LES DÉSASTRES DE I/ARMÉE RUSSE
PEMDA!<T LA GCOIRE bE TlKOriE E5 lSiB-18S9
A rouverture de la guerre de Turquie, en 1828, le feld-maréchal prince Wittgenstein fut placé à la tête de rarmée russe. Ce choix était excellent; nommer le prince Wittgenstein, c'était rappeler à Tespril toutes les idées de haute expérience militaire, de courage brillant et de moralité administrative. Mais, à peine Tarmée de Tauto-
cratè avait-elle inauguré la campagne, que des intrigues de tout genre provoquées par le général Diebitsch, commandant en second, et chef de Tétat major général, commencèrent à saper l'autorité du maréobal* Ces intrigues ne tardèrent pas à être couronnées d'un plein succès, et l'on vit Taide de camp presque inconnu monter au premier rang, tandis que le chef célèbre dut rentrer dans Tombre, condamné à Tinaction.
Cette substitution fut fatale à Tarmée russe. Tous ces vices odieux qui affectent d'ordinaire le corps de ses officiers, et que la présence du vieux prince Witlgenstein semblait tenir en respect, se donnèrent, dés qu'il fut. rappelé, libre carrière. De là les étranges lenteurs qui caractérisèrent les opérations de l'armée russe pendant toute la durée de la campagne. De là surtout les déplorables malversations et les désbrdres intérieurs de toute espèce dont elle fut la victime.
Quand Diebitsch prit le commandement des mains du prince Wittgenstein, il se*" trouva à la tôte d'une des plus belles armées dont ait jamais disposé la Russie. Elle se composait dd^ six corps, par conséquent d'un effectif de trois cent mille hommes; du moins, si tel ne fut pas son chiffre réel dès le début de la guerre, ne tarda-t-elle pas à y arriver; car, par suite des renforts et des compléments successifs qui lui furent envoyés, il n'est aucun de ses régiments qui n'^iit pu compter au moins deux mille quatre ofmtH^hoinmes. Or cette immense armée, qui le croirait! il a suffi d'une campagne de deux années pour l'anéantir presque totalement. Un officier suédois, qui a servi plusieurs années en Russie, affirme que, lorsqu'elle rentra dans ses foyers, après la paix d'Andrinople, la plupart des régiments n'y ramenè-
rent que quatre cents hommes, plusieurs même que soiiante-quinze ou cent liommes seulement. C'était donc, pour toute la durée de la guerre, une perte nette d'au moins deux mille bommes par régiment. Au moment de la suspension des hostilités, il ne restait guère à Diebitsch que vingt mille hommes de disponibles. Nul doute que si le gouvernement turc eût eu (X)nuaissance de cet état de choses, aucun soldat russe n'eût repassé les Balkans. A quoi attribuer un aussi effroyable désastre? Sans doute, les fatigues, le changement de climat et de nourriture, la privation du bain de vapeur, cet élément indispensable de rhygiène moscovite S y entrèrent pour quelque chose. Il faut tenir compte aussi de la peste, de la fièvre putride et de tant d-autres maladies compagnes inséparables d'une armée russe en campagne, qui, en moins d'un mois, entassérail dans les hôpitaux d'Andrinople plus de vingt mille honnnes, et dans ceux de Varna près de quarante mille. Hais la cause principi^e, la cause inexorable de ce désastre, fut dans les abus monstrueux, les malversations de tout genre par lesquels les chefs militaires signalèrent leur administration. Ces abus, ces malversations, que l'honnêteté biea connue du prince Wittgenslein eût modérés peut-être, trouvèrent, dans la
* Les soldats russfs prennent régalièrement an baiflde vapear par semaine, le mercredi ou le samedi ; on les j conduit par troupes, chaqae individu portant sous le bras son linge et le pw^aet de verges de bouleau dont il doit se fouetter pour activer la traaspbr^tton. Cet usage du baiu de vapear garantit le soldat russe de la malpropreté 4ai Tenvahit naturellement, et Tentretient en état de santé. Pierre le Grand y avait tant de confiance, que, lorsqu'il organisa son armée, il jugea superflu, dit-on, de fonder des hôpitaux militaires, prétendant que, tant que ^s soldats iraient au bain, ils ne seraient jamais malades. On conçoit ce qu'une armée russe obligée de renoncer, en pays ennemi, à un exercice aussi nécessaire doit avoir à souffrir de cette privation.
NOTES. m)
mollesse ou plutôt dans la complicité de Diebitsch, un encouragement scandaleux. Quelle influence moralisatrice eût-on pu attendre d'un homme aussi adonné à la boisson et aussi avide de gain que Tétait ce général? Voici, du reste, des faits significatifs :
Le 15 octobre 1829, la cinquième et la sixième division d'infanterie, formant ensemble environ quinze mille hommes, se dirigèrent d'Andrinople vers la Danube. La paix étant signée, nulle attaque, nulle surprise de Tennemi n'étaient à craindre. Or, le 12 i^éeem-, bre suivant, c'est-à-dire après sept semaines de inavche» ^
ces deux divisions étant arrivées à la frontière fusse, il néi> *
s*y trouvait plus sous les armes que trois mille hommes; le reste avait péri en route de froid ou de faim, ou occupait les ambulances, qui, de leur côté, ne rencJîrent guère que des cadavres.
D*Andrinople était également partie, vers la môme époque, ufe batterie d'artillerie composée de cent cinquante hommes et de cent cinq chevaux, avec ses canons, ses chariots de transport, ses fourgons, etc. Cetfe batterie laissa en route cinquante hommes et quaranteneuf chevaux; on ne sauva de son matériel que le bipnze des canons. Elle fut, du reste, la seule des trois batteries appartenant à la cinquième division qui regagna la frontière de l'empire; les deux autres, épuisées d'hommes et de chevaux, durent rester en totalité sur le territoire turc. , *
De tels faits sont inouïs dans les fastes d'une armée victtkieuse; aussi les écrivains russes, de même que les écâiSilIkis étrangers qui ont voué leurs complaisances à la Russie, se sont-ils bien gardé d'en faire l'aveu. Mais ce qui est encore plus déplorable que ces faits eux-mt^mes,
c'estrétrangemachiavélisme qui les a produits. On raconte que rintendant général de Tarmée, P..., animé, nous ne savons pourquoi, d'une haine jalouse contre lé comte Pahlen, chef des deux divisions si cruellement décimées, lui avait fait déclarer que ses soldats ne reverraient jamais la Russie. Que ce récit soit vrai ou faux, ce qui est certain, c'est que les dispositions prises par Tintendant général pour le retour du corps de Pahlen devaient infailliblement amener sa ruine. En effet, par un calcul qui ne peut s'expliquer que par une mauvaise foi insigne, car on ne peut supposer l'ignorance dans un chef aussi élevé qu'un intendant général, P... avait supputé que Pahlen ne mettrait que quatre jours à repasser les Balkans. Ce temps était matériellement insuffisant; Pahl^ n'arriva qu'au bout de six jours à la halte désignée.
Tous les magasins qui auraient dû l'attendre étaient déjà démolis ou dévastés : ni vivres pour les hommes ni fourrage pour les chevaux ; il en fut à peu près de même sut tout le reste de la route. Quand les troupes, fatiguées, parvenaient aux stations de nuit, au lieu de s'y livrer au repos et de s'y réfectionner, elles étaient obligées de se remettre en marche et d'aller chercher, souvent jusqu'à trois et cinq lieues, les provisions dont elles avaient besoin. Ajoutez à ces calamités un froid des plus rigoureux, puisque dans les parages des Balkans, du 19 novembre à la fin de décembre, le thermomètre descend habituellement jusqu'à vingt et vingt-quatre degrés au dessous de zéro, et vous comprendrez quel devait être l'état miséiipable de soldats presque nus et affamés et des chevaux exténués qu'Us montaient. Mais nous avons à raconter des désastres d'une précision encore plus effrayante.
Dans la première année de la guerre, les Russes, en s'avançant sur le pays ennemi, n'avaient eu avec Tarmée du sultan que des engagements sans importance. Celle-ci se retirait devant eux, se contentant de ravager tous les . endroits par lesquels ils devaient passer. De ces endroits, Bazardschik, situé à quelques jours de marche en deçà des Balkans, avait été peut-être le plus maltraité; les Turcs n'y avaient laissé debout, au milieu de ruines et de débris d'incendie, que quelques maisons désertes. Ce fut néanmoins à Bazardschik que, le 7/19 novembre 1829, le corps du comte Pahlen, revenant d'Andrinople, dut faire une halte de deux jours. On va voir avec quelle prévoyance, dans une circonstance aussi délicate, l'administration militaire s'acquitta de ses devoirs.
D'abord, les quelques maisons de la ville échappées aux dévastations des Turcs furent affectées à Tétat-major et aux chancelleries de campagne les plus indispensables. Ceci n'exigeant aucun préparalif, les destinataires purent s'installer immédiatement. Quant aux troupes, comme il était impossible de les loger au milieu des décombres, il fut décidé qu'elles camperaient dans une plaine voisine. C'est alors que Ton commença à recueillir les tristes fruits des dispositions de l'intendant général. Accablés de fatigue, tombant de froid et d'inanition, les régiments • n'arrivaient que lentement, Tun après l'autre ; il fallut attendre longtemps avant que tous fussent réunis, et encore combien de soldats, laissés morts ou mourants sur la route, ne répondirentjfas à l'appel ! On sait déjà quel fut le sort des trois batteries J'artillerie attachées à la cinquième division du comte Pahlen. Celle de ces batteries dont j'ai fait mention plus haut n'arriva à Bazardschik que le lendemain du gros de l'ar-
mée, et ne put commencer à bivouaquer qu*à trois heures de raprès-midi. Or, à ce moment, il faisait un froid de cinq ou six degrés, et la neige, qui tombait déjà depuis la veille, couvrait le sol à une hauteur de plusieurs pouces : quelle triste chose que le bivouac au milieu d'une pareille température ! Mais la batterie dont nous parlons avait encore bien d'autres causes de démoralis^on. Partie d'Andrinople avec sept officiers^ cent cintrante soldats, cent cinq chevaux et un matériel complet, elle avait déjà perdu, à son arrivée dans la plaine de Bazardschik, trente hommes, vingt chevaux et presque tous ses chariots et ses fourgons. Un seul de ses ofGciers, le souslieutenant A..., jeune étranger sachant à peine le russe, se trouvait assez valide pour garder son commandement; les autres, parmi lesquels le colonel G..., étaient tombés malades en route, et avaient dû se réfugier à Tambulance. Ces désastres, déjà si graves, n'étaient que le prélude d'autres désastres plus graves encore ; car c'est, à proprement parler, à Bazardschik que commença la longue passion des divisions Palilen. Vers le soir du 8/20 novembre, le froid monta jusqu'à vingt degrés, et dans la nuit jusqu'à vingt-quatre. Pour lutter contre une température aussi rigoureuse, Bazardschik, amas de ruines, ne pouvait évidemment offrir d'autres ressources que celles que radministration de l'armée aurait pris soin elle-même d'y faire préparer. Or, quand la batterie commandée par le sous-lieutenant A... y arriva, elle n'y trouva ni vivres, ni fourrages, ni môme de bois à brûler. Elle dut envoyer chercher ces provisions' à plus de trois lieues de son campement. Seize chevaux furent détachés dans ce but; mais, exténués de fatigue, à moitié gelés par le froid excessif de la nuit, ces chevaux tombèrent
tous morts à leur retour, de même ^e la plupart des soldats qui avaient été chargés de tes conduire.
Cet événement consterna le jeuneofficier , que Tabsence des autres chefs avait laissé seul responsable du soin de la batterie; et, comme il n'ignorait pas, d'ailleurs, Timplacable sévérité que la législation militaire de la Russie déploie en pareil cas, il n'envisageait sa position qn^^ tremblant. Nous rappellerons que cet officier était étranger; un Russe n'o^Q^anaiséprouvé une telle appréhension: il sait trop qu*alWws lois de son pays, de même qu'avec ceux qui ont mission de les faire exécuter, si les accommodements sont chers, ils ne sont du moins pas impossibles.
'Le sous-lieutenant A... se dirigea le lendemain, dès le levwclu jour, vers la ville, pour y faire son rapport au eélonel C. ., qui s'y était établi dans une maison avec les autres malades. Quelle fut sa stupéfaction, lorsqu'il vit tout l'espace qui séparait le bivouac de l'armée du quartier de Tétat-major, c'est-à-dire près de trois kilomètres, jonché de cadavres d'hommes et de chevaux ! il en compta plus de deux mille de chaque espèce : terrible effet du froid de la nuit! Mais, tout en attristant le sous-lieutenant, ce spectacle le consola en quelque façon ; car il pensa que, son chef venant à comparer les pertes de sa batterie avec celles du reste de l'armée, il trouverait les premières beaucoup tt^p minimes pour lui infliger un traitement rigoureux. Ce calcul se trouva juste : le colonel C..., qui s'était d'abofd violemment irrité à la nouvelle des seize chevaux morts, s'apaisa tout à coup quand Â... lui rapporta que les deux divisions en comptaient plus de deux mille.
— Allez de ce pas, dit-il alors au jeune officier, au quartier du général en chef; vous lui direz que la batte-
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rie est crriTée et ^e huit chevaux ont péri ; pas un de plus, euteDdez-voiisf avtremeDt, il vous arriverait malheur.
A..., dont ce noteil alarmait la conscience, fit part de ses scrupules à son colonel, et s*efrorça de loi démontrer tout ce qu'un faux rapport adressé à un dief supérieur avait d^injuste et pouvait offrir de danger.
— Vous êtes jeune, lui répliqua aussitôt le colonel, et vous ne connaissez pas encore le licier. Je vous veut du bien; faites ce que je vous dis, on craignez pour vo^ tre tète. Du reste, quoi qu'il arrive, je prends sur moi toute la responsabilité.
Rassuré, mais non convaincu par ces dernières pariK les, A... se décida néanmoins à s*y conformer.
Introduit auprès du général Zulima, qui remplaçsllt alors le comte Pahlen, tombé aussi malade en route, il lui fit le rapport convenu.
— Comment! s'écria brusquement le général, huit chevaux de perdus ! Quelle est donc votre négligence ! Allez, monsieur, vous payerez cher une faute aussi grave !
En entendant cette sortie. A... remercia, dans le fond de son cœur. Dieu et le colonel C... de ce qu'il n'avait déclaré que la moitié de la perle. Car, si la mort de huit chevaux avait provoqué chez le général en chef un si grand accès de colère, que ne fût-il pas arrivé s'il avait appris soudainement le véritable état des choses? Mais au moment où A... allait se retirer, le général Trolojf entra tout à coup dans la chambre du général en chef :
— Que Votre Excellence, lui dit-il, me pardonne delà déranger pour une mauvaise nouvelle : la seconde batterie d'artillerie de la cinquième division a perdu cette nuit seize chevaux morts de froid !
— Seize chevaux! çeprit Zulima en se tournsfnt vers le sous-lieutenant. Est-ce seize ou huit? répondez!
L*officier suédois dont nous traduisons ici les mémoires dit que Â!.., qui lui a raconté lui-même ce fait, assurait ne pas se rappeler ce qu'il avait répondu à la question menaçante de Zulima ; il savait seulement qu'en le congédiant celui-ci lui avait dit sèchement : a Allez, monsieur, nous nous reverrons au conseil de guerre. >
Quand A... se trouva dans l'antichambre du général en chef, il s*y arrêta un instant pour reprendre ses esprits et mesurer l'horreur de sa position. Il comprit qu'un faux rapport adressé au chef supérieur du corps Je mettait sous le coup d'un châtiment terrible; il serait fusillé pfeut-être ou tout au moins condamné à servir toute sa vie comme simple soldat. A... ne se sentit pas le courage de faire ce sacrifice au conseil bienveillant du colonel C... Il résolut de s'excuser Iè,mîeux qu'il pourrait, et demanda à être introduit de Nouveau auprès du général. Zulima était heureusement un noble caractère, et il avait eu occasion pendant la campagne de connaître le sous-lîeutentnt A... sous d'excellents rapports. 11 le reçut et lui demanda d'un ton moins sévère ce qu'il avait à lui dire.
A... s'exprima ainsi :
— Excellence, le délit qui est à ma charge ne me permet pas d'espérer le moindre ménagement de la part de mes juges. Aussi n'est ce pas pour réclamer votre indulgence que j'ai sollicité cette nouvelle entrevue; mais dans ce naufrage, où je vbis s'engloutir pour jamais toutes mes espérances, il est une chose à laquelle j'attache le plus haut prix et que j'ai à cœur de sauver, c'est l'estime personnelle de mon général. Ce n'est ni par oubli ni
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par ignorance des lois de rhoooeur que je me suis permis aujoord^lHii, dans mon rapport, d^altérer la vérité. Je n*ai bit que suivre en cela le conseil du chef de ma batterie, le colonel C. . . qui, par une bienveillance exagérée pour moi, et sans doute aussi par la crainte de causer une trop vive douleur à Votre Excellence en lui révélant brusquement les pertes immenses que Tannée a soHfliertes cette nuit, m'avait persuadé cette imprudente démarche, dont il m^avait promis, d'ailleurs, de prendre sur lui toute la responsabilité. Je n'ignore pas. toutefois, que la plus grande faute est de mon côté, et je serais au désespoir d'entraîner qui que ce soit dans mon malheur. La seule grâce que je sollicite de mon général, c'est qu'il daigne me continuer cette estime et cette bienveillance dont il m'a honoré jusqu'à présent, et qui me deviennent plus que jamais nécessaires au milieu des rudes épreuves qui me restent à travacser. t
Cette simple prière toucha visiblem^t le général Zulima. « Soyez tranquille, mon jeune ami, dit-il d'une voix très-douce à Â..., vous avez commis une grande imprudence sans doute, mais je connais votre zèle et vo* tre bonne conduite, et la responsabilité de votre rapport ne retombera pas sur vous. Dites au colonel G... de venir me parler dans une heure. Adieu. >
Quelle fut la joie du sous-lieutenant, lorsqu'il se vit ainsi échappé au danger! Il se rendit, sans perdre de temps, au logement du colonel et lui raconta tout ce qui s'était passé. C... entra dans une grande fureut et accabla le jeune officier des plus grossières injures. « Je né Vous ai donné aucun conseil, lui dit-il, c'est vous qui aves commis toute la faute, c'est à vous seul que ^ut revenir la Responsabilité des malheurs qui frappei^ Une batterie
placée sous vos ordres. Retournez au bivouac; je vous y ferai conuaître ce qui sera décidé sur votre sort. »
CepeDdantl'événement que je viens de décrire n'eut aucune suite ni pouf le colonel G.^. ni pour le sous-lieutenant A..., qui conserva toujours son commandement dans la seconde batterie: Les pertes effroyÂles qtii affli^ gèrent l'armée russe à son retour dans la patrie passaient inaperçues pour le général en chef au milieu des autre; détails de Tadminigtration.
Avant de quitter Bazardafcbik^fetpns un coup d'œil sur la manière dent on y avait pourvu au logement et au traitement d6s'«oldats malades; jC*est encore le sous-lieutenant A... qui nous servira ici d'éclaireur. S'étant informé, le soir de son arrivée, où il pourrait voir ceux4l|i^. ses camarades qui étaient tombés malades, on lui indiqua un endroit désert situé à l'extrémité de la vilte. Il s'y rendit. Les camarades d'A... occupaient deux chambres d'environ huit mètres carrés chacune et de l'aspect le ^ plus misérable. En temps ordinaire, des gens même bien -i^^ portants eussent mieux aimé camper en plein air que d'habiter de pareils trous. Tandis que notre sous-lieutor nant témoignait son étonnement de ce qui s'offrait à sd[| yeux, un employé de l'administration des hôpitaux $ur<f vint, et déclara que les deux chambres destinées d'abdttf aux officiers avaient été transformées, par ordre supérieur, en lazaret général, et qu'à l'instant même les soldats de l'ambulance allaient y être transportés. A... prit alors congé de ses camarades et retourna au bivouac. Le lendemain matin, à huit heures, étant revenu, il trouva de chaque côté de la cour du nouveau lazaret un tas de cadavres couvrant un espace d'au moins quinze mètres carrés sur deux mètres de haut : c'étaient des soldats
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morts (laos la nuit ; od en comptait plus de deux eents.
L'o tel résultat était facile à prévoir. Ce n^est pas imponémeut que Ton pouvait entasser dans im local aussi exigp tant de malheureux à moitié gelés et affligés déjà, pour la pluprt, de maladies contagieuses. Nais demandez donc de sages mesures à des médedns ignorants et à une adminbtration qui spécule, ce semble, sur la mort a£n de s'empai^r de Targent qu'elle reçoit pour prendre soin des vivants! Sans doute, dans toute armée, les maladies exercent de funeJiBS rsvages ; mais dans l'armée russe ces ravages dépasseot toute proportion. Par exemple, si aujourd'hui elle envoie dix soldais à Thôpital, demain elle en enverra cinquante, et à la fin de la semaine einq cents, témoin ce qui s'est passé à Àndrinople et à Varna. Ajoutons que, sur le nombre des soldats alités, il en meufit toujours dix, quinze et jusqu'à vingt-cinq pour cent.
^ Pour revenir à la marche de l'armée russe en Tur-
ie, et en particulier au retour du deuxième corps en 1829, nous ferons observer que cette dernière opération n*était, de la part du gouvernement russe, qu'un calcul politique pour cacher les pertes immenses qu'il avait faites durant le cours de la guerre, pertes qui s'étaient élevées, comme on sait, à près de trois cent mille hommes. Le tzar voulait persuader par là qu'il avait une surabondance de troupes telle qu'il pouvait impunément en rappeler une grande partie; aussi vit-on les principaux journaux de l'Europe, s'associant à ce calcul, publier que la plupart des'corps russes qui avaient élé employés en Turquie avaient repassé la frontière. Or, la somme de tous ces corps se bornait, comme il a été dit, aux cinquième et sixième divisions
Pahlen, c'est-à-dire à une force de quinze à seize mille hommes, dont un cinquième seulement rentra en effet dans le pays. Mais tel est le caractère du gouvernement russe, de ne reculer devant aucun mensonge quand il s'agit de se grandir et de s'imposer. N'a-t-on pas vu, en 1857, un général Weljaminoff adresser aux rebelles du Caucase de lyriques proclamations où il leur disait que la Russie avait conquis la France, et qu'il n'y avait plus désormais que deux maîtres en droit de commander : Dieu au ciel et le tzar sur la terre? Rappellerons-nous encore les derniers manifestes de l'empereur Nicolas ? La politique de la Russie est donc un poison bien délétère, puisqu'elle a réussi à corrompre, à un degré aussi scandaleux, un caractère doivt ter.' écrivains les moins sympathiques s'étaient plu jusqu'^à présent à reconnaître la noblesse et la loyauté !
En arrivant à Bazardschik, les deux divisions Pahlen étaient déjà réduites à douze mille hommes. Ce n'était là qu'un prélude. A partir de Bazardschik, le désastre prit des proportions effrayantes. Entre cette ville et Isackscha, près du Danube, s'étendait une plaine continue déplus de cent lieues, où pas un arbre, pas une plante ne s'élevaient du sol, un lugubre désert. Les commissariats de guerre ne pouvaient l'ignorer. Cepen()ant, quand les troupes arrivaient aux stations qui leunétaient désignées, elles n'y trouvaient le plus souvent iji bois ni autres combustibles pour se chauffer et faire cuire leurs aliments. Dans les cas même où des provisions de ce genre avaient été préparées, elles étaient placée^ si loin des45ampements et siéparses, qu'il fallait que les soldats employassent à les aller chercher la plus grande partie du temp3 que l'ordre du jour affectait à leur repos. Mais, quelque
courageux qu'ils fussent, le froid enchaînait leurs forces. On voyait ces malheureux, après s'être traînés une ou deux verstes leur charge de bois sur les épaules, la jeter tout à coup par terre et rentrer harassés au bivouac, où Tabsence de feu et la faim les achevaient. Cest ainsi que plus de huit mille hommes périrent, et que la marche de Tarmée russe de Bazardschik au Danube fut une véritable marche funèbre.
Ce qu'il y a à remarquer au milieu de ces scènes lamentables, et ce qui, malgré les vices administratifs qui déshonorent Tarmée russe et qui en paralysent si souvent Taction, doit donner à réfléchir aux puissances qui au- -. raient à lutter contre cette armée, c'est Fincroyable esprit de discipline, c'est la fermeté stoïque qui se mani; festèrent dans les soldats*. Ni la faim, ni le froid, ni les souffrances de tout genre qui les accablaient ne purent leur arracher une seule plainte, une seule malédiction
1 On serait étonné si Ton racontait les moyens dont se servent les officiers rosses pour former leurs soldats à la discipline. Voici un fait. Nous avons connu très-pariicolièrement, en Russie, un général chargé d*inspecter un des corps détachés de Tarmée. Ce général était d*orif ine allemande, de formes trës-pôllte, de mœurs privées très-douces, im homme du monde, en un mot. Or, voici comment il traitait ses soldats : Quand Tun d'eux s^était rendu coupable de quelque délit disciplinaire, il convoquait toute sa compagnie, qu*il faisait ranger autour d*one fosse creusée d'avance ; puis, le délinquant étant amené, il lui ordonnait de se mettre à genoux par terre, sur le bord dé la fosse, et le faisait battre à coup de bâton jusqu'à ce qu'il y tombât. Alors, prenant une voi^^ sévère : « Souviens-toi, lui disait il, de ce châtiment, et garde-toi de Vy exposer une seconde fois, car alors la terre serait jetée sur ton corps, et cette fosse te servirait de tombeau. • Le malheureux soldat était ensuite ramené ^ la caserne souillé de sang et de terre; nous laissons à penser â*U proûtalt de la leçon. Tel est le mode d'éducation dont faisait usage un homme éminemment civilisé. Quel doit donc être celui de tant d'autfes* généraux russes qui n'ont pas encore secoué leurs instincts de barbarie, et dont on n'aurait qu'à gratter l'épiderme pour retrouver, comme 4iaait-Naj^léon, le Tartare?
contre les chefs qui en étaient les coupables auteurs. Nous avons dit que le Russe était fataliste- Le retour des Balkans suffirait à lui seul pour le prouver avec évidence; mais ici le fatalisme se traduit par des actes dont eussent été fiers les plus intrépides martyrs.
Quand un soldat épuisé de froid et de faim tombait eir route, et qu'un officier l'exhortait à rassembler ses forcée pour gagner le bivouac, il répondait humblement et avec un douloureux sourire : « Merci, mon officier, mais il fait aussi fnoid au bivouac qu'ici; ici, d'ailleurs, Dieu se trouve également; laissez-moi mourir! » Et il s'endormait sans murmurer, serrant convulsivement son fusil contre sa poitrine gelée. . ^m
L'officier suédois de qui nous tengns ces détails les avaâi^K recueillis personnellement de plusieurs témoins oculaires; il insiste sur eux avec complaisance, et part de là pour s'apitoyer sur le sort misérable du soldat russe. Mats un fait qu'il signale, et auquel il nous eût été difficile à nousmôme d'ajouter foi s'il ne nous eût encore été confirmé par des témoignages irrécusables, c'est que la dixième partie des soldats tombés entre Bazardschik et le Danube ont été enterrés vivants. Chaque matin, en effet, lorsque les troupes devaient continuer leur marche à travers l'immense désert de neige qui s'ouvrait devant elles, il se trouvait dan^ toutes les compagnies un nombre plus ou moins grand de soldats engourdis par le froid, et qui, bien que respirant encore, étaient néanmoins incapables de suivre leurs camarades. Les faire monter sur les chariots de bagages ou sur ceux des ambulances était impossible; les chevaux, décimés au moins autant que les hommes par la rigueur de la saison et par le manque de fourrage, n'auraient pu les traîner.ll ne fallait pas songer
DOD plus à laisser auprès de ces malheureux des gardes pour les soigner; ces gardes eussent bientôt partagé leur sort. Pour en finir, on se contentait de les transporter à quelque distance des bivouacs, et on les enterrait dans la neige; là, ils trouvaient leur lit d*agonie et leur tombeau.
Chaque nouvelle étape éclaircissait les rangs d'une manière effrayante ; la plus grande partie des soldats qui «Aaient présents au dernier bivouac manquaient au bivouac suivant : ils étaient restés en route, ei^ténués de fatigue, de froid et de faim. On envoyait alors un officier et quelques hommes à leur rencontre; mais ceux-ci péyi^issaient souvent eux-mêmes. Jamais, du moins, ils ne pyimenaient qu'un fort petit nombre de ceux qu'ils étaient allés chercher; ils ne trouvaient habituellement que des cadavres. L'infanterie et la cavalerie avaient surtout à souffrir dans ces tristes occurrences; Tartillerie y résistait mieux, ses affûts lui offrant les moyens de transporter sans fatigue ses hommes, son combustible et ses malades; et encore ne savons-nous pas, par ce qui a été raconté de la seconde batterie de la cinquième division, les désastres inouïs qui ont affligé cette arme?
Nous avons dit plus haut qu'immédiatement après avoir franchi les Balkans Tarmée russe fat accueillie par une neige qui ne cessa de la poursuivre jusqu'aux frontières de l'empire. Pour suppléer à l'imprévoyance, ou plutôt au mauvais vouloir de l'administration, qui ne leur faisait distribuer aux stations de passage qu'un fourrage insuffisant, les cavaliers lâchaient la bride à leurs montures et les invitaient à chercher sous la neige le peu d'herbe qui tenait au sol. Mais quelle pâture pour des animaux affamés ! Us périssaient, et avec eux les rares moutons et au-
très bêtes qui avaient pu être achetées pour l'approvisionnement de l'armée. On eût dit que c'était un parti pris de la part des chefs de laisser périr les malheureux soldats qu'ils étaient chargés de ramener à leur souverain. Nous le répétons encore : des troupes russes parties d'Andrinople le 15 octobre 1829, c'est-à-dire de la cinquième et delà sixième divisions Pahlen, formant ensemble douze bataillons d'infanterie, douze escadrons de cavalerie et six batteries d'artillerie, en tout quinze ou seize mille hommes, il n'en arriva, le 12 décembre suivant, sur le territoire moscovite, que trois mille, parmi lesquels quatre ou cinq cents cavaliers, tirant après eux leurs chevaux décharnés, et deux cents artilleurs avpc juste le nombre de montures nécessaires pour traîner leurs canons. On sait déjà que la plupart des chariots de bagages avaient dû rester dans les Balkans, faute de chevaux; les hommes les avaient suppléés en chargeant comme ils pouvaient, sur leurs épaules, les provisions, les armes, les. vivres, de même que les outils et instruments de toutes sortes nécessaires à la marche d'une armée. Était-il donc possible qu'indépendammentdes autres causes de désastre que nous avons déjà fait connaître, les troupes de retour ne succombassent pas sous un fardeau aussi écrasant? Ajoutez à tout cela la peste, qui, parmi le corps des médecins et des chirurgiens seulement, enleva près de cinq cents individus.
Telle est la lugubre histoire de la marche d'une armée
russe pendant neuf semaines. On ne trouve d'analogue à ce fait que dans la retraite de Moscou en 1812. Mais ici qu'elle différence dans les situations respectives! Développée sur une ligne incommensurable, l'armée française n'avait qu'une base d'opération éloignée et incer-
taine. Outre les rigueurs du climat, elle ayait encore à répondre aux attaques sans cesse renouvelées d'un ennemi d'autant plus dangereux qu il était pour ainsi dire insaisissable, et que, se trouvant au milieu de ses propres foyers, il réparait par des recrues toujours fraîches ses pertes lés plus graves au fur et à mesure qu'il les subissait; l'armée française, en un mot, ne pouvait échapper à une ruine complète qu'à la condition d'emporter à la pointe de Tépée chaque morceau de terrain qu'elle occupait, et de réitérer à chaque instant ses victoires. A partir des Balkans, au contraire. Tannée russe n^avaitqu'à mettre le pied devant elle; nul ennemi ne s'(yp«sait à sa marche ; elle était victorieuse, et la paix était s^ée.
Prenons la question dans son ensemble. La guerre que la Russie fit à la Turquie en 1828 et en 1829 meftait de son côté toutes les chances. Aucune pujssance étrangère n'intervenait; elle se trouvait seule à seule en face de son ennemie, et cette ennemie était faible, désorganisée, ne disposant que d'une partie de ses ressources et ne pouvant réparer les pertes que le destin des combats lui faisait éprouver! D'avance donc/ le résultat final était connu ; car la Russie était alors dans toute la splendeur de sa force ; elle avait une armée magnifique, un matériel d'une richesse imposante, et le souvenir récent du rôle prestigieux qu'elle avait joué dans les dernières guerres de l'empire l'animait d'un courage et d'une confiance auxquels rien ne semblait devoir résister. « Qu'elle se montre seulement sur le champ de bataille, et soudain les Turcs seront terrassés ! » Voilà ce qu'on disait, voilà ce qu'on croyait.
Cependant, non-seulement les Turcs ne furent pas soudain terrassés, mais encore il s'en fallut de peu que les
>WËS. 315
Russes n'échouassent ; et quand, ontiu, aprèsde longues années de campagne, et au prix de trahisons provoquées et d'efforts inouïs le sultan fut contraint à signer le traité d'Andrinople, il se trouva que les trois cent mille soldats que le tzar avait envoyés contre lui, et que les balles et les boulets ottomans avaient pourtant si peu affligés, avaient jonché , on sait dans quelle proportion, de de leurs cadavres victorieux les plaines se to montagnes qui s'étaient ébranlées naguère an bruit de leurs pas. Qu'est-ce donc que l'administration militaire en Russie pour couronner par d'aussi lamentables désastres un événement triomphal ? Sans doute, si le trésor autocratique lui avait fait défaut, on comprendrait jusqu'à^ un certain point ses imprévoyances; mais l'empereur Nicolas a déclaré lui-même que pendant toute la guerre de Turquie son armée d'opération lui avait coûté uH million de roubles par jour. Une pareille somme né suffisait-elle pas pour empêcher qu'elle ne mourût de faim et de froid? Mais les chefs des armées moscovites ont bien d'autres soucis dans l'âme que la santé et la vie. du soldat. La guerre est un temps de licence et d'impunité ; ils se hâtent de la mettre à profit, et l'on peut juger de l'avidité qu'ils y déploient par les déprédations monstrueuses auxquelles ils se livrent déjà en temps de paix. Que de fois, au retour des Balkans, les inspecteurs
ne trouvèrent-ils pas les caisses vides ! Le colonel C ,
ce chef de batterie dont il a été question, ne fut-il pas, en différentes occasions, convaincu lui-même d'avoir dis^ sipé des sommes considérables affectées à l'achat des fourrages et d'autres munitions? Mais, datons ces dilapidateurs, le plus coupable était, sans contredit, lemaré^chal Diebitsch ; car> enfin^ sa haute position de général
r»lii NOTES.
en chef ne rubligedit-elle pas à prévenir et à réprimer, au besoin, Todieuse conduite de ses officiers; et, s'il ne Ta pas fait, la responsabilité n*en retombe-t-elle pas tout entière sur sa tète? 11 est vrai que Diebitsch avait une manière à lui d'exprimer son mécontentement de ce qui s'était passé. Il disait, en priant de ceux de ses soldats qui étaient morts de froid ou de faim, qu*ils avaient imr primé une tache à leur gloire /...
Le traité d'Andrinople a fait connaître à TEurope les avantages politiques que la campgne de 1828 a procurés à la Russie ; les documents que nous venons de produire suffiront pour faire apprécier l'honneur moral qu'en ont retiié ses armées. Cependant les plus hautes faveurs ac-> cueillirent les officiers à leur retour. Diebitsch reçut le b^^ ton de maréchal avec le titre de comte, auquel on joignit plus tard celui de Zabalkanshy ( vainqueur des Balkans); on lui donna, en outre, un million de roubles en espèces, une batterie de canons, et la propriété de deux régiments qui portèrent son nom. Enfin, Diebitsch fut décoré de Tordre de Saint-Georges de première classe, l'ordre militaire le plus élevé de l'empire, auquel est attachée une pension considérable. N'était-ce pas assez pour consacrer la gloire du général en chef aux yeux de toute l'Europe ? Chacun des autres chefs qui avaient pris part à la campagne fut récompensé proportionnellement. Un seul, un générai faisant partie de rétat-majof, se vit traiter en bouc émissaire, et dut emporter, dans une permission de voyager à l'étranger, tous les péchés de ses collègues. On sait qu'en Russie ce genre de permission est une formule de disgrâce à l'usagedes prévaricateurs de haut rang*
LE BLOCUS COMMERCIAL DE LA R^Wi»
La constitution économique de la Russie ne ressemble à celle d'aucun autre pays. Sur une terre essentiellement agricole, les tzars ont voulu improviser les merveilles de rindustrie. Pour cela, ils n*ont imaginé rien de mieux qu'une application nouvelle de leur procédé ordinaire de gouvernement. Comme ils avaient enrégimenté la noblesse et l'administration, ils ont enrégimenté le travail. Ils ont eu des usines métallurgiques, des manufactures de draps, des fabriques de soie et de coton, des papeteries, etc., etc.; créations dites impériales, rnav^ chant toutes avec ordre et discipline à la voix d'un général, d'un colonel ou d'un chef d'escadron, selon l'importance de l'objet. Le travailleur qui se distingue passe caporal et quelquefois sergent. Le paresseux est soumis à la loi du bâton comme un simple soldat. Quant au commerce, on en a fait une corporation divisée en trois compagnies ou gidldes, ayant chacune leurs droits et leurs spécialités, dans lesquels elles sont tenues de se renfermer scrupuleusement.
Ce système a eu pour effet de produire, à des prix exorbitants, du papier détestable, des tissus plus que médiocres et des fers assez défectueux pour que, malgré les obstacles d'un tarif ultra-protecteur, l'Angleterre trouve moyen d'écouler ses fers dans un pays où la na-
318 >'OTES.
turea mis ea abondance du minerai de première qualité.
Dans l'étal actuel des relations commerciales entre les nations civilisées, le chiffre respectif des échanges, rapproché du chiffre des populations, indique assez exactement la force productive et le rang des différents États dans Tordre économique. En appliquant ce calcul aux principales puissances et à quelques États secondaires, on trouve les données suivantes :
La première place doit être assignée à la Grande-Bretagne, qui, avec une population de 87,000,000 d'habitants, fait au dehors un échange de 4,625,000,000 de francs, valeur déclarée, ce qui représente, par tête, 171 francs.
La seconde appartient à la Belgique. Popul. 4,260,000 âmes; valeurs échangées, 494,500,000 francs, soit, par tête, 124 francs.
La troisième aux États-Unis.- Popul., 20,000,000; valeurs échangées, 2,209,000,000 de fr., soit, par tête, HOfr.
La quatrième à la France. Popul., 54,000,000; valeurs échangées, 2,246,000,000 de fr., soit, par tête, 66 fr.
La cinquième au Danemark. Popul., 2,100,000; valeurs échangées, 127,170,000 fr., soit, par tête, 63 fr. 50.
La sixième à l'Allemagne (ZoUverein). Population, 23,000,000; valeurs échangées, 1,330,000,000 de fr., soit, par tête, 54 fr.
La septième à l'Egypte. Popul., 3,000,000; valeurs échangées, 144,500,000 fr., soit, par tête, 48 fr.
La huitième à la monarchie suédo-norwégienne. Popul., 4,252,000; valeurs échangées^ 188,370,000 fr.^ soit, par tête, 44 fr. 30.
La neuvième à TEspagne. Popul., 15,000,000; valeurs échai^es, 319,992,000 fr., soit, par tête, 21 fr.
La dixième àrAutriche. Popul., 35,000,000; valeurs
. échangées, 645,000,000 de fr., soit, par tête, d8 fr. 50.
; La onzième à la Turquie. Popul., sans les provinces
tributaires, 26,000,000; val. échangées, 453,000,000
de fr., soit, par tête, 17 fr. 50. ^
La douzième aux 'principautés danubiennes. PopukJ' '.^ 5,000,000; valeurs échangées, 80,807,000 fr., soit, par tête, 16 fr.
Et la treizième à la Russie, dont la population, y compris la Finlande ^(la. Pologne, s'élève au moins à 60,000,000 d'âmes, et qui fait avec le doliolîtin échange de 769,000,000 de fr. de valeurs officielfes,. soit,- pitr tête, 12 fr. 80.
. Nous n's^vooêi pas à nous étendre sur ces données numériques* Nous ne les produisons que comme une indication approximative de l'action despotique des tzars sur un' peuple dont le territoire égale à peu prés la cinquième partie des terres habitables sur toute la I surface dy globe, et pour montrer quelle est la valeur écononpiique d'un empire si formidable en apparence. .. Si ce*qu'on nous raconte de l'état misérable des populations égyptiennes est exact, quelle doit donc être la condition des populations russes, placées si fort audessous d'elles dans l'échelle commerciale, et dont la puisssÉce productive s'élève à peine au tiers de la leur? En réalité, les bienfaits du commerce sont inconnus aux neuf dixièmes de la Russie. Les restrictions du système douanier et le manque absolu de viabilité à l'intérieur arrêtentiorcément le mouvement des échanges à la frontière. Elles alimenfenl le luxe de la cour, de l'aristocratie
iT
et (le quelc[ues riches particuliers, à Moscoi^ à Saint-Pé* tersbourg et sur les bords de la Baltique.
Ce sont eux qui consomment les vins de France, les soieries de Lyon, les modes parisiennes, les tissus, les épiées, les quincailleries fournies par l'Angleterre. L'ai*mée reçoit pour vêlements les étoffes coûteuses et peu
• * durables des manufactures nationales, qui servent aussi
• d'aliment à quelques échanges avec les peuplades asiatiques. Quant aux mougicks, ils ne connaissent pas plus les produits impériaux que ceux de l'étranger. Les uns et les autres sont inabordables à leur pauvreté. Ils filent et tissent eux-mêmes la laine de letOP troupeaux, comme les peuples primitifs. Ajoutez quelques peaux de mouton, et vous avez la totalité de leur garde-robe.
Mais, dira-t-on, avec quoi donc se payent les trois ou quatre cents millions de produits fabriqués qui s'importent tous les ans par Gronstadt, Saint-Pétersbourg, Revel, Riga, etc., et qui forment Tindispensable approvisionnement de ce qu'on nomme la société en Russie? — Ils se payent avec la portion la plus dédaignée de la richesse du pays. La force agricole, si mal appréciée par les tzars, et pour laquelle ils n ont encore rien fait, pas même des routes sypportables, subvient seule au besoin des échanges. Sans elle, le commerce extérieur serait nul, la condition sociale des hautes classes réduite à celle des môugicks, et le trésor impérial perdrait le sixième de ses revenus.
D'immenses troupeaux, répandus dans les steppes, fournissent aux propriétaires du sol, c'est-à-dire aux seigneurs, des laines, des cuirs, du suif; des forêts presque vierges produisent des planches, du goudron, dé la résiné ; des terres fertiles, auxquelles *tnanquent seulement
"fesfbras du paysan libre, donnent à la curture la plus imparfaite des quantités considérables de lin* de chanvre, de céréales. Toutes ces denrées, dirigées par un petit nombre de voies fluviales sur les rares foyers du^ #)mmerce extérieur, concentrent entre leç mains des classes riches des moyens de jouissance et de revenu, en
- iq^e temps qu'elles permettent au gouvernement de prélever, pour l'impôt diBS douanes, une somme annuelle d'envirorfi20,000,000. — Test à ce chiffre que s'élève
;.le produit des droits d'entrée; ce qui, pour le dire en passant, dènAe la mesure du libéralisme russe en fait de tarif. Sur 375,000,000 de valeurs importées, cela forme 32 pour 100 de droits perçus, sans parler des prohibitions.
De toutes les productions qui prennent part à l'échange comme contre-valeurs de l'importation, aucune ne joue un rôle plus important que les céréales, surtout dans \eéê
* années où la disette frappe les autres jpavs de l'fiurbpe» Cette calamité est pour la Russie une^oine fortuQfiS^qwg la noblesse salue toujours d'un joyeux sourire^'L* faussement du prix de vente lui permet en effet de donne** plus d'étendue aux trarifeports, et d'appeler la denrée des lieux éloignés, où elle reste trop souvent inerte, dans l'impossibilité de supporter les frais d'extraction. Les fon^s avancés pour multiplier les^oypnsd'arrivageifentrent avec facilité, avec usure: car, le tarif d'entrée continuant de faire obstacle à l'importation des articles^briqués, l'Europe .est obligée de payer en argent la plus grande partie des subsistances qu'elle demande à la Russie.
Mais ^s relations, é côté des avantages qu'elles confèrent à l'aristocratie russe et au trésor impérial, ont
aussi leurs inconvénients. Dépourvue d'industrie réetie, la Russie a besoin de nos produitsBiaiiu facturés et môme d'une partie importante de la production agricole euro- i péenne, notamment des vins de France, de Portugal et Ae Hongrie. D'un autre coté, c'est un besoin non moiiï|^ impérieux pour elle.de se défaire entre nos mains d'une forte portion de ses produits agricoles, principal reveiiu » des classes dont les dépenses alimentent surtout lis sources de l'impôt. Telle est la force de cette double nécessité, que, si les moyens d'y satisfaire venaient à manquer soudainement, nul ne peut prévoir jusqu'où s'en étendrait le contre-coup sur la marche de la société et sur celle du gouvernement.
Or, ceci posé, l'Europe n'a-t-^lle pas dans les mains une arme terrible qu'elle peut employer avec l'entière assurance deson efficacité? — On objectera, nousle savons, ^u*en refusant à la Russie ses vins et ses articles manufacturés, rOccideiit s'interdirait en même temps de lui demander ses céréales et ses autres produits naturels. * Cô^te objection ne saurait nous arrêter. Les disettes, fiçkce au ciel, n'affligent pas tous les ans le continent européen; rarement elles ont l'intensité de celle dont nous souffrons aujourd'hui, et ce qui manque dans un pays, on le trouve ordinairement dans quelqu'un des pay« voisins. En ce moment même, il y a telle province en Espagne où le défaut de routes empêche seul la France d'y puiser des ressources importantes à son alimentation* D'ailleurs, la Russie n'a jamais fourni au commerce exté- ' rieur plus de dix millions d'hectolitres. C'est le chiffre des quantités exportées en 1840-1847 par Odessa et les ports de la Baltique; et nous ne pensons pas que, cette année, l'exportation se soit élevée au delà.
** HOTES. iH#
Or,'TAniériqBe du^rd est en étst de subvenir à ans
^emnnde aussi limilf^e. Elle s'en cbargerait cp.rtainement, et ce sérail a notre grand avantage qu'elle remplacerait la Russie dans cette fourniture, parce qu'au lieu de In solder en Tiiiraéraire,'çpus la payerions avec |tos produits. . '' * ' Il en serait de m^àic des autres articles agricoles qui forineoL le contingent russe dans nos (échanges, les laines, les bois, les lins, le chanvre, le suif, le geadron. Tous ces objets ont leurs similaires en abondance ^pns beaucoup d'autres pays, en Suède, en Norwége, et dolamment sur les rives de la Plata, à Buênos-Ayrcs, h ' 'MfMtévidêo, au Paraguay, au Brésil, dans l'Australieveic. Le transport en Revient chaque jour plue raiûté,,àj.'aide des moyens puissants qui s'établissent de Ia.uuspai4s,' et le commerce en serait infiniment plus avantageux pour l'Europe, qui trouve dans ces conlrées le déboucbé de ses produits industriels sur une loul autre échelle qu'en Russie, On s'est trop accoutumé a considérer le marcbé russe comme nécessaire au commerce européen. C'uBjL une erreur qu'il importe de détruire. Le contraire esi beaucoup plus vrai : l'Ëuropp peut aisément se passer de la Russie; la Russie, elle, ne saurait se passer de l'Europe. • ,
Mais, dira-t-on, voua foult-'z doac soulever une guwre dédouanes, renouveler leljlocus de 1808, faire contre Nicolas ce que nous avoitstefocbéà l'Angleterre d'avoir [ail contre la Fiance, à la France d'avoir fait contre l'Ad^dHcrre? Ce sont là des moyens bariiares.
l'oinnient donc? est-ce qu'd est plus barbare, plus odieux (ie t'osser des opérations de commerce que de tuer des hoiuoies"! Est-ce qu'il vaut mieux faire couler le
â^Dg que de porter en Asie ou en Amérique les spéculations paisibles qui se faisaient au nord de l'Europe? Quoi! l'ennemi de mon repos, Tennemi de la paix publique pourra troubler inopinément les relations établies, il pourra tioler le droit internatiooil, envahir, au gré de son ambition, les possessions de s« voisins, piller, brû- ' 1er, dévaster d'innocentes provinces^^i ne lui appartieifnent point!... et je n*aurai pas, moi, le droit de lé mettre au ban de Thumanité ! je ne pourrai pas m'en interdire le contact, Tisoler dans sa tanière de glace, lui refuser la pâture qui nourrit ses instincts pervers, le priver, en un mot, des moyens de me nuire à moi et â mes amis!
}je parti que nous suggère ici la constitution économique de Tempire russe est cent fois plus humain, cent ibis moins barbare que des guerres prolongées dont le moindre incident peut mettre le feu aux deux bouts de l'Europe. Dans la situation qui nous est faite, le moyen le plus énergique, celui qui ramènera le plus promptement la paix et qui la garantira le mieux contre le retour d'une semblable attaque, celui-là sera le meilleur et le plus humain. Or, on peut vaincre Tarmée russe sur le Danube ou ailleurs, on peut détruire les flottes russes dans la mer Noire et dans la Baltique, on peut raser Cronstadt et Sébastopol, sans être assuré pour cela que , de nouvelles hordes moscovite» ne viendront pas, au moment le moins prévu , menacer Constantinople ; on peut même en finir diplomatiquement avec l'autocrate, sans avoir la certitude, au moins morale, que dans deux ans, chaq ans, dix ans peut-être, alors qu'une occasion favorable se produira, lui ou ses successeurs ne renouvelleront pas leurs violence et leurs injustices.
Ce n'est, après tout, que du sang à répandre! Ce ne^ sont que des hordes à discipliner, des malheureux à jeter sur nompar.rattrait du pillage et de la rapine I On trouvera toyjours eà Russie des éléments pour la destruction. — Mais*qtt*nii «ystème d'isolement froidement calculé vienne signifier à Tautocrate qu'à moins de rentrer, pour n'en plus sortir, dans les règles du droit international tel que Pentend l'Europe, ses États seront exposés à toutes les subversions qui peuvent naître de la privation des relations commerciales avec les autres peuples, ses finances aux catastrofJhes inévitables qui découleront du blocus de ses ports... nous croyons qu'un tel système, énergiqueiuent soutenu, aurait chance, plus que tout autre, d'assurer pour de longues années le repos nécessaire au développement des intérêts moraux et matériels de^ l'humanité. Du joaoins sommes-nous convaincu qu'il garantirait efficacement l'équilibre européen,' auquel est attachée la politique actuelle des prificipales puis- ^sances.
Complétons cette note par quelques détails sur la même question em(Hni&tft au Monitewr du 2 6 avril dernier:
« Les tableaux généraux de noti^ commerce extérieur montrent qu'en 1852 la Russie nous a à peine acheté la centième partie de la valeur totale des produits de notre sol ou de notre industrie que nous avons vendus à l'étranger, et que la valeur des produits russes de toute nature importés en France pour notre consommation n'a également représenté que la faible proportion des trois centièmes du-total de nos importations.
« On est donc, tout d'abord, fondé à penser que la guerre actuelle ne peut pas compromettre d'une ma^
nière sérieuse des intérêts commerciaux si peu importants.
« Cependant, comme les marchandises quÉ^jonàus envoie la Russie sont essentiellement des matf to)Ni{k^ières destinées à alimenter nos fabriques, si nousil^.Muvions pas, pendant la durée de la guerre actuelle^ nous en approvisionner ailleurs, celles de nos industries qui les mettent en œuvre pourraient éprouver un préjij|j|to réel de leur enchérissement. Mais telle n*est pas notre situation vis-à-vis d^ la Russie ; car il n'est poiat de produit russe dont nous ne puissions nou^procurer le similaire sur d'autres marchés à des conditions tout aussi favorables qu'en Russie; peu de mots suffisent poui^le démonn trer.
ff La valeur des importations effectuées de Russie pour notre oonsommation s'est ^levée, en 1852,^3. â9,61l,OI4Jrancs; elle n'avait ^]^» en 1850, que de i9,76ar,lij»frtncs; etenl851 quede 18,244,446 francs; ce qui donne, pour la moyenne des trois dernières années, 22,542,855 francs.
« Dans la somme des produits importés de Russie, en 1852, pour notre consommation, soit ^9J^iJI^,^i^ francs, le lin teille et les étoupes de ,lîn "figurent pour 15,889,978 francs, soit à peu près 54 0/(>. Après le lin, viennent : le cuivre pur de première fusion pour 1 i 0/0, soit, 3,189,219 francs; les laines en masse pour 9 0/0, soit 2,796,961 francs; les graines de lin pour 8 0/0, soit 2,551,397 francs; les bois communs pour 6 0/0, soit 1,719,988 francs.
« Quant aux divers produits, tels que l^bhanvres, la potasse, le fer, les suifs, les crins, les plumes, etc. , qui, réunis, représentent les 12 0/0 restants ddr' chiffre de
nos importations, aucun d'eux n-rfteiat à une valeur d'un million de francs, fceui^plus ou moins d'abondance suf notre marché ne saurait donc réagir d'une manière considérable sur noUè Wuvement industriel. En serait-il de même si les lins, le cuivre, les laines, la graine de lin et les bois de Russie venaient àhious manquer?
a En ce qui concerne les lins (teilles et en étoupes), nos importations générales de toute origine, pour notre propre consommation, ont été :
(( En 1850, de 178,^28 quintaux métriques;
«En 1851, de 192,391 —
« En 1852, de 265,805 —
« Sur lesquels les provenances russes figurent :
(i En 1850, pour 97,542 quintaux métriques ;
a En 1851, pour 93,694 —
* En 1852, pour 126,469 —
« On peut donc dire que nous tirons de la Russie à peu près moitié du lin que nous achetons à l'étranger. Mais, indépendamment de ce que plusieurs pays, tels que la Relgique, en première ligne, le Zollverein et les Pays-Bas pourraient, en augmentant leurs expéditions, suppléer, en cas de besoin, au défaut total d'arrivages de lin de Russie, on doitpenser que les propriétaires des provinces russes, telles que la Courlande et la Livonie, dont le lin est le principal produit, aviseront aux moyens d'expédier leurs lins, soit à Mémel, soit à Kœnigsberg, où rien ne s'oppose à ce que notre commerce aille s*to approvisionner.
« Il est peu probable que le gouvernement russe prohibe l'exportation des lins comme il vient d^nterdire celle des céréales ; car cette mesure atteindrait trop di-
rectement les intérôte des provinces baltiques. Si, d'ailleurs, ce fait avait lieu» il ne faudrait aucunement désespérer que notre productioii nationale pût suffire pendant quelque temps aux demandes de notre industrie linière.
« La culture des plantes textiles a, en effet, pris en Bretagne, depuis deux ou trois années, un développement fort considérable. Il n'est pas hors de propos de rappeler ici que la commission des toiles rurales, qui vient de se réunir à Rennes, a constaté, à cet égard, des résultats excellents et d'une nature à faire croire que les cultivateurs, encouragés par le bon prix qu'ils ont retiré de leurs lins de la dernière récolte, donneront une nouvelle importance à leurs exploitations, en vue des avantages incontestables que l'interruption de nos relations commerciales avec la Russie devra leur procurer.
« En résumé donc, quoique nous soyons tributaires de la Russie pour la moitié du lin d'origine étrangère que nous consommons; quoique le prix de ce textile sur nos marchés intérieurs se soit élevé, depuis quelque temps » surtout, par suite des besoins de la marine et des demandes faites pour l'exportation, il est permis de penser : i° que l'importation des lins russes, si elle diminue, ne cessera du moins pas complètement ; 2' que nos achats sur les marchés belges et allemands prendront une importance plus considérable ; 3° qu'en même temps nos exportations des lins fronçais déjà suspendues cesseront momentanément; 4° enfin, que, notre propre production s'accroissant, l'ensemble de ces diverses circonstances aura pour résultat de replacer le prix du lin sur nos roarchés'dans une situation normale.
« Le cuivre que nous importons de Russie est origi-
nair« des mines de la Sibérie et nous arrive par Saint- Pétersbourg. Le blocus de ce port «n rendrait donc impossible tout envoi en France. Mais ce fait n'apporterait sans doute pas de perturbation grave dans les affaires de notre industrie métallurgique ; car si, en 1852, sur 85,205 quintaux métriques de cuivre pur de première fusion (seul cuivre expédié de Russie en France) que nous avons importés de l'étranger pour notre consom- . mation, 13,861 étaient d'origine russe, en 1851 nous n'en avons reçu de la même provenance que 4,631 quintaux métriques sur 62,178, et en 1853, que 1,701 sur 79,264.
« Si le cuivre russe vient à nous faire défaut, ceux que nous recevrons d'Angleterre, des mers du Sud et d'Algérie suffiront à tous les besoins de notre consommation. (( La Russie ne nous envoie en laines que des laines en masse et quelques décbets de laine sans importance. Quant aux laines en masse, ce qu'elle nous en a envoyé ,. ffEl850 ne s'est élevé qu'à 4,268 quintaux métriques j -siif ime importation totale de 224,415; en 1851, qu'à 4,575 sur 180,147 ; el en 1852, sur 306,917, qu'à 9,473, dont 6,200 de la mer Noire, et 3,773 de la mer Baltique.
"* a Or il est d'autant moins supposable que, si les envois de laine de Russie venaient à cesser, cette diminution de trois centièmes environ dans notre importation pût produire des résultats désastreux pour nos manufactures de tissus de laine, que les importations de laines de l'Algérie, de la Turquie, des États barbaresques, du Rio de laPIata et de la Nouvelle-Hollande ont plus ^e doublé depuis deux ou trois ans, et continueront sans nul doute à s'accroître.
330 ISPTES.
c Relativement aux graines de lin, notre situaiicai visà-vis (le la Russie est tout à fait différente. Âinâ, en 1852, sur un total de 95,624 quintaux métriques auquel s'est élevée notre importation, nous en avions reçu 60,509 des ports russes dans les ports du Nord, en tom, 77,315, soit un peu plus de 80 0/0. En 1851, notre importation de Russie avait été moins considérable ; mais, en 1850, elle avait été à peu près égale à celle de 1852.
« Quant à ces graines, il faut distinguer entre celles qui sont tirées des ports russes sur la mer Noire et celles qui nous arrivent des mers Blanche et Baltique.
(( Les premières, qui sont destinées à la fabrication des huiles, entrent dans notre consommation en concurrence avec les graines de sésame. Il y a lieu de croire que Timportation de cette dernière pourra s'accroître assez pour compenser les approvisionnements que nous ne pourrons plus tirer de la mer Noire.
€ Pour ce qui est des graines de lin que nous recevons des ports russes situés sur les mers Blanche et Baltique, , elles sont principalement employées pour semence, «t,à ce titre, il y aura peut-être lieu de prendre quelque mesure pour ne pas nous exposer à en manquer au moment même où notre production linière va forcément être appelée à s'accroître.
« Les bois que nous importons de Russie pour notre consommation sont des bois à construire, de pin et de sapin, bruts, sciés en planches, en mâts, mâjereaux, espars, etc., et des merrains de chêne. Voici quelle» ont été em moyenne, pendant les trois années 'de 1850 à 1853, notre importation totale pour notre consommation et notre importation spéciale de Russie en bois de toute nature ;
NOTES. 53f