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IV

des siècles à la gloire impérissable de Sa Béatitude. Du coup, il y aurait eu mauvaise grâce à hésiter et à ne pas se rendre. Le nonce insistait sur le choix d'un émissaire intelligent, et conseillait de le doubler d'un interprète illyrien plutôt que polonais; « car, ajoutait-il, les Polonais, outre rinconstance de leurs cervelles, ne comprennent pas le moscovite aussi bien que les Ruthènes et les Tchèques et les autres peuples qui parlent avec plus de pureté la langue illyrienne » .

Quelle que fût la valeur linguistique de cette observation, il importait évidemment de prendre au mot l'ambassadeur : Tapparition rapide d'un agent pontifical eût levé toutes les difficultés. Mais, au lieu de se presser, on se laissa envahir par une inconcevable torpeur. L'occasion propice s'échappa sans qu'on y prit garde. Ce furent les Polonais qui vinrent à la rescousse.

Depuis longtemps Auguste II méditait la conclusion d'un traité avec le Tsar et l'envoi d'une ambassade auprès de lui; mais le parti antirusse s'y opposait obstinément, et les fonds, comme d'ordinaire, faisaient défaut ^ 11 fallut d'incroyables efforts pour permettre au palatin de Gulm, Thomas Dzialynski, d'assumer et de remplir cette mission. A la grande satisfaction du cardinal Paulucci, il fut aussi chargé des affaires d'Église, car le roi de Pologne ne négligeait rien pour s'assurer la bienveillance du Pape, De son côté, le P. Vota, évoquant ses propres souvenirs moscovites, ne manqua pas de catéchiser le palatin sur les espérances et les bienfaits de l'union.

A son arrivée, en juin 1704f, Dzialynski trouva le Tsnr

\0u8TBiAL0v, i. IV, 1" partie, p. 349. — Tiibixer, Vet. Mon., t. IV, p. S16, n* 18; Mon., p. 398. — Saint-Pélerebourg, Académie des sciences, Van'a^ f. 157 à 161, n- XXVIII à XXX.— Archives du Vatican, ParUco/nri, t. 94, l** partie, f. 361. — De la Propagande, Scritt. orig,, t. 551, n* 7,

en campagne et campé devant Narva. Il s agissait de prendre une revanche sur les Suédois, et de leur enlever cette forteresse. Le maréchal de camp Ogilvy, récemment engagé au service de la Russie, partageait avec le Tsar le commandement de Tarmée et la direction des travaux. L'ennemi, depuis 1700, n'a rien perdu de sa valeur, mais les Russes ont beaucoup gagné. Le 9 (20) août, guidés par des généraux étrangers, ils s'élancent intrépidement sur Narva, la prennent d'assaut en quelques heures, et l'opprobre d'une défaite infligée ici même, quatre ans auparavant, est lavé dans le sang Scandinave. Dix jours après, le traité avec Auguste II était signé. Au point de vue militaire et financier, Dzialynski avait tout lieu d'en être satis* fait. Quant aux affaires d'Église, elles avaient été réglées peu auparavant. Une communication officielle de la chancellerie moscovite, remise au palatin, constatait que le Tsar admettait, comme par le passé, dans la capitale et ailleurs, le libre exercice du culte catholique, et que jamais il ne s'y opposerait; qu'il accordait aussi l'érection à Moscou d'une église en pierre, et le libre passage en Perse des missionnaires latins, auxquels des passeports seraient \ délivrés sans difficulté. Ces concessions n'épuisaient pas 1 conSpIètement les demandes qu'avait présentées le pala- / tin. Des réticences et des restrictions en diminuaient la/ valeur. On ne disait rien des frais 3e voyage des missionnaires que le roi de Pologne eût mis volontiers au compte du Tsar; rien non plus du passage en Chine, dont l'accès était le plus recherché; et, au lieu d'une permission générale de construire des églises, on en limitait l'érection à une seule. Le palatin de Culm crut devoir se contenter des quelques avantages obtenus, et n'en mit que plus de zèle à se renseigner sur les sentiments personnels de Pierre et ses intentions au sujet de la nonciature papale. Cette

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enquête confidentielle lui avait été discrètement imposée, et voici quel en fut le résultat. Pierre lui faisait l'impression d'un homme avide de lauriers en toutg^enre, qu'ils fussent profanes ou sacrés. Pas mûr pour un renouveau confessionnel, puisqu'il plaisantait le P. Wolff qui aurait essayé mal à propos de le convertir, mais jouant au réformateur et ne se dérobant pas à la discussion. Par contre, l'établissement d'une nonciature ne souffrirait aucune difficulté; on y mettrait même de l'empressement, sauf à régler les détails d'étiquette.

L'ambassade de Dzialynski eut pour conséquence de donner aux négociations romaines une nouvelle et plus forte impulsion, et de déplacer leur centre de Vienne en Pologne, Auguste II étant en ce moment le meilleur intermédiaire auprès du Tsar. Le nonce de Varsovie, quoique obligé, au gré de l'invasion suédoise, de changer souvent de résidence, n'en restait pas moins en contact avec les Russes. Depuis le commencement de l'année 1704, Orazio- Filippo Spada était accrédité auprès de la République ^ Il se disait au mieux avec le représentant du Tsar, le prince Dolgorouki. Le séjour que celui-ci avait fait naguère à Rome leur permettait de mettre en commun d'agréables souvenirs, et les événements futurs se laissaient exploiter courtoisement. Mais, au fond, le nonce Spada partageait les appréhensions de son collègue de Vienne. Je n*en veux d^autre preuve que sa dépêche de Ratibor, du 19 avril 1705 *. « En matière religieuse, dit-il, aucune défiance à l'endroit du tsar de Moscovie ne saurait passer pour irrationnelle ou indiscrète, car il s'agit d'une nation simu*

* Il y arait deux Spada au senrice de Clëment XI. F«kriaio avait été secrétaire d'État sous Innocent XII, Orazio-Fiiippo parcourut la carrière diplomatique. Tous deux devinrent cardinaux.

' Archires du Vatican , Poiûnia, t. iSO.

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ktrice qui a toujours, dans ses difficultés, leurré le Saint- Siège avec les espérances d'union, et le Tsar lui-même n'a pas que des vertus : on sait combien il abuse des femmes et du vin »» . Du reste, comme Davia encore, Spada ne résistait pas toujours à Tentrainement. L'évéque de Gulm, Théodore Potocki, Tavait tenu au courant des succès de Dzialynski à Moscou. En janvier 1705, le palatin lui-même vint le trouver, et lui montrer le document de la chancellerie moscovite ^ Copie authentique en avait été envoyée aux missionnaires, afin qu'ils pussent sans tarder se mettre à Tœuvre et construire Téglise en pierre. A cet effet, une promesse de subsides avait même été obtenue du roi de Pologne. Tout cela trahissait d'heureuses dispositions dans les deux cours. N'étaitrce point le cas d'intervenir à nouveau? Séduit par les apparences, Spada demanda un bref de remerciements pour le palatin de Culm, et un autre bref pour le Tsar, à lui remettre en mains propres, lorsqu'il viendrait en Pologne.

Cette démarche ne dut pas surprendre le Vatican, Dzialynski n'étant pas le seul à donner de bonnes nouvelles. Le cardinal Pignatelli, ancien nonce de Varsovie, recevait nombre de lettres sur les tendances romaines de Pierre, et le comte Lagnasco, agent d'Auguste II à Rome, en avait la bouche toujours pleine. Le palatin eut donc son bref, et celui du Tsar allait partir lorsqu'un scrupule d'étiquette en suspendit l'envoi. Il fut remplacé par des instructions adressées au nonce de Pologne et rédigées dès le 29 novembre 1704. En prévision d'une entrevue avec le Tsar, on lui prescrivait de gagner la confiance du

* Saint-Pëtenbourg , Académie dec scienees, Variai î. 165 à 177, n*> XXXI à XXXIV. — Archives du Vatican, Scritturt di ClemenU JSI^ t. 222, vol. ill, f. 78 et suiv. — Le subside d'Auguste II semble n'avoir jamais été donné, car Téglise de Moscou a été bAtie avec d'autres lionds.

monarque et de préparer les voies à la nonciature. Mais Pierre était insaisissable; le nonce ne put le rejoindre, et, quelques mois plus tard, une commission cardinalice fut chargée de Taf Faire russe.

Le 20 avril 1705, une élite du Sacré Collège, au nombre de douze, se réunit en conseil sous la présidence personnelle du Pape ' . Le rapporteur, le cardinal Fabrizio Spada, i'«>suma les actes de la commission de 1703 et la correspondance du palatin de Gulm. Les cardinaux donnèrent des suffrages favorables, et Clément XI décréta Tenvoi en Russie d*un messager, muni d'instructions, pour négocier les préliminaires d'une nonciature et s'informer de l'état présent des choses.

Aussitôt le secrétaire d'État se mit à la recherche d'un sujet qualifié pour cette besogne, lorsque le P. Conrad de l'Assomption vint de lui-même, et sans s'en douter, poser sa candidature. Une lettre adressée par lui au préfet de la Propagande décida de son élection. On se souvient qu'il avait, dès 1698, demandé la mission de Moscou, pour y introduire l'ordre des Carmes. Son projet, approuvé d'abord, fut ensuite abandonné à cause du récent établissement des Jésuites; mais il reçut, en guise de compensation, une patente personnelle de missionnaire en pays slaves. Il semble avoir consacré son activité principalement à l'aumônerie militaire, ce qui lui valut d'être fait prisonnier par les Suédois. En 1704, rendu à la liberté, il assiste au siège de Narva en qualité d'aumônier dans l'armée d'Ogilvy, et, le 29 avril 1705, il écrit de Breslau sa lettre au cardinal Sacripante. Elle mérite d'être citée

' Rome, Archives de la Propagande, Scritt. orig., t. 551; Acta, 1705, f. 127, 11*1. — La relation de Spada ae trouve encore dam Scritt. rif.^ t. 3. Bile a été intercalée dans les instructions du 17 mai 1717 au nonce de Paria, publiées par Tourouknbv, t. II, p. 317, n* GXLVIII.

en entier, non seulement à cause des détails qu'elle con* tient, mais aussi comme spécimen des informations qui parvenaient à Rome * .

a A peine heureusement arrivés, écrit le P. Conrad, dans la capitale de la Moscovie, en compagnie du baron d'Ogilvy, généralissime des armées tsariennes en Ingrie, nous fûmes promptement envoyés en campagne sous les murs de Narva, et, après cinq ou six semaines, cette ville fut prise d'assaut, de même que la forteresse d'Ivangorod, et livrée au pillage des soldats. Malgré les ordres donnés, quelques jours après, parle Tsar, de tout restituer aux habitants, on ne rapporta que des loques et des bagatelles.

a Pendant le siège, j'ai eu souvent l'occasion de parler avec le Tsar, son fils* et d'autres princes qui venaient presque journellement chez nous. Sa Majesté s'est montrée spécialement satisfaite de me voir revenu en Moscovie, et m'a questionné sur mon séjour en Suède et sur celui des autres prisonniers. Après la prise déjà mentionnée de Narva, Sa Majesté vint encore souvent dans notre quartier, et j'ai eu aussi l'honneur d'avoir la visite du Tsarévitch. Il assista une fois à la messe, et me demanda ensuite le missel qu'il fit traduire en langue moscovite, c'est-àdire le canon seulement; et quelques jours après il vînt chez moi, et me dit que leur canon était à peu de chose près entièrement conforme au nôtre. Il fit un grand éloge de nos rites sacrés, s'y complaisant singulièrement, au déplaisir des officiers hérétiques qui ne voyaient pas volontiers cette affection pour nos cérémonies. Un jour, il m'adressa ces paroles précises : » J ^espère ne pas mourir « avant de nous voir bons frères dans le Christ. J'entends a que nous soyons unis » . Dieu le veuille! Et, sitôt que

* Rome, Archives de la Pro[iagaiide, Moscovia, 1700-1709.

* Le tsarévitch Alexis.

celte guerre fastidieuse sera terminée, le Tsar avec son fils, je n'en doute pas, se feront voir à Rome, et la sainte Église s*en réjouira.

M il y avait dans la ville de Narva deux églises luthériennes (car il ne s'y trouve pas un seul catholique), Tune suédoise, l'autre allemande. Toutes les deux furent mises au pillage ; on déterra même les cadavres pour les jeter à Teau. Ensuite, lorsque l'église suédoise eut été remise en bon état, les prêtres moscovites en prirent possession, chantèrent le Te Deum^ prêchèrent des sermons, et célébrèrent avec grande joie, au bruit du canon, la sainte messe. L'église allemande reste jusqu'à présent, par ordre du Tsar, fermée et sous scellés. Je crois qu'en faisant une démarche pour l'avoir, il ne m'eût pas été difficile de réussir ; mais je m'en suis abstenu pour ne pas me montrer prématurément intéressé. J'ai réfléchi ensuite que, si on me la donnait, je n'aurais pas pu la pourvoir d'objets nécessaires au culte, encore moins de personnes capables de la desservir; car sans argent on ne trouverait pas facilement de prêtres qui s'en chargeraient, et demander une subvention au Tsar, c'eût été gâter tout le bien que l'on peut espérer de faire dans ces contrées.

« Après un bref séjour à Narva, nous dûmes revenir à Moscou pour ramener solennellement les prisonniers, les canons des ennemis, les drapeaux et autre butin. Des arcs nombreux de triomphe avaient été érigés. Aux abords du premier d'entre eux se trouvait l'évéque ou vice-patriarche, chargé de complimenter le Tsar et les soldats victorieux, et j'étais près de lui. A cette occasion, j'eus la chance de lier étroite amitié avec ce prélat, Polonais de nation, savant, instruit, lettré'. Je profitai de la circons-

* Stéphane lavorski était Pctil-Russicn, non Polonais.

tance pour aller lui présenter mes hommages dans son f ^ ' palais, et, après de longs et multiples circuits, il me dit que, si le Tsar ordonnait seulement Tunion, il y pousserait de tout cœur et avec deux baisers, mais que, laissé seul, il ne serait pas en état de convaincre le peuple ignorant; qu'il y aurait même danger de soulèvement. En attendant, me dit-il encore, nous devons prier Dieu d'accorder au Tsar de longues années; tout ira bien avec le temps. Ainsi Votre Éminence peut se persuader que les choses se trouvent en bon état, pourvu que cette misérable guerre ne vienne tout bouleverser.

« Présentement, je suis envoyé à Vienne par M. le généralissime avec des lettres pour les premiers ministres de la cour impériale. Je ne sais pas ce qu'elles contiennent, et je ne désire pas le savoir. Je suis chargé aussi par le premier favori du Tsar, nommé Alexandre Danilovitch Mencbikov, de lui commander à Vienne deux vêtements, Tun brodé d'or, l'autre d'argent. Je ne sais si c'est pour lui ou pour le Tsar. Et il m'a donné cent roubles pour mon voyage d'aller et de retour. Puisqu'il va donc falloir que je passe au moins deux mois à Vietme, je supplie Votre Éminence qu'elle daigne avoir la bonté de me pourvoir à temps de nouvelles instructions et de patentes. Je voudrais les recevoir au plus tôt. Rentré à Moscou, j'espère être attaché à la personne du grand favori mentionné plus haut ou bien à celle du fils du Tsar, et j'estime que c'est précisément ce qu'il y a de plus fevorable pour notre sainte foi. Du reste, n'ayant plus rien à dire pour le moment, je baise humblement la pourpre sacrée de Votre Éminence, etc. n

La coïncidence de cette lettre avec le décret papal du 2X^ avril parut providentielle. De récentes informations de

Yilna confirmaieat celles du missionnaire '. Menchikov, à la tête de son armée, se trouvait dans cette ville. Huyssen, autre confident du Tsar, y séjourna pendant quelque temps. Tous deux, interpellés par les Polonais, évêques et laïques, se répandirent en promesses. Le second, catholique lui-même, insistait particulièrement sur la création d'une nonciature, qui répondrait aux vœux du Tsar et serait féconde en heureux résultats. Les espérances romaines semblaient sur le point de se réaliser, et, puisque le P. Conrad devait aller à Moscou, ce serait à lui d'y mettre la dernière main. Son expédition fut soigneusement préparée*. La secrétairerie d'État et la Propag^ande unirent leurs efforts. Le cardinal Pignatelli, réputé spécialiste pour les affaires russes, donna des conseils et des indications. En somme, le nonce de Pologne fut investi de la haute direction de la mission. Le P. Conrad devait recourir à ses lumières et s'en tenir à ses ordres. En même temps, il fut chaudement recommandé au nonce de Vienne et au palatin de Culm. En principe, les instructions du 29 novembre 1704, données à Spada, serviraient de règle directrice, sauf les modifications qui pourraient y être faites. Et comme le P. Conrad, en qualité d'Allemand, n'était pas suffisamment rompu aux finesses de l'étiquette romaine, ou jugea convenable de lui adjoindre un Italien, nommé Fabri, prêtre de la Congrégation de la Mission et supérieur du séminaire de Yilna. Dès le 23 mai, la lettre pontificale adressée au P. Conrad partit de Rome, et le nonce de Pologne en reçut avis.

Bientôt on se vit obligé de renoncer au concours du P. Fabri. Partisan du primat de Pologne qui penchait vers Charles XII. il aurait été mal vu en Russie. Mais la

» THKffiER, Mon., p. 396, n« GGCX.

* Archives du Vatican, Polonia, t. 130, 131, 189; Gemiania, t. 44, 46«

nomination du P. Conrad fut maintenue, bien que le nonce de Vienne le jug^eàt incapable de remplir avec succès une mission de ce genre. Il rappelait que le prince Golitsyne Tavait traité de « médiocrement prudent n , et il s'étonnait de voir un missionnaire, au lieu de se confiner dans sa vocation, s'occuper des vêtements brodés de Menchikov. Peut-être, ajoutait-il charitablement, n'est-ce qu'un artifice innocent pour g^agner les sympathies des grands*

Plus indulgent, le nonce de Pologne s'affranchit de ces scrupules. Vers le milieu du mois d'août, il reçut le P. Conrad à Troppau, le retint quelques jours à la nonciature, et lui donna force renseignements et instructions. Cette lenteur devait avoir des conséquences fatales. Sur le point de partir le P. Conrad tomba malade, et, avant qu'il fût complètement rétabli, de sinistres nouvelles se répandirent dans le pays. La rumeur publique attribuait au tsar Pierre des brutalités cruelles qui nécessairement remettaient tout en question. Pour éclairer ce fait, il nous faut remonter un peu plus haut et évoquer d'anciens souvenirs.

l'incident des basiliens

Les Russes ont eu, au seizième siècle, leur concile de Florence. Sur les bords de l'Arno, l'Orient et l'Occident, en échangeant leur baiser de paix, avaient consacré le principe fécond de l'unité dans la foi malgré la variété des rites.

S'inspirant des mêmes idées, des évêques orthodoxes.

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réunis, en 1595, à Brest, reconnurent la primauté papale de juridiction, envoyèrent des délég^ués à Rome, et Clément VIII put faire frapper une médaille avec Texerg^ue : Ruihenis recepiis. Sous le nom étrangle et élastique de Ruthénie, on comprenait alors l'Ukraine, la Lithuanie et les provinces qui s'y rattachent.

Quoi de plus simple que le principe préconisé à Florence par les Bessarion et les Isidore, mais quelles entravef:, quelles difficultés dans son application parmi les Slaves! En effet, la Ruthénie — pour employer l'expression de l'époque — se trouvait dans des conditions spéciales de fâcheux dualisme. Au point de vue national elle tenait de la Russie orthodoxe. Politiquement, elle relevait, en grande partie du moins, de la Polog^ne catholique. Entre ces deux courants opposés, le choc était inévitable ; car, depuis la fin du joug tatar, le panrussùme régnait au Kremlin, tandis que la République se cramponnait au pacte de Lublin qui lui avait incorporé des provinces russes.

L'élément religieux ne restait pas en dehors de la politique, il jouait même un rôle prépondérant. Du temps de Stéphane Bathory, Possevino, marchant sur les brisées de Skarga, avait déjà rêvé l'union des Ruthènes au Saint- Siège. L'empire de Rome sur les âmes eût profité à la Pologne, car, en vertu de la communauté de croyances, les liens entre les deux nationalités se fussent resserrés, l'État y eût gagné en compacte unité. Mais plus ces résultats étaient appréciables, moins la Russie y trouvait son compte. On comprend dès lors pourquoi elle a toujours exécré l'union. Pierre I" en était l'ennemi implacable, et ses armées, pénétrant en Pologne, traquaient furieusement les uniates : popes, moines et évéques.

Or, Josaphat Kuncewicz, dont le nom va faire couler

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du $ang[, était rincarnation la plus pure et la plus populaire de Tunion de Brest'. D'autres en avaient été les heureux promoteurs; il en fut Tapôtre, le martyr et le thaumaturge. Un vrai Slave, au physique et au moral. Rien d'émacié, de byzantin dans sa figure. Ses traits arrondis respirent la bienveillance et presque la bonhomie, mais sa vie est austère comme celle d'un anachorète. Elle se passe dans la prière, le jeûne et la pénitence. En même temps, au contact des Jésuites polonais, ce contemporain des Vincent de Paul et des Jean de la Croix déploie un zèle actif et entreprenant. Moine basilien, il travaille à la réforme de son ordre ; archevêque de Polotsk, il se dévoue à sa mission et fait rentrer dans le bercail grand nombre de brebis égarées. Mais a c'est une loi établie — le génie de Bossuet Ta entrevue — que l'Église ne peut jouir d'aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants n . Josaphat était prédestiné à en fournir une preuve nouvelle. Parmi les habitants de Vitebsk, il se trouva des fanatiques qui jurèrent la perte de rarchevéque. Une haine aveugle armait leur bras. Le 12 novembre 1623, la populace envahit la demeure de Josaphat; des sicaires pénètrent jusqu'à lui, l'assomment à coups de bâton, de hache et de mousquet et, après d'odieux outrages, le jettent dans les eaux de la Dvina, d'où il sera retiré par des mains pieuses. La victime se vengea de ses bourreaux en faisant des miracles. Son tombeau dans la cathédrale de Polotsk devient un lieu de pèlerinage ; les malheureux y trouvent un remède à leurs maux, et sa puissance thaumaturge se révèle si bien que le pape Urbain VIII autorise, en 1643, son culte local. Pie IX le mettra au nombre

des saints.

^ GxsmVf passîm.

190 TEiMPS NOUVEAUX

Désormais Josaphat, glorifié par le Saint-Siège, mis à mort par des orthodoxes, est détesté et hali par tous les adversaires de Tunion. A ce titre, le Tsar ne pouvait qu^abhorrer le grand évêque : il ne s'en cachait point. En 1705, lorsque ses troupes s'approchaient de Polotsk, le bruit se répandit qu'il avait, à Vitebsk, jeté au feu les images de Josaphat, et qu'il réservait le même sort à sa dépouille mortelle. Fausse rumeur, dira-t-on; mais elle sul^^fit pour alarmer les Basiliens, gardiens attitrés de ce trésor. Des précautions furent prises. La châsse d'argent qui contenait le corps de Josaphat disparut de la cathédrale. Les Basiliens la confièrent au prince Charles Radziwill, grand chancelier de Lithuanie^ ami dévoué de leur ordre, et en lutte contre le Tsar. I3n funeste et regrettable incident vint bientôt justifier cette mesure de prudence.

C'était à l'aube du II juillet 1705'. La veille, pour fêter l'arrivée du Tsar, on lui avait offert un grand banquet officiel qui s'était prolongé bien avant dans la nuit. Pierre n'avait pas encore eu le temps de cuver son vin, lorsque son mauvais génie le conduisit au monastère des Basiliens, contigu à la cathédrale. La statue de Josaphat frappe immédiatement son regard et le trouble profondément. Le bienheureux tient une hache à la main, emblème de son supplice, il a le crâne fendu et l'auréole autour du front. A son sujet, un dialogue s'engage entre le Tsar et le Basilien venu à sa rencontre pour lui faire les honneurs du couvent. Obligé de répondre à une question précise, celui-ci dénonce les a schismatiques ^ comme auteurs du martyre de Josaphat. Le mot fatal déchaîne les plus mau-

* OcsTRiALOT, i. IV, 1" partie, p. 369. — Likowski, p. 13. — Pelesz, t. II, p. 293. — Theihkh, Mon., p. 41Î. — Schmouhlo, Ottchète, p. 37. — Zalbhski, t. III, p. 413.

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vais instincts de Pierre. N'écoutant plus que sa fureur, le terrible inconscient tire son épée, et la trempe dans le sang du père basilien. Quatre autres moines, accourus au secours de leur confrère, subissent le même sort, soit de la main du Tsar, soit de celle de ses officiers. Après quoi le monastère est livré au pillag[e, l'église convertie en magasin militaire, et les moines sont jetés en prison. Le chiffre de cinq victimes est avoué par une source suffisamment officieuse, la rédaction primitive de V Histoire de la guerre de Suède, œuvre du secrétaire d'État Makarov, revue et corrigée par le Tsar, qui n'a pas manqué de biffer le passage compromettant.

Ces barbares excès, doublés de profanation, commis impunément par un monarque dans les États de son allié auquel il était censé prêter main-forte, jetèrent l'épouvante dans tout le pays. Promesse avait été faite que les armées russes observeraient une sévère discipline, et voilà que leur chef suprême les excitait à la licence ! A Rome, la consternation grandit avec le nombre des victimes majoré au hasard, et l'atrocité des détails surajoutés. Ce n'était plus cinq, mais vingt-deux Basiliens qui auraient été tués, dont vingt et un de la main du Tsar. Et après leur mort, par un raffinement de cruauté, il aurait fait pendre ou brûler leurs cadavres, en déclarant que les Basiliens de Yilna y passeraient aussi. Le 5 septembre, le cardinal Paulucci transmettait ces lugubres nouvelles au nonce de Pologne, demandait une enquête exacte et prompte, et, en attendant, jugeait la mission du P. Conrad inopportune ' .

Les dépêches romaines se croisèrent avec celles du nonce du 31 août et du 14 septembre. A Troppau, où

' Archives du Vatican, Poionia, t. 130, 189.

8pada résidait pour lors, la scène sang^laiite de Polotsk se racontait avec des détails tout à fait invraisemblables. Le Tsar aurait non seulement sévi lui-même, mais encore lancé contre les moines un gros chien anglais pour les dévorer à belles dents ; il aurait massacré toute la communauté des Basiliens ; il serait entré dans Téglise, monté à l'autel, et aurait dispersé les hosties consacrées du saint ciboire; enfin, à quelques femmes, coupables de pitié envers les victimes, il aurait fait amputer les seins. En présence de ces versions odieuses, le nonce hésitait a se prononcer, mais n'augurait rien de bon : a Puisqu'il s'agit d'une nation capable de tout, disait-il, il faut s'attendre à tout » . Le P. Conrad avait meilleure opinion de Pierre ; il n'admettait pas ces monstruosités, ni ne renonçait à sa mission. A peine rétabli, il se remit en route pour Vilna en faisant un grand détour, afin d'éviter les armées suédoises et le danger d'une seconde captivité.

Les ordres du cardinal Paulucci» du 5 septembre, excitèrent le nonce de Pologne à poursuivre avec une nouvelle vigueur l'enquête qu'il avait commencée spontanément. De grands obstacles s'y opposaient : distance énorme entre Troppau et Polotsk, difficulté de communication en temps de guerre, divergences étranges des témoignages et contrôle à peu près impossible. Ainsi trois relations, venues par voies différentes, mais émanant de la même source autorisée, du métropolite de Kiev, Joseph Rutski, ne s'accordaient pas entre elles. Et, tandis que Dominicains et Théatins y ajoutaient de nouvelles variantes, le baron Schenk, porte-voix de la cour sa^^onne, écrivait de Dresde qu'un seul Basilien avait été tué; encore s'était-il rendu coupable d'une réponse indiscrète.

Même perplexité à Rome, où le comte Lagnasco, agent d'Auguste II, révoquait systématiquement en doute les

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sombres récits qui venaient de Polog^ne. Cependant, malgré Tincertitude qui pesait sur les détails, on finit par se convaincre que le Tsar avait répandu le sang innocent : ses victimes passèrent pour des martyrs, et l^enquête primitivement ordonnée tournait au procès canonique. Une circonstance atténuante se laissait admettre : l'état d'ivresse ou à peu près du principal coupable. Dans ces conditions, on résolut de s'en tenir à l'expectative et de suspendre définitivement la mission du P» Conrad qui, du reste, devait être bien embarrassé lui-même, car, pendant dix longs mois, il ne donna point sigue de vie.

Tacitement, il y avait donc rupture. Une tentative de rapprochement se produisit à nouveau de la part des Russes. Le Tsar fut aussi prompt au repentir qu'il l'avait été au méfait. Quelques jours après le meurtre des Basiliens, il alla visiter le collège des Jésuites, superbe monument de la royale munificence de Bathory. Rendu à lui-même, il parut un autre homme, assista dévotement à une messe en musique du rite latin; trouva, devant les tableaux de saint Ignace et de saint François Xavier, des paroles obligeantes sur la fondation de l'ordre des Jésuites et sur les travaux de l'apôtre des Indes. L'invitation à dîner au réfectoire fut gracieusement acceptée, et, de même que naguère à Vienne, le Tsar tint les convives sous le charme de sa conversation. Chaque fois qu'il vidait son verre, un signe convenu d'avance faisait partir à profusion des coups de canon. Il y en eut jusqu'à cent vingt. Ces copieuses libations le mettaient en bonne humeur et lui déliaient la langue. Il refit son tour d'Europe sur une carte géographique, exprima le regret d'avoir manqué le voyage de Rome et le vif désir de voir cette ville fameuse; s'informa du pape Clément XI, de son âge, de ses qualités. Et, comme on plaisantait à propos d'une

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