PRES POLTAVA
Le refus, d'ailleurs très courtois, du bref papal ne provoqua point la rupture des rapports diplomatiques; mais, l'ambassadeur parti, les négociations languirent misérablement. Il fallut, pour les ranimer, le coup de foudre de Poltava. Sur ce champ de bataille, arrosé de sang et jonché de victimes, surgit toutàcoup, entourée declartés, la grande figure du vainqueur de Charles XII. Au bruit du triomphe, s'annonce l'éclosion d'une grande puissance nouvelle. La réclame n'est point épargnée. Des bulletins tapageurs apprennent à l'Europe entière la défaite des Suédois parles Russes. Golovkine fait parvenir à Rome une relation détaillée de la sanglante et décisive journée ' . Les conséquences s'en laissaient facilement prévoir : la Russie jouerait désormais un rôle prépondérant dans le Nord. Il devenait donc plus opportun que jamais de régler à l'avance la situation des catholiques. Le Vatican fut de nouveau hanté par le désir de posséder le diplôme qui aurait irrévocablement fixé sur lé papier des promesses toujours douteuses tant qu'elles sont verbales.
Les lettres de Pierre Tolstoï qui se rapportent à la même époque servirent peut-être de stimulant'. Ambas-
' Saint-Pétersbourg, Académie dec sciences, Variai î. 451 et suiv. n* CI, Cil. — Archives du Vatican, Poionia, t. 134, Dittincta reiatio conflictus qui tuccestit 27 junii.
* Pati4>v-Silvar8ki, p. 835. — Ar(*.hives de la Propagande, Acta^ 1714,
sadeur i Gonstantinople, il était Thomme des contrastes. Dévoué au tsar Pierre après avoir comploté avec les Miloslavski, sa piété orthodoxe ne reculait pas devant les méfaits sombres. C'est lui qui ramènera traîtreusement le tsarévitch Alexis auprès de son père. Au Vatican, il passait pour un ami discret et sûr. Des prélats haut placés correspondaient avec lui, et. se fiant à sa parole, annonçaient que le Tsar, sitôt finie la guerre de Suède, enverrait son représentant à Rome, pour traiter de Tunion des Égalises et de la li{jue contre les Turcs. N'avait-on pas eu les mêmes renseig^nements de Vienne et de Varsovie? Et fallait-il soupçonner une conspiration machiavélique? La bonne nouvelle valut à Tolstoï le titre de chevalier qui lui fut conféré par le Pape. Et le voilà épris d'un beau zèle de propagande. « Je continue, écrit-il à Clément XI, le 30 juin 1709, à favoriser, comme auparavant, le catholicisme. » Et le Pape de répondre : » Faites avancer la bonne cause. »
Quoi qu'il en soit de cette correspondance, toujours est-il que, sans tarder, on se mit en campagne. Le cardinal Paulucci ouvrit le feu, le 23 septembre 1709, par une dépêche au nonce de Pologne, où il s'en référait à Kourakine, esquissait des conditions, et se réclamait d'une nonciature à Pétersbourg. Pour ne pas manquer le coup, des brefs pontificaux furent, à cette occasion, adressés à des évêques et dignitaires de Pologne, et au roi Auguste lui-même, déjà remonté sur le trône des Piast. Tous ces personnages devaient contribuer au succès '.
f. 360. — Saint-Pëtersbourg, ^ÎLcaclëinie des sciences, Vana^ p. 443, n- XCIX, 6; p. 389, n- LXXXVII, LXXXVIII.
' Saint-Pétersbourg, Académie des Sciences, Varia ^ f. 367 et suîy., n- LXXIX à XCVII. — TouBorKNKv, t. II, p. î»7, n« CXXXVI. — Arkhiv Kourakina, t. IV^ p. 119.
Le primat de Gneseu, Stanislas Szembek, se distingua entre tous par son zèle. Partisan d'Âug[uste, bien vu de Pierre, il escomptait la bienveillance des deux souverains. En 1707, un de ses neveux, François Szembek, avait eu recours aux bons offices de Kourakine pour obtenir de Clément XI un canonicat vacant en Pologne. Un autre neveu, décoré du titre d'archidiacre, est maintenant dépêché auprès du Tsar sous prétexte de le complimenter de la victoire, en réalité pour obtenir le diplôme de liberté. Ingrate besogne qui exigeait beaucoup de dévouement et de savoir-faire. Le Tsar, se déplaçait pour lors avec une facilité extrême ; Tarchidiacre le poursuivait de ville en ville, guettant le moment d'entamer des négociations qui n'offraient guère d'intérêt : vieux arguments et vieilles réponses invariablement ressassés. Le prince Kourakine faisait partie de l'entourage. 11 joua la même comédie qu'à Rome, avec la même désinvolture et le même succès : l'archidiacre lui donna toute sa confiance. D'intéressant, il n'y eut qu'un entretien théologique avec Pierre ; encore ne nous en reste-t-il que des lambeaux. On causait, cela va sans dire, à bâtons rompus, et le descendant d'Ivan IV se révélait dans ses saillies déconcertantes. Â propos de la chaire de saint Pierre, le Tsar soutenait que les apôtres n'avaient jamais eu ni diocèses, ni aucune espèce de chaire. 11 se plaignait des nouveautés introduites dans l'Église, critiquait rinsertion du Filioque dans le Symbole, et voulait en revenir aux sept premiers conciles. L'archidiacre crut devoir réfuter ces objections disparates. Il se flattait de l'avoir fait victorieusement, et d'avoir mérité l'approbation de Kourakine. S'échauffant peu à peu et se laissant entraîner, il en vint à plaider la cause de l'union des Églises. Quelle ne fut point sa stupeur, lorsqu'il s'entendit répondre : « Elle n'est pas éloignée! »
On se sépara sur cette parole énigmatîque, sans avoir rien conclu. Même résultat négatif des négociations de La Haye, où Domenico Passionei et André Matvéïev rivalisaient de courtoisie et de prévenances * . L'ambassadeur russe était le fils de ce boïar Ârtamon qui. du temps d'Alexis, devançait son époque, envoyait Menzies à Rome et se passionnait pour l'Occident. Soigneusement élevé dans la maison paternelle, André entendait le latin, traduisait Baronius et Skarga, s'intéressait aux choses de Tesprit. L'envoyé pontifical Passionei appréciait ses qualités, et, depuis qu'il l'avait connu à Paris, cultivait son amitié, rêvait d'apprendre le russe et de bien connaître la Russie. La dépêche de Paulucci, du 21 septembre 1709, avec ordre d'interpeller Matvéïev sur les dispositions du Tsar, ne pouvait guère tomber dans de meilleures mains. Un mémoire fut rédigé sur-le-champ. Il donnait par écrit ce que l'archidiacre Szembek avait exposé de vive voix. Matvéïev le traduisit lui-même du français en russe, mais, en dépit des meilleures assurances, il n'en fut jamais plus question.
L'année suivante, 1710, c'est à Varsovie qu'une nouvelle tentative de ce genre a lieu *. Le prince Dolgorouki, représentant du Tsar, avait gardé la chambre pendant deux mois par crainte de la peste qui cependant épargna la Pologne. Après cette réclusion, sa première visite fut pour le nonce Spinola. Profusion de compliments. Admi» ration devant le portrait de Clément XI, qui aussitôt lui est offert pour le Tsar. Mais lorsque le nonce voulut reprendre les négociations inachevées de Kourakine, Dolgorouki prétexta sa complète ignorance sur ce point, et
> Thbinkr, Mon., 435, n» CCCXXIV.
• Ibidem, p. 438, n* CC(]1XXVI, — Archives de la Propagande, Acta, 1711, f. 655.