile?

Le clergé est venu à son tour, renchérissant sur les fonctionnaires; il a fait don, dit-on, de quatre-vingts millions de francs ou vingt millions de roubles argent, et ces quatre-vingts millions ont été agréés. C'est là, du moins, un acte logique. Nous sommes en pleine orthodoxie. Aussi n'éprouvons-nous aucun étonnement. Mais, le sentiment mis à part, il y a dans cet acte un fait matériel sur la réalité duquel nous ne pouvons nous défendre de quelques doutes. Pendant nos divers séjours en Russie, nous avons étudié de très-près le clergé orthodoxe ; or, rien dans sa condition ne nous avait fait soupçonner qu'il pût jamais se distinguer*, par une aussi splendide libéralité. Cette offrande spontanée de quatre-vingts millions ne donnerait-elle pas à croire que le clergé de Russie jouit d'une opulence comparable à celle de l'ancien clergé' de France ou du clergé actuel de la Grande-Bre- " tagne? On sait pourtant combien il en est loin.

Pierre le Grand et Catherine II se sont entendus pour dépouiller les églises et les monastères et en réunir les biens à ceux de la couronne. Depuis cette mesure radicale, prêtres et moines russes sont dans une situation

* Les traitements des fonctionnaires russes sont d^une incroyable mesquinerie, ce qui explique en partie les vols et les concussions auxquels se livrent le plus grand nombre d'entre eux pour satisfaire, non-seulement à leur amour du luxe, mais encore aux simples convenances de leur position.

206 LES PBKSTI6ES.

plus que modeste. L'indemnité qui leur est allouée par TÉtat étant insuffisante, les premiers vivent des dons qu'ils arrachent à la pieté ou à la superstition des fidèles, les seconds, du travail de leurs mains et de leurs quêtes.

Dans toutes les éparchies, il y a gêne et souvent misère : alors les évoques implorent la charité du pouvoir; le saint-synode s*émeut et nomme une commission; on devine le reste. Il est vrai que chaque église a une caisse particulière renfermant les fonds destinés à son entretien ; mais quelle peut être Timportance de caisses qui n'ont pour principal aliment que les produits des cierges offerts par les dévots? Parfois, cependant, le gouvernement les estime de bonne prise ; serait-ce le cas dans la circonstance actuelle, ou le clergé aurait-il prévenu de luimême un sacrifice inévitable? Quoi qu'il en soit^ nous demanderons toujours par quel moyen fantastique on a pu réussir à faire tomber des mains du clergé orthodoxe une somme de qiuitre'Vingts millions *.

L'autocrate n*est pas à bout. Trouvant que les dons volontaires n'affluaient pas aussi abondamment au trésor qu'il le désirait et qu'il s'efforçait de le faire croire à l'Europe, il a songé à y mettre ordre. Prenant au sérieux la parole d'un de ses journalistea, qui prétendait naguère que ses finances sont, non dans les caisses de son trésor, mais dans le cœur de ses sujets, il vient de faire appel au dévouement de ces derniers. Les nobles lui feront hommage pendant toute la durée de la guerre du dixième de leurs revenus; les négociants, d'un tribut annuel de trois cents, cent soixante ou cent roubles,

* Voir, pour plas de détails sar cette matière, nos deux derniers ouvrages: la Question runte el la Bnsne contemporaine.

c'est-à-dire de douze cents, six cent quarante ou quatre cents francs, suivant la guilde à laquelle ils appartiennent ; enfin, les propriétaires de maisons lui sacrifieront dix pour cent des loyers qu'ils perçoivent.

Il importe d'examiner ce que produiront tous ces subsides. N*y a-t-il pas là aussi bien du prestige?

D'abord, quel est le chiffre des nobles qui pourront payer? On ne compte dans tout l'empire qu'environ vingt mille nobles possédant des terres babitées par plus de cent serfs. Cela suppose une large distribution de la propriété, et par conséquent une masse de revenus considérable. Il est, en effet, des seigneurs russes qui ont, diton, six cent mille, buit cent mille roubles, etplusencore par an. Mais ces cbiffres sont-ils rigoureusement exacts, et, dans tous les cas, se maintiennent-ils à un taux normal? Il est permis d'en douter.

Nulle part le revenu n'est aussi mobile qu'en Russie. Comme il repose presque tout entier sur l'industrie agricole, il est sujet à toutes les vicissitudes qui troublent si souvent cette industrie dans les États de Tautocrate. La Russie est la région des disettes» Tous les cinq ou six ans il s'en produit de terribles, ce qui tient d'un coté à la malveillance du climat, de l'autre à l'insuffisance et à rinaptitude des procédés dont usent les agriculteurs. On peut même dire qu'il n'est pas de campagne où quelques parties importantes du pays n'aient à gémir; et comme les voies de communication sont détestables, il est impossible aux provinces plus favorisées de venir à leur secours.

Tel armateur qui charge de gros navires à Odessa serait bien surpris s'il lui arrivait de visiter les populations d'au delà des zones qui alimentent sou commerce. A la*

vue des pommes de terre et des autres denrées plus chétives encore dont elles sont obligées si fréquemment de se repaître, il se demanderait si cette exportation de grains, dont le tzar est si fier, est de sa part un acte économique bien louable, ou s'il ne constitue pas plutôt un crime de lèse-humanité à Tégard des peuples dont il se dit le protecteur et le père. Avant de nourrir l'étranger, il faudrait aviser, ce semble, à nourrir sa famille.

Quand la récolte manque, le noble russe n'est pas frappé seul. Il voit surgir devant lui la troupe affamée de ses serfs; bon gré, mal gré, il faut qu'il les arrache au besoin, car leur mort, c'est sa ruine. Que devient alors Téquilibre de ses revenus? S'il avait des économies, à la bonne heure! Mais quel est' le noble russe qui économise? Il a donc recours à l'emprunt. .

C'est ce qui explique le désordre qui règne dans la plupart des grandes fortunes moscovites. Ce désordre est encore aggravé par d'autres causes de divers genres. De longs voyages à l'étranger, des pertes de jeu, des excès de galanterie, des assauts de luxe, une représentation ruineuse, un système d'administration détestable. Bref, soit pour un motif, soit pour un autre, il n'est pas vingt maisons nobles en Uussie qui ne soient énormément obérées, et dont les biens ne soient engagés en grande partie aux domaines de la couronne. Ajoutons que, parmi les emprunteurs, on ne saurait dire s'il en est qui réussissent à couvrir les intérêts de leurs emprunts ou à satisfaire aux conditions de l'amortissement. Ils s'en inquiètent peu, du reste : c'est l'affaire de leurs héritiers.

Ces observations nous conduisent à douter singulièrement du succès de la mesure de l'autocrate. Ce n'est pas

tout que de faire des ukases, il faut encore qu'ils soient applicables. Comment l'empereur Nicolas s'y prendra-t-il pour sa perception? S*attaquera-l-il au revenu nominal ou au revenu réel? Dans le premier cas, il touche au capital ; dans le second, il risque de se fourvoyer.

El d'ailleurs, si, en temps ordinaire et normal, le revenu du noble russe est toujours sujet à tant de mobilité, quel sera son sort au milieu de circonstances qui lui ^portent une atteinte si cruelle? Fondé, comme nous l'avons dit, sur l'industrie agricole, il ne peut être sûr de lui-même qu'autant que les produits de cette industrie auront leurs débouchés libres. Or, en est-il ainsi maintenant, en sera-t il ainsi tant que durera la guerre? On connaît à cet égard lés intentions des puissances. Elles ont fait leur deuil de leur commerce avec la Russie, et autant que leurs moyens le*permettront, elles sont décidées à la bloquer.

Déjà les effets du blocus se font rudement sentir dans les ports commerçants de Tempire ; la situation ira toujours empirant; défi aux neutres d'y porter efficacement remède. C'est donc la ruine qui plane sur la tête de la noblesse russe ; et avec la ruine, le mécontentement, les colères, les résistances peut-être ; en tout cas, Timpossibilité pour le tzar de prélever son tribut; car, enfin, là où il n'y a rien, le roi perd ses droits*.

Venons aux négociants : leur nombre s'élève, pour tout l'empire, à environ trente-six mille, dont neuf cents appartiennent à la première guilde, dix-neuf cents à la seconde, le reste à la troisième. Supposé le tribut payé exactement et intégralement par tous, le tzar recueillera

i Voir la noie IV. /

annuellement à peu près quatre millions de roubles ( seize millions de francs). La somme est belle. Mais le blocus! ne /aut-il pasv^n tenir compte pour les négociants aussi bien que pour les nobles?

Déjà, nous le savons, la faillite a fermé plus d un comptoir à Pétersbourg, à Moscou, à Odessa, etc. La crise commence à peiAe. D'un autre côté, nous apprenons que dés spéculateurs étrangers qui font des affaires avec lu la Russie, et qui y ont laissé des valeurs considérables, ne pouvant parvenir à les en retirer, par suite de la défense faite par Tempereur Nicolas d'exporter Tor de Tempire, et du discrédit des effets russes, ont donné ordre à leurs commettants d'acheter force cuivre et de l'emmagasiner jusqu'à nouvel ordre : a Nous perdrons l'intérêt de notre argent, disent-ils, mais du moins nous sauverons le capital. » Le tribut imposé par l'autocrate serait-il assuré contre tant de risques?

Quant aux propriétaires de maisons, il serait difficile d'en fixer le chiffre. Ce que nous pouvons dire, c'est que, d'après les statistiques officielles, il existe dans toutes les villes de la Russie quatre cent quatre-vingt-dix-sept mille cinq cent soixante-dix-huit maisons, dont soixante mille seulement en pierre ou en briques, c'est-à-dire douze pour cent du nombre total.

Ces maisons, indépendamment de celles qui appartiennent à la couronne ( et celles-là forment un chiffre important) se partagent presque exclusivement entre les nobles et les négociants. La contribution de dix pour cent des loyers perçus introduit donc encore une nouvelle charge au détriment de ces derniers.

Mais, pour apprécier au juste les effets que le tribut en question est appelé à produire, 11 importe de se ren-

LES PRESTIGES. îil

dre bien compte de la situation des propriétaires russes, soit vis-à-vis du fisc, soit vis-à-vis de leurs locataires.

Prenons un négociant de la ja^mière guilde, possédant à Saint-Pétersbourg, ou dans toute autre granda ville de l'empire, une maison valant cent cinquante Aille roubles ( six cent mille francs). Cette maison renferme un établissement de bains avec douze cabinets ou numéros, ce qui la place dans les meilleures conditions de productivité. Or, quelles sommes le propriétaire d'un tel immeuble a-t-il à payer?

1*» Comme membre de la première guilde, six cent soixante roubles (deux mille six cent quarante francs ) ;

2® Pour différents droits perçus au profit de la ville, somme égale ;

^""Vonr droit de pritkatchik ou commis, parlote, trente roubles ( cent vingt francs) ;

4° Pour chaque cabinet de bain, vingt roubles (quatre-vingts francs);

5° Pour l'impôt foncier (un pour cent de la valeur de rimmeuble) , quinze cents roubles ( six mille francs).

Total, environ trois mille roubles ( douze mille francs). La maison produisant un revenu net de quinze mille roubles ( soixante mille francs ) , le fisc en dévore donc le cinquième, ou vingt pour cent.

Mais ce n'est pas tout : il faut encore ajoutera ces divers droits les frais d'assurance (trois cent soixante-quinze roubles (quinze cents francs) ; le papier timbré, qui, bon gré mal gré, vient trouver le propriétaire (l'administration et la justice, en Russie, font du papier timbré un prodigieux abus, c'est un des bons revenus de TÉtat) ; l'entretien du pavé, le balayage de la rue, etc. , etc.

Tout cela élargit considérablement la brèche déjàftiite

au revenu. Si la maison est vendue ou léguée en héritage, le propriétaire doit payer, en outre, quatre pour cent pour droit de vente ou de transmission. Enfin, tout calcul fait, il est démontré que la valeur, quelque grande qu'elle soit, d'une maison sise dans une ville de Russie, se fond intégralement tous les trente-sept ans entre les mains du fisc. Quel autre systèhië d'impôt, en Europe, offre Texemple d'une pareille absorption 1

Si du côté du fiscle propriétaire russe est si malheureux, il ne l'est pas moins du côté des locataires. À moins qu'i| n'ait avec eux un acte de location bien en forme, il ne peut les forcer d'aucune manière à payer leurs loyers. La loi est muette à cet égard. Aussi le propriétaire, qui se trouve avoir sur les bras un locataire récalcitrant (ce qui arrive souvent en Russie, où le vol est d'usage familier)', n'a-t-il rien de mieux à faire, pour s'en débarrasser, que de louer ailleurs un autre logement et de Vy transporter à ses frais. Ceci parait étrange, mais c'est vrai ; nous en avons vu nous-même plus d'un exemple. Cependant, dans un État où les propriétaires sont si impitoyablement rançonnés, n'auraient-ils pas le droit d'attendre de la loi une protection plusactive? D'ailleurs, quel moyen pour eux d'engager par écrit ceux qui louent leurs maisons? La plupart du tempsils n'ont affaire qu'à une population flottante. À Saint-Pétersbourg, par exemple, les trois quarts des habitants sont composés d'ouvriers qui n'y passent qu'une saison, de voyageurs étrangers, et d'employés civils ou militaires, que le mouvement du service peut faire envoyer d'un instant à l'autre aux quatre coins de l'empire. De telles gens ne s'établissent point ; ils campent.

LES PRESTIGES. 2i3

Nous aurions, du reste, la tâche trop longue si nous entreprenions de conduire le lecteur à travers le dédale inextricable où se perd la fiscalité russe. Ce que nous avons dit suffira pour donner une idée des charges dont elle accable ceux-là mômes à là bourse desquels Tempereur Nicolas fait appel aujourd'hui. Quoi donc ! c'est là cet empire de Tordre, ce système modèle tant vanté des conservateurs! Mais où trouver plus d'anomalies, plus de sources d'abus? Si la Russie avait uii bon système financier, si elle jouissait réellement de cette prospérité dont elle fait tant de bruit, est-ce que le tzar, à l'occasion d'une guerre qui commence à peine, aurait besoin de recourir à d'aussi .étranges manœuvi'es? Non, TËurope ne sera point la dupe de ce chantage de haute école : ni les dons volontaires imposés, ni les manifestes hérissés de latin, ni les tirades épileptiques des scribes de Pétersbourg, n'aboutiront à persuader que la Russie nage dans Topulence, pas plus que le tzar craignant Dieu est une victime, les États coalisés des mécréants et d'injustes provocateurs.

Du reste, il paraît que le tzar lui-même doute singulièrement de l'efficacité des moyens qu'il emploie. 11 ne se contente pas, en effet, d'adresser à ses sujets une simple invitation, une exhortation paternelle, ce qui devrait suffire, ce sçmble, s'il était vrai, comme il le proclame à tout propos, que la sainte Russie est universellement animée d'un irrésistible enthousiasme pour la guerre ; il leur intime des ordres formels, et ces ordres sont corroborés d'une sanction terrible. Malheur au Russe qui essayerait de se soustraire au dévouement héroïque que l'autocrate cherche à inoculer à son empire pour la foi orthodoxe! Paysan ou serf, il serait, comme de juste.

knouté à mort, noble ou propriétaire, il serait dépouillé de ses biens et déporté en Sibérie*. Quelle franchise, quelle loyauté dans l'autocratie ! et comme l'Europe doit s'applaudir aujourd'hui de lui avoir prodigué pendant si longtemps ses adulations et ses complaisances !

Mais ce n'est point assez pour le tzar de grossir aux yeux de l'Europe le chiffre de ses bataillons, ce n'est point assez d'enlever à ses boyards, sous prétexte de défendre une religion que personne n'attaque, et de faire éclater un patriotisme qui ne demanderait pas mieux que de rester dans l'ombre, ce n'est point assez de leur enlever leur argent et leurs serfs, il faut encore qu'il cherche à nous éblouir par la mise en scène de ce qu'il appelle la gloire des armes russes. Gloire apocryphe, s'il en fut, et dont personne, pas môme les Russes, les Russes consciencieux, ne s'aviserait de tenir compte.

C'est ainsi que la honteuse perfidie de Sinope est transformée en exploit; que chaque avantage remporté, de même que chaque défaite subie sur le Danube ou sur la mer Noire, prennent les proportions de victoires signalées. La ruine du port militaire d'Odessa par la flotte anglo-française n'a-t-elle pas valu au général Osien- Sacken Tordre de Saint-André, le premier ordre de l'empire? On conçoit qu'avec une telle manière d'envisager

* Un ukase récent ordonne que tous les propriétaires tenus de fournir à Tarmée un certain nombre d'iiommes pris parmi leurs serfs devront, dans certaines provinces, équiper et babiller à leurs frais un bomme nruié sur cinq. Dans d'autres provinces, la proportion est d'un sur sept, sur deux ou sur quinze.

Or, comme il arrive souvent que les seigneurs cacbent le nombre de leurs serfs pour garder les bras nécessaires à leur existence, le même ukase décide que les fraudes seront punies de la conQscation des terres et des serfs et de renvoi en Sibérie des propriétaires coupables.

les choses, on a beau être battu, on triomphe toujours; les ronces les plus humbles se changent en pompeux lauriers .

Ceci, du reste, tient au système général de l'empereur . Nicolas. Un acteur de sa force ne saurait un seul instant quitter son masque et déserter la rampe. Malheureusement pour lui, les spectateurs d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'autrefois; et s'il réussit encore à duper quelques vieux hobereaux, à Berlin ou ailleurs, le vrai public, et c'est l'Europe entière, ne lui réserve que des sifflels,

Les fanfaronnades actuelles de l'empereur Nicolas ont tellement tourné contre lui, et par suite contre la Russie, qu'elles ont inspiré l'idée de remonter dans le passé et de faire justice enfin de tout ce qu'on y avait admiré jusqu'à présent. Sans doute on a respecté le nom exceptionnel de Souvaroff et ceux de quelques autres; mais on s'est demandé si tous ces héros modernes, dont la Russie se pare avec tant d'orgueil, sont réellement des militaires bien sérieux; si les campagnes qui ont illustré leur nom sont des campagnes bien glorieuses ^ Battre

1 Voici un curieux résumé que npus empruntons à l'auteur allemand déjà cité:

« La Russie en impose au monde plus par un brillant déploiement de troupes que par des exploits redoutables. Toute son histoire n'offre pas un seul exemple d'élan héroïque de la part de ses peuples, et d*a illeurs un tel élan ne peut guère se rencontrer dans une nation qui ne se compose en trèrgrande majorité que de serfs, d'esclaves. La Russie a, sous ce rapport, beaucoup de ressemblance avec la Chine ; elle est, comme celle-ci, un État mené par des mandarins, dans l'ordre militaire et dans l'ordre spirituel. Le soldai russe remplit le service de la guerre comme une autre corvée seigneuriale, sans y prendre un intérêt d'âme, sans être animé par l'honneur, tonti au plus aiguillonné par l'amour du bulfn. La Russie a langui deux cent vingt-quatre ans dans l'ignominieuse servitude des Mongols, qui furent chassés de l'Allemagne après deux batailles. La Russie vainquit Charles Xll bien moins par ses forces et son habileté que par la fougue insensée de son adversaire. La Russie ne battit les Turcs et les Perses que lorsqu'il n*y avait plus dé gloire à battre ces hordes énervées. La Russie s*est surtout acquis un renom, par

les Tares et les Perses au moment où ces peuples démoralisés n'ont qu'un semblant d'armée à mettre en campagne; soumettre la Hongrie quand Georgey la trahit; conquérir la Finlande en achetant le commandant de Sveaborg; écraser quarante mille Polonais avec deux cent mille Russes: voilà, en effet, des œuvres splendides! Il faut être Russe, il faut être Nicolas pour en tirer vanité.

Hais nous avons tort de nous appesantir sur de pareils détails. La Russie vise avant tout au profit brutal de la conquête; elle s*inquiète peu du choix des moyens pour , y parvenir. Ce qui répugne à Thonneur des autres nations lui sourit; et elle s'applaudit avec une incroyable naïveté d'actes dont le seul souvenir ferait monter la lionte au visage à un peuple cinlisé. « On a observé, dit M. de Haxthausen, que le caractère national des peuples slaves diffère essentiellement de celui des peuples germaniques, en ce qu'il ne connaît pas ce culte chevaleresque

sa ialte contre les Français. Mais qa*a-t-elle fait dans cette latte? Elle se fit battre et rebattre, s'enfait, attira rennemi dans sa capitale abandonnée, la lai embrasa sar la tête...; pais elle égorgea, dans one poarsaite sans gloire, les béros âi demi morts de faim et de froid. Cela peat sans doute a?oir été très-avaniageux; mais grand, mais héroïque... non : ce fut barbare, ce fut bien vraiment scythe. La Russie n'aorait pas non plus abattu la Pologne, malgré ses divisions, ses pitoyables armes et sa déplorable absence de tODi conseil, si... Elle a éprouvé un honteux revers i Khiwa. Elle ne peut avoir raison d'une poignée de Tcherkesses. Sur ses registres, la Russie compte sans doute plus d'un million de soldats, mais en réalité elle n'en a encore' dans aucune guerre, mis plus de deux cent mille sur pied ; et daus la dernière guerre polonaise, oti cependant sa gloire et ses intérêts étaient tellement compromis, elle ne put, malgré tous ses efforts, lever que cent trente mille hommes. C'est à faire rire de pitié quand on dit que rAutriche a cédé en Servie parce que la Russie avait rassemblé dans ses provinces méridionales une armée de cinquante mille hommes. L'Autriche en a continuellement autant, prêts à combattre an premier ordre, seulement sur ses frontières militaires; daus une levée générale, elle pourrait, de ces seules frontières militaires, mettre en campSfM, sous le plus bref délai, deux cent mille hommes. »

de rhonneur qui distingue la civilisation de rOccident, .#t qui même a survécu à la piété chrétienne, à laquelle il devait son origine. Il ne faut pas s'imaginer que le Slave, en général, n'a pas de point d'honneur; au contraire, plusieurs tribus slaves sont capables du plus vif enthousiasme pour ce qu'elles croient toucher à rhoU'neur; mais leurs notions sur F honneur différent essentiellement de celles des autres peuples germaniques, ji M. de Haxthausen, qui a si bien dé6ni la mission de la Russie, aurait bien dû nous expliquer en quoi consiste cette différence essentielle. Il ajoute, il est vrai « que les Russes traitent toutes les affaires d'une façon que, dans les pays d'Occident, on pardonne tout au plus dans le commerce des chevaux. » Faut-il nous contenter de cette explication?

Deux classes dans la société rosse. — Les indépendants, la cour. — Influence du génie théâtral de Tauiocrate. ~ Ukases de Catherine. — Civilité puérile et honnête. — L'empereur Nicolas et le dandy. — Saperflcialité des Russe;;. — Religion. — Patriotisme. — Instruction. — Une thèse russe. — la censure. — L'honneur. — Le duel. - La parole 41|li Russe. — Vols étranges. — Le Russe à l'étranger. — La conversation en Russie. — Humanité et charité. — Le knout préventif. — Mariages par couleurs. — Moralité de la sainte Russie.

Pénétrons au coçur de la société russe : le prestige n'y est pas moins flagrant que sur le trône.

Toutefois, dans cette société, il faut distinguer deux classes.

La Russie possède encore, à Moscou^ par exemple; et

nt^ LES PRESTIGES.

dans quelques-uns de ses vastes domaines, un certain nombre de seigneurs qui, bien qu'ayant participé au mouvement de civilisation européenne imprimé par Pierre le Grand, sont néanmoins restésr fidèles à leurs coutumes et à leurs traditions nationales. Ces seigneurs vivent loin de la cour et des courtisans; toute leur ambition se borne à rester oubliés et à conserver leur indépendance.

On éprouve un véritable bien-être à visiter de tels hommes; il y a sans doute chez eux de la rudesse, mais cette rudesse rayonne de tant de franchise, qu'on Toublie instinctivement. D'ailleurs, il en résulte une originalité ot une liberté d'allures qui charment. Qu'importe que Fatmosphère soit dure, pourvu que Ton puisse y respirer n pleins poumons?

Malheureusement ces grandes existences sont rares en Russie. A peine avons-nous franchi le seuil de leurs châteaux, qu'un affligeant contraste vient nous saisir.

C'est le cortège de l'autocrate, ce sont les hôtes privilégiés des hôtels et des palais; c'est, eu un mot, ce qu'on appelle la haute société, ou plutôt ce qu'on appelle la cour.

La cour! telle est, en effet, la sphère où s'agite tout ce qui n'est pas#ttaché à la glèbe. Point de tiers état en Russie ; on n'y peut donner ce nom qu'à quelques colonies d'étrangers. Chaque noble, chaque affranchi y vit pour l'empereur et de l'empereur. Servir! voilà la loi.

Ici donc, plus d'essor naturel et spontané : le fantôme impérial projette au loin sa grande ombre et moule à son type tout ce qui l'entoure. En vain tenterait-on de s'y soustraire pour chercher en dehors un rayon de soleil, le fantôme poursuit sa proie partout.

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De là cette étrange uniformité qui règne dans la sodéié rasse. Comme elle n'a qu'un seul principe d'inspiration, qu'un seul mobile d'action, elle n'a aussi qu'une seule manière de se manifester.

Mais de là aussi cette manie du faux, ce penchant au prestige qui la caractérise. Le génie théâtral de TaiHocrate déteint sur ses sujets ; c'est à qui se grimpra le mieux, à qui mimera le plus habilement.

Vue à la loupe, la société russe offre un double aspect également propre à mystifier. D'un côté, une nationalité effacée, qui pourtant a la prétention de s'affermir; de l'autre, une civilisation d'emprunt, qui, bien que privée de racines, joue au parfum et à l'éclat.

Remontons à un demi-siècle seulement : qu'était-ce alors que la société russe, qu'était-ce que cette société qui affecte aujourd'hui de si grands airs, et qui s'offrirait volontiers comme modèle à TEurope? Il suffit, pour s'en faire une idée, de parcourir les ukases que rendit Catherine II, nous ne dirons pas pour déterminer les droits civils, les privilèges de caste de ses sujets, mais pour régler leurs devoirs de simple politesse et la manière dont ils devaient se conduire dans le monde. Voici le texte d'un de ces ukases :

a I. La personne dans la maison de laquelle une as'^ semblée doit avoir lieu sera tenue de Tannoncer publiquement, par une affiche ou par toute autre voie, aux personnes des deux sexes qu'elle voudra réunir.

« II. L'assemblée ne peut être ouverte avant quatre ou cinq heures de l'après-midi, et doit'àerterminer à dix heures du soir. , ;• t

(( m. Le maître de la maison n'est point obligé d'aller à la rencontre de ses invités, ni de Iqp conduire à la

porte, ni de leur tenir compagnie. Néanmoins il leur doit fournir les fauteuils, les bougies, les liqueurs et autres nécessités que rassemblée pourrait exiger. 11 doit également pourvoir les invités de dés, de cartes, et de tout Taccessoire pour les tables de jeu.

(( IV. 11 n y a point d'heure fixe qui puisse obliger les personnes dans leur arrivée ou leur départ; il suffit, pour chacune d'elles, de faire un instant acte de présence.

« V. Chacun est libre de s'asseoir, de marcher, de jouer, suivant son plaisir, sans que nul doive le gêner ou se permettre de le blâmer, et cela sous peine de vider le grand aigle (grand bocal ren)|»li d'eau-de-vie). 11 suffit également de faire en entrant et^en sortant un salut à la société.

a YI. Les personnes de rang, nobles ou officiers supérieurs, ainsi que les négociants et les ouvriers, surtout les menuisiers, puis ceux qui ont affaire avec la chancellerie, ont libre entrée dans ces réunions, leurs enfants et femmes également.

« Vil. Les laquais, ceux de la maison exceptés, auront une place particulière, afin qu'il reste assez d'espace dans les appartements.

« Vlll. Aucune dame ne doit se permettre, sous quelque prétexte que ce soit, de s'enivrer, et aucun cavalier n'en doit prendre la licence avant neuf heures du soir.

K IX. Les dames qui jouent aux gages et autres petits jeux innocents doivent se comporter avec décence. Le cavalier ne peut forcer aucune dame à lui donner un baiser, et personne n'aura le droit de battre une femme durant l'assemblée, sous peine d'en être exclu à l'avenir. »

Qui ne sourirait en lisant un pareil règlement? Quoi

donc! c*est ainsi que la société russe a dû être formée aux mœurs occidentales l II a fallu que le monarque, s'érigeant en maître d'école, lui enseignât la civilité puérile et honnête ! A-t-elle du moins profité des leçons? Sans doute, et nous ajouterons même qu'elle a été beaucoup trop docile. En se laissant guider par le pouvoir jusque dans ses intérêts privés, jusque dans Tordonnance de sa vie de salon, elle a abdiqué toute spontanéité, toute initiative sur ce champ-là même où l'on aime le plus à ne relever que de soi-même. Croirait-on qu'aujourd'hui encore, à Saint-Pétersbourg, les riches seigneurs osent à peine organiser un bal, une soirée, sans s*être*assurés djavance que leur programme aura les sympathies de l'empereur? Pendant que nous étions en Finlande, un noble Russe en disgrâce, établi dans le pays, s'étant avisé de donner une fête magnifique, pour prouver à Sa Majesté que l'on pouvait fort bien se divertir sans lui demander son avis, cette hardiesse causa en haut lieu un mécontentement réel. Ibis voilà qui est plus fort : un membre de la société russe ne peut pas même s'habiller comme il lui plaît sans s'exposer aux colères de l'autocrate.

L'auteur des Révélations sur la Rtissie raconte le trait suivant :

« Un certain Jakovleff, fils d'un des plus riches propriétaires de l'empire, se consolait des déceptions qu'il avait éprouvées au service miUlaire en donnant pleine carrière à ses fantaisies anglo-françaises. Il se promenait un jour sur la perspective de Newsky, dans toute la gloire du costume parisien ; en outre, il avait sur la tête un chapeau à forme basse, semblable à un pot de fleurs renversé; un mouchoir à nœud gigantesque entou-

rait son cou ; sur ses épaules était jeté un manteau si court, qu'il ressemblait à un simple collet; son menton était orné d'une barbe à la Henri IV; il portait à la main une énorme canne de chêne ; sur son œil était collé un lorgnon, et un bouledogue marchait à sa suite. Gomme il battait complaisamment le pavé sur le large trottoir de ce Saint-James-Street de Saint-Pétersbourg, Téqaipage de l'empereur vint à passer. La voiture s'arrêta brusquement, et Tempereur lui-même, se penchant au dehors, pria le fashionable d'approcher.

« — Au nom du ciel I dit Nicolas en l'envisageant avecunè curiosité joviale, quel est votre nom, etd*où venez-vous?

(( — Sire, j'ai l'honneur d'être le fidèle sujet de Votre Majesté, Save Sdveitch Jakovleff.

« — Vraiment! dit Tempereur, avec une gravité ironique; nous sommes enchanté de faire votre connaissance, Save Saveitch ; faites;nous le plaisir de monter près de nous et de vous asseoir à notre coté.

«Jakovleff s'assied, non sans crainte, après avoir adroitement laissé tomber sa canne.

« — Arrêtez, dit l'empereur, qui n'y avait pas d'abord pris garde ; où est votre canne, Save Saveitch ?

a — Retourne! dit l'empereur au cocher.

« — Oh ! ne faites pas attention, sire'.

« — Comment! il nous faut votre canne.

« La canne fut rapportée, et Nicolas donna ordre de toucher au palais.

« On descendit*

« Jakovleff fut invitd à suivre Sa Majesté.

(( — Gardez-vous d'ôtef votre matiteau, lui dit Nicolas; nous voulons vous avoir tel que vous êtes : chapeau , canne, manteau, tout!

LES PRESTIGES. m

a Et il le mena droit à l'appartement de Timpératrice.

« — Ma chère, lui dit Nicolas, savez-vous ce que c'est que ça? .

« — Non, répliqua Timpératrice, prise d'un accès de rire à Taspect de la figure extraordinaire qu'elle avait devant elle.

f — Alors, permettez-moi de vous dire que c'est notre fidèle sujet Save Saveitçh'Jakovleff. Qu'en pensez-vous? N'estrce pas un joli garçon?

« L'infortuné dandy, dont on ne peut se figurer les sensations, fut renvoyé à moitié mort de terreur et de confusion après avoir défrayé quelques instants la gaieté impériale. On l'avertit seulement que Tempereur ne punissait pas toujours avec tant d'indulgence les folies de ses sujets. Toutefois cette punition, infligée au ridicule inoffensif, ne fut pas en réalité des plus indulgentes. De retour chez lui, l'homme se mit au lit et fit une maladie dangereuse, suite de la frayeur et de la mortification qu'il avait éprouvées. »

Un empereur qui se préoccupe de telles futilités est-il un patriarche, ou un pédagogue? Nous avons connu un. Russe fort enclin à l'excentricité qui, après l'aventure de Jakovleff, prit le parti de ne plus se faire habiller que par le tailleur de la cour.

Mais ce n'est pas seulement sur les amusements de salon, sur les fantaisies de toilette, que l'autocrate exerce sa pression tyrannique; cette pression s'étend à tout. Entre ses mains, la société russe n'est qu'une poupée automatique qu'il habille comme il lui plaît, et dont il fait mouvoir à son gré les ressorts.

Comprend-on maintenant pourquoi dans cette société tout n'est que mensonge et prestige; pourquoi la civili-

sation dont elle se glorifie n*est qu'une civilisation d'apparat? Le moyen pour elle d'aller au fond des choses et d'en revêtir le côté sérieux, quand il ne lui est pas même permis d'en effleurer la surface cx)mme elle Tentend ! Pour vivre en paix avec Tautocrate, ce qu'elle a de mieux à faire évidemment^ c'est de se dépouiller de son âme, objet incommode, et de se réduire à l'état de machine.

M. de Haxthausen, dont nous avons cité plus haut les paroles, s'étonne de ce que les Russes se montrent accessibles, de préférence, à la partie vénéneuse de la civilisation. Rien pourtant de plus naturel. liO maître qui poursuit impitoyablement chez eux toute expansion d'originalité ne peut avoir que des sourires pour ce qui les énerve et les corrompt. L'originalité est toujours plus ou moins un reflet de liberté ; l'énervement et la corruption, au contraire, fravent la voie au servilisme. Or l'autocrate cherche-t-il autre chose dans ses sujets que le servilisme?

« Gaspillez vos revenus, ô boyards! mangez voire capital ; faites des dettes ; engagez vos terres et vos serfs aux banques de l'État; courez les bals et les théâtres; jouez, dansez; sablez le tokai et le Champagne; appelez des coiffeurs et des saltimbanques; noyez- vous dans Torgie; jetez votreâme, votre corps, votre bourse, aux femmes perdues ; votre empereur est content de vous, et l'Occident vous applaudit! »

Ainsi parle l'autocrate; des idées, des réalités, pas un mot : n'est-ce donc pas assez des formes et des apparences?

Et voilà la société russe!

Cette société, barbare au fond, sérieusement barbare, joue à la civilisation avec une constance incroyable.

La religion ! Elle n*en a pas : sous le fastueux manteau d*orthodoxie dont elle se drape, elle cache un scepticisme qui monte souvent jusqu'à Tathéisme, tout au moins une sèche indifférence.

Le patriotisme! Elle n'en comprend point le sentiment; elle en fait un parti dont elle corrompt aussitôt la Fogique. Voyez-la s'enthousiasmer sur les vertus natives du peuple russe, sur sa force latente, sur son avenir; ce peuple passe, elle lui crache à la face.

L'instruction! Elle en cueille la fleur, mais elle en repousse le fruit; elle parle toutes les langues, mais ce que ces langues ont créé de grand, de beau, d'élevé, elle l'ignore : pur mécanisme de larynx !

Éc«3utonsle jugement d'un Français établi, comme précepteur, dans une des grandes familles de l'empire!

ff L'éducation est ici véritablement une affaire de luxe; elle est plus brillante et plus coûteuse qu'utile. On y met énormément d'argent. Toute maison comme il faut est une sorte d'institution avec un nombreux personnel d'enseignement; ce personnel est en partie à demeure : c'est le gouverneur, la gouvernante, le maître russe et souvent encore le menin (sorte d'individu chargé de surveiller les élèves et de les conduire à la promenade). De plus, on tient à avoir des maîtres qui sont à la mode en ville, savoir : un ou deux maîtres de musique, un maître de dessin ou de peinture, un maître de mathématiques, un maître de littérature française, d'anglais ou d'allemand, et un prêtre pour enseigner le catéchisme. Ces messieurs se font ordinairement payer le cachet dix roubles (environ onze francs) et, de plus, largement indemniser de leur équipage et de leur temps quand il faut qu'ils viennent à la campagne. Le prince **", chez lequel je suis, fait

chercher quelques-uns d'entre eux avec ses propres équipages. Il dépense ainsi annuellement une sonune d'environ quarante mille francs. Voilà certes un beau sacrifice fait à la civilisation ; et il y a là de quoi faire rougir nos pays civilisés, où les plus riches dépensent à peine cette somme pour une éducation complète.

« Cependant il ne faut pas trop se laisser séduire par ces faits. C'est encore là une de ces médailles dont les Russes aiment à faire miroiter le côté brillant, une de ces apparences splendides qu'ils étalent et parent comme des réalités. Il y a là tout l'appareil de l'instruction. Hais l'instruction y est-elle? Non. Quelles sont les matières de l'enseignement! L'étude des langues y occupe la plus grande place, et encore' cette étude est-elle très-superficielle, d'un côté trop abstraite, de l'autre trop routinière; elle a son point culminant dans les règles des participes, dans les analyses logiques et dans des compositions écrites avec des phrases et des lieux communs. L'histoire, la littérature, la géographie, sont à peine enseignées, et elles le sont d'après une méthode dont le type idéal se trouve dans nos manuels du baccalauréat. Les sciences naturelles, mathématiques et physiques ne sont étudiées que lorsque le programme de quelque examen y oblige ; la religion se réduit au catéchisme appris par cœur; la philosophie à une logique que la vieille scolastique n'aurait pas désavouée. Le dessin et la musique sont cultivés par bon ton; il faut cela, comme le français, comme les robes à la mode. Ajoutez la danse, et vous avez la liste complète des matières d'enseignement que l'on paye ici avec tant d'or.

n Et les maîtres? Nous recevons dans la maison quelques-uns des principaux. Je1es ai sondés et étudiés en

tous sens, en causant avec eux et en surveillant leurs leçons; j'en ai étudié d'autres encore dans les familles de nos voisins. Eh bien, le résultat de cet examen leur est peu favorable. Je me suis convaincu qu'ils sont en général médiocres, et qu'ils ne doivent leur vogue qu'à la mode, qu'à leurs manières ou à leur bavardage, et surtout à rinstruction superficielle des parents. Les uns manquent de savoir, les autres de moralité; d'autres ont un savoir trop spécial ; presque tous manquent de Tâmo de l'enseignement, et s'acquittent de leurs leçons comme d'une opération machinale, dont Tessentiel consiste dans le cachet et dans les appointements. Il y a parmi eux quelques hommes de talent ; mais ils ne durent pas longtemps, s' épuisant dans le vide intellectuel et moral qui les entoure, continuellement refoulés dans l'ornière commune par les exigences et les préjugés des parents, entraînés par la facilité de gagner de l'argent, ils se pétrifient ou s'-abrutissent dans l'enseignement routinier qu'on leur impose, et perdent peu à peu l'amour de la science et le sentiment de leur mission. »

Si rinstruction privée est sr futile en Russie, l'instruciruction publique n'y vaut guère mieux. Dans un précédent ouvrage ( la Rmsie contemporaine ) nous avons fait connaître comment elle est organisée; nous avons dit aussi la vanité des résultats auxquels elle aboutit. Quelques détails, que nous emprunterons encore à l'auteur que nous venons de citer, compléteront nos données sur ce sujet. Que le lecteur remarque, en particulier, le trait relatif à la censure.

« Hier, le prince Alexandre est venu m'apporter une brochure. — Je viens, dit-il, vous offrir la thèse que je soutiendrai dans quelques jours pour obtenir le grade

obtef

de docteur. Veuillez la recevoir comme un souvenir d'a- . mitié et m'en dire votre avi^. J'y ai travaillé pendant deux ans avec plaisir et conscience; j'ai lâché d'éclairer mon sujet par des études aussi complètes que possible ; et surtout, j'ai fait de mon mieux pour l'élever à la hauteur de la philosophie. — Je fus enchanté de voir que la thèse était écrite en russe; et j'étonnai beaucoup le prince en lui disant que dans nos facultés on soutient encore des thèses latines. Il me raconta à son tour toutes les tribulations qu'il avait eu à subir de la part de la censure. On avait trouvé son ouvrage trop philosophique ; puis il y était question de Pierre le Grand ; et on ne voulait pas que, dans une thèse, il fût question de politique ; on voulait de la philologie pure, c'est-à-dire une dissertation sur des mots. Après bien des tracasseries, iU'était vu obligé de retrancher une partie de son travail, celle qui lui avait coûté le plus de réflexions, et qui contenait la raison philosophique; du reste, comme il me voyait indigné de ces misères, il dit en riant : — Oh ! n'en veuillez pas à ces pauvres censeurs ; ils ont, pour être sévères, des raisons extrêmement puissantes. Le professeur chez lequel nous avons passé une de nos dernières soirées pourrait vous en donner des nouvelles. — Comment cela? -T- Il a rempli pendant quelque temps les fonctionrf^ censeur aux journaux : un beau matin, il laisse passer un article où l'on disait à notre administration quelques vérités fort désagréables. Mon pauvre ami est appelé à la police; on l'étend sur Je banc où Ton châtie les cochers et les laquais, et on lui administre avec des baguettes de bouleau les lettres de franchise de la noblesse russe, comme disait notre Pouschkine, après avoir subi le même sort pour des vers trop hardis échappés à sa jeunesse. —

J'étais saisi d'horreur et de dégoût. — Vous voyez, continua le prince, qu'il faut y regarder de près quand on est censeur : aussi les miem ne savent-ils encore que décider au sujet de ma thèse, et je ne suis pas encore bien sûr de la pouvoir soutenir. Avant-hier on l'avait interdite; hier on l'a permise; peut-être, malgré tous les changements ridicules qu'on m'a obligé d'y faire, serat-elle encore défendue demain, parce qu'on aura cru y trouver quelque allusion, quoique je n'aie eu en l'écrivant d'autre pensée que d'étudier philosophiquement une question de littérature.

« Ce matin le prince Alexandre est venu me dire qu'enfin sa thèse venait d'être autorisée, mais à condition que la discussion serait purement philologique et ne toucherait en rien à des questions d'une portée plus générale.

« J'ai assisté à la thèse du prince Alexandre, et j'en reviens tout étourdi, car j'ai entendu plus de bruit que de paroles. C'est une chose plaisante qu'une thèse russe, quand on connaît la gravité de cette épreuve solennelle dans nos Facultés.

a La séance s'était pourtant annoncée d'une manière calme et digne ; un nombreux auditoire d'étudiants, de messieurs et de dames, était rassemblé dans une vaste et belle salle de l'Université ; les professeurs étaient venus ensuite prendre place à côté d'une chaire. Le candidat ayant résumé les principaux points de sa thèse, la discussion avait commencé; et, malgré les bornes étroites dans lesquelles elle avait dû se renfermer, elle avait bientôt dégénéré en une véritable querelle. Plusieurs professeurs, appartenant à cette race de pédants qui se nourrissent de mots et de minuties, bataillèrent avec fougue dans le petit champ clos qui leur était laissé; on inier-

rompait son adversaire ; on criait avec lui ; souvent il y avait jusqu'à quatre personnes ,q]ii parlaient à la fois. La dispute étant tombée sur la langue slave, quelques slavistes ardents y prirent part; alors ce ne fut plus qu'une criaillerie confuse où il n'y avait plus moyen de démêler un mot.

(a Fatigué de ce tapage, je sortis, et m'amusai à parcourir le bâtiment de TUniversité. Je fus frappé de l'air de grandeur et de propreté qui régnait partout; les escaliers étaient en fer moulé ; les salles spacieuses et éclairées ; les parquets frottés avec soin ; les bancs avaient des dossiers commodes ; ils étaient en bois luisant et recouverts en maroquin rembourré. Le bâtiment tout entier se présente pai:faitement dans une cour en pente qui lui sert en quelque sorte de piédestal. Ces apparences grandioses me frappèrent plus vivement après les pauvretés dont j'avais été témoin. C'est une impression que j'éprouve souvent depuis mon arrivée en Russie : il y a ici un contraste perpétuel entre l'éclat et la largeur de l'existence matérielle et l'étroitesse et la misère de la vie de l'âme. »

Continuons notre étude sur la société russe.

L'honneur! Nous savons déjà que ce sentiment lui est tout à fait étranger. Nous Tavons dit et écrit plusieurs fois, les Russes n'ont pas même de mot daâs leur langue pour l'exprimer. « Qu'est-ce que l'honneur? disent-ils, c'est une chimère française. »

Aussi tout ce qui se rattache à l'honneur n'a pas chez eux droit de cité. Le duel y est défendu et puni à l'égal des autres meurtres. Tout Russe qui s'est rendu sur le terrain et a apprêté son arme, est, aux termes de la loi, privé de ses droits civils et exilé en Sibérie. Les témoins sont réputés complices et traités comme tels.

Nulle part les abus de confiance ne sont aussi fréquents que chez les Russes. Combien d'artistes, d'industriels venus des pays les plus avancés de rËurope, pour leur apporter le tribut de leur talent Ou de leiA science ont dû les quitter victimes de leur mauvaise foi et de leur supercherie ! Prompts à engager leur parole, les Russes ne se décident que très-difficilement à la tenir; ils ne se croient pas obligés par ce qu'ils appellent un vain son ; c'est à peine s'ils respectent leur signature. Le seul moyen de les amener à s'exécuter est de les menacer du scandale; et encore le scandale est-il possible dans un pays où, à quelques exceptions près, tout le monde rivalise d'impudente fourberie?

Nous avons parlé dans un précédent chapitre du penchant des Russes pour le vol ; c'est là en effet, comme le disait spirituellement un jurisconsulte finlandais, un des attributs essentiels de leur caractère national. On retrouve ce penchant, en Russie, à tous les degrés de l'échelle sociale. « Le noble, dit un proverbe du pays, écorche le paysan, le tzar écorche le noble et Satan écorche le tzar. » Volant^ volé, tel est le cercle inflexible dans lequel tourne perpétuellement toute la société moscovite. Telle dame se rend dans une église de Moscou, et là, s'inclinant devant une image sainte, elle la' baise avec amour, et détache avec ses dents du cadre d*or qui Ten* toure une perle précieuse dont elle se pare ensuite comme d'un pieux souvenir. Nous avons connu un aimable seigneur qui, se trouvant à un thé chez une belle princesse, lui prit comme en se jouant un bracelet en diamant qu^elle portait au bras, et, après l'avoir admifé toute la soirée, oublia de le lui rendre. Le tour fit beaucoup rire ; mais que dut penser la princesse quand le

iendemain elle vit son bracelet resplendir à Tétalage d'un bijoutier? On prétend que le noble firipon a été envoyé au Caucase. Ce scrupule, de la part du gouvernement russe, nous parait surprenant.

— Savez-vous la grande nouvelle? disions-nous un soir, dans un salon de Saint-Pétersbourg, à un Russe que nous avions connu à Paris.

• — Quelle nouvelle?

— 'Deux sénateurs ont été destitués.

— Qu'avaient-ils donc fait, les pauvres diables?

— On prétend qu'ils ont volé.

— Erreur, mon cher, erreur !

— Comment, erreur ! tout le monde l'affirme.

— Et moi je le nie : ne savez-vous donc pas que si Ton destituait les sénateurs pour cause de vol, il faudrait supprimer le sénat en masse?

Nous aurions à multiplier singulièrement les volumes si nous entreprenions de raconter tous les vols de salon et autres par lesquels les sujets de Tautocrate se signa-

lent chaque jour; et cela sous l'égide et avec la complicité de la police. Il nous faudrait d'ailleurs pour une telle tâche un courage dont nous ne nous sentons nullement capable. Toutefois nous ne voulons pas priver nos lecteurs d'un trait fort instructif et de la vérité duquel' nous pouvons d^autant mieux répondre, que le héros ou plutôt la victime qu'il met en scène est un de nos amis personnels.

M. A**% établi depuis longtemps comme négociant à Moscou, avait reçu de Paris uneboîtç renfermant un certain nombre de lorgnettes. Quelques jours s'étant écoulés, il s'aperçut qu'il lui en manquait plusieurs.

Ses soupçons se portèient sur un jeune employé de sa

maison; il le fit appeler en particulier et, sous la menace d'une correction sévère, il parvint à lui arracher Taveu de sa faute ; en même temps le jeune homme désigna le marchand auquel il avait vendu les objets volés, et le prix dérisoire qu'il en avait retiré.

M. A*** donna avis du fait à la police.

Pour arriver pfus promptement à un résultat, il fut convenu entre M. A*** et le major ou commissaire que l'employé irait présenter au marchand une nouvelle lorgnette, et que son maître accompagné de deux agents le suivrait à distance pour être témoin du marché.

En effet, la lorgnette fut vendue et payée comme les précédentes, un demi-rouble argent, c'est-à-dire deux francs.

Aussitôt la boutique du marchand est envahie, et le marchand interrogé.

n se défend de son mieux, déclarant sournoisement que s'il a payé la lorgnette si peu, c'est qu'il en ignore la valeur.

— En tout cas, ajoute-t-il, ce n'est pas moi qui ai acheté les autres!

Sans tenir compte de cette déclaration, les agents feN ment la boutique, y mettent les scellés, et emmènent le prévenu au siège, ou bureau de police.

Huit jours se passent. Malgré ses démarches réitérées, M. A*** ne peut obtenir aucun renseignement sur les résultats de l'enquête qu'il a provoquée. Enfin le major . vient le voir ; il lui dit que toutes ses recherches ont été infructueuses, qu'il n'a pu retrouver aucune des lorgnettes primitivement vendues, et que, pour la dernière vendue en sa présence, il lui conseille même de ne pas s'en occuper davantage, cela devant lui causer beaucoup

plus d'ennui et de tracas que la chose ne vaut.

H. A*** suivit ce conseil.

Or, voilà qu'au bout d'une semaine il voit entrer chez lui un domestique du major, lui apportant, de la part de la femme de ce dernier, une lorgnette à reparer.

M. A*** prend l'objet, l'examine, et le reconnaît.

— Est-ce bien chez moi, dit-il au domestique, que l'on t'a dit de porter cette lorgnette?

— Oui. ^

— Et c'est pour la réparer?

— Sans doute.

M. A***, examinant la lorgnette de plus près, remarqua, en effet, qu'on n'en avait point enlevé l'éli' quette où se trouvaient son nom et* son adresse. Évidemment, la femme du major, qui ne savait rien des précédents du cadeau qu'elle tenait dç son mari, avait pris cette étiquette pour celle du fabricant.

En homme galant qu'il est, M. A*** se hâta de faire faire les réparations demandées, et de renvoyer le bijou a la dame.

A quelque temps de là, comme il passait devant la boutique du marchand compromis; il le vit assis à son comptoir, causant familièrement avec les deux agents de police qui, naguère, avaient été chargés de l'arrêter. M. A*** se dispensa dès lors de chercher d'autres explications à sa mésaventure.

La Jiberté !... C'était en 1844, nous abordions à Stockholm, venant delà Finlaftde, en compagnie d'un gentilhomme russe qui, pour la première fois, se voyait hors de son pays. Il était fou, littéralement fou.

— Mais observez-vous donc, lui disions-nous; vous allez faire peur aux Suédoise

"-^ Ah ! monsieur, nous répondait-il en gambadatit et

en faisant le télégraphe avec ses deux longs bras, voius ne savez pas quel bonheur on éprouve à respirer librement quand on a étouffé toute sa vie!

Le gentilhomme respira ainsi pendant un an ; nous le revîmes plus tard, mais alors il était rentré en Russie : il ne gambadait plus, il ne gesticulait plus; Fétouffoif. s'était de nouveau abattu sur sa proie.

Régime pneumatique, dont la plupart s'accommodent pourtant. Parlez de liberté à un Russe, il vous rira au • nez ; s'il en sent le besoin, ce sentiment ne dépasse point chez lui les limites de l'égoïsme. « Qui me nourrira, vous demandera-t-il sérieusement, si Ton m'enlève mes serfs? »

Il est de bon ton, d'ailleurs, dans cette société dorée qui fait cortège à l'autocrate, d'exalter Tabsolutisrae à outrance et de pourfendre à tout propos ce qu'elle appelle les révolutionnaires.

■— On fait de belles choses chez vous ! nous dit brusquement, un soir de janvier 1851, dans un salon de Pétersbourg, un prince russe que nous connaissions à peine, et qui avait gardé contre la révolution de Février, nous ne savons trop pourquoi, une impitoyable rancune.

— Que voulez-vous dire, mon prince?

— Oui, on fait de belles choses chez vous... des révolutions, toujours des révolutions...

— Vous ne comprenez pas. . . *

— Je ne comprends pas?

— Non, le milieu dans lequel vous vivez s'y oppose complètement.

— Alors, de grâce! expliquez-moi...

— Mon Dieu ! c'est bien simple : la France est une grande nation qui fait l'épreuve de sa force. Faites, en

R^sie, la centième partie de ce que nous faisons en France, et dites-moi si demain il y>$ura une Russie... Eh bien, demain, après demain et toujours, il y aura une France... La révolution, que vous maudissez, ne Ta pas tuée, elle Ta rajeunie!

Le prince se tut.

Comment, du reste, les Russes pourraient-ils comprendre ces exaltations sublimes qui s^emparent tout à coup d'un grand peuple et précipitent le char de son avenir? Quelle est leur vie ? De quoi s'occupent-ils? De quoi causent-ils?... La cour, la cour, voilà le thème obligé sur lequel ils brodent éternellement; sortez-les de là, rien.

L'auteur d'Un Missionnaire républicain en Russie décrit ici une scène que Ton pourrait stéréotyper, tellement elle est vraie et d'application générale.

(( Un certain comte Dwariânoff, chef de division dans un ministère à Saint-Pétersbourg, vint passer la soirée dans un des premiers salons de Moscou. La maîtresse de la maison lui adressa quelques questions sur la cour et sur l'empereur. Aussitôt la société sembla se ranimer et prêta l'oreille. Le personnage répondit avec une satisfac- . tion qu'il cherchait à dissimuler sous une froide gravité. Il raconta comme quoi, il y a huit jours, l'empereur lui avait touché Tépaule en lui disant : a Bonjour, Simeone « Petrovf itch ! » Comme quoi, tel autre jour, Sa Majesté lui avait adressé une question ; comme quoi, à telle date, l'impératrice lui avait demandé des nouvelles de sa famille. Puis il détailla les parties de whist du grand-duc héritier et de la grande-duchesse héritière. Il savait combien de personnes avaient été invitées à la dernière soirée de la grande-duchesse Hélène ; il savait le nombre

d'hommes qui avaient paradé à la dernièfe revue. Puis le comte Dwariânoff se mit à raconter les anecdotes de la cour ; il cita les calembours du grand-duc Michel ; il avait compté le nombre de polkas dansées par chacune des grandes-duchesses au dernier bal; il raconta une foule d'historiettes sur les ministres, les favoris, les demoiselles d'honneur et les dames de la cour. Il jugeait la famille impériale avec une liberté caustique qui étonnait profondément les Moscovites*, il touchait souvent à la chronique scandaleuse; alors, les mamans semblaient trembler pour les oreilles de leurs filles, et s'efforçaient de détourner leur attention ; mais tout le monde était attaché aux paroles du comte et le suivait avec une ardente curiosité. Je vis que, malgré le dédain que les Moscovites affichent pour Pétersbourg, cette ville-est l'objet de leur ambition; la cour est le soleil qui attire tous les regards. On traitait le comte comme un bienheureux qui aurait eu l'honneur d'approcher du Père éternel ; et lui, de son côté, semblait regarder les Moscovites comme des provinciaux perdus au fond des bois. »

Voilà les Russes! qu'y a-t-il de commun entre des courtisans de cette forcé et la liberté?

L'humanité! .. Onen parle aussi beaucoup en Russie; mais ici encore le mot l'emporte sur la chose. On danse, on déjeune, on tire des tombolas, on fait des ventes au profit des pauvres, on érige des établissements pour les enfants trouvés, établissements que l'on décore du titre pompeux de temples bénis de Vhumanité; après*? Le serf en est-il moins, aux yeux de son seigneur, un vil animal que l'on remue à coups de knout ou de bâton? 11 est

* Les Russes désignent spécialemeni sous ce nom les habitants de Moscou.

* Voir la note V.

* vrai qu'à ce misérable serf un bonheur, un grand bonheur est réservé; on le grise avec de Teau-de-vie ; alors il oublie, il est heureux, et l'empereur lui sourit. L'empereur ! ne prélève-t-il pas un impôt sur Tivresse, un impôt qui l'enrichit de deux cents millions?

Nous avons nommé le bâton : cet instrument nous est déjà connu; nous savons que c'est là, pour le seigneur russe, la loi souveraine. Mais, ce qu'on n'imaginerait peut-être pas, c'est qu'en Russie le bâton est employé non-seulement comme moyen de correction, mais encore comme simple avertissement préventif. Voici un fait :

Lors de notre premier séjour à Pétersbourg, nous reçûmes un matin la visite d'un Russe de notre connaissance.

— J'ai à vous raconter, nous dit-il, une plaisante histoire.

— Voyons !

— Vous savez que j'arrive de l'intérieur. Or, hier, ayant envoyé mon dwomik (portier) à la police pour y porter mon passe-port ; je le vis revenir au bout de quelques heures dans l'état le plus pitoyable.

t — Eh bien, lui dis-je, que t'est-il donc arrivé?

a — Ah! barine, barine (monsieur, monsieur), j'ai le dos en pièces ; ils m'ont donné cent coups de bâton.

« — Cent coups de bâton !

a — Oui, voilà : l'empereur notre père se promenait à pied, il y a quelques jours, dans la grande Morskoï (belle rue de Pétersbourg) ; il avait plu, il faisait froid ; le trottoir était glissant ; l'empereur notre père est tombé. Gomme de juste, il s'est mis en colère, il a fait appeler chez lui le grand maître de police pour se plaindre. Le grand maître de police, de son côté, a adressé des repro-

ches au maître de police, et celui-ci au major. Bref, plusieurs dwomiks ont été convoqués au siège (bureau de police). Je suis arrivé, moi, au moment où on leur faisait une exhortation sur le soin qu'ils devaient prendre des trottoirs, exhortation appuyée de cinquante coups de bâton à chacun.

tf Me voyant là, le major me prit au collet et me jeta sous les coups de ceux qui battaient.

« Je me récriai, je dis que je n'avais rien fait, que je ne savais rien ; que je ne venais au siège que pour y apporter votre passe-port ; qu'enfin je n'étais arrivé à Pétersbourg que depuis la veille...

a Le major devint rouge de fureur.

a — Ah ! tu raisonnes, me dit-il, eh bien! au lieu de cinquante coups,. tu vas en recevoir cent ; si tu ne les as pas mérités, tant pis; cela te servira toujours d'avis pour Favenir. »

Battu au nom de son seigneur, battu au nom de l'empereur, battu au nom de tout le monde, tel est donc le sort du peuple russe. Où chercher l'humanité à travers cette bastonnade perpétuelle?

Nous avons cité plus haut l'histoire de cet employé bourru qui s'indignait si fort de ce qu'une femme de chambre au service de son épouse se fût avisée de lui demander la permission d*épouser un homme qu'elle aimait. Beaucoup de propriétaires de serfs, pour ne pas dire tous, partagent l'avis de cet employé*. Mais il en est parmi eux qui, sous ce rapport, poussent la jalousie de leur autorité à un point qui ressemble à de la folie. Nous raconterons un trait que nous tenons^ d'une source sûre.

* Voir la note VI.

La comtesse *** s^étant absentée pendant plusieurs années de la Russie, un certain nombre de mariages s'étaient accomplis dans ses terres avec la permission de son intendant. A son retour, la comtesse n*a rien de plus pressé que de demander à voir les nouveaux mariés. Aussitôt elle entre en fureur.

— Gomment, misérable, dit-elle à Tintendant, c'est ainsi que tu exécutes mes ordres ! Que signifie ce blond avec cette brune, ce brun avec cette rousse? Est-ce ainsi que Ton marie les gens? Vite, que Ton mette ordre à cette sottise, et qu'on fasse venir ce coquin de prêtre!

Le prêtre, étant arrivé, reçut de la châtelaine une violente semonce. Puis on se rendit à Téglise, où elle eut la satisfaction de voir marier les bruns avec les brunes, les * blonds avec les blondes, les roux avec les rousses.

Tant il est vrai qu'en Russie la régularité et la symétrie suppléent à tout. La chronique ajoute que cette même comtesse, qui se montrait si scrupuleuse pour Talliage des couleurs, était une magnifique blonde, et qu'elle avait pour mari un );iomme dont la chevelure brillait du plus beau jais.

lia moralité!... Ce point est délicat; nous préférons Téluder. il faudrait d'ailleurs la plume d'un Saint-Simon, d'un marquis de Sade, peut-être, pour se tenir à la hauteur d'un pareil sujet. Qu'il nous suffise de dire que la société russe actuelle est en pleine régence, et que, malgré le décorum que l'empereur Nicolas (qui, on le sait, n'est pas lui-même sans péché) cherche à lui imposer, elle poursuit l'ère galante inaugurée par Catherine il, avec une fidélité vraiment brutale.

Certes, ce n'est pas nous qui lui jetterions la pierre; nous savons à combien de chutes peut se laisser aller la

LES PRESTIGES. !24i

chair, sans pour cela précipiter Tesprit. Mais, enfin, quand i^s*agit d'une société qui fait un si grand appareil de dévotion, d'une société qui, à chaque instant, se prosterne devant une image sacrée et se crible de signes de croix; d'une société qui ne parle que de foi orthodoxe, et qui nous étourdit sans cesse de la piété de la sainte Russie et de sa mission providentielle, on a le droit, ce semble, de se montrer sévère et de ne pas se contenter seulement d'une vaine apparence.

L'unité orthodoxe, mensonge. — Sectes diverses. — La mamelle sanglante. — Influence de Tinvasion mongole sur.rÉglise russe. — Unité brisée. — Réferme de Nicon. — Sur quoi elle s*appuie. — Ses effets. — Secte des vieux croyants. — Leur supériorité sur les orthodoxes. — Inquisition. — Persécution. — Constance des sectaires. — Une proclamation du prince Woroutzoff. ~7 Mensonges du saint-synode. — Prosélytisme nul. — La pipe instrument apostolique. — Avenir de rorlhodoxic

Une des choses dont la Russie se glorifie avec le plus d'orgueil, c'est son unité religieuse. A l'entendre, la foi orthodoxe a tellement pénétré Tâme de son peuple, qu'il ne forme plus qu'un tout mystique se fondant dans l'inaltérable harmonie d'un même dogme, d'une même discipline. Or, rien n'est plus faux. Prestige, encore prestige.

Plus de deux cents sectes vivent et se multiplient au sein de l'unité orthodoxe. Folles ou sérieuses, pures ou immondes, matérialistes ou spiritualistes, toutes ont un corps de doctrine pi us ou moins compacte, plus ou moins dogmatique.

Parmi ces sectes, une des plus anciennes est celle des morelstschiki. Dire précisément quels sont les principes

de foi qui la dirigent serait diffidle ; on sait seulement qu'elle se signale par des actes d'une effroyable atrocité. Chaque membre de cette secte est tenu de pratiquer sur son corps une mutilation quelconque; les plus fervents vont jusqu'à se donner la mort.

Les 8œpt%i se rattachent aux morelstschiki ; ils se mutilent comme eux, mais seulement dans le but de se faire eunuques. Les 8Copt%i fovmenX une secte très-nombreuse; presque tous les orfèvres et changeurs de Pétersbourg, Moscou, Odessa, Riga, etc., en font partie. Ils sont animés d*un ardent prosélytisme, et rallient chaque jour de nouveaux adeptes. Ceux d'entre eux qui se marient ne se soumettent à la castration qu'après avoir eu un enfant. Ils vivent du reste en bonne intelligence avec leurs femmes.

Les scoptzi professent 'des théories religieuses d'une extrême hardiesse. Ils regardent comme falsifiée la version des saintes Écritures adoptée par les orthodoxes, se déclarant les seuls possesseurs du texte vrai; ils nient la divinité du Christ, de même que sa passion et sa mort; et prétendent qu'il erre à travers le monde sous laforme d'un être dépourvu de sexe (est-ce pour cela qu'ils se mutilent?) ; ils ne croient pas à la résurrection de la chair, mais ils se disent prédestinés à un règne splendide auquel le Christ lui-même les appellera un jour au son de la grande cloche de la cathédrale de Moscou.

Après la secte des scoptùy et dans un degré inférieur, vient celle des chlisti ou flagellants, qui attribue comme les deux précédentes .une très-grande vertu aux initiations de la chair, ^ous ne parlerons pas de toutes les excentricités auxquelles se livrent les chlisti. Toutefois nous tenons à faire savoir qu'ils détestent les chiens et adorent les chats; qu'ils regardent les cloportes noirs

comme des esprits protecteurs, et qu'ils pratiquent la communauté des femmes. Voici une cérémonie qui donnera une idée du sauvage caractère de ces sectaires ; nous en empruntons le récit à H. de Haxthausen :

« Pendant la nuit qui précède le premier jour de Pâques, les scoptzi et les chlisti se réunissent pour assister en commun à un office divin en Thonneur de la Vierge. Durant la messe, une jeune fille de quinze à seize ans, qu'on est parvenue à décider à force de promesses, est placée dans une cuve remplie d'eau tiède. Lorsqu'elle s'y est assise, de vieilles femmes s'approchent d'elle, et, lui en fonçant un instrument tranchant dans la poitrine, elles lui amputent le sein gauche, étanchânt le sang avec une adresse merveilleuse. Tant que dure cet affreux supplice, on met dans la main de la jeune fille l'image du Saint- Esprit, afin qu'absorbée par une pieuse contemplation, elle en supporte plus facilement les douleurs.

(( Le sein étant détaché, on le coupe en morceaux, et on le distribue aux adeptes présents, qui en mangent ; après quoi, la jeune fille est placée sur un autel dressé à cet effet ; et toute la congrégation se meta danser autour d'elle, en chantant :

« Po pliassacbom — Dansons et

« Po goracbom — sautons sur la montagllc

t Na Sionskoiougorou. — de Sion; »

(( La danse devient de plus en plus vive ; elle se change bientôt en véritable frénésie ; la démenceest à son comble : soudain, les cierges s'éteignent^ et alors commence une scène dont on chercherait en vain un exemple dans l'antiquité païenne. »

Pour compléter l'énutnéfàtiob des sectes anciennes.

â44 LES PRESTIGES.

nous aurions encore une foule de noms à citer, notamment ceux des Bedowesstnié (muets) et des Sabatnitki (observateurs du sabbat), mais nous avonsMte d'arriver à la grande secte qui prit naissance au dix-septième siècle.

On sait que, pendant plus de deux siècles, c'est-à-dire depuis 1237 jusqu'en 1476, la Russie, conquise par les Tatars ou Mongols, gémit sous la plus honteuse servitude. Les historiens russes, ne pouvant dissimuler cette époque néfaste, ont cherché à la faire tourner à la gloire de l'orthodoxie nationale. Ils racontent qu'opprimé politiquement et administrativement, mais respecté dans sa foi religieuse, par ses sauvages vainqueurs, le peuple russe profila de cette tolérance pour se rallier autour de ses dogmes et les constituer dans cette unité inébranlable qui devint le principe de son émancipation et la base féconde de son avenir. Superbe prétention, sans doute; . jahis est-elle justifiée? Interrogeons ici M. de Haxthausen. Nous aimons à mettre en scène ce grave écrivain ; il est curieux de voir comment, en flattant les Russes en théorie, il les écrase sous la brutalité des faits.

« Au dire des connaisseurs comme Griesbach, la traduction des Ecritures saintes faite par SS. Méthodius et Cyrille ne laisse rien à désirer. Elle date du neuvième siècle. Vers la même époque, on commença dans les couvents de la Russie à cultiver les sciences. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur les manuscrits rédigés jusqu'au treizième siècle ; ils sont tous d'une écri-. ture très-belle et irès-correcte. La domination des Tartares arrêta ce développement et étouffa, pour plus de deux siècles, les germes féconds de cette civilisation nationale. Bientôt les ecclésiastiques et les moines finvi'ent par ne

plus comprendre eux-mêmes la langue d! église; une foule de fautes et d'erreurs grossières s'introduisirent peu à peu dans U^ manuscrits employés dans les liturgies; sanctionnées par le temps et Vhdbitude, elles finirent par dénaturer complètement le texte; tandis que dans chaque principauté indépendante , livrée au désordre et à V anarchie, on voyait paraître des cérémonies particulières, de nouveaux rites et usages détruisant Vunité du culte.

a II en résulta des suites funestes. Bientôt TÉglise russe, affaiblie par ses discordes intérieures et son manque d'unité, présenta le triste spectacle d'une religion sans culte uniforme, sans dogme précis, et livrée à la confusion des opinions les plus contradictoires.

« Telle fut rinfluence désastreuse qu'exerça sur l'Église russe la domination des Tartares. »

Que devient donc l'unité orthodoxe célébrée avec tant d'aplomb par les historiens russes? Mais poursuivons :

(( Quand le grand-duc de Moscou, s'élevant peu à peu sur les ruines des principautés indépendantes, parvint enfin à ramener la Russie à Vunité politique, et qu'en créant la dignité de patriarche il eut replacé l'Église divisée sous l'autorité d'un chef suprême, ces divergences et ces inconvénients devinrent plus saillants. Stimulés par les tzars, les patriarches se mirent à l'œuvre pour purger le texte des erreurs sans nombre qui s'y étaient glissées et pour rétablir l'ancien rite. Malheureusement les patriarches eux-mêmes n'étaient pas toujours sûrs de leur fait. Même le célèbre patriarche Philarète, de la maison des Romanoff, ne corrigea pas toutes les erreurs du texte 'sacré, et reconnut pour authentiques beaucoup de passages évidemmentfalsifiés. Cet étatde choses dura jusqu'au patriarche Nicon, prélat d'un vaste savoir et d'une énergie peu

commune. Ne se laissant arrêter par aucun obstacle, il entreprit avec un zèle infatigable la tâche difficile de rendre au dogme et au culte de TÉglise russe leur pureté primitive. A cet effet, il envova des moines instruits sur le mont Athos pour y compulser les anciens manuscrits. Ce pénible travail terminé, il fit imprimer les livres liturgiques et donna, eu 1659, Tordre de n*employpr à l'avenir dans tout l'empire que ce texte revu et corrigé *. »

Ainsi, ce n'est que depuis deux siècles seulement que rÉglise russe, cette Église qui vante à tout propos son antiquité, a pris une forme unitaire. Mais, est-il bien sûr que cette forme soit définitive? Si les patriarches qui ont précédé Nicon, si TillustrePhilarète, entre autres, ont pu admettre tant d'erreurs, pourquoi Nicon lui-même n'en aurait-il pas admis aussi? Où est le garant de son infaillibilité? Nous savons d'ailleurs qu'il ne réussit à faire prévaloir son édit qu'à l'aide du bras séculier ; « ce qui montre, dit à ce sujet M. de Haxthausen, le peu de crédit dont jouissait en Russie la dignité patriarcale. »

L'unité orthodoxe n'est donc, comme toutes les autrès institutions du grand empire, qu'une fille des ukases. Cette unité servait la politique du souverain ; il la décréta.

Cependant 11 y a encore là plus de prestige que de réalité. La conscience du peuple russe est quelquefois aussi dure que ses épaules ; elle résiste au knout et au bâton* Une grande partie de ce peuple s insurgea' contre Nicon et ses réformes^ et se cramponna à ses vieux livres comme à un autel sacré.

* Études sur la situation intérieure, la vie natianale et les institutions rtiraUés de la Russie, tome I, pages 310- SI 2.

De là la secte des raskolniks (schistnaliques), ou plus exactement des starowertzi ( vieux croyants).

Les starowertzi traitèrent Nicon de second Luther et d'Antéchrist ; ils repoussèrent sa version comme une insulte à la Russie orthodoxe. En vain Nicon s'arma-t-il de son talent et de son énergie , il ne fit qu'envenimer la querelle. Pour Tapaiser, il eût fallu qu'une a1il(^rit0 Spirituelle, supérieure au patriarcat, s'interposât eilfce les deux parties. Cette autorité manquait à la Russie; audessus du patriarche il n'y avait que le tzar; or le tzar pouvait faire des starowertzi des hypocrites, jamais des adeptes.

Donc la secte des vieux croyants se maintint et se fortifia.

L'avènement de Pierre I" et ses entreprises de civilisation occidentale lui imprimèrent une nouvelle audace. Un réformateur de cette trempe devait en effet choquer violemment tout patriote attaché aux antiques traditions. Les vieux croyants trempèrent dans la révolte des strélitz. Pierre, saisissant ce prétexte, les accabla de sa colère ; il doubla leurs impôts, et les tortura par le fer et par le feu. Mais toutes ces violences n'aboutirent qu'à confirmer les sectaires dans leur foi, et à leur donner de nouveaux frères.

Irrité de son insuccès, le cruel monarque organisa alors, dans tous ses États, contre les starowertzi, une véritable inquisition. De quel autre nom pourrait-on ap-, peler son règlement ecclésiastique de 4721? Oa en jugera par quelques extraits.

a Le clergé veillera à ce que les fidèles communient souvent, ou au moins une fois l'année, attendu que celui qui ne communie pas fait connaître qu'il n'appar-

tient pas au corps de Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'il n'est pas membre l'Église, mais apostat. C'est là le meilleur signe pour reconnaître les raskoloiks et les apostats. Les évoques veilleront donc à ce que les curés leur fusent connaître dans un rapport ceux de lears paroissiens qui n'ont pas communié depuis plus d'une année, ou qui ne s*approchent jamais de la table eucharistique.

(( rdn doit forcer des Gdèles de ce genre à déposer par serment comme quoi ils sont enfants de TÉglise orthodoxe, et à maudire las sectes hétérodoxes ; de telle gorte que quiconque refuserait de prêter ce serment et hésiterait à maudire les sectes hétérodoxes puisse être découvert comme étant de ce nombre, parce que c'est toujours un grand avantage de les connaître.

« Si un sectaire a été découvert par ce moyen ou par tout autre, on doit le dénoncer à l'évêque sous la juridiction de qui il se trouve,et celui-ci remettra la dénonciation à l'assemblée ecclésiastique compétente.

« Il est important à cette assemblée de connaître le nombre des raskolniks existant dans les différentes éparchies de l'empire. Une connaissance exacte en pareille matière peut être de la plus grande utilité en bien des cas.

a Un grand péché sur lequel aucun ecclésiastique ne peut garder le silence est celui que les seigneurs commettent lorsqu'ils cachent des raskolniks, par intérêt, dans leurs domaines et les font passer pour orthodoxes.

(( Un pareil délit a tout Ta^pect de l'athéisme. Les évoques s'y opposeront de toutes leurs forces, faisant leur rapport sur de semblables méfaits au synode ; lequel, après avoir pris les informations convenables, excommuniera ce noble s'il demeure obstiné. L'évêque, dans son rapport, ne dira pas qu'il existe des raskolniks dans les do-

maines de tel ou tel seigneur; mais simplemeut que celui-ci a fait résistance violente au curé ou autres personnes envoyées par Téyôque pour découvrir les raskolniks. fl devra en apporter des témoignages djgnes de foi. Ces témoignages examinés, le collège ecclésiastique adressera au seigneur des lettres pour l'engager à laisser faire dans ses domaines les recherches nécessaires pour découvrir les sectaires. S'il y consent^ il n*y a plus rien à lui faire. Si, au contraire, il montre clairemen't qu'il protège les raskolniks, le collège ecclésiastique prononcera Texcommunication contre lui. «

a Cette manière d'opérer aura lieu seulement quand il s'agira de raskolniks segrets ou de basse condition. S'il est question d'ecclésiastiques ou de maîtres d'écoles raskolniks, on procédera de même, qu'ils soient sectaires publics oli cachés. On le fera également vis-à-vis des seigneurs possédant ouvertement des serfs raskolniks.

(( Dans toute la Russie, on ne donnera aucuii*«mploi, dans rÉgUse ou dans l'Etat, pas même le moindre, aux raskolniks, afin que ces dangereux ennemis qui méditent sans cesse des embûches et des malheurs contre l'État et contre le souveraiii, ne soient pas armés pour notre propre perte.

(( Si quelqu'un est soupçonné d'être ra?kolnik, bien qu'en apparence il se conduise comme un orthodoxe, il sera obligé de prêter le serment qu'il n'est pas de la secte, non sans prononcer, en même temps, des malédictions sur lui-même et sur tous les raskolniks, dans le cas où il viendrait à embrasser leur croyance. On le menacera, en outre, de châtiments sévères, dans le cas où, par la suite, on recevrait de mauvaises informations sur >

son orthodoxie. Le procès-verbal sera ensuite signé de sa propre main.

ff Les signes qui indiquent suspicion de raskolnikîanie sont les suivants:

fi {'* Omettre, sans raisons légitimes, la communion prescrite par ordonnance impériale, donnée et imprimée en 1718; ^"^ receler sciemment les maîtres des raskolniks ; 5" leur envoyer des aumônes à domicile.

€ Quiconque sera convaincu de ces pratiques et autres semblables encourra justement le soupçon d'être raskolnik. Dans ce cas, Tévêque devra en faire immédiatement son rapport au collège. ecclésiastique. ï>

Voici maintenant les instructions destinées aux prêtres» diabres et autres clercs ; nous les recommandons particulièrement à nos lecteurs; outre les prescriptions concernant les sectes, elles renferment quelques données curieuses sur les devoirs de l'Église orthodoxe envers Tautocrate :

t %. AjfUfiX Tordination, le sujet qui se présente doitcondamner publiquement toute connivence avec les raskolniks, et jurer qu'il a l'intention de dénoncer à son évoque tous les sectaires cachés, autant qu'ils pourront venir à sa connaissance. 11 doit en outre jurer fidélité à l'empereur, en consentant à révéler tout ce qui pourrait être contraire à Sa Majesté, même les secrets du confessionnal,

« Un prêtre, étant appelé pour un malade, doit confesser ce dernier, seul et sans aucun témoin; mais il ne le fera pas communier sans qu'il y ait des témoins présents ; parce qu'un grand nombre de mauvais prêtres, afin de cacher les raskolniks, assurent avoir communié le maade en secret, même quand ils ne l'ont pas fait. Pour

une telle perversité, le prêtre sera dégradé de son caractère sacerdotal et consigné au tribunal laïque, afin de subir lès punitions corporelles, tandis que le raskolnik qui s*est caché ainsi perdra ses biens.

« Celui qui découvre et dénonce un semblable prêtre e.t un tel raskolnik recevra la moitié des biens confisqués.

«On procédera de la même manière contre les prêtres qui, se laissant corrompre par les raskolniks, reçoivent en apparence leurs enfants pour les baptiser, et les leur rendent ensuite sans leur avoir conféré le sacrement.

« Le prêtre, comme vrai pasteur de ses paroissiens, doit veiller avant tout, et principalement, à ce que les moines et les maîtres des raskolniks ne pénètrent pas dans les maisons de ces derniers. S*il en découvre, il doit les saisir et les consigner à son évêque. S'il omet de le faire, il perdra son emploi et sera livré au bras séculier pour être puni. »

Une inquisition organisée de la sorte ressemblait fort à rinquisition espagnole. Elle se montra également digne de cette dernière parles sanglants excès qu'elle provoqua. Mais les sectaires restèrent inébranlables; ils se laissaient tuer, ils n'abjuraient pas.

Enfin, le gouvernement se vit obligé de composer avec eux. Sous Catherine II et Alexandre, et même sous Nicolas, on est allé jusqu'à leur céder sur la plupart des points et à leur donner le nom de jedinowèrtzi (unis-croyants). Ces dispositions conciliatrices n*ont guère eu sur eux plus de succès que les violences. Elles ont servi, au contraire, à leur donner une haute idée de leur force, et à leur inspirer, par conséquent, une plus vive opiniâtreté. Aussi, au lieu de décroître, ils augmentent chaque jour;

le pouvoir s'en alarme et sévit parfois d'une manière terrible ; mais, bon gré, mal gré, il subit leur influence. « A chaque innovation religieuse, dit M. de Haxthausen, à la mesure la plus insignifiante de politique intérieure, à chaque projet d'amélioration ou de changement, on sel demande toujours tout bas : Qu'en diront les starowertzi? »

Quel attrait, d'ailleurs, pousserait ces sectaires à entrer dans le giron de TÉglise orthodoxe? Leur condition intellectuelle y serait-elle plus prospère? Écoutons encore H. de Haxthausen :

a Les starowertzi sont, en général, beaucoup plus sûrs que les autres paysans. On peut même dire que plus rhomme du peuple se rapproche, sous le rapport des mœurs, des habitudes et du costume du staro^er, plus il vaut ; car dès qu'un paysan s'est civilisé, qu'il a rasé sa barbe, déposé son costume national pour endossef l'habit européen, et s'est bâti une maison dans le goût moderne, il devient ordinairement un fripon fieffé, et gare à celui qui lui accorderait sa confiance! La plupart des starowertzi possèdent un certain degré d'instruction, et en ceci ils sont supérieurs aux autres paysans. Presque tous savent lire et écrire, quoiqu'ils ne se servent que des lettres slavonnes, l'alphabet russe moderne étant regardé par eux comme hérétique. Chacun d'eux connaît parfaitement la Bible, qu'il pourrait, je crois, réciter par cœur d'un bout à l'autre. Habitués aux controverses théologiques et aux discussions, ils acquièrent une certaine éloquence et fortifient leur esprit et leur jugement. »

Il serait difficile, ce semble, de faire plus catégoriquement le procès à l'Église orthodoxe; et nous ne comprenons pas trop comment, après avoir ainsi dépeint

les starowerfzi, M. de Haxthausen a le courage de les exhorter à se convertir. Ne devrait-il pas, au contraire, leur souhaiter Timpénitence finale? Car, enfin, mieux vaut vivre hérétique avec une conscience sûre et un esprit éclairé que d'embrasser T orthodoxie pour devenir stupide et fripon. Rapprochons encore les paroles que nous venons de citer de ce qui a été dit dans le chapitre précédent touchant la prétendue mission civilisatrice que les Russes sont appelés à remplir en Orient.

La sette des staro)^ertzi a des ramifications nombreuses, qui ne se distinguent souvent les unes des autres que par des nuances presque imperceptibles. Le point commun où elles se rallient, c'est cette étonnante et opiniâtre fidélité, dont nous avons parlé, aux dogmes anciens et aux usages traditionnels. En voici un exemple curieux :

Un paysan starower ayant été enrôlé comme soldat, on exigea de lui, comme le veut la loi militaire, qu'il prêtât serment de fidélité à Tempereur. H refusa; les chefs insistèrent, il refusa encore. Enfin, pressé de donner les motifs d'une conduite aussi étrange : « Ma religion, ditil, m'interdit de prêter le serment que vous me demandez; s'il s'agissait du vrai tzar, du tzar blanc, Beloi-Tzar (c'est-à-dire du tzar primitif, du tzar patriarche, et non du tzar-caporal, tel que l'ont fait les Holstein-Gottorp), je n'hésiterais pas un seul instant. Mais je n'ai rien à jurer à celui que vous appelez Gossovdar, imperator (empereur). Dans nos images et nos livres saints se trouve le portrait du tzar blanc : il a sur la tête une couronne, sur les épaules un long manteau doré, il tient un sceptre de la main droite, et de la gauche un globe. Mais le tzar auquel vous voulez que je prête serment porte un uniforme, un chapeau à cornes et une épée au côté comme les au-

très soldats. Vous voyez bien que j ai raiso de refuser. »

En dehors des starowertzi, et se rattachant plus ou moins à leur doctrine, viennent encore une foule d'autres sectes, notamment celles des malakani (mangeurs de lait) et des douchobortzi (lutteurs de Tesprit).

On rencontre dans ces deux dernières sectes, en même temps qu'un spiritualisme élevé, un matérialisme immonde. Elles repoussent les images et toutes les formes extérieures du culte. Elles n'ont ni prêtres ni hiérarchie ; elles se livrent les dimanches et les jours de«fête à la prière, au chant des cantiques et à la lecture de la Bible; leur manière d'expliquer les sacrements tient à la fois du néo-protestantisme allemand et du catholicisme oriental. Quelques fanatiques surgissent de temps en temps dans leur sein, qui se disent prophètes et se signalent par les plus incroyables extravagances. Les malakani, les douchdbortzi, surtout, constituent, sous certains rapports, une sorte de franc-maçonnerie ; ils se réunissent en secret pour vaquer à des œuvres mystérieuses, où souvent le culte de la chair les entraîne à d'effroyables orgies. Les dotwhobortû adorent la sagesse divine sous la forme d'un jeune garçon, qu'ils revêtent, à certains jours de Tannée, d'habits blancs et placent sur un autel.

M est curieux de lire dans leurs propres livres ce que ces sectaires pensent d'eux-mêmes et de leur avenir.

« Que représente le douchoboretz, sinon saint Jean, Moïse et le Christ? Ce qui est dit de l'incarnation du Christ s'accomplit en lui. La Divinité réside dans la chair qui est la parole de Dieu, avec laquelle et par laquelle il manifeste sa sagesse infinie. La chair est martyrisée icibas par l'homme ; mais l'être intérieur qui l'habite invisiblement passe, après la mort de l'enveloppe charnelle,

dans un corps plus parfait, afin d'être racheté. Il est nécessaire que cet être supérieur, ce Fils de Dieu, Jésus- Christ, ait une bouche pour parler et soit enfin un homme; car c'est parla bouche humaine que s'exprime rÉternel. Le royaume d'Orient et la montagne de Sion sont pris dans un s^ens figuré qui représente la commune des douchobortzi... Le centre de la montagne n'est que l'esprit de sagesse divine et la puissance de Dieu habitant en eux. Les sources d'eau vive sont la parole qui donne la vie étârnelle, et les bienheureux habillés de blanc figurent leurs vertus qui triompheront du monde ou du royaume terrestre, dont la fin approche. Alors les douchobortzi se lèveront au grand effroi de Thumanité : le chef des douchobortzi sera le seul roi respecté, et autour de lui se rassembleront tous les hommes. Mais cette époque de gloire sera précédée par un temps de tristesse et d'épreuves ; la lutte sera terrible ; mais les douchobortzi remporteront la victoire et monteront avec gloire sur le trône du monde pour régner de siècle en siècle. »

Une doctrine qui s'annonce en termes aussi fiers doit être évidemment peu sympathique à l'Église orthodoxe et à Tautocrate. Aussi les douchobortzi sont-ils, de la part du gouvernement russe, Tobjet d'une persécution presque incessante. On cherche par tous les moyens à les éloigner du cercle de l'empire; et, s'il leur arrive de se signaler par quelque scandale, on saisit ce prétexte avec empressement pour les rejeter au delà des frontières. C'est ainsi qu'en 1841 toute une colonie de quatre mille âmes établie* sur la Halotschna fut internée dans les provinces du Caucase. Nous citerons la proclamation que le prince Worontzoff publia à cette occasion ; c'est un document mile à connaître;

2à6 LES PRESTIGES.

« Tous les actes réprouvés par TÉglise orthodoxe, ou contraires au bon ordre et à la tranquillité générale, sont sévèrement défendus par les lois de Tempire, qui prononcent une peine sévère et méritée contre tous ceux qui se permettent de les enfreindre. Ces lois découlent de Tautorité instituée par Dieu, et c'est en considération de leur origine divine que chacun et tous sont obligés de les observer rigoureusement. Celui qui se révolte contre cette autorité désobéit par conséquent aux ordres de Dieu.

«Vous, douchobortziy vous avez renié le dogme adopté depuis des siècles parTEglise et TÉtat, et, tant par ignorance que par erreur, vous avez formé et admis une croyance particulière et incompatible avec la paix intérieure de rÉglise. Non contents de vous être mis en opposition avec la religion, vous avez, par votre conduite et vos actes, troublé la tranquillité publique. Comme réfractaires, résistant aux ordres supérieurs, vous avez déjà depuis longtemps mérité un châtiment sévère: mais l'empereur Alexandre, reposant en Dieu, avait espéré, par la douceur et le pardon, vous ramener dans le sentier du devoir et de la vérité. Dans sa mansuétude paternelle et son indulgence, il consentit non-seulement à oublier toutes vos fautes et à détourner de votre tète coupable la^peine que vous aviez méritée ; mais encore il ordonna qu'au lieu de vous laisser, comme auparavant, disséminés en tous lieux et vivant pour ainsi dire en cachette, on vous réunît dans une seule commune en vous assignant des terres considérables avec toutes les jouissances qui y sont attachées. Pour toutes ces grâces et tous ces bienfaits, il n'exigea de vous que de respecter les lois, de vivre en paix et de ne pa's porter atteinte à la tranquillité publique. De quelle manière avez-vous re-

connu toutes ces bontés? A peine avez-vous été installés sur votre nouvelle propriété, qu'au nom de votre croyance et d'après les ordres de vos chefs religieux vous avez commis des crimes atroces : vous avez torturé et martyrisé des hommes qu'ensuite vous avezs^mis à mort; vous avez donné asile à des malfaiteurs et à des criminels échappés aux mains de la justice; vous avez soustrait et caché à la connaissance de Tautorité les crimes et les méfaits de vos frères et n'avez pas un seul instant cessé d'être rebelles et insoumis au pouvoir. C'estpourcesacteSjContrâiresà toutes les lois divines et humaines, que beaucoup d'entre vous ont été jetés en prison et qu'ils recevront le châtiment mérité.

« Tous vos crimes sont découverts, et le sang innocent, versé par vous, appelle sur votre tête coupable la rigueur delà loi. Par vos actions, vous vous êtes rendus indignes de l'indulgence et du pardon, qui vous ont été accordés ,par Sa Majesté, et vous avez épuisé la patience de Tau- .toritéy qui a fini par se convaincre que la tranquillité publique exige que vous soyez transférés dans des contrées éloignées, où vous ne puissiez plus être nuisibles à vos semblables. Informé de tous vos méfaits, Sa Majesté l'empereur a donné l'ordre de coloniser tous les individus appartenant à la secte nuisible des douchobortzi dans les provinces transcaucasiennes. Néanmoins Sa Majesté vous accorde les grâces suivantes :

« 1 . Il leur sera assigné à chacun dans le district d'Achaltsik, du gouvernement d'Imirétie et de Géorgie, une portion de terre égale à celle qu'ils ont eue jusqu'à présent. Ceux qui seront colonisés dans la dite province ne pourront être exemptés du recrutement.

a 2. Il sera permis aux émigrants de vendre ou d'emporter avec eux leurs biens meubles.

f 5. Une commission spéciale sera chargée de faire la taxation et l'estimation des immeubles et délivrera à chaque émigrant une somme en argent, proportionnée à la valeur des biens abandonnés.

(( 4. Ceux qui possèdent en propre des biens- fonds peuvent les vendre à des particuliers ou les céder à la couronne, moyennant une rétribution pécuniaire. Ceux qui, vers Fépoque fixée pour l'émigration, n'auront pas encore aliéné leur propriété, ne pourront plus y séjourner au delà du 15 mai 1841.

i Sa Majesté Impériale m'ordonne en même temps de vous faire savoir que ceux d'entre vous qui consentiront à abjurer leur hérésie, à rentrer dans le sein de l'Église orthodoxe, notre mère universelle, et à suivre la croyance fondée par le Sauveur et les apôtres, seront exemptés de cette mesure et pourront rester comme auparavant dans leur village. Ils conserveront en outre tous leurs ittBn% meubles et immeubles. De son côté, Tautorité leur pr^bit une protection et une faveur particulières.

« Afin de vous faire connaître la volonté dé notre trèsgracieux Souverain, je vous envoie votre gouverneur civil, le conseiller d'État actuel M. de Mouromtsoff et le conseiller de collège M. de Kloutschareff . Je vous conseille et vous prie de donner une attention particulière à tous les points sus-indiqués et de me faire tenir votre opinion à cet égard.

kr Odessa, le 26 janvier 1841.

« Signé : Général gouverneur de la nouvelle Russie et de la Bessarabie.

« Comte de Worontsoff. »

lis PRESTIGES. 259

Cette proclamation fut accueillie par les douchobortzi avec un stoïcisme impassible ; ils plièrent leurs tentes et se laissèrent conduire aux lieux désignés par Tautocrate. On n'en vit qu'un très-petit nombre affecter de se convertir pour rester dans leurs anciennes demeures ; quelques-uns aussi, ne pouvant supporter la situation intolérable qui leur était faite dans leur nouvel exil, se soumirent aux conditions posées par le prince Worontzoff . Mais tout cela était plus apparent que réel '. Si, au lieu d'évangéliser les douchobortzi par ukases, <( le gouvernement russe, dit M. deHaxthausen, établissait parmi eux debonnes écoles et leur envoyait des prêtres capables, pieux et bien intentionnés, il aurait beaucoup plus de chance de réussir ; et, au lieu de ne faire que des hypocrites, il parviendrait à produire des conversions véritables. »

Suivant les rapports- du saint-synode, ce dernier moyen serait depuis longtemps employé, et la moisson des apôtres orthodoxes, parmi les sectaires, tendrait de jour en jour à devenir plus abondante. Il est vrai qu'en môme temps ce même saint-synode se plaint en termes amers des progrès toujours croissants des infidèles, et de ce que, malgré les efforts dirigés contre les nids infâmes de l'hérésie, ces nids pullulent dans tout l'empire avec

* Quelquefois les sectaires prétendus convertis, ne pouvant jouer plus longtemps Thypocrisie, lèvent le masque. Un jour on en vit un communier avec une certaine docilité, puis se détourner tout à coup et cracher Teucbaristie. Aussitôt grande rumeur dans Téglise : le sacrilège fut saisi, garrotté et knouté à mort. L*évéque dans (*éparchie duquel le fait avait eu lien reçut une verte semonce du gouverneur local et de l'empereur, et le pope de la paroisse fut condamné à deux mois de prison. On comprend combien une telle sanction infligée à Tapostolat rend les missionnaires prudents vis-à-vis du pouvoir ; avec quel soin ils dissimulent les déceptions qn*ils rencontrent sur leur route évangélique, et avec quelle emphase, au contraire, ils amplifient leurs moindres succès.

une effrayante fécondité. Qui expliquera ces contradictions?

Nous savons, du reste, comment le gouvernement russe entend le métier de convertisseur. Les procédés dont il use vis-à-vis des sectaires sont absolument les mêmes que ceux qu'il a employés contre les Uniates. Les évoques se font missionnaires pour gagner des croix et des gratifications pécuniaires ; les popes, pour éviter la dégradation et la prison. Les gouverneurs militaires et les sergents de police ne sont-ils pas là d'ailleurs pour venir à leur secours?

Dans une des provinces septentrionales de la Russie, le gouverneur et Tévéque rivalisaient de zèle pour forcer les starowertzi de leur juridiction à abjurer. Le gouverneur surtout, fumeur intrépide, se livrait contre eux à une sorte dorage; la haine que les starowertzi portent au tabac le mettait hors de lui. Un jour qu*il fumait dans son cabinet, on lui amena un de ces dissidents ; il le prit aussitôt au collet, le terrassa, et, le serrant violemment entre ses jambes, il se mit à Tévangéliser en lui poussant au visage d'épaisses bouffées de tabac. Peu à peu le malheureux sent sa tête s'alourdir, le vertige s'empare de lui, et d'une voix étouffée : a mon Dieu ! s'écrie-t-il, délivrez-moi du diable! » Furieux d'être ainsi confondu avec Satan, le gouverneur se lève, renverse l'insolent, et l'accable de coups de pipe, jusqu'à le laisser à moitié mort. La chronique ne dit pas si conversion s'ensuivit. On sait seulement que, parmi les sectaires de la province où s'est passée cette scène, le gouverneur n'est jamais désigné que sous le nom d'Antéchrist, et l'évêque sous celui de son lieutenant.

Mais quelle est donc la cause qui attache aux flancs

de rÉglisé orthodoxe tant de sectes étranges? Quel est Tobstacle qui paralyse tous les efforts que celte Église fait pour les extirper? * ' *

« 11 faudrait, dit un grave auteur, bien peu faire la part des sentiments innés dans le cœur de Thomme pour hésiter à les indiquer. On les trouve évidemment dans Tétat affreux auquel une portion immense de ce peuple a été réduite par Tesclavage. Telle est la source de ces innombrables sectes qui rongent au cœur TEglise de Russie et finiront par la dévorer.

« En aucune autre matière, le serf russe n'a le droit de penser et de vouloir selon ses propres lumières et sa propre volonté. Cependant, comme dans le cœur de Thomme il est impossible de déraciner entièrement le sentiment intimé de la liberté individuelle, le paysan sectaire a reporté sur ses croyances religieuses ce qu'on lui a enlevé de toute autre part. Là, en effet, il trouve au moins la liberté de servir et d'adorer Dieu à sa manière, sans qu'on lui impose, pour dernière entrave, la nécessité de modeler ses adorations sur celles de ses maîtres et de ses bourreaux.

a Cette liberté de croyance lui semble donc une sorte de compensation pour celle qu'il a perdue, et dont instinctivement au moins il entrevoit le bienfait. Quant à TÉglise nationale, elle est pour lui un objet d'horreur, car elle ne sait lui prêcherautrè chose, sinon de courber la tête sous les chaînes qu'il porte, de tremblera la seule vue du knout impérial, le plus éloquent missionnaire de l'orthodoxie. Se soumettre à celle-ci, c'est compléter l'esclavage de son âme, de son corps et de sa pensée ; c'est se fermer toute espérance d'en jamais sortir.

« On s'étonne que cette observation ait échappé aux

â62 LES PRESTIGES.

écrivains qui se sont occupés de la nature, de Fcd^stination et du progrès des sectes en Russie. On y eût^sans aucun doute, trouvé l'explication de plus d'un mystère. Pas un sectaire n'a appartenu, ^ans le principe, à la classe des hommes libres. Le noble qui a des emplois, non plus que le propriétaire foncier, n'appartiennent ni Tun ni l'autre à des sociétés de ce genre. A peine y trouve -t-on cpielques marchands ou artisans affranchis ou fils d'affranchis, lesquels croient, dans la doctrine de la secte qu'ils professent, devoir conserver un héritage de leurs pères. On y rencontre au contraire beaucoup d'anciens soldats^ qui se réservent ainsi une portion de la liberté à laquelle ils se sont accoutumés dans leur vie militaire, soumise à un esclavage moins dur que celle des serfs. Ce sont ordinairement les plus zélés propagateurs de la secte. Le seigneur et le noble rougiraient de faire partie d'une secte ; car alors il s'y trouveraient en rapport plus immédiat avec les paysans, et y chercheraient vainement les égards dont rÉglise nationale les entoure.

«r Ainsi l'esclavage en Russie est la cause première qui enfante tant de sectes. Tant qu'il subsistera, ces hérésies ne seront jamais comprimées. Bien plus, elles seront toujours un grave sujet de troubles, non-seulement dans l'Église, mais dans l'empire, dont elles menacent jusqu'à Texistence. Tous les moyens que l'Église prendra d'après les ordres, et sous l'impulsioadu tzar, loin de remédier à ce mal, hâteront au contraire la dissolution de l'Église et de l'État, si l'esclavage n'est pas préalablement aboli*. »

Ainsidoncc'estau servage, c'est-à-dire au principe commun de tous les maux qui affligent la Russie, qu'il faut en-

i WÈglise schismatlque russe iTaprès les relations du saint-synode^ par le père Theiner, prêtre de TOratoire, pages 3U-216.

LES PRESTIGES. 26r.

core attribuer le débordement des sectes qui rongent son Église. Comment les faire disparaître, si ce n'est en supprimant ce principe? Certes, une telle tâche serait digne d'un autocrate ; il y aurait là pour lui plus de gloire à recueillir, plus de services à rendre à la civilisation et à rhumânité, que dans, ce protectorat violent qu'il cherche à exercer hors de ses frontières. Sauvez donc les vôtres, ô tzar! avant de tendre la main aux étrangers !

Mais parlez donc de civilisation et d'humai|té:à Té* goïsme stùpide, à la barbarie en délire!

Non, le servage ne sera point aboli en Russie; les sectes continueront de croître et de multiplier sous son ombre. Brûlez, noyez, knoutez les sectaires, apôtres orthodoxes, ils se rient de vos fureurs. Qu'êtes-vous àenc, d'ailleurs, pour leur faire la loi? Ils valent mieux que vous. Car, enfin, ils savent ce qu'ils veulent et où ils vont, les sectaires; ils ont une conviction, une conscience; mais vous, où est votre âme?

C'est en vain que le saint-synode fait étalage de ses triomphes; il ne dupera personne. On sait ce que valent ses impostures et où aboutit son prosélytisme brutal ; on sait que, de toute la population dite orthodoxe, plus d'un tierSy oui, plus dJun tiers, vit hors de son Évangile, et que, bon gré, mal gré, le gouvernement est obligé de compter avec les sectes.

Voilà Tunité de TÉglise russe ! n'avions-nous pas raison de la traiter de prestige?

U civilisation de la Rossie et les Allemands. — M. de Haithaasen et Karansin. — Ce qae la Rossie doit faire ponr se ciTiliser. ~ Ré?olttiou dans sou état social et religieux. — L'autocratie régime provisoire. — Il faut qu'il soit transformé. — Rigéâératiim de l'orthodoxie. ~ Sève catholique. — Doute logique. ~ Les slavophiles. - Leur système. — Mesure de leur influence.

Telle est donc la situation de la Russie vis-à-vis de la civilisation européenne : parodie ou menace. D*un côté, singeant les formes splendides, les prestiges sonores; de Fautre, s'armant contre les idées et les réalités substantielles. Double caractère également funeste, quoique sous des rapports différents, et dont il importe de peser la vitalité, de mesurer Tavenir.

La Russie s'obstinera-t-elle à perpétuité dans ce plâtrage factice qui fait d*elle la caricature de TEurope, ou possède-t-elle en elle la force nécessaire pour s'en relever victorieusement et revêtir enfin un type positif et sérieux?

Sur ce dernier point, il est intéressant de consulter M. de Haxthausen. Nous savons que, d'après son opinion,

HOROSCoIr- 265

le Russe ne saurait toucher à la culture occidentale sans se transformer par là même en animal et en fripon. Eh bien, malgré un tel arrôl, Je noble baron n'hésite pas à le déclarer parfaitementapte à cette culture. Seulement, pour atteindre ce but, il faudrait que le Russe se débarrassât préalablenuint/et jusqu'au dernier, de tous les Français qui Tassiégent, et qu'il les remplaçât ensuite par des Allemands. Car telle est l'idée fixe de M. de Haxthausen, que rien ne s'est fait de bon en Russie que par les Allemands, et que les Français y sont cause de toutes les super ficialités, de toutes les sottises. On pourrait lui demander, cependant, pourquoi le Russe poursuit l'Allemand d'une haine si opiniâtre, et réserve, au contraire, toutes ses sympathies pour le Français: devrait-il en être ainsi si le génie allemand n'était, comme semble l'indiquer M. de Haxthausen, que l'élément complémentaire du génie russe? Mais, entre M. de Haxthausen et la logique, le divorce, on le sait, est fréquent.

L'historien Karamsin, un homme qui, certes, devait connaître les Russes, est loin de partager l'opinon de M. de Haxthausen sur leur marche vers la civilisation. Tout ce qu'il a écrit sur eux peut se résumer, suivant M. Nicolas Tourgheneff, en ces mots terribles : « Vous êtes incapables de tout progrès ; contentez-vous d'être ce que vous ont faits vos gouvernants ; ne tentez aucune réforme, dans la crainte de ne faire que des sottises. »

Ces deux opinions sont également fausses. Nous n'y voyons, d'un côté, qu'un amour-propre de clocher qui fait sourire ; de l'autre, qu'un fétichisme poussé à l'absurde.

Certainement les Russes n'ont rien dans leur génie intime qui les rende particulièrement inaptes à la civilisa-

tioD européenne. Mais, tels qu*ils sont constitués actuellement, ils en forment le vivant antipode.

Un triple monstre se dresse iiumtre les Russes et les repousse violemment hors de FEurope : le servage, l'orthodoxie et l'autocratie .

Le servage : des hommes que tiennent quarante millions de leurs semblables attachés à la glèbe son^ils des Européens?

L'orthodoxie : « Où voit-on, dit un écrivain russe^ Tinfluence bienfaisante de TÉglise orthodoxe ? Quel est le peuple qu'elle ait civilisé ou émancipé de tous ceux qui l'ont acceptée depuis le quatrième siècle jusqu'à nos jours? Est-ce l'Arménie, est-ce la Géorgie, sont-ce les peuplades de l'Asie Mineure, les pauvres habitants de Trébisonde? ^ Est-ce enfin le Péloponèse ou la Morée? On nous dira peut-étreque l'Église ne pouvait rien faire de ces peuples usés, corrompus, sans avenir. Mais les Slaves, race saine de corps et d'âme, qu'en ont-ils retiré? L'Église orientale s'introduisit en Russie à l'époque franche et sereine de Kieff, sous le grand prince Wladimir. Elle l'a conduite jusqu'au temps triste et abject décrit par Kachykhine, elle a béni et sanctionné toutes les mesures prises contre la liberté du peuple, elle a enseigné le despotisme byzantin aux tzars, elle a prescrit au peuple une obéissance aveugle, même lorsqu'on l'attachait à la glèbe et qu'on le courbait au servage '. »

L'autocratie: elle répugne à l'Europe. L'Europe comprend la monarchie, la monarchie absolue, et jusqu'à un certain point le despotisme : ces divers régimes ne se posent point, de leur nature, en antagonistes de la civi-

* Isrander, du Développement des idées révolutionnaires en Russie, page 127.

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lisation ; souvent, au contraire, ils Tabritent sous leur aile et en fécondent l'essor; dans tou« les cas, ils en subissent Tinfluence et émousp^t peu i peu à son contact la sévère âpreté de leur pifedipë orignal. Il n'en est point ainsi de Tautocratie. Action^ légoi'ste et brutale d'un exploiteur couronné , elle domine le peuple, sans le pénétrer; elle ne féconde pas, elle étouffe. Superfétation lugubre, monstrueuse antinomie *.

Point donc de civilisation pour les Russes, tant que le servage, Torthodoi^Le et l'autocratie dresseront au milieu d'eux leur tête fataïfe

Mais, nous dira-t-on, c'est une révolution que vous prêchez! Révolution soit! Tant pis pour les Russes s'ils m né peuvent être initiés à la civilisation sans se révolu- . tionner. Après tout, l'Europe n'est point obligée d'ouvrir complaisamment les bras à des barbares. Si la béatitude du ciel souffre violence, il en esttle même de la civilisation, qui est la béatitude de là terre. Il est temps enfin (ïb faire sentir aux Russes que, pour prendre rang parmi nous, il ne suffit pas de copier nos gravures de modes, et de boire nos vins, mais qu'il faut encore s'associer à nos idées et participer à notre progrès.

Du reste, cette nécessité d'une révolution est vivement sentie, même en Russie. Il est là des esprits d'élite qui souffrent cruellement du sort qui leur est fait. A leurs yeux, l'autocratie a perdu tout prestige ; loin de la regarder comme une institution normale et maîtressa de l'avenir, ils la traitent de régime provisoirey de bivouac d'a- ;iroiiture. Seulement, comme ils manquent de la force

* Voir ce que nous avons dit du caractère de Tautocratic au premier chapitre de cet ouvrage;

nécessaire pour la renverser tout d'un coup, ils la sapent peu à peu, en la^l^nfBquant.

Qui ne sentirait rindignation lui monter au c^ur à cette peinture que nous einpruntons à Iscander ?

t Provisoire, . c'est là le caractère qui frappe le plus, lorsqu'on envisage de près les actes du gouvernement russe. Ses institutions, ses lois, ses projets, tout en lui est évidemment temporaire, transitoire, sans sens déterminé et sans forme définitive. Ce n^st pas un gouvernement conservateur dans le sens du gouvernement autrichien, par exemple, parce qu'il n'a rien à conserver, à l'exception de la force matérielle et de l'intégrité du territoire. Il a débuté par une tyrannie destructive des institutions, des traditions, des mœurs, des^ lois, des coutumes du pays, et continue par une série de bouleversements, sans acquérir de la stabilité, de la régularité. Chîique régne met en question la. majeure partie des. droits et des institutions; on défend aujourd'hui ce qu'on ordonnait hier; on modifie, on vaffie, on abroge les lois; le code publié par Nicolas est la meilleure preuve du manque de principes et d'unité dans la législation impériale. Ce code présente la réunion de toutes les lois existantes, c'est une juxtaposition d'ordonnances, de dispositions, d'ukases plus ou moins contradictoires, qui expriment beaucoup mieux le caractère du prince ou l'intérêt du moment que l'esprit d'une législation militaire. Le code du tzar Alexis sert de base, les ordonnances de Pierre I*', conçues dans une autre tendance, servent de continuation ; une loi de Catherine^ dans l'esprit de Beccaria et de Montesquieu, s'yrencontre à côté des ordres du jour de Paul P', qui surpassent tout ce qu'on peut trouver de plus absurde et de plus arbi-

traire dans les édits des empereurs romains. Le gouvernement russe, comme tout ce qui n'a pas de racine historique, non-seulement n'est pas conservateur, mais, tout au contraire, il aime lea innovations jusqu'à la folie. Il ne laisse rien en repos, et, s'il améliore rarement, il change continuellement. C'est l'histoire des uniformes, que l'on modifie sans cesse et sans motif, pour les civils comme pour les militaires, passe-temps qui ne manque pas de coûter des sommes immenses. C'est l'histoire du rehadigeonnage de vieux bâtiments, preuve du bon goût et du degré de civilisation du gouvernement russe. Quelquefois, on fait des révolutions entières en Russie, sans qu'on s'en aperçoive ailleurs, et grâce au manque de publicité et au mutisme général. C'est ainsi qu'en 1858 on changea radicalement l'administration de toutes les communes rurales de l'empire. Le gouvernement s'immisça dans les affaires de la commune ; il plaça chaque village sous une double surveillance de la police, il commença une organisation forcée des travaux agricoles; il dépouilla des communes et en enrichit d'autres ; il établit enfin une administration nouvelle pour dix-sept millions d'hommes, sans que cet événement, qui a cependaijt toutes les dimensions d'une révolution, ait seulement transpiré en Europe.

(( Les paysans, craignant les cadastres et les interventions des agents publics qu'ils connaissent pour des pillards privilégiés et uniformisés, s'insurgèrentdansbeaucoup d'endroits. Dans quelques districts des gouvernements de Kasan, Wiatka et Tamboff, on est allé jusqu'à les mitrailler, et le nouvel ordre fut maintenu, « Un état pareil ne peut durer longtemps. »

C^s derniers mots d'Iscander sont parfaitement logl-

ques. 11 est évident qu'un gouvernement tel qaeceloi qu'il vient de décrire est frappé à mort. Qu'il tombe donc! La régénération et la civilbation de la Russie sont à ce prix.

L'autocratie tombée, le servage croule par là même. Le servage, en effet, tient par tous les points à l'autocratie. Qui a dépouillé les paysans de leur liberté? L'autocratie. Qui empêche les seigneurs de les émanciper? L'autocratie. Les seigneurs se vengent sur leurs esclaves de l'esclavage auxquels ils sont eux-mêmes condamnés.

Mais l'orthodoxie? Sur ce point, les Russes même les plus radicaux s'abstiennent. On peut affirmer, cependant, que le même coup qui emporterait Tautocratie l'emporterait également. Ainsi que le servage, l'orthodoxie est rivée à l'autocratie : c'est par elle qu'elle a été précipitée dans ce marasme fatal qui a perverti sa nature, et qui, d'un agent de Dieu, en a fait un instrument humain. Si donc l'autocratie disparait, l'orthodoxie, dès lors, n'a plus de raison d'être. Elle se transforme jusque dans ses profondeurs; ce qu'il y avait d'éteint en elle se ranime; la sève du grand arbre catholique, dont elle n'est, à tout prendre, qu'un rameau flétri, et flétri par l'action de l'autocratie, jaillit de nouveau jusqu'à elle; on la voit reverdir et épancher sur le monde ses fleurs et ses fruits.

Ainsi donc, pour que la Russie se relève, pour qu'elle puisse revendiquer légitimement une place parmi les peuples civilisés de l'Europe, la condition essentielle, indispensable, c'est un changement radical dans les conditions de son gouvernement. Ce résultat obtenu, tous les autres obstacles s'aplaniront d'eux-mêmes; elle marchera à pas de géant.

Hais un tel résultat est-il possible? N'est-ce pas plutôt un rêve, une fantastique utopie? Qui le provoquerait? Le

HOROSCOPE. m

peuple? il est abruti. Les nobles? ils sont corrompus, serviles; contents de la forme, ils repoussent le fond. Le pouvoir? il le reculera plutôt indéfiniment ; le pouvoir tient à vivre.

En vérité, on s'y perd : la Russie serait-elle donc à tout jamais perdue pour TEurope? Ballottée d'autocrate en autocrate, elle se traînerait éternellement dans Tornière de la barbarie, demandant seulement de temps en temps à la corde ou au poison un soulagement à ses misères, et rien de plus? Est-ce là le dcfstin, qu'ambitionnait pour elle Pierre le Grand?

Nous avons, cependant, entendu des hommes généreux, issus de son propre sein, protester énergiquement. Mais ces hommes-là sont rares. D'ailleurs, la plupart vivent dans l'exil; les autres n'éveillent dans la patrie que d'impuissants échos : heureux encore quand leur voix n'est pas étouffée par le bâillon de la police ! Aussi tous ou près- , que tous se sont pris à douter : « Qui peut dire de nos jours, s'écrie Iscander, ce qui est possible ou ce qui ne l'est pas? Le combat n'est pas fini, la lutte continue... On a vu nos espérances, mais nous ne voudrions répondre de rien, non par vanité puérile, mais de crainte que l'avenir ne nous donne un démenti, mais par impossibilité de prévoir quelque chose dans une question dont la solution ne dépend pas exclusivement des données intérieures. »

Voici encore un autre principe d'opposition : il s'est élevé, depuis quelques années, en Russie, un parti qui a pris le nom de stavophile. Ce parti, animé d'une haine sauvage contre l'étranger, a pris pour tâche de battre en brèche toute tendance vers la civilisation européenne, et de ramener le pays au culte exclusif de la nationalité.

((Où sont, disent ses virulents adeptes, où senties principesde vitalité de rOccident? Qu'est-ce que sa science? Elle est morte dans le rationalisme et le scepticisme. Que sont devenus ses arts? Us sont morts et enterrés dans Tindustrialisme. Ce sont des Engéne Sue qui les représentent. Où sont ses mœurs, ses croyances? Elles ont disparu dans l'immoralité la plus ëhontée, dans le mépris de toutes les saintes traditions. Qu'est-ce que sa vie sociale et politique? L'anarchie, la corruption, partout la corruption, car la mort est partoul. Et cependant que faisons-nous? Au lieu de nous détourner avec horreur du sépulcre blanchi, au lieu de vivre de notre vie, au lieu de respirer à pleins poumons Tatmosphére pure et sereine de notre monde slave, nous aspirons avec avidité les miasmes mortels qui s'exhalent des charniers de l'Occident : comme les Chinois, nous payons et nous bénissons le poison qui nous infecte. »

Le parti slavophile s'accorde, du reste, avec le parti européen dans sa haine contre l'autocratie; mais, au lieu de la repousser, comme lui, absolument, il la divise en impérialisme pétersbourgeois et en tzarisme moscovite. Il maudit le premier et exalte le second. Ceci ressemble un peu à l'engouement qui nous avait pris il y a quelques années pour le moyen âge. Seulement nous avions le bon esprit de ne pas le porter au delà des choses de l'art. Les slavophiles, au contraire, voudraient tuer d'un seul coup toute la Russie moderne et la refondre jusqu'au dernier élément au creuset des ivans. Comme si l'on pouvait ainsi supprimer les siècles ! L'excès de ces prétentions en présage l'échec. Disons toutefois que, malgré leurs ridicules, ou plutôt à cause de leurs ridicules, les slavophiles ont cent fois plus de chance

auprès du peuple russe que les Européens; le gouvernement lui-même, aujourd'hui surtout, les favorise systématiquement. Ne dirait-on- pas que la guerre actuelle est une inspiration de ses conciliabules?

La Rossie a débordé jusqu'à présent sur TEurope. — Pourquoi? — Guerre actuelle. — Sera-t-elle longue ? — Quels en seront les résultais? — Démembrement de la Russie. — Ses conséquences. — Ce qu'il faut de plus.

— Causes qui ouvrent à la Russie la porte de l'Europe. — Excès de l'autorité, désordres de la liberté. — ,Gp9UDeDt la Russie en profite. — Moyens de la réduire. — Accord ètTl|^Mté et de la liberté. — Émancipation des chrétiens de Turquie. » Ëmaiiélpalion politique des peuples.

— Les gouvernants et les gouvernés. — Lulte suprême de la civilisation contre la barbarie. — Consolidation de la paix pour toujours.

Que la Russie soit appelée ou non à s'assimiler la civilisation européenne, ce qui est certain, c'est que, depuis longues années déjà, elle ne cesse de déborder sur FEurope et de faire le tourment des cabinets. Pourquoi, du reste, se serait-elle abstenue? tant de complaisances accueillaient ses moindres vœux; les puissances même qu'elle fatiguait ou inquiétait le plus finissaient toujours par lui céder.

Enfin, on s'est aperçu de la duperie; on a vu poindre le dard du serpent sous les fleurs dont il se couvrait. Dès lors une réaction a éclaté ; l'Europe, que la Russie regardait naguère comme une vassale à ses pieds, s'est redressée contre elle en ennemie.

Quelle sera l'issue de la lutte? Ce n'est pas à Fimpro-

viste que la Russie s'y est engagée. Tandis que tous les

autres États de TEurope vaquaient, à la face du soleil, aux œuvres de la paix, elle rêvait la guerre dans Tombre et s'y préparait. Sans doute il ne sera pas difficile de la tenir en échec, de l'arrêter dans ses envahissements; mais, avant qu'il lui soit porté un coup décisif, il s'écoulera un long temps peut-être. Des géants comme la Russie ont la vie dure.

Terrihle tâche ! Le passé retombe de tout son poids sur le présent. Comme nos pères ont semé les nuages, nous recueillons la tempête; aux grandes fautes les grandes expiations.

•Certes, nous avons droit au succès, car nous entrons résolument dans Tarène. JX faut que la Russie soit vaincue, mais il faut qu'elle le «oit de telle sorte, qu'elle n'y revienne plus. L'Europe a tout autre chose à faire qu'à se débattre perpétuellement contre un cauchemar.

Qu'ont donc résolu les puissances? Attaqueront-elles le géant dans sa chair et dans ses muscles, et le renverrontelles épuisé, mutilé, au fond de ses steppes?

Ce serait justice : assez longtemps il s'est repu du bien étranger; ne devrait-il pas rendre goi^e enfin?

Hais admettons que la Russie ait été refoulée jusque, dans ses provinces centrales; admettons qu'on lui ait enlevé la Finlande pour la rendre à la Suède, la Pologne pour la rendre à elle-même et la reconstituer, la Crimée et la Bessarabie pour les rendre à la Turquie, tout serat-il terminé, et l'Europe n'aura-t-elle plus rien à redouter de la Russie?

Sans doute un grand pas aura été fait : humilié, amoindri par l'Europe, le tzar aura compris enfin qu'il n'en est plus le maître.

Cependant cela ne suffit point.

Pour assurer Tavenir, il faut autre chose qu'un simple renfaniement territorial.

Si la Russie a pesé si lourdement pendant tant d'années sur les gouvernements européens, c'est moins à elle qu'il faut s'en prendre qu'à ces gouvernements euxmêmes.

En Russie, rien n'est constitué : ni l'autorité ni la liberté; la première est an monstre, la seconde pas même un embryon.

Donc toutes les fois qu'elle aperçoit quelque part un désordre analogue, la Russie accourt. Les semblables s'accouplent. <*

Est-ce le pouvoir qui prend le vertige? Est-ce la liberté qui tombe dans l'orgie? ta Russie bat des mains : voilà des alliés, voilà des frères!

Non, sans doute, que dans les deux cas elle suive un système identique. Le pouvoir qui déborde lui sourit plus que la liberté qui s'égare. La liberté I Ce mot, tout étouffé qu'il soit, sonne mal à ses oreilles; elle en flatte les troubles, mais c'est pour y pêcher, daiA tous les cas, pour en faire surgir le poignard qui tuera le principe. Avec le pouvoir, elle est plus franche, plus communicative; elle applaudii à ses débauches, elle l'aide à épaissir sa boue, elle lui verse l'ivresse.

Et c'est ainsi qu'en exploitant l'une, qu'en s'as30ciant à l'autre, la Russie s'enrichit, se fortifie elle-même, et réussit enfin à faire la loi.

N'est-ce pas là l'histoire de toute la politique russoeuropéenne?

Politique monstrueuse et dont, en définitive, tout le monde est dupe.

Comprend-on maintenant pourquoi, si l'on veut y

mettre un terme, il ne suffit pas d'un simple châtiment matériel?

Il faut que l'Europe se décide à sortir de la situation anormale où elle s'est obstinée jusqu'à présent. Que de nationalités proscrites, que de peuples asservis ! Rendez aux uns leur patrie, aux autres la liberté.

On parle beaucoup aujourd'hui du principe d'autorité ; mais, à la manière dont la plupart l'envisagent, ils en font bien plutôt un être de raison qu'une réalité pratique. On veut une autorité forte, respectée, et Ton élude précisément le point délicat auquel tiennent sa force et son crédit. Car, enfin, l'autorité n'est point destinée à s'isoler, à s'absorber en elle-même; ^c'est là l'autocratie; il faut qu'elle rayonne, il faut, par conséquent, qu'elle communique avec la liberté. Qui trouvera le secret de rendre cette communication harmonieuse et féconde?

Problème posé à l'Europe : tant qu'elle ne l'aura pas résolu, il y aura en elle un désordre latent qui la mettra fatalement, quoi qu'elle en ait, sous la main de la Russie. *

On a compris cela à l'égard de la Turquie. Un publiciste éminent a donné ce conseil : a Voulez-vous chasser la Russie de la Turquie, émancipez les chrétiens*! » Ce conseil est passé aujourd'hui à l'état d'axiome ; les gouvernements coalisés s'efforcent d'en hâter l'application.

Eh bien, ce qu'on veut faire en faveur des chrétiens de Turquie, pourquoi ne le ferait-on pas en faveur de tous les peuples? Pourquoi sur tous les champs de la vieille Europe, ces champs si laborieusement préparés, ne proclamerait-on pas l'émancipation politique uni-

* Solution de la question d'Orienl, par Éinile de Girardin.

verselle? Ne serait-ce pas là le moyen de briser enfin cet antagonisme fatal qui règne entre Tautorité et la liberté, le moyen d'unifier les gouvernants et les gouvernés, et d'ouvrir ainsi au monde la voie des grandeurs et des prospérités?

Que deviendrait alors la Russie? Sur quoi désormais pourrait porter son action? S'il n y a plus de despotes à flatter, de peuples à opprimer, de nationalités à détruire, de chrétiens à protéger, son rôle est fini. Il ne lui reste plus qu'à s'enfoncer dans ses solitudes, pour s'y replier sur elle-même et féconder sa vie propre. Dans le cas où elle persévérerait dans son antagonisme, la situation serait, du moins, parfaitement nette; il n'y aurait plus besoin de diplomates ni de conférences, on saurait que l'on a affaire à des barbares; l'Europe, la civilisation, se lèveraient en masse. Qui 'pourrait douter du résultat?

a On parle, dit un écrivain qui tient aujourd'hui le sceptre, on parle de combats éternels, de luttes interminables, et cependant il serait facile aux souverains de consolider la paix pour toujours. Qu'ils consultent les rapports et les mœurs des diverses nations entre elles, qu'ils leur donnent leur nationalité et les institutions qu'elles réclament, et ils auront trouvé la vraie balance politique. Alors tous les peuples seront frères, et ils s'embrasseront à la face de la tyrannie détrônée, de la terre consolée et de l'humanité satisfaite. »

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