‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 15 sur 72 · LE PALATIN DE CVLM ET LE P. CONRAD · texte numérisé non relu

LE PALATIN DE CVLM ET LE P. CONRAD

Âu rappel du missionnaire survécut l'idée de la mission. Elle Moltait dans les esprits, prête à se dégager, et triomphait de tous les accès de scepticisme. Le nonce de Vienne les ressentait périodiquement. Plus au courant des choses, il si* demandait si ce beau zèle d'union relijieuse n'était pas un zèle d'emprunt, une façade pour arranger les affaires de Pologne, conclure la paix avec la Suède et marier le tsarévitch Alexis à une archiduchesse. Les brusques revirements du prince Golitsyne légitimaient ces soupçons. Il passait à Timproviste du sacré au profane, et semblait se servir du premier uniquement pour parvenir au second. D'ailleurs, on pouvait croire qu'il recherchait Tnppui de la nonciature, car sa position à la cour n'élail guère brillante*. Toutes les portes se fermaient devant lui, et, pour les ouvrir, il lui manquait la clé d'or. Tandis que ses collègues prodiguaient aux ministres ei à leurs femmes des présents et des pensions, il n'avait à leur offrir que de belles paroles. Représentant du vaincu de Narva, il exigeait une victoire pour relever

' « S'ordina al padrc A{;o8tino di tomarscnc spcditamente in Italia. Cosi cesseranno tutti li discorsi che ai sono fatti sopra la spedizione di detto religioso. « Archive» du Vatican, Polonia, t. 189, 1703, 3 mars, Paolucci à PignatelH.

-' SoLOviËv, t. ïll, coi. 1300 à 1310.

le prestig^e de la Russie, sans quoi même la paix éternelle avec la Suède, disait-il fièrement, ne serait qu'une bonté éternelle. En attendant, il y perdait sa santé, multipliait ses dettes, demandait son rappel, tout en se félicitant d'être au mieux avec le nonce, qui se montrait conciliant et ne marchandait pas les titres à reconnaître au Tsar. Encore le chargeait-on parfois, vis-à-vis de Davia, d'une besogne ingrate*. Un jour, Golitsyne, sur Tordre de son maître, demande une réponse au sujet de l'union avec Rome, fixe impérieusement le délai d'un mois, et prévient que le Tsar s'adressera aux luthériens, si le Saint-Siège garde le silence. Là-dessus, grand émoi au Vatican et à la nonciature, car aucune proposition de ce genre n'avait été faite, aucune question déterminée n'avait été posée. Cette mise en demeure parut étrange et inacceptable, et Golitsyne eut le bon goût de la laisser insensiblement tomber. Étrange aussi et équivoque la proposition d'un prince russe, désireux de faire à Rome sa profession de foi catholique, et que l'on soupçonnait tout simplement de vouloir faire le voyage d*ltalie aux frais du Pape. Quelque peu dérouté par ces contrastes, renseigné sur le caractère du Tsar, le nonce de Vienne ne cachait pas ses incertitudes, u Je ne douterais pas, écrivait-il, le 8 novembre 1702, d'un excellent succès, si la propagation de la foi catholique ne dépendait que des diligences humaines, et si elle n'était pas principalement un don de Dieu. À ne considérer que le désir des Moscovites de traiter avec l'Europe, leur estime de l'Italie, leur vénération pour saint Pierre, pour ses reliques et ceux qui les gardent, je me mets à espérer que les représentants du Saint-Siège réussiront à parfaire l'union. Mais,

' Archives du Vatican, Germania, t. 44, 239, 240. — TuKi?iKR, Mon. y . p. 389, n« CCCV.

quand je vois le prince choisi pour cette œuvre abuser de ses talents et de ses dons dans le vice de la crapule, la lubricité de la chair, Texercice de la tyrannie et de la cruauté contre ses propres sujets, je ne sais plus ce qu'il faut attendre des démarches que nous faisons i* .

Moins impressionnable et toujours ég^al à lui-même, le cardinal Paulucci réconfortait le nonce, lui inspirait du courage, lui enjoignait de cultiver le prince Golitsyne, et même de négocier avec Patkul, de passage à Vienne. Cet ennemi acharné de Charles XII, au service du Tsar, soulignait, quoique protestant, les velléités d'union attribuées à son maître, ne cherchant partout que des alliés contre la Suède. Le but que poursuivait alors le Vatican était le rétablissement des rapports directs avec la Russie. On se flattait d'entrer dans les vues du Tsar, puisque ses ambassadeurs ne cessaient de faire des avances. Le 16 août 1703, une commission cardinalice, convoquée à cet effet, eut ù répondre aux quatre questions suivantes : Faut-il envoyer un représentant papal en Russie? Quel doit être ce représentant? Quelles mesures préventives sont à prendre? Quels titres donner au souverain de Moscou '?

Les cardinaux consultés admirent en principe que la mission devait revêtir un caractère essentiellement religieux, nullement politique, et n'avoir en vue que l'union des Églises. Ceci posé, ils exprimaient l'avis qu'il fallait au préalable s'entendre avec le nonce de Vienne, confier la mission ù un évêque, et s'en tenir au protocole de la cour impériale. Le 17 août. Clément XI confirma les décisions prises en les modifiant légèrement, et en se réservant la question des titres. Dès le lendemain, 18 août,

' Saint-Pétersbourg, Académie des scicnccë, Varia, f. 131 , n* XX. — Rome, Archives de la Propagande, Scriu. oriy.^x, 551, n* 19. — Du Vatican, GertnaniayX, 44, f. 331.

PROJETS DE MISSIONS t77

une dépêche presque touchante partait pour Vienne. «Le cœur paternel de Sa Béatitude, disait-elle, s'est g^randement réjoui des bonnes dispositions du Tsar au sujet de Tunion avec la sainte Église romaine. En conséquence, allant au devant de ses désirs, le Saint-Père est décidé à envoyer auprès de lui un prélat, consacré évêque, décoré du titre plus spécieux de nonce apostolique, et chargé de lui offrir ainsi qu'à son illustre nation toutes les facilités possibles pour conclure une durable union en vraie charité entre les deux Églises, et établir entre les deux cours une amitié et une correspondance perpétuelles, v Restait à régler réternelle question de l'étiquette . Pour s'épargner des surprises décevantes, on enverrait d'avance un émissaire avec ordre de faire toute espèce de concessions « en vue de favoriser une si haute entreprise, si digne de la piété et de la grandeur d'àme d'un prince, et d'où il peut résulter tant de gloire à son nom, tant de proKt à ses États, et, ce qui importe encore bien plus, tant d'accroissement à rhonneur de Dieu et tant d'avantages pour le salut des âmes « .

Le nonce mit le prince Golitsyne au courant des décisions papales, et, rien qu'à voir s'épanouir son visage, on pouvait faire de beaux rêves. « En recevant cette communication, dit la dépêche du 8 septembre, le prince manifesta une joie intense, parfaitement en rapport avec te zèle qu'il a toujours montré pour la gloire de Sa Béatitude et l'union des Russes avec l'Église romaine » . En diplomate de métier, Golitsyne demanda copie de la dépêche cardinalice à mettre sous les yeux du Tsar, et offrit un passeport pour le précurseur du nonce. Qu'il parte immédiatement, disait-il; en quelques jours il atteindra Moscou. Qu*on ne recule pas devant le titre d'empereur, et Taccueil aéra tel que « le souvenir en vivra dans, le court

Page 1