‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 43 sur 72 · ÉPILOGUE 3S · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE 3S

Quoi qu'il en soit, 8a médiocre condition de Fortune, en désaccord arec sa haute position sociale, valut à la princesse des propositions humiliantes qu'elle finit par accepter. Les mœurs politiques de Tépoque comportaient que les grandes dames reçussent des pensions de soiiverains étrangers, et se prétassent à une espèce d'espionnage. La France était alors représentée en Russie parje f" ) marquis de la Chétardie, qui avait pris une part active à la dernière révolution de paldis. Son secrétaire Dalion ne manquait pas d'énergie et de. savoir-faire. Désireux de pénétrer les intrigues de la cour, ils jetèrent tous deux les yeux sur Irina Pétrovna. Les portes des salons s'ouvraient devant elle, son rang la mettait au-dessus des soupçons, elle pouvait impunément (aire l'indiscrète, son fils se destinait à la diplomatie, et, circonstance décisive, elle était Besogneuse d^argent. Une dépêche de la Chétardie à son chef Amelot expose d'une manière pittoresque comment il prit dans ses filets la pauvre princesse.

tt Je savais depuis longtemps, écrit-il, le 14 octobre 1741 *, que Mme la princesse Dolgorouki, qui tient ici à tout le monde par elle et son mari, était Française à brûler, comme on dit. Je m'en étais persuadé d'autant plus volontiers que je n'ignorais point que son caractère et son âge la rendaient encore plus respectable que sa naissance à ceux qui la connaissent; la pauvreté où on l'avait plongée, les malheurs des Dolgorouki et la mauvaise conduite de son mari m'avaient fait naître une idée de la captiver, quoique je ne la voie jamais chez elle; j'ai chargé M. Dalion de sonder secrètement le terrain, et connaissant par ses réponses qu'il n'y aurait aucun inconvénient à fondre la cloche, je lui ai dit de le faire. La

' Sbornik, ht. Ob., t. XCXVI, p. 469. — Voir aussi t. C, p. 9, U5, M9, 574.

princesse Dolg'orouki, sans se démentir sur les sentiments qu'elle avait pour la France, s'est montrée alarmée de la proposition et des suites trop fâcheuses ici qu'elle pourrait avoir pour elle; M. Dalion Ta rassurée, lui a fait comprendre qu'elle n'en paraîtrait pas plus liée avec moi; qu'elle se devait à ses enfants, à l'éducation desquels elle r savait qu'elle ne pourrait pourvoir sans les secours qu'elle était toujours dans la nécessité de demander à ses parents; qu'il serait donc bien plus flatteur pour elle d'en être redevable aux bontés d'un grand prince pour qui elle avait naturellement un penchant et un attachement déterminés. Mme la princesse Dolg^orouki a souscrit à toyt, et me témoig[na, mercredi, combien elle était et serait touchée des {jràces que Sa Majesté voudrait lui fairp. J'estime qu'une pension annuelle d e quatre à cinq mille francs remplira dig[nement cet objet^ en tant que le roi approuvera ce que mon zèle m'a suggéré; il en résultera encore que par elle on pourra peut-être avec le temps s'assurer, à la faveur de quelque récompense, de ce parent de M. de Bestouchef dont je vous ai parlé, et qui est un homme intrigant, et qu'on sera aussi vraisemblablement à portée de gagner le prince Galitzin, gouverneur d'Astracan, qui vient d'être fait sénateur, qu'on dit avoir infiniment de mérite, sur qui elle a beaucoup d'empire, et qui est de son nom et son propre oncle.

«J'ajouterai finalement que par le même principe tous les ministres étrangers ont cherché avec raison à faire ici des créatures héréditaires à leurs maîtres, et ont gagné et gagnent journellement à en avoir tous; le service du roi pourrait recevoir du préjudice du plus longtemps qu'on négligerait, et pour le présent, et pour l'avenir, de ménager i ici des partisans cachés à la France. De quelque révolution que cette cour soit susceptible, de tels moyens con-

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duisent plus sûrement à démêler la vérité et à établir de justes combinaisons. »

Pour ne pas désavouer l'ambassadeur qui s'était trop avancé, une pension de quatre mille francs fut accordée à la princesse Irina ; mais Amelot ne parvenait pas à. pn saisir Futilité, Le 20 décembre 1742, il revient sur ses doutes, et Dallion se voit obligé d'éclairer la conscience du ministre.

« Quoique nous n'ayons pas tiré de la révolution, écritil, le 26 janvier 1743, les avantages que nous devions en attendre, il n^en est pas moins certain que Mme la princesse Dolgorouki, sans être instruite de l'intrigue, nous y a servis très utilement par les bons avis qu'elle nous donnait. Elle a de plus un attachement décidé. pour, la France; la religion catholique qu'elle et ses enfants pror fessent quasi publiquement y ajoute une nouvelle force, ayant ses plus proches parents dans le sénat et outre cela beaucoup de bonnes connaissances ; elle est à portée non seulement d'être instruite de quantité de choses, mais même de faire d'utiles insinuations, et je lui dois la justice de vous assurer qu'elle ne se refuse à rien de tout ce qu'on lui propose pour le bien du service du roi. »

De bons amis informèrent Jubé du secours pécuniaire accordé à la princesse. A-t-il appris quelles en étaient les conditions? Nous ne saurions le dire. Il devait d'ailleurs être fier de la fidélité d'Irina Pétrovna au jansénisme. Plus d'une fois les GupuL'his de Moscou avaient essayéL de la désabuser;, ils en furent toujours pour leur peine. Malheureusement la princesse se montra moins résistante vis-à-vis d'Elisabeth. Le prosélytisme de l'Impératrice n'était pas de bon aloi, ne visait que les formalités extérieures, et n'en devenait que plus intolérable. Ici, les détails nous font complètement défaut, mais le fait de

«86 JANSENISTES ET PRINCESSES

l'apostasie est attesté par les papiers publics de Tépoque : .1 le 15 août 1745, fête de TÂssomption, Irina Dolgorouki, /Vson BIsTTÎcoIàs et sa fille Anna abjurefêatlê cath olicTsm e . La^ceremonie eut lieu dans Téglise du palais d'été. Elle fut entourée d'éclat. L'Impératrice etla cour y assistèrent, et les journaux l'annoncèrent triomphalement ^

Mais l'abjuration était-elle sincère et spontanée? A la vérité, tout porte à croire qu'une forte pression administrative a été exercée sur la famille entière. Rien que la peine infligée au prince Serge en est déjà une preuve suffisante. Réputé coupable de tolérance religieuse envers sa femme et ses enfants, tout en restant lui-même orthodoxe, il fut interné, pour une année, d^ns un couvept de province. Son fils Nicolas partagea sa prison. Vladi mir et Alexandre, examinés au retour de l'étranger çtiugés suspects, subirent une condamnation analogue. La vindicte impériale atteignit même une pauvre Hollandaise, fille du capitaine Béré, que les Dolgorouki avaient amenée avec eux de l'étranger, et que l'on soupçonnait d'avoir trempé dans leur conversion. Il fallut l'intervention du ministre de Swart et des États Généraux pour l'arracher aux griffes du synode qui s'était emparé de sa personne. Encore Élisabetli cjLQX^^^'^Ue lui accorder une grâce insigne en lui rendant la Hberté, car, dit la lettre officielle du 2/13 mars 1751 aux r États Généraux, elle aurait mérité des peines plus rigou- ' reuses •.

Une légende de famille s'est formée autour de cette abjuration. Le pope qui devait présider la cérémonie était d'une ignorance crasse. La princesse eii aurait profité et l'aurait persuadé que la validité de l'acte dépendait de

* SoLOTiÉv, t. V, col. 400.

' La Haye, Archives royales, Lias Staten Generaalf n" 7608; Ruslandy tr 6620, 6621 ; Reg. der Res. van de St. Geu,, 1750, f. 583 ▼., 586.

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