LA SITUATION EN RUSSIE
Lorsque nos voyageurs arrivèrent à Moscou, le sceptre impérial venait de tomber des' mains d'une femme entre celles d'un enfant.
Rompu à la victoire, Pierre semble avoir voulu dompter la mort : elle l'emporta sans lui permettre de désigner son successeur. D'après l'oukaze du 5 février 1722, chaque empereur disposait du trône à son gré : en dehors de la volonté souveraine, il n'y avait pas d'autre droit à la couronne. Cette législation singulière faillit précipiter la Russie dans les abîmes. Le crédit de Menchikov et les intrigues de Prokopovitch firent, cette fois, triompher la veuve du monarque défunt : elle fut proclamée impératrice.
Dans la vie de Catherine Âlekseïévna, le roman devient de l'histoire. Tour à tour petite servante, femme de soldat, prisonnière à Marienbourg, en faveur dans l'armée russe, elle devient d'abord la maîtresse du tsar Pierre, ensuite son épouse plus ou moins légitime, enfin héritière 4e li^ couronne impériale et souveraine autocrate de
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toutes les Riissies ^ Son règne ne dura que deux ans, et fut celui de Tanarchie. Courbée jusque-là sous un joug de fer, sitôt qu'elle se vit au faite du pouvoir, elle se crut à la source des jouissances. Les favoris de la fortune exploitèrent sans scrupules la nouvelle situation. Leurs déprédations, leurs abus, leurs excès retombaient en plein sur le pauvre peuple qui s'en prenait, dans son désespoir, à l'ordre de choses récemment établi Les esprits ainsi travaillés étaient mûrs pour le revirement, assez faible du reste, qui allait se produire sous Pierre II, successeur de Catherine.
L'histoire de ce triste règne n'est pas à refaire ici. Quelques traits suffiront pour donner une idée des conditions soit pénibles, soit favorables qui attendaient à Moscou l'apôtre janséniste.
Le nouvel empereur entrait dans sa douzième annéCr î^^^^ tt C'est le plus bel enfant, écrivait Yillardeau, que l'on -rf puisse voir, parfaitement bien campé sur ses jambes. Il a l'air naturellement sérieux; néanmoins, il est très affable et modeste sans timidité'. » Il était fils de l'infortuné tsaréyitcb. Alexis qui, l'on s'en souvient, avait toujours été réfractaire aux innovations et pieusement attaché aux anciens usages. Aussi les ennemis des réformes espéraient-ils un mouvement de recul vers l'inoubliable passé. Quel qu'eût été le programme adopté, avant tout il importait d'élever le jeune souverain à la hauteur de sa mission par une forte et virile éducation. Il n'en fut malheureusement rien. Le vice-chancelier Ostermann,
* I^ mariage de Pierre avec Catherine a été célébré le 1^ février v. st. 171S. Au point de vue canonique, il n'y avait aucune raiion d'invalider le premier mariage avec Eudoxie Lopoukhine.
* Paria, Bibl. nat., fonda Clairambault, 531, f. 117. Yillardeau était consul de France à Moscou.
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intelligent et capable, mais craintif et débile, avait été chargé de Tingrate besogne. Ses timides efforts pour inspirer à son élève des goûts sérieux se brisèrent au premier choc des complaisances et des adulations que d'habiles courtisans prodiguèrent à Tenvi à leur maître. Une cour aussi brillante que dépravée eut vite raison de la faiblesse d*un enfant. La malice chez le Tsar devança les années. Passionné d'exercice au grand air, doué d'une force athlétique, il devint un chasseur intrépide. Et, lorsque le couronnement l'eut amené à Moscou, il ne voulut plus abandonner les forêts giboyeuses des environs, partageant son temps entre les exploits cynégétiques et les débauches nocturnes. Ses rapports avec sa tante Elisabeth, d*une beauté ravissante et d*une déplorable légèreté, donnaient lieu à de sinistres commentaires. Et son meilleur ami, son favori toujours écouté, Ivan Dolgorouki, malgré les éclairs de repentir, n'était qu'un grossier libertin.
Il va sans dire qu'un train pareil d'existence ne laissait pas de loisirs pour les affaires. De sa vie, Pierre II n'exerça qu'un seul acte de vigueur; encore ne fut-ce que pour retomber aussitôt dans sa molle inertie. Le prince Menchikov en fut la victime. Omnipotent sous Catherine I"*, il voulait l'être encore sous Pierre II, disposer sans contrôle du trésor de l'État, imposer ses volontés au jeune prince, et le contraindre à devenir son gendre. L'enfant ainsi rudoyé se rappela, un jour, qu'il était autocrate, et la disgrâce du fier parvenu éclata comme un coup de tonnerre. Le vaillant capitaine qui avait conquis des provinces et rêvé des couronnes fut exilé à Bérézov, en Sibérie, où ses mains ne manièrent plus que la hache, et son ambition se borna à la construction d'une église.
Le crédit dont il avait joui naguère à la cour passa tout
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entier entre les mains des Dalgorouki. Trois princes de cette maison formèrent comme un triumvirat pour s'em-* parer plus aisément de la personne du souverain et de là marche des affaires. Ivan Dolg orouki, déjà mentionné plus haut, jouait parmi eux un rôle prépondérant. Élevé à Varsovie chez son grand«-père, le prince Grégoire, se prévalant de son savoir-faire, il s'insinua dans Tintimité de Pierre II. Mêlé le plus souvent aux parties de plaisir et de chasse, lors même qu'il déclinait la responsabilité dé ces excès, sa conduite démentait ses paroles. Rien ne lui était inaccessible : il cumulait honneurs, charges, richesses, et décrochait, à vingt ans, la grand'croix de Saint-André, premier ordre de TEmpire. A côté d'Ivan, il y avait °^j^ ppr^ AlnM^ft,. aussi borné que vaniteux( Adjoint à Ostermann poor Téducation de Pierre II, il se souciait moins d'en faire un bon souverain que de pro^ fiter largement de ses faveurs. L'àme du trio était le princej g^li, en renom de finesse et d'habileté, sans scru-^ pules dans le choix des moyens, sans horreur du péculat.
Les Dolgorouki étaient trop près du trône, le prince Alexis trop dévoré d'ambition pour que l'idée d'une alliance avec le souverain ne surgit pas dans leur famille. Pierre avait brusquement renvoyé son anneau d'alliance à Marie Menchikov qui n'avait jamais été l'élue de sod cœur; c'était le moment de diriger son choix vers une Dolgorouki. D'habiles manœuvres furent mises enjeu, et, au retour d'une partie de chasse à Gorenki, ja^rincfiAseï, Catherin e, sœur d'Ivan ^ fu.t déclarée officiellement fiancée de IVEmpereur. Dès lors elle porta le titre d'Altesse, s'en-i toura d'une cour brillante, et fut dotée d'une pension. Les Dolgorouki se voyaient ainsi au faite des grandeurs.
Assurément un pauvre missionnaire, arrivant de Tétranger sans autre bagage que son idéal spiritualis te, ne devait