IV
barrette, il se la mit solennellement sur la tête. Coïncidence bizarre : Dmitri, dit le Faux, avait esquissé le même g^este sous la tente de ses aumôniers, et déployé aussi la mappemonde devant eux.
Il va de soi qu'à cette occasion, le massacre des uniates fut passé sous silence. Mais, au mois de novembre, à Grodno, en présence de magnats, Pierre désavoua spontanément son triste délit '. C'était encore inter pocula : au réfectoire des Bernardins, en face d'un crucifix, il prit Dieu à témoin que son action n'avait pas été préméditée, et que la réponse du Basilien Tavait mis hors de lui. Décidément ce pauvre moine devait servir de bouc émissaire. Le Tsar manifestait des regrets profonds, promettait de réparer le mal commis, et, une fois de plus, d'accorder sa protection aux uniates, bien qu'il retint encore en prison les Pères de Polotsk.
Au fond de ces désaveux se dissimulait un calcul. Le Tsar tenait à effacer la pénible impression produite en Pologne par la tuerie de Polotsk, et il ressentait le besoin d'être soutenu par le Saint-Siège. Â Grodno même on avait, vers cette époque, ébauché un article d'après lequel, en retour de concessions analogues pour les catholiques de Russie, la République reconnaissait les droits des orthodoxes de Pologne. Ce bout de traité fut examiné à Rome et écarté par le Saint-Office : on ne voulait pas s'astreindre à une législation cauteleuse. D'ailleurs, une autre base, plus acceptable, s'offrait au Vatican. Vers la fin de l'année 1705, le comte Golovine, grand chancelier du Tsar, proposa au nonce Spada la reprise des négociations en vue d'une nonciature. Des Polonais influents patronnaient Golovine : le vice-chancelier du royaume,
» TuEiKER, Mon., p. 398, n" CCCX.
Jean Szembek; le référendaire de Lithuanie, évêque nommé de Gujavie, Constantin Szaniawski ; le P. Bénig^ne, capucin, confesseur d'Aug^uste II. Ils tenaient le nonce au courant des dispositions de la cour moscovite, attestaient les regrets du Tsar à l'endroit de Polotsk, et se montraient confiants dans Tavenir. C'est que l'or russe assouplissait les magnats \ et le P. Bénigne n'était pas indifférent à l'introduction de ses confrères en Russie : autant de points de contact. Déjà circulait un diplôme plus ou moins authentique, très élogieux pour les Pères capucins, avec promesse de les doter à Moscou d'une église sous le vocable de saint Pierre, prince des apôtres, d'un monastère et d'un jardin*.
Grâce à ces bons intermédiaires qui informaient consciencieusement le nonce, on se crovait au Vatican en droit de poser des conditions au Tsar, d'autant plus qu'il avait manifesté lui-même à Auguste son désir d'envoyer un ambassadeur à Rome. Le 16 janvier 1706, le cardinal Paulucci expliquait longuement au nonce que la reprise des négociations exigeait avant tout une réparation éclatante. Et en guise de réparation, il demandait trois choses : des excuses sur l'incident de Polotsk à présenter par un ambassadeur ou, au moins, par lettre; concession de liberté cultuelle pour les catholiques ; proposition de nonciature en Russie. Prévenu par ces instances, le Pape n'aurait plus à craindre le reproche d'avoir dérogé à sa dignité. Autrement, toute avance pontificale eût été un scandale pour l'Europe et une prime accordée à la persécution.
La chancellerie polonaise transmettait ces confidences
* SoLoviÉv, t. III, col. l'V25,
• TuEiitER, Mon. y p. 399. — TsvÉTAÏEv, /s Jstortif p. liv, n* V. — Bull. Cap. y p. 274.
à Moscou, et Pierre se voyait obligée d'en tenir compte. 11 avait bien remporté quelques avantagées militaires^ démoli la légende du Suédois invincible, fondé Pétersbourç dans les marais de Tlngrie ; mais cette création risquait d*étre précaire, tant Tavenir s*assombrissait. Le favori de la victoire, Charles XII, enlevait à Pierre tous ses alliés, y compris le roi de Pologne. Le 13 octobre 1706, Auguste II conclut avec le roi de Suède, à Tinsu du Tsar, la paix humiliante d'Altranstadt. Pour sauver la Saxe, il lâchait la Pologne, renonçait à la couronne des Piast, et, honte éternelle, livrait Patkul, Tagent de la Russie, auquel Charles XII réservait le supplice de la roue. Après cette déchéance, il était urgent d^empécher que Stanislas Leszczynski, déjà proclamé roi par une partie de la nation, ne fût généralement reconnu, et de remettre sur le trône soit Auguste 11^ soit tout autre adversaire des Suédois, qui serait devenu nécessairement l'allié des Russes. L'intervention du Pape pouvant être décisive, le Tsar n'hésitera point à y recourir, mais sans trop s'astreindre aux conditions du cardinal Paulucci. Nouvel Ivan, il enverra un autre Chévriguine à Rome, non plus pour arrêter la marche triomphante du roi de Pologne, mais pour s'assurer du concours des Polonais contre les Suédois. Un Jésuite autrichien sera chargé d'épauler l'ambassadeur moscovite.