CHAPITRE II
I. Lk p. hKyvM. — Pologne et Russie. — Avantage d'une intervention papale. — Point de vue de Clément XI. — Avertissements des nonces et de Louis XIV. — Programme du cardinal Paulucci. — Davia à Vienne.
— Souplesse de Golitsyne. — Ses déclarations au nonce. — Le patriarche d'Antiochc désigné pour Moscou. — Ses hésitations. — Le P. Levesi lui est substitué. — « L'obédience du Tsar, n — Levesi rappelé à Rome.
II. Le palatin de Culm et le P. Conrad. — Plaintes de Golitsyne. — Singulière interpellation. — Commission cardinalice. — Ses décisions. — Approuvées par Clément XI. — On songe à un avant-coureur. — Le palatin de Culm devant Narva. — Concessions politiques et religieuses.
— Le nonce Spada. — Séance cardinalice présidée par le Pape. — î^ettre du P. Conrad. — Il est désigné pour Moscou. — Obstacle imprévu.
III. L'Incident des Basiliens. — I^e Concile de Brest. — Difficultés en Ruthénie. — Pierre, ennemi de l'union. — - Josaphat Runcewicz. — Dialogue à son sujet. — Scène sanglante. — Versions diverses. — Enquête et perplexité. — Rupture tacite. — Repentir du Tsar. — PropoAitîon de Golovine. — Conditions de Paulucci.
LE PKRE LKTESI
Dures années d'épreuves pour le tsar Pierre de 1700 à 1709, depuis la défaite lamentable de Narva jusqu'à la victoire brillante et décisive de Poltava.
Encore au berceau, le futur colosse avait un gréant pour adversaire. Pierre P' caressait le même rêve qu'Ivan IV.
A tout prix, il voulait arracher, non plus à la Pologne, mais à la Suède, un lambeau de littoral, ouvrir à la Russie des voies maritimes, développer son commerce et sa flotte, et la metireen contact facile avec TOccident. L'entreprise était rude, car le génie militaire de Charles XII veillait sur le royaume Scandinave, et il était servi par une armée de vétérans, favoris de la victoire. En face de ce pro* blême, les Russes à eux seuls ne se sentaient pas suffisamment en forces; les alliances extérieures leur étaient nécessaires. Aussi le Tsar ne se faisait pas faute d'en chercher, et, par suite d'une complication éphémère d'intérêts, la Russie de Pierre P comptait surtout, nous l'avons déjà dit, sur la Pologne d'Auguste II.
Or celte Pologne n'était guère facile à manier. Eu proie à Fanarrhie, elle traversait une période de guerre civile et étrangère qui allait la rendre bicéphale. L'année 1704 vit surgir à côté d'Auguste II, dévoué à la Russie, un second roi, Stanislas Leszczynski, palatin de Posen, candidat de la Suède. La lutte entre les deux élus, le Saxon et le Polonais, se confond avec la guerre entre Charles Xll et Pierre 1*% et le pays même des électeurs se transforme en champ de bataille des Suédois et des Russes.
Le Tsnr devait défendre le trône d'Auguste sous peine de voir la Pologne échapper à l'alliance et passer dans les rangs ennemis. Et c'est ici que l'intervention du Saint- Siège esta désirer, car elle peut être ef6cace. Le primat de la liépublique est chef intérimaire de gouvernement, les évéques font partie du sénat, le clergé a de l'infliieiice, et tous ils relèvent de Rome et s'entendent avec la nonciature de Varsovie. Une politique clairvoyante conseillait donc de se maintenir avec le Pape en bonnes relations, et de ne pas laisser tomber les espérances si habilement provoquées à Rome par Chérémétev et Kour-
batov, à vienne par le Tsar en personne. Désormais, celte tendance à fasciner la cour pontificale par de séduisants mirages devient de plus en plus saisissable; elle va jusqu'à prendre un faux air de mystification . On se croirait revenu à Fépoque de Hans Schlitte, à la différence près que ce n'est plus un aventurier de g[énie qui intrigue à Finsu d'Ivan IV, mais le Tsar lui-même et ses ministres qui font entrevoir, dans un prochain avenir, monts et merveilles. Â les entendre, Tunité primitive de l'Église ne serait pas si difficile à rétablir. Il est vrai que, tout en prodiguant des promesses, on évite avec soin de se lier par des engagements, ne fût-ce qu'à l'égard des catholiques de Russie complètement dépourvus de garanties légales.
Quoique prévenu de se mettre en garde, le Vatican n'en prêtait pas moins une oreille attentive et complaisante aux propositions qui lui venaient de Russie. Au plus fort de la crise provoquée par la succession d'Espagne, tandis qu'une invasion hostile menaçait les États pontificaux, l'espoir d'un succès religieux dans le Nord servait de détente réparatrice. Clément XI, de la famille illustre des Albani, présidait, depuis le 23 novembre 1700, aux destinées de l'Église. Homme de science et d'expérience, nourri de fortes études au Collège romain et à l'abbaye de Grotta-Ferrata, il avait été apprécié par trois Papes successifs et souvent appliqué aux affaires diplomatiques. Le goût du travail ne l'empêchait pas de cultiver d'utiles relations mondaines. Il fréquentait volontiers les salons de la reine Christine qui groupait autour d'elle l'élite des intellectuels, et il y était toujours le bienvenu. L'envergure de sa pensée se manifesta sitôt qu'il fut couronné du trirègne. Portant au loin son regard, il s'intéressait à la diffusion de la foi en Orient et aux Indes, en Chine et en Perse. Et, comme les papes de la Renais-
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sance, il y joig^nait Tapostolat de la science. C'est lui qui envoya en Egypte le savant Assemani à la recherche de précieux manuscrits, et c'est à lui que la bibliothèque du Vatican est redevable d'un certain nombre de ses trésors. La grandeur croissante de la Russie, au milieu de la transformation politique de l'Europe, devait frapper un esprit comme le sien, et l'engager à ne pas négliger des avances qui lui venaient de si loin et si à propos.
Son point de vue à Tégard de la Russie ne diffère pas de celui de Grégoire XIII, et il s'inspire de la politique traditionnelle de la Curie. A voir le nombre considérable de volumes consacrés sous son pontificat à la Pologne et à la Moscovie, et réunis en une série spéciale, on dirait qu'il avait pour les Slaves du Nord une sorte de prédilection. Le cardinal Fabrizio Paulucci, secrétaire d'État, nous livre'dans ses dépêches le secret de la politique pontificale; et sa parole fuit autorité, car il possédait à un haut degré la conHauce de Clément XI, si bien que, durant vingt ans de règne, elle ne se démentit jamais. D'ailleurs, il avait lui-même, en qualité de nonce extraordinaire, séjourné en Pologne, et appris à connaître le monde slave. Le fait est que des doutes importuns surgissaient périodiquement sur les inlentions secrètes du Tsar. Les nonces de Varsovie et de Vienne découvraient des arrièrepensées politiques, et Louis XIV dénonçait brutalement « les artifices du grand-duc de Moscovie « , — autant d'avertissements de ne pas se fier aux promesses russes et de se prémunir contre les déceptions Note en était prise, mais la ligne de conduite du Vatican n'en restait pas moins immuable, comme le principe même dont elle émanait. La grandeur d'une œuvre telle que le rétablis-* sèment de l'unité dans l'Église, la responsabilité surhumaine qu'elle entraîne, voilà ce qui préoccupait surtout
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la Curie romaine. Pénétré de ces sentiments, le cardinal Paulucci s'exprimait ainsi, le 25 novembre 1702 : « Il ne nous appartient pas de scruter les desseins de la divine Providence dans la propag^ation de notre sainte religion, mais c'est assurément notre devoir d'inviter les peuples et d'exciter les princes à reconnaître la vraie foi et à l'ac" cepter. Le Saint-Père n'examine pas si les intentions du Tsar, quand il manifeste la volonté de réunir ses vassaux au giron de l'Église, sont entièrement sincères, mais il n la confiance que, l'occasion se présentant d'éclairer et de sauver tant d'âmes, la miséricorde de Dieu bénira tous les efforts que l'on fera pour atteindre un but si légitime * »» . Tout le programme de Clément XI tient dans ces mots. Ils expliquent et justifient parfaitement sa manière d'agir : au risque d'être joué, le Pape fait sciemment du surnaturel, et il s'y croit obligé en vertu d'un principe supérieur.
La déclaiation du cardinal Paulucci, qui se reproduit, du reste, maintes fois dans sa correspondance, avait été provoquée par la tournure que prenaient les négociations diplomatiques avec la Russie. La haute direction de la mission moscovite, dont la nonciature de Varsovie avait été investie jusque-là, fut, en 1699, confiée à celle de Vienne*. Les rouages administratifs y gagnaient en souplesse, car c'était aussi l'Autriche qui fournissait les missionnaires. D'autre part, soit coïncidence fortuite, soit dessein prémédité, la Russie choisissait la même capitale, de préférence à celle de la Pologne, pour centre de ses pourparlers avec le Vatican. Le prince Dolgorouki ne traite que subsidiairement avec le nonce de Varsovie, Francesco Pignatelli. Les questions importantes se dé-
' Voir l'Appendice, n» XII.
^ Rome, Archives de la Propagande, Acta, 1699, t. 8, 242.
battent sur les bords du Danube entre le nonce Davia et le prince Golitsyne.
La nonciature de Vienne venait de recevoir un nouveau titulaire dans la personne de l'évéque de Ilimini, Giovan-Ântonio Davia, ancien nonce de Varsovie. C'est lui, Ton s'en souvient, que le tsar Pierre avait comblé de politesses et de promesses à Zamosc, sauf à se rétracter dès qu'il fut rentré en Russie '. Ce procédé ne pouvait que confirmer le futur négociateur dans Tidée peu avantageuse qu'il s'était faite des Busses, de leur inconstance et de leur duplicité. Quant au prince Pierre jGolitsyne, représentant du Tsar, il nous apparaît comme simple exécuteur des ordres qu'il reçoit. N'est-ce que l'accomplissement d'un devoir professionnel? Les convictions et l'enthousiasme y sont-ils pour quelque chose? Nous ne saurions le dire. La personnalité du prince est effacée, et les accommodements avec le ciel lui sont familiers. Les cours d'études suivis en Italie n'ont pas çhap^é sa m^talité.JI est resté partisan d'Ale;cis» jpnais. il.S£ iiiei.au..&er~ vice de Pierre, Jouit de ses faveurs, se fait admettre au sénat de récente création, et, le jour venu, il sig nera l e funèbre décret de condamnation de l'infortuné TsaréyilQ^. La souplesse est le trait dominant de son caractère; il en donnera des preuves à Vienne *.
La mise en scène date du 30 décembre 1701 '. Golitsyne garde encore Tincognito ; il ne déploiera son caractère officiel que vers Pâques, mais déjà il prévient le nonce qu'il aura des affaires importantes à traiter avec
' Les missionnaires franciscains recommandés par Léopold I'' ne purent, malgré les promesses du Tsar, obtenir le passage direct en Chine. Archives du Vatican, Polonia^ t. 189, 1701, 7 mai, Paulucci à Pignatclli.
' SoLOYiÉv, Oukazatelj p 131.
' Voir l'Appendice, n* X!.
lui, entre autres a la réunion de tous les Russes à la sainte Ëg[lise romaine » , et il recherche avec instance la faveur d'une entrevue. Aussitôt Davia réclame des instructions à Rome. C'est le protocole qui le gène, car tout a été bouleversé depuis que le marquis de Borg^omaneira, ambassadeur d'Espagne, a exigé que le nonce se revêtit du rochet pour le recevoir. On ne sait plus à quoi s'en tenir.
Précautions superflues, car Golitsyne est conciliant au possible. Sans aucun souci de l'étiquette, il vient trouver le nonce et déclare officieusement » que le Tsar, son maitre, désire vivement devenir fils obéissant de la sainte Église romaine, et établir une parfaite union entre les nations latines et la nation russe ' » . Les détails du projet sont remis à plus tard, lorsque les affaires en cours auprès de l'Empereur seront terminées. Le nonce, agréablement surpris, se renferme dans des généralités aussi flatteuses pour le Pape que pour le Tsar, et s'enhardit jusqu'à insinuer que l'œuvre de l'union souvent entreprise a tout aussi souvent été abandonnée. Cette parole devait servir d'avertissement. Elle fut bien comprise, car, le 18 février 1702, lorsque le nonce rendit sa visite au prince, celui-ci renchérit encore sur ses premières déclarations, faisant ressortir la vénération du Tsar envers le Pape, et commentant son dessein de a réduire ses États à une parfaite dépendance du Saint-Siège » .
Après les confidences de Chérémétev et de Kourbatov, après les rapports du cardinal Kollonitz et du P. Wolff, ces manifestations ne pouvaient paraître au Vatican ni suspectes, ni exagérées. Tout à l'heure, le nonce de Varsovie, Pignatelli, renseigné par le prince Dolgorouki, tiendra le même langage, et abondera dans le même
^ Archives du Vatican, Germania, t. 239, f. 62, 110.
sens. Cependant, une enquête plus approfondie parut nécessaire. On résolut d'envoyer à Moscou un représentant du Saint-Siège, ne fût-ce que pour vérifier les assertions du diplomate et s'entendre sur les préliminaires. A cet effet, on jeta le dévolu sur Mgr de Tournon, patriarche d'Ântioche, qui s'en allait en Chine prendre possession de son vicariat*. Il se serait arrêté sur les bords de la Moskova, aurait mis les choses au point, et profité de l'occasion pour se rendre à Pékin par la Sibérie. Sur ce dernier article, Golitsyne fit des réserves, mais pour le reste il promit les plus grandes facilités : les passeports seraient délivrés immédiatement, et l'accueil à Moscou serait tout à fait gracieux. Laissé libre dans le choix de son itinéraire, Mgr de Tournon, pendant près de deux ans, frappa consciencieusement à toutes les portes, se montra difficile à contenter, et finit par s'embarquer, en mars 1703, aux îles Canaries.
Les hésitations du patriarche d'Antioche avaient obligé le Vatican de mettre en ligne un autre candidat, le P. Augustin Levesi, originaire de Milan, dominicain de Sainte-Sabine, chargé de visiter les couvents de son ordre en Autriche et en Pologne^. Une mission lui avait été offerte soit en Suède, soit en Russie. Il opta pour la Russie, ce qui ne l'empêcha point d'avoir, en 1702, une entrevue avec Charles XIÏ, dramatisée sous forme de dialogue par un spirituel compagnon de voyage. A Vienne, le nonce Davia le présenta au prince Golitsyne, et, des deux côtés, la satisfaction fut complète. Le P. Levesi se
' Mgr de Tournon e»! souvent mentionné dans la correapondancc diplomatique de 1701 à 1703. Inutile d'insister, puisque l'affaire n'a point
réussi.
Archives du Vatican, Polonia, t. 126, 127, 188, 189; Gennania, t. 44, 'V6. — Les lettres de Levesi dans Particoiari, t. 91, 93, 163. — Tiikinkb, Mon , p. 387, n« COCIV.
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mit à étudier le terrain sur lequel il aurait désormais a se produire. Des rapports prolixes adressés au pape Clément XI et au cardinal Paulucci contiennent les résultats de ses observations. Sur la Pologne, dont il voyait luimême les plaies béantes, son jugement est sévère. Moins compétent au sujet de la Russie qui lui apparaissait à travers un prisme décevant, il ne doutait pas de la prochaine tt obédience » du tsar Pierre, et réclamait instamment des instructions que Ton tardait à lui envoyer. Toute Tannée 1702 et les premiers mois de Tannée 1703 se passèrent dans ces illusions et ces lointains préparatifs. Un jour, Tidée fut émise d'associer le P. Conrad de TAssomption au P. Levesi. Celui-ci refusa net ; un Dominicain et un Carme, disait-il, ne feraient pas bon ménage, et les affaires en souffriraient. Un autre scrupule tourmentait le prince Golitsyne : il craignait une fâcheuse déception si, au lieu d'évêque, un simple moine venait à Moscou. Aussitôt le nonce Davia proposa de donner à Levesi la consécration épiscopale.
Mais il était écrit que le P. Augustin ne dépasserait jamais la frontière russe. Il était remuant et actif; son apparition en Pologne et en Autriche provoqua des soupçons et des rumeurs dont les échos parvinrent jusqu'à Rome. Au fond, il n'y avait rien de sérieux, mais la renommée s'était emparée de son nom ; on lui prétait des desseins fantastiques, et de tous côtés s'élevaient des plaintes et des récriminations. Impériaux et Polonais, Français même, exprimaient hautement leur méfiance envers lui, et lui supposaient des visées contradictoiresqui se détruisaient mutuellement. Le cardinal Paulucci n'eut pas de peine à s'en rendre compte, sans qu'il lui fût possible toutefois d'y porter remède. Une mesure radicale s'imposait forcément. Le bien à opérer par le
P. Levesi ne compenserait jamais, croyait-on, le trouble causé dans Irs cercles diplomatiques par ses agissements. En conséquence, ordre péremptoire lui fut donné, le 3 mars 1703, de rentrer en Italie ^