‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 10 sur 72 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Existence précaire à Moscou. — Premier avertissement. — Chute de la tsarëvna Sophie et de Golitsyne. — Insinuation odieuse de La Neuville.

— Le patriarche Joachim demande l'expulsion des Jésuites. — Ordre de partir leur est donné. — Vaine intervention de Dovmont. — Adieux à la communauté. — Départ. - Lettres apocryphes. — Invention et interpolation. — Présomption de délit écartée. — Preuve impartiale. — Rurtz envoyé à Moscou. — On refuse la réadmission des Jésuites. — Discussion sur les lettres apocryphes. — Deux curés d'Olmutz envoyés à Moscou.

— Efforts pour la rentrée des Jésuites. — Phrase compromettante du P. Avril. — Colère de Pierre. — Gordon alarmé. — Enquête. — Résultat inconnu.

L'existence à Moscou des missionnaires impériaux était précaire. Bien vus et appréciés par la communauté catholique, ils excitaient la méBanceet s'attiraient les rancunes de la grande majorité du clergé orthodoxe. Le remous d'opinion qui s'accentuait autour d'eux les dénonçait sans cesse à l'hostilité de leurs rivaux. Pour enrayer le mouvement, il fallait accepter la lutte sur le terrain des doctrines ou bien recourir au pouvoiir séculier et provoquer un coup de Force. Ce dernier parti, plus radical, plus expéditif, rentrait mieux dans les idées et les mœurs de l'époque. Les circonstances politiques ne s'y prêtèrent que trop.

Un premier avertissement avait été donné aux Jésuites dès l'année 1^86'. A cette date, Gordon parle obscuré-

* Gordon, t. II, p. 118.. r— Thrimbr, Mon., p. 303. — Moscou, Archives Principales, Autriche^ li" 24, 1686, 15 mai, Zierowsky à Golitsyne.

ment dans son journal d*un « prêtre catbolii{U£ » qu'on voulait renvoyèrent dont il jg>laidait la ça.use.enliaut Ueu. r, ce prêtre catholique, au témoig[nage d'Og^inski, n'était autre que le P. Schmidt, Tami fidèle de Gordon. L'ordre d'expuUion, lancé contre lui, fut si peu exécuté que, la même année, le P. David put rejoindre son collègue et s'installer auprès de lui. On en revenait au système de tolérance passive pratiqué jusque-là et susceptible de durer encore, n'était la crise qui renversa la régence de Sophie.

Le traité de 1 686 avec la Pologne avait été le point culminant de la carrière politique du prince Golitsyne, régent effectif, nous l'avons dit, auquel la Tsarévna prélàiljSLQLQ nom et abandon naitJe.pauYoir. A cette victoire diplomatique succédèrent des échecs militaires. Les campagnes de Grimée, en 1687 et 1689, ne furent que des marches et contre-marches lugubres qui coûtèrent la vie à des milliers d'hommes et de bêtes, et jonchèrent de cadavres les steppes fumantes incendiées par des traîtres. Bravant l'opinion publique, Sophie voulut faire du malheureux vaincu un triomphateur. N ^ais P ierre avait grandi; jl rongeait déjà son frein, et ne se prêta point à l'indigne comédie. A cette occasion, la rupture latente entre le frère et la sœur éclata au grand jour.

On sait quelle en fut l'issue, on sait moins, on ne saura peut-être jamais les mystérieux dessous de cette révolution de ^palais, compliquée d'une démonstration militaire. Trahison, hardiesse et défaillance, dévouement et cynisme, affolement et calcul, tout se mêle et s'enchevêtre dans cet épisode. Sitôt que l'alarme fut donnée, Pierre se réfugia aux environs de Moscou dans la laure imprenable de la Trinité. Ceux qui agissaient en son nom rallièrent la troupe autour de lui et dictèrent la loi aux partisans de

in INTERVENTION DE L'AUTRICHE

Sophie, affaiblis par cette défection etdécouragés. Sophie elle-même fut immédiatement exclue de la rég^ence et mise en demeure de renoncer au monde. Les portes abhorréfi&jlu.clûiire s'ouvri rent devant jJÊttfLfÊiniïie-pji»* sipnnée.que SiméQn.dQ.J^olotsk avait initiée aux lettre s, et£ui n'aspirait qu'à la joie de vivre en dehors du Jtérjêm, au milieu des grandeurs. Le prince Golitsyne, surpris par les événements et n'ayant su leur tenir tête, traina dans Texil, avec femme et enfants, une existence misé* fâBre. On a fait de lui un favori de Sophie. Ses ennemis se sont complu à propager cette version, et les lettres débordantes de tendresse adressées au prince par la Tsarévna leur ont servi de preuve capitale. Quoi qu'il en soit, la régence de Sophie s'effondrait sans gloire et presque sans défenseurs. Voici Taurore d'un nouveau règne.

Les missionnaires impériaux ne tardèrent pas à ressentir le contre-coup du changement de pouvoir. Disons ici que La Neuville prête à Golitsyne des plans odieux d'union avec Rome pour assurer le trône à ses enfants légitimes de préférence à ceux qu'il auraiteus de Sophie '. Il est entendu que ce racontar n'a jamais été documenté, et que ces projets n'ont jamais exercé une influence saisissable. La vérité est que, le prince disparaissant, les Jés uites n'avaient plus ni protecteur^ ni re mpa rt. Le patriarche Joachim ne fut pas des derniers à s'en apercevoir, et il sut en profiter rapidement. Au plus fort de la crise gouvernementale, Sophie l'avait envoyé à la laure de la Trinité pour essayer d'une entente avec Pierre. L'habile négociateur se rangea du côté du vainqueur et devint fhomme lige du futur autocrate. Dès lors son crédit fut tel qu'on ne pouvait rien lui refuser. Sans

' La NerviLLE, p. 161 et suiv.

perdre un instant, à Tinsu de Gordon, 8*entourant de mystère, il demanda et obtint l' expu lsion dfi&Jésnites. Sitôt porté, le décret fut rapidement exécuté, comme si Ton eût craint, en tergiversant, de manquer lé coup et de faire le jeu de la défense ' .

David et Tichawsky^ seuls Jésuites alors j^résentSt- n^ se doutaient encore de rien^^ lorsque, le 1 2 oc tobre 1689, vers midi, ils sont à Fimproviste appelés au prikaz. Gour- (oisement, mais impérieusement, ordre leur est signifié, au nom des tsars Ivan et Pierre, car Sophie ne comptait plus et Ivan ne figurait que pour la forme, de quitter la capitale dans les quarante-huit heures. Ce n'est pas une expulsion, leur disait-on subtilement, mais un simple renvoi nécessité par des motifs religieux. Cette satisfaction est due au gardien de la foi nationale, au patriarche, qui Texige. D'autre part, FEmpereur ne pourra point s'en formaliser, puisqu'il n'y a pas d'engagement formel vis-à-^ vis de lui. Du reste, on promettait aux partants tous les égards voulus : escorte, voitures et viatique. Le P. David essaya de parlementer; on lui répondit par des rebuffades et des haussements d'épaules. Repoussés de ce côté, les missionnaires se rendirent auprès du résident de Pologne, Dovmont, se concertèrent avec les interprètes, et dépéchèrent successivement deux exprès à la laure de la Trinité, l'un à Gordon, l'autre à Pierre. Ils jouaient leur va-tout.

Sans attendre de réponse, le P. Tichawsky, dès le lendemain, se présenta spontanément au prikaz, en compagnie du résident Dovmont. Les discussions n'aboutirent à rien, et la seule conséquence appréciable de cette

' Moscou, Archives Principales, Expulsion des Jésuites. Un fragment de ce document a été imprimé dans Sobr. Gos. Gram., t. IV, p. 617, n^ 203. — GàOARiy, (In Document inédit.

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démarche fut la déclaration officielle, faite devant témoins, des motifs du renvoi. Dovmont put attester par écrit que, de l'aveu même des Russes, il n'y en avait pas d'autres, si ce n'est les instances du patriarche et du clergé qui jugeaient TÉglise latine contraire et « antipathique » à la leur. Le P. Tichawsky épilogua sur cette prétendue antipathie, sans toutefois se faire approuver par ses auditeurs. Les diaks songèrent plutôt à mettre hors de cause luthériens et calvinistes qui n'auraient eu aucune part dans les mesures prises contre les Jésuites, et, à leur tour, ne convainquirent pas Tichawsky qui soutenait le contraire.

La journée du vendredi se passa en négociations. Dès l'aube, les missionnaires furent avertis qu'ils devaient partir le jour même, et plus d'une fols l'ordre fut réitéré. Et, comme ils se récriaient, on leur ferma la bouche en leur accordant un délai de quelques heures et six paires de zibelines qui représentaient le viatique.

Le départ fut ainsi reculé jusqu'au samedi J5 octobre. Ce jour-là, de grand matin, les catholiques se réunirent pour assister à une dernière messe et s'approcher de la Sainte Table. Leur tristesse s'épanchait dans la prière. Désormais la chapelle, veuve de ses prêtres, ne serait plus qu'un sanctuaire désert. Un maître d'école y ferait le catéchisme aux enfants, et, pour les adultes, organiserait des réunions pieuses. Les adieux se terminèrent par une suprême bénédiction donnée aux fidèles non sans un serrement de cœur. Déjà les voitures étaient prêtes, les pris* tavs s'impatientaient. Les missionnaires se mirent en route, escortés du résident Dovmont, de quelques officiers et d'autres amis dévoués. Ils emportaient avec eux un réel attachement à la Sloboda et le désir d'y rentrer au plus tôt.

Au sortir de la ville, la réponse de Gordon leur fut présentée. Le tsar Pierre maintenait le renvoi des Jésuites, mais accordait un court délai que le fait accompli du départ rendait absolument illusoire. Il n'y avait donc plus qu'à poursuivre son chemin. Le dimanche, 16 octobre, aux environs de Moscou, arrêt de quelques heures et nouvelles scènes d'adieux : agapes fraternelles, mutuels embrassements et séparation définitive.

Tandis que les catholiques manifestaient ainsi leurs regrets, des adversaires irréconciliables montaient un coup d'un autre genre. Les Jésuites se sont toujours plaints des protestants de la Sloboda. Us redoutaient surtout Franz Lefort, calviniste renforcé, réfractaire à Tinfluence de sa femme catholique. Au lendemain de l'expulsion, ce fut l'interprète Huebner qui lança dans le public des lettres apocryphes. Elles étaient de sa composition, de nature compromettante, et elles furent attribuées aux missionnaires impériaux qui n'étaient plus là pour se défendre. En même temps, le cabinet noir qui fonctionnait à Moscou se crut obligé d'intercepter les lettres des Jésuites et celles même de leurs amis. Il en résulta un dossier étrangement hybride. Les originaux de ces pièces vraies ou fausses, voire le texte primitif, n'existent plus. Aux archives du ministère des affaires étrangères, à Moscou, il n'y a plus que des résumés ou des traductions défectueuses ^ L'enquête en devient plus difficile, mais elle n'en est pas moins indispensable, car on a fait de ces écritures des pièces à conviction.

Laissons de côté tout ce qui est banal ou insignifiant. Hejetons sans hésiter la lettre fantastique attribuée au P. Michel Jakonowicz, qui a passé sa vie dans les rudes

* Moscou, Archives Principales, 1690, 28 janvier, Appel de Lœfjler et de Jaro$iy cl Correspondance.* fies Jésuites,

travaux des missions, et que Ton a toujours entouré de vénération. Il aurait brigué le patriarcat au moment où ses confrères étaient expulsés de Moscou, et se serait plaint à un obscur agent des postes d'avoir été évincé par un rival. La mystification se trahit ici d'elle-même.

C'est plutôt un curieux spécimen d'interpolation qu'il importe d'examiner de plus près. Le provincial de Lithuanie, Grégoire Schell, écrit, le 14 avril 1690, au résident Dovmont, et sa lettre figure au dossier en double rédaction. L'une est brève, anodine, et se borne aux affaires courantes. L'autre est prolixe et compromettante. Schell y accuse non seulement réception de la lettre de Dovmont, mais il en donne aussi, on ne sait trop pourquoi, le résumé. Sans désigner le coupable par son nom, il affirme avoir compris que « l'exilé » s'est déshonoré» que son déshonneur est attesté par les lettres écrites en route, par le témoignage de l'envoyé russe à Varsovie, et il remercie le résident d'avoir étouffé l'affaire. Pour se rendre compte de Tinterpolation, il faut .examiner les lettres de David et de Tichawsky. C'est de là que proviennent toutes les difficultés.

Les lettres du P. David, interceptées à la poste, sont réputées scandaleuses par des écrivains pudibonds. A les scruter exactement de près, il n'en ressort que deux chefs d'accusation : avoir écrit à une femme enceinte, et avoir envoyé une aumône à la veuve Sarah Maïotov. On avouera que le seul fait d'une correspondance avec une femme, lors même qu'elle est dans un état intéressant, n'est pas encore un crime. Dn secours charitable, envoyé de loin, n'implique pas non plus de forfaiture. Or, c'est à ces deux griefs que se réduisent toutes les plaintes soulevées contre le P. David. C'est à eux évidemment que fait allusion la lettre de Schell que je tiens pour interpolée,

et voici pourquoi : d'abord, le résident de Pologne, qui a innocenté les Jésuites de Moscou, se transforme ici en accusateur de Fun d'eux; ensuite, le P. Schell, tout en remerciant Dovmont d'avoir étouffé l'affaire, fait son possible pour la ressusciter; il insiste sur les détails, recherche de nouveaux témoignages, et, chose étrange, en appelle à un Moscovite de Varsovie. A côté de cette lettre indiscrète, il en est une autre absolument vierge de ces confidences. Et comme toutes les deux portent la même date, font partie du même dossier, on a le droit de se demander si ce n'est pas une main étrangère et hostile qui a ajouté les surcharges.

A moins qu'on ne fournisse d'autres preuves, la présomption du délit doit donc être écartée, d'autant plus qu'ailleurs il ne s'en trouve aucune trace révélatrice, ni dans les correspondances de Vienne, ni dans celles de la nonciature, ni enfin à la Propagande. Au contraire, une lettre adressée à l'empereur Léopold contient même une justification formelle. Menacés à leur tour d'expulsion, les deux prêtres séculiers, successeurs des Jésuites, et dont il sera question plus bas, proclament à cette occasion la parfaite innocence de leurs devanciers ' . Quelle preuve plus décisive peut-on exiger? Voilà deux hommes indépendants, qui voient les choses de près, se renseignent sur les lieux, et n'hésitent point à porter jusqu'au pied du trône une déclaration favorable aux Jésuites. De son côté, le P. Tichawsky ne demande qu'à rentrer à Moscou pour dissiper les calomnies et rétablir la vérité. Mais, allons jusqu'au bout et épuisons l'incident. S'il n'a pas été coupable, le P. David a pu être imprudent. En effet, dans une lettre aux dehors authentiques, Ti-

' Gran, Archiyes Primatialesi 1693, 29 août, vieux »tyle, Querela Miisionariomm Mofcoviticorum,

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