LE TSAR PIERRE A VIENNE
L'ambassade solennelle, projetée depuis longtemps et composée de Lefort, Golovine et Voznitsyne, révélait à l'Europe la Russie nouvelle, jalouse de conquérir sa place au milieu des nations policées d'Occident. Pierre en faisait partie plus ou moins incognito, tantôt perdu dans la foule et jouant à l'ouvrier, tantôt reprenant son rôle de maître absolu. L'itinéraire de l'ambassade moscovite com- ^t prenait, outre les pays du Nord, l'Autriche et l'Italie *.
* OcsTHiALOV, t. III,p. 118 à 151.— Pam.dipl. Snoch.,i. VIII, col. 1314 et SUIT. — ScHMOCRLO, RecucUy p. XX, note 6. — Theiner, Mon,, p. 367 à 375, n- 296 à 299. — Appendice, n» XIII.
L'empereur Léopold, protecteur attitré de la mission de Moscou, avait un motif spécial de s'intéresser à la mentalité religieuse du Tsar et de g^agner ses bonnes grâces. Il semble bien avoir profité des informations du P. Wolff, confident de Chérémétev et de Kourbatov, et org^anisé en conséquence certains détails de la réception. A Vienne, où il passa les mois de juin et de juillet 1698, le Tsar fit rimpression d'un homme accessible aux idées conciliatrices d'entente ecclésiastique. On était évidemment prévenu en sa faveur, et ses procédés justifièrent la réputation qu'on lui avait faite. A la g^rande surprise des bons Viennois, ce Tsar schismatique, non seulement visitait les égalises latines, mais assistait encore aux offices et aux sermons, s'intéressait aux moindres détails de la liturgie, et se montrait plein d'égards envers le clergé catholique. D'ailleurs, il était bien secondé par une partie de son entourage autrichien, et même constamment ramené à cet ordre d'idées. Laissant au comte Kinskv, chancelier de l'Empire, et au comte Gzernin, attaché à la personne du Tsar, le souci des affaires, le cardinal KoUonitz et le P. Wolff, d'accord certainement avec l'Empereur, se firent un devoir de l'entretenir de matières ecclésiastiques. Et, loin de reculer ou de se formaliser, Pierre allait gracieusement au-devant de ces confidences, et semblait même s'y complaire.
Le P. Wolff, on l'a déjà dit, s'aidant du polonais, parlait avec les Russes sans interprète. Cette circonstance le mit en rapports plus fréquents et plus faciles que les autres avec le Tsar. U leur arriva de passer en tête à tête deux longues heures. A la vérité, le sujet que l'on traitait habituellement était inépuisable : il s'agissait d'Églises et de croyances. Et puis une prudente réserve et des longueurs calculées s'imposaient à la discussion. On n'en
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vint qu'une seule fois à tirer des prémisses les dernières et légitimes conséquences. C'était en voyage. Accompagnés de sous-ordres, le Tsar et le Jésuite faisaient une excursion à Presbourg, tantôt voguant sur les flots du Danube, tantôt courant la poste. Profitant de cette intimité, le Père s'enhardit à poser nettement la question de Funion avec TÉglise romaine. Quoique pris à Timproviste, Pierre déclara qu'il n'y voyait personnellement aucune difficulté. Il fallait seulement s'attendre aux clameurs des popes affolés, et déjà résonnait à ses oreilles leur u crucifiez-le » . On en resta là pour le moment. Le P. Wolff était persuadé d'avoir gagné la confiance et l'affection d'un souverain qui s'exprimait avec tant de franchise sur un sujet si délicat. Quelques indices le confirmaient dans cette opinion. Ainsi le Tsar voulait l'avoir pour interprète à l'audience impériale, et c'est à grand'peine que le pérjlleux honneur fut décliné. Les conseils du Jésuite étaient mieux écoutés et mieux suivis, quand il s'agissait de santé, que ceux du médecin. Un jour qu'à l'issue de la messe, le Père s'inclinait pour baiser la main du Tsar, celui-ci la retira courtoisement en disant que ce serait à lui de baiser la main sanctifiée par le divin contact. Vient le 29 juin, et, pour sa fête, Pierre demande au P. Wolff un sermon. On hésite sur la langue à choisir. Vite la difficulté est tournée. Le bon Père, il le dit luimême, fait un audacieux mélange de tchèque, de morave, de polonais, et ses auditeurs russes le comprennent, ils sont enchantés; c'est encore lui qui l'affirme. Pierre a retenu le sens et même les mots saillants du discours, il en parle avec éloge et en donne, à l'occasion, un exact résumé. Dernière preuve de sympathie : le Tsar, toujours regardant en fait de cadeaux, envoie au prédicateur des étoffes précieuses et quarante paires de zibelines, tandis que le
comte Czernin, les ministres eux-mêmes n*en reçoivent pas plus de quinze.
Le cardinal Kollonilz remporte des succès analogues. Ses rapports avec Ghérémétev, dont les détails sont restés inconnus, l'avaient bien préparé à jouer ce nouveau rôle. La curiosité savante du Tsar s'étendait à tout. Après avoir visité les arsenaux et les musées, admiré les monuments de la ville, il exprima le désir d'assister à la messe que le cardinal dirait, le 24 juillet, à Téglise des Jésuites. On lui réserva une place dans les tribunes; il s'y installa avec sa suite et observa les cérémonies sacrées en homme qui s'y entend. Lorsque la messe fut achevée, il s'entretint avec ïe cardinal, dont le zèle s'était armé d'avance d'une phrase suggestive. Déjà le P. Wolff, dans son sermon bigarré, avait fait des allusions transparentes aux clefs de l'apôtre Pierre qui ouvrent les cieux, et aux clefs qu'un autre Pierre pourrait obtenir, grâce ati premier, pour pénétrer en Turquie. Le cardinal, ancien chevalier de Malte, acharné contre le Croissant, prend aussi la croisade pour point de départ, se répand en détails belliqueux, et insensiblement se laisse amener à promettre des prières, afin que Dieu bénisse le Tsar, et » lui fasse bien discerner ce qui est nécessaire pour son salut » . Le sens caché de ces paroles n'était pas difficile a saisir; elles renfermaient un grave avertissement, et n'en furent pas moins acceptées en bonne part. Après ce dialogue qui avait eu lieu à la tribune, Pierre passa au réfectoire, car il devait, ce jour-là, diner chez les Jésuites. Convive aimable et plein de verve, il tint ses auditeurs sous le charme de ses observations judicieuses, de ses saillies, de son langage imagé, et, à propos de vigile, engagea les catholiques à observer le maigre.
La cour de Vienne admirait en silence ces fines atten-
lions de la part d'un souverain que d'aucuns rang^eaient hardiment parmi les barbares. Les allures de Pierre confirmaient les rapports des diplomates qui avaient entrevu pour les catholiques de Moscou des jours meilleurs. L'empereur Léopold ne demandait qu'à encourager son hôte et son allié dans cette voie équitable. Il prit à cœur de lui rendre agréable le séjour de la capitale. Les fêtes et les concerts se succédaient à la cour, d'ordinaire moins animée. Le Tsar pouvait satisfaire sa passion pour les feux d'artifice. Enfin, un grand bal masqué, qui coûta fort cher à la cassette impériale, réunit toute la haute société dans les jardins splendidement illuminés du palais n Favorite » . De front avec les plaisirs marchait la politique, et celle-ci ne devait pas être sacrifiée à la légère. En Autriche, le vent soufflait à la paix avec les Turcs, tandis que les Russes auraient préféré continuer la guerre, à moins d'obtenir la cession de Kertch qui leur eût livré les Talars de Grimée et ouvert l'accès de la mer Noire. Au lendemain de la journée de Zenta, ces convoitises risquaient de soulever d^inextricables difficultés. Mais un congrès allait s'ouvrir à Rarlowic, et FEnipereur promit d'y appuyer les prétentions moscovites. Confiant dans l'auguste parole, Pierre se persuada qu'un habile plénipotentiaire saurait l'exploiter et gagner la partie. De la sorte, rien, pour le moment, ne troublait la bonne harmonie qui régnait entre les deux souverains.
Les impressions favorables de Vienne furent transmises fidèlement à Rome. Dès le 10 mai 1698, à la suite peutêtre des entretiens avec Ghérémétev, le cardinal Kollonitz n'avait pas reculé devant l'affirmation que Pierre « était très disposé à rentrer avec son peuple dans le giron de l'Église » . Le pape Innocent XII bénit d'avance l'œuvre d'union ainsi que son ouvrier, et, le 21 juin, le cardinal
Hî TEMPS NOUVEAUX
se reconnaît u obligé de seconder la bonne volonté du Tsar de Moscovie », et il se félicite d'être mêlé à une si haute et salutaire entreprise. Le P. Wolff abonde dans le même sens. N'ayant pu entreprendre le voyage de Moscou, auquel TEmpereur s'était opposé, il écrit à son général une lettre dont le souvenir, à défaut du texte, est parvenu jusqu'à nous. Sans doute, il ne prévoyait pas que le Tsar l'accuserait, un jour, d'avoir fait trop de zèle et mal à propos. Il croyait, au contraire, avoir gardé la juste mesure et atteint le but, car le Père général fut ravi de sa lettre, en présenta au Pape une copie soigneusement exécutée, et se demanda sérieusement « si la Providence ne se servirait pas de la sainteté et de la prudence du très auguste césar Léopold pour ramener le tsar Pierre à l'Église romaine ' » .
Quoique moins initié aux détails, l'ambassadeur d'Espagne à Vienne, Alonso y Valeria, n'en était que plus téméraire dans ses affirmations. Il annonçait que le Tsar ferait peut-être son pèlerinage ad limina, et proposerait au Pape la réunion de l'Église grecque avec l'Église romaine. Quel triomphe pour le Vatican! Et comme on aurait fêté le vainqueur du schisme! Le général des Jésuites comptait lui offrir un appartement au noviciat du Quirinal. Le Collège romain eût fait appel aux meilleurs talents, et organisé une séance solennelle. Au son d'une vibrante musique, les poètes eussent, en vers inoubliables, chanté les hauts faits du moderne héros. Une éclaircie nuançait le ciel sombre de Moscou. L'espérance renaissait dans les cœurs, et l'on ne songeait plus au sage avertissement du nonce Santa-Croce : « Au fond, écrivait-il le 5 juillet, personne ne sait rien de la religion du
' Saint-Pétersbourg, Académie des sciences, Varia, f. 161, n» XXX, Dzialynski à Potocki, 23 août 1704. — Appendice, n* X.
tsar Pierre » . En effet, n'avait-il pas montré les mêmes sympathies aux Quakers de Londres et aux Jésuites de Vienne? Et, de Vienne même, n'avait-il pas décrété la propag^ande orthodoxe en Chine, pourvu que les Chinois et les Jésuites ne fussent pas trop effarouchés '?
Cependant le voyage d'Italie séduisait toujours le Tsar, lorsqu'il fut obligé d'y renoncer brusquement et de rentrer en Russie. La « semence des Miloslavski » avait germé pendant son absence. Sur le bruit, malicieusement répandu, de sa mort, une révolte avait éclaté parmi les stréltsy. Internés dans des villes frontières, sous prétexte de stratégie, ces partisans de la tsarévna Sophie revenaient spontanément à Moscou, bannière déployée et musique en tête, et offraient la bataille aux défenseurs du nouveau régime. Les chances étant inégales à l'excès, ils couraient au-devant d'une défaite. L'émeute militaire fut donc promptement étouffée, mais, dans l'esprit de Pierre, elle laissa des traces profondes. Impassible au dehors, ne trahissant aucune émotion, il roulait dans sa tête le plan d'une répression plus impressionnante. Le fer et le feu atteindraient les rebelles, la terreur et la mort fondraient sur eux, et toute velléité d'opposition serait à jamais noyée dans une mare de sang russe. Cet avenir sinistre, qu'il embrassait du regard et dont il sera seul responsable, ne l'empêche point de festoyer en route allègrement.
D'abord c'est à Bawa, bourgade perdue de la Galicie, que, pendant quatre jours, le roi de Pologne, Auguste II, lui offre d'interminables banquets et lui fait passer des troupes en revue. Ces manifestations amicales, copieusement arrosées de vins généreux, au bruit d'incessantes
* Wali§zewski, Pierre le Grand, p. 139. — Ovstrialov, i. III, p. 440, note 43.
décharges, sont les prémices de Talliance entre les deux monarques. Devant eux se dresse un ennemi commun et redoutable, Charles XII, avec son armée réputée invincible. L'union contre lui s'impose impérieusement, et il ne reste plus qu'à se tendre la main. Pierre comprend immédiatement le parti que Ton pourra tirer d'un roi brillant et fastueux, trop ami des plaisirs et passionné de galanterie, d'ailleurs non dépourvu de qualités militaires, bon manœuvrier, excellent cavalier, doué d'une force athlétique. En signe de fraternité guerrière, ils échangent, comme les héros d'Homère, armes et kaftans, et c'est revêtu de cette défroque que Pierre fera l'éloge du roi de Pologne aux boYars du Kremlin.
Au milieu des festins et des revues, Auguste II trouva l'occasion de poser, devant le Tsar orthodoxe, en protecteur attitré de l'Église latine. Il s'en faisait un point d'honneur depuis qu'en ceignant la couronne de Pologne il était revenu à la foi de ses ancêtres. Il présenta donc à son nouvel ami le P. Vota, dont il avait fait son aumônier, et la présentation se fit dans des termes qui valurent au Jésuite un entretien intime avec le Tsar'. Les souvenirs de Tannée 1684 furent évoqués, l'audience du Kremlin, l'installation des missionnaires à Moscou. Pierre n'est plus ce prince inaccessible qui laisse expulser les Jésuites et n'admet pas de recours. Il se montre gracieux, prévenant, familier; fait au P. Vota des promesses rassurantes, et l'invite à revenir en Russie. Un mot étonnant tombe de ses lèvres et réveille les espérances assoupies : « La réunion des Églises, dit-il spontanément, ne serait pas impossible » . Est-ce une rengaine sans portée? Est-ce un gage sérieux? Impossible d'insister, car
' TiiEiNER, Mon., p. 382, n" 302. — Appendice, n^XIII.
les idées se pressent dans le cerveau du Tsar, c'est déjà le tour du Croissant. Polonais, Saxons et Cosaques suffiraient, selon Vota, pour s'emparer d'Otchakov et Caire trembler Gonstantinople. Ce nouveau programme, mettant de côté rAutriche et Venise, soulevait des questions délicates et ne méritait d'autre réponse qu'un apologue. Le partage de la peau de Tours est célèbre dans la fable, et le Tsar y puisa de spirituelles applications. L'entretien se termina par l'accolade et la bénédiction. Pierre s'inclina profondément sous la main du P. Vota qui fit un grand signe de croix, et le lendemain matin le Tsar voulut assister à la messe du Jésuite.
Les murs historiques de Zamosc furent témoins d'une autre scène du même genre '. L'ombre du grand chancelier, adversaire implacable des Russes, planait au-dessus du château, où la comtesse Zamojska donnait au successeur d'Ivan IV une hospitalité vraiment royale. Un hasard heureux, doublé d'un calcul, y amena, au moment voulu, le nonce de Varsovie, Antonio Davia. Cette fois, les questions générales ne furent pas abordées. Une rencontre improvisée, toute de politesse, ne comportait pas de discussion sérieuse. Le représentant du Saint-Siège se contenta de demander à Lefort, son voisin de table, le libre passage par Moscou des missionnaires d'Orient. Cette concession eût fecilité l'apostolat catholique, et le calviniste de Genève s'empressa d'assurer qu'elle ne saurait être accordée. S'apercevant alors qu'il faisait fausse route, le nonce s'adressa, sous les auspices de la comtesse, d^abord à Golovine, et puis directement au Tsar qui lui inspirait plus de confiance. Tout fut accordé de vive voix, avec une courtoisie parfaite et promesse de viatique ju»-
> Tbkieter, Mon., p. 379, n« 302. ~ Gagarin, Mélanget, p. 24 à 26. IV. 10
qu'à la frontière. Les Français seuls, pour des raisons politiques, Furent exclus de ce bénéfice. Mais, lorsqu'on voulut se documenter, Pierre répondit que sa promesse valait mieux qu'un petit papier, et qu'il enverrait plus tard le diplôme. Il fallut bien se contenter de cet ingénieux refus, noyé dans un (lot de bonnes paroles et de marques d'estime envers le nonce.
Les dépêches de Davia et les lettres de Vota, parvenant à Rome après les nouvelles réconfortantes de Vienne, soulignaient une fois de plus les dispositions favorables du Tsar. Quoique recueillis à l'étranger, ces renseignements étaient de première main, et s'accordaient avec les nouvelles que les missionnaires carmes envoyaient directement du Kremlin. Une ère de tolérance succédait aux rigueurs d'autrefois, et les signes en étaient visibles. Ainsi, nommé archevêque d'Ancyre et vicaire apostolique du Grand Mogol, Mgr Palma avait essayé, en 1698, d'atteindre l'Orient par Moscou, et la fortune l'avait servi à souhait ^ Hébergé, sur l'ordre du Tsar, par le prince Boris Oolitsyne, d'ailleurs hostile aux catholiques, il avait exercé ouvertement ses fonctions épiscopales, pontifié à l'église, confirmé les Latins, et, pourvu d'un généreux viatique, on l'avait reconduit avec ses compagnons jusqu'aux bords de la mer Caspienne. Les Russes lui parurent bien disposés envers l'union et nullement prévenus contre le Saint-Siège. Fort de ces observations, il hasarda des combinaisons qu'à Rome on jugea quelque peu téméraires. Par contre, la Propagande ne fit aucune difficulté de transmettre au Tsar des remerciements officiels et bien mérités.
' Schmoculo, Recueil j p. xx, note 4. — Archive» de la Propagande, Àcta, t. 18, f. 2W; Udienze del SS"^, t. 3, f. 115. — Vienne, Archive» d'État, Russica, 1698, 12 et 22 août.
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Même optimisme dans les rapports d'un autre religieux carme \ A deux reprises, en 1696 et 1698, le P. Conrad de TAssomption, missionnaire en Perse, avait traversé Moscou. Chaque fois, la communauté catholique essayait de le retenir, mais des obligations pressantes l'empêchaient de rester. Arrivé à Rome, repassant en esprit ses voyages, Timportance grandissante de Moscou le frappa plus vivement, et il se demanda si, avec un peu d'adresse, Ton n'y pourrait pas fonder une mission permanente. Voici l'innocent artifice auquel il voulaitrecourir : il ferait semblant de se diriger à nouveau vers la Perse, et s'arrêterait à Moscou sous prétexte d'attendre des compagnons en retard. Sans doute, la communauté catholique, toujours privée de pasteur, renouvellerait sa demande, et, cédant à des instances réitérées, il s'installerait pour de bon avec une élite de savants confrères. Les apôtres delà foi débuteraient en apôtres de la science. Les Russes, aussi bien doués que les Grecs, ne résisteraient pas à la séduction, et de la sorte leur conquête serait assurée. Tout plein de son projet, le P. Conrad le soumit à la Propagande, et, en homme pratique, demanda un peu d'argent pour le voyage et beaucoup de livres de théologie, de philosophie, de mathématiques, d'astrologie. Une commission cardinalice, convoquée par ordre du Pape, examina ces propositions, les jugea parfaitement viables, et, pour en assurer l'exécution, adressa leur promoteur au cardinal RoUonitz.
Mais on venait trop tard. La place était déjà prise, et, malgré le décret d'expulsion, prise par les Jésuites. Une ambassade impériale avait prévenu les désirs du Pape et rétabli la mission.
* Banttch-Kamknski, t. I, p. 36. — Archives de la Propagande, Congr. part., 1686-1707, t. 31, f. 210, congrégation du 21 décembre 1698; Udienze del SS'*^\ i. 3, f. 110.
mattre le traitât comme le dernier des esclaves. L'expédition des affaires courantes, à charge d'en rendre compte à un juçe sévère et impitoyable, relevait d'un triumvirat composé de Léon Narychkine, de Boris Golitsyne, de Pierre Prozorovski, et n'ayant que des pouvoirs limités. De ftcheuses complications en étaient la conséquence inévitable. Les deux curés tchèques, Lœffler et Jaross, auxquels succédaient les Jésuites nouvellement arrivés, furent les premiers à en souffrir. A bout de patience, excédés de fetigue, dég^oûtés de la ville de Moscou, ils insistaient sur leur prompt départ: mais, en l'absence du souverain, personne ne se croyait en droit de leur délivrer des passeports, et ils durent se résigner à de longs atermoiements. Par contre, la. sanction préalable n'étant pas requise pour des mesures d'ordre intérieur, on put immédiatement expédier le curé Gasagrande aux chantiers de Voronège, où les Vénitiens exerçaient leur rude métier de constructeurs, et installer les deux Pères à la Sloboda, au grand contentement de la communauté catholique qui, le 25 juillet !699, en termes émus, envoya ses remerciements à l'Empereur '.
Le procédé de Guarient ne manquait pas de hardiesse. Le gouvernement ratifiait, à son insu, la présence des Jésuites, et pratiquement l'oukaze d'expulsion était supprimé. On se trouvait de la sorte en face d'un fait accompli ; mais les représailles étaient toujours à craindre, si la situation légale des missionnaires n'était pas régularisée. D'aucuns prétendaient, il est vrai, qu'étant encore à Vienne, Pierre avait tout approuvé; malheureusement l'approbation restait à l'état de rumeur vague et incertaine. Il y avait là, dans tous les cas, de quoi exercer le
* Vienne, Archiyes d'État, Bussica, 1699. La lettre à Léopold ett ngnëe de Gordon, de Lima, de Carbonari, etc.
talent diplomatique de Guarient. Mais, en ce moment, les négociations avec Pierre étaient-elles possibles, et sous quels auspices les aurait-on abordées? Le Tsar était rentré plein de colère et de rancune, décidé à frapper de grands coups. On est à la joie du retour, et il dissimule encore les sombres pensées qui l'obsèdent. Bientôt le prince, naguère si prévenant et si gracieux, va nous apparaître sous un autre jour. Il se voue à une sinistre besogne.
Le divorce imminent avec Eudoxie Lopoukhine n'est plus qu'un incident d'importance moindre. Cette descendante de boïar porte au front le stigmate abhorré du térém. Faible d'esprit et de caractère, ne vivant que sur des traditions surannées, ahurie par le nouveau régime, elle ne peut captiver la passion volage d'un impulsif, épris de bouleversement et réfractaire à la contrainte. Les liens désormais odieux seront brisés; Pierre en contractera d'autres, plus faciles à porter, qui se laissent, au gré du caprice, serrer ou desserrer. D'une fille ramassée dans le ruisseau, sachant blanchir le linge et chauffer la marmite, ne tenant pas à la dignité du Foyer, il fera sa femme légale, sinon légitime, et la première impératrice de toutes les Russies. Les plus fiers boïars s'inclineront devant elle, tandis qu'Eudoxie, abreuvée d'opprobres, languira au fond d'un couvent jusqu'au jour où l'aveugle fortune la ramènera au Kremlin.
Ces péripéties domestiques sont une menace pour l'avenir. A l'heure présente, c'est l'effondrement complet de l'esprit d'opposition. Cet esprit dérive des Miloslavski, s'incarne dans les stréltsy, et ne tend qu'à enrayer les réformes. Prétoriens d'occasion, fanatiques de l'ancien régime, les stréltsy n'ont pas reculé devant l'émeute, et ils seront toujours à l'avant-garde de la contre-réforme. Ce sont eux qu'il faut donc frapper tout d'abord. Leurs
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aboutissants et leurs complices, les fauteurs secrets de troubles, viendront après. Et les coups seront portés de manière à répandre de proche en proche une angoissante terreur.
Qu'on lise les dépêches de Guarient, le récit austère, mais empoignant de Korb dans son Diarium ' . Ces pages dictées par des témoins oculaires sont, à chaque ligne, imprégnées de sang. Peu importe que les coupables soient déjà jugés et exécutés. L'atmosphère semble encore saturée de trahison. Et Tenquète est rouverte à Préobrajenskoié avec l'appareil formidable d'estrapades, de chevalets et de brasiers. Tous les suspects y passent, même les femmes, qu'elles soient princesses ou servantes. Le Tsar en personne exerce l'office d'inquisiteur, et c'est devant lui que comparaissent, A titre d'accusées, ses deux sœurs Sophie et Marfa. Un complot en règle, prémédité et organisé, ne se laisse pas saisir; mais on trouve des indices plus ou moins sérieux, et les exécutions recommencent. Une forêt de gibets s'élève le long des murs crénelés de Moscou; il y en a sous les fenêtres même de l'infortunée Sophie. On accumule les instruments de supplice, les tenailles et les knoutes, les roues et les haches. Les funèbres charrettes amènent les victimes. Les condamnés à mort n'ont plus qu'un souffle de vie. La torture leur a brisé les os, leurs chairs sont pantelantes ou à demi brûlées. Ils tiennent tous à la main un cierge allumé, symbole de leur foi, et, à voir leur stoïque et invincible endurance, on devine quelle devait être la force de leurs convictions. C'est encore le Tsar qui préside à ces hécatombes monstrueuses. Le chef de l'État est aussi le chef des bourreaux, bourreau lui-même,
' OcsTRiALOv, t. III, p. 626, n* 3; p. 187 à 245. — Rohb, p. 82 et suiv.
maniant la' hache et coupant savamment les têtes, oblig^eant les plus hauts dig[nitaires à sévir comme lui. Bientôt les cadavres se comptent par centaines. Ces massacres en grand sont repris encore deux fois. Et pendant cinq longs mois, cette masse nausabéonde de chair humaine, laissée sans sépulture, attriste le regard et inspire Thorreur. Elle doit servir d*épouvantail aux récalcitrants; à Sophie et à Marfa, désormais recluses, de cruel avertissement. Aux orgies de vindicte succédaient les orgies de débauche. Et après des festins crapuleux, les mains encore teintes de sang, Pierre retrouvait sa maîtrise d'intelligence, son imperturbable sang-froid pour régler les affaires d'État et prendre les décisions les plus variées.
Peut-être aurait-on pu tirer parti de cette lugubre souplesse, si le changement de milieu n'eût changé aussi le cours des idées de Pierre. Les impressions de Vienne s'effaçaient vite à Moscou. Aux yeux du Tsar, la cause des missionnaires impériaux s'identifiait avec Jâjpause i mpér ijale^ elle-même, et en ce moment le Saint-Empire l ui de venait suspect. Yoznitsyne lui écrivait de Karlowic que TAutriche lâchait ses alliés, et ne songeait qu'à ses propres intérêts. La tournure qu'avaient prise les négociations, la longue durée de la trêve conclue avec les Turcs donnaient à ces paroles un grand air de vraisemblance, et le Tsar en avait de l'humeur. D'autre part, fidèle à son système de dénigrement, Lefort représentait le clergé catholique comme inféodé à l'Autriche et partisan de la paix avec les Turcs, indigne par conséquent des faveurs tsariennes. Les missionnaires franciscains en route pour la Chine servirent de pierre de touche, et donnèrent la mesure de Técart survenu. L'empereur Léopold les avait munis d'une patente, ils portaient des lettres d'Auguste 11, et se réclamaient des promesses faites à Mgr Davia; mais
ils ne trouvèrent à Moscou aucune facilité d'inaufjurer le nouvel itinéraire à travers la Sibérie. « Propos de table, disait Pierre, en se reportante Zamosc, que le nonce aura déjà oubliés, et qu*il n'aura certainement pas communiqués au Pape ' » . Ce n'était de sa part, nous le verrons, que partie remise : il g^ardait son enjeu pour d'autres occasions. En attendant, ses mauvaises dispositions compliquaient étrangement la situation. Guarient ne partageait pas les illusions de l'archevêque Palma et du P. Conrad : la sagesse diplomatique servait ici de correctif aux optimistes '. Mieux renseigné ou plus pénétrant, il constatait parmi les Russes, non pas des sympathies pour les catholiques, mais une aversion irréductible contre leur nom et contre leur foi, adroitement inspirée et exploitée par de fougueux hérétiques. L'hostilité et la raideur de certains diaks le confirmaient dans cette opinion, de même que les représailles exercées envers des partisans de Rome. Peut-être même donnait-il trop dans l'excès contraire, car il se laissa raconter que Chérémétev, retour de Rome, avait été rebaptisé à Kiev, et que la seule rumeur d'un tsar catholique avait provoqué la révolte des stréltsy. Ses observations personnelles ont plus de portée. Boris Golitsyne lui en fournit la matière. Un Jésuite lithuanien, captif à Moscou, avait enseigné le latin à ce prince qui ne manquait pas de talent, mais sans réussir à le rendre plus conciliant. L'archevêque d'Ancyre lui fit ses confidences, et Guarient déplorait ces épanchements. Dans l'hôte aimable de Mgr Palma se cachait un ennemi. Aucun missionnaire ne trouvait grâce devant lui : il les traitait de
1 Vienne, Archives d'État, Rusiica, 1698, 13 septembre, Lëopold à Pierre.
OUSTRIALOV, t. III, p. 631. BARTTCH-KiMERSKI, t. III, p. 165.
* Pisma, p. 235, 370. Le mémoire anonyme Cogitationei circa mûtionem — 1 Moscoviticamf p. 370, est de Guarient.
perturbateurs, tout au moins d^agents politiques, et proclamait fièrement les Russes trop avancés pour s'y laisser prendre. La sincérité de Tarchevèque lui parut suspecte, il le jug^ea capable de brouiller les cartes en Orient. Malgré ses instances, le prince, en qualité de gouverneur d'Astrakhan, ne consentit jamais à l'érection d'une église catholique dans cette ville, a Je sacrifierai plutôt ma fortune et ma vie, disait-il; je résisterai au Tsar s'il le faut. »
Impressionné par ces discours, Guarient conseillait une sage lenteur dans le développement de l'action catholique, un choix judicieux des missionnaires, quand même ils ne feraient que traverser la Russie, enfin le recours à la protection de l'Empereur. Personnellement les circonstances l'obligeaient à une extrême réserve. C'est même le cas de se demander si des négociations sérieuses ont été engagées et activement poursuivies. Toujours est-il que les relations de la Russie avec le Saint-Siège restèrent au même point qu'auparavant, et que rien de stable ne fut concerté pour les missionnaires impériaux. Guarient n'en a pas moins bien mérité de Rome : il a réorganisé la communauté catholique de Moscou, pourvu à son fonctionnement régulier; il l'a subventionnée de ses propres deniers et a posé des jalons pour l'avenir.
LA MISSION DE MOSGOr
En quel état se trouvait alors la mission renaissante des Jésuites à Moscou'? L'arrivée, à jet continu, d'étrangers
■ Pitma, p. 2ii à 249; p. 315. — VieoDe, Bibliothèque Palatine, 3197, Miller, n* 10, Missio Motcovitica.
augmentait sans cesse le nombre des catholiques, non seulement dans la capitale, mais encore sur d^autres points de Tempire, notamment à Voronège et Azov, les deux berceaux de la flotte russe. Il était grand temps de restaurer au moins la chapelle de Moscou, modeste édicule en bois, adapté naguère par les Jésuites, avant leur expulsion, aux exercices du culte, et dédié à la Sainte- Trinité. Grâce au concours dévoué de Guarient, elle changea complètement d'aspect : elle fut agrandie, exhaussée, embellie, pourvue d'une double rangée de fenêtres, d'un triple chœur et de quatre autels. Polonais, Arméniens et Perses rivalisèrent de générosité pour enrichir son mobilier. Ici encore Guarient surpassa tous les autres : il offrit des ornements précieux, des vases sacrés d'or et d'argent, et une splendide image de la Sainte Vierge. Désormais le service divin put se faire avec dignité et même avec éclat. A côté de la chapelle, dans la demeure même des missionnaires, l'école ouvrit immédiatement ses portes hospitalières, car il tardait à quelques familles d'y envoyer leurs enfants. D'emblée on reprenait ainsi les positions abandonnées au moment du départ. Il n'y avait qu'à profiter de l'expérience acquise en redoublant de prudence.
Vis-à-vis de la société russe,' on s'en tenait, comme auparavant, à un rôle plutôt passif. Les réformes de Pierre avaient jeté le trouble dans l'âme nationale, provoqué une fermentation intense, et même en partie une désagrégation sociale. Le souffle violent qui partait d'en haut était à l'innovation, et celle-ci se heurtait dans les couches populaires â une résistance opiniâtre. Le domaine ecclésiastique fut aussi envahi par l'épreuve et la lutte. Héritière de la décadence byzantine, l'Église dominante souffrait d'une incurable faiblesse, et des griefs séculaires
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excitaient ses ouailles à la rébellion. L'élan d'opposition contre des abus criants et invétérés poussait les uns vers le RnskoU les autres, en très petit nombre, vers Rome. Le Raskol avec son prestige mystique, son culte dupasse, ses exigences rituelles, son attachement à la lettre, élait, depuis Nikon, la Forme préférée de réaction contre un ordre de choses intolérable. L'horreur des importations étrangères lui concilia, sous le règne de Pierre, de nouvelles sympathies. Il déterminait dans le peuple un puissant remous, creusait un lit profond, et son cours ne se laissait pas ralentir. Quant aux latinisants, ils ne Formaient qu'un groupe imperceptible, aux contours encore vagues et flottants; les uns ayant déjà Fait leur proFession de Foi, les autres guettant, pour s'exécuter, le moment opportun. Le voisinage de la Pologne, la présence à Moscou des Petits-Russiens, et, dans un milieu restreint, la vogue de l'Occident, favorisaient la diFfusion des idées romaines. Boïars et clergé Fournirent quelques rares convertis. Deux monastères, l'un à Kiev, l'autre aux environs de Moscou, étaient secrètement uniates, et se recrutaient parmi les Polonais sachant le russe. Se produire au grand jour eût été prématuré; on travaillait discrètement à l'ombre. Les noms des néophytes ne se livraient guère; aussi sont-ils malheureusement perdus pour nous.
La sourde et inévitable opposition contre les protestants persistait toujours, mais sans éclater en lutte ouverte. Nombreux et influents, ils entouraient le Tsar et ne désarmaient jamais. Franz Lefort, le plus intime ami du maître, était aussi l'adversaire déclaré des catholiques. Il faisait ses délices d'un odieux libelle contre le Pape et les Jésuites, se plaisait dans la cabale et l'intrigue, et, plein de verve, ne tarissait point sur le P. Wolff et sesconfrères de Vienne. Il les avait pris particulièrement en grippe.
pour avoir été trop assidus auprès du Tsar, dont il redoutait peut-être l'insouciante mobilité. Marchant sur ses brisées et forts de ses exemples, les pasteurs calvinistes et luthériens se mettaient en frais d'éloquence et de zélé pour noircir la Babylone moderne, ses émissaires et ses adeptes.
Les orthodoxes, au moins dans les hautes sphères ecclésiastiques, affectaient d'ordinaire un langag^e plus convenable, sans négliger toutefois de se mettre en garde. Personnellement, le patriarche Adrien n'inspirait aucune crainte. Toujours malade et souffreteux, se partageant entre le sommeil et la table, il n'avait ni force, ni envie d'être militant. Lorsque, en 1700, Stéphane lavorski lui succéda dans sa charge, sinon dans ses titres, les Jésuites se flattèrent un moment que le nouveau dignitaire serait pour eux un ami dévoué, bien qu'on lui reprochât d'avoir, pendant ses études, simulé l'uniateà Vilna. aNoussommes frères et enfants de la même mère » , aimait à répéter l'ancien professeur de Kiev. Et il parlait ainsi en connaissance de cause, car il avait vécu parmi les catholiques, la discipline latine lui était familière, et il était libre de préjugés au point d'admettre le baptême par aspersion. Mais, peu à peu, l'émulation scolaire émoussa ses sentiments de sympathie. 11 avait à cœur l'enseignement de la jeunesse, et son premier souci, au lendemain de sa promotion, avait été de relever le niveau des études, d'initier clercs et laïques aux lettres et aux sciences. Le champ d'action était vaste, les ouvriers manquaient; on faisait venir de Kiev maitres et élèves, mais on craignait avant tout de se laisser dépasser. Or, l'école des Pères faisait concurrence à celle de lavorski. C'en était assez pour qu'il voulût la faire disparaître. Il essaya de supprimer la rivale incommode, hasarda même des mesures coerci-
tive8. Des boYars inléressés en suspendirent Texécution Pères de famille, et voyant les choses de près, ils n'entendaient pas sacrifier réducation de leurs enfants à des calculs personnels. Pour consolider leur position scolaire, les Jésuites renforcèrent leur programme et ouvrirent un cours d'allemand. Ceci leur donnait de l'avance sur les professeurs petits- russiens de lavorski, incapables de se permettre ce luxe; mais les relations entre les deux écoles et leurs promoteurs n'en restaient pas moins tendues.
Deux incidents de controverse et de police cléricale se placent ici fort à propos sur notre chemin. Ils donnent la mesure de l'hostilité du clergé, et trahissent sa disposition d'esprit à Tendroit des .catholiques. Le diacre Pierre Artémiev, gagné, l'on s'en souvient, à l'Église romaine par le P. Tichawsky, au retour d'un voyage en Italie, s'inspirant d'un zèle intempestif, se mit à prêcher ouvertement le latinisme dans la paroisse à laquelle il était attaché ^ Dénoncé de différents côtés, blâmé énergique* ment par son propre père, cité à comparaître devant ses chefs hiérarchiques, il vint d'abord se réconforter auprès des Jésuites, épancher son âme dans une prière commune; et puis, champion intrépide de la vérité, il étonna ses juges par la hardiesse de ses reparties. Il y eut parmi les catholiques comme un frémissement d'admiration. Le bruit courut qu'il avait donné des explications lumineuses de sa foi, et réduit au silence ses adversaires déconcertés. Dans le camp opposé, on le faisait passer pour un névrosé, faible d'esprit et sujet depuis l'enfance à des hallucinations, et Ton citait à l'appui des extraits de son journal et les lettres à son père. La peine qu'il eut à
' N1KOL8KI, passiniy d'après le recueil n* 393 de la Bibliothèque synodale de Saint-Pétersbourg. — Borozdihe, p. 68. Les dix points que Ton donne, p. 62, pour un résume de la doctrine romaine, sont pleins d'erreurs.
subir n*en fut pas moins rig^oureuse : une dure et perpétuelle captivité Tattendait au couvent de Solovetsk.
Dans des circonstances analogues, le moine Palladius Kogovski, que nous avons déjà rencontré à Rome, montra beaucoup moins de courage. Ancien élève des frères par Likboudes à' Moscou, des Jésuites en Autriche et en Italie, ayant passé sept ans au collège de Saint-Athanase, docteur en philosophie et en théologie, ordonné prêtre par un évéque uni, rallié lui-même à Tunion, il n'opposa qu'une faible résistance aux objurgations qui lui furent faites à son retour en Russie. Une réclusion passagère doublée de peines canoniques eut vite raison de sa constance. 11 rentra dans TÉglise orthodoxe, et les cinq cents volumes qu'on lui avait donnés à Rome et à Florence ne servirent qu'à mieux aiguiser ses arguments contre les Latins. La dignité d'hégoumène récompensa son zèle, mais ne put étouffer le cri de sa conscience. Il se ressaisit, parait-il, avant de mourir, et seuls les progrès rapides du mal l'empêchèrent de formuler une rétractation en règle.
Les discussions théologiques avec les Jésuites n'avaient ni le même caractère, ni les mêmes conséquences fâcheuses. Dans le domaine spéculatif, où elles se maintenaient, les représailles immédiates n'étaient pas à craindre. Malgré cela, et peut-être à cause de cela, on y mettait de l'entrain, voire de la passion. Boris Golitsyne s'avouait grand amateur de ces joutes intellectuelles, lavorskien recherchait avidement les occasions. Un écrit plutôt faible sur la procession du Saint-Esprit ayant été mis en circulation, les orthodoxes ne doutèrent plus d'un succès facile, pourvu que les Latins acceptassent la lutte. Un banquet fut organisé dans ce but. L'amphitryon invita le P. Milan et lavorski, mais, au dernier moment,
celui-ci se fit remplacer par un jeune (héolo(]^ien qui avait suivi à rétranjjer les cours de philosophie du P. Holzbecher. La discussion eut lieu quand même, selon les plus rigides observances de Técole, à coups de syllofjismes et avec profusion de distinguo. Tous les arguments sur la vertu spirative y passèrent, subtilités scolastiques, accessibles seulement aux initiés. Le P. Milan, quoique pris à rimproviste, croyait s'être tiré d'affaire avec honneur et se flattait d'avoir remporté la victoire. Ce premier assaut, qui pouvait provoquer d'autres polémiques, permit aux Jésuites de mieux apprécier la bibliothèque de livres choisis léguée par Gordon et enrichie par Guarient*. C'est dans cet arsenal qu'ils allaient chercher leurs armes.
Tout en discutant, on étudiait la position, les besoins du pays et ses ressources. Quels vastes horizons s'ouvraient ici, et comme on se donnait libre carrière dans l'espace! Dans le lointain apparaissait la Sibérie, immense et encore déserte, mais attirant déjà des colons et promettant un champ fertile a l'apostolat. Un grand nombre de païens, Tatars, Kalmouks, Mordviens, sollicitaient le zèle des missionnaires. Arméniens et Perses, de passage à Moscou, venaient les voir et causer amicalement avec eux. Les catholiques d'origine étrangère, dispersés un peu partout en Russie, réclamaient leurs services. La ville d'Azov avec ses chantiers grandissants était particulièrement intéressante. Le nombre des Latins y augmentait à tel point que l'érection d'une mission permanente devenait absolument nécessaire.
Mais, pour s'installer solidement et s'étendre avec sécurité, il fallait avant tout s'assurer la faveur du Tsar. De
' Le catalo^c de cette bibliothèque se trouve dans le manutcrit de Briinn, publié par la Commission archëographique sous le titre de Pitma i Donésénia lézouïtov. Le catalogue n'a pas été imprimé.
n. Il
Tavis. commun, c'était la condition indispensable, et, le cas échéant^ à elle seule suffisante. Personnellement, on ne croyait pas que Pierre fût, de parti pris, hostile aux catholiques, ni même aux Jésuites. L*expulsion de ceux-ci avait été Tœuvre du patriarche Joachim. Et maintenant c'étaient les luthériens et les calvinistes qui montaient adroitement le Tsar contre leurs propres adversaires. Les chances de succès étaient pour eux d'autant plus g^randes que, dans les hautes sphères gouvernementales, il n'y avait guère de catholique marquant et bien vu du Tsar à opposer aux hétérodoxes. Le pilier de la coiiununauté, son patriarche, le général Patrick Gordon, avait terminé, le 29 novembre (9 décembre) 1699, sa laborieuse carrière. Et, comme s'il eût voulu donner un dernier gage d'amitié aux Jésuites, sa mort les avait mis en contact avec le Tsar. Le P. Milan ne quittait pas le chevet du malade, bien que celui-ci affrontât l'éternité avec un mâle courage, en soldat et en chrétien. Pierre visitait souvent son frère d'armes, s'entretenait familièrement avec lui, et, voyant toujours le même personnage à ses côtés, demanda si c'était le médecin, o Oui, répondit Gordon, médecin de l'âme et mon unique consolation, car les médecins du corps ne peuvent plus rien » . Le Tsar approuva ce genre de traitement, et, comme le moribond, toujours plein de sollicitude envers l'Église, lui recommandait une dernière fois le cher troupeau catholique : « Sois tranquille, petit père » , lui dit le Tsar. Cette promesse rassurante adoucit au malade les approches de la mort, elle descendit avec lui dans la tombe. Le Tsar se trouva présent au moment suprême. Le regard fixé sur l'agonisant, il le voyait s'éteindre peu à peu, et, à un moment donné, il approcha un miroir des lèvres de Gordon. « Je crois, dit-il au P. Milan, qu'il est mort » . Le médecin
étant (lu même avis, le Tsar ferma les yeux du défunt, Tembrassa et partit en pleurant. Juste appréciateur des mérites, dans ce royaliste catholique il estimait le soldat intrépide et le dévoué serviteur. Des obsèques solennelles, célébrées huit lours après, devaient aux yeux de la foule en exhiber le téinoig^iiage. Le P. Milan, charyé de pro»noncer Toraison funèbre en allemand, passa toute la semaine à compulser les précieux volumes où le (général inscrivait jour par jour ce qui lui arrivait. Déjà il avait tracé la silhouetle de son héros, lorsque Tordre survint de se servir de la langue polonaise. Les protestants furent soupçonnés de l'avoir provoqué, afin d'éviter toute comparaison fâcheuse avec le récent panég^yrique de Franz Leforl. Force fut donc au P. Milan de céder la parole à son confrère Berula, meilleur linguiste que lui, et capable heureusement d'improviser. A part cette déce|)tion, la cérémonie funèbre fut imposante. Les rites catholiques se déployèrent librement en plein pays orthodoxe, sous les yeux d'une société d'élite. En dépit du froid rigoureux, le Tsar voulut lui-même commander la troupe, et rendre à Gordon les derniers honneurs militaires. Dans le courant de la journée, il envoya cl^ez les Pères son fils Alexis, très curieux de choses sacrées, et sa sœur Nathalie, dont la tenue et le tact furent très appréciés.
Toujours à l'affût des nouveautés, il ne tarda point à apprendre que le médecin spirituel de Gordon excellait aussi dans la mécanique. Aussitôt le talent du Jésuite fut mis à l'épreuve. Différents petits travaux qui exigeaient de l'habileté et des connaissances techniques lui furent demandés. Il eut la chance de les exécuter à so ihait et de les livrer à jour et heure fixes : autant de bonnes notes pour qui savait se rendre utile, et faire honneur à sa parole. Le P. Berula s'y prenait d'une autre manière,
mais ne semblait pas moins méritant. Il faisait la classe aux enfants des boïars, et comptait parmi ses élèves des Apraxine, des Lopoukhine, des Golovine, porteurs tous de g^rands noms, et destinés à occuper des postes éminents. Rien n'entrait mieux dans les vues civilisatrices de Pierre, et il n^avait encore aucun g^rief à produire. Aussi sa réponse invariable, quand on attaquait Técole, était celle-ci : « Il ne faut pas supprimer ce qui est bien commencé D .
De plus en plus les missionnaires se rendaient compte que leur sort dépendait uniquement du Tsar et de son bon plaisir. Cet homme dépassait si évidemment le niveau ordinaire qu'à son endroit les hypothèses les plus hardies semblaient lég[itimes. Les Jésuites admiraient sa souplesse d'esprit, son enthousiasme pour la science, ses connaissances variées. Tout récemment, pendant la maladie de Gordon, ils l'avaient entendu parler médecine en connaisseur au courant des termes techniques et des nouveaux procédés. Vivement impressionnés par les côtés séduisants de son caractère, ils se disaient tout bas que Dieu pourrait bien foire un miracle, illuminer le Tsar d'une clarté soudaine, et l'appeler à parfaire l'union des Églises. Rêves de missionnaires! A Rome, l'entente se poursuivait, sur l'initiative de Pierre, par voie diplomatique.