‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 19 sur 72 · IV. u · texte numérisé non relu

IV. u

Tologfne et en Turquie, et faisaient la guerre à son allié, te roi de Suède. Le 9 mai, il fit part de ses appréhensions m cardinal de la Trémoille dans une dépêche hautaine et fière.

« Il (le Pape) ne sortira pas facilement, c'est Louis XIV qui parle, de ceux (des emban-as) où il s'est jette par raport aux affaires de Polog^ne, s'il écoute les propositions du 6zar, et que, flatté de Tespérance de réunir ce prince à FÉgflise, il change les premières résolutions qu'il avoit prises en faveur du Roy Stanislas. Ce n'est pas la première fois que le Grand-Duc de Moskovie s'est servy du mesme artifice à l'égard de la cour de Rome. Mais malheureusenent la Religion en souffriroit présentement un préjudice donsidérable en Pologne, et vraysemblablement il ne se lk>meroit pas dans ce Royaume. Le Roy de Suède, zélé pour les Protestants, se serviroit pour les favoriser en Allemagne du prétexte de son ressentiment contre le Fape. Ainsi Sa Sainteté, trompée par l'espérance de gagner de nouveaux enfants à l'Église, attireroit des naux réels sur les catholiques de l'Empire.

tt Quoyque le nouveau Roy de Pologne ne marque pas dans sa conduite toute la solidité que je désirerois, et qui seroit nécessaire pour ses intérests, mon intention est cependant que vous continuiez de luy rendre tous les offices qui dépendront de vous. Mais il faut aussi luy en faire bien connoistre le prix, et luy faire sentir que je sais le seul qui les luy rende auprès de Sa Sainteté ' . »

Le Pape était donc averti. Lui-même se doutait d'une arrière^pensée politique, et prévenait le cardinal de la Trémoille qu'il se tiendrait sur ses gardes. De fait, quelle était, en ce moment, l'orientation de la diplomatie ro-

' Paris, Affaires étrangères, Rome, Correspondance y t. 476, f. 114 v.

maine? Et Glémeiit XI était-il vraiment 8i favorable à Stanislas que Louis XIV croyait pouvoir Taffirmer?

L'état troublé de la Pologne n'admettait pas de décision irrévocable. Élection, abdication, réélection royale, tout flottait dans le vague au gré des partis qui déchiraient, en face de Tennemi, la malheureuse République. Déplorant ces discordes, s'élevant au-dessus des compétiteurs, le Pape se déclarait prêt à reconnaître celui qui serait élu par la nation tout entière. Cette ligne de conduite, absolument correcte, s'imposait d'autant plus qu'en toute hypothèse l'avenir de l'Église restait incertain : ce que Louis XIV donnait pour une garantie de sécurité n'était, d'après le tsar Pierre, qu'un désastre irréparable. Au fond, rien ne se laissait prévoir. S'inféoder à un parti eût été s'aliéner l'autre complètement. Il valait donc mieux planer au-dessus des deux. Le Pape avait parlé dans ce sens à Kourakine, et, le 18 avril, il s'en ouvrit à l'abbé de Polignac en lui montrant la lettre du Tsar.

Si beau qu'il fût idéalement, ce principe de haute impartialité se heurtait en pratique à mainte difficulté. Il devenait de plus en plus évident qu'Auguste II n'avait renoncé à la couronne que fictivement, et qu'il ferait son possible pour la replacer sur son front. Déjà le baron jSchenk lui gagnait à Rome des partisans. Et Auguste luimême, quels que fussent les écarts de sa vie privée, s'efforçait ostensiblement de bien mériter du SaintpSiège : il construisait une église à Dresde et patronnait les Jésuites. Bientôt il confiera son fils Frédéric au neveu du Pape, Annibal Albani, et au P. Salerno, qui recevront, à Bologne, l'abjuration du jeune prince ^ La ligne albertine de

* BoEBO, Conversionif p. 202. — Tiikixer, Storia^^p, 89. — Zalenski, t. III, p. 445. — Archives du Vatican, Polonia^t. 141, 142, où se trouye la correspondance du P. Salerno.

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Saxe revenant ainsi A la foi de ses pères, pourquoi lui aurait-on d'avance refusé la couronne des Piast, si les électeurs la lui offraient de nouveau?

Ce calcul judicieux rapprochait le Pape du tsar Pierre, toujours prêt à compter sur Auguste. D'autre part, stimulés par Louis XIV, le cardinal de la Trémoille et Tabbé de Polig^nac ne laissaient pas de répit à Clément XI, enclin par nature à Thésitation. Ils l'adjuraient de ratifier l'élection de Stanislas, de se soustraire aux veng^eances de Charles XII. Et le Pape leur donnait parfois raison, se prêtait à leurs désirs, lançait des ordres au nonce de Pologne, mais se ménageait toujours une issue, et ne prenait que des mesures équivoques; si bien qu'il pourra, un jour, se réclamer de ses constantes sympathies pour Auguste.

Sur cette mer, semée d'écueils, Kourakine devait naviguer sans boussole. Ses chefe hiérarchiques ne lui donnaient pas de direction opportune. Il les accablait de lettres, et ne recevait que rarement d'insignifiantes réponses. On négligeait de le renseigner sur les événements militaires et les transactions diplomatiques. Broggio arrive à Rome avec des commissions verbales du Tsar, et il n'est pas averti. Le baron Schenk se démène en faveur d'Auguste, et il ne sait pas s'il doit le désavouer ou non. L'archevêque de Lvov, Constantin Zielinski, est prisonnier des Russes; le Pape réclame sa mise en liberté, et il n'a rien à répondre. Que d'autres points importants, sous«traits à sa légitime curiosité! Dès le 5 mai, il en dressait une longue liste qui servirait, au besoin, à justifier sa conduite. Et voici, comble de malheur, qu'on le fait passer lui-même tantôt pour un agent d'Auguste, tantôt pour un agent de Pierre, chargé d'une mission suspecte.

Aux prises avec ces difficultés, abandonné de son gou-

rernement, Kourakine se mit à manœuvrer tout seul, à ses risques et périls, d'après les instructions de Jolkwy ^ Les artifices diplomatiques ne lui étaient pas inconnus. Si la parole a été donnée à Thomme pour dissimuler sa pensée, il s'en est servi, avouons-le, admirablement. Hostile personnellement au Saint-Siège, il se faisait passer pour son très dévoué partisan. La Papauté ne lui apparaissait que par ses petits côtés, entourée de moines intrigants et comploteurs, absorbée par des convoitises matérielles. Son rôle mondial, ses origines supra terrestres, ses grandes destinées historiques lui échappaient complètement. Dans une note rédigée à Borne, le 2 sep- ' tembre, il établit en principe indiscutable que la puissance pontificale impose aux rois et aux princes un joug intolérable d'esclavage. Et pourquoi? Pour l'excellente raison qu'elle les empêche de rançonner à tort et à travers clergé et couvents, qu'elle les menace, le cas échéant, des foudres vaticanes, toujours suspendues au-dessus de leurs tètes comme une épée de Damoclès. Cet intègre Kourakine entendait l'immunité de l'Église à la manière de son maître et au profit de l'État. Il félicitait les protestants de s'être détachés du Pape, et se proposaitd'écrire, à l'usage de ses compatriotes, un gros volume sur la malice et les agissements de Rome. Esquisser des ouvrages et s'en tenir là était une des manies du prince. Qu'est-il advenu du commentaire romain projeté? S'il a jamais été écrit, il n'a certainement pas été publié. Par contre, les notes et le journal de voyage de Kourakine ont vu le jour. Vrai répertoire d'étiquette, avec description méticuleuse d'audiences^ de fêtes, de visites d'apparat, de cour papale, de cours cardinalices et princières, de cérémonies diplo-

> Arkhiv Kourakina, t. I^ p. 176, 221; t. III, p. 179, 341; t. IV, p. 113, 117, etc.

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matiques et autres. Le tout parsemé d^anecdotes d*un goût douteux. Vers la même époque, le 17 décembre 1707, Morosini, retour de Rome, présentait au dog^e de Venise son rapport sur son ambassade. Gomme la prose de Kourakine pâlit à côté de celle du Vénitien, décrivant à grands traits la personne de Clément XI, sa famille, sa cour, son gouvernement, ses relations extérieures ' ! Mais laissez passer quelques années, et Kourakine, mêlé aux grandes affaires, enrichi d'expérience, écrira, lui aussi^ en homme d'État.

Cependant, personne à Rome ne se doutait des arrièrepensées déplaisantes qui germaient dans le cerveau du prince. Grâce aux bonnes informations qui Favaient pré* cédé, on le croyait entièrement gagné à la cause papale, et sa manière d'être donnait le change à l'entourage. Il n'étaitjamais à court de gracieusetés. Lorsque Clément XI, qui avait le port majestueux et des allures royales, jetait dans la vague humaine, du haut de la Loggia , la bénédiction Vrbi et Orbi, il le comparait à une vision céleste, à un reflet de l'infini. Volontiers il conversait avec cardinaux et Jésuites, et savait se faire valoir. Ottoboni, ami des Russes et partisan de Stanislas, l'invitait à ses soirées musicales ; Pignatelli lui servait de porte-voix à l'ambassade française, Sacripante acceptait l'échange de correspondance; Oraz.io Spada, ancien nonce de Pologne; Paulucci, secrétaire d'État, ne tarissaient point d'éloges sur son compte. LbrenzoLucchesini, Jésuite, laissait entrevoir de grands événements, et, versé dans les Bollandistes, soulignait les origines catholiques de l'Église russe ^. On ne jugea pas à propos de revenir sur l'incident de Polotsk.

* Venise, Archives d'État, Jielazioni, Senato Sécréta, Klza 23.

* Saint-Pëlenbourg, Académie des sciences, Variai f. 241, n** L, Mémoire inédit de Lorenzo Lucchesini.

MISSIONS PARALLELES DE BROGGIO ET DE ROURAKINE 2iS

Cette pénible explication fut épargnée à Kourakine. Fort à propos, un Jésuite, témoin du massacre, se trouvait à, portée, non pour excuser un fait inexcusable, mais pour attester le repentir du Tsar et ses regrets.

Ces bonnes dispositions des entours du Vatican èncou* ragèrent peut-être Kourakine à entreprendre des négociations dont il avait, dès le début, appréhendé TavortemenL Ses exigences allèrent mémo au delà des ordres qu'il avait reçus. 11 demanda une promesse officielle, couchée sur le papier, de ne pas reconnaître Stanislas. La pièce devait être renforcée du titre de Majesté que Pierre s'attribuait couramment, sans se soucier d'approbation.

Le Vatican se mit au pair avec Fenvoyé moscovite. Il avait aussi ses prétentions. Quoique u la liberté de toutes les confessions » fût inscrite dans le Code depuis le 14 avril 1702, on n'en désirait pas moins, pour les catholiques, une sanction particulière. Jusque-là, il n'y avait eu que des promesses de vive voix, une note de Dzia* lynski et une signature de Menchikov. Ce qui manquait encore, c'était un diplôme en règle, scellé, signé et parafé par le Tsar, avec des titres pontificaux convenables.

 peine eut-on échangé ces espèces d'ultimatum que, des deux côtés, se produisit un mouvement en arrière. Les instructions de Kourakine ne lui laissaient aucune latitude. Ne pouvant rien offrir sur-le-champ, il promettait le diplôme pour après la guerre. Espérances lointaines^ peu goûtées au Vatican, qui s'en tenait au donnant donnant, et trouvait fort délicates les questions soulevées par le prince.

Elxclure d'avance un candidat déterminé, en faire l'objet d'une convention, ne serait-ce pas restreindre la liberté des électeurs et renier pratiquement le principe, admis en Pologne, de l'éligibilité universelle?

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L'exclusion de Stanislas présentait, en outre, des dif6* cultes particulières : elle brouillerait le Pape avec Louis XIV et rendrait impossible la politique à bascule entre la France et la Russie. Et puis, le titre de Majesté. Bien que Rourakine affectât de n'y voir qu'une simple formule de chancellerie, leVatican ne partag^eait pas cette opinion, et pour de bonnes raisons. La récente érection de la Prusse en royaume avait fait grand tapage en Europe, et mis en mouvement le ban et Tarrière-ban de la diplomatie. Deux Jésuites bien connus du Tsar, Vota et Wolff, avaient plaidé la cause des Hohenzollern à Rome et ailleurs ^ La Russie tentait maintenant quelque chose d'analogue. On voulait bien l'aider, mais non sans en tirer profit. La question des titres fut donc remise à l'étude. De vaillants érudits secouèrent la poussière des archives et refirent, avec une patience inlassable, les nomenclatures titulaires des césars de Byzance, des sultans de Turquie, des schahs de Perse et des dynastes exotiques. Les plumes s'agitèrent. Giovanni Scarlati présenta un mémoire de son frère Pompeo, composé en 1673 pour le cardinal Nerli, à l'occasion de l'arrivée de Menzies. Les conclusions en étaient favorables à la Russie. Un autre mémoire anonyme, s'appuyant sur l'autorité de Possevino, abondait dans le même sens ^.

En dépit de ce labeur, les négociations n'avançaient que péniblement. Dans le courant de juillet, Kourakine eut même une alerte. Ses confidents lui apprirent que C3ément XI était sur le point de reconnaître Stanislas, et que le nonce de Pologne allait recevoir des ordres en

' Tbgbmes, Wâddincton, Lehuascn, passim.

* Saint-Pétersbourg, Académie des Sciences, Varia, f. 271 et suiv., n* LU à LXVI. — Le mémoire de àScarlati (n* LUI) a été publié par TcHARTKOT, PosoUtvOy p. 203, et en partie par TocnccÈNKV, t. II, p. 5^2.

conséquence. En effet» la Trémoille, Ottobonî, l'abbé de Polig[nac prévenaient, à la même époque, Louis XIV et le marquis de Torcy que des mesures définitives en Pologne étaient imminentes. Les dépêches de Varsovie, mises sons leurs yeux, ne laissaient plus de doute. Mais, au dernier moment, il y eut volte-face, subite en apparence, quoique préparée de longue main. Stanislas renouvela son refus d'accepter deux évéques récemment préconisés et notoirement dévoués à Auguste. A son tour, le Pape refusa d'admettre un roi qui n'admettait pas les évéques légitimes. Ces manœuvres diverses provenaient du même calcul. Pour éviter les représailles, quelle que fût l'élection, on tenait, des deux côtés, la balance plus ou moins égale. Les instructions données, en 1712, au nonce de Pologne, Odescalchi, mises en regard des dépêches du cardinal de la Trémoille et de l'abbé de Polignac, en sont une preuve rétrospective et irréfutable ' . En attendant, l'hésitation du Pape agaçait Louis XIV; Rourakine n'y trouvait pas non plus son compte. Désappointé à Rome, il se tourna vers Paris. Il itiUait prévoir le cas où la guerre contre la Suède deviendrait impossible, et se procurer des conditions tolérables de paix. Le Tsar avait déjà essayé lui-même de faire, dans ce but, intervenir Louis XIV. Le prince Kourakine recourut spontanément aux bons offices du cardinal Pignatelli qui se chargea d'en parler à la Trémoille. Gelui-ci l'écouta sans sourciller, se retrancha dans une froide réserve, mais en cachette écrivit aussitôt à Versailles. Altière fut la réponse du roi : « Le cardinal Pignatelli, écrit-il, le 6 juin 1707, n'est pas le seul que le Gzar ait employé pour m'engager à proposer au Roy de Suède d'accepter une médiation pour traiter la

' Archives du Vatican, Miscellanea^ Arm. I**, t. 85.

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paix avec les Moscovites. Mais il paroitque ce Prince veut

se vengfer par les armes de la guerre que le Gzar luy a déclarée, et je ne vois nulle apparence à cette paix avant que les Suédois soient rentrés en Pologne '. » En effet, Charles XII, assoiffé de gloire, voulait dicter la paix à Moscou. Personne ne prévoyait encore Poltava.

Cependant l'inaction forcée pesait à Kourakine, et le temps lui paraissait long sur les bords du Tibre. Le climat de Rome Tavait cruellement éprouvé. Il eut à souffrir d'une éruption maligne. D'affreux boutons défiguraient son visage, et Tempéchaient de paraître à la cour. Guérr par d'habiles médecins, il craignait, à cause des chaleurs croissantes, un retour offensif de son mal, et désirait ardemment son rappel. D'ailleurs, même en bonne santé, que ferait-il? Les décisions du Pape dépendaient des affaires de Pologne, et celles-ci n'étaient pas en voie de s'arranger promptement. Voulait-on en suivre l'évolution de près, il y aurait économie d'argent et de temps à en charger, non un ambassadeur spécial, mais soit le cardinal Pignatelli, soit tout autre personnage bien informé. Le prince Kourakine était persuadé qu'on obtiendrait ainsi, à moins de frais, le même résultat. Quant à lui per-. sonnellement, il se flattait d'avoir éclipsé ses prédécesseurs et terminé sa mission. En dehors des affaires diplomatiques, il avait acheté pour, le Tsar des ouvrages d'architecture et d'art militaire, et.de magnifiques perruques pour Makarov, secrétaire tout-puissant du maître. Désormais ses ressources tarissaient; on ne lui envoyait pas d'argent, et il n'avait pas de crédit. Le départ s'imposait donc rigoureusement. Il brûla ses dernières cartouches en faisant du titre de Majesté impériale une con-

* Pari», Affaires étrangères, Rome, Conespondance, l. 476, f. 2V3y

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dition essentielle de correspondance diplomatique. Le chancelier Golovkine lui en avait intimé Tordre exprès. Si pressé qu'il fût, Rourakine n'obtint son audience de congé qu'à la mi-octobre. La concession exigée du titre ayant été refusée, il était convenu que le bref papal ne serait pas délivré. Clément XI ne s'en montra que plus gracieux en recevant, pour la dernière fois, l'ambassadeur russe. Il lui parla de la Pologne. Sans s'arrêter aux prétentions françaises, il affirma carrément que jusque-là il n'avait pas reconnu Stanislas, et qu'il éviterait à l'avenir, autant que possible, de le reconnaître. C'était faire une large part aux plus ardents désirs de Kourakine, et se ménager des droits sur le diplôme de liberté. Le Pape renouvela aussi la promesse, que l'on croyait agréable au Tsar, d'une nonciature en Russie. A cette occasion, le titre contesté ne pouvait être passé sous silence. Clément XI aborde la question délicatement : il veut bien donner du Potentissimus Czar, mais il recule devant la Majesté. Il lui faut du temps pour réfléchir, et, puisque Kourakine est sur son départ, on lui enverra la réponse à Vienne. Qu'il prenne cet ajournement en bonne part, et que des relations courtoises se maintiennent entre la Russie et le Saint-Siège. Devant ces déclarations, renforcées par les présents d'usage, Kourakine n'avait qu'à s*'incliner. Au demeurant, il pouvait être satisfait. Sans faire de concession, il avait atteint, au moins en partie, le but de sa mission : le trône de Pologne restait accessible à un candidat russe. Il n'y avait plus qu'à prendre congé du cardinal secrétaire d'État; mais celui-ci, à deux: reprises, se rendit invisible. Peut-être voulait-il éviter des explications fastidieuses '..

' Arkhiv Kourahina, t. III, p. 183. * '

Quoi qu'il en soit de cette petite manifestation, Tillusion à Rome sur les sentiments de Kourakine était complète : on ne cessa jamais d'invoquer son crédit auprès du Tsar, tellement on le croyait partial pour le Saint- Sièg[e. Le prince joua son rôle admirablement jusqu'à la fin, sans jamais provoquer de soupçon. Pour le moment, il lui tardait de partir^ de rentrer dans une sphère d'action plus large et plus mouvementée, sur les champs de bataille ou dans les conseils du maître, et, auparavant, de revoir, à Venise, la dame de ses pensées. II lui donnait naïvement son cœur, elle en voulait à sa bourse. Et, à le voir vendre une terre pour subvenir à ses dépenses, on ne songerait pas à l'accuser, comme l'a fait Saint-Simon, de sordide avarice.

Les pièces officielles s'arrêtent ici et ne laissent pas transpirer autre chose. Mais n'y avait-il pas des sousentendus, et des préoccupations confessionnelles ne se mélaient-elles pas à la politique? Les confidences faites à ce sujet méritent, ne fût-ce que pour mémoire, d'être mentionnées.

La première nous vient du baron Urbich. Ancien ambassadeur de Danemark, il représentait la Russie, depuis Tété de 1707, auprès du Saint-Empire. En ce temps-là, ces migrations d'État à État n'étonnaient personne. Urbich était en correspondance suivie avec Leibniz,' grand propagateur d'unité religieuse, dont il sera question ailleurs. Or, le 16 novembre 1708, brassant, à l'usage de son ami, un portrait de Pierre, Urbich lui annonce que le Tsar songe à l'union de l'Église grecque avec l'Église latine, et que Kourakine est chargé de plaider cette cause à Rome '.

' Guerrier, p. 98, 101«

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Kourakîne va nous renseig^ner lui-même sur tous ces points. Rentré dans la diplomatie après la bataille de Poltava, il fut souvent l'hôte de la France. En 1717, il accompagna le Tsar à Paris; plus tard, les affaires Ty ramenèrent encore. Dans ses causeries familières, il ne cachait point à ses amis que le Tsalr eût mêlé volontiers le sang des Romanov à celui des Bourbons et des Habsbourg; qu'il eût même consenti, pour aplanir les difficultés cultuelles, à se rapprocher du Vatican. Rourakine avouait avoir été envoyé à Rome pour étudier à fond les chances d'une mutuelle entente, et avoir, au retour, présenté un rapport « long et fidèle » à son mandataire. On devine dans quel esprit il dut être rédigé. Le fait est qu'après l'avoir entendu, le Tsar a poussa un soupir en disant qu'il voulait être maître chez lui, et n'y pas mettre un plus grand que soi, et oncques depuis ne songea à se faire catholique » . Ces paroles, au témoignage de Saint-Simon, sont tombées des lèvres de Kourakine; il n'en faisait pas mystère : » tout ce qui l'a connu » les a entendues ' . Qu'on les rapproche du langage des autres ambassadeurs et grands dignitaires tels que Menchikov, Golitsyne, Urbich, Dolgorouki, Tolstoï, Huyssen, Fatkul, enfin du langage de Pierre lui-même, et peut-être l'audra-t-il convenir qu'à défaut d'un projet sérieux, il y avait, au moins, un mot dordre quelconque lancé en faveur de l'union des Églises.

Saint-Simon n'hésite point à rendre les papes responsables de l'insuccès de Kourakine. Il leur fait, à ce propos, charitablement la leçon, et leur enseigne les bons principes pour gouverner un royaume qui n'est pas de ce monde. Mais le soufQe lui manque. Il ne s'élève pas jus-

* Mémoires, t. IX, p. 226.

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qu'à l'idéal immortel du Vatican. D'autres démarches vont bientôt s'en inspirer.

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