‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 12 sur 72 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Cbrrrhrtet a Rome. — Réformes de Pierre. — Sa mentalité. — Suppositions. — Malentendu avantageux. — Rapports des cardinaux Albani et Tamara sur la Russie. — Le P. Vota proposé pour Moscou est écarté. — Boris Chérémétev à Vienne. — Ck>nftdences au P. Wolff. — Arrivée à Rome. — Audience d'Innocent XII. — Rourbatov. — Ambiance théologique. — Thyrse Gonzalez. — Abjuration de Rourbatov. — Sa lettre au Pape. — Espérances déçues.

II. Le T8AB Pierre a Vierre. — Ambassade moscovite à l'étranger. — Impression à Vienne. — Le cardinal Rollonitz et le P. Wolff. — Sermon demandé par le Tsar. — Parole suggestive. — Illusions de Léopold. — Lettre du P. Wolff. — Opinion de l'ambassadeur d'Espagne. — La révolte à Moscou. — Départ de Pierre. — Entrevue à Rawa avec Auguste et le P. Vota. — A Zamosc, avec le nonce Davia. — Renseignements de l'évèque d'Ancyre et du P. Conrad.

III. Ambassade dr Guarient. — Le secrétaire Elans Rorb. — Deux Jésuites attachés à l'ambassade. — Départ des curés tchèques. — Casagrande à Voronège. — Enquête sur l'émeute. — Supplice des stréltsy. — Propos de table. — Guarient bien méritant. — Ses observations, ses conseils pour l'avenir.

IV. La mission de Moscou. — Chapelle restaurée. — Rôle passif vis-à-vis des Russes. — Les Protestants. — lavorski et l'école. — Pierre Artémiev condamné. — Palladius Rogovski. — Discussions théologiques. — Mort du général Gordon. — Dispositions du Tsar envers les missionnaires.

GHÉRÉMÉTEV A 1\OME

Un renouveau social et politique s'annonce pour la Russie, lorsque, d'une main vigoureuse, le tsar Pierre saisit les rênes du gouvernement. Coutumier de la Sloboda, épris d*un idéal exotique, il fait, de 1697 à 1698, son voyage d'instruction à Tétranger, et revient avec le dessein arrêté de transformer le pays.

Le bronze de Falconet a bien rendu le trait saillant de la réforme qui va s'accomplir. Monté sur un coursier fou« gueux, Pierre gravit un rocher. Son regard est menaçant, son geste impérieux; son aspect trahit le dompteur d'un peuple. En eFfet, ce n'est plus l'infiltration lente et mesurée des idées et des mœurs d'Occident, comme à l'époque d'Alexis Mikhaïlovitch. Le torrent grossi a débordé, rompant les digues et submergeant les obstacles : du fond des ruines accumulées sur son passage, l'Europe étonnée voit surgir soudainement une puissance nouvelle. Le créateur de la Russie, le futur vainqueur de Charles XII, captive l'attention des contemporains. De capitale en capitale, sa renommée parvient jusqu'à Rome. Des bruits étranges circulent sur ses convictions personnelles et intimes, sur ses projets d'initiative dans le domaine religieux.

La mentalité de Pierre, à cette époque, offre un problème difficile à résoudre. Ce n'est qu'un tissu déroutant d'anomalies et de contrastes. Les fortes croyances ancestrales ont laissé dans son âme une empreinte si profonde que les affres de la mort feront de lui un dévot pénitent. Mais tant qu'il sera pris dans l'engrenage des affaires

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d'État, des g[uerres sang^lantes, des réformes colossales, des répressions et des vindictes; tant qu'une activité tempétueuse le tiendra constamment en haleine, ses allures et ses procédés, sauf les exigences rituelles et quelques paroles à effet, seront ceux d'un sceptique et d'un esprit fort. Pas de préoccupation dogmatique, aucune contrainte morale, aveux cyniques et mépris révoltant du sang humain. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que ses instincts de despote l'aient porté à faire de l'Église nationale un simple rouage administratif. C'est en maitre souverain et absolu qu'il entendait la régenter. Le jour viendra où l'autocrate orthodoxe s'imposera aux évèques comme juge suprême et sans appel des affaires d'Église, et, sous la foi du serment, les évéques lui reconnaîtront cette prérojjalive exorbitante*. Il est vrai que l'odieuse mesure se fera longuement attendre. Lors de son premier voyage en Europe, Pierre n'avait certainement pas encore mûri son système ecclésiastique, et, dnns tous les cas, on ignorait la tournure que prendrait sa pensée réformatrice Chose plus étrange, maigre les parodies grossières et répugnantes du conclave, organisées par le Tsar luimême, on s'obstinait à le croire sympathique aux Latins et porté à l'union des Églises.

Il entrait dans les vues de Pierre d'accréditer, au moins pendant quelque temps, cette opinion à l'étranger et d'en Urer parti. Les alliances familiales avec les maisons souveraines de la vieille Europe flattaient son ambition naissante. L'Autriche lui servait de rempart contre les Turcs. Il comptait sur la Pologne pour l'opposer aux Suédois. Or, à Vienne et à Varsovie, l'intervention du Pape n'était pas à dédaigner. Et, le meilleur moyen de gagner le Pape à la

* Doukhovny Regl.^ p. 6.

cause, ne serait-ce pas d*évoquer Tidée impérissable de Tunion avec Rome? Le Tsar s'eng^agea résolument dans cette voie, et, durant quelques années, des avances discrètes, mais non compromettantes, tiendront constamment en éveil la pieuse attention du Saint-Siège. Un geste de recul ne sera esquissé qu'au lendemain de Poltava, lorsque la déroute de Charles XII aura consacré la grandeur de la Russie et orienté d'un autre côté sa politique. Encore quelques phrases sonores, mais creuses et décevantes, jetées au hasard, pour couvrir la retraite, et puis indifférence et même hostilité.

11 faut avouer qu'en tout cela les circonstances ont admirablement servi le Tsar. Moscou entrait alors dans une phase nouvelle d'expansion diplomatique. Une grande ambassade devait faire le tour de l'Europe, prendre position dans les cours, établir des relations et cimenter des amitiés. En 1696, les Russes s'informaient au Vatican des exigences de l'étiquette ^ De son côté, la Propagande renouvelait, Tannée suivante, ses projets de mission moscovite, et comptait sur l'appui des ambassades d'Autriche et de Pologne. Deux rapports furent présentés, à cette occasion, par les cardinaux Albani, le futur pape Clément XI, et Tamara. L'un faisait l'historique des relations avec Moscou depuis l'apparition à Rome de Menzies que l'on supposait en prison à cause de son échec. L'autre s'attardait à l'examen subtil et approfondi des titres tsariens. Tous deux concluaient à Teavoi^lu P. Vota, pn qualité de visiteur apostolique, à Mo&cûu.^ Ses connaissances variées lui eussent permis d'étudier le pays à tous

' Moscou, Archives Principales, Rimskia Diéla, n* I. — Archives de la Propagande, Acta, 1697, P 36, n« 16, Conffref/atio 26 februarii 1697. — ScHMOCRLO, Recueil, p. 189, n» 223; p. 198, n» 235; p. 204, n* 242, p. 217, n"» 265

les points de vue. La Propag^ande désirait en avoir une description aussi complète que possible, afin de concerter tout un ensemble de mesures opportunes. La question religieuse figurait naturellement au premier plan. Interpellés à ce sujet, le cardinal KoUonitz, les nonces de Varsovie et de Vienne prodiguèrent des éloges au P. Vota, mais jugèrent son expédition en Russie prématurée, à cause de sa santé d'abord, car il relevait d'une maladie mortelle, ensuite à cause de l'expulsion récente de ses confrères.

Tandis qu'on recherchait assidûment une autre solution, un voyageur il!M ire..vint, en JgâSjLjijll fond de la Russie, faire au Pape et a uiL Jésuites des confidfioce&inattendues'. Bo ris Ché rémétev, servitguf .dêvpuÊ^jlûJEierre, a laissé un nom dans Ihistoire. Grand seigneur de vieille roche, barine dans la meilleure acception du mot, tour à tour diplomate et capitaine, il avait passé dix années entières à combattre les infidèles. La vie des camps n'avait point émoussé chez lui la fibre religieuse, et sa virile piété se confondait avec la haine du Croissant. Le chevalier de Saint-Jean, preux et dévot, bardé de fer et égrenant son chapelet, lui semblait l'idéal du soldat chrétien. Animé du même esprit belliqueux, volontiers il eût fait sa veillée des armes au tombeau des Apôtres. Aussi bien, sous les murs d'Azov, exposé au feu de l'ennemi, il avait promis à Dieu un pèlerinage au Vatican. Quant à l'île de Malte, c'était son vœu le plus cher de visiter ce siège principal de l'ordre fameux du même nom. La frontière russe n'étant plus hérissée de barrières, il est biei>-

' Cubuémétkt, Zapiska^ passim. — Gaoarin, Mélanges j p. 15 et 8uiv. — ScHMOUiULO, Recueily p. xxi, note 4, p. 35Î, n*" 487 et »uiv. — Notre Collection, Correspondance de Thyrse Gonzalez avec Wolff et Chërëmëtev; Elogium P. Friderici Wolff. — Appendice, n" VU à X, XIII.

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tôt parti pour Rome et La Valette. Le Tsar vit avec plaisir un de ses principaux boYars se raser spontanément la barbe, se coiffer d'une perruque, endosser le costume allemand, et entreprendre une tournée à l'étranger. Une pe tite cou r flr^nmpugrnfljf nbpr^pi^fpv. Alexis Kourbato v, financier de premier ordre, et, plus tard, intro ducteu r en Russie du papier timbré, lui servait de majordorpe.

Vienne était sur le chemin de nos voyageurs. Ils y passèrent plus de trois semaines, et c'est de là que se répandirent les premières nouvelles à tendance unioniste. L empereur Léopold, toujours préoccupé du sort des catholiques en Russie, entoura d'égards et de prévenances le boïar moscovite qui se montrait épris de l'Occident. Se doutait-il de quelque chose ou se laissait-il guider par une arrière-pensée? On le dirait, car il se servit d'un Jésuite célèbre pour faire au boïar les honneurs de la capitale et lui offrir, sur le départ, le diner d'adieu à Baden. Ce choix en dit assez par lui-même. Le P. Wolff de Ladingshausen appartenait au plus grand monde par sa naissance et son éducation à la cour de Pologne. Il jouissait d'une haute faveur auprès du couple impérial, et on lui attribue une action décisive dans l'affaire de la couronne de Prusse. Les électeurs de Saxe et de Hanovre, Eugène de Savoie et Charles de Lorraine recouraient à ses lumières. D'un commerce facile et agréable, prompt à la réplique, il unissait à l'urbanité du gentilhomme l'ardeur du missionnaire. Sa connaissance de la langue polonaise lui permit de traiter avec les Russes sans le secours d'un interprète. Leurs entrevues furent longues et fréquentes, et la confiance mutuelle ne tarda point à s*établir entre eux, si bien qu'ils abordèrent la discussion des plus graves questions religieuses. Soit zèle d'apôtre d'une part, soit recherche anxieuse de

Tautre, toujours est-il que Tidée de Tunion fut émise et commentée, et que les points de controverse entre Rome et Byzance furent sérieusement examinés. Ghérémétev et Kourbatov n'ont confié à personne leurs impressions du moment, mais le P. Wolff, plong[eant son regard jusqu'au fond de leurs âmes, crut y voir d'excellentes dispositions; il les jugea murs pour la conversion. Le 8 mars, annonçant au P. Thyrse Gonzalez l'arrivée du boïar à Rome, il ajoutait laconiquement : « Il y a grand espoir que lui et son majordome passent secrètement à l'union » , et il demandait que l'on s'entourât de discrètes précautions.

L'avis charitable n'était pas superflu, c ar Ghérém étev ne se trahissait que trop de lui-même. Et en vérité, à le vnir i^fisidn dans leg finpftimirps et basiliques de Rome, priant sujr.le tombeau des Âpètres, visitant la chapelle de Saint-Ignace ; à l'entendre disserter correctement miracles et reliques. Église universelle et autorité papale, on ne pouvait guère douter de ses propensions confessionnelles. En effet, Imber ti^^feprésentant de Venise, J<g déclarait ( sans hésiter latinisant. Et le cardinal de Bouillon allait jusqu'à le signaler à Louis XIV comme émissaire du Tsar, envoyé pour rétablir la concorde ecclésiastique.

Plus expansif que son maître ou plus habitué à manier la plume, Kourbatov adres sait au Pape des lettres curieuses sur l'état des esprits à Moscou. D'après lui, beaucoup de boïars et'^dê prêtres s'avouaient désorientés; les consciences se réveillaient et s'agitaient^, spontanément elles gravitaient vers le centre d'unité. LgJt&aL Pierre^ d'ailleurs très porté à embrasser It9 foi romaine, éviduait luimême dans çe.,8jpn.s. Et, comme preuve à l'appui, Koui!^ batov citait un colloque entre le Tsar et le patriarche sur la séparation des Églises. Peu satisfait des explications qu'on lui donnait, le futur créateur du Synode tenait

pour causes de la scission le manque de livres théologiq ues et ja corruption des textes par le s Grecs.

Assurément, il y avait dans ces manifestations de quoi stupéfier la Curie romaine et son chef. Comparé à celui d'Istoma Chévriguine, messag[er d'Ivan IV, ce langage donnait la mesure de Fespace parcouru, et autorisait presque de téméraires espérances. Le pape Innocent XII avait été naguère nonce en Pologne. Le monde slave ne lui était donc pas étranger. Les instructions romaines et les événements eux-mêmes lui avaient fait apj)récier les avantages qu'aurait apportés la paix religieuse entre les Polonais et les Russes. En particulier, les démarches du roi Jean-Casimir en vue de Tunion, mentionnées plus haut, devaient être présentes à son esprit. Un représentant de la Russie nouvelle, sympathique aux Latins, et prenant au sérieux son rôle de pèlerin, ne pouvait être que le bienvenu au Vatican. L'audience d'apparat se déroula selon l'usage. Et l'on fut agréablement surpris de voir l'illustre général se prêter à merveille aux exigences de l'étiquette, plier trois fois le genou et baiser la mule pontificale. Le Pape eut une heureuscijisfûxalion ij^offrit .à. Chéréniétev une parcelle de la vraie Croix. La joie pieuse du boïar fut à son comble, et il témoigna une vive reconnaissance. Le même don avait été fait autrefois par Possevino, au nom de Grégoire XIII, à Ivan le Terrible, et avec le même succès.

En de hors .du- Yaiican , Chérémétev voyait souvent les Jésuites, avertis par leurs confrères de Vienne, et sachant à^uoi s^en tenir sur son compte. Le général de la Compagnie de Jésus avait mis à sa disposition une villa écartée du Quirinal, mais le grand seigneur préféra garder son indépendance. Le P. de Rossi, confident du Pape, lui servait d'intermédiaire pour toutes les affaires d'audience

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et d'étiquette. Quand il y avait des points de doctrine à élucider, Ghérémétev s'adressait au P. Szpot, pénitencier polonais de Saint-Pierre, mieux qualifié pour s'entendre avec un Busse. Un jour, le boliar lui demanda un mémoire sur les prérog[atives du Pape et son droit de gouverner TÉglise œcuménique. Une autre fois, il lui soumit un gros livre de polémique contre les Latins, qu'il avait apporté de Moscou, et dont il désirait se procurer une réfutation péremptoire. L*on songea d'abord à traduire le volume slavon. Un moine russe de Saint-Athanaise, Palladius Rogovski, en fut chargé. Mais, obligé de partir pour Moscou, il laissa son œuvre inachevée, et il n'en fut plus question. L*insistance de Ghérémétev était un indice révélateur : la pensée unitaire le travaillait, et une phase d'investigation laborieuse s'ouvrait devant lui.

Sous Tempire de ces incidents qui justifiaient les espérances du P. Wolff, il parut opportun de s'engager plus avant. Selon toute apparence, Ghérémétev avait encore beaucoup de choses à dire. Ne fallait-il pas l'encourager à faire des confidences, et lui en ménager l'occasion? On lui suggéra délicatement de désigner une personne de confiance, à laquelle il livrerait sa pensée tout entière; et son choix se porta, sans hésitation, sur le P. Thyrse Gonzalez. Évidemment tout cela avait été arrangé d'avance. Le candidat était sûr d'être agréé, le grand seigneur russe se laissant faire plutôt qu'il n'agissait luimême.

Quoi qu'il en soit, la proposition ayant été acceptée, elle fut mise à exécution. Le boïar et le Jésuite, assistés d'un interprète, eurent de fréquentes entrevues. Le détail de leurs conversations nous échappe, mais il est sur qu'elles roulèrent sur les caractères de la foi et sa nécessité, sur les causes du schisme d'Orient et sur l'union avec

rÉg[Iise romaine. Le P. Gonzalez avait la partie belle. Ancien missionnaire, versé dans la controverse, sachant manier les âmes, initié à leurs mystères, il n'était jamais i court de preuves, et sa parole portait juste. Chérémétev semble bien s'être laissé momentanément subjug^uer. Au moins fut-il entièrement sincère. Tant de voiles furent déchirés que, le 5 avril, le P. Gonzalez put écrire à Vienne ces lig^nes pleines de promesses : « Il m'a tout révélé sous le sceau du plus grand secret » .

Le bo'ïar était donc, sinon convaincu, au moins ébranlé. Il hésitait encore que Kourbatov avait déjà trouvé son chemin de Damas. Homme d'action, ennemi des lenteurs, il ne s'arrêtait jamais à mi-chemin, et n'entendait pas sacrifier sa liberté. Ainsi il demandait des audiences au Pape de grand matin, pendant le sommeil de son maitre et à son insu. C'est qu'il était parfaitement résolu à faire le pas décisif. « Il a tout mené à bon terme dans le plus profond secret, écrivait encore, le 14 avril, Thyrse Gonzalez, et il est parti pour Malte, la joie dans l'âme » .

Ce voyage éveilla de nouvelles espérances. Le général russe, venant de Moscou saluer les chevaliers de Saint- Jean et leur payer son tribut d'admiration, fut reçu à La Valette avec tous les honneurs dus à son rang, et même avec des signes particuliers de haute estime. Il revint à Rome charmé de cet accueil , décoré de la croix de Malte , et fier de la fraternité militaire contractée avec les ennemis du Croissant. La profession de la foi romaine eût resserré tous ces liens, et l'on se demandait si le grand acte n'entrait pas dans les vues de Chérémétev. L'éventualité semblait même si probable qu'à l'audience de congé, le 24 juin 1698, un évêque et un Jésuite se tinrent aux aguets dans l'antichambre papale. Ils en furent pour leur

peine : le boïar ne marcha point sur les traces de son majordome.

L'un et l'autre partirent néanmoins dans les meilleures dispositions, quoique à des deg^rés différents. Ghérémétev se borne à des remerciements discrets et à des phrases banales de courtoisie, tandis que Kourbatov épanche toute son âme dans une épitre u au bienheureux Père et très bienheureux Souverain Pontife, pasteur des pasteurs et père des pères, Innocent XII, pape, docteur, chef infaillible de TÉglise universelle et vrai vicaire du Christ ' « Un souffle de reconnaissance envers Dieu anime ces lignes, un rayon de vérité et de grâce les éclaire. Le néophyte se révèle apôtre. Il voudrait organiser la propagande à Moscou et gagner des prosélytes. Déjà un Basilien grec uni et un diacre russe répandent à la sourdine le catholicisme. Ils méritent d'être encouragés. Lui-même offre ses services. Qu'on lui donne des livres, le concile de Florence, les œuvres des Pères grecs, d'Arcudius, d'Allatius, — il en dresse une longue liste; — il les fera circuler, et cette semence produira de bons fruits. Qu'on lui permette d'envoyer à Rome de jeunes Russes, et qu'on les applique à des traductions latines, d'où jaillisse pour eux la lumière Qu'on le laisse emmener deux Jésuites, sachant le polonais j uiJb tchèqiie, versés dans lea arts et les sciences, peinture, architecture, mathématiques. A la faveur d'un déguisement, et sous prétexte d'instruction, ils pourront exercer le saint ministère. Enfin, qu'on lui accorde des indulgences plénières, pour lui, sa famille, sa maison, et une large bénédiction pour le Ba&iliengree* uni et le diacre russe^ premiers ouvriers-de la grande œuvre, dont le couronnement sera l'unité de l'Église.

I ScHMOCRLO, Recueil y p. 359, n* 499.

Ce programme n'était pas pour déplaire ni au Pape, ni aux Jésuites. Déjà deux membres de la Compagnie, installés à titre de missionnaires impériaux, servaient d'aumôniers aux catholiques de Moscou. Il n'y avait qu'à faire cause commune avec les néophytes, élargir le cercle d'action, augmenter le nombre des ouvriers, multiplier les œuvres, he P. Thyrse Gonzalez recueillit des iuToxmjiiions et se mit en mesure de satisfaire les désirs de KourbMo^- Mais qu'advint-il de ces vastes projets, et pouvait-on compter sur la persévérance d'un majordome plus empressé qu'il n'eût fallu et d'un boYar toujours hésitant?

Trop de péripéties les attendaient au retour*. Ils rentraient dans le tourbillon des affaires. Ils étaient ressaisis par l'activité intense qui régnait autour du Tsar. Une main puissante leur imprimait une autre orientation. Chérémétev reprit son commandement militaire. Il se montra, sur le champ de bataille dePoltava, digne émule de son maître. Plus tard, pour obéir à ses ordres, il déploya en Livonie une cruauté brutale, mettant toute la province à feu et à sang. Feld-maréchal et comblé d'honneurs, il restait partisan du tsarévitch Alexis et ne jouissait pas de la confiance de Pierre. Quant à Kourbatov, descendant des hauteurs mystiques, il passa au ser vice de l'État, s'engagea dans les bureaux du fisc, et ne mania plus que des fonds. Son zèle ingénieux pour le recouvrement des impôts lui valut beaucoup d'ennemis. Sa posisition sociale s'en ressentit. Nommé vice-gouverneur dlArkhangelsk, il mourut sous le coup d'une enquête;. Il faut croire que ces préoccupations profanes et variées oblitérèrent dans l'esprit de nos voyageurs les souvenirs de Vienne et de Rome. Rien n'indique qu'ils aient con-

' S01.OVIÈV, Oukazatelf col. 275, 583.

tinué à creuser les questions religieuses» encore moins essayé de faire de la propagande. Le mém oirejur son X^Y^S^f p"*^*'^ par ]f»g soins dejÇhérémétev, ne contient gag^ la moindrealliigion aux entr etien s intimes avec le P . Wolff et le P. Gon zalez . Dans la suite, un évêque polonais, fait prisonnier par les Russes, n'eut guère à se louer du général en chef qui n'était autre que Boris Chérémétev. Toujours en avance sur son maitre, Kourbatov se présenta chez les Jésuites de Moscou, mais il ne semble pas que des relations sérieuses se soient établies entre eux. Une seule conséquence appréciable survivait au voyage en Autriche, aux audiences du Vatican^ aux visites du Gesù. Dans les sphères élevées de Vienne et de Rome, on commençait à croire à Texistence en Russie de tendances unitaires. Bientôt l'apparition du Tsar à l'étranger va renforcer cette opinion.

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