‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 9 sur 72 · MISSION DE HANS KURTZ · texte numérisé non relu

MISSION DE HANS KURTZ

Hans Kurtz, que Léopold envoyait à Moscou, était un homme d'un dévouement éprouvé et de g^rande expérience. En fait de formalisme bureaucratique, il pouvait en remontrer au plus farouche des diaks. Son domaine propre était la politique. Pour les affaires d'Église, on lui adjoignit le P. Albert de Boye,qui reçut Tordre de se fixer ensuite à Moscou. Zierowsky avait conseillé ce choix à l'Empereur dés le 6 octobre 1684 '. Originaire de Cologne, porteur d'un nom illustre, ancien chanoine d'Olmutz, versé dans les langues, éloquent et actif, de Boye rêvait de se consacrer aux Indes : ses supérieurs le désignèrent pour Moscou.

Les deux envoyés ne purent voyager ensemble. Ce fut un malheur, car, abandonné à lui seul, de Boye débuta par une maladresse qui devint pour lui une source d'amertume*. Le nonce de Varsovie, Opizio Pallavicini, Tavait chargé de présenter au Kremlin le bref du 5 août. Commission délicate et importante : il fallait s'entourer de mystère, faire dûment apprécier l'admission du titre de tsar, et obtenir en échange pour le Pape celui de Ponttfex Maximus, Le P. de Boye s'engagea par écrit à observer toutes ces prescriptions.

Mais arrivé à la frontière russe, une singulière idée lui

' Vienne, Archives d'État, Bustica^ 1684.

* Archives du Vatican, Polonia, t. 104, 1685, 20 septembre, Pallavioîni àCybo; 6 octobre, Zierowsky à Pallayicini. — Notre Collection^ Scrbll, tnformatio. — Pam. dipl. Snoch., t. VI, col. 875 à 090.

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traverse Tesprit. Il redevient chanoine d'Olmutz, se met en soutane bleue et se donne pour commissaire apostolique. Une lettre adressée à Menzies et saisie par le cabinet noir trahit le secret du bref dont il était porteur. Au Kremlin, on ne savait plus que penser : en place du Jésuite annoncé par Kurtz arrivait un dignitaire pontifical, muni de lettres officielles. Grâce à ces complications, de Boye ne put qu'à g^rand'peine pénétrer dans la capitale; encore €xig[ea-t-on qu'il reprit son vrai rôle de Jésuite.

Ce contretemps était d'autant plus fâcheux que les né{jociations entamées ne marchaient pas toutes seules. Le carrosse autrichien faisait, il est vrai, merveille. Le prince Golitsyne en était fier et heureux. Il fit même, à cette occasion, accoutrer ses valets de livrées allemandes à galons d'argent. Mais les affaires n'en restaient pas moins des affaires, et Kurtz eut à combattre les mêmes difficultés que ses prédécesseurs. N'ayant pas de nouvelles conditions à proposer, il ne fit pas avancer d'une ligne l'alliance contre les Turcs. Du reste, il n'en est question ici que pour mémoire, car le grand effort diplomatique porta sur les matières d'Église '.

Léopold avait été mis en goût par les timides concessions du prince Golitsyne. A force d'insister, on gagnerait peut-être du terrain. Kurtz devait non seulement rétablir la correspondance avec Rome, mais encore obtenir l'exercice public du culte, la construction d'une église avec clocher et un diplôme tsarien confirmant toutes ces franchises. Donnant donnant, il n'avait à offrir que le bref d'Innocent XI, du 5 août 1684, remis entre ses mains par

' Vienne, Archiyes d'État, Russica, 1685, Instructions à Kurtz et sa correspondance avec Lëopold I*'. — Rome, Archives de la Propagande, Scritture originali, t. 551, Rapport de Kurtz. — Pam. dipL Snoch., t. IV, col. M5 à 095. — Thbinbr, Mon., p. Î05, n* CGXIX.

tt« INTRRVENTION DE L'AUTIUCHE

le P. de Boye, et quelques milig^ations d'étiquette, c'està-dire, selon le lang^ag^e des chancelleries, des curialia,

La partie n'était pas égale. Et d'abord, le bref papal fut cause au Kremlin d'une vive déception. Innocent XI avait tranché le nœud gordien en adoptant les titres en usage à Vienne; mais Sobieski et Vota, l'on s'en souvient, les avaient soigneusement amputés, et le Pape, par pure condescendance, avait approuvé leur rédaction. Les Russes ne l'entendaient pas ainsi, et réclamaient la formule complète jusqu'à la dernière syllabe, sans oublier Smolensk et Kiev.

Autre difficulté : quel titre donner au Pape? Kurtz se mit en frais d'érudition et remonta jusqu'aux Césars byzantins. Basile le Macédonien et Jean Paléologue avaient jadis salué les pontifes romains Nicolas P' et Martin V en termes respectueux : pourquoi ne pas marcher sur leurs traces? A cela les Busses répondaient que les pratiques antérieures à l'érection du patriarcat moscovite ne pouvaient plus servir de règle, et, après avoir épuisé toutes les combinaisons imaginables, ils s'arrêtèrent au texte suivant : HonoratUsimoac Electissitno Domino InnoceniioXl, Papœ ac Pastori Romance Ecclesiœ dignissimo. Bien que ce titre parût au P. de Boye plus honorifique que celui de Pontifex Maximus^ l'accord définitif, faute de pleins pouvoirs spéciaux, ne put avoir lieu, mais l'audience fut accordée quand même avec espoir d'entente ultérieure. Pour contenter les boïars, Kurtz dissimula le bref de mesquine apparence dans une énorme enveloppe. Peine perdue, une nouvelle déception vint d'ailleurs. On découvrit que le titre, même tronqué, des Tsars ne figurait que sur l'adresse et n'entrait pas dans le corps du bref : omission jugée très grave et inadmissible. En vain le Stylus curiœ fut-il invoqué. Les Russes ne bronchèrent

point : pas de correspondance avec Rome tant que les papes n*auront pas donné pleine satisfaction sur les titres tsariens. De la sorte, on revenait, après de longs circuits^ au point de départ.

Kurtz eut plus de chance dans TafAiire des Jésuites, la seule en dehors de la correspondance avec Home qui ait été traitée à fond; car, pour les autres, les esprits mos-^ covites n'étaient pas suffisamment mûrs. Le droit de résidence, aux mêmes conditions que le P. Schmidt, fut donc octroyé au P. de Boye. Encore cet avantage ne fut-il remporté qu'au prix d'incroyables ef orts. La majorité du clergé voyait de mauvais œil l'invasion latine. Le patriarche Joachim s'y opposait énergiquement. Son horreur de l'étranger était telle que, sur son Ht de mort, il refusa l'assistance d'un médecin allemand. Quoique son crédit fût en baisse, il conservait son influence sur la tsaritsa Nathalie et, par elle, sur le jeune tsar Pierre, et ne se faisait pas faute d'en user. Rurtz essaya de l'amadouer en lui offrant des présents. Un meilleur appui vint d'un personnage moins eu vue, mais plus remuant : Lavretski, ex-dominicain, diacre et apostat, transformé en drogman du prikaz, pas méchant, mais sans principes, acceptant l'argent des deux mains. On eut vite fait de l'acheter, et il rendit des services.

Cela se passait vers le milieu de l'année 1685. Le P. de Boye, rendu à sa profession de Jésuite, ne tarda point à justifier sa réputation d'activité. Dès le 23 juin, il annonçait à Léopold qu'il avait acheté, à crédit bien entendu, une maison assez vaste pour servir de chapelle à la communauté catholique'. La discrète allusion ne passa point inaperçue. Des décrets impériaux assignèrent

* Vienne, Archives d'Etat, Butsica, 16S5.

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une subvention de 500 florins pour liquider la dette, et une annuité de 800 florins qui servirait à l'entretien des missionnaires.

Désormais, le budget de la mission étant assuré, il y eut en permanence, jusqu'à l'expulsion en 1689, deux Jésuites à Moscou. Le P. de Boye n'y passa que quelques mois, les derniers de sa vie. Le malheureux incident de frontière l'avait rudement secoué, et ses conséquences lui occasionnèrent des ennuis qui abrégèrent peut-être ses jours. Le nonce de Varsovie lui en voulait de sa maladresse, — accès de vanité ou effet de la crainte. Il chargea Zierowsky, qui lui-même ne s'expliquait pas cette incartade, de faire une enquête, à la suite de laquelle il écrivit au missionnaire une lettre des plus dures, et protesta auprès de Golitsyne contre l'abus qu'on aurait pu faire des pleins pouvoirs pontificaux. Ces coups répétés affectèrent le moral du P. de Boye. Repris du même mal qui avait déjà retardé son voyage à Moscou, rapidement consumé par la phtisie, il tomba sur la brèche, le 3 novembre 1685. Georges David lui succéda, et, en 1688, Tobie Tichawsky remplaça le P. Schmidt. A côté de cet élément stable, il y en avait un autre, flottant, représenté par des Jésuites français et polonais, en quête de nouvelles routes orientales.

Sur les cinq années de cette première mission, les détails n'abondent guère. Elle fut confiée, selon le désir de l'Empereur, à la province tchèque de la Compagnie de Jésus, malgré les réclamations des Lithuaniens qui, trompés par les apparences, croyaient entrer dans les vues de Léopold en soutenant leurs prétentions et libellant des mémoires, d'ailleurs très curieux ' .

* Vienne, Bibliothèque Palatine, 3197, Muler, n<* 10, Missio Moscovitica. — Archives d'État, Rustica, 1685, 25 août, Mémoires du P. Berendt.

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Le poste que Ton se disputait ainsi était un poste avancé de combat, et c'était bien là ce qui excitait les convoitises. Le champ d'action des Jésuites devait ofB* ciellement se limiter aux catholiques, mais, par la force même des choses, les missionnaires prenaient contact avec les orthodoxes, et ils avaient, en outre, à se défendre contre les protestants de toutes nuances. Aussi bien étaient-ils nouveaux venus et derniers arrivants à la Niémetskaïa Sloboda, espèce de g^hetto réservé aux étrangers qui ne devaient pas souiller par leur présence la ville sainte de Moscou Ce faubourg, avec ses maisons de bois et ses jardins potagers, ressemblait assez à un gros village. Une fontaine sur la place publique et des arbres plantés le long des rues lui donnaient un aspect quelque peu occidental. Ses habitants, accourus des quatre coins de TEurope, offraient une grande variété de types. Il y avait là un noyau de corps diplomatique, des officiers de mérite et des soldats de fortune, des médecins et des pharmaciens appelés à grands frais, des marchands et des ouvriers venus spontanément, enfin un tas d'aventuriers, écume humaine qui flotte dans les cités. Sauf de rares exceptions, pas de soucis dans cette foule, pas de contrainte, pas de cloisons importunes. On menait joyeuse vie, à grand fracas de festins et de fêtes, loin du contrôle de la mère patrie.

Les protestants étaient nombreux à la Sloboda, tandis que les catholiques comptaient à peine une centaine de familles. Petit troupeau, abandonné à lui-même jusque-là, envahi par la tiédeur et Tindifférence, dont quelques membres d'élite savaient cependant se préserver. Et, dans ce groupe restreint, que de nationalités : Écpssais, Italiens, Allemands, Hollandais, Flamands, quelques rares Français! La place d'honneur retenait pour lors aux

Écossais. Traqués par Olivier Cromwell, les fidèles tenants des Stuarts, nous l'avons déjà dit à propos de Menzies, cherchaient dans Texil un reFuge et une sphère d'activité. Des hommes de valeur se rencontraient parmi eux. Le plus illustre de ces fug^itifs était le général Patrick Gordon. Coutumier des champs de bataille, cet ancien élève des Jésuites de Braunsherg avait conservé dans sa vie errante la vigueur de sa double foi royaliste et chrétienne. Ses connaissances militaires, son expérience de la guerre, son esprit de discipline, son caractère élevé, lui assuraient à Moscou une position exceptionnelle. Avec Tavènement au pouvoir de Pierre I", il fut encore mieux apprécié et admis dans Tintimité du Tsar. Les catholiques le considé* raient à bon droit comme leur plus Ferme soutien, tant il prenait à cœur les intérêts de TÉglise et ceux de ses coreligionnaires. Son confident préféré semble avoir été le P. Schmidt dont, plus d'une fois, il fait mention dans ses Mémoires. Une correspondance s'établit entre eux après le départ du Jésuite pour Braunsberg, et Gordon lui confia l'éducation de son fils Théodore.

Un autre pilier de la mission naissante était Francesco Guasconi, gentilhomme toscan, entraîné par son génie d'entreprise dans la carrière commerciale. Il avait à son actif une jeunesse bien remplie par des études et des voyages. Tout en courant le monde, il avait appris plu* sieurs langues, même le turc. Ses relations sociales lui donnaient des facilités de toute sorte. Ainsi, en 1666, il vint à Moscou avec des lettres d'introduction de l'Ëmpe* reur, et il ne tarda point à conquérir une place honorable dans la Sloboda ^ A le voir également favorisé par Zierovt^sky qui voulait en faire une espèce d'agent diploma-

' Vienne, Archives d'État, Bustica^ i666, 3 juillet.

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tique, et par les Tsars dont il obtenait, en 1684, un diplôme élog^ieux, on est tenté de lui supposer une dose de finesse italienne, sans préjudice néanmoins de son caractère intègre et loyal. Son dévouement à TÉglise ne connaissait pas de bornes. Il était toujours prêt à payer de sa personne et de sa bourse, et c'est en son nom que fut achetée la maison qui devait servir dé chapelle.

Soutenus par de Fervents catholiques, desservis par les pasteurs protestants, les Jésuites inaugurèrent leur arrivée par l'organisation du service divin qu'ils entourèrent d'une certaine pompe. Une chapelle modeste, mais con* venable, ouvrit ses portes à la communauté. Il y eut, à la grande satisfaction de Gordon, des chants et des messes eu musique, des sermons et des catéchismes. Le ministère pastoral était le premier devoir des missionnaires, et c'est ainsi qu'ils l'entendaient.

Quoique absorbés par cet apostolat, ils ne négligeaient pas l'instruction de la jeunesse moscovite. L'école, c'était l'avenir; c'était aussi le présent, car l'élite de la société se montrait assoiffée de savoir, et c'est au nom de la science que se faisait la poussée eu avant. Quelques boïars, plus courageux que les autres, envoyèrent leurs enfants chez les Jésuites : on leur enseigna la grammaire. Cette obscure entreprise ne manquait pas d'importance : elle amena le contact avec les Russes, et le contact amena des conversions.

Nous abordons ici un terrain mystérieux. Un travail latent s'est fait, à n'en pas douter, dans les âmes. Quelques indices apparaissent au dehors, mais ils ne suffisent pas pour reconstruire l'œuvre de la propagande avec ses menées enveloppantes. Krijanic avait déjà observé des tendances unitaires dans la société moscovite, et consigné dans ses écrits de vagues allusions. Le même fait est

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confirmé par le P. Tichawsky qui malheureusement s'en tient aussi aux g[énëralités '. Quels sont ces quelques boïars des plus accrédités qui, sous le sceau du secret, ont embrassé la foi romaine? Quels sont ces autres personnages, en plus grand nombre, sympathiques aux Latins, mais ne risquant point le dernier pas? Le Jésuite passe leurs noms sous silence. Et cependant un souffle nouveau agitait les esprits. On le sentait si bien que le patriarche Joachim en était inquiet. » Après ma mort, aurait-il dit, toute la ville sera aux Jésuites. » S'il était prompt à s'alarmer, les catholiques se laissaient aussi séduire par des chimères. Après la chute de la tsarévna Sophie et la disgrâce du prince Golitsyne, le bruit courut parmi eux que, n'était ce bouleversement inattendu, l'union avec Rome allait se foire. Et le P. Tichawsky n'hésite pas à souligner ces téméraires suppositions. Évidemment, de part et d'autre, on péchait par exagération, et ces excès contraires de crainte et d'espoir trahissent un état moral de trouble et d'incertitude.

Au sein du clergé, le mouvement s'accentuait encore plus que parmi les laïques. Ses origines remontaient jusqu'avant l'apparition des Jésuites. Siméon de Polotsk et les Petits-Russiens arrivés à sa suite passaient déjà pour des novateurs latinisants. Sous l'action stimula trice de la Pologne, ils s'assimilaient les idées occidentales et forcément se rapprochaient des catholiques, tandis que le vieux parti moscovite croupissait dans les préjugés et se cramponnait aux survivances. La controverse sur le moment de la transsubstantiation eucharistique mit aux prises les deux camps, et, dans la polémique ardente qui

' Gran, Archives Primatiales, fasciculus 28, n* 886, 1693 (circa) Tichawsky à Kollonitz. — Vienne, Archives d'État, Bussica, 1690. Le luêuie à Léopold l*' et à un collègue.

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s^ensuivit, le8^ Petits-Russiens aoutinrçnl vaillamm^Ot la doc trine roma ine, il y a plus. A en croire les rumeurs recueillies par les Jésuites, il y aurait eu à proximité de Moscou un couvent dont les moines étaient tous unis au Saint-Siège, et qui se renouvelaient par des recrues arrivant de Polog[ne. Sans doute, les Jésuites de Moscou n'étaient pour rien dans l'évolution des Petits-Russiens, mais ils ont pu, aprècr le fait accompli, les soutenir et les encourager. Un service analogue fut même rendu à un membre du clergé moscovite. Le P. Tichawsky se révèle comme ayant été l'initiateur à une vie nouvelle de Pierr e Artémiev. Fils de pope, disciple des frères Likhoudes, Pierre n'en vint pas moins faire ses con&dences au Jésuite et l'entretenir de ses doutes. La lumière jaillit de la discussion, et une complète rupture avec le passé s'ensuivit. Le néopbyte ayant besoin de se fortifier par de sérieuses études, le P. Tichawsky lui procura les moyens de passer à l'étranger. C'est à Venise et à Rome que le futur athlète se préparait à la rude mission qui devait lui échoir en partage, et dont nous parlerons ailleurs.

Ces tentatives de prosélytisme, des crimes aux yeux du vieux parti moscovite, ne pouvaient rester complètement inconnues au prince Golitsyne.. Si les détails et les cas particuliers lui échappaient, au moins devait-il savoir, en général, à quoi s'en tenir sur les procédés des missionnaires impériaux. Néanmoins, fidèle à sa parole, il se montra toujours protecteur éclairé des Jésuites qui, à leur tour, ne manquaient pas de lui payer leur tribut de reconnaissance. A voir cette mutuelle entente, on se demande .s'il n'y avait pas chez le prince ua parti pris de laisser faire, peut-être même une connivence tacite. Cette tolé- -rance, si contraire à l'usage, aura servi de base aux calculs optimistes des catholiques et à leur espoir d'uQion.

Ajoutons ici, à titre de curiosité, que le prikaz luimême ne craignit pas de s'adresser, un jour, aux Jésuites, quoiqu'ils fussent à la veille de leur expulsion. Un cas se présentait qui sortait de Tordinaire'. La colonie allemande avait été bouleversée par Quirinus Kuhlmann, iiventurier et voyant, qui prônait la fondation d'une monarchie « jésuilite » et prêchait la guerre contre les Turcs, à grand renfort de formules apocalyptiques. Dénoncé par un pasteur protestant et soumise la torture, il ne s'avoua point coupable. On crut que les imprimés, saisis dans sa demeure, suppléeraient à son silence. Les deux PP. David et Tichawsky furent requis en qualité d'experts et chargés de les examiner. N'y trouvant que des extravagances, ils firent un rapport purement technique, sans conclure à aucune peine. Mais le sort de Kuhlmann était déjà fixé d'avance : le 14 octobre 1689, il fut brûlé vif. Ses complices et ses livres partagèrent son bûcher.

Quoique demeurant à Moscou, les missionnaires impériaux n'avaient avec les Russes, comme on a pu le voir, que des rapports intermittents. Dans tous les cas, ils n'atteignaient qu'une très petite fraction de la société moscovite : quelques boïars et quelques membres du clergé. Sur le peuple, ils n'avaient et ne pouvaient avoir aucune action directe. Le grand mouvement du raskol leur restait étranger. Confinés dans la Sloboda, assidus auprès des catholiques, surveillés de près, ils n'avaient ni le temps, ni les moyens de se mêler à la foule et d'y faire pénétrer leurs idées. Par contre, une circonstance fortuite leur permit de jeter un regard de conquête vers l'Orient.

Un II corridor » pour l'Asie, disait-on de Moscou. Et

' Theiner, Mon. y p. 340, n» CCLXIV. — Tsvétaeïv, Pamiatniki, t. !•', p. 107 à 150.

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Possevino, dans ses épanchements intimes avec Stéphane Bathory, lui parlait non seulement de la Perse, des hauts plateaux du centre de TÂsie, mais aussi du Caucase et des fiers montagnards auxquels, du fond du Kremlin, on tendrait une main amie. Ce rêve allait se réaliser ^ Depuis 1685, un roi détrôné d'Ibérie séjournait à Moscou. Il s'appelait Artchil, et son peuple Ta surnommé le Martyr. Quel conte fantastique que son histoire, telle, au moins, que nous la donne le P. Avril! Trop belle était la femme du roi; le schah de Perse s'en éprit. Mais le couple était bien assorti et ne voulait pas se séparer. Pour se soustraire à la violence, il quitte la capitale et se réfugie dans une forteresse lointaine. Des bandes soudoyées par le schah l'eurent bientôt rejoint et vaincu la résistance qu'on leur opposait. Le roi fut jeté au fond d'un cachot et la reine traitée avec les plus grands égards. Femme de combat, elle pousse un cri d'indignation, s'entoure de guerriers, se met à leur tête et parvient à délivrer son mari prisonnier. Les voilà libres tous deux, exposés encore à des dangers qu'il faut fuir, et, sur les ailes de l'amour, ils s'envolent vers Moscou. Assagi par les ans et tourné vers un autre idéal, Artchil méditait maintenant le retourdans son pays et l'introduction du christianisme parmi les siens. Orthodoxe lui-même de religion, il demanda des missionnaires au patriarche Joachim qui n'en trouva pas un seul à lui donner. Cette déception lui ouvrit les yeux et le fit s'adresser secrètement au P. David, il lui fallait dix Jésuites versés dans les sciences et les arts, surtout dans la médecine, l'astronomie et la peinture. Un collège aurait été fondé aussitôt, la liberté de prêcher l'Évangile eût été complète, et l'union nationale avec Rome dûment favo-

* AyRiL, p. 977 et suit. — Brosset, t. II, p. 82. — Archives du Yaticaiiy non classé, 1688, 22 juin, Georgiui David P. Gênerait Societatit Jesu.

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risée. Subjugué et séduit par les hardiesses de ce programme, le P. David, s'il n'eût craiat d'éveiller des soupçons, serait parti lui-même pour le Caucase. Mais la prudence le rivait à son poste : il ne put que prévenir les autorités romaines, et sa voix ne resta point sans écho.

Quoique moins favorisés par les événements, d'autres Jésuites songeaient à faire de la capitale des tsars une étape de missionnaires orientaux. Ce fut d'abord le tour des Polonais. Une ambassade, présidée par Grzymultowski et Oginski, vint, en 1686, à Moscou '. Elle est responsable vis-à-vis de ses commettants d'un funeste marché. 11 est vrai qu'une tâche ingrate lui était dévolue. Golitsyne voulait bien marcher contre les Turcs ou, au moins, contre les Tatars, pourvu que la cession absolue de l'Ukraine fût consentie et sanctionnée. Or, on désirait en Pologne l'accession de Moscou à la ligue qui devait être, autant que posdible, universelle. Les nonces de Varsovie et de Vienne travaillaient dans le même sens. Le mot d'ordre du Vatican leur enjoignait de gagner à la ligue Busses et Polonais, en sauvegardant les intérêts mutuels, offrant la Grimée pour compenser l'Ukraine. Spécieux et peu équitable arrangement, puisque la conquête de la Grimée était encore à faire. A Moscou, les ambassadeurs se heurtèrent contre des résistances inflexibles. Pas un kopek, pas un soldât, si la possession de l'Ukraine est encore contestée : tel était le refrain de Golitsyne. Discussions interminables, menaces de rompre, évocation du péril ottoman, rien n'y fit. A bout d'arguments et de trucs, encore plus mal inspirés, les Polonais, pour quelques milliers de roubles et de vagues promesses,

' OcsTRiALOV» 1.1", p. 152euuiv. — Theiker, Afort.^p. 30Î, n« CCXVIII ; p. 317, n« CCXLIII; p. 321, n* CCXLV. — ArchÎTe» du Vatican, Polonia, t. 105, Pallavicini à Cybo; t. 185, Cybo à Palla viciai.

se dessaisirent de Tantique et vénérable cité de Kiev et de toutes les gloires qui s'y rattachent. C'était un premier pas vers la déchéance politique, c'était le désastre que Vota avait prévu et essayé d'enrayer. Pourquoi faut-il que le nom de Sobieski y soit mêlé? La régente Sophie, très satisfaite de Golitsyne, ne manqua point de déclarer ofBciellement que jamais paix aussi avantageuse n'avait été conclue avec la Pologne. Les conditions du traité provoquèrent les justes critiques du nonce de Varsovie, mais au Vatican on n'y regardait pas de si près : la ligue avant tout, et que ses tenants s'arrangent à leur gré.

Du reste, dans le domaine religieux l'étonnante prodigalité polonaise ne servit à rien. Le prince Oginski, converti lui-même au catholicisme, y mettait un zèle de néophyte *. Deux Jésuites l'accompagnaient : Barthélemi Mœller et Nicolas Narmunth. Se prévalant de l'exemple de l'Empereur, il comptait installer le premier d'entre eux en résidence perpétuelle à Moscou, mais il lui fut impossible de briser la résistance opiniâtre du patriarche. Quanta Narmunth, envoyé uniquement pour explorer les voies de pénétration dans le Céleste Empire, il se donna beaucoup de mal pour n'obtenir que de maigres renseignements, d'ailleurs sujets à caution. Pas plus de succès dans les questions d'ordre général. Les Polonais proposèrent une clause qui garantirait aux missionnaires le droit de passage en Orient. Elle fut rejetée comme superflue, puisque le vingt-huitième article du traité assurait cette franchise à tous les voyageurs munis de passeports : libre aux missionnaires de s'en procurer. Sur toute la ligne, des promesses nuageuses remplacèrent ainsi des conditions nettes et bien arrêtées.

' Notre Collection, 1686, 27 juillet, Nannunth à de Noyelle.

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Les Jésuites français s'y prirent d'une autre manière pour résoudre le même problème des itinéraires de Chine ^ Philippe Avril et Louis Barnabe en avaient été chargés. Ces hardis pionniers résolurent de se rendre à Pékin en passant par Moscou, Boukhara et Samarcande. Se joignant à une caravane de marchands arméniens, ils parvinrent à Astrakhan, remontèrent le Volga, et, bravant les périls, transis de froid, exténués de fatigue, arrivèrent enfin à Moscou en janvier 1687. Leurs collègues, Schmidt et David, ne leur furent d'aucun secours : clients de l'Empereur, ils ne pouvaient intervenir pour des Français. Obligés de se débrouiller tout seuls, les deux voyageurs se présentèrent au débotté à Golitsyne, encore au faite de sa puissance. Réception courtoise et renvoi au prikaz, où on leur fait subir un interrogatoire de quatre longues heures. Des Jésuites français, en costume oriental^ arrivant à Timproviste, en route pour des régions lointaines, il y avait là de quoi désorienter une police ombrageuse. Procès-verbal fut dressé sur-le-champ, et la réponse remise à plus tard.

En attendant, le P. Avril réussit à se procurer les mémoires de Nicolas Spathar, diplomate et routier, envoyé naguère en Chine par le gouvernement*. De cette lecture jaillirent des flots de lumière éclairant les routes praticables de Pékin. Il y en avait six, Tune plus courte que l'autre, soit par la Sibérie, soit par l'Asie centrale. Le tracé sibérien était le plus séduisant; il méritait la préférence, et demande fut faite de pouvoir le suivre. Au grand désappointement du P. Avril, on lui opposa un

* Avril, p. 83 et suiv. — Moscou, Archives Principales, Katolitcheskia Diéla, 1687, 4 janvier.

' Paris, Bibliothèque nationale, fonds slave, n"35. — Recxieil dt$ In$tr., Russie, t. !•% p. 89. \

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refus formel motivé par le manque de lettres d'introduction. Prétexte futile, que Tintrépide voyageur s'obstinait à prendre au sérieux. Il agit en conséquence, se 6t donner des lettres de Louis XIV aux Tsars, des patentes de mathématicien royal à Pékin, se présenta au roi de Pologne, se rendit à la diète de Grodno, et s'y concerta avec le comte Syri que Sobieski envoyait en Orient. Et, ne doutant de rien, il embaucha de nouveaux missionnaires polonais et lithuaniens, les uns pour la Chine, les autres pour Tlbérie.

Le gouvernement vit avec dépit le P. Avril, accompagné cette fois du P. Beauvollier, forcer la consigne à la frontière et, en février 1689, reparaître à Moscou. A peine installés, les encombrants voyageurs furent sommés de partir. La méfiance des boïars ne leur accorda qu'un sursis de quelques semaines. Cette presse était motivée. Entre Russes et Chinois il v avait alors une constante hostilité. Or, des Jésuites français résidaient à la cour de Pékin ; on le savait, et il fallait bien se prémunir contre les surprises. «

Les Polonais arrivés un peu avant le P. Avril furent également éconduits, mais avec moins de brusquerie. Ils se réclamaient du traité de 1686, et on leur devait des ménagements. Les missionnaires d'Ibérie s'éclipsent ici. Quant à ceux de Chine, Zapolski et Terpilowski, ils se présentèrent au prikaz, le 19 janvier 1689, et demandèrent à se rendre en Chine à travers les glaces et les neiges de la Sibérie. On préféra les diriger sur Astrakhan. Le Céleste-Empire devenant d'un abord difficile, Zapolski se consacra pour toujours à la Perse, tandis que Terpilowski trouva moyen de revenir d'Astrakhan à Moscou.

Ces mesures rigoureuses n'étaient que les avant-coureurs de la tempête qui devait balayer la mission.

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