EPILOGUE 40S
devait sa couronne à la Russie, et que cette dépendance paralysait nécessairement son action. Dans le bref qui lui fut adressé, le Pape se réclamait de la propension particulière d'Elisabeth envers les catholiques, et priait le Roi de s'intéresser à leur sort. Ce Pape s'appelait Benoit XIV.
Aug[uste III répondit, le II mars 1743, par des protestations de dévouement et de zèle. N'avait-il pas. Tannée précédente, plaidé la cause des chrétiens auprès du khan de Grimée? Il serait heureux de venir en aide aux catho* liques de Moscou, mais il indiquait vagfuement que les circonstances n'étaient g[uère aussi propices qu'on semblait le croire à Rome sur la foi de quelques missionnaires. Malg^ré cela il donnerait des ordres à son ambassadeur de Pétersbourg, et le cardinal Albani, protecteur de Pologne, exposerait de vive voix les difficultés de la situation. Celles-ci devaient être sérieuses', car l'intervention royale, si toutefois elle eut lieu, aboutit à néant. Du reste, quels qu'aient été les détails donnés à cette occasion, dès 174S, la Propagfande était avertie que, pour les catholiques, il n'y avait rien à espérer d'Elisabeth. Il est vrai, on s'accordait à le dire, qu'elle était prévenante et gracieuse envers les missionnaires, mais elle n'allait pas au delà de ces apparences trompeuses. En réalité, le contraste était encore plus accentué. Une éducation peu soignée, un entourage mêlé, des pratiques religieuses et de funestes exemples, la corruption de la cour greffée sur la faiblesse du cœur, avaient fait d'Elisabeth une souveraine aux mœurs faciles et à la piété superstitieuse. Elle se partageait entre le charnel et le sacré, et voulait bien faire à pied de rudes pèlerinages, pourvu qu'auprès du sanctuaire elle retrouvât son amant. Même contradiction entre la vie privée et les mesures législatives publiques ;
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d'une part, aventures galantes à Tétat chronique; de Tautre, grand déploiement de zèle orthodoxe.
£t cependant Tidée de Tunité fascinait encore tellement les esprits, la Russie semblait, à distance du moins, si mûre pour Tentente, qu*un archevêque maronite, Gabriel Eva, se crut autorisé, en 1744, à interpeller Timpératrice Elisabeth '. Du fond de sa retraite, il lui adressa un long et touchant message, plein de réminiscences des excellentes dispositions de Pierre P' envers les catholiques. Et, puisque le père inclinait de ce côté, la fille n'aurait plus qu'à faire sa profession de foi, et le bon archevêque lui en offrait la formule. Par mesure de prudence, et cela prouve en sa faveur, il soumit au préalable son envoi à la Propagande qui décida, le 3 août 1744, de Texpédier à Pétersbourg, mais sans dire qu'il avaitsubi la censure romaine. Il est probable que l'impératrice Elisabeth n'a jamais pris connaissance de cette lettre.
Par une étrange coïncidence, la grande duchesse Catherine manifesta, en 1 758, des prétentions analogues à celles d'Elisabeth en 1742, dont il a été question plus haut*. La future impératrice de Russie n'était alors que la femme de l'héritier présomptif du trône. Sa position à la cour était effacée. Son mari, grossier personnage, Tabreuvait d'amertume. Elle rongeait son frein en silence, se plongeait dans Tétude, et préparait Tavenir. Baptisée protestante, convertie, extérieurement du moins, à l'orthodoxie, elle ne tenait pas à s'entourer de prêtres catholiques; mais un Réformé, le P. Antonio de Turin, lui faisait, paralt-il, des traductions. Elle n'entendait pas se priver de ses services, et le déclara sans détour, lorsqu'il fut
* Archives de la Propagande, Scritt. rif.y t. VI.
» Ibidem, Scritt. oHg. ri/., t. 781, 783; Acta, 1758, f. 104, 313; 175», f. H7, 4Ï7; 1760, f. 78; 1761, f. 97.