LES ŒUVRES DE GHABITÉ
Voici un tableau d'une couleur éminemment locale et qui montre comment les œuvres d'humanité ou de charité sont comprises en Russie. Nous l'empruntons encore à l'auteur d'un Missionnaire républicain en Russie, qui se met lui-même en scène.
« La femme du général gouvernô|4nfcf||oscouvrÉt un jour supplier une princesse de mk A^patssàDce de se charger du patronage d'une des salles i*^ime qui flbivent se fonder dans la ville. La princesse se laissa gagner par les instances flatteuses dé la générale. D%ilfburs, sachant l'impératrice à la tête de cette institution, elle espère obtenir plus facilement par cette voie le chiffre de demoiselle d'honneur pour sa fille. Elle a donc accepté, et elle s'est immédiatement mise à l'œuvre avec cette énergie et cette habileté qu'elle apporte dans toutes les affaires où sa vanité et son intérêt se trouvent engagés. Elle a commencé par examiner les éetà^ déjà Tondées par les autres dames, pour ne rester blIMette à aucunes d'elles ; elle s'est employée ^ctivemeâfH îacquisition du local et du matériel ; elle y a contribué largement de ses fonds, et elle a su intéresser à l'entretprhê quelques riches marchands par des cajoleries et p^ir^des promesses de récompenses impériales; elle a pourvu à l'administration et à la surveillance ; enfii, l'établissement s'est trouvé à flot, et l'inauguration eut lieu. ^
(( La princesse n'avait rien négligé pour rendre la cérémonie brillante; elle avait invité ses connaissances les plus huppées, parmi lesqu^les ïiooi(^e de grands fonctionnaires; elle avait oblen^ 4116 là consécration se fît par l'archevêque métropol^if'de Moscou, homme d'esprit et de talent, très à la mo4e 01 très-courtisé par la grande noblesse. •
« Le local était décoré fl'une manière splendide, partout garni de fleurs; la salle, très-spacieuse, ressemblait à un salon ; le parquet était ciré^ les meubles luisants; une table couverte de cristaux et de vaisselle d'argent ; les enfants pauvres entièrement habillés de neuf.
« Après la eërélltopie d'inauguration, on les régala de thë et de gâteaux; les personnes invitées se mirent à table, el'on servit un magniGque soucier qui se prolongea jusque dans la nuit.
« La princé^st^ comblée de félicitations sur la beauté de la fête, revint enivrée de son succès. Elle me demanda ce que je pensais de la cérémonie.
« — Je l'ai trouvée fort agréable, répondis-je en riant; le repas, surtout, était excellent.
(( Elle répliqua d'un ton piqué :
« — On dirait, monsieur, que vous voulez vous moquer de ma fête ; ^urtant tibut le monde en a été ravi.
« — C'était fort agréi4%4^ ^ répète; je n'y ai trouvé qu'un seul défaut.
« — Vraiment! et ce défaut?
(( — C'est qu'il y masquait la couleur locale.
« — Qu'est-ce que cela veut dire?
t — J'aurais voulu quelque chose de plus simple, de plus modeste, ^ ^ -^ « — Je ne suis pas de votre avis, monsieur : je pense * # qu'il faut faire bien les choses ; qu'il faut leur donner de la tournure, un air convenable.
« — Précisément, madame, je trouve que cet air leur manquait. Il fallait ouvrir une salle d'asile, non pas un salon. C'était la simplicité qày était convenable, c'était la propreté qui était comme il faut. A quoi bon, alors, ces parquets cirés?... ^
« — Mais c'est l'usage, monsieur ; allez visiter nos écoles de quartier, la maison des enfants trouvés, les instituts où Ton élève les enfants des nobles indigents : vous verrez partout le même luxe ; c'est la tenue de nos établissements ptblics.
a — Mais ce n'est pas une raison pour les imiter. Si, dans ces établissements, on donnait à chaque élève un collier d'or et des bagues en diamant, feriez-vous iomme* eux? Ne pensez-vous pasqu'il soit inutile etmême Nuisible d'élever dans le luxe les enfants des riches? A plus forte raison faut-il éviter ce malheur aux enfants despau^i^!
« — Je n'ai pas fait tous ces raisonnements cttissiques; j'ai agi d'après l'usage, voilà tout. D'aiHeurs, iPparaît que vous ignorez un fait bien important : c'e^ jqae Nos Majestés, en arrivant à Moscou, ont ThabitinJ^ ie ipisîter les établissements de btenfeisance, et qu'elles attachent le plus grand prix à la tenue des appartements. L*année passée, l'empereur ayant vu une petite tache sur une muraille, a daigné lâcher un gros mot au chef de l'établissement. * «
(( — C'est là une raison grave, madame. Mais voici encore une critique. Je trouvais non-seulement la fête et le local trop riches, mais encore la surveillante trop pauvre; elle avait l'air d'une servante. Je me suis entretenu avec elle : c'est une femme complètement nulle, sans connaissances, sans dignité, et il faut avouer qu'il était difficile d'avoir mieux pour les chétifs appointements que vous lui donnez. Je parierais que votre sou||er a coûté plus cher que les appointements de cette femme.
« La princesse sourit avec un certain embarras.
« — Eh bien, madame, à mon avis, il était important d'avoir une directrice digne de sa cj^arge, capable de donner à ces pauvres enfants les premières notions et les premiers sentiments qui doivent dirjgff leur vie; et j'aurais employé à faire à cette femme une position plus honorable l'argent que vous avez mis dans vos brillants parquets et dans votre excellent souper.
« — Mais je vous disais, monsieur, que Leurs Majestés portent leur attention sur la tenue des appartements. ^ ff — Pardon, madame, je Tavais oublié.
(( Et*je laissai la princesse enchantée de sa fête. »