‹ La Russie et le Saint-Siège: études diplomatiquesChapitre 45 sur 72 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

est profané par des unions avec les hétérodoxes, et, tandis que les grands nag^ent dans les délices et Tabondance, Thomme du peuple, réduit à la dernière misère, n'a pas seulement de quoi payer des impôts accablants. Que rimpératrice Anna y song^e : si elle ne remédie pas à tant de maux, les foudres célestes sauront l'atteindre. Une lettre apocryphe, datée de Rome, du 25 novembre 1718, accompagnait le mémoire. Le pape imaginaire Benoit y rappelle à Théophane le double serment prêté sur la confession de Tapôtre saint Pierre. N'avait-il pas juré, en entrant dans les écoles catholiques, de persécuter l'Église d'Orient et d'exalter l'Église romaine? Le Pape l'encourage à persévérer dans cette voie, fait en passant l'éloge du calviniste Lefort, et se félicite que des obstacles nombreux aient disparu depuis que le tsar Pierre a supprimé le patriarcat, parqué dans un couvent son épouse légitime et mis à mort son propre fils.

A la lecture de ce factum, Théophane se sentit frappé au cœur, tant il y avait de persiflage et d'ironie à son adresse. L'outrage réclamait une vengeance, et-la décou* verte du coupable devint son idée dominante, son désir le plus intense. Dès lors une nouvelle phase commence dans sa vie. Lé réformateur du clergé, le brillant orateur, le docte théologien, l'ami des lettres n'est plus qu'un vul gaire agent de police. Le pamphlet anonyme lancé contre lui devient, entre ses mains, un corpus delicti auquel il rattache des complots contre l'État et de sinistres projets contre FÉglise.' Ses loisirs sont consacrés à interroger les prétendus coupables, à éplucher leurs dépositions avec une sagacité digne d'une meilleure cause. L'affaire se traite dans la chancellerie secrète avec un appareil menaçant de tortures. Il a pour collègues assidus le général Ouchakov et le prince Tcherkaski, deux hommes qui ont

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laissé après éax des traces ineffeçables de larmes et de sang. . . •

Cependant, Tinstruction judiciaire accumulait les soup-

GOiu sur la tète d'un moine, nommé Joseph Réchilov7 aventurier de la pire espèce, indigne de Thabit gu'il portaiti Ses îodutions fieimilières se retrouvaient dans le pamphlet, et Ton croyait pouvoir lui en attribuer la paternité. Le prévenu fut amené k Pétersboûrg et mis immédiater ment sous les verrous. Or Réchilov avait séjourné dans le diocèse de Tver; Théophylacte Lopatinski Tavait même promu hégoUmène, et le dignitaire hypocrite avait abusé sans vergogne de sa confiance. Connexion dangereuse et fetale : à mesure que Taccusé dénonçait ses complices, vrais ou faut, le palais archiépiscopal de Tver se vidait, et ses hôtes passaient dans la chancellerie secrète. Le tour de Tarchevéque ne tarda point à venir. Le 10 avril 1735, un courrier arrive de Pétersboûrg, remet à Lopatinski une dépêche^ et lui donne trois heures de temps pour rédiger sous ses yeux la réponse, sans consulter persoaae et sans bougjer de sa place. Il y avait à résoudre des finesses philologiques qui devaient trahir Fauteur du pam-^ phlet. Le 3â avril, la même scène se renouvelle avec un autre courriel^. Les réponses de Tarchevéque furent jugées insuffisantes. On le somma de paraître en personne à' Pétersboûrg, où il fut gardé à vue par la police, soumis à de fréquents iiiterrogatoires, et obligé de déclarer, sous la foi d'un serment solennel, qu'il n'avait jamais ni cons^ pire, ni même parlé contre Tlmpératrice ; car, en s^attaquant à Théophane, on frisait de près le crime de lèsemajesté.

L'instruction de l'affaire se poursuivit sans relâche par le cabinet des ministres jusqu'au mois de décembre 1736. A cette date, le dossier de Lopatinski fut transmis à la

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