‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 39 sur 72 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mort de Pierre II. — Élection de la duchesse de Courlande. — Le passé de r Impératrice. — Ses dehors dévotieux. — Un manifeste édifiant. — Protestantisme sous pavillon orthodoxe. — Le P. Ribera dédie un livre à rimpëratrice. — Signes précurseurs de l'orage. — La princesse Irina outragée. — Vœux de Jubé. — Une formule conciliatrice. — Projet littéraire et polémique. — Expulsion de Jubé. — Tergiversations. — Arrivée à Varsovie. — Le sort des Dolgorouki. — Détresse financière. — Jubé écrit à l'impératrice Elisabeth-Christine. — Autre démarche. — Consultation janséniste sur les Dolgorouki. — Alexandre et Vladimir à Paris. — Soins de Jubé. — Rigueur des parents. — Le chevalier Folard choisi pour professeur. — La mission du Nord. — Lettre de Jubé à son firère Claude. — Mémoires inédits. — Caractère de l'entreprise janséniste. — Les proportions de l'œuvre sorbonnienne. — Les Capucins y restent étrangers. — Conséquences.

Jubé se livrait tout entier à ses travaux et peutr-ètre un peu à ses illusions, lorsque deux événements imprévus Tinrent interrompre le cours des uns et dissiper complètement les autres : la mort de Pierre JI et Télection de la duchesse de Courlande au trône de Russie.

C'était au mois de janvier 1730. Une activité fiévreuse régnait à la cour et dans la famille Dol{]^orouki. Les fêtes splendides qui devaient accompagner les noces de l'Empereur avec la princesse Catherine exigeaient de nombreux préparatife. Tout à coup, le deuil succède à Tattente des réjouissances. Le Tsar fut surpris par une petite vérole du plus mauvais caractère qui, s'attaquant à des organes usés par la débauche, eut bientôt réduit le malade à la

dernière extrémité. L'espoir de le sauver ne brilla qu'un moment : dans la nuit du 29 au 30 janvier, il succomba rapidement à la violence du mal. Au plus fort du délire, le nom d'Ostermann, qui presque seul avait timidement blâmé ses écarts, erra plus d'une fois sur les lèvres du moribond. L image de la princesse Nathalie, aimante et sage conseillère trop peu écoutée, se présenta aussi à ses yeux faiblissants, u Qu'on attelle mon traineau, s'écriat-il; je veux aller voir ma sœur. » Et, en disant ces mots, il exhala le dernier souffle de vie. il n'avait régné que deux ans, huit mois et treize jours. Le duc de Liria regretta profondément sa disparition prématurée. Plein d'indulgence pour sa conduite, le croyant étranger à tous les vices, il s'attendait à un règne glorieux et prospère, pourvu que la famille Dolgorouki n'imposât point son joug fatal à Tenfant couronné, faible de caractèreet incapable d'énergie soutenue '. Cette espérance ne manquai peut-être pas de témérité.

Avec Pierre 11 s'éteignait la desc endanc e n^^le des ^omanov. La succession au trône était de nouveau mise en question, et le champ ouvert aux intrigues. Quelques membres de la famille Dolgorouki essayèrent d'un faux testament pour assurer la couronne à la fiancée du défunt, mais cette prétention exorbitante fut vite écartée. l^aJSllle 4e Pierre I*% Elisabeth, n'eut guère plus de succès aupxès <les dignitaires qui disposaient en ce moment du sceptre de la Russie, et, d'un commun accord, on le remit entre les mains d Anna, fille d'Ivan V et veuve de Frédéric, duc de Oourlande. Un calcul politique avait dicté ce choix. On voulait encore le sang des Romanov sur le trône, on ne voulait plus d'autocratie sans contrôle. Le génie slave se

^ LiRU, DiariOy p. 277.

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réveillait dans les descendants des princes apanages et des fiers boïars, dont les ancêtres avaient siégé dans -la douma des tsars, et dont les seri^ avaient encore leurs mirs pacifiques. Ils étaient fatigués du despotisme qui, sous trois formes différentes, les avait également opprimés : un homme dans la force de Tàge les avait frappés tous de terreur, une femme de basse extraction avait livré la chose publique à Tarbitraire d'un parvenu, un enfant Tavai. abandonnée à d'indignes favoris et au jeu des intriguest Sous le coup de ces expériments, sous Tempire des intérêts personnels et des préoccupations de caste, on résolut de doter la Russie d'une espèce de charte qui limiterait le pouvoir souverain et le partagerait avec les grands. Pour obtenir cette concession haut la main, il fallait offrir la couronne à quelqu'un dont les droits pussent être contestés, et qui eût lui-même besoin d'indulgence. Ces conditions se vérifiaient dans Anna Ivanovna. Elle n'eut garde de refuser le marché. Mais, à peine arrivée au Kremlin, s'apercevant que la noblesse était divisée, que l'ancien régime comptait encore de chauds partisans, elle n'hésita point à déchirer le pacte signé à Mittau. L'autocratie féminine, remontée sur le trône^ valut à la Russie dix années de terribles épreuves ' .

Derrière la nouvelle Impératrice et ses trente-sept printemps se dressait un passé accusateur qui n'inspirait guère de confiance pour l'avenir. Fille d'un père idiot — si tant est qu'elle fût la tille d Ivan V — et d'une mère gaillarde, parfois féroce, Prascovie Saltykov, ni la nature, ni le sort ne l'avaient jamais gâtée '. Grande, à surpasser de la tête tout son entourage, aux traits durs et fortement accusés, sans éducation et sans culture, d'esprit

1 Paris, Bibl. nat., fonds Clairambault, t. 531, f . 63 à 159. • WaliszewskI) V Héritage, p. 166.

plutôt borné, d'habitudes sordides, mariée à dix-sept ans et veuve bientôt après, sa main fut recherchée par tous ceux qui convoitaient le duché de Courlande. Mais, autour de cette petite couronne, des rivaux jaloux faisaient bonne garde, les projets de mariag^e se dissipaient Tun après Tautre, et, à défaut de fiancé officiel, Anna s'offrait à Mittau d'autres distractions. Le nom de Bestoujev était pour elle un reproche. Lorsqu'elle vint à Moscou, Ernest Btihren, marié et père de famille, était le maître absolu de son cœur; il devint bientôt l'arbitre des affaires et le tyran de l'Empire. Tous les vices des parvenus s'incarnaient dans cet obscur hobereau, bombardé tout à coup grand chambellan, et ils n'étaient rachetés par aucune espèce de mérite. Westphnlien d'origine, Courlandais de naissance et calviniste, il étalait au grand jour son aversion des Russes, son mépris de leur Église. Le parti allemand atteignit, grâce à son patronage, le point culminant de sa puissance. Les premières charges de la cour, les grands commandements dans l'armée, les brillantes ambassades lui échurent en partage, tandis que les Russes furent relégués au second plan, et les orthodoxes sacrifiés aux protestants. Quant à l'Impératrice, elle ne comptait presque pour rien dans le gouvernement, absorbée comme elle l'était par la toilette et l'amour, les chevaux et le fusil, les commérages, les bouffonneries grossières et autres fantaisies d'un goût douteux. Frivole et dissipée, l'Impératrice n'en tenait que plus au culte extérieur et aux dehors dévotieux. Ses ancêtres lui avaient légué une dose de superstition, et, veuve d'un protestant, retour d'un pays hérétique, elle se croyait obligée de faire parade d'orthodoxie. Dès le 17 mars 1730, parut un manifeste de haute édification *. Fréquenter les

' SoLOviKv, t. IV, col. 11^7. .

églises, sanctifier les fêtes, organiser des processions, convertir les Baskolniks, prier et jeûner à Texemple des Ninivites, détourner ainsi les célestes vengeances, voilà ce que Tlmpératrice, évoquant les souvenirs de son père Ivan y et de son aïeul, le tsar Alexis, recommandait chaleureusement à son peuple, ce qu'elle enjoignait au synode de mettre en pratique. De fait, ce n'étaient pas les pieuses accoutumances du tsarisme qui revenaient à flot, mais Torientation nouvelle de Pierre I*' qui reprenait le dessus. L'étiquette strictement orthodoxe, arborée sous les auspices de Bohren, servait de pavillon à des entreprises d un autre genre. Tbéophane Pri>kopûYitclx.reiiirj8LLt exi grâce, et son influence devenait prépondérante. Vaillant défenseur d£.rautocratie, célébrant Anna Ivaxu)vnn en prose et en vers, il recueillait le fruit de ses adulations. Un prêtre catholique écrivait judicieusement en 1737 : » L'impératrice professe la religion russe, mais elle favorise les luthériens » . Et plus tard : « La Russie, disait-il encore, est dominée par les protestants, voire par un seul d'entre eux*. »

L'on devine que cette hégémonie hétérodoxe rendait la position des catholiques plus que jamais pénible et précaire. Ce n'était pas que la liberté cultuelle des étrangers, dans les limites fixées par la loi, fût entravée; mais tout ce qui tournait à la propagande devenait facilement suspect et passible de peines sévères. Ribera en prenait bravement son, parti, sans renoncera son optimisme habituel. Sorti indemne de la séance orageuse mentionnée plus haut, il envoyait du fond de l'Espagne, en 1731, son Responsum antapologeticum à l'impératrice Anna Ivanovna et lui parlait conciliation. Il l'avait vue répandre des

' Mémoires de CaramaD, dans Starim^, t. XV, p. 96 et suiv.

larmes abondantes au moment du couronnement; Tare de triomphe érigé à cette occasion par le duc de Liria la comparait aux femmes illustres des Écritures, et à cette nouvelle Débora le Père belliqueux venait offrir, pour mettre Tennemi en déroute, la cuirasse et les armes de lavorski. Il faut croire que ses avances restèrent sans réponse, car la cour de Pétersbourg lui en voulait mortellement, ainsi qu'au duc de Liria, d'avoir lancé ce volume dans le grand public. Théophane, nous le verrons, en tirera parti.

Plus de réserve s'imposait à Jubé qui ne désertait pas son poste de combat. Habitué aux coups de la fortune, il suivait les événements d'un œil attentif, et voyait peu à peu le ciel s'assombrir au-dessus de sa tête. Dès le mois* de mars 1730, il renonce à recevoir des lettres, et il fait Suspendre l'envoi de son neveu qui devait venir en Russie exercer les fonctions de précepteur. C'est que sa position, il ne le sentait que trop, s'ébranlait, et ses protecteurs disparaissaient les uns après les autres.

Au mois d'avril, qui devait être un mois fatal, il demandait à son ami Barchman des prières proportionnées aux vrais besoins « qui ne sauroient guère être plus grands, quoiqu'il n'y ait encore rien d'éclatant sur le sujet de nos frayeurs personnelles, mais tout s'y achemine. » En effet, la chute des Dolgorouki est imminente ^ Tout puissants sous le règne de Pierre II, ils avaient excité autour d'eux trop de jalousie farouche, pour ne pas être précipités dans l'abime. Leurs convoitises du pouvoir, leurs tendances oligarchiques, le rôle équivoque qu'ils avaient joué au conseil, les désignaient aux vengeances de l'autocratie triomphante. Le favori de Pierre II, le jeune Ivan, comblé

' SoLOTiKv, t. IV, col. 1208 et suiv.

360 JANSENI8TKS ET PRINCESSES

prématurément d'honneurs immérités, Vasili Loukitch, Fespoirdela Sorbonne et de Jubé, d'autres membres plus en vue de la famille durent quitter la capitale et prendre ^ le chemin de Fexil. Et ce n'était là qu'un prélude <les terribles épreuves qui les attendaient.

Vers la même époque, la princesse Irina Pétrovna eut à subir un outrage officiel qui ne présageait rien de bon pour l'avenir. Elle avait fait à Mittau, lorsqu'elle rentrait en Russie, des confidences compromettantes. L'Impératrice pénétra le mystère de la conversion au catholicisme. Trop frivole pour en apprécier les motifs, elle saisit l'occasion d'une audience pour déverser le blâme sur la néophyte. Voici comment la scène est racontée par l'abbé Jubé dans sa correspondance secrète : a La fourrure (V Impératrice) dit que le boulevard (la religion catholique) est diabolique, qu'on s'y insinue dans toutes les religions* en prenant un peu de chacune. La fourrure disait ces jours-ci à la pelisse (princesse Irina) qu'elle recevait souvent apparemment des lettres de Mme Isora (prin-cesse d Auvergne) qui lui a dit la liaison qu'elles ont eue ensemble » Vous mentez, » lui dit-elle, sur ce que celle-ci répondit qu'elle n'en avoit point reçu depuis la barque (Riga) « . .

Désormais il ne fallait plus compter sur les Dolgorouki. Leur disgrâce les frappait d'impuissance. Vers la fin de la même année 1730, au moment où l'appui extérieur devenait de plus en plus nécessaire, celui du duc de Liria vint à manquer à son prétendu aumônier^. Pas plus loin qu'au mois d'août, l'ambassadeur avait encore libellé un traité d'alliance et d'amitié entre l'Espagne et la Russie. Étroitement unies entre elles, ces deux puissances se seraient

» Troycê, Bibl.. 2229, 17.

• lilRlA, Diario, p. 471.

prêté muluel secours en cas d*af]^ression de la part des Turcs ou de tout autre prince . Mais la cour de Vienne ne marchait plus d'accord avec celle de Madrid. Ostermann était rtiomme lige de TEmpereur, et Liria voyait tous ses plans s'écrouler comme un château de cartes. Rien à espérer pour TEspagne, rien pour la cause des Stuarts, pas d'infante sur le trône de Pologne, et avec cela dépenses croissantes, disette d'argent et santé compromise par un affreux climat. Bon pour ceux que le Roi veut punir, disait Liria, le poste d'ambassadeur à Pétersbourg. Et, le 30 novembre, il s'échappait de son purgatoire. Avec lui Jubé perdait non seulement un protecteur, mais aussi un ami qui le secondait dans ses desseins, lui ouvrait bien des portes, le mettait au courant de la politique, et lui pré tait les journaux d'Utrecht et d'Amsterdam.

Il faut rendre cette justice à Jubé qu'au plus fort de l'orage et tout en prévoyant de prochains désastres, il n'en poursuit pas moins son œuvre sans trop se troubler. Il distribue sans relâche des livres de propagande, a. Vous ne sauriez croire, écrit-il, le 29 novembre 1730 ', combien des Nouveaux Testaments à porter dans la poche ou in-i2, à leur défaut, feroient de bien dans un pays où on ne sait ce que c'est que ce trésor, et où quantité de personnes à présent, grâces à Dieu, le désirent aussi bien que des petits livres d'heures avec quelques instructions, et tout ce qui dans ce genre pourroit s'y joindre. Je suis épuisé de tout ce que j'ai fait venir de livres qui peuvent être distri-^ bues. » Ne perdant jamais de vue la polémique, il invite secrètement ses amis â se servir de leurs plumes, à écrire en fotin, évidemment pour atteindre le clergé, a J'aurais grand besoin, avoue-t-il franchement, que quelqu'un voulût

* Cette lettre et lef suiyantes sont extraites du dossier de Troyes.

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foire une bonne dissertation sur la procession du Saint- Esprit du Père et du Fils dans un g^oùt de conciliation, et latine. Je puis vous assurer que c'est le seul article qui arrête les plus disposés. Aussy le dernier écrit* prend occasion d'accuser de blasphème les plus modérées explications des Latins sur ce chapitre et insiste fortement sur ce retranchement. 11 seroit bien à souhaiter que quelqu'un voulût bien foire une réponse latine à l'écrit de Buddaeus contre la lettre de la Sorbonne. «

Enfin^ au cours de la même année, Jubé s'engag^e dans^ une négociation avec des prélats russes qui semble, à en juger d'après les bribes qui nous restent, avoir été assez importante. Il paraîtrait qu'à force de chercher on aurait fini par trouver à Paris \ine formule d'union pour l'Église russe; que quelques prélats se sentaient assez portés à l'accepter; qu'il y avait encore toutefois des difficultés à vaincre. Jubé s'exprime ainsi, le 1*' novembre 1730, à ce sujet : u L'Église de Russie approuve votre casus posttioy quoique la pratique du pays soit contraire. C'est ce qui m'a été répondu par l'un des plus habiles du synode à qui j'ai laissé le casus posiiio. Je puis vous faire certifier la même chose par le Père Ribera, Dominicain (Catalan, aumônier du duc de Liria), à qui on a dit la même chose. Mais on est trop timide ici pour se flatter, au moins si tôt, d'une souscription en forme, d'autant plus que je ne say comme il est arrivé que je n'en aye que deux exemplaires dont l'un est imparfait. » La correspondance de Jubé ne nous donne point d'autres détails, et les conjectures ne sauraient remplacer la certitude de l'histoire.

L'année suivante, c'est encore un projet littéraire et polémique que Jubé roule dans sa tête. Le Responsum

* Jvihé semble faire ici allusion à l'ouvrage de Berg. — MiirzLOFFy p. 374.

antajjologelicum de Ribera, dont il a été question plus haut, s'imprimait en latin à Vienne; une trai]jju;;tioaiiuâ&ail£i[ait l'en faire secrètement à Pétersbourfj. Le Dominicain allait de Tavant; comment ne pas le suivre? En date du 9 mai J731, Jubé écrit donc^à sesam^s derétraogftr : «On achève d'imprimer en latin à Vienne, en Autriche, un livre sur l^s dogmes de TÉglise grecque de Russie dans la vue de la ^ conciliation. Cet écrit est de la façon du Père Ribera,

Dominicain espagnol, aumônier de M. le duc de Liria; mais ses maximes ultramontaines sur rinfaillibiliié ûu Pape , et sur ce gu'il croit qu'on peut communiquer avpc eux (cest-^-dire avec les orthodoxes), sans qu'il ait été possible de les luy faire réformer» ne feront que plus de mal. Tâchez de faire venir cet écrit au plus tôt, et, si vous voulez bien y £aire les corrections convenables. pour le bien de cette JÉ^&e, je les feray au moins ajouter à l'édition russe qui s'en doit faire, si je ne puis les faire fondre dans l'écrit. J' y tra vaillerai de mon côté, lorsque j'aurai reçu de Vienne cet écrit. Je voudrois que vous puissiez av^r le. livre doatil Vest servi pour composer le sien, il eçt intitulé : Exerciiatio historico^heologica de statu Ecclesiœ et Religionis Moscovùîcœ en deux sections, doqt l'une est historique et l'autre théologique, par un Suédois protestant de Leipzig', 1722, chez Ivann Herebord Klos. Ce livre, tout défectueux qu'il est, met au fait de l'état de cette Église. J'ay trouvé moyen de me le procurer. »» On voit par cette lettre que Jubé entendait continuer son apostolat janséniste au milieu même des périls, car c'en était un, et des plus graves, de lancer parmi les Russes un livre comme celui de Ribera.

Cependant les choses ne pouvaient en rester là. Sous

' L'autour de ce livre, Nicolas Berg, était Hls d'un pasteur protestant de Beval. — MinzLOFF, p. 374.

36^ JANSENISTES ET PRINCESSES

la nouvelle constellation, on voyait de mauvais œil un prêtre catholique au milieu de la société russe, domicilié dans une famille de la plus haute aristocratie. Quelque secrètes que fussent les nég^ociations unitaires, des indices révélateurs devaient apparaître de loin en loin. Et il nen fallait pas tant pour provoquer des mesures sévères. Théophane était déjà sur la piste des latinisants. On parlait de perquisitions et d'enquêtes. Des évêques et des moines se voyaient poursuivis. La domesticité était toujours prête à dénoncer ses maitres et leurs amis. Quelques indiscrétions de ce genre se produisirent, parait-il. Jubé y fait de vagues allusions, et il s'applique philosophiquement le texte de saint Jean : « Et on faisait de lui en secret plusieurs discours parmi le peuple, car les uns disaient : c'est un homme de bien ; les autres disaient : non, mais il séduit le peuple. » A Ten croire, on avait contre lui des griefs tellement sérieux que Tlmpératrice tint conseil à son sujet, et le verdict des conseillers, comme il fallait s'y attendre, fut impitoyable. En con^quencCj on lui signifia, au mois d'août 1731, l'ordre de quitter la maison Dolgorouki et de sortir du pays. Cette sentence d'exil fut même lancée assez brusquement pour refroidir l'enthousiasme des diplomates, ses amis aucun ministre étranger, à l'exception de Villardeau, consul de France, n^eut le courage de lui offrir dans sa maison ne fût-ce qu'un abri temporaire. Les larmes de la princesse Irina Pétrovna, l'émotion de ses enfants décidèrent le proscrit à ne pas bouger. 11 n'était pas à bout de ressources, et son génie inventif lui permit de tergiverser jusqu'aux premiers mois de l'année suivante. Le moment vint enfin où il fallut s'exécuter. Sa présence compromettait gravement les Dolgorouki, et pour leur épargner un chagrin il ne fallait pas accélérer leur perte. Du reste, pas moyen

de se cacher ; nul refuge ne serait assez sûr. Théophane raiteîndrait partout; il y allait de sa vie. Yillardeau le lui répétait sans cesse; Ostermann lui faisait parvenir les mêmes avertissements par Tentremise du comte Potocki, envoyé de Pologne. Une dernière formalité à remplir était celle des passeports ; mais par crainte de serments à prêter sur TÉvangile, Jubé résolut de s'y soustraire, et ne s'en trouva pas plus mal.

Arrjv^Q.À. Ynrfiovifi If 13 mars 17^2, après un voyage fatigant et périlleux, il reporte son regard sur les moissons qu'il n'a pu cueillir, et son amertume s'épanche dans ce rnSe épilogue de tout son voyage : « On peut dire en général, écrit-il à ses amis, que l'entreprise est trop forte eu égard aux révolutions continuelles et à Ténorme autorité de ce pays-là, où les princes ne sont que d'illustres esclaves, comme le reste du peuple, et des paysans baptisés: c'est Dieu seul qui nous a tous conservés et soutenus au milieu de tant de périls. i> Aveu sincère d'un échec complet.

De retour en Holland^^ Jubé ne ^pitca pmnt dp R^^ntpresser à sa chère mission de Russie et surtout d.la J^PLinille Dol|[orouki. De pressants motifs l'y incitaient. Des malheurs, faciles à prévoir, vinrent frapper les néophytes qui lui avaient donné l'hospitalité avec tant d'empressement. L'exil en province des principaux membres de la maison princière ne fut qu'un simple avertissement, et ne combla point la mesure des vengeances préméditées. I^a Sibérie, avec son cortège glacial de misères et de privations, guettait les malheureux. Elle ne garda ses victimes que peu d'années. La légende du testament de Pierre II survivait à leur disgrâce. Elle les poursuivait au loin, et les retenait dans son cercle de fer. Une nouvelle enquête s'ouvre, en 1739. Les prévenus sont transportés à Nov-

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gorod. Du triumvirat qui avait entouré le jeune tsar Pierre, il ne restait plus que deux membres, la fièvre chaude ayant emporté le prince Alexis. Soumis à la torture, Ivaii, ce favori de la fortune, ne sait plus ce qu'il dit : on le condamne à rhorrible supplice de ..la roue. Vasili Loukitch, réputé moins coupable, eut la tête tranchée. La fiancée dfî Pierr e II, Cat herine, ne quitta la Sibérie que pour se laisser enfermer dans un couvent où elle jesta jusq.uL'à. ravèoemeoL il 'JÉIisabfiJLh. Sur ce fond triste et sanglant se détache une figure d'héroïne : N athalie Chérémétev, fiancée à [van Dolgorouki au moment de sa faveur, lui resta fidèl e aprè s sa chute. Elle suivit son mari dans les déserts de la Sibérie, lui sacrifiant jeunesse et fortune, entourant de soins affectueux un alcoolique incorrigible. Lorsqu'il eut expié ses faiblesses par un effroyable martyre, Nathalie en larmes jeta son alliance dans les flots du Dniepr, s'ensevelit dans une cellule, et ne donna au monde que quelques pages de souvenirs qui portent l'empreinte impérissable de sa grande àme.

La famille du ^prince Serge fut enveloppée dans la commune disgrâce. Moins compromise au point de vue politique, échappant à la mort, elle traversa des épreuves confessionnelles. En 1732, un assaut officiel fut donnée la foi d'Irina Pétrovna ' . Qu'on se figure une grande dame sommée par un soldat, au nom de l'Impératrice, de se confesser et de recevoir la sainte Eucharistie : voilà où en était la liberté de conscience sous Anna Ivanovna. Le général Ouchakov, policier exécrable, qui passait son temps à sévir contre des criminels et à torturer des innocents, se présente, un jour, chez la princesse, muni d'un oukaze verbal de Sa Majesté, et l'interroge officiellement :

' PrkarskIi Ottchèie, p. 26.

a Pourquoi elle n'a pas de père spirituel, et qu'elle ait à se faire confesser et à communier, Sa Majesté impériale lui enverra un prêtre. »» En effet, le même jour, Luc Konachévitch, hiéromoine et professeur au corps des cadets, ami de Théophane et futur archevêque, vint accomplir l'indigène mission. La constance de la princesse ne se démentit point. L'inquisiteur dut constater dans son rapport qu'elle avait embrassé la religion catholique, ce qui expliquait tout le reste. Comme circonstance atténuante, il ajoute que c'était arrivé en Hollande, au cours d'une maladie dangereuse, et en l'absence de tout prêtre russe.

Fidèle à ses convictions, Irinia Pétrovna eut le courage de tenir tête à l'Impératrice elle-même. Condamnée à l'exil en province» la famille allait partir^ lorsque, selon Çierre Dolgorouki *, une scène violente vint attrister leurs adieux à la capitale. « Avant leur départ de Moscou, dit l'auteur des Mémoires^ l'impératrice Anna fit chercher ma trisaïeule pour lui reprocher sa conversion. Elle la reçut dans la chambre de ses demoiselles d'honneur, voisine du cabinet impérial. Lorsque ma trisaïeule, selon l'étiquette, se baissait pour baiser la main de l'Impératrice, celle-ci lui appliqua un vigoureux soufflet, l'agonisa d'injures comme un cocher aurait pu le faire, et termina cette audience par ces mots : hors d'ici, drôlesse (pochla vone, merzavka), .

A ces amertumes s'ajoutait l a dét resse financière. Quoique ses biens n'eussent pas été cpnfisqués^d.c loqcdes charges pesaient sujp le prince Serge. Pour payer des dettes urgentes, il fallut vendre des terres. En 1 73 1 , il n'en restait plus qu'une seule qui, pendant l'exil, servit à la

> Méinoiret, t. I*% p. 364.

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famille de refuge. Tenu au courant de ces péripéties, Jubé fit preuve de zèle compatissant et éclairé. Que n'at-il tenté pour procurer des ressources au prince ruiné et déchu! L'impératrice d'Autriche avait nag[uère patronné Irina Pétrovna; c'^st à cette charitable intermédiaire que Jubé s'adresse, le 28 avril 1737. Il plaide avec chaleur la cause de ses néophytes, qui ne fréquentent plus les églises russes, se livrent dans leur chapelle à des exercices pieux, et donnent ainsi ombrage à Sa Majesté Tsarienne et à la cour.

Une autre fois, il s'engage dans une petite affaire à laquelle se trouve mêlé le nom de Trediakovski, élève des Capucins d'Astrakhan, étudiant de Sorbonne^ li ttérateu r russe de la première éclosion. Le prince Vasili Dolgorouki en avait fait son agent à Paris, et l'avait, en 1728^ recommandé comme tel à Boursier. A son tour, Irina Pétrovna recourut à lui, et lui confia la garde d'une é£ée précieuse à poignée de diamants, que Trediakovski, en partant pour Londres, emporta dans sa valise. Envoyer un émissaire en Angleterre, retirer Tépée, la convertir en monnaie sonnante, passer cette somme à la princesse Irina, et tout cela secrètement, sous prétexte de voyage et de commerce, voilà ce que Jubé avait concerté, et ce qu'un serviteur infidèle fit, parait-il, échouer. On ne tarda pas, du' reste, à savoir qu'une pension française, nous le/ verrons plus bas, défrayait la princesse russe.

Plus encore que le bien-être matériel, les besoins spirituels de la famille proscrite préoccupaient l'abbé Jubé, Leur position anormale faisait surgir des doutes. Ilhésitait à se prononcer, et c'est à M. Varlet, pseudo-évêque de Babylone, qu'il fait ses confidences, et qu'il demande des solutions. Très curieux, le petit code de morale janséniste élaboré à cette occasion. Gomment conserver la foi au

milieu des persécutions? Que peulron permettre, que fautil défendre? G*était là le point capital. A en croire Jubé, seul responsable de cette assertion erronée, des u consulteurs de Rome » et des u^théologiens d'Allemagne » prétendaient qu'un converti peut, pour ne pas se trahir, recevoir les sacrements des orthodoxes, pourvu qu'il n'y ait ni scandale, ni danger de perversion, a Non,dit Varlet, pas de communication in sacris avec les schismatiques publics et déclarés, quand même ils ne seraient pas officiellement dénoncés. » Rigide sur les principes, et plus indulgent dans la pratique, « il n'y a pas grand mal, dit-il, de feindre une maladie pour éviter d'aller à l'église schismatique, mais il est mieux d'agir avec simplicité, v

Cependant, il fallait prévoir une persécution ouverte, cruelle peut-être, et, dans ce cas, la princesse pourraitelle quitter le pays, abandonner son mari, enlever ses enfants « pour sauver sa foi et la leur? » Pourrait-on lui conseiller de s'engager dans cette voie, l'aider dans sa fuite, et s'exposer soi-même, en cas de surprise, à être publiquement puni de mort? Pourrait-on, à cette occasion, imposer de nouveaux frais à des amis déjà surchargés de dépenses? En face de cette perspective sombre, Varlet répond stoïquement : a II n'y a pas de doute que^ pour conserver sa foi qui est en danger on ne puisse quitter son mari, soli père, etc. L'Évangile y est formel. On peut par conséquent aider les personnes pour un tel enlèvement, pourvu qu'on espère que Dieu donnera le courage de s'exposer à la mort. Une telle mort est un martyre. Et nos debemus animas pro fatribus nostris ponere. Il ne faut pas craindre de charger les amis d'une nouvelle dépense, n'y eh ayant pas de plus pressée que celle-là. »

Décision suffisamment claire. Une main inconnue, celle de Jubé peut-être, y ajouta des subtilités jansénistes

que le texte des demandes ne réclamait point. « Ce qui feit difficulté, lisons-nous au bas de la page, et à quoi cette décision ne répond pas, c'est 1** qu'on engage des gens qui n'ont point la charité qui fait les martyrs à exposer sa vie (sic)y et à mourir comme criminel, et cela pour de l'argent. C'est 2*" que la princesse et ses enfants s'exposent plus en tentant cette voye qu'en demeurant comme elles sont. C'est S"" qu'on ne sait sur quoi compter. » Avec ces nouvelles et incertaines données, il eût fallu recommencer la solution du cas. Heureusement ces hypothèses ne se réalisèrent pas : la princesse Irina-n'eut point à quitter son pays.

P«— M4^-4^ 1745, Jubé ejLit l'occasion de rendre un autre service aux Dolgorouki. Deux fils du prîricé Serge, Alexandre et Vladimir, furent envoyés à Paris pour y acHever leurs études. L'abbé janséniste se dissimulait, à ^ cette époque, dans les environs de la capitale, y venait

souvent a la dérobée, visitait les jeunes princes^, et exerçait sur leur éducation une espèce de haute surveillance. Cette tâche n'était guère facile, tant il y avait autour d'eux de distractions et de séductions. Jubé ne cachait point la vérité aux parents, et redoublait de soins envers ses élèves. Irina Pétrovna le soutient de son autorité, et, de loin, apostrophe sévèrement les enfants qui s'émancipent. A son tour, le 25 juillet 1743, Jubé leur adresse une épitre trop cérémonieuse pour être suffisamment ferme. Il conclut par ces mots : « Plus à vous qu'à moi-même, avec un parfait dévouement, plein de respect, je suis, mort et vif, mes très chers princes, votre très humble et obéissant serviteur. » Et il garde par devers lui la lettre de la princesse à ses enfants, afin de leur épargner, en cas de résipiscence, les reproch(es maternels. Le 10/21 janvier 1744, le prince Serge se met de la

partie '. Il remercie Tabbé de ses bons offices, et lui fait part des avis qu'il donne aux enfants sur les dépenses inutiles, les mauvaises compagnies et, en général, sur les écueils de la mer orageuse qu'est la vie parisienne. Autrement lugubre est le ton de la seconde lettre du 3/14 novembre de la même année. Indociles à la voix paternelle, emportés par la fougue de Tàge, les deux jeunes gens s'étaient lancés à corps perdu dans le tourbillon de la vie mondaine, et avaient défrayé leurs plaisirs par des dettes. Le père en fut alarmé. Il donne à Jubé ses instruction financières, mais, en même temps, il songe à mettre ses enfants dans un « endroit de correction n . Il recommande de ne pas leur laisser d'argent entre les mains, de les traiter durement, de ne leur donner qu'une nourriture frugale, « presque pas autre cbose que du pain et de l'eau. » Du reste, cet égarement semble avoir été passager, car Jubé put bientôt dissiper l'affliction des parents par de meilleures nouvelles. Il mit les petits dévoyés entre les mains du célèbre chevalier Folard, grand stra*** tège, écrivain militaire distingué, avec cela janséniste et convulsionnaire, se prétendant miraculé sur la tombe du diacre Paris ^. Ce soldat aventureux, riche de souvenirs et sentant la poudre, apprécié par Charles XII et connu de Frédéric II, avait de quoi intéresser les jeunes princes. Us s'amendèrent, se livrèrent avec ardeur à l'étude de l'art militaire, et, si Folard n'en a pas fait, comme il l'espérait, d'hab iles gé néraux, au moins Vladimir devint* il diplomate de mérite. ' "

Ami des mauvais jours, partageant les chagrins donlestiques et les joies, hélas! très rares des Dolgorouki, Jubé se préoccupait constamment de toute la mission du Nord.

* Troyes, Bibl., Î333, 17.

^De Broglie, ch. VIII, Let Folard et Dom Thuiliier. •

872 JANSENISTES ET PRINCESSES

On lui donnait de Russie des nouvelles plus ou moins exactes ; il les expliquait à sa façon et les confiait discrètement à des amis. Les événements prêtaient aux équivoques. Théophane Prokopovitch, atteint personnellement dans son amour-propre et sa dignité, déployait une grande activité policière, et son crédit- ascendant valait à ses adversaires la torture, Texil, la prison. Or, tous les latinisants, par suite de différents motifs, se trouvaient dans les ranges de l'opposition, et, mal renseig^né, Jubé attribuait hardiment leurs épreuves à leurs sympathies catholiques. Sa lettre du 10 août 1733 offre un précieux spécimen d'illusion à la fois et de crédulité.

u ... Car c'eût été à moi, écrit-il à son frère Claude- Robert, une espèce de témérité de compter sur le miracle que Dieu a feit pour m'en retirer {de Moscou)^ puisque la persécution dès ce temps-là subsiste encore à l'occasion des vérités que j'y ai été prêcher et qui y ont été g[Oûtées. Quantité de personnes de grande condition, de popes ou curés, quelques archimandrites, même quelques évéques et une multitude de peuple se sont déclarés pour l'Église latine et contre le schisme et autres erreurs des Grecs. Il y a eu un ukaze, c'est-à-dire une déclaration publiée au mois de mars dernier, où on attribue cette grande révolution à quelque prêtre catholique romain étranger, français de nation. Elle porte que Sa Majesté Impériale pardonnera à ceuxqui ont été induits ou séduits aux conditions de venir se déclarer et de n'y plus retomber, et moyennant qu'ils fa*ssent une nouvelle profession de foi à l'Église grecque, et que de plus ils déclarent ceux qui comme eux sont catholiques romains; on reconnaîtrait par une gratification cette marque de déférence à leur souveraine. Il y en a qui ont eu la foiblesse de se venir déclarer, mais un bien plus grand nombre est

ÉCHEC DE JUBE EN KUSSIE 378

demeuré constamment attaché à T unité et à la foi de TÉglise catholique, apostolique et romaine. La plupart de ces derniers ont été mis dans des cachots, on les a chargées de chaînes, on a arraché d'eux divers aveux par des tortures qui font frémir. Quelques-uns ont déclaré avoir reçu des livres et des manuscrits en faveur de la religion et de la communion romaine contre le schisme des Grecs de la part de la famille Dolgorouki. On a aussi obligée les grands de TEmpire à renouveler leur profession de foi grecque entre les mains de Balaam (lisez Varlaam)^ archimandrite du fameux couvent de Trolska (lisez Troïtsa) , confesseur deTImpératrice. On a tenu à Moskowà ce sujet une espèce de concile d'Âmbrun {sic) par ordre de Sa Majesté Impériale où Tarchevéque de Novgorod [Théo^ phane Prokopovitch) a présidé. C'est Tennemi juré de rÉglise latine. On a fait saisir partout tous les livres et écrits tendant à favoriser TÉglise et la communion latine et à décréditer le schisme des Grecs et leurs erreurs. Toutes les séances sont finies depuis peu. On y a prononcé bien des sentences. Quantité de personnes ont été exilées en Sibérie, d'autres sont condamnées à des prisons perpétuelles. Beaucoup de séculiers ont reçu les knoutes et les badoches (lisez batoghi) qui sont de cruels tourments. A trois popes, c'est-à-dire curés, on leur (sic) a percé la langue pour avoir parlé contre le schisme de TÉglise grecque; les plus grands seigneurs n'ont pas été plus épargnés. Il faut garder le secret sur ceci, cela est important ^ n

Très occupé du présent, Jubé songeait aussi à l'avenir. La postérité devait savoir ce qu'il avait fait en Russie. Il se mit donc à rédiger des mémoires qui, jusqu'ici, n'ont

» Troye», Bibl., 2337, 13.

S74 JANSENISTES ET PRINCESSES

pas encore paru au grand jour. Peut-être sont-ils enfouis dans des archives impénétrables. II est sûr dans tous les cas qu'ils ont été composés. <> J'ai neuf volumes, écrit Jubé à son frère Claude-Robert, le 12 juillet 1733, qui quelque jour passeront, Dieu aidant, jusqu'à vous, pour satisfaire votre curiosité sur ce que vous désirez savoir des paYs du Nord. » Et comme son frère, déplus en plus impatient, demande le prêt immédiat ou la copié des mémoires. Jubé s''y refuse : il veut garder son secret et ses papiers, et ne pas courir les chances des pertes et des indiécrétions.

Ces mémoires répandront certainement, si jamais ils sont publiés, de grandes clartés sur tout cet incident. D'ici là, c'est d'après les pièces qui nous sont accessibles qu'il faut le juger. On a essayé récemment d'élargir l'entreprise des jansénistes, d'en faire mieux qu'une simple intrigue de théologiens '. Fondée dans le siècle et n'ayant jamais rompu avec le siècle, la Sorbonne, plus avisée que Sully, mieux outillée que Leibniz, devançant Tchadaiëv et ses lettres retentissantes, « pouvait penser que faire les Russes catholiques, c'était les faire EiH*opéen8 d'Occident. » Elle se serait donc inspirée de cet idéal grandiose, et, voyant la Russie de Pierre le Grand surgir devant l'Europe comme jadis la Macédoine de Philippe devant la Grèce, tandis que d'autres lui offraient des Aristotes sans emploi, elle l'aurait entraînée vers les hauteurs où civilisation et religion se perfectionnent mutuellement, s'accompagnent, se pénè-^' trent, se confondent souvent.

Sans contester>aucunement les idées élevées qu'ont ;7u diforr les docteurs de Sorbonne, c'est surtout à l'élément réel et tangible dé leur action qu'il importe de s'en tenir.

* Haumaht, p. 7«

Qu'ils aient voulu ravir à la Papauté et aux Jésuites Thonneurde la réunion des Églises, personne, que je sache, n'en a fait contre eux un chef d'accusation. L'apostolat n'a rien de commun avec les vulgaires passions humaines, et les tt noirs projets » de ce genre ne sont pas si effrayants. C'est ailleurs qu'il faut chercher les torts des sorbonniens : victimes de leurs doctrines étriquées, ils préféraient leurs intérêts de coterie à la forte et compacte unité catholique. Leurs mémoires, leurs correspondances, l'ensemble de leurs démarches en fournissent la preuve irrécusable. En vain chercherait-on chez eux l'envergure qui distingue les pièces romaines sur des sujets analogues.

Aussi l'œuvre de la Sorbonne en Hussie n'a-t*elle pas en réalité les vastes proportions qu'on veut bien lui prêter. Les influences latines de l'époque remontent aux Petits-Russiens appelés de Kiev, et aux Jésuites venus de Bohême. C'est autour d'eux que, sauf la famille Dolgorouki, se groupaient les néophytes, et s'il y a eu un léger remous dans la société russe, ce sont eux qui l'ont pro^ voqué. Quant à la Sorbonne, quelque pénétrante que l'on suppose l'action de Jubé, je. ne parviens pas à constater « qu'il y eut là tout un mouvement vers le catholicisme qui aurait pu, avec un peu plus de circonstances favorables, faire de la Russie désemparée d'après Pierre le Grand quelque chose comme les provinces orientales de la Pologne d'alors : un pays coupé en deux, avec une aristocratie catholique et des paysans orthodoxes » .

Encore plus difficile est-il de saisir le lien que l'on voudrait établir entre » l'entreprise » de la Sorbonne en pleine capitale russe et d'humbles religieux que l'on s'en va chercher « à travers des chemins hasardeux, aux confins de l'Asie. » A la vérité, les Capucins d'Orient et de Russie relevaient de la Propagande, et n'ont jamais été

SOUS la coupe des jansénis tes ' . En 1();)3, à la suite des pourparlers de Deshayes-Gourmenin et des concessions faites par le Tsar à Louis XIII, la Propagande avait engagé le P. Joseph à envoyer des Capucins en Moscovie, pour servir d'aumôniers aux marchands français qui s'y rendraient : on ne voit pas que cet appel ait été entendu. Un siècle environ plus tard, en 1724, des Capucins, sur Tordre émané directement de la Propag^ande, -arrivent à Pétersbourg et à Moscop, mais ils sont Suisses et Autrichiens, il n'y a pas de Français parmi eux. Leurs rapports avec Jubé sont extérieurement corrects, et, comme ils préfèrent se passer des services de Tabbé janséniste, celui-ci les traite u d'étranges chrétiens » . Le délégué de la Sorbonne s'isolait des missionnaires romains. La Sorbonne elle-même n'entrait pas dans les vues du Saint-Siège. Son œuvre en Russie ne porte pas d'empreinte profonde et durable.

^ Archives de la Propagande, Acta, 1632-1633, f. 177. — BuUarium Capucinorum, p. 278. — Recueil des Inttr., Russie, i. I", p. 23»

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