INTERVENTION DES JESUITES
chawsky se plaint que son compag^non n'ait pas suivi ses conseils, et n'ait pas évité les occasions qui défrayaient les mauvaises langues. Le reproche ne va point au delà.
11 faut encore ajouter, à la décharge du P. David, que s'il a péché, ii a vaillamment racheté sa faute, car il est mort, en 1713, à Prague, au service des pestiférés.
Faisons trêve aux digressions pour reprendre le fil des événements. L'expulsion des Jésuites, malgré le message conciliant des Tsars, fit à Vienne une impression pénible ' . L'Empereur, sans se presser, mais aussi sans faiblir, ne poursuivit plus qu'un seul but, celui de les faire rentrer. Le 26 août 1690, il fit relancer le diak Oukraïntsev. Zierowsky devait lui demander compte de la « contravention » survenue, et exiger que l'on révoquât les mesures prises. Le diak ne donna point un mot de réponse, et son mutisme s'aggravait d'un acte de violence récent. Le P. Terpilowski, que nous avons laissé sur les bords de la Caspienne, s'était ingénié à revenir d'Astrakhan à Moscou. Mal lui en prit. Sans égard pour les catholiques qui voulaient le garder, il fut criblé d'ordres pressants de départ, et, comme il tergiversait, on eut recours, le
12 juillet 1690, à la contrainte.
Les Russes s'obstinant à ne pas écrire, Léopold essaya de les faire parler en leur envoyant une ambassade. Entre les deux cours, maintes questions restaient en suspens. Pourquoi n'irait-on pas en chercher la solution à Moscou? Kurtz savait le chemin du Kremlin, et c'est à lui que cette besogne fut dévolue ^. Promu internonce et conseiller de
* Pam. dipl. Snoch.j l. VII, col. 595. — Vienne, Archives d'État, RussicOf 1690, fO août, Décret à Zierowsky ; il décembre, Zierowsky à Léopold I". — Gordon, t. II, p. 310.
* Vienne, Archives d'État, Bussicày 1090, 1691, Instructions à Rurtz et •a correspondance avec Léopold I***. — Rome, Archives de la Propagande, Acta, 1692, f. 30.— Pam. dipl. Suoch., t. VII, col. 633 et suiv.
la Chambre hongroise, il n'avait rien perdu de son zèle en montant les échelons hiérarchiques. On pouvait de confiance s'en remettre à lui : il ferait sonner aux oreilles russes le refrain de la liberté cultuelle. En outre, il avait à opérer mainmise sur la maison des Jésuites que Ton réservait à leurs anciens propriétaires, car TEmpereur insistait sur leur rappel, faisait leur éloge, exprimait sa satisfaction personnelle à leur endroit, et garantissait leur discrétion.
L'envoyé autrichien prit vivement à cœur le désir de son maître. Son obstination à revenir k la charge n'eut d'égale que l'inébranlable fermeté des Russes à repousser ses assauts. Presque toute l'année 1691 se passa de la sorte en discussions stériles et en marchandages. L'absence de Golitsyne ne se faisait que trop sentir. Les couches nouvelles parvenues au pouvoir étaient plus difficiles à manier.
Kurtz eût préféré vider la question directement avec Pierre, qu'il croyait favorable aux catholiques, le voyant assister à leurs offices, et leur faire don d'un précieux tapis. Mais parvenir jusqu'au Tsar n'était pas chose facile : autour de lui luthériens et calvinistes faisaient bonne garde. Il eût fallu les acheter au prix de l'or, et Kurtz regrettait naïvement d'avoir la bourse vide.
Force fut donc d'en passer par le prikaz et d'affronter les tracasseries en usage dans les bureaux. Les accusations contre les Jésuites, condensées naguère dans l'expression laconique d'antipathie, furent maintenant développées. Immixtion dans les affaires d'autrui, correspondance avec l'étranger, distribution de feuilles volantes et d'images imprimées à Rome, admission d'enfants russes à l'école pour en faire des catholiques, discussion avec le patriarche et le clergé — tels étaient les griefs (}ui avaient provoqué l'expulsion des missionnaires.
lîO INTERVENTION DE I/AUTUICHE
Grand devait être, à les entendre, Tembarras de Kurtz. On lui jetait pêle-mêle à la tête une série de faits plus ou moins vagues, susceptibles d'interprétation diverse, et qu'il n'y avait pas moyen de contrôler. Gomment leur donner une explication plausible, et comment se retrouver dans ce fatras? Du reste, c'est sur un autre champ de bataille que les Russes se promettaient une facile victoire.
Le prikaz prit, un jour, des allures mystérieuses. Les sous-ordres furent éloignés, et Kurtz resta seul avec les plus hauts dignitaires pour recevoir leurs confidences. Un langage nouveau se fit entendre. Les boYars se révélaient tout à coup d'une délicatesse touchante et d'un zèle discret. Us ne voulaient faire tort ni aux Jésuites, ni aux catholiques, mais seulement éclairer la conscience de l'Empereur sur la valeur morale de ses protégés. Un secret inviolable fut exigé de Kurtz, d'autant plus qu'à Moscou rien ne transpirerait. Enfin, après tous ces préliminaires, la fameuse correspondance, analysée plus haut, fut solennellement produite.
Kurtz ne se laissa point démonter. Il examina récriture, le papier, les cachets et l'affaire lui parut louche. tt J'ai connu, dit-il, les Jésuites expulsés; je les estime incapables d'écrire des lettres répréhensibles. Ne seraien^ ce pas plutôt les calvinistes et les luthériens qui leur ont joué ce vilain tour? » Les diaks se récrièrent, affirmant que les lettrés étaient authentiques, et leur provenance certaine. Kurtz n'en croyait rien, mais, pris à l'improviste, il avoua qu'en thèse générale une défaillance était toujours possible, qu'il ne fallait pas cependant confondre les innocents avec les coupables. Appréciant ensuite, à sa juste valeur, la lettre où Tichawsky se plaint de David, il ne voulut y voir que ce qu elle contenait, c'est-à-dire
des regrets et non une accusation. On se sépara sans rien conclure.
Toutes les espérances autrichiennes s'écroulaient ainsi. Il n'y avait plus qu'à foire son deuil de la liberté des cultes, d'une église, d'un clocher. Aucune innovation ne serait admise. Et comme l'opposition contre les Jésuites était irréductible, il fallut songer à leur donner des remplaçants que les Russes auraient agréés'. Dès l'année 1690, les catholiques de Moscou avaient demandé à Zierowsky de leur envoyer deux prêtres séculiers. Ils présentèrent la même requête à l'Empereur, en 1692, peu après le départ de Kurtz qui s'était entendu, à ce sujet, avec le prikaz. On voulait bien admettre deux aumôniers, pourvu qu'ils ne fussent pas des Jésuites déguisés. Ce dernier cas échéant, la porte serait hermétiquement close pour tous et pour toujours.
Léopold comprit la nécessité de céder, au moins temporairement. Réservant l'avenir, il consentait à reculer*. De concert avec le cardinal Kollonitz, le domin icain Ludovic Koblitz, chargé par Kurtz de l'intérim, fut rappelé, et deux curés du diocèse d'Olmutz, L œffler^ et Jaross, furent, en 1692, désignés j>our la. mission de &Ii>scou, moyennant une pension annuelle, servie par l'Autriche, de quatre cents florins pour chacun d'eux.
Ils passèrent à la Sloboda sans y prendre racine, environ six ans. Dès le début, la malchance se mit de la
I Vienne, Archives d'État, Russtca, 1690, 26 mars, v. st. Les Catholiques de Moscou à Zierowsky ; 1692, à Léopold I*^
' Moscou, Archives Principales, 1690, 28 janvier. Appel de Lœffler et de Jaross. — Rome, Archives de la Propagande, Acta, 1692, f. 146; 1693, f. 72, 105; 1695, f. 125, v. — Vienne, Archives d'État, Russica, 1692;
28 juillet, 17 août; 1697, 4 juillet. — Gran, Archives Primatiales, 1693,
29 août, V. s., Querela Missionariorum Moscoviticorum. — TsvétaÏev, /* Istorii, p. V.
partie. L e v oyage se fit en compagnie d^O ito Pleyer , beau-fils de Kurtz, qui s'en allait à Moscou apprendre le russe et s'inijtifccA.la diplomatie. Grossier personnag^e, dont les procédés devinrent pour les missionnaires une source intarissable d'ennuis. Bien accueillis par les catholiques, ils se mirent couragfeusement à Tœuvre, songèrent à la construction d'une église, et firent en haut lieu des démarches dans ce sens. Leurs bonnes intentions furent contrecarrées par Pleyer. De guerre lasse, souffrant du climat, tardivement rétribués, ils portèrent plainte au cardinal Kollonitzetà l'Empereur lui-même. Le ur unic[u e désir était de rentre cdaaajfi pays natal, et ils finirent pa r obtenir Jeurrajjpel en 1698^. Leurs successeurs deva ient être des Jésuites.
Le P. Tichawsky se portait, à la Cour et ailleurs, ardent promoteur de la rentrée. Quelle n'était pas sa foi dans l'avenir, son parti pris de ne voir que le beau côté des choses! Dans une lettre adressée au cardinal Kollonitz, l'exilé de Moscou, c'est le nom qu'il se donne, expose le fond de sa pensée ^ Il se croit déjà sur le point de repartir pour la Russie, un confrère, excellent théologien, l'accompagnerait. Kurtz reviendrait aussi à son poste. On serait sur ses gardes, prudent, réservé, et tout réussirait pour le mieux. C'était aller bien vite en besogne.
De leur côté, les catholiques de la Sloboda, sans s'aveugler à ce point, ne demandaient qu'à écarter les obstacles de la rentrée. Il y eut, à ce sujet, un curieux incident^. D^ retour en France, brisé de. fatigue et condamné au repo^, la P, Avril profita de ses loisirs pour esquis ser se s Y9ï§S^§.- -Son livre parut en 1692. 11 ne con tenait pas
' Gran, Archives Primatiales, 1693, Tichawsky à Rolloniu. * Gordon, t. II, p. 443. — Gagabih, Mélanges, p. 17, 26. — Vienne, Archives d'État, Russica, 1698, Note anonyme.
KXPOLSION DES JÉSUITES 1Î8
gra nd'ch ose sur la Russie, qvL\ devait être Tobjet d'jin vfrlnmfi spégiai Toutefois Fauteur, après tant d'autres, parlait de g^rossièrelé, d'ivrognerie, de duperie. Ces lieux communs n'eussent choqué personne, mais il y avait une phrase autrement compromettante. Au gré du P. Avril, le jeune Pierre, peu de jours après ses noces avec Eudoxie
Lopoukhînë,''aurait été nMpinr H'nn mnl hprpditnirp Huns
la famille, le mal caduc.
Le livre "fif so.n chemin, parvint jusqu'à Moscou, et le fameux passage fut mis par Lcfort, dit-on, sous les yeux de Pierre. Un accès de fureur c ontre Jésuites et cath oliques en fut la consé quence^ Très alarmé, le général G^ôrdmi crut devoir intervenir. Il soutenait à tout hasard que le livre était apocryphe en partie ou en entier. Simultanément, le 6 avril 1694, un petit billet glissé dans la lettre au P. Schmidt lui soumettait cette hypothèse qui avait besoin d'être prouvée. « On ne peut plus compter sur les bonnes dispositions de Pierre » , ajoutait tristement le général.
Cette fâcheuse nouvelle impressionna aussi le Père Schmidt. Il la fit parvenir au général de Tordre, Thyrse Gonzalez, qui ordonna une enquête, proposa une rétractation, et se réser va la révision du travailla publier sur Moscou.
Ce^ nouve.au volume d'Avril n'a jamais paru que je sache. De même, aucune trace de rétractation ne se laisse s urprendr e. Quelques années plus tard, le malencontreux livre fit de nouveau parler.de lui^ En attendant, il n'empêcha, point les Jésuites de rentrer à Moscou.