CHAPITRE m
I. Mission DE Broogio. — Un Jésuite au camp de MenchikoT. — Lettre de Joseph I* en faveur de la mission. — Broggio aumônier militaire. — Accueil gracieux de Menchikov. — Diplôme en faveur des catholiques. — Second voyage de Broggio en Russie. — La mission de Kourakinc décidée, — Rapport de Broggio à Joseph I". — Départ pour Rome. — Incertitudes dissipées. — Deux audiences au Vatican. — Projets d'avenir. — Un foyer de lumières à établir à Moscou. — Allusions au diplôme.
IL Mission de Kourakihe. — Un représentant de la nouvelle école. — Instructions de Kourakine. — Politique de Clément XL — Audience du 28 mars au Vatican. — Le gros morceau. — Désenchantement. — Opposition de Louis XIV. — L'abbé de Polignac. — Dépêche du roi de France. — Le Pape théoriquement au-dessus des partis. — Difficultés pratiques. — Démarches de Kourakine. — Il est hostile à Rome. — Ses exigences de protocole. — On demande un diplôme en échange. — Explication peu satisfaisante. — Kourakine refuse le bref papal. — Ses confidences à Saint-Sinion.
III. Après Poltava. — La réclame. — Lettres de Pierre Tolstoï. — Initiative du cardinal Paulucci. — Szembck délégué auprès du Tsar. — Parole énigmatique. — Passionci et André Matvéïev à La Haye. — Le prince Dolgorouki et Trombetti. — Le vrai mot de la situation. — Mémoire du général Belleardi.
IV. Pierre I**^ et Leibniz. — L'impérieux dilemme. — La hantise de Leibniz. — Négociations avec Bossuet. — Échec. — Audience de Léopold l"'.
— Lettre de Vempereur à Clément XL — Projet de concile universel.
— Leibniz pensionné par le Tsar. — Son programme scientifique. — Convocation d'un concile proposée à Pierre l^, — Démarches d'Urbich dans ce sens. — Réponse dilatoire*
MISSIOX DE BROGGIO
Le tsar Pierre méditait toujours Tambassade de Rome, lorsqu^un Jésuite de sa connaissance parut à Piotrkow, au camp de Menchikov, avec une lettre impériale et beaucoup de bonne volonté. On résolut d'en tirer parti.
La missive de Joseph I*', datée du 14 avril 1706, devait servir de sauvegarde aux Jésuites contre les Capucins, car le bruit persistait à courir que les fils de saint François viendraient s'installer à Moscou et qu'une église leur serait attribuée par le Tsar ^ Déjà de grands personnages consultaient les Jésuites sur remplacement qu'il faudrait choisir à cet effet. En vue de pareille éventualité, il parut opportun de remémorer officiellement que la mission était de fondation impériale, et que Joseph ne renierait pas les traditions de Léopold. En effet, quoique en lutte avec le Pape, dont le nonce avait été renvoyé de Vienne, Tempereur Joseph P n'en portait pas moins d'intérêt à Toeuvre moscovite de son père, et l'on obtint de lui une lettre où, sans mot dire des Capucins, il recommandait chaleureusement au Tsar les Jésuites, leurs ministères et leur école. En même temps, il renouvelait l'instance du passage en Chine à travers la Sibérie.
Pour présenter cette pièce à son destinataire, difficile à saisir à cause de ses fréquents déplacements, on jeta le dévolu sur le P. Élie Broggio, Jésuite tchèque d'origine
' Vienne, Archives d'Étet, Buuica, 1706. — Bibliothèque Palatine, 3107, Ann. 1706. — La lettre de Joseph I" a été imprimée dans Pisma, p. 318, n* XXXII et ailleurs.
italienne, que les hasards de la guerre avaient ég^aré en Russie'. Aumônier militaire depuis 1704, il avait été, en dernier lieu^ attaché au maréchal de camp Og[ilvy que FEmpereur avait autorisé à servir en Russie. Cet Écossais, déjà mentionné plus haut, au siège de Narva, avait, depuis, commandé un cor[>s de troupes en Lithuanie, et c'est là qu'ayant rencontré Broggio, Pierre lé prit en affection. Le Jésuite avoue modestement que son petit talent de dessinateur a été la source de son succès. De fait, le tsar Pierre s'entretint souvent avec lui, et lé chargea même de lui trouver parmi ses confrères un professeur de mécanique. L'entourage imitant le maître, Broggio fut tellement épris des Busses qu'il se proposa comme missionnaire pour Moscou, et qu'il y fit même, vers la fin de 1704, une courte apparition.
Errant ensuite de ville en ville, au gré des armées en marche, pour porter sa lettre au Tsar, il quitta Ogilvy et rejoignit à Novogrodek, au mois d'août 1706, la cour d'Auguste. Le Boi lui donna audience et lui conseilla d'attendre sur place l'arrivée du Tsar; mais Broggio, pressé de partir, prévint Menchikov, alors à Kiev auprès de son maître, que, chargé de commissions par l'Empereur, il désirait s'aboucher soit avec le Tsar luî-mèmè, soit avec son représentant.
C'est le second parti qui fut adopté. Pierre se remit en route, laissant à Menchikov ses pleins pouvoirs. Et lorsque celui-ci fut établi au camp de Piotrkow, près Lublin, le P. Broggio alla y, ;passer quelques semaines et conférer avec lui, en octobre 1 706. Le fier parvenu, alors à l'apogée de sa fortune, venait de recevoir le titre de prince du
* \jt% lettres du P. Broggio (Pismoy p. 304, n** XXII, et suiv.) servent ici de source principale. Malheureusement le t^te latin est très- incorrect 4 p. 333| Cqpucinomm^vi lieu de Consultorum, etc.
tOO TEMPS NOUVEAUX
Saint-Empire qu'il avait humblement sollicité à Vienne '. La vanité satisfaite le rendait plus Iraitable, et la politique lui imposait des ménagements.
Broggio n'eut qu'à s'en féliciter. Il fut comblé de faveurs, et les négociations marchèrent toutes seules. Menchikovne prit connaissance delà lettre de l'Empereur que pour accéder à tous les désirs de celui-ci. La chose était d'autant plus facile que le P. Broggio demandait, au nom de l'Autriche, ce qui avait été déjà, en 1704, accordé à la Pologne, et consigné dans la note officielle de Dzialynski. Il n'y avait à faire qu'une simple ampliation, et l'on gagnait du même coup les bonnes grâces de Joseph P'et de Clément XI. Le 20/31 octobre 1706, un diplôme garantissait aux catholiques la liberté de leur culte, autorisait l'érection à Moscou d'un collège et d'une éghse en pierre ainsi que le passage des missionnaires en Orient. Sauf le a collège » mentionné ici expressément, la pièce, on le voit, n'est qu'une reproduction de celle qu'avait obtenue le palatin de Gulm, si bien que l'église en pierre était déjà en voie de construction. L'original latin de ce document, avec sceau et signature autographe en lettres russes d'Alexandre Menchikov, se conserve à Rome, aux Archives du Vatican*. De vive voix, on renchérissait encore sur les promesses écrites : la liberté cultuelle serait illimitée, le collège aurait des franchises, et, quant aux missionnaires d'Orient, on pourrait en envoyer tant que l'on voudrait. Deux exemplaires du diplôme furent remis au P. Broggio, l'un pour Vienne, l'autre pour Rome; car Menchikov désirait qu'il se rendit dans les deux capitales, et se chargeait volontiers des frais de voyage. Il y avait là de graves intérêts à régler
: 1 Vienne, Arehiret d'Éut, Riatica, 1705.
• Archives du Vatican, Polonia, t. 131. ~ Tdeiweb, Mon.^ p. 403.
qui valaient bien un diplôme : resserrer Talliance avec l'Empereur, le détacher de Charles XII, lui offrir 40,000 hommes contre les Hong[rois révoltés, faire ag[ir le Pape dans le même sens à la cour impériale. Pour encourager ce dernier, rafraîchir les promesses de nonciature â Moscou, el, le cas échéant, amener le nonce d'emblée.
Brog-g^io ne s'attendait pas à tant de prévenance; il revint triomphant à Vienne, et Joseph I*' jugea l'occasion excellente pour régler ses propres affaires. Il fit retarder au P. Broggio le voyage de Rome, et l'envoya de nouveau auprès du Tsar avec une lettre flatteuse de remerciements, datée du 18 décembre 1706, et des propositions verbales ' .
Le moment était bien choisi. Dans les premiers jours de l'année llo[07, Pierre se trouvait aux abois. Appelé en toute hâte à Jolkwy par Menchikov, il y subissait les conséquences du traité d'Altranstadt : Auguste II se désistait de la couronne des Piast, Charles XII la réclamait pour Stanislas, les puissances laissaient faire, et le Tsar voyait approcher le moment où il resterait seul en face du roi belliqueux de Suède, sans alliés pour le combattre, sans intermédiaire pour conclure avec lui une paix honorable. Allant au plus pressé, il cherchait à remettre sur le trône de Pologne un partisan de la Russie, et faisait appel aux intéressés. Le Jésuite arrivait, semblait-il, à son heure.
A vrai dire, il était chargé d'une mission souverainement ingrate*. L'Empereur voulait conserver sa liberté d'action vis-à-vis de la Pologne et de la Suède, et, malgré
' Vienne, Ârchîyes d'État, Bussica, 1706. — Pisma^ p. 335, n* XLII. — Saint-Pétersbourg^ Académie des sciences, Varia, f. 194, n** XXXIX.
• Pisma, p. 346, n* L. — Saint-PctorsI)onr(j, Académie des sciences, Varia, f. 211, n« XLIII.
cela, obtenir du Tsar de grosses sommes d'arg;ent pour dompter la révolte des Hong^rois; tandis que Pierre n'entendait pas délier les cordons de sa bourse, ne promettait qu'un corps auxiliaire, et exigeait des engagements fermes pour la politique extérieure. L'accord ne put se faire. Les deux parties gardèrent leurs positions, et Ton se paya de vagues assurances d'amitié et d'une ébauche d'alliance, pour laquelle le Tsar s'en remettait à son ministre à Vienne.
Il se montra plus coulant, et l'on pouvait s'y attendre,, dans les affaires de Rome. Puisque Joseph I*% que le Pape accusait d'oublier la piété des Habsbourg, s'intéressait cependant à la nonciature de Moscou, — le P. Broggio l'attestait, — il voulait bien prendre les devants et envoyer son propre ambassadeur, le prince Kourakine, auprès de Clément XI. Une phase conciliatrice s'annonçait : les portes de la Russie s'ouvraient largement; les missionnaires étaient invités à se fixer à Moscou en grand nombre, à circuler librement jusqu'en Orient. Pierre approuva aussi le voyage de Broggio à Rome, projeté par Menchikov^ avec instance d'appuyer le prince Kpurakine. Et le bon Père expliquait ainsi ce . dédoublement diplomatique : u Le3 Russes, disait«il, ont si souvent trompé le Saint-Siège qu'ils craignent de ne plus mériter créance, et ils m'envoient à Rome, afin que je dise ce que j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles » . Ce témoignage serait irrécusable.
Le 15 avril 1707, Broggio soumit à l'Empereur les résultats des négociations de Jolkwy. En dépit des belles paroles, le désaccord en politique, souligné par le refus de subsides^ était tangible et persistant. Broggio ne<le sentait que trop, mais il comptait sûr Timprévu et rêvait un rapprochement prochain. Réaliste mieux informé, le
représentant du Tsar, Huyssen, écrivait, vers la même époque^ à son maître : u Ne comptez pas sur Vienne. Les Suédois remportent ici. L'Empereur a reconnu Stanislas; il n'admettra jamais d'armée russe en Hongrie ' » . C'était la vérité.
Sans se décourager à cause de son premier échec, le P. Broggio partit pour Rome avec ses deux compagnons, traînés par quatre chevaux moscovites. Il y arriva le 11 juin 1707* Son premier soin fut de dissiper les équivoques. I3ne mission de l'Empereur, en délicatesse avec le Pape, des affaires politiques sur les bras, — il y avait là de quoi surprendre le général de la Compagnie, le P. Gonzalez, qui se tint d'abord sur la réserve. Mais les lettres patentes de Joseph I", exhibées par Broggio, n'admettaient pas de doute. En Autriche, les supérieurs de Tordre avaient tout approuvé en réduisant le rôle du Père à celui de simple porteur d'informations. Le général, ainsi rassuré, donna aussi son approbation.
Plus difficile à établir était l'entente avec le prince Kourakine. Celui-ci se trouvait à Rome depuis le mois de mars, et personne ne l'avait prévenu de l'arrivée d'un Jésuite avec des commissions verbales du Tsar*. Broggio n'avait, pour se documenter vis-à-vis de lui, qu'une lettre de Huyssen. Il lui fit quand même ses confidences, et de bons rapports s'établirent entre eux.
Ces petites déconvenues n'eurent pas de conséquences fâcheuses ; elles précisèrent seulement la vraie situation de Broggio qui ne comportait pas de délégation officielle» A deux reprises, et longuement, il eut accès auprès du Pape. Il put s'expliquer de vive voix, présenter des
1 SoLOYiÉT, t. III, col. 1435.
' Àrkhiv Kourakina^ t* III, p. 186, — Moscou, Archives Principales, Statejny Spisok Kourakina,
mémoires, recevoir une direction autorisée'. Son programme, médiocrement optimiste, au gré des Jésuites de Moscou, ne visait pas l'union immédiate des Églises, mais plutôt un acheminement discret vers ce but suprême par la diffusion de la science, Télargissement des plans d'études, la construction d'églises, Téreclion de' stations pour les missionnaires. Les circonstances lui semblaient très propices pour cette espèce d'infiltration confessionnelle. Les cardinaux, consultés sur les affeires de Russie, se prononcèrent en faveur d'un foyer intense de lumière à créer immédiatement à Moscou, qui aurait rayonné au loin, attiré les meilleures intelligences, et conquis, dans l'enseignement, une place à part. C'était l'approbation complète du projet de Rroggio qui, contrairement aux deux autres missionnaires de Moscou, voulait tailler dans le grand, monter un collège complet, établir de hautes études. Clément XI penchait du même côté. Il ne s'en cachait pas à Broggio, se complaisant surtout dans l'idée d'une nonciature à établir en plein Moscou, pourvu qu'auparavant certain diplôme, dont il sera question tout à l'heure, fût délivré par le Tsar. Pour faire aboutir cette affaire, Broggio se donna bien du mal. Il en écrivit même directement à Pierre, mais sans obtenir, parait-il, de réponse. Là s'arrête brusquement son action. Il n'avait ni lettre de créance, ni facultés quelconques : on pouvait l'écouter, impossible de traiter avec lui. Il quitte Rome le 11 juillet, et son nom ne parait presque plus. L'attention se concentre sur le prince Kourakine. Seul, il possédait le secret du maître.
' Mémoires de Broggio 8ur la mission de Moscou dans Theiker, Mon. y p. 408. — Pisma, p. 315, n* XXX*
MISSION DE KOUHAKINE
Descendant de Guédimine, le prince Boris Ivanovitch Kourakine représente la nouvelle école hâtivement improvisée par le Tsar. Ayant séjourné en Italie, il est firotté de civilisation. Il parle assez bien français, latin, italien. Il est adroit et délié, d'une belle prestance. A en croire Saint-Simon, « il sentoit fort la grandeur de son origine m et, tt avec beaucoup d'esprit, de tour et d'instruction » , il tt ne laissoit pas de sentir encore le Russe » . Les Vénitiens le trouvaient plus cultivé que ne le sont d'ordinaire ses compatriotes ^ Beau-frère du Tsar par suite de son mariage avec une Lopoukhine, il est en faveur à la cour, et les réformes novatrices le comptent parmi leurs plus chauds partisans. Jusque-là, il avait suivi la carrière des armes. Au moment de partir pour Rome, promu lieutenant-colonel dans la garde, il avait juré de faire honneur à sa mission.
Les instructions qu'il reçut à Jolkwy, le 18/29 janvier 1707, sont curieuses non seulement par ce qu'elles disent, mais encore par ce qu'elles ne disent pas ^. Silence sur la nonciature de Russie, silence complet sur toute autre concession, dans le domaine religieux. Le Tsar se vante modestement d'en avoir déjà fait, et semble dire que c'est assez. Il ne s'en dresse pas moins en champion de
* Mémoires f t. IX, p. 225. — Venise, Archives d'État, Senaio, JDispacci Roma, filza 227, n^ 30 : 1707, 9 avril, Nani au Doge : u Le sue manière sono assai più coite chc il naturalc ilolla natione. »
* Arhhiv Kourakina, t. II, p. 8.
TÉglise latine et des libertés polonaises, toutefois en vue de ses propres avantages qu'il identifie résolument avec ceux du Pape. En effet, si le roi protestant de Suède, devenu maitre de la Pologne, mettait sur le trône Stanislas Leszczynski, la cause russe serait^perdue. Mais la foi catholique en souffrirait-elle dans la même mesure, et les Polonais y perdraient-ils leurs droits légitimes? Le Tsar n'en doute pas; il s'en porte même garant, et supplie le Pape de désavouer Stanislas, mandataire d'une coterie, de ne reconnaître pour roi que Télu de la nation entière. Il va sans dire que la majorité des suffrages est censée devoir se reporter sur un client de la Russie, et c'est ainsi que le Pape est engagé à servir plutôt les intérêts de cette puissance que les siens propres. Au demeurant, l'élection polonaise, une élection conforme à ses vues, voilà ce qu'il faut à Pierre, voilà le but essentiellement politique de la mission de Kourakine. Tout le reste y est subordonné.
Muni de ces ordres, de lettres pour le Pape et quelques cardinaux, le prince arrivait à Rome, fin mars 1707 \ La crise européenne battait son plein. Les Bourbons et les Habsbourg, pour ne pas mentionner les autres, se disputaient, les armes à la main, la succession d'Espagne. Et si la France pouvait dire : « Il n'y a plus de Pyrénées » , l'Autriche s'apprêtait à faire une trouée dans les Apennins. Entre les belligérants, le Pape était pris comme dans un étau. Son système politique, ses sympathies personnelles le portaient vers la cour de Versailles, et il voyait avec effroi les armées impériales envahir l'Italie, s'avancer vers Naples et traverser les États pontificaux. Trop faible pour opposer une résistance efficace, après avoir louvoyé
* Arkhiv Kourakina, t. II, p. 12 et suiv.
longtemps, il finira par reconnaître simultanément deux rois, dans un seul et même royaume, s'attirant ainsi les représailles de la France et de TAutriche, sans que personne lui sache gré de ses concessions. De toutes parts il n'y avait que difficultés, embarras, hésitations. L'atmosphère romaine en était saturée, et la mission de Kourakine devait s'en ressentir.
Le prince avait ordre de garder l'incognito. Ceci ne l'empêchait pas de s'entourer d'éclat et de se laisser traiter d'ambassadeur, mais l'étiquette y perdait ses inexorables rigueurs. Il se montra donc plus traitable pour les génuflexions et le baisement de la mule, pourvu que la lettre du Tsar ne fût pas humiliée aux pieds du Pontife. L'audience du 28 mars n'en fut pas moins féconde en déceptions. On s'attendait à d'humbles excuses sur l'incident de Polotsk, voire à des propositions d'union des Églises. L'évêque de Cujavie avait éveillé ces espérances. Le cardinal de Saxe, ravi de ses entretiens avec Kourakine à Vienne, les avait confirmées*. Il n'en fut rien.
Fidèle à son mandat, le prince mentionne la liberté cultuelle, le passage des missionnaires en Orient; il ne dit rien de la réunion des Églises, du massacre des Basi-
* Sources principales pour la mission Kourakine : Archives du Vatican, Scritt. di Clémente XI, f. Id6. — Des Ceremonieri, t. 547, 554. — Arkhiv Kourakina, t. I à IV. — Paris, Affaires étrangères, Rome, Correspondance^ t. 476 à 478. — Venise, Archives d'État, Senato, Dispacci Borna, f. 227, n* 30 à 63. — Moscou, Archives Principales, Snochénia z Aimom, t. I, 1707. La fin du Stat, Spisok est dan^ Arkkiv Kourakina, t. III, 183. — Tqki- KER, Mon., p. 408 etsuiv., n« CCCXIII à CCCXVI. — Saint-Pétersbourg, Académie des sciences, Varia^ f. 5, rédaction complète du mémoire publiien partie par Theiker {Mon. y p. 409, n» CCCXV); f. 201 et suiv. — Torn- GcÉKEv, t. II, p. 284. — ScuMOURLO, Ottchète, p. 261, n" XIV. — Un volume de lettres romaines de Kourakine est encore inédit {Arkhiv, t. IV, p. 468, note). — Le mémoire publié par Theixer {Mon., p. 413) est du P. Lucchesini.
liens. Quant à ce dernier point, il avait pour consig^ne de g^arder le silence. Obligé par des questions de répondre, il devait s'en prendre à la grossièreté des moines et dégager la responsabilité du Tsar. Il insiste particulièrement sur les élections polonaises et les agissements de Charles XII, sur l'exclusion de Stanislas et la reconnaissance du candidat moscovite. C'était bien là le principal. Il n'y avait pas à en douter : la politique absorbait toutes les autres questions. La réponse du Pape, telle qu'il l'a résumée lui-même, planait au-dessus des partis. Â proprement parler, aurait-il dit, l'Église romaine n'a point d'autres ennemis que ceux de Jésus-Christ; elle ne souhaite pas de mal au roi de Suède, « mais seulement sa conversion, et la pacification entière des troubles de Pologne par la réunion de tous les esprits sous un seul roy catholique et légitime quel qu'il puisse être » . Au reste, le Pape acceptait les offres du Tsar, et s'en remettait aux négociations qui allaient s'ouvrir '.
A travers ces bonnes paroles perçait le désenchantement. Et, à la manière dont il fut traité après l'audience, Kourakine s'aperçut qu'il avait trompé l'attente du Vatican, et porté aux espérances papales un coup d'autant ' plus sensible qu'on y était moins préparé. Il s'en prenait non à ses propres confidences au cardinal de Saxe, mais aux indiscrétions des Polonais, à l'évéque de Cujavie, trop pressé de bâtir une église à Moscou et d'y envoyer des Capucins. La situation lui paraissait compromise. « Il n'y a rien à faire ici, écrivait-il dès le 4 avril; le Pape attendra, pour se décider, le résultat des élections polonaises. »
Assurément, le Pape ne demandait pas mieux que
* Voir l'Appendice, n- XVI.
MISSIOISS PARALLELES DE BROGGIO ET DE ROURARINE MO
d'atteadre» mais, d'autre part, on le poussait fortemeiït à Faction. Si le Tsar exigeait l'exclusion de Stanislas^ Louis XIV pressait le Vatican de le reconnaître, et il en faisait dépendre la prospérité de TÉglise en Pologne. Les réclamations royales étaient confiées à des agents capables de lutter avec succès. Louis XIV était représenté à Rome par le cardinal de la Trémoille ; mais les atfoires polonaises relevaient plus particulièrement de Tabbé Melchior de Polignac, récemment créé auditeur national de Rote. Très régalien et très habile, orateur français et poète latin,
RéuDÎtsant Virgile avec Platon,
Vengeur du ciel et vainqueur de Lucrèce,
selon le mot de Voltaire, successeur de Bossuet à l'Académie française, il avait prôné à Varsovie Télection dû prince de Gonti, et gardé des intelligences dans le pays. Stanislas se Faisait fort de lui obtenir le chapeau, < et Tabbé n'eût pas été fâché de porter la pourpre. On comprend dès lors que l'arrivée de Kourakine ait excité sa bile. Son humeur se traduisit en une critique amère de la politique russe et de la cour pontificale : la réunion de « rÉglise russienne » — il croyait que Kourakine en était chargé — ne serait, écrivait-il le 4 avril, qu'un « panneau » , comme l'abjuration d'Auguste II l'avait été dix ans auparavant; les cardinaux s'y laisseront prendre^ pour la « folle espérance » de gagner den schismatiques, on lâchera un royaume catholique; on empêchera le Pape de reconnaître Stanislas qui, seul, peut lirer la Pologne de l'ornière. Emporté par son zèle, l'abbé ne mâchait pas ses mots, et se proposait de réagir fortement contre ces tendances pernicieuses. ;
Louis XIV partageait la méfiance de son mandataire à l'endroit des Russes qui contrecarraient sa politique en