‹ La Russie et le Saint-SiègeChapitre 22 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. L'horizon du côté de l'Orient. — Lee Paléologoet. — Lattes fratricides. ^ Let Turct et DéméUriot. — Thomas refuse de Tendre ses Etats. — il •e réfugie à Rome. — La rose d'or. — Pension et installation à Santo- Spirito. — Physionomie du despote. — Translation du chef de saint André. — Comité cardinalice. — Voyage de Thomas. — Appréhensions de Venise. — Mort de Pie II. — Mort de Thomas. — Arrivée de set enfants à Rome. — Programme de Bessarion pour leur éducation. — Zoé Paléologue. — Anciens projets d'union avec un Gonzaga. — Fiançailles arec Garacciolo. — Jacques de Lusignan. — Ambassade de Gonème. — Conseil matrimonial de Venise. — Gonème ^ Rome. — Consistoire animé. — Mariage projeté de Zoé arec le roi de Chypre. — Zoé exprime ton consentement. — Constitution d'une dot. — Athanase Carciofilo destiné pour Nicosie. — Brusque revirement. — Lusignan épouse Catherine Comaro. ^ Venise s'empare de Chypre. — Malentendus des chroniqueurs chypriotes.

II. Gian-Battista Volpe. — Antonio Gislardi. — Émissaires de Volpe à Rome en 1468. — louri revient k Moscou. — Message de Bessarion. — Bédt do chroniqueur. — Critique. — Le grand kniaz Ivan III. — Impressions des Moscovites. — Conseil au Kremlin. — Le mariage avec Zoé approuvé. — Volpe envoyé à Rome. — Zoé consent au mariage avec Ivan. — Gislardi propose à Venise l'alliance tatare. — Trevisan destiné pour Moscou. — Volpe rapporte au Kremlin les réponses de Rome. — Seconde mission de Volpe en Italie. — Rappel de Trevisan. — Volpe rencontre Bessarion à Bologne. — Message du cardinal. —

Sixte IV. — Ses projet! de croisade. — Son entourage. — Récit de MaCfei. — Critique. — Conjectures sur le contrat bilatéral. — Silkonette de Zoê par Pald. — Mariage au Vatican. — Incident de la bague. — Proposition d'alliance tatare. — Antonio Bonumbre. — Son passé. — Ses pouvoirs de légat. — La dot de Zoé. — Les fresques de Santo Spirito.

— Compagnons de voyage. — Bref pontifical. — • Audience de congé.

III. Itinéraire de Zoé. — Viterbe, Sienne, Bologne. — Les fêtes de Vicence.

— Nurnberg et Lubeck. — Incident h. Pskov. — Arrivée h. Moscou. — La croix de Bonumbre. — Menace du métropolite Philippe. — Désistement.

— Réception de Zoé au Kremlin. — Elle s'appelle désormais Sophie. '— Mariage dans la cathédrale provisoire. -^ Discussion religieuse entre Bonumbre et le métropolite. — Mikita Popovitch. — Bonumbre en Lithuanie. — - Message des Lithuaniens k Sixte IV. — Second message.

— Gislardi à Rome. •« Ses assurances au sujet de Moscou. — Commissions de Sixte IV.

IV. Double mission de Trevisan. — Relations de Moscou avec la Horde d'or. '—' Silence de Trevisan. — Son secret est surpris. — Accusation de Venise contre Bonumbre. — Trevisan dans les fers. — Correspondance d'Ivan III avec Venise. — Messages confiés à Gislardi. — Droits de Moscou sur Byzance. — Trevisan envoyé à la Horde. — Son retour à Venise. — Négociations avec les Tatars en Pologne. — Callimachos Experiens à Venise. — Contarini au Kremlin. — Préventions d'Ivan contre Trevisan. — Audience auprès de Sophie. — Motif de la bienveillance envers Contarini.

Après la chute de Gonstantinople, l'horizon, du côté de rOrient, ne cessait de s'assombrir. Maître du Bosphore et jaloux de s'étendre depuis la mer Noire jusqu'à l'Adriatique, le Grand Turc enclavait peu à peu dans ses domaines les États grecs, albanais et slaves situés entre Venise et Trébizonde. Des rumeurs habilement exploitées faisaient craindre qu'il ne pénétrât ensuite dans le cœur même de l'Europe. Ni l'héroïsme d'un Hunyady à Belgrade, ni l'indomptable courage d'un Scanderbeg dans les montagnes d'Albanie, ne pouvaient terminer le formidable duel

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entre la Croix et le Croissant. Le chevalier blanc et Tathlète du Christ comprimèrent un moment Télan de l'ennemi ; à la longue les forces leur manquèrent pour résister à la terrible poussée musulmane.

La Camille impériale des Paléologues fut une des plus éprouvées par cette longue série de revers. De tous les fils de Manuel II, Constantin Dragasès, dernier césar de Byzance et défenseur intrépide de sa capitale, avait eu le plus beau sort. Ses deux frères, Thomas et Démétrius, ne purent garder longtemps leurs principautés dans la Morée. L'un résidait à Patras, Tautre à Mistra, non loin des ruines de Sparte. Entourés d'Albanais hostiles, mal secondés par leurs propres sujets, abandonnés de leurs archontes, sous les yeux des Turcs auxquels ils payaient tribut et qui convoitaient leurs États, les deux despotes dépensaient le restant de leurs forces à se faire Tun à l'autre une guerre acharnée. Ces luttes fratricides et sanglantes hâtèrent le dénouement inévitable. Déjà campés à Corinthe depuis 1458, les Turcs s'emparèrent, en 1460, de la majeure partie de la Morée. Démétrius, disait-on, les avait traîtreusement engagés à le (aire. Toujours est-il qu'il fut le premier à s'arranger avec eux. Sacrifiant son honneur, il livra sa fille au Sultan pour n'en recueillir qu'une faible et honteuse compensation . Plus fier et n^ieux inspiré , le despote Thomas préféra à l'opprobre les souffrances d'un exil volontaire en Occident. L'espoir d'une revanche n'était pas étranger à cette résolution.

Bien avant la catastrophe de 1453, le péril commun avait rapproché Byzance de l'Italie. Les Grecs avaient de fréquents rapports avec Milan, Florence, Naples^ mais surtout avec Rome et Venise. La république de Saint- Marc avait dans la Morée des possessions qui lui servaient de stations maritimes pour son commerce du Levant, et

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elle n*entendait pas se désintéresser du sort de ce pays. Sa politique cauteleuse ne se bornait pas à la défense énergique de ses droits, au maintien de Tordre intérieur, mais elle prévoyait déjà le moment où Thomas ne pourrait plus défendre ses États, les armes à la main, elle crai* gnait que les Génois ou les Catalans ne s'en emparassent à la barbe des Turcs, et se croyait mieux qualifiée que tout autre pour faire cette annexion.

Aussi, dès 1454, lorsque Yittore Gapello s'en alla pacifier la Morée, le Sénat le munit d'instructions judicieuses. Il devait représenter à Thomas qu'il est d'un sage de vendre avec profit ce qu'on est sur le point de perdre, qu'un prince ne devait pas s'exposer à errer sans refuge dans le monde, mais plutôt s'arranger de manière à pouvoir toujours vivre largement. Si le despote se montrait disposé à livrer ses États, Capello était autorisé à lui offrir ailleurs des compensations territoriales avec une pension viagère d'environ dix mille ducats. Les prévisions de Venise n'étaient que trop justes, mais le marché n'en fut pas moins décliné. Les guerres intestines se rallumèrent, Thomas refusa aux Turcs le tribut, et leur réponse ne so fit pas attendre. A bout de ressources, menacé de toutes parts, obligé de fuir devant l'invasion ottomane, le despote balançait entre Rome et^ Venise. Celle-ci, peu soucieuse d'abriter un hôte compromettant, s'empressa de le diriger ailleurs. « Qu'il se rende auprès du Pape, écrivait le Sénat le 23 août 1460, et le père commun des fidèles le recevra, comme tant d'autres, avec une prévenance admirable; surtout qu'il se dépèche de partir *. »

Les conseils de Venise équivalaient à des ordres. Thomas dut avoir d'autant moins de peine à les suivre que le Pape

* Archives de Venise, Sert, Secr,^ t. XXI, f. 15 v*. — Sathas, Docu* mentr, 1. 1, p. 212 à 233.

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lui avait, en effet, témoigné plus de sympathie que les autres princes. Au congrès de Mantoue, les ambassadeurs du despote avaient été les premiers à comparaître. Seize prisonniers turcs les accompagnaient, comme autant de gages des futures victoires, et les hardis geôliers ne demandaient qu'un faible renfort pour soustraire la Morée au joug ottoman. La proposition fut discutée en plein consistoire. Pie II soupçonnait les obstacles plus graves qu'on ne le disait, il inclinait vers les mesures radicales ou Tabstention complète. L'envoi d'un petit corps de troupes ne fut décidé que grâce aux instances du cardinal de Nicée, plus accessible à de funestes illusions. Les trois cents hommes, commandés par Zanone da Crema, échouèrent devant Patras et se dispersèrent sans avoir rien fait de marquant. Pour piteuse que fût l'issue de l'entreprise, elle n'en prouvait pas moins la bonne volonté du Pape, dont l'ardeur guerrière n'avait souffert aucune atteinte. On pouvait croire qu'il se laisserait encore toucher par les malheurs de la Morée.

Laissant à Gorfou, l'ancienne Corcyre, sa femme et ses enfants, Thomas Paléologue s'embarqua pour Âncônc avec ses espérances et ses projets d'avenir, et, le 7 mars 1461, il fit son entrée solennelle à Rome. Le Pape envoya deux cardinaux à sa rencontre, Piero Barbo et Rodrigo Borja; Isidore s'y porta de son propre gré; le monde officiel se fit représenter brillamment. L'escorte de Thomas se composait de soixante-dix cavaliers et d'un nombre égal de fantassins. On remarqua que les chevaux, sauf trois, lui avaient été prêtés. La réception pontificale eut lieu dans la salle dite du papa^allo, où le Sacré Collège avait été convoqué pour la circonstance. Après quoi les cardinaux accompagnèrent le despote jusqu'aux appartements provisoires qui lui avaient été préparés tout près du Latran.

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Gomme gage de bienvenue et pour lui rendre moins amer le pain de Texil, le Pape lui offrit, le dimanche 15 mars, la rose d'or, honneur réserve aux princes bien méritants de T Église. Cloué par la goutte sur son lit de douleur, Pie II se fit remplacer pour cette fonction par le cardinal d'Estouteville, qui célébra les saints mystères sur Tautel où se trouvait la rose, petit arbuste aux feuilles d'or couronné d'un saphir. Le despote invité aune place d'honneur y assista pieusement. A l'issue de la messe, le Sacré Collège se rendit en corps auprès du pontife malade, qui reçut la rose dans ses mains pour la remettre immédiatement à celui qui en serait désormais l'heureux possesseur.

Après ces premières marques d'honneur, il fallut songera une installation permanente et convenable. Rome gardait dans ses traditions le respect du malheur, et les princes découronnés y ont toujours trouvé une royale hospitalité. Thomas fut donc logé aux frais du Pape à Santo Spirito in Sassia, vaste édifice situé dans la cité Léonine, de fondation saxonne du huitième siècle, contenant une église, une école et un hospice. Une pension mensuelle de trois cents écus d'or fut assignée au prince, dépourvu de tous moyens de subsistance. Les cardinaux en ajoutèrent encore deux cents. Cela suffisait, avec d'autres petits secours, pour vivre modestement. On se rappelle que naguère Venise avait offert le double, mais sans succès. Une petite cour entourait le prince fugitif. Elle se composait, au début, de dix-huit dignitaires. Georges Trakhaniote remplissait les fonctions de majordome.

Placé ainsi dans un grand centre de mouvement, Thomas n'y apporta d'autre préoccupation que celle de son malheureux pays. A le voir, on lui donnait environ cinquante-* six ans. D'une taille imposante, d'une belle physionomie, il avait des allures princières, et son apparition commandait

le respect. Un nuage de tristesse environnait son front : le despote sentait bien que lé calice des souffrances n'était pas encore desséché. Invité à dtner chez les cardinaux, il parlait peu et gardait son air mélancolique. On se plaisait à voir en lui le futur empereur de Byzance reconquise sur rislam, et son caractère généreux et libéral lui conciliait l'estime de ses compatriotes.

Son arrivée à Rome donna lieu à une cérémonie émouvante. Avant de quitter Patras pour toujours, il avait enlevé et emporté avec lui une relique insigne vénérée dans cette ville, le chef de saint André, dont le corps repose à Amalfi et qui, d'après la tradition, a été mis en croix en Achate. Sitôt que la nouvelle s'en hxi répandue, quelques princes d'Occident se disputèrent Tbonneur de posséder la sainte relique et firent au despote des offres séduisantes; mais, cédant aux instances de Pie H, il donna la préférence à Rome. Le Pape voulut déployer à cette occasion une pompe extraordinaire et réveiller ainsi Fardeur guerrière contre les Turcs. Trois cardinaux se rendirent jusqu'à Narni à la rencontre de la relique; le 11 avril 1462, ils étaient aux portes de Rome. Deux magnifiques tribunes avaient été érigées au Ponte-Molle, l'une pour les cardinaux venant de Narni, l'autre pour le Pape ' avec sa cour, les princes romains et les ambassadeurs. En présence de cette auguste assemblée, Pie II, fidèle aux procédés des humanistes, adressa une harangue à la relique, qui fiit aussitôt après déposée provisoirement à l'église de Santa-Maria del Popolo. Ceci se passait le 12 avril. Le lendemain, nouvelle procession encore plus solennelle pour transporter le chef de l'apôtre à Saint-Pierre, où il devait rester définitivemeiït. Les cardinaux, sauf quelques infirmes, marchaient à pied. Des pèlerins étaient accourus de toutes les parties de l'Italie, de la France, de la Hongrie,

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et de rAllemagne. Le concours du peuple était immense ^ de mémoire d^homme on n'avait rien vu de semblable. Sur tout le parcours, les rues avaient été ornées de tapis et de fleurs Avec profusion etmagptiificence. Devant la Confession des Apôtres inondée d'un flot de lumières, le cardinal Bessarion, ayant à ses côtés le vieux et infirme Isidore, prononça le grand discours dont il a été question plus haut. Pie II lui répondit brièvement en renouvelant la promesse de défendre la foi contre les Turcs et en formant <les vœux pour une prochaine croisade. Thomas avait encore d*autres trésors en réserve qu'il donna plus tard à Pie II : un bras de saint Jean-Baptiste et une chape avec <les broderie^ et des pierres précieuses. La relique du Pré^ curseur, ornée d'une légende slave pour avoir séjourné quelque temps en Serbie, fut cédée par le pontife à la ville de Sienne, ce qui valut au despote un don gr^icieux de mille ducats.

L'infortuné Paléologue était aussi constamment hanté par l'idée de croisade, si ce n'est que son objectif préféré était la Morée, base d'ailleurs excellente pour une campagne générale d'Orient. Une espèce de comité cardinalice avait été organisé, en mars 1461, pour s'occuper spécialement de cette affaire. Il était composé des cardinaux Isidore, d'Estouteville, Gusa, Galandrini. L'envoyé de Mantoue, Bonatto, remarque qu'on prodiguait au despote les bonnes paroles, et il ajoute philosophiquement qu'il faudra juger de leur valeur d'après les résultats. La vérité est que les obstacles étaient insurmontables. Pie II ne voyait dans Hiomas que le fidèle tenant du concile de Florence et l'adversaire implacable du Croissant ; il voulait bien oublier tous ses torts, se servir de lui comme d'un instrument, approuver même son plan de campagne, sauf à ne lui donner ni troupes ni argent. Libre au despote de faire son

tour d'Italie, de plaider sa détresse et sa cause auprès des princes et des républiques. Gelui-ci ne recula point devant Tingrate besogne. Muni de lettres cardinalices, d'un bref où le Pape recommandait chaleureusement sa personne et son entreprise, nous le voyons errer de ville en ville, mais rien ne permet de supposer qu'il ait obtenu quelque succès. Phrantzès dit expressément que l'Occident le laissa dans le plus douloureux abandon, et c'est ce qui parait le plus vraisemblable. Dans quelques endroits, comme à Venise, il inspirait même de la méfiance.

En effet, lorsque Pie II crut devoir jrecourir au moyen supvéme, se mettre en personne à la tête d'une armée et, comme il aimait à le dire, exposer son corps, vieux et malade, aux coups de l'ennemi, et que le bruit se répandit d'une prochaine apparition de Thomas dans la Morée, les sénateurs de Venise s'opposèrent vigoureusement à son départ d'Italie. Allez trouver le Saint-Père, écrivaient-ils, le 17 mai 1464, à leur ambassadeur à Rome, et suppliez-le de toutes manières de ne pas laisser partir le despote, à cause des « grands scandales et des inconvénients » qui pourraient s'ensuivre. Renchérissant encore sur leur première démarche, ils ordonnaient, le 5 juin, de veiller à ce qu'il ne se rendit même pas à Ancône, où le Pape devait s'embarquer pour l'Orient. Qu'il reste à Rome; on fera la guerre sans lui, et surtout après la guerre le butin sera partagé sans lui. Tel était le vrai motif des appréhensions de Venise : il est gravé dans le marbre du palais des doges. Vers la fin du dix-septième siècle, lorsque Morosini eut mérité par ses conquêtes le surnom de Péloponnésiaque, on lui érigea, de son vivant, un superbe monument dans la salle du scrutin. Un vœu séculaire venait d'être accompli : depuis longtemps Venise avait jeté son dévolu sur la Morée,

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et c'est ce qui explique sa conduite envers Thomas '• On sait quelle fiit Tissue fetale de l'entreprise de Pie IL Il mourut à Ancône, le 15 août 1464, en route pour la Terre sainte, avec le mot de « croisade » sur les lèvres, le regard tourné vers TÂdriatique, appelant de tous ses vœux les galères de Venise, qui venaient en retard embarquer des milices peu pressées de partir. La mort du Pape fut le signal de la débandade : Gristoforo More reprit avec sa flotte le chemin des lagunes; les croisés, sans argent et sans pain, se dispersèrent; les cardinaux ne songèrent plus qu'à leur conclave. L'avortement de la croisade était un fait accompli.

Désormais son rôle politique étant fini, Thomas se renferma dans la vie de famille. Il avait épousé, en 1430, la princesse Catherine, fille de Genturione Zaccaria II, qu'il avait détrôné pour se faire proclamer despote à sa place. Quatre enfants furent le fruit de cette union : Hélène, la fille atnée, épousa, dès l'année 1446, le roi de Serbie, Lazare II; après la mort de son mari, elle abrita dans un couvent les tristesses de son veuvage; les trois autres enfants, laissés àCorfou, s'appelaient Zoé, André, Manuel. Le séjour en Orient n'avait plus de raison d'être après la ruine des dernières espérances, et Thomas prit des mesures pour faire venir sa famille à Rome. Cependant les mois succédaient aux mois sans qu'elle arrivât à bon port. Une vive inquiétude s'empara du pauvre père. Plongé dans la tristesse, on ne le voyait jamais sourire : il croyait ses enfants ensevelis sous les flots. Ces angoisses paternelles se compliquèrent d'une maladie si violente qu'elle l'emporta

1 Archives Gonzaga, Busta 841, Rome, 1461,. t4 janvier, 9, 15, S8, tÔ mars, 5 avril. — Pu sec. Comm,, p. 192. — Ccckori, p. 49, 337. — PàSTOik, t. II, p. 222. — Archives de l'Opéra del Duomo à Sienne, n* 548, 555, 550. — Ratsalui, t. XXIX. p. 339. — Makocchet, t. II, p. 206. — Archives de Venise, Sen. Setr., t. XXII, f. 14. — Misti, t. LX, f. 46.

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dans le bref délai de sept ou huit jours ; d'aucuns crurent même qu'il avait été victime de la peste. Ce fut le 12 mai 1465 qu'il expira pieusement. Sa dépouille mortelle fut inhumée dans les caveaux de Saint-Pierre. Pour conserver le souvenir de ses traits remarquablement beaux, le Pape ordonna, paralt-il, de les reproduire dans la statue en marbre de Tapôtre saint Paul destinée à orner l'escalier du Vatican*.

Avant de mourir, Thomas avait désigné le cardinal de Nicée pour son exécuteur testamentaire et fidéicommissaire. Il lui avait confié ses enfants bien-aimés et l'avait institué leur tuteur et protecteur. Cette charge délicate avait été acceptée volontiers par Bessarion, d'abord, comme il le dit lui-même, par amour de Dieu, ensuite à cause de l'insigne noblesse des Paléologues et de l'amitié constante qui l'avait uni à Thon^s. Un meilleur choix ne pouvait, d'ailleurs, être iait. Isidore, l'ami des mauvais jours, n'était plus, et Bessarion ne semblait, comme lui, animé que d'une double passion : l'amour de la vraie foi et l'amour de la patrie. Aussi attaché au SaintrSiége que le cardinal ruthène, il le surpassait par la hauteur de ses vues, ses connaissances variées, son influence politique, sa position exceptionnelle dans le monde d^s savants et des lettrés. On devait s'attendre à ce qu'il prit au sérieux sa mission de tuteur : il ne trompa point ces espérances.

Les enfants de Thomas arrivèrent à Ancône au lendemain du trépas de leur père. Ils n'eurent pas la consolation de lui donner un suprême baiser. Le premier soin de Bessarion fiit de les soustraire au danger de la peste qui sévissait alors à Home. De concert avec le Pape et la noblesse byzantine, il donna l'ordre de diriger les nou-

' Archives Gonzaga^ Busta n^ 842, Borne ^ 1462, 21 mai. — Cumfi, p. 380. ] ^

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veaux arrivants sur Gingoli et de les y retenir jusqu'en septembre ou octobre. L*air y était salubre, et Tévéque du lieu, Gaspar Zacchi, ancien secrétaire de Bessarion, très dévoué aux Paléologues, mettrait volontiers un château à leur disposition.

^- Sur réducation à Rome des trois jeunes Paléologues, il n'existe qu'une seule et unique source de renseignements : c'est une lettre ou plutôt un programme d'études et de cénduite, rédigé par Bessarion sous la date du 9 août 1465, et qui nous a été conservé par Phrantzès, fidèle serviteur des Paléologues. L'âme du grand cardinal se révèle tout entière dans cette pièce : pauvre et d'obscure origine, parvenu par ses mérites et ses talents à une haute position sociale, obligé de séjourner en Occident, il avait appris par une rude expérience la panière de traiter avec les Latins, le prix de l'argent et celui de la valeur personnelle : les princes déshérités seront mis à même d'en profiter. Et d'abord ce n'est pas à eux directement, à cause de leur âge encore trop tendre, que Bessarion adresse sa lettre, mais à leur pédagogue, dont le nom est resté inconnu, et qui avait sous ses ordres le médecin Gritopoulos.

En première ligne, il est question du train de maison» réglé de manière à entourer les princes d'une certaine splendeur sans obérer outre mesure leur budget. Sur les trois cents écus mensuels qui leur seront servis par le Trésor, de même qu'autrefois à leur père, deux cents sont destinés aux princes eux-mêmes pour leurs vêtements, leurs chevaux, leurs domestiques.^ De petites économies seront prélevées sur cette somme, afin de faire face aux cas imprévus; avec les cent écus restants il faudra défrayer la modeste cour des princes. Bessarion mentionne expressément un médecin, un professeur grec, un professeur

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latin, un interprète, un ou deux prêtres latins. En principe, il conseille de modérer les traitements pour multiplier le personnel, mais ici encore il y a des limites : lés Romains ne voyaient pas de bon œil les nombreux parasites qui se pressaient autour de Thomas, il ne faudra pat tomber dans le même excès.

Ces détails matériels s'imposaient avec une force inéluc» table, les princes étant réduits à la misère; mais il tarde à Bessarion de s'élever plus haut et de tracer les grandes lignes de Féducation morale. Ici le langage du cardinal devient singulièrement incisif : « La noblesse, dit-il aux Paléologues, n'a aucune valeur sans la vertu, d'autant plus que vous êtes des orphelins, des exilés, des mendiants. Ne l'oubliez pas et soyez toujours modestes , affables , bienveillants; appliquez-vous sérieusement à l'étude pour occuper ensuite dans le monde la place qui vous convient. • Restait la question la plus délicate, celle de la religion et des rapports avec l'autorité spirituelle. Un fait regrettable, vaguement indiqué dans la lettre, s'était, parait-il, passé en route : au moment de la prière pour le Pape, les princes avaient quitté l'église. Bessarion prend la chose de haut : ft Que pareil scandale, leur dit-il, ne se répète plus » ; et, s'appuyant sur le désir de leur père défunt, il leur pose ce dilemme : ou suivre ses conseils, ou quitter l'Occident. S'ils veulent rester parmi les Latins, qu'ils vivent comme les Latins, qu'ils s'habillent comme les Latins, qu'ils fréquentent les églises latines, qu'ils fléchissent le genou devant les cardinaux et se montrent soumis et humbles vis-à-vis du Pape, auquel ils adresseront un petit discours à leur première audience. Pour dissiper jusqu'à l'ombre du doute, le cardinal revient encore, en finissant, sur la' conformité avec les Latins, même dans la liturgie. Vous aurez tout, telle est sa dernière conclusion, si vous imitez

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les Latins; dans le cas contraire, vous n'aurez nen.

Ce langage parait h bon droit surprenant dans la bouche de celui qui avait travaille à Tunion des Églises sur la •double base de Tunité dans la foi et de la diversité des rites, car tel avait été le principe fécond adopté au concile de Florence. D'où vient maintenant cette singulière partialité en faveur du latinisme? Sans doute Tinsistance de Bessarion doit être principalement attribuée aux nécessités de la politique, mais il convient de ne pas oublier cpi'à cette époque il y avait parmi certains Grecs comme un courant de sympathie pour le rite latin, témoin cet évéque Athanase Garciofilo qui supprima dans son diocèse de Gerace les derniers vestiges du rite grec, et dont il sera encore question*.

Si la teneur du programme destiné aux Paléologues nous est parvenue, la manière dont il a été appliqué reste dans les ténèbres. Aucun détail n*a survécu à Toubli. Quelques précieux documents témoignent seulement de Tinfluence décisive exercée par Bessarion sur le sort de Zoé, plus connue sous le nom de Sophie, et autour de laquelle se concentre désormais Tintérèt historique. Dans le langage officiel de Tépoque, elle est traitée de fille bien-aimée de TÉglise romaine, élevée à ses frais et par ses soins, chère aux pontifes qui la comblent de bienfaits. Bessarion la trouvait digne de ses illustres ancêtres, gracieuse et belle, ingénieuse et prudente. Il rêvait pour elle des couronnes et, à défaut de rois, se rabattait sur des roitelets.

Avant lui, voire avant l'arrivée du despote à Rome, vers 1460, le cardinal Isidore avait roulé les mêmes pensées dans sa tête et essayé d apparenter les Paléologues avec les

' Archives du VaUcan, Arm. XXXIV, i. VI, f. 4J ▼«. — Leobasd» K<Jajjtoç, p. 108. — MiowE, t. CLVI, col. 991 ; t. CLIX, col. 963. '

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princes d'Occident. L'initiative venait directement de lui. Â l'occasion du congrès de Mantoue, il avait eu des entrevues avec le marquis Lodovico Gonzaga, très préoccupé de trouver une alliance convenable pour son fils aîné Federico. Le nom de Zoé fut prononcé; elle n'avait alors que douze ou onze ans, et déjà on vantait sa beauté. Le prestige de la famille et l'éclat du trône éblouirent un moment le petit feudataire du Saint-Empire. Le projet fut pris au sérieux, et le cardinal ruthène étant parti pour Ancône, d'où il devait gagner la Morée, Eusebio de Malatestis vint l'y rejoindre, en février 1460, avec les pleins pouvoirs du marquis, un passeport en règle et une suite composée de six personnes. Imprévoyance ou présomption, Isidore se permit d'éconduire cet agent matrimonial «pour certaines raisons, écrivait-il au marquis de Mantoue, qu'Eusebio vous exposera lui-même» . Malgré cette déconvenue, l'affaire fiit reprise à l'arrivée deTbomasen Italie. Lodovico délégua, à cet effet, son ambassadeur à Rome, Bonatto, et lui demanda avant tout d'exactes informations sur les Paléologues. L'enquête était facile à faire, d'autant plus qu'il y avait deux Mantouans dans la maison d'Isidore cpii s'empressèrent de fournir les plus intéressants détails. Gonzaga apprit bientôt que le despote Tbomas était aussi riche en quartiers de noblesse que pauvre en argent comptant; si pauvre que, pour défrayer son entrée à Rome, le Pape avait dû lui envoyer sept cents ducats. Zoé, par conséquent, n'aurait d'autre dot que ses qualités personnelles. Or, la marquise de Mantoue, une Hohenzollern, bonne ménagère, se souciait peu d'une fiancée sans écus, et Bonatto lui écrivait naïvement : «Zoé a tout, sauf ce que vous désirez le plus. » Lodovico Gonzaga, approuvant les sages calculs de sa femme, se disait lui-même incapable de suffire aux frais d'un tel mariage,

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trop pauvre pour se charger d'une belle^lle nécesMteuse, et honteux d'acheter à prix d'argent ralliance impériale. Dûment renseignée sur ce point capital, la nîodeste cour de Mantoue n'hésita plus; elle renonça, sans regrets, à la princesse byzantine, et la pourpre des Césars n*eut plus d'attrait pour elle.Vis-à-Tis d'Isidore, une plausible excuse Voffirait d'elle-même. On avait interprété le renvoi d'Eusebio dans le sens d'une rupture de négociations. Désormais, se croyant libre, le marquis avait accepté d'autres avances, et maintenant il ne voulait pas traiter en double. Ce scrupule était plus tardif que réel* La vérité est que Lodovico Gonzaga traitait en double, depuis 1460, avec Isidore d'une part, et d'autre part avec le duc de Bavière. L'or ne manquait pas à Munich. Le contrat de mariage fut conclu en 1462, et les noces de Federico avec Marguerite de Bavière furent célébrées l'année suivante à Mantoue ^ La mort du despote, l'échec de la croisade de Pie II, survenus après cette première tentative, ne facilitaient pas l'établissement de Zoé. Il fallait cependant y penser. Nous sommes ici en présence d'un point assez obscur dans l'histoire des Paléologues, mais qui parait incontestable, à moins de rejeter arbitrairement le témoignage de Phrantzès. Ce chroniqueur raconte que, vers le milieu de l'année 1466, le pape Paul II engagea, par l'entremise de Bessarion, les deux princes byzantins, André, déjà décoré du titre de despote, et Manuel, à donner leur sœur en mariage au prince Caracciolo, aussi distingué par la noblesse de son origine que par son immense fortune^ Les négociations s'ouvrirent aussitôt, les conditions furent

' Archives Goniaga, Botta n* 840, Ancônef 1460, 7 m«rs, 31 mai. ButU n*" 841, Jtomey 1461, 24 janvier, 9, 15, 16, 26 juars, 7 Hyri), 1* mai. Copialettere, n* 87, 1460, 26 février; o* 48, 1461, 12 février, 27 mars, 6 avril.

MARIAGE D'IVAN III AU VATICAN. Ita

posées et acceptées de part et d'autre, après quoi on procéda aux fiançailles. Phrantzès se félicite d*y avoir assisté et remercie Topulent fiancé de ses magnifiques présents. Tel est le récit d'un témoin oculaire, très dévoué aux Paléologues, et qui n'avait aucun intérêt à forger des légendes. Il est sûr qu'on s'en tint aux fiançailles, car, dès Tannée suivante, la formule a yirgo Zoe » reparaît dans les actes officiels; mais pourquoi recula-t-on devant le mariage? quel est le Garacciolo dont il s'agit dans l'espèce? là-dessus les documents sont muets. La famille des Garacciolo était une des plus illustres d'Italie, elle avait des ramifications à Rome et à Naples, elle possédait en Grèce de vastes domaines, quelques-uns de ses membres jouaient un rôle politique prépondérant; cependant, il faut bien le dire, leurs généalogies ne mentionnent aucune alliance avec les Paléologues, aucune trace de ces brillantes fiançailles ne se retrouve dans les chroniques italiennes; Phrantzès en est le seul et unique garant '.

Peut-être ces premiers engagements furent-ils rompus à cause d'un mariage royal dont il fut sérieusement question vers la fin de la même année 1466. A vrai dire, la royauté de ce nouveau prétendant était encore contestée. Rome elle-même ne l'admettait pas ; néanmoins les destinées de Jacques de Lusignan paraissaient devoir être brillantes. Fils illégitime de Jean II, roi de Chypre, et d'une femme grecque de Patras, la nature avait été aussi prodigue de ses dons envers lui qu'il était porté lui-même à en abuser. Chéri de son père, bien fait de sa personne, intelligent et ami des sciences, il se laissait entraîner ju«qu'aux derniers excès par ses passions violentes. Une jalouse prévoyance avait cru l'éloigner du trente à tout

1 MioNB, t. CXVI, col. 098.

jamais en Tenrôlant dans la milice sacrée. Jean II, sur le désir de son épouse, consentit à le nommer au siège de Nicosie. Rome répondit à cet acte arbitraire, le 10 mai 1456, en donnant le même siège au cardinal Isidore. Ainsi poussé d'une part et rejeté de Tautre, Jacques de Lusignan retint, sa vie durant, le surnom d'Apostole ou Élu. Il abandonna les fonctions spirituelles à un vicaire et se contenta des revenus de ]a mense épiscopale. Un train de vie militaire régnait dans sa maison. Sa main maniait mieux l'épée que la crosse ; il avait déjà ordonné un meurtre et en avait commis lui-même un autre, lorsqu'il s'aperçut qu'une couronne lui irait mieux que la mitre. Après la mort de Jean II, Charlotte, son unique fille légitime, avait été reconnue, en septembre 1458, reine de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie, et elle avait épousé en secondes noces son cousin germain Louis de Savoie. Le pouvoir s'afFermissant ainsi dans la descendance directe, un bâtard n'avait plus qu'à se bercer de longues espérances. Dès lors, l'affection que Jacques avait vouée à la sœur se transforma en haine de la Reine. Pour s'emparer de la couronne, tous les moyens lui parurent bons, même l'intervention étrangère. Comme l'île de Chypre était tributaire de l'Egypte, il s'en alla au Caire, obtint la pelisse d'investiture, prit à ses gages un corps de mameluks, et vint camper avec eux, sauf à les faire massacrer ensuite, sous les murs de Nicosie. Ses partisans reprirent courage, lui prêtèrent mainforte, et son audace fut couronnée de succès. En septembre 1460, la capitale en détresse proclama Jacques de Lusignan roi de Chypre, tandis que Charlotte se renfermait avec les siens dans le château de Cérines. Tel était le nouveau fiancé qui aspirait à la main de Zoé.

Les premières allusions à ce projet de mariage nous viennent de Venise, et voici comment. Les deux préten-

MARIAGE D'IVAN III AU VATICAN. iS5

dants à la couronne de Chypre s^adressèrent tour à tour au Pape, Tun pour rentrer dans ses droits légitimes, l'autre pour légitimer des droits usurpés. Charlotte fit elle-même le voyage de Rome, et Pie II la reçut avec bienveillance, tandis que les ambassadeurs de Jacques furent sévèrement éconduits. Celui-ci ne se laissa pas décourager, et lorsque le Vénitien Paul II succéda à iEneas-Sylvius, il envoya à Rome un nouvel émissaire, Guillaume Gonème, moine de Tordre de Saint-Augustin, ancien confesseur de Jean II et fidèle compagnon de Jacques qui, à peine monté sur le trône, lui avait cédé Tarchevéché de Nicosie. En route pour ritalie, Gonème devait toucher barre à Venise, offrir le concours des Chypriotes contre les Turcs et aborder la question du mariage royal. Les termes exacts de ses déclarations sont restés inconnus; celles-ci n'allaient pas au delà, paralt-il, de quelques vagues insinuations et d'une demande de conseil sur la meilleure alliance à contracter. Les sénateurs répondirent à Gonème, le 11 décembre 1466. Ils dirigèrent son attention vers la fille du despote Thomas, en relevant les avantages d'une union avec elle; mais comme ceux-cî se réduiraient à la splendeur de son nom et à la gloire de ses ancêtres, feible rempart contre la flotte ottomane qui croisait dans la Méditerranée, ils s'en remirent, en hommes prudents, à la sagesse du Roi et à son bon plaisir.

Gonème fut séduit par cette proposition, soit qu'elle lui parût réellement avantageuse, soit cpi'elle répondit aux désirs de Jacques. Il s'en occupa sérieusement à Rome sitôt qu'il en eut la possibilité, car il devait avant tout se mettre en règle avec l'autorité ecclésiastique. En effet, accusé d'homicide, suspect à cause de son amitié pour le Roi, dans tous les cas intrus sur le siège de Nicosie, il avait encouru les censures de l'Église, et ne pouvait tenter

iS(( IVAN III ET SOPHIE PALÉOLOGUE-

aacune démarche officielle sans avoir obtenu Tabsolntion dans le for extérieur. Le Pape la lui accorda à condition qu'il confesserait ses péchés et ferait pénitence. Le cardinal de Nicée fut nommé commissaire pontifical pour lui conférer cette faveur. Le 11 avril 1467^ cinq témoins, dont deux évéques, Thomas de Tarentaise, et Athanase de Gerace, furent convoqués dans les appartements de Bessafîon aux « Santi Apostoli » . En leur présence, Gonèmc fut relevé de ses censures et réconcilié avec TÉglise. Un notaire en dressa procès-verbal. Désormais Tenvoyé de Jacques II avait accès partout.

Vers la fin du même mois, le 24, le Sacré Collège se réunit pour traiter les affaires chypriotes. A en juger d'après la durée du consistoire, la discussion dut être singulièrement animée; les cardinaux restèrent en conseil sept longues heures. L^issue n'en fut pas favorable à Tambassadeur. On décida que le titre royal ne serait pas accordé à Jacques de Lusignan, tant qu'il n'aurait pas trouvé de compromis avec sa sœur Charlotte. Gonème luimême, auquel son maître voulait assurer le siège de Nicosie, ne fut pas confirmé dans la possession de son évéchë. C'est le cardinal Francesco Gonzaga, cousin de Charlotte et présent au consistoire, qui nous donne ces renseignements. Quant au mariage avec Zoé, il n'en dit mot.

Et cependant de toutes les commissions dont Gonème était chargé, celle-ci avait peut-être les meilleures chances de réussite. Non seulement les parents et les amis des Paléologues approuvaient Talliance chypriote, mais le Pape lui-même semble avoir partagé leur avis. Toujours est-il que, le cas échéant, Bessarion se faisait fort d'obte» nir les plus insignes feveurs pontificales pour Jacques de Lusignan. D'ores et déjà, il l'appelait couramment roi de Chypre, et consignait ses promesses dans des actes nota-

ries. La naissance illégitime ne passait pas pour un obstacle ; cette tache disparaissait dans la splendeur d'un grand nom. Le cardinal de Nicée en était si peu offusqué qu'il s'attribuait même une part d'initiative dans ce projet, a La noblesse de la maison des Lusignan, dit-il, a attiré mes regards; je me suis souvenu des rapports d'antique amitié entre les empereurs de Byzance et les rois de Chypre, de Tunion récente entre Jean II et Hélène Paléologue, et mes préférences se sont reportées vers le roi Jacques.»

Ce mariage, on le voit, prenait les allures d'un mariage de hautes convenances. L'affection mutuelle n'y entrait pour rien; les intéressés ne s'étaient jamais vus. Toutefois, l'affaire était trop personnelle pour que Zoé ne fût pas consultée, au moins pour sauver les apparences. On lui soumit le projet dans sa maison du Gampo Marzio, en présence de ses frères, de quelques témoins et d'un notaire. Zoé donna son consentement en exprimant son entière confiance dans le choix du cardinal de Nicée et les conseils des parents et amis.

Une difficulté d'ordre purement matériel se laissait prévoir. Faute d'une dot convenable, un premier mariage avait échoué. On se trouvait encore dans la détresse, et il fallait se demander si le roi de Chypre n'aurait pas les mêmes prétentions que le marquis italien? Pour convaincu que fût Bessarion que les qualités de la fiancée, sa naissance, sa beauté, sa prudence, devaient suffire, il n'en songeait pas moins à lui constituer une espèce de patrimoine, et se disait prêt à engager tous ses biens, meubles et immeubles, ainsi que ceux des frères de Zoé, André et Manuel.

Toutes ces mesures se concertaient à Rome. Pour mieux «^entendre avec Jacques de Lusignan, Bessarion résolut de

lui envoyer un mandataire spécial à Chypre. II choisit pour cette mission, Athanase Garciofilo, évéque de Gerace, déjà cité plus haut. C'était un vieil ami, ori^naire de Constantinople, ancien moine de Saint-Basile. Il avait voté Tunion à Florence, et il gouverna pendant trentesept ans le diocèse que lui avait confié Pie II. De concert avec Zoé, on lui donna les pouvoirs les plus étendus en vue du mariage à conclure. Il avait carte blanche pour feire les promesses qu'il jugerait honnêtes et convenables avec l'assurance qu'elles seraient toutes ratifiées. Son départ pour Nicosie était si prochain qu'il se déchargea sur Bessarion des soins de son diocèse, et que Bessarion à son tour se substitua l'évéque de Tropéa, Pierre Balbi. Toutes ces conventions furent passées devant notaire, en bonne et due forme; elles portent la date. des 3, 5 et 7 mai U67.

Les négociations semblaient sur le point d'aboutir » lorsqu'à l'improviste elles furent brusquement interrompues. On ignore le motif de ce revirement imprévu. D'aucuns font même intervenir un bout de roman. La famille patricienne des Gornaro était en relations fréquentes avec l'île de Chypre; les deux frères Marc et André avaient prêté des sommes considérables à Jacques de Lusignan. Exilé de Venise, André se réfugia à Nicosie et devint auditeur du royaume. C'est lui qui aurait vanté la beauté de sa nièce Catherine, fille de Marc, et gagné pour elle l'affection de Jacques. Les éloges de l'oncle n'étaient pas exagérés. Gentile Bellini, le Titien, Paul Véronèse, ont rivalisé de talent pour peindre Catherine avec ses yeux noirs et brillants, son teint blanc et coloré, sa richesse de carnation qui rappelle la Junon des anciens. Assurément, Jacques de Lusignan n'était pas homme à rester insensible à ces charmes, mais peut-être tenait-il encore plus à

86 ménager, moyennant mariage, de puissants alliés. Exposé aux attaques des Turcs, aux représailles des Génois qu'il avait chassés de Famagouste, à celles du duc de Savoie, beau-père de Charlotte, et ne trouvant à Rome que de bonnes paroles, n'était-ce pas à Venise qu'il devait chercher un point d'appui plus sérieux? Les annalistes vénitiens disent expressément que Jacques poursuivait un but politique. Quant à la Seigneurie, elle avait d'excellentes raisons pour approuver Tunion avec Catherine Cornaro, si tant est qu'elle ne l'ait pas provoquée. Quoi qu'il en soit, le 10 juillet 1468, le mariage se fit à Venise par procuration. La jeune et belle patricienne reçut une dot de cent mille ducats et fut déclarée fille de la République, en attendant que ses nouveaux sujets lui décernassent k titre plus flatteur de Vénus chypriote. Dans toutes ces combinaisons, des influences mystérieuses semblent avoir exercé une action latente. Les arrière-pensées apparurent au grand jour lorsque Jacques II périt tragiquement dans la force de l'âge, que sa veuve Catherine se vit forcée d'abdiquer, que la bannière de Saint-Marc fut arborée à Nicosie, le 25 février 1489. Point stratégique et station de commerce, trop faible pour défendre ses droits, l'île de Chypre devenait fatalement la proie d'une cité marchande et guerrière.

Des chroniqueurs chypriotes, Georges et Florio Bustron, mentionnent encore d'autres négociations de Jacques II en vue d'obtenir la main de Zoé, et ils les reportent aux années 1471 et 1472. Il y a là un malentendu évident. Venise ne détournait pas ses yeux du roi de Chypre ; elle surveillait avec un soin jaloux les démarches qu'on faisait auprès de lui. Au premier soupçon d'intrigues napolitaines pour rompre le mariage, des représentations vives et efficaces furent faites à Jacques de Lusignan, par suite

desquelles Catherine prit, en 1472, le chemin de Nicosie'. D autre part, depuis Tannée 1468, Bessarion caressait un projet plus grandiose. Une nouvelle combinaison avait surgi tout à coup. Elle nous transporte en plein monde slave, et nous met en présence de deux Italiens qui ont puissamment contribué au mariage de Zoé avec le grand kniaz de Moscou.

La Russie du quinzième siècle^ la Russie Blanche, comme on l'appelait dans le sens oriental du mot, c'està-dire la grande, Tantique, la vraie, n'avait pas de fréquents rapports avec TOccident, si ce n'est que la Hanse possédait des comptoirs florissants à Novgorod, fière encore de son indépendance et de ses richesses. Quant à l'intérieur du pays, à peine de rares voyageurs y avaientils pénétré, et si quelques Occidentaux s'étaient fixés à Moscou, leur nombre était excessivement restreint. Parmi eux figurent en première ligne deux Italiens , Gian-Battista délia Volpe et Antonio Gislardi, désignés dans les chroniques russes sous les noms d'Ivan et Antony Friazine, bien que Friazine, analogue au Franc, ne soit que l'appellatif des étrangers de race latine.

Originaire de Vicence, Volpe appartenait à une famille honnête, connue de longue date, immigrée d'Allemagne,

} Archives de V^cnise, Sen, Secr,^ u XXIII, f. 18. — • Gonzaga, BubU !!• 843, Rome, 1467, 24 avril. — Du Vatican, Arm. XXXIV, t. XII, f. 6v*; t. VI, f. 4î V» à 45. — Mis Lathie, Hist., t. III, p. 173, 182, 307. — Mel. HUt., t. V, p. 432. — Saidas, Mec. BiêX., t. II, p. 474.

pourvue d'une certaine aisance, et cpii avait donné au pays des jurisconsultes éminents et de braves capitaines. Les pièces officielles le traitent de civis, voire de civis nobtlis, eques. Ses armes étaient des armes parlantes : d'azur à un renard rampant d'or ou, selon d'autres, d'argent. Son père s'appelait Bandini a Yolpe, sa mère Ëlisia. Il avait deux frères, Carlo et Nicolo. Sa sœur Ângela, mariée à un Ângarano, lui était affectueusement attachée. En 1459, lorsqu'elle fit son testament, où TÉglise et les pauvres ne sont pas oubliés et qui porte l'empreinte d'une haute piété, elle partagea en parts égales tout ce qu'elle destinait à ses frères, en insistant pour que le lot de Gian- Battista fût gardé et bien administré jusqu'à son retour de Russie ou Tenvoi d'un fondé de pouvoir. Un cousin de la famille, Trevisano Yolpe, possédait, dans les environs de Vicence, une villa assez belle et spacieuse pour y loger des princes. Vers l'année 1455, dans des circonstances restées inconnues, Yolpe s'en alla chercher fortune parmi les Tatars, probablement du côté de Raffa, et ensuite parmi les Russes. On verra bientôt qu'il était d'humeur aventureuse, artificieux et retors, d'une consoîence peu timorée, affrontant de vastes entreprises sans scrupules dans le choix des moyens. Les chroniques locales nous le montrent, en 1469, établi à Moscou, ayant accès au Kremlin, et monnayeur du grand kniaz Ivan IIL A ce titre, il devait être particulièrement cher aux Moscovites, encore peu versés dans les secrets de la métallurgie, et sur le point de s'emparer de Perm, dont ils convoitaient depuis longtemps les mines légendaires d'argent. Détail important : de gré ou de force, Yolpe s'était laissé rebaptiser à Moscou, quitte, au besoin, à se faire passer derechef pour catholique. La répétition sacrilège du baptême, mentionnée dans les sources indigènes ,

132 IVAN III ET SOPBIE PALEOLOGUB.

rentre dans les usages ou plutôt dans les abus de Tépoque^ ety de nos jours, les Grecs de Gonstantinople n'y ont pas encore renoncé.

A la famille desVolpe était alliée celle des Gislardi, qui également jouissait à Yicence d'une haute considération. Quelques-uns de ses membres s'étaient distingués, dès le treizième siècle, par leurs talents, leur fortune, leur noblesse. Les armoiries de la maison étaient à Tours» tenant un bâton et accompagné de cinq étoiles, trois en chef et deux en pointe. Antonio Gislardi était neveu de Gian-Battista Volpe, son compagnon d'exil et fidèle auxiliaire. Les annales de Yicence lui ont conservé le renom d'intrépide voyageur. Il avait parcouru toute l'Europe, depuis Naples jusqu'à Moscou, en passant par l'Allemagne» la Pologne et la Hongrie, avant de devenir collatérale de Zara. Ce poste important ne Tempéchait pas de cultiver les études. Ses procédés d'aménagement pour les eaux lui acquirent en Italie une certaine célébrité : plusieurs cités requirent ses services; la ville de Padoue notamment le chargea, en 1492, de régler le cours de la Brenta. A cette occasion, le sénat de Venise lui accorda un privilège de vingt-cinq ans pour ses nouvelles inventions. Nous le verrons bientôt prendre une part active aux entreprises de Yolpe ' . Au début, ce sont d'autres personnages qui occupent la scène.

Yers le milieu de Tannée 1468, deux émissaires de Yolpe parurent à Rome. L'un, appelé Nicolo Gislardi, était apparenté avec le mandataire, mais nous ne saurions dire exactement à quel degré. L'autre était un Grec du nom de Georges ou, selon la forme slave, louri. De quel droit un simple monnayeur du grand kniaz envoyait-

^ La Ruuie et V Orient^ p. 185. — Archiyetde Venite, Sen. Terra, t. XI, f. 110 V*. »- De Vicence, Paouahisi, f. 114, lîS ▼*; G. daScvio; GoirtàTi; ToMUin.

il des représentants jusqu'en Italie? quels motifs les amenaient au Vatican? Là-dessus les sources romaines sont muettes. Elles nous apprennent seulement que, le 9 juin

1468, le pape Paul II assigna aux messagers de Yolpe « habitant la Russie » une compensation d'environ quarante et un florins pour leurs frais de voyage, et, dès le lendemain, cette somme leur fut versée '. Il importe de constater ici les premières origines des relations qui vont se développer : c'est de Moscou que vient Tinitiative, et dans des conditions exceptionnelles. On sait avec quelle difficulté les étrangers admis au service du souverain quittaient la Russie, quels obstacles insurmontables on opposait à leur départ, fût-ce même pour une courte absence. Si Yolpe communiquait librement avec le dehors et se servait même de messagers, c'est que le grand kniaz était de connivence avec lui, et dans un but important.

En effet, il s'agissait d'une affaire singulièrement grave sur laquelle nous renseignent les sources locales, car louri ne tarda pas à rentrer en Russie, en compagnie non plus de Nicolo, mais d'Antonio Gislardi et de Garlo Volpe. La chronique -raconte ainsi ce fait : le 1 1 février

1469, un Grec, appelé louri, se présenta à Moscou avec un message de Bessarion. Le cardinal byzantin écrivait au grand kniaz Ivan III qu'il y avait à Rome une chrétienne orthodoxe {pravoslavnaïa hristianka) du nom de Sophie, fille de l'ancien despote de la Morée, Thomas Paléologue; qu'elle avait déjà refusé, par aversion du latinisme, deux princes d'Occident, le roi de France et le duc de Milan; mais que le grand kniaz n'avait rien de semblable à redouter : s'il voulait épouser la princesse, on s'empresserait d'envoyer celle-ci à Moscou. En même

> Archives du Vatican, £jfifti*, t. 472, f. 173 v».

134 IVAN m ET SOPHIE PALEOLOGUB.

temps, ajoute le chroniqueur, arrivèrent deux autres Italiens ou, selon Tidiotisme moscovite, deux Priazi, Carlo et Antonio, frère et neveu d'Ivan Friazine.

Cette page d'un compilateur anonyme mérite Fattention à plus d'un titre. Ce qui frappe à première vue, c'est la tendance à dissimuler l'initiative de Moscou : on dirait que louri est envoyé directement de Rome, tandis qu'en réalité il en revient après avoir été envoyé de Moscou. Pour ce qui est des détails, ils ne supportent pas la critique. Non seulement Zoé n'avait pas encore adopté le nom de Sophie, mais jamais Louis XI, marié en secondes noces depuis 1452 avec Charlotte de Savoie, jamais Tindomptable Galeazzo Sforza, n'ont recherché les honneurs de rhyménée avec l'orpheline de Byzance. Celle-ci avait d'ailleurs si peu refusé des Latins qu'elle avait consenti à épouser le roi de Chypre, et qu'elle-même avait été refusée par le marquis de Mantoue. Il est également inadmissible que l'intègre et loyal Bessarion, dévoué aux Latins en Occident, ait à Moscou dénigré le latinisme qu'il avait tant recommandé à Zoé. Par contre, le fond du récit est incontestable. •

Déjà, nous l'avons vu, chaque fois qu'il s'agissait d'un mariage de Zoé, soit avec un prince italien, soit avec un roi étranger, son tuteur s'en occupait activement. Il y avait là un devoir à remplir. Quant à l'union avec Ivan III, dans un message du 10 mai 1472, à citer plus bas, le cardinal de Nicée affirme expressément qu'elle a été l'objet de ses sollicitudes paternelles. Lié naguère d'amitié avec Isidore de Kiev, celui-ci avait pu le renseigner sur les forces militaires des Russes, sur leur haine des infidèles, sur la manière d'en tirer parti. D'ailleurs, au point de vue politique, les avantages de ce mariage étaient trop évidents par eux-mêmes pour échapper au

patriote éclairé, à l'adversaire implacable du Croissant : nouvel allié contre les Turcs, Fépoux de Zoé serait devenu un puissant protecteur de Byzance.

Mais de quels motifs s'inspirait, en hasardant cette démarche, le grand kniaz de Moscou? Ivan III apparaît dans rhistoire avec des traits bien accusés. Sans rien avoir d'un paladin de la Table ronde, il possédait à un haut degré les qualités et les défauts des princes de sa race. Il appliqua leur système d'annexion avec une âpre constance et une cruelle énergie, tout en restant, comme eux, prévenant et servile vis-à-vis des Khans tatars. Affranchi de scrupules dans le choix des moyens, sans pitié et sans entrailles pour sa famille et ses sujets, il songeait surtout à consolider sa puissance, à créer un État compact et redoutable, fût-ce même au prix du sang russe versé sans ménagement. Le petit->fils de Kalita caressait-il l'idéal d'un empire? avait-il des visions prophétiques et soudaines sur les grandeurs de sa patrie ? était-il emporté par une force inconsciente ou guidé par des calculs égoïstes? ou bien le souverain moscovite se laissait-il fasciner par des rêves de despotisme mongol? Le fait est qu'Ivan III, dépassant les limites traditionnelles de son pouvoir, est devenu le vrai fondateur de l'autocratie, c'est-à-dire d'un gouvernement personnel, arbitraire et absolu, qui lui permit, vers la fin de son règne, de disposer à son gré de la couronne, d'en priver l'héritier légitime et de la transférer sur la tète du fils de son choix.

Quant aux Moscovites, à en juger d'après les idées de l'époque, ils éprouvèrent probablement plus de satisfaction que de surprise. Une alliance de ce genre n'eut pas été la première dans les annales du pays : sans remonter jusqu'à Vladimir, qui avait épousé une Grecque, l'empereur Jean VIII, oncle de Zoé, avait été marié à une Russe.

136 IVAr9 III ET SOPHIE PALÉOLOGUE.

Si rétonnement n'y avait que peu départ, l'orgueil national n'en était pas moins excessivement flatté : même au lendemain de ses désastres, Byzance ne manquait pas de gloire ; Tsargrad, évoquant des souvenirs, reflétait des espérances. Ivan III, veuf de la princesse Marie de Tver, n'avait qu'un seul fils ; les intérêts dynastiques lui imposaient un second mariage, tandis que les abimes qui s'ouvraient déjà entre le futur despote et ses sujets rendaient une étrangère préférable à une compatriote.

Avant de donner une réponse définitive au Grec louri, le grand kniaz, encore fidèle aux anciens usages, voulut consulter ses boïars, sa mère Marie et le métropolite Philippe. A cette occasion, des réticences et des équivoques ont dû se produire ; une franche déclaration de l'état réel des choses eût provoqué une tempête au sein du conseil. Lors même que quelques voix favorables se fussent élevées, le chef de l'Église russe, le métropolite Philippe, hostile aux Papes, acharné contre u l'hérésie latine » , n'aurait jamais consenti au mariage d'Ivan avec une femme que Bessarion croyait entièrement dévouée au pacte de Florence. Malheureusement, la chronique est ici d'un laconisme extrême. Elle se borne à nous apprendre que le projet d'alliance enleva tous les suffrages. Une seule circonstance jette quelque lumière sur ces faits. Le mandataire choisi pour aller à Rome voir la fiancée, apporter son portrait et poursuivre la négociation n'était autre que ce même Gian-Battista délia Volpe qui avait envoyé auprès du Pape le Grec louri, qui entretenait des relations suivies avec ses parents de Vicence et qui avait ses entrées au Kremlin. Dans toute cette affaire du mariage, l'habile Italien apparaît, dès le principe, comme le moteur discret de l'entreprise, tenant entre ses mains tous les fils de l'écheveau, les dirigeant avec dextérité et toujours à son profit.

Sur ce premier voyage de Yolpe, en compa(piie de pan lourga, nous n'avons, sauf le bref pontifical du 14 octobre 1470, que les sobres renseignements des chroniqueurs russes. Paul II, que les humanistes' libertins poursuivaient de leur haine, occupait alors la chaire pontificale. Son prédécesseur immédiat, soucieux de soulever FLurope contre les Ottomans, était mort à la tâche sans y réussir. Les événements ne tardèrent pas à remettre le Pape en face de la redoutable question islamique, qui n'admettait guère d'autre solution qu'une lutte à outrance. Pour envoyer les combattants au dehors, le Pape proclama, le 2 février 1468, une trêve générale en Italie. Venise, Naples, Milan et Florence furent sommés de faire la paix dans l'espace de trente jours, et celle-ci fut définitivement conclue à Rome, le 8 mai. En dépit de ces efforts, la guerre contre les Turcs ne s'organisait qu'avec une peine indicible ; le condottiere Colleone, chef présumé des croisés, ne prit jamais le chemin de l'Orient et ne rivalisa point avec Godefroy de Bouillon. Cependant les projets belliqueux sans cesse renouvelés rapprochaient le Pape de plus en plus de Bessarion, qui en était l'infatigable promoteur, et donnaient au cardinal byzantin une influence toujours croissante. Autant de circonstances favorables à un projet de mariage qui eût renforcé la ligue antiottomane. Volpe était trop avisé pour ne pas les exploiter, mais les chroniques russes, enserrées dans un étroit horizon, n'entrent pas dans ces détails. La fille du despote Thomas^ nous disent-elles laconiquement, ayant appris que le grand kniaz professait la foi « chrétienne orthodoxe » , donna aussitôt son consentement au mariage. De son côté, le Pape n'y ajouta qu'une seule condition, facile à remplir : il demanda l'envoi de quelques « boïars » à Rome pour servir d'escorte à la fiancée, lorsqu'elle se rendrait dans

sa nouvelle patrie. L'habile Yolpe, comblé d'honneurs et de distinctions, reçut de Paul II un sauf-conduit biennal, autorisant les ambassadeurs russes à circuler sans entraves dans tous les pays qui a prêtent serment à la Papauté » . Ce récit, quelque naïve qu'en soit la forme, a une base historique dans le bref pontifical du 14 octobre 1470, adressé au roi de Pologne Casimir IV, avec prière d'accorder libre passage aux envoyés moscovites qui se ren^ draient à Rome * .

Vers la fin de la même année 1470, se place un incident qui se rattache intimement à notre sujet. Après avoir accompagné le Grec louri à Moscou, Antonio Gislardi vint se présenter, en novembre ou décembre, devant le sénat de Venise et le saisir d'une proposition séduisante. Expatrié depuis seize ans, fixé d'abord en Tatarie et puis à Moscou^ Gian-Battista délia Volpe, son oncle, ainsi parlait Gislardi, avait cruellement ressenti la perte de Négrepont, île si chère aux Vénitiens et récemment conquise par les Turcs. Pour secourir la patrie en détresse, toujours exposée aux attaques du Croissant, Texilé volontaire avait imaginé de conclure une alliance avec les Tatars de la Horde d'or : le khan Mohammed, TAklimet des chroniques russes, avait juré de lancer contre les Turcs deux cent mille chevaux. A l'appui de son dire, Gislardi produisait les instructions de Volpe et un message du khan des Tatars : libre à la Seigneurie, si bon lui semble, de s'adjoindre ce nouvel et utile auxiliaire. On remarquera que le discret neveu passait prudemment sous silence les voyages en Italie de son oncle et ses négociations matrimoniales. Rien de tout cela ne lui était caché, car les sources russes nous apprennent que Gislardi revint à Moscou avec des commissions rela-

» Roussk. liét., t. VI, p. 7, 34 i 37. — Poin. Sobr., t. Vï, p. 196. — Raynaldi, t. XXIX, p. 480.

tives à Zoé et des sauf-conduits du Pape valables non pas seulement pendant deux ans, mais « jusqu'à la fin des siècles » .

Pour hasardée qu'elle fût, Tentreprise de Volpe n'en rentrait pas moins dans les mœurs politiques des Vénitiens. La guerre avec les Turcs durait depuis le printemps de Tannée 1463, et se résumait en une série de désastres : des possessions florissantes perdues, le commerce du Levant compromis, un budget militaire écrasant, les meilleurs capitaines tués à l'ennemi, un Bertoldo d'Esté, un Vittore Capello, un Jacopo Barbarigo; aucun espoir de conclure une paix, sinon avantageuse, au moins tolérable. Mais la fière république, loin de déposer les armes, lançait ses galères dans les eaux ottomanes et s'obstinait à continuer la lutte. Au plus fort de la guerre dans la Morée, on avait songé à faire poignarder le Sultan par des sicaires qui s'offraient d'eux-mêmes, et que le conseil des Dix encourageait par ses ducats. Des émissaires intelligents s'en allaient, à grands frais, jusqu'au fond de l'Asie, soulever les Géorgiens et les Perses contre les Turcs. L'alliance avec les Tatars n*était donc pas à dédaigner, mais une décision si grave ne pouvait être prise du jour au lendemain. Quatre longs mois se passèrent sans que Gislardi eût obtenu de réponse. Ces lenteurs lui parurent un signe de méfiance. Il demanda que ses assertions fussent vérifiées sur place par un personnage officiel, après quoi les pourparlers seraient repris et menés à bonne fin ou complètement abandonnés. L'idée fit fortune : le 2 avril 1471 , à la majorité de cent dix-neuf votes positifs contre deux négatifs et deux autres flottants, les sénateurs résolurent d'expédier à la Horde d'or le secrétaire Gian-Battista Trevisan. Pour ses frais de voyage, on hii alloua une indemnité de trois cents ducats, en dehors du traitement annuel.

La Seigneurie eût même envoyé un ambassadeur en titre, n'eussent été les énormes distances. Trevisan devait exposer ces difficultés à Mohammed, lui présenter des excuses, combler d'éloges son ardeur belliqueuse, enfin lui ofFrir seize aunes de drap de la valeur d'enviroû quatre-vingtseize ducats. La générosité vénitienne n'allait pas au delà de ce modeste présent : aucune promesse pécuniaire n'était faite aux hordes intéressées qui ne dégainaient jamais gratuitement et rançonnaient, au contraire, ami^ et ennemis. Jalouse d'être bien renseignée, la Seigneurie engageait son mandataire à étudier soigneusement la nature, la position, les ressources des pays qu'il traverserait, de même que les mœurs des habitants, leur caractère et leurs relations. On comptait beaucoup sur le concours intelligent et dévoué de Volpe, car Trevisan, accompagné de Gislardi, devait d'abord toucher barre à Moscou, remettre un message officiel au promoteur de Talliance tatare, se concerter avec lui sur les détails du voyage, et puis se rendre à la Horde d'or, d'où il aurait adressé ses rapports au sénat ^

Pendant que l'alliance tatare se négociait à Venise, Volpe reprenait à Moscou l'affaire du mariage. A peine rentré, il communiqua à Ivan les réponses du Pape. On tint de nouveau conseil au Kremlin : les propositions romaines furent toutes acceptées. II est à supposer que la souplesse de l'entremetteur facilitait les rapports mutuels; mais cette extrême condescendance, si étrangère aux mœurs moscovites, n'est-eile pas un indice qu'on exécutait un plan préconçu et bien adapté aux circonstances? Au point où en étaient les choses, il ne restait plus qu'à aller chercher la princesse Zoé à Rome. Cette

* Archives de Venise, Scn. Secr., t. XXV, f. 8 v% 11, îl. — BfiBCHBTy Melazioncy p. 5. — Lamans&t, p. 16 à 18.

seconde et flatteuse mission échut naturellement à celui qui s'était si bien acquitté de la précédente. Le grand kniaz adressa des lettres au cardinal Bessarion et au pape Galixte, car c'est ainsi que les Russes appelaient le successeur de Paul II, mort le 28 juillet 1471. La chronique ajoute naïvement que, s'étant mieux renseignés en route, les envoyés d'Ivan grattèrent le nom de Galixte pour lui substituer le vrai nom du Pape, qui était Sixte IV.

Volpe partit pour Tltalie, le 17 janvier 1472, avec des compagnons dont les sources n'ont pas conservé les noms. Les premières nouvelles de l'ambassadeur improvisé nous viennent de Venise; elles ne sont pas de bon augure. Le 27 avril, les sénateurs décidèrent de rappeler Trevisan et de le défrayer pour son retour avec cent cinquante ducats. La mesure était motivée par les rapports reçus de Moscou i dans lesquels l'infortuné secrétaire se plaignait d'avoir été complètement abandonné par Volpe. Privé de cet appui, ne sachant pas la langue du pays, il lui était désormais impossible d'accomplir sa mission. Les étranges procédés de Volpe ajoutaient du poids à cette accusation ; il traversait en ce moment l'Italie, se dirigeant vers Rome, et semblait à dessein éviter Venise, où il avait soulevé lui-même de si grosses questions^

Ailleurs la fortune se montra plus favorable à l'envoyé moscovite. Dans les premiers jours du mois de mai, il se croisa à Bologne avec Bessarion, qui se rendait en France. Succombant sous le poids de l'âge, des maladies et des fatigues, le cardinal avait longtemps hésité avant d'accepter cette légation; les Vénitiens le prévinrent charitablement qu'il y allait de sa vie, mais les instances de Sixte IV, une lettre pressante de Louis XI, les pathétiques exhortations de Fichet, peut-être le secret espoir d'enrôler le roi de France dans une croisade, décidèrent l'illustre

vétéran à braver les périls d'un long voyage. Il allait servir la cause de TÉglise et, de sa grande voix, appeler les peuples au combat du Christ. Au milieu de ces absorbantes préoccupations, toujours fidèle à lui-même, Tami des lettres cherchait à compléter sa splendide collection des œuvres de saint Augustin, le tuteur des Paléologues songeait à l'avenir de Zoé, à son mariage avec le puissant souverain du Nord. Nous en avons la preuve touchante dans une lettre adressée aux Siennois, le 10 mai 1472, à la suite de Tentrevue avec Yolpe. Bessarion supposait que tous les obstacles seraient écartés. Voyant déjà la princesse en route pour Moscou, il désirait que son voyage à travers ritalie fût une marche triomphale, qu'elle apparût parmi les Russes en fille de grande race, estimée des peuples d'Occident. « Nous nous sommes rencontrés à Bologne, écrit-il aux prieurs de Sienne, avec l'envoyé du seigneur de la Grande Russie, qui se rend à Rome pour y contracter, au nom de son maître, une alliance avec la nièce de l'empereur de Byzance. Cette affaire est l'objet de nos soins et de notre sollicitude, car nous avons toujours été animé de bienveillance et de pitié envers les princes byzantins qui ont survécu à la grande catastrophe ; nous avons cru devoir leur venir en aide à cause du lien commun qui nous attache à notre patrie et à notre nation. Si la fiancée devait passer par Sienne, nous vous conjurons de lui faire une brillante réception, afin que ses compagnons puissent rendre témoignage de l'amour des Italiens pour elle. Gela lui donnera du prestige auprès de son époux et vous fera grand honneur. Quant à nous, notre reconnaissance vous sera acquise à tout jamais. » Un message identique fut expédié le même jour au marquis Ercole d'Esté, qui fit entourer de soins exquis, à Modène et à Reggio, le voyageur pourpré. U est à présumer que Bessarion aura envoyé

des lettres du même genre dans différentes directions et recommandé de vive voix la princesse aux Bolonais, qui gardaient bon souvenir de leur ancien légat * .

Encouragé par ces succès, Volpe partit pour Rome. Vers la fin de mai 1472, il se trouvait aux portes de la Ville étemelle, sur les hauteurs de Monte-Mario, attendant que les questions préliminaires d'étiquette fussent réglées. Naguère gracieusement accueilli par Paul II, il pouvait compter sur une égale bienveillance auprès de Sixte IV qui, établi à Rome et cardinal depuis 1467, devait connaître personnellement les Paléologues. Aussi bien à la prise de possession du Latran, le despote André avait fait partie de Tescorte pontificale. D'ailleurs les propositions de Volpe touchaient à la question brûlante de Tépoque, dont personne ne pouvait se désintéresser, la question des Turcs. Le pauvre moine franciscain à la stature moyenne, à la complexion vigoureuse et ramassée, aux traits énergiques et puissants, tels que les a ébauchés Mellozzo da Forli, xiux rides révélatrices de labeur qui se pressent sur le front, avait repris le projet de ligue antiottomane sitôt qu'il eut ceint la tiare. De fréquentes processions parcouraient les rues de Rome, implorant le secoure céleste. Un congrès devait se réunir soit à Mantoue, soit à Ancône, et, comme les souverains tergiversaient, le Pape envoya luimême, le 23 décembre 1471, cinq légats a latere dans les principales cours d'Europe, conclut une alliance avec Naples et Venise, encouragea Ouzoun-Hassan à continuer la guerre et lança une bulle contre les Turcs. Dévoué sincèrement à l'Église, soucieux de répandre la vraie foi, il

ï Roussk, liét.y t. VI, p. 43. — Archives de Venise, Sen, Secr,, t. XXV, f. 185, 89 ¥•. — De Florence, Mediceo inn. il princ, filza XLVI, n" 143, 17Î. — De Modène, Princ, est, y Borna, 9, 10, 13 mai l47î. — La Russie et rO^ient^p, 190. — Leoraso, Ceni dix LeUres, p. S&4Î.

lU IVAN III ET SOPHIE PALEOLOGUE.

aurait mieux justifié les espérances que Ton mettait en lui,* si le népotisme, se mêlant à la politique, n'eût enrayé ses bonnes intentions et mal orienté ses efForts. Les conditions de ritalie exig^eai®nt que Sixte IV se créât un parti sûr et dévoué. Il s'attacha sa famille par des largesses excessives sans se rendre suffisamment compte du prix de Targent, ni de la valeur morale de ceux qu'il enrichissait. Les bénéfices s'accumulèrent entre les mains des neveux, qui trop souvent n'en firent qu'un usage répréhensible. Le cardinal Pietro Riario mourut à vingt-huit ans, laissant après lui une réputation de scandale et de luxe effréné que ne rachetait pas son amour des lettrés et des pauvres. La guerre désastreuse de Ferrare fut l'œuvre du comte Girolamo, aussi ambitieux qu'incapable.

Chose étrange ! dans un siècle si fécond en observateurs attentifs, l'ambassade de Volpe a presque passé inaperçue. Laissons ici la parole à Giacomo Maffei de Yolterra, seul contemporain, à notre connaissance, qui ait consigné ce fait avec quelques détails.

a Les Pères, dit-il, ont été convoqués aujourd'hui (24 mai) en conseil. La convocation a été occasionnée par les ambassadeurs d'Ivan, duc delà Russie Blanche. Ceux-ci sont venus d'abord pour vénérer le pontife romain, ensuite pour contracter le mariage avec la fille de l'ancien despote du Péloponèse. Après avoir quitté sa patrie avec ses deux frères, elle vivait à Rome des pieuses subventions du siège apostolique. Les ambassadeurs reçurent l'ordre de s^arréter dans un hôtel de Monte-Mario, d'où l'on domine la ville, afin qu'en attendant une décision pût être prise sur le mariage et sur la manière de recevoir les ambassadeurs. Quelques doutes avaient surgi à cet égard; on n'était pas suffisamment renseigné sur la foi des Rutbènes. Les avis furent donnés. On approuva le mariage. On permit aussi

que les fiançailles, selon le désir qui en avait été exprime, eussent lieu dans la basilique des saints apôtres Pierre et Paul, avec la participation des prélats. On obtint que les familiers du pontife, et des cardinaux allassent à la rencontre des ambassadeurs. Ces décisions furent appuyées sur les motifs suivants : les Ruthènes ont accepté autrefois le concile de Florence, et ils ont eu un archevêque latin nommé par le siège romain, car les Grecs s'adressent pour le choix de leurs évéques au patriarche de Constantinople ; ils demandent maintenant qu'on leur envoie un ambassadeur pour connaître de leur foi, étudier la situation, corriger ce qui serait jugé erroné et recevoir leur profession d'obéissance. Enfin, lors même que les Ruthènes seraient tout à fait hérétiques, les mariages avec eux, d'après le droit pontifical, ne seraient pas invalides. D'ailleurs, les fils égarés semblent devoir être rappelés vers le sein de l'Église, leur mère, par les honneurs et la bienveillance. a Le 25 mai, les ambassadeurs du duc précité parurent au consistoire secret. Ils présentèrent une lettre ouverte, écrite sur un petit parchemin, munie d'un sceau d'or mobile, et ne contenant que ces mots en langue ruthène : Au grand Sixte, pontife romain, le duc de la Russie Blanche^ Ivan, présente ses hommages, en se frappant le front de la main, et demande qu'on prête foi à ses ambassadeurs. Ces derniers comblèrent d'éloges le pontife, le félicitèrent de son avènement, recommandèrent le duc, déposèrent, en son uom, ses hommages aux pieds apostoliques (car c'est ainsi qu'ils s'exprimèrent), offrirent enfin des présents, un manteau et soixante-dix peaux de zibeline. Le pontife loua le duc parce que celui-ci était chrétien, pour avoir accepté le concile de Florence, pour n'avoir jamais souffert qu'on demandât un archevêque grec au patriarche de Constantinople, nommé par le Turc; pour avoir souhaité

le mariage avec une femme chrétienne, élevée longtemps auprès du siège apostolique; pour avoir présenté ses hommages au pontife romain, ce qui équivaut chez les Ruthènes à une profession de pleine obéissance. Des remerciements furent exprimés pour les dons. Les ambassadeurs du roi de Naples, des Vénitiens, des Milanais, des Florentins, et du duc de Ferrare, appelés pour d'autres affaires auprès du pontife, furent présents à cette solennité. »

Les assertions du chroniqueur romain sont confirmées par la dépêche des envoyés de Milan, Giovanni Arcimboldi, évêque de Novare et plus tard cardinal, etNicodemo Tranchedini de Pontremoli. « Alors, écrivent-ils le 25 mai à Galeazzo Sforza, le Pape fit entrer un ambassadeur du duc de Russie, lequel en notre présence et en peu de mots exprima des hommages de manière à faire tacitement acte d'obéissance, et offrit deux liasses de zibeline au nombre de cent ou à peu près. Le Pape les reçut avec satisfaction, et après bien des actions de grâces et des compliments, il remercia encore l'ambassadeur d'être venu, au nom de son maître, épouser la sœur des jeunes despotes qui demeurent ici. II appela celle-ci fille du siège apostolique et du Sacré Collège des cardinaux pour avoir été longtemps élevée ici aux frais de la sainte Église. A cause de cela il voulait que les fiançailles se fissent dans la basilique du prince des apôtres, mais il ne dit pas à quelle époque, nous croyons cependant que ce sera prochainement '. »

Si le récit de Maffei, secrétaire du cardinal Ammanati et bien placé pour être fidèlement renseigné, est incontestable quant aux événements qui se sont passés sous ses yeux, on ne saurait en dire autant de ceux qui échappent

1 McnATORi, t. XXIII, col. 83. — Archives de Milan, Poterne est.f Roma, i47î.

à 8on contrôle personnel. Victime peut-être d'une adroite mystification, il a commis des erreurs de fait qu'il importe de relever. Et d'abord, le concile de Florence, on s'en souvient, n'a jamais été accepté à Moscou. Au contraire, à peine promulgué, en 1441, il fut aussitôt rejeté avec horreur. Il est vrai que la bulle d'Eugène IV a été admise à Kiev, centre religieux des provinces russes de la Pologne ; mais celles-ci, constituées en métropole spéciale, dès 1458, reconnurent Tautorité du Pape et se détachèrent complètement de Moscou. Aussi les grands kniaz, inébranlables dans leur système, n'ont-ils jamais demandé à Rome d'évéque latin ou autre. Que s'ils ne s'adressaient plus au patriarche d'Orient, si les métropolites Théodose et Philippe, élus par le clergé, n'avaient pas recherché la confirmation de Byzance, cette infraction à l'usage trahissait sans doute les progrès de l'autonomie intérieure, mais elle s'expliquait par la difficulté des communications et ne rompait pas les liens hiérarchiques, encore moins devaitelle profiter au Pape. En outre, la plus indulgente critique ne saurait admettre que le grand kniaz Ivan eût jamais risqué un acte de soumission au Saint-Siège ou désiré la réforme de l'Église russe par un légat de Rome. Non seulement les chroniques n'y font pas la moindre allusion, mais le caractère hautain d'Ivan, son attachement à l'Église nationale, tous les événements de son règne sont en flagrante opposition avec des démarches qui lui eussent paru plus humiliantes encore qu'attentatoires à la foi. L'ouaille du métropolite Philippe n'était rien moins que chaud partisan du concile de Florence ou disciple docile de l'Église latine. Inutile d'ajouter que la missive des ambassadeurs n'aura pas été rendue littéralement par Maffei : jamais les formules d'étiquette n'ont été bouleversées au Kremlin avec tant d'audace. Au quinzième

Siècle, on se servait déjà du TitouUarnik, où les titres des souverains étrangers étaient scrupuleusement consignés; quant à ceux du grand kniaz, personne n'eût osé les réduire à un seul mot. Par contre, le fond même de la pièce présente un caractère indéniable d'authenticité : les lettres de créance délivrées à Moscou du temps divan III, — on en trouve encore quelques-unes dans les dépôts d'Italie, — se bornent à la formule laconique mentionnée par Maffei et s'en rapportent entièrement à l'ambassadeur.

Mais comment expliquer l'accueil favorable fait par le Pape aux propositions de Volpe, qui n'avaient d'autre base qu'un tissu d'erreurs? Peut-on supposer, à la cour de Rome, une si profonde ignorance de l'état réel des choses? En vain chercherait-on une réponse dans les documents contemporains; ils ne renferment pas d'indications précises. Cependant, à bien considérer les faits par euxmêmes, les soupçons se portent sur Yolpe. N'aurait-il pas joué double jeu et abusé de sa position? Orthodoxe à Moscou, catholique à Rome, n'aurait-il pas sacrifié la vérité pour convaincre tour à tour le grand kniaz et le Pape? Une affaire politique et lucrative marchait de front avec la conclusion du mariage. Volpe, on le verra tout à l'heure^ s'intéressait à l'une et à l'autre ; les scrupules de délicatesse lui étaient étrangers.

La vérité est que l'orthodoxe Ivan appartenait à une Église séparée du Saint-Siège depuis Michel Gérulaire, tandis que Zoé était catholique, et, selon toute apparence, du rite latin. Les fiancés ne professant pas le même culte, il s'agissait, pour parler le langage moderne, d'un mariage mixte. Or, l'Église reconnaît que ces unions sont toujours valides, mais elles ne sont licites que dans certaines circonstances, avec la condition expresse que les enfants à naitre seront catholiques. Envers les princes byzantins on

avait usé, dès Tannée 1418, (Tune grande condescendance dans les formes sans rien changer au fond des choses. Les fils de Tempereur Manuel avaient été autorisés par Martin y à épouser des femmes catholiques. Le bref pontifical déclare que cette concession se fait en vue de faciliter la réunion des Églises d'Orient et d'Occident, et il résume toutes les conditions sous cette clause générale, que ces mariages ne porteraient aucun préjudice à la vraie foi^ Les ménagements du Pape ne pouvaient aller au delà. Sixte IV se trouvait vis-à-vis d'Ivan dans la même situation que Martin V vis-à-vis de Manuel : la dispense nécessaire pouvait être accordée à Zoé, pourvu que les intérêts de la foi fussent sauvegardés. Si toutes ces précautions n'ont pas été prises, c'est qu'on n'était pas suffisamment renseigné, peut-être ébloui par les trompeuses assurances de Volpe.

Ici, on peut se demander si les négociations entre Rome et Moscou ne tournaient pas au contrat, et à un contrat bilatéral? En déposant aux pieds du Pape, selon le mot de Maffei, les hommages de son mattre, est-ce que Volpe n'aurait pas ambitionné pour celui-ci une compensation quelconque? L'état actuel de nos connaissances n'autorise que des soupçons, mais ces soupçons ne laissent pas que d'être fondés. En effet, un chroniqueur bien renseigné de Nûrnberg nous apprendra bientôt qu'il s'agissait de conférer le titre royal au grand kniaz de Moscou. Cette nouvelle se répandra peu à peu et prendra une telle consistance que la Pologne en sera alarmée, que TEmpereur se croira lésé dans ses droits. Ne serait-ce pas un indice que Volpe a réellement cherché à consolider son crédit et à gagner les bonnes grâces d'Ivan, en lui procurant une

I Ràtràldi, t. XXVII, p. 475. — Zhisuman, Das Eherecht, p. 523, 543,

couronne? Certes, il avait assez d'esprit inventif pour combiner ce plan, et les nouvelles idées qui agitaient le Kremlin lui donnaient quelques chances de réussite. Le fait est qu'à partir de cette époque, la collation de la royauté devient l'objet de pourparlers diplomatiques. Les Papes s'en servent comme d'une amorce, et les aventuriers en abusent avec une audace incroyable. Ce qui est sûr, c'est qu'une ambassade solennelle a été annoncée par Volpe et que des passeports pontificaux ont été délivrés d'avance à ces diplomates.

Quoi qu'il en soit, l'envoyé de Moscou avait pour le moment atteint son but. Malgré l'activité fiévreuse qui absorbait les Romains, l'afFaire du mariage ne fut pas négligée. Une ligue contre les Turcs venait d'être conclue avec Naples et Venise, le Pape avait enrôlé des soldats et armé vingt-quatre galères. Le 28 mai, à l'issue de la messe, il bénit à Saint-Pierre les drapeaux des croisés. Dans l'après-midi, nouvelle cérémonie guerrière : Sixte IV se rendit à cheval vers le mouillage des quatre galères qui avaient remonté le Tibre jusqu'à la hauteur de Saint-Paul et appela les grâces célestes sur les marins et leur amiral, le cardinal Carafa. Le jour même où la flottille pontificale quittait le port d'Ostie, le 1" juin, fut fixé pour les fiançailles de Zoé ou son mariage par procuration, car les documents s'expriment d'une manière équivoque. Dans les diplômes pontificaux cependant le nobilis virgo d'autrefois est remplacé par nobilis mulier,

La plume alerte d'un humaniste a esquissé la silhouette de la princesse byzantine, quelques semaines avant cet événement. Clarice Orsini, mariée depuis quatre ans à Lorenzo Medici, vint à Rome vers cette époque, amenant dans sa compagnie Luigi Pulci. La jeune patricienne» élancée et majestueuse, était dans tout l'éclat de sa beauté

classique. Épris de ses charmes, le poète florentin se montra envers Zoé rigoureux à Texcès. Glarice fit une visite d'étiquette à la fiancée divan, et Pulci saisit Toccasion pour donner libre cours à sa malice. « Je vais te décrire brièvement, mande-t-il à son ami et confident Lorenzo Medici, cette coupole de Norcia ou plutôt cette montagne de graisse que nous visitâmes. Â la vérité, je ne croyais pas qu'il y en eài tant dans toute TAllemagne et en Sardaigne. Nous entrâmes dans la chambre où ce jeudi gras de femme était pompeusement assise, et elle avait, je t'assure, de quoi s'asseoir... Deux grosses timbales sur la poitrine, un affreux menton, un visage ressortissant, une paire de joues de truie, le cou enfoncé dans les timbales. Deux yeux qui en valent quatre, avec de tels sourcils et tant de graisse et de lard tout autour que le Pô n'est pas mieux endigué. Et ne pense pas que les jambes soient comme les jambes de Giulio le Maigre... Je ne sache pas avoir jamais vu chose aussi onctueuse et grasse, aussi flasque et morbide, et enfin aussi ridicule que cette étrange befania,.. Après cela, je n'ai plus rêvé la nuit que de montagnes de beurre et de graisse, de suif et de petits pains, et autres choses dégoûtantes '.. . »

Les Byzantines du quinzième siècle abusaient, il est vrai, des onguents et des couleurs; elles pouvaient être mieux étoffées que les frêles Italiennes, mais les railleries de Pulci sont évidemment du domaine de la fiction. Elles étaient d'ailleurs aiguisées par une rancune d'ordre purement matériel. L'entretien dura longtemps; un des frères de Zoé servait d'interprète, et, malgré l'heure avancée de la soirée, on n'offrit aux visiteurs ni collation, ni verre de vin, M ni en grec, ni en latin, ni même en langue vul-

^ Lettere, p. 63 à 67, n»tl.

15t IVAN III ET SOPHIE PALÉOLOGUE.

gaire » , dit Fauteur désappointé de Morgante maggiore. Moins prévenu que son collègue affamé, un certain Benedetto s'extasiait sur la petite bouche de Zoé, et trouvait qu'elle crachait délicieusement. Clarice Orsini, plus compétente dans Tespèce, n'hésitait pas à déclarer que la princesse était belle. Nous verrons bientôt de nombreux chroniqueurs se ranger au même avis, ce qui permet de croire que Pulci a fait non le portrait de Zoé, mais sa caricature. A travers le persiflage impitoyable du satirique poète, ime note réelle et vivante se laisse surprendre : dans les cours raffinées d'Italie, au milieu des femmes gracieuses de la Renaissance, spirituelles et délicates, une Byzantine, grosse et lourde, n'était plus à sa place. Les destinées de Zoé la poussaient vers le Nord. Au jour fixé pour la solennité du mariage, la basilique vaticane dut se revêtir de toutes ses splendeurs. Ici encore, tandis que les plus fidèles chroniqueurs passent sous silence un fait qui s'imposait naturellement à leur plume, Maffei est le seul à nous donner quelques détails. Un évéque, dont le nom ne s'est pas conservé, prêta son concours à la brillante cérémonie. L'assistance qui entourait la princesse était nombreuse et distinguée. On remarquait en première ligne la reine de Bosnie, Catherine, veuve de Stéphane, qui abritait à Rome ses malheurs, depuis que les Turcs avaient envahi ses États, et se disait à bon droit « la plus infortunée des Reines » . Dénuée complètement de ressources, elle vivait d'une pension mensuelle de cent ducats servie par le Saint-Siège, et suppliait les Médicis de lui verser cette somme en deniers et non en pièces d'étoffes. Quatre fidèles compagnes, Paule, Hélène, Marie, Praxine, l'avaient suivie en exil. Ces matrones bosniaques furent probablement les seules femmes slaves qui assistèrent au mariage de la future souveraine de

Moscou. Les Médicis se 'firent représenter par Glarice Orsini. Les patriciennes les plus illustres de Rome, de Florence et de Sienne vinrent en personne. Les cardinaux envoyèrent des délégués.

Maffei ne mentionne pas un seul Grec, mais il n*est pas téméraire de supposer que tous les compatriotes de Zoé présents à Rome furent du nombre des invités. Le fait est absolument certain pour Théodore Gaza, ami de Bessarion, calligraphe et savant. Il avait assisté au concile de Florence, ardemment défendu Aristote et acquis line certaine réputation à Rome et à Naples. Renseigné par lui sur cet événement, FilelFo, alors à Milan, lui exprimait, le 1*' juillet 1472, sa satisfaction et ses remerciements. Nulle trace historique, mais forte présomption en faveur d'Anne Notaras, fille du malheureux Lucas. Naguère fiancée à Tempereur Constantin Dragazès, oncle de Zoé, elle avait ajouté à son nom celui de Paléologue et quitté Constantinople un peu avant la chute de cette ville. Établie à Rome avec son frère Jacques, l'illustre matrone rêvait la création, au fond de Tltalie, d'un petit État grec indépendant. Le château en ruine de Montacuto fut acheté dans ce but aux Siennois, et, le 22 juillet 1472, un contrat stipulé avec Sienne garantissait les franchises de la future République. Ce projet semble n'avoir jamais été réalisé. Il n'en est pas moins une preuve des sentiments patriotiques de son auteur qui, plus tard, coopéra puissamment à l'organisation de la colonie hellénique à Venise. Si profondément dévouée à son infortimée nation, si attachée aux Paléologues^ Anne Notaras a dû reporter ses sympathies sur Zoé et, à meilleur droit que toute autre, l'accompagner à l'autel.

Un fâcheux incident surgit au milieu des pompes nup- -tiales. Au moment d'échanger les bagues, Volpe, pris au

dépourvu, dut avouer qu'il n'en avait pas apporté pour la fiancée, pareil usage, disait-il, n'existant pas à Moscou. Ses excuses parurent équivoques, et la déconvenue pro* duisit une si vive impression qu'on se prit à douter de ses pleins pouvoirs. Le lendemain du mariage, Sixte IV se plaignit en plein consistoire que l'ambassadeur eût agi sans mandat régulier de son maitre.

Les soupçons s'accrurent lorsqu'on en vint aux projets de croisade contre les Ottomans. Des bruits confus circulaient dans la foule sur l'imminence de communications importantes. On s'attendait à un grand triomphe de l'Église. Aussi la déception fut-elle complète après l'audience du 2 juin. Volpe s'exprima, à cette occasion, en latin. Il se vantait d'avoir des relations privées de commerce avec le khan des Tatars. Celui-ci s'offrait à lever une armée formidable, à marcher contre les Turcs, à les attaquer du côté de la Hongrie, pourvu qu'on lui versât, après le début des hostilités, un subside mensuel de dix mille ducats. Pour conclure ce traité médiocrement onéreux, il fallait encore, d'après les calculs de l'orateur, offrir aux Tatars, en guise d'entrée en matière, des présents de la valeur de six mille ducats. L'idée assurément ne manquait pas de grandeur, mais les sommes à verser parurent trop fortes et les garanties insuffisantes. Le souvenir des Giblet et des Lodovico de Bologne n'était pas encore oblitéré. On craignait que Volpe ne détournât à son profit les deniers publics. Il n'était rien moins sûr que le roi de Hongrie laisserait libre passage aux Tatars. Pouvait-on, d'ailleurs, se fier à des mercenaires coutumiers de trahison? Leur victoire ne serait-elle pas, au fond, un nouveau triomphe de l'Islam? A la suite de ces considérants, les fins de non-recevoir furent la seule réponse du Saint- Siège. Pour en apprécier la prudence, il suffit de se rap-

peler les discours de Gislardi à Venise, eu 1470. A cette époque , Yolpe déclarait au Sénat, par la bouche de son neveu, que les Tatars étaient prêts à envahir la Turquie, Talliance avec Mohammed était un fait accompli, et voici que deux ans après, en 1472, cette même alliance est encore à faire, au prix de lourds sacrifices pécuniaires. Un redoutable dilemme s'élève du fond de ces données contradictoires ; la vérité a été certainement altérée, soit par Gislardi à Venise, soit par Volpe à Rome. L'un des deux est coupable, ou plutôt tous les deux. L'alliance des Tatars n'aura été qu'un fantôme évoqué à plaisir pour extorquer des largesses à Rome et à Venise '. Si les projets belliqueux de l'envoyé moscovite furent repoussés, on ne crut pas devoir revenir sur les combinaisons matrimoniales, encore moins sur les dispositions ecclésiastiques. Ni les unes ni les autres ne se ressentirent des soupçons qui planaient sur Volpe et se bornaient, parait-il, à la partie financière.

Mais quelles étaient, si tant est qu'il y en eût, ces conventions religieuses? Les documents ne contiennent que de rares et vagues allusions aux intérêts de la foi à défendre, à l'autorité pontificale à reconnaître. Une seule pièce est plus explicite; c'est la feuille des pouvoirs accordés à l'évéque d'Accia, Antonio Bonumbre, qui devait accompagner Zoé à Moscou. Dans les chroniques russes, il passe pour le cardinal Antoine, quoiqu'il n'ait jamais fait partie du Sacré Collège. Autour de lui se groupent les principaux renseignements. Voilà pourquoi tous les détails nouveaux sur ce personnage, qui, du reste, parait pour la première fois dans l'histoire avec son nom patronymique, doivent

* La Bussie et l'Orient, p. 192. — LsGRAriD, Cent dix Lettres^ p. 163, 841. — Archives de Florence, Mediceo inn, il princ,, filza I, n*" 100, 101. — Satbas, Docum,, t. IX, p. ?iii à zxziv.

être considérés comme une conquête qu'il est essentiel d'exploiter largement.

Bonumbre était originaire de Savone ou des environs, car Sixte lY le nomme son compatriote. Il embrassa la vie religieuse dans le couvent des Augustins d'Oulx, situé au pied du mont Genis, entre Suse et Bardonnècbe, à Tentrée même de la pittoresque vallée arrosée par la Dora Biparia. Nommé archiprétre de San-6iovanni et San-Salvatore à Costa di Yado, paroisse qui dépendait de son monastère, élevé à la dignité de notaire apostolique, il semble avoir possédé la confiance de Tarchevéque de Gènes Paolo Gampofregoso. Le 9 octobre 1462, celui-ci le fît venir dans son palais de San-Lorenzo, et, après qu'il eût prêté serment de fidélité en présence de quelques témoins, lui imposa la barrette sur le front, comme signe d'investiture pour la chapelle et Thôpital de San-Biagio à Bivarolo. C'était une fondation d'Opizzo Leccarello qui remontait au douzième siècle, et à laquelle on a donné actuellement une tout autre destination. Le diplôme libellé à cette occasion par Campofregoso est très élogieux pour le nouveau recteur de San-Biagio, que Ton dit plein de zèle pour la religion, d'une vie pure et de mœurs irréprochables, distingué par ses vertus et ses mérites. Moins de cinq ans après, le 4 mai 1467, il fut promu au siège d'Accia en Corse, vacant par la nomination de Jean André de' Bussi à celui d'Aleria. Le cardinal d'Avignon Alain de Coëtivy fit la relation d'usage au consistoire, et Bonumbre dut s'apercevoir bientôt qu'il avait été appelé à un poste de dévouement et de combat.

La Corse appartenait alors à la république de Gênes, et l'archevêque de cette ville comptait le pasteur d'Accia parmi ses suffiragants. Le diocèse de celui-ci était un des plus pauvres, les taxes de nomination perçues par la

chambre apostolique n'allaient pas au delà d'environ trente-trois florins. Encore fut-on obligé d'accorder à Bonumbre des délais à cause d'un intrus qui l'empêchait de prendre possession de son siège. L'étrange hérésie qui éclata vers 1469 prouve jusqu'à quel point les habitants de ces contrées étaient grossiers et ignorants. Un malin berger se fît passer pour messager de l'archange Michel et partit en guerre contre VAve Maria de l'archange Gabriel. En même temps il propagea une lettre de sa composition promettant la rémission complète de tous les péchés à ceux qui la liraient ou porteraient sur eux, ou bien la feraient lire ou porter. Ces absurdes inventions firent tant de ravages dans l'île que le pape Paul II en fut informé, et qu'il engagea Bonumbre à sévir et même, s'il le fallait, à jeter les coupables en prison.

Le 7 août 1470, l'évêque d'Accia fut nommé collecteur général dans toute la Corse. C'était là une grande marque de confiance. La chambre apostolique avait des redevances et des taxes à percevoir dans l'intérieur de l'île, et cette opération fiscale était confiée à un certain nombre d'agents. Une réforme parut nécessaire. Les anciens employés furent révoqués de leurs fonctions, et tout fut concentré entre les mains de Bonumbre avec pleins pouvoirs de nommer des collecteurs et des sous-collecteurs et d'infliger des peines canoniques, à charge uniquement d'envoyer tous les deux ans des comptes détaillés à Rome. Bientôt après, le 20 septembre de la même année, Bonumbre reçut du Pape l'ordre de régler un différend entre l'évêque de Mariana et le cardinal de la Rovere, qui devait sous peu ceindre le trirègne. Autant de preuves qu'il était bien noté à Rome.

A l'avènement de Sixte IV, il monte encore en faveur; il est appelé auprès du pontife, admis au nombre des

familiers du Vatican, et son nom commence à émarger au budget : des sommes de dix ou quinze florins lui sont régulièrement allouées pour ses frais personnels, sans indication précise des fonctions qu'il remplissait. Quel qu'ait été leur caractère spécial, le Pape se louait de la vertu et de la prudence de son compatriote, attestées, disait-il, par de rudes épreuves. Lorsqu'il le désigna pour Moscou, il lui conféra le titre et les pouvoirs de légat a latere et de nonce apostolique. Le but général de la mission est clairement exprimé dans ces mots de Sixte IV : « Comme nous ne désirons rien avec plus d'ardeur ni avec une affection plus grande que de voir l'Église universelle unie dans toute l'amplitude de son étendue et tous les peuples marcher dans la voie du salut, nous recherchons volontiers les moyens par lesquels nos vœux de ce genre peuvent être réalisés. « Un de ces moyens était l'envoi d'un « ange de paix » dans « le royaume ou domaine de Russie et dans quelques autres contrées dont les ambassadeurs, venus auprès de nous, dit le Pape, nous l'ont demandé avec des instances convenables, de même que dans la ville de Kaffa et la province de Poméranie, leurs cités et leurs districts » . Cet envoyé pontifical devait, dans la mesure de la grâce céleste et selon l'opportunité des circonstances, détruire et édifier, déraciner et protéger, réformer les abus, corriger les erreurs, ramener les égarés dans la voie de la vérité, établir solidement l'autorité du Pape, assurer le salut des âmes et la prospérité des États. En vue de si laborieuse mission, toute latitude lui était octroyée de relever les coupables des censures et de distribuer les bénéfices aux bien méritants. Tels sont les points culminants dans la feuille des pouvoirs de Bonumbre. A travers les formules consacrées une grande pensée se dégage, celle de l'unité dans la foi et de la soumission au vicaire

du Christ. Si Tévêque d'Accia est chargé de porter au loin des paroles de paix, si des instances de ce genre ont été adressées au Pape, c'est que d'une manière quelconque, légitime ou subreptice, le problème du rapprochement avec Rome a été soulevé. On s'étonnera peut-être que le nom de Zoé ne soit pas mentionné dans la pièce, qu'il n'y ait aucune allusion au voyage en compagnie de la princesse, mais n'est-ce pas une preuve de plus qu'en dehors du mariage et de l'alliance tatare Volpe agitait aussi des questions religieuses? N'aurait-il pas suggéré lui-même toutes ces démarches, et la mission de Kaffa ajoutée complaisamment à celle de Moscou ne trahit-elle pas le voyageur arrivé au Kremlin par la voie de la Tatarie '?

Pour en revenir à Zoé, Sixte IV se montra jusqu'au bout paternel et généreux envers elle : six mille ducats environ, outre les présents, furent assignés en dot à l'orpheline des césars. Les fresques de Santo Spirito, qui représentent la vie de Sixte IV, et sont presque toutes l'œuvre d'un peintre de l'ancienne école d'Ombrie, celle peut-être d'un disciple de Benedetto Buon6gli, ont conservé le souvenir de ces largesses. A gauche du bel autel élevé par Palladio, dans le haut de la travée, on voit une peinture murale, de date plus récente cependant que la plupart des autres, qui nous montre Zoé à genoux devant le Pape; à côté d'elle, à genoux également, la fiction de l'artiste a mis son fiancé ; ils ont tous deux la couronne sur la tête, et le Pape, assisté d'André Paléologue et de Leonardo Tocco, donne une bourse à Zoé. Deux épigraphes latines à peu près

' Archives de Gènet, Notaro Andréa de Cairo, filza 10, n"33; filza 17, n» 179; filza 18, n« 160. — Da Vatican, 06%., n* 82, i. 11 ; 83, f. 6 v», «6 V»; Rat. Cam., n» 487, f. 158 v», 178 v\ — Regesta, n« 540, f. 70 v»; n« 543, f. 57; n» 660, f. 316 v». — Àrm, XXXIX. t. 12, f. 182. — Archives d'État de Rome, Cam. Oblig., 1464-71, f. 81 v*. — Mandati, 1471-73, f. 52, 82, 98, 115 v% 135 v*.

identiques, recueillies par Forcella, donnent les noms des personnages et expliquent la fresque malheureusement fort restaurée. Les mêmes renseignements se retrouvent dans le journal de Platina. Enfin, un document tout à fait inédit et de la plus haute importance les confirme d'une manière authentique.

Aux archives d'État de Rome, on conserve soigneusement un ordre de payement, en date du 20 juin 1472, des cardinaux d'Estouteville, Galandrini et Angelo Gapranica, commissaires généraux de la croisade. Â ce titre, ces trois cardinaux administraient une caisse spéciale, détachée de la comptabilité générale, alimentée surtout parles revenus du monopole de Talun, et destinée uniquement aux besoins de la guerre contre les Turcs. L'ordre est adressé aux Cl honorables sieurs » Lorenzo et Giuliano de Medicis, dépositaires de l'argent dévolu à la sainte entreprise. Les célèbres banquiers, désormais souverains, sont autorisés par cet acte à disposer d'une somme de six mille quatre cents ducats, qui avait été l'objet d'une convention spéciale avec le cardinal camerlingue Orsini, et dont voici la destination : quatre mille ducats seront versés, par ordre du Pape, à la princesse Zoé, « reine de Russie, pour certaines dépenses qu'elle doit faire à l'occasion de son voyage en Russie et pour d'autres motifs » ; six cents ducats reviendront à l'évêque chargé d'accompagner la fiancée à Moscou; le reliquat de dix-huit cents ducats restera en caisse. Les chiffres indiqués ici doivent être contrôlés par les chiffres des dépenses consignés dans un autre document. La générosité pontificale ne pouvait que s'accroitre : en effet, le 27 juin 1472, cinq mille quatre cents ducats sont payés à Zoé, six cents à Tévéque, ce qui fait un total de six mille ducats déboursés par le Saint-Siège au profit de la princesse byzantine, et en vue de la croi-

9ade, comme le prouve assez la provenance de Fargent.

Le Pape songea aussi à entourer Zoé, pour le voyage, d'une suite convenable, composée de Grecs et d'Italiens, sans compter les Russes qui rentraient dans leur pays. Volpe resta naturellement à la tête de cette cour improvisée. Parmi les Grecs on remarquait louri Trakhaniote, un des négociateurs du mariage, qui resta au service du grand kniaz et fut chargé de différentes missions diplomatiques; le prince Constantin, dont la piété se traduisit par la fondation d'un monastère sur TOutchma et que TÉglise orthodoxe vénère sous le nom de saint Gassien ; Démétrius Rhalli, représentant des deux frères de Zoé. Quant aux Italiens, le plus illustre d'entre eux était Antonio Bonumbre, déjà cité plus haut. Il est probable que des moines latins l'accompagnaient, car le Pape lui avait permis d'en choisir quelques-uns à son gré dans telle religion qu'il voudrait, sauf l'ordre des Chartreux, avec obligation expresse pour les élus d'obéir à l'appel. L'évéque d'Accia n'aura pas manqué de profiter de cette faveur. Le nombre exact des partants est difficile à préciser : dans les différentes villes qu'ils ont traversées, on parle tantôt de cent chevaux, tantôt de cinquante ^

Enfin des lettres pontificales furent adressées probablement à tous les souverains dont les États se trouvaient sur le passage de Zoé. On connaît les brefs de Sixte IV aux anciens de Bologne, à la ville de Niirnberg, aux pro* consuls de Lubeck. Leur contenu à peu près identi(]ue autorise la conjecture que nous venons d'émettre, d ailleurs confirmée par les sources russes. Voici, en gnise d'exemple, un bref du 21 juin 1472 au duc de Modène, Ercole d'Esté.

* Archives d*l£tat de Rome, Arch, Cam.^ Lib, Cruc.^ f. ilO v"; TÂb, dep.y f. 188. — Du Vatican, Regesta, no660, f. 101, 316; n» 681, f. 2/6.

«c Notre chère fille en Jësus-Christ, ainsi s'exprime le Pape, la noble matrone Zoé, fille du légitime successeur de Tempire de Gonstantinople, Thomas Paléologue, d'insigne mémoire, est venue se réfugier auprès du Siège apostolique, après avoir échappé aux mains impies des Turcs, lors de la chute de la capitale de T Orient et de la dévastation du Péloponèse. Nous Tavons accueillie avec des sentiments de piété et Tavons comblée d'honneurs à titre de fille préférée entre toutes. Elle se rend maintenant auprès de Tépoux auquel elle a été récemment fiancée par nos soins [nobis auctoribus)^ le cher fils, noble seigneur Ivan, grand-duc de Moscou, Novgorod, Pskov, Perm, etc., fils de feu le grand-duc Basile, d'illustre mémoire. Nous, qui portons la même Zoé, d'origine si illustre, dans les entrailles de la charité, nous désirons qu'elle soit partout reçue et traitée avec bienveillance, et, par les présentes lettres, nous exhortons dans le Seigneur Ta Noblesse, au nom du respect dû à nous et audit Siège, dont Zoé est la pupille {cujus ipsa alutnna est)^ de la recevoir avec humanité et bonté dans tous les endroits de tes États par où elle passera. Ce sera digne d'éloge et nous donnera la plus grande satisfaction '. »

Le jour même de la date du bref eut lieu l'audience de congé. Sixte IV reçut la princesse Zoé dans les jardins du Vatican. Volpe, toujours traité d'ambassadeur, était présent. Les souvenirs du concile de Florence ont sans doute été évoqués à cette occasion ; Rome ne désirait pas autre chose que de rappeler à la vie ce pacte solennel. Malheureusement les ambassadeurs milanais, qui seuls ont mentionné ce fait, n^entrent pas dans les détails. En réalité, l'année 1472 marquait plutôt des phases d'éloignement

* Archives de Modène, Lett. di princ. est,, 1472. Pour lei autres sources, voir La Russie et V Orient, p. 193 et suiy.

que de rapprochement : un synode convoqué à Gonstantinople par le patriarche Siméon rejeta formellement les décrets de Florence ; à Moscou, on décerna Thonneur des autels au métropolite Jonas, ennemi^acharné de Rome et g^nd thaumaturge, pour avoir guéri un malheureux de ses maux de dents en lui appliquant un vigoureux soufflet. En même temps, un deuil cruel frappa tous les partisans sincères de la paix religieuse : le 18 novembre, mourut à Uavenne le cardinal Bessarion, le plus noble, le plus actif, le plus vénéré représentant de Tunion.

Le départ de Zoé fut fixé au 24 juin. Jamais encore Rome n'avait vu sortir de ses murs une caravane si hétérogène. L'aigle byzantine n'avait fait qu'un bref séjour sur les bords du Tibre, elle reprenait maintenant son vol vers le Nord. Â sa suite marchaient des Grecs, à la recherche de la fortune et des honneurs; des Italiens qui allaient battre monnaie ou faire de la théologie; des Moscovites, fiersde leur conquête, et rêvant peut-être l'empire d'Orient. Nous suivrons la princesse d'étape en étape, guidés par nos documents, pour la plupart inédits.

Lorsque les empereurs et les princes se rendaient dans la Ville étemelle par la Toscane, ils descendaient de Florence par Sienne, Radicofani et Âcquapendente jusqu'à Viterbe. C'est, à rebours, le chemin de nos voyageurs.

Une tradition encore moins vraisemblable qu'elle n'est ancienne place à Viterbe le berceau des Paléologues. Théodore Spandounis, leur proche parent, les fait partir de

Rome pour Byzance, à Tëpoque du grand Constantin^ revenir ensuite à Yiterbe et reprendre le chemin du Bosphore. Les chroniques locales ne tarissent pas sur cette légende. De nos jours encore, la place d'honneur dans la salle du conseil municipal est réservée au portrait de Tenipereur Michel Paléologue. Par une étrange ironie du sort, les archives de la ville ne possèdent pas le moindre document sur le passage de Zoé. Un seul chroniqueur, et encore n'est-ce pas le plus autorisé, en a conservé le souvenir. Il raconte brièvement que, célèbre par sa beauté et sa haute naissance, la princesse fut demandée en mariage par le a roi de Russie » avec promesse de reconquérir la Morée sur les Turcs, et qu'elle traversa Viterbe pour se rendre auprès de son époux.

Le 29 juin 2iOé arrivait à Sienne, où le nom du despote Thomas était inséparable de l'insigne relique de saint Jean-Baptiste. On se rappelle que Bessarion avait long-^ temps à l'avance recommandé sa pupille aux compatriotes de sainte Catherine. Sixte IV leur avait aussi adressé un bref qui n'a pu être retrouvé. Ces augustes démarches ne restèrent pas sans résultat. Le jour même de l'entrée de Zoé dans la ville, les représentants de la « cité magni* fique » , convoqués en nombre suffisant, votèrent par cent vingt-quatre voix contre quarante-deux une somme de cinquante florins pour couvrir les frais de représentation et d'hospitalité. Comme il n'y avait pas de numéraire dana les caisses, le consistoire autorisa un emprunt garanti par Timpôtpayé aux portes de la ville. Zoé fut logée dans le palais connu sous le nom d'Opéra del Duomo^ à côté de la superbe cathédrale aux assises de diverses couleurs, aux piliers à colonnes engagées, aux brillants ornements de marbre.

Les traces de nos voyageurs se perdent ici pour quelque

temps. Bien que Florence fût sur leur chemin, on n'avait pas encore décidé, lors de l'entrevue avec Clarice Orsini, <le s'y arrêter. Cependant les Médicis devaient s'intéresser à la souveraine dont ils avaient payé la dot. L'hellénisme était en vogue dans ce foyer de la Renaissance. Les Grecs chassés de Gonstantinople y séjournaient volontiers. L'Académie platonicienne comptait de nombreux adeptes dans son sein, et Lorenzo, entouré de philosophes et de poètes, célébrait chaque année, comme au temps de Porphyre, une fête en l'honneur de Platon. Démétrius Chalcondyle, succédant à Argyropoulos, enseig[nait, aux frais de la commune, les lettres grecques. La jeunesse se pressait en foule autour de sa chaire; il étonnait ses auditeurs par son érudition, il les charmait par son éloquence, sans que les travaux de Tesprit refroidissent en lui la sève vitale : à soixante-dix-sept ans, il devenait l'heureux père d'une dixième progéniture. Tous ces Grecs et ces grécisants eussent reçu, le cas échéant, avec une vénération patriotique le rejeton des césars byzantins, mais il n'en reste, que nous sachions, aucun souvenir contemporain. Les entreprises militaires de l'année 1472, les troubles intérieurs préoccupaient davantage les chroniqueurs.

C'est à Bologne, le 10 juillet, que nous retrouvons la princesse. Virgilio Malvezzi, un des principaux seigneurs, lui fit un splendide accueil dans son palais. Toute la ville eutplus d'une fois l'occasion d'admirer Zoé. D'une taille peu élevée, elle paraissait avoir vingt-quatre ans; les flammes de l'Orient brillaient dans ses yeux, la blancheur de sa peau trahissait la noblesse de sa race. En vérité, s'écrient avec enthousiasme les annalistes de Bologne, en vérité, elle était ravissante et belle, comme s'ils eussent voulu donner un démenti à Pulci et nous mettre en garde contre ses sarcasmes. Lorsqu'elle se montrait en public, un man-

teau de brocart et d'hermine, recouvrant sa robe écarlate, flottait sur ses épaules; une coiffure étincelante d'or et de perles ornait sa tête; une pierre précieuse montée en ag[rafe et attachée au bras gauche attirait tous les regards. Les plus nobles jeunes gens faisaient cortège à l'illustre orpheline. On se disputait l'honneur de tenir la bride de son cheval. Une pompe extraordinaire fut déployée lorsqu'on se rendit à l'église de Saint-Dominique, où reposent les glorieuses cendres du fondateur de l'ordre des Frères prêcheurs. Zoé assista pieusement à la messe célébrée sur le tombeau du patriarche. Les spectateurs restèrent édifiés et émus.

Cependant, pour gagner TÂllemagne, car Yolpe n'entendait plus s'aventurer dans la Lithuanie, il tallait traverser le territoire de Venise. Si l'ingénieux voyageur évitait avec soin le siège du terrible Conseil des Dix, à cause des comptes embarrassants qu'il aurait eu à y rendre, ses plus chers souvenirs l'attiraient vers Vicence, sa ville natale, où la voix populaire le faisait passer pour a trésorier et secrétaire du roi de Russie » . Le grand kniaz Ivan eut été sans doute plus étonné que tout autre si ces titres pompeux fussent parvenus à sa connaissance. Volpe n'était pas homme à s'effaroucher de si peu. Il se dirigea hardiment vers la cité de ses ancêtres, pittoresque et élégante, mais vierge encore des beaux édifices de Scamozzi et de Palladio. Une première halte eut lieu aux environs, dans la villa de Nanto, qui appartenait à Trevisano Volpe, cousin de Gian-Battista. En souvenir de la visite, le propriétaire du château reçut le privilège de porter dans ses armes l'aigle byzantine avec la couronne. Le 19 juillet, deux heures avant le coucher du soleil, Zoé fit son entrée dans la ville. Leonardo Nogarola lui offrit l'hospitalité dans son palais. Elle y passa deux jours, les 20 et 21 juil-

let, au milieu des fêtes et des banquets. En son honneur, on promena dans les rues la fameuse ruota de' notajij tour ambulante d'une hauteur de vingt-trois mètres, remplie de figures allégoriques, portée sur les épaules vigoureuses de nombreux athlètes, et soutenue des deux côtés par trois longues perches. Au milieu, à la place d'honneur, est assis un jeune homme, en costume blanc de femme, représentant la Justice, avec une couronne sur la tcte, la balance et le glaive dans les mains. Deux hérauts, préposés à sa garde, se tiennent immobiles à ses côtés. Au-dessus plane Taigle byzantine k deux tètes, tenant dans ses serres le globe et Tépée. Un autre panneau plus grand, mais placé plus bas, porte les armoiries de Vicence, de gueules à croix d'argent. Au sommet de la tour, un adolescent s'abrite sous une ombrelle multicolore et agite un drapeau rouge. En bas, la plate-forme est occupée par des hérauts à pied et à cheval. Quelques degrés mènent à ime autre estrade où des Turcs balancent gravement trois berceaux mobiles, qui contiennent chacun deux grands enfants. L'humeur naïve de nos pères se complaisait dans ces exhibitions bizarres; on les réservait pour les plus grandes solennités. Le collège des notaires, propriétaire de la riiota qui portait son nom, se flattait sans doute d'avoir bien mérité de Zoé. Les Vénitiens s'associèrent aux manifestations de Vicence. Ils envoyèrent, paraît-il, des cadeaux de prix et se chargèrent des frais de voyage sur tout leur territoire.

Ces magnifiques réceptions furent les derniers adieux de l'Italie à la fille des Césars. Zoé ne devait plus revoir ni le ciel azuré, ni le brillant soleil du Midi; elle ne devait plus respirer son air tiède et embaumé. Bientôt les gigantesques gardiens du monde germanique, les Alpes, se dressèrent devant la caravane avec leurs cimes couvertes

de neige. D'ordinaire on les passait à Tendroit nommé Piano délia Fugazza, pour descendre ensuite vers Rovereto et Trente. Trissino fera ce chemin lorsqu'il viendra offrir ses productions littéraires à Charles-Quint. Nos voyageurs durent aussi toucher Innsbruck et Augsbourg, mais c'est à Nûrnberg seulement, à notre connaissance, que les chroniqueurs reprennent leur plume. Le 10 août, Zoé arrivait dans cette ville et y passait quatre jours. Les autorités lui offrirent une riche ceinture; les matrones, en leur propre nom, un baril de vin et des sucreries. Un grand bal réunit à l'Hôtel de ville Télite de la société. La princesse y assista, mais elle se dit souffrante et ne voulut pas de ses pieds byzantins remuer la poussière allemande. Lorsqu'elle rentrait chez elle, deux habiles cavaliers exécutèrent une chevauchée sur la place du marché : Zoé leur mit au doigt des bagues d'or. Détail curieux : aux yeux des bons Nurembergeois, Ivan passait pour un puissant souverain « qui habitait au delà de Novgorod » , et le légat pontifical, écrivaient leurs chroniqueurs, se rendait dans ces contrées lointaines pour lui donner la couronne royale et pour y prêcher la foi chrétienne. Assurément, nul autre que Volpe n'était l'auteur de ces indiscrétions. Ce sont les échos fidèles de ses négociations et les premières origines d'une rumeur étrange qui dura plus d'un siècle.

Le 8 septembre, la métropole de la Ligue hanséatique se mettait en frais pour fêter celle qui passait en Allemagne pour la fille de l'empereur de Constantinople. De Liibeck, Zoé se rendit par mer à Revel, où les chevaliers Teutoniques lui firent les honneurs de la ville. A louriev, des représentants du grand kniaz vinrent au-devant de la future souveraine.

Sur ces entrefaites, la grande nouvelle s'était répandue

en Russie. Le peuple voulait prendre part à la joie de son maître et souhaiter la bienvenue à Zoé. Les Pskoviens furent les premiers à la saluer. Le 1 1 octobre, des bateaux de parade s'approchèrent jusqu'à Fembouchure de TEmbach. Les dignitaires de Pskov, descendus à terre, présentèrent à la fiancée d'Ivan du pain et du sel avec un verre de vin ; tel est Tusage traditionnel des Russes. On se remit immédiatement en route. La traversée des lacs de Peipous et de Pskov dura deux jours. En remontant la Yélikaïa, les voyageurs s'arrêtèrent quelques heures dans l'antique couvent de Sniétogorsk, dédié à la Nativité de la Sainte Vierge.

Dès sa première apparition sur la terre russe, de frappants contrastes se produisirent dans la conduite de Sophie, car c'est ainsi que les chroniqueurs nationaux appellent Zoé et que nous l'appellerons désormais. Dévouée naguère ostensiblement à l'union, considérée du moins par les Papes comme leur fille dans la foi, elle semble avoir changé de conviction en changeant de costume, en quittant sa robe virginale. Lorsqu'elle fut près de Pskov, le clergé de la ville vint à sa rencontre. Tout le cortège se dirigea aussitôt vers la cathédrale. Le peuple acclamait Sophie avec transport. Quant au légat du Pape, avec sa robe écarlate, sa mitre, ses gants, son crucifix latin, il excitait Tétonnement général. A la stupeur succéda le scandale, lorsque Bonumbre s'avisa de ne pas vénérer les images à la manière des orthodoxes. Sophie intervint pour l'y contraindre. Ainsi s'annonce la rupture avec le passé religieux; à partir de ce moment Rome est oubliée, l'orthodoxie russe l'emporte complètement. A l'issue du service solennel, on se réunit chez les autorités. L'hydromel coula à pleins bords. Les boïars et les principaux marchands offrirent à la princesse leurs hommages

et un présent de cinquante roubles. Yolpe en eut dix autres pour sa part. Ces démonstrations sympathiques touchèrent la pauvre orpheline : l'avenir lui souriait. Sur le départ, après avoir chaleureusement remercié les Psko* viens, elle leur promit ses bons offices auprès d*Ivan.

Même réception splendide, même enthousiasme à Novgorod. La fière République, dont les princes de Moscou ont juré la perte et qui leur oppose parfois le courage du désespoir, tient à conserver les bonnes grâces du redoutable Ivan. Le jour n'est pas éloigné où il enlèvera le beffroi dont les joyeux carillons convoquent le peuple à ses bruyants comices. Les libertés de Novgorod, ses gloires, son indépendance, auront alors vécu. Pour le moment, les tristes prévisions sont écartées, on est tout à la joie. Le métropolite, le posadnik ou gouverneur de la ville, rivalisent d'empressement, mais Sophie avait hâte d'arriver à Moscou.

Rien n'est curieux comme la description qui va suivre de son entrée dans la cité que les plus fanatiques décoraient déjà du nom prétentieux de troisième Rome. Les chroniques russes, qui sont ici notre seule et unique source, s'expriment à peu près ainsi : les voyageurs étaient encore à quelques verstes de Moscou, lorsque le grand kniaz réunit son conseil pour décider un cas embarrassant. Des courriers avaient annoncé que Bonumbre se faisait précéder de la croix; on la portait devant lui comme en triomphe, en vertu d'un privilège accordé au légat par le Pape. Cette apparition pouvait choquer les Moscovites, d'autant plus que la croix latine avec le Christ en relief n'est pas tolérée dans l'Église d'Orient; d'autre part, les contestations aux portes de la ville semblaient inopportunes. Que faire? à quel parti s'arrêter? Les avis des boïars se partagèrent : les uns se montraient conci-

liants et consentaient à fermer les yeux; les autres, rappelant Texemple d'Isidore, redoutaient un scandale. Le grand kniaz, hésitant et perplexe» s'adressa en dernier appel au métropolite Philippe. Celui-ci s'opposa énergiquement à cette manifestation latine en pleine Moscovie. ft De tels honneurs» dit-il au prince, ne sauraient être rendus à un légat pontifical ; s'il entre avec sa croix par une porte de ta bonne ville de Moscou, moi, ton père, j'en sortirai par une autre. » Ce langage était trop ferme pour ne pas enlever la position. Le boYar Fedor David ovitch fut dépêché au-devant d'Antonio Bonumbre avec des ordres catégoriques. Le légat se montra de bonne composition. La plus vive résistance vint de la part de Volpe. Il se prévalait des honneurs rendus à Rome au représentant du grand kniaz et demandait que l'on traitât l'ambassadeur du Pape à Moscou avec les mêmes égards. La chronique donne ici naïvement la clef du mystère : orthodoxe en Russie, rebaptisé selon le rite grec, Yolpe avait en Italie soigneusement caché son apostasie, se faisant passer sans scrupule pour un ardent catholique; jusque-là il avait joué double jeu tout à son aise, désormais la comédie menaçait de tourner au tragique. Le boïar Fedor tint bon, il fallut céder. Grâce à ce désistement, l'entrée put se faire d'une manière pacifique.

Le 12 novembre, par des chemins couverts de neige, Sophie arriva à Moscou. Cette cité aussi vaste que peu élégante, enveloppée dans son linceul hivernal, avec ses chétives maisons de bois, ses rangées uniformes de boutiques, ses murs délabrés, son modeste Kremlin, dut paraître monotone et attristante à une princesse habituée aux splendeurs de la Rome pontificale. Une foule compacte et curieuse se pressait sur le parcours du cortège, surtout aux abords de la cathédrale, où Sophie devait en

arrivant faire sa première visite. Le métropolite Ty attendait, paré de ses ornements pontificaux. Il lui donna sa bénédiction et l'introduisit dans les appartements de la princesse Marie, mère d'Ivan. C'est là qu'eut lieu la première entrevue avec le grand kniaz. Le moment était solennel. Quelle impression a ressenti l'auguste orpheline, sans fortune et presque sans patrie, sur le point de devenir l'épouse d'un grand monarque? L'histoire ne nous a pas livré ce secret. Ivan portait déjà le surnom de Terrible (grozny)^ qu'il eût gardé dans l'histoire sans les cruelles sauvageries de son petit-fils, le Tsar terrible entre tous. Il était d*une taille élevée, sans ampleur, mais bel homme. Dans les traits de sa figure il devait avoir quelque chose de farouche trahissant son caractère. La légende, recueillie par Herberstein, prétend que son regard troublait les femmes jusqu'à les faire évanouir. Peut-être ce jour-là un rayon de bienveillance et d'amour a-t-il brillé sur son front et permis à Sophie d'espérer un heureux avenir.

L'heure n'était plus, du reste, aux réflexions. On se rendit aussitôt dans le modeste édifice de bois qui remplaçait provisoirement la cathédrale en ruine. Le métropolite célébra les saints mystères et donna la bénédiction nuptiale aux époux. Les détails nous manquent sur la manière dont la cérémonie s'est accomplie. Les chroniques énumèrent sèchement ceux qui s'y trouvaient présents : la mère du grand kniaz, son fils du premier lit Ivan, ses deux frères André et Boris, les princes et les boïars, le légat Antonio Bonumbre « avec ses Romains d , Démélrius Rhalli, ambassadeur des Paléologues, ainsi que les Grecs arrivés avec lui.

Le lendemain, Ivan donna audience aux représentants étrangers et reçut les présents qu'ils lui offrirent au nom de leurs maîtres.

Bonumbre passa environ onze semaines a Moscou. Un souvenir spécial se rattache à son séjour dans la capitale. On se rappelle que la question religieuse avait été agitée à Rome; des doutes s'étaient élevés sur la foi des Russes , le voyage du légat présentait la meilleure occasion de les dissiper. Nous ne savons pas quelle était la teneur de ses instructions, mais ses pouvoirs ne laissaient pas d'être très étendus. Yolpe avait proposé de faire une enquête, assurant que les Russes se laisseraient instruire et corriger volontiers par le représentant du Pape. Celui-ci put sans doute se convaincre qu'il y avait des abîmes entre les discours tenus à Rome et la réalité. Cependant, à défaut d'enquête, il y eut une discussion religieuse au Kremlin. La mission de défendre l'Église russe revenait naturellement au métropolite. Il se fit assister par un certain Nikîta Popovitch en renom de profonde érudition. A en croire la chronique russe, qu'on ne peut guère contrôler par d'autres récits, le triomphe des Moscovites fut aussi brillant que complet. Bonumbre n'aurait pas été de taille à croiser le fer avec le formidable Nikita. Cet habile escrimeur n'aurait pas tardé à désarmer son adversaire : « Je n'ai pas de livres avec moi, aurait piteusement balbutié le légat, et je n'ai rien à répondre. » Pour porter un jugement impartial, il faudrait pouvoir comparer la version russe avec les assertions du vaincu sans combat. Mais Bonumbre a-t-il laissé une relation écrite de sa mis» sion, ou bien s'est-il contenté de l'exposer verbalement au Pape? Tout ceci est encore un secret pour nous; il est sûr seulement qu'aucune pièce d'origine romaine n'a été découverte jusqu'ici. Au point de vue de la critique, la victoire de Nikita reste donc à l'état de problème posé^ mais non résolu.

En dépit des phases plus ou moins pénibles, l'issue des

discussions parait avoir été pacifique. Au moins se séparai-on dans les meilleurs termes. Bonumbre partit de Moscou, le 26 janvier 1473, comblé de présents par le grand kniaz, son fils Ivan et sa nouvelle épouse ^ Les chroniques russes disent expressément qu'il prit le chemin de la Lithuanie et de la Pologne. A son passage par le grandduché, les évéques et les seigneurs russes lui présentèrent un message pour Sixte IV dont le texte n'est pas parvenu jusqu'à nous. Toutefois, rien que par lui-même, ce fait n*est pas dénué d'importance : il témoigne de la foi de ces populations et de leur union avec le Saint-Siège. N'ayant pas obtenu de réponse, les mêmes personnages écrivirent au Pape une seconde lettre datée de Vilna, le 14 mars 1476. Elle est signée par Misaïl, évéque de Smolensk, métropolite élu de Kiev, où il succédait au célèbre Grégoire, disciple et compagnon du cardinal Isidore, par des archimandrites, des princes, des namiestnik, par un Bielski, un Viazemski, un Chodkiewicz. Cette correspondance visait la concession du jubilé et d'autres grâces spirituelles, ainsi que les difficultés entre les deux rites qui se partageaient la province^. Le document en question est, à notre connaissance, le seul où l'on retrouve encore une allusion au légat Bonumbre. Après son départ de Moscou, ses traces disparaissent. Aucune mention n^est pliAS faite de lui dans les sources romaines; c'est à croire qu'il n*a plus reçu ni pension pontificale, ni bénéfice ecclésiastique. Il est même difficile de préciser exactement l'époque de sa mort survenue, dans tous les cas, avant le 14 avril 1480. Ce jour-là, Bartolomeo Pamuoli

' La Russie et VOrient^ p. 197 à 200. — Satba«, Docum., t. IX, p. 175. — Archives d« Sienne, Conc,, Delib.y 1472, f. 52, 65. -~ Indice délie Dekb., t. II. — Bibl. Corn., ms. A, t. IV, n<> 2, f. 294. — Libliothè(jue de l'Université de Rolo{;ne, ms, Ubafdiniy t. II, f. 655.

* Liter. Sbornik, p. 223 à 260.

fiit nommé au siège d'Âccia, vacant par le décès du prédécesseur extra romanam curîam, comme porte le langage officiel, sans indication de date^

Quant à Sixte lY, plein de si belles espérances au départ de Bonumbre, il ne resta guère , parait-il, en communication directe avec Tancienne pupille de Bessarion, mais il ne perdit pas de vue la mystérieuse Russie. Grâce à Antonio Gislardi, ses illusions ne firent même que s'accroître. L'intrépide Yicentin revint à Rome, en 1473, et donna au Pape la formelle assurance que les Russes voulaient le reconnaître comme successeur légitime de saint Pierre : ce n'était rien moins que l'accomplissement d'un rêve longtemps caressé, c'était l'union des Églises, le triomphe de l'unité. Aussi, le Pape ne refusa- t-il pas à Gislardi les marques de son entière confiance. Après l'avoir décoré du titre de scuiifer et à^ familiarisa il le chargea de commissions importantes pour le grand kniaz, le munit d'un bref daté du 1" novembre et prit des mesures pour faciliter son prochain retour à Ronie avec les ambassadeurs russes qu'il devait amener'. Précautions superflues basées sur des promesses fallacieuses ! Gislardi avait été à une bonne école. Ses procédés rappellent les agissements de Yolpe. Évidemment, ces Italiens de la Renaissance faisaient prendre le change sur les dispositions religieuses de la Russie. Lors du mariage de Zoé, ces rumeurs circulaient déjà; les chroniqueurs les ont fidèlement consignées, et l'enchaînement même des faits trahit leur existence. En 1473, c'est le bref mentionné plus haut de Sixte lY qui révèle positivement la source d'où elles émanent. Toute la suite de l'histoire prouvera jusqu'à quel point ellcG étaient décevantes et peu fondées.

> Archive» du Vatican, Ohlig.^ n» 83, f. 66 v». * Archives de Nurnberg, Saal I, Lade 209, n* 54.

La célébration des noces d'Ivan, au Kremlin, avait été troublée par un incident qui faillit avoir de funestes conséquences, et sur lequel il nous faut revenir. Nous exposerons les faits d'après les données fragmentaires des chroniques russes, en les complétant par les documents de Venise.

On se souvient que la Seigneurie avait envoyé Gian-Battista Trevisan à Moscou, en avril 1471, avec une double mission : vérifier sur place les assertions de Gislardi et de Volpe, et se rendre ensuite à la Horde d'or pour y négocier la guerre contre les Turcs. Ce diplomate constate que Volpe ne justifia en aucune façon la confiance que Ton mettait en lui. Ses sentiments- patriotiques étaient subordonnés au désir du lucre, et Talliance tatare devait avant tout lui procurer de gros bénéfices. L'intervention du grand kniaz eût renversé ces calculs égoïstes; aussi le tenait-il soigneusement à l'écart, menait l'affaire tatare à ses propres risques et périls, et ne voulait d'autre complice que son parent Antonio. S'entourant de mystère, l'ingénieux Italien fit passer Trevisan pour un sien neveu, qui venait arranger des affaires de famille. Il se réservait de l'accompagner en personne à la Horde, mais plus tard, car il devait auparavant se rendre de nouveau en Italie et ramener à Moscou la princesse Zoé. Après le départ de son compatriote, Trevisan se vit réduit à un cruel isolement. Ne sachant pas la langue du pays, se croyant trahi ou livré à titre d'otage, il manifesta ses appréhensions à

ses maîtres. Elles firent impression et parurent d'autant plus fondées qu'au lieu de venir s'expliquer franchement, Volpe, déjà parcourant Tltalie, ne s'aventurait pas jusqu'à Venise. La Seigneurie en fut excessivement choquée, et, renonçant aux pourparlers avec les Tatars, le 27 avril 1472, elle signifia à son secrétaire l'ordre de rentrer. Mal lui en prit de n'être point parti immédiatement; il faillit payer ce retard de sa tête. La mission était plus délicate et périlleuse que les Vénitiens ne semblaient s'en douter.

En effet, les relations de Moscou avec la Horde d'or, désormais sur son déclin, devenaient de plus en plus hostiles. Les princes russes ne prodiguaient plus leurs trésors à Saraï. Des victoires récentes inspiraient plutôt l'espoir de briser complètement le joug des Tatars. En 1472, aigri par des échecs, excité par le roi Casimir, et avide de vengeance, le khan Mohammed, à la tête d'une nombreuse armée, envahit la Russie. Les plus sanglantes rencontres eurent lieu sur les bords de TOka. Privés de l'appui des Polonais, sur lesquels ils avaient trop compté, les Tatars furent mis en déroute, et prirent la fuite avec précipitation. Le 23 août, Ivan rentra dans sa capitale, victorieux de Fennemi, mais sans avoir terminé la guerre. La Horde d'or ne désarmait pas, Mohammed restait l'adversaire implacable de Moscou. Traiter avec lui, à l'insu du grand kniaz, fût-ce même pour une campagne contre les Turcs, était une entreprise singulièrement risquée. Trevisan devait en avoir une vague appréhension; dans tous les cas il ne révélait à personne l'objet de sa mission. Ivan ne se doutait de rien lorsqu'une fatale indiscrétion déchira tous les voiles.

Vers la fin de l'année 1472, à peine rendus à Moscou avec Sophie Paléologue, les Italiens et les Grecs de sa suite furent très surpris des procédés de Trevisan. Il y eut

des querelles, des contestations, et les nouveaux arrivants dénoncèrent le Vénitien au grand kniaz : Trevisan, lui dirent"41s, est envoyé par le doge Nicolo Trono auprès du khan de la Horde d'or pour lui offrir des présents et soulever les Tatars contre les Turcs. Les documents de Venise concentrent sur un seul coupable les reproches de trahison et indiquent sourdement le motif qui Ta fait agir. Gènes rivalisait toujours avec Venise; or Tévêque Antonio Bonumbre était Génois : a Fastuce ou plutôt la perfidie de ce légat apostolique » aurait révélé aux Russes les desseins des Vénitiens. Quelles que soient les responsabilités, ce qui se dégage avec la dernière évidence, c'est que le grand kniaz ne savait rien jusque-là de la mission tatare, et que le mystère fut éventé par les compagnons de Sophie. Comment Tont-ils pénétré eux-mêmes? L'ont-ils deviné, ou bien a-t-on ourdi d'obscures intrigues? Autant de questions qui restent indécises.

Qu'on se figure l'étonnement et l'indignation du despotique Ivan, lorsqu'il apprit qu'un envoyé étranger nouait à sa cour et à son insu des relations équivoques avec le mortel ennemi de Moscou! N'était-ce pas abuser de l'hospitalité, méconnaître le droit des gens, provoquer des représailles? Une enquête fut ordonnée. Elle confirma en tous points l'exactitude des révélations, et fit encore connaître au grand kniaz que Volpe, initié à ces agissements, se proposait de conduire Trevisan en secret à la Horde. Cette affectation de mystère autorisait tous les soupçons. Enflammé de colère, dit la chronique, Ivan exila à Kolomna le trop entreprenant Volpe. Sa femme et ses enfants furent gardés à vue, sa maison livrée au pillage. Un sort plus cruel attendait Trevisan : il fut condamné à la peine capitale, et, sans l'intervention de Bonumbre et des autres étrangers, l'infortuné Vénitien l'eût certainement subie. Le

grand kniaz se laissa fléchir par ces énergiques représentations et consentit à interpeller le doge. Trevisan, chargé de fers, fut, en attendant, confié à la garde de Nikita Beklémichev.

Fidèle à sa parole, Ivan adressa à la Seigneurie un message conciliant et courtois, mais d'une entière sincérité. A en juger d'après la réponse, car la pièce elle-même est perdue, Trevisan était accusé d'intelligence secrète avec les Tatars. Pour porter le pli à sa destination, on fit choix de ce même Antonio Gislardi qui avait, le premier, soulevé cette grosse affaire à Venise, mais sans se compromettre au Kremlin et sans en rien laisser transpirer.

Les sénateurs de la République n'eurent pas de peine à comprendre que l'incident de Moscou méritait un examen sérieux et approfondi. Ils se firent renseigner par les Italiens qui avaient séjourné dans ces régions lointaines. Gislardi, après ses excursions de Rome et de Naples, fut interrogé à nouveau, et les chefs du Conseil des Dix, chargés des ambassades d'Orient, se virent autorisés à traiter avec lui. Aussi intrigant que son oncle, il avait su tirer parti des loisirs que lui donnaient les longues discussions du Sénat, et se rendant auprès du Pape, il lui avait fait les déclarations déjà mentionnées plus haut sur la soumission des Russes à la primauté de saint Pierre.

Avec l'âpre persistance qu'ils mettaient dans la poursuite de leurs projets, les Vénitiens revinrent à l'idée de l'alliance avec les Tatars. Ils ne voulaient pas renoncer à ces belliqueux auxiliaires, et l'entente semblait d'autant plus facile à établir que Gislardi était prêt à faire lui-même les démarches nécessaires. Quant à Trevisan, le Sénat fut d'avis d'écrire au grand kniaz pour disculper le malheureux secrétaire, obtenir sa grâce et l'autorisation de se rendre avec Gislardi auprès de Mohammed. Ces décisions

furent adoptées, le 20 novembre 1473, à une très forte majorité. Les termes mêmes dont on se servit à cette occasion sont remarquables. Nous proposons, disaient les sénateurs, d'écrire au « duc de Moscou » et de déclarer que la mission de Trevisan avait plutôt pour but d'éloigner les Tatars de la Russie, de les diriger vers la mer Noire et la Valachie, afin de les lancer contre Tennemi commun deschrétiens, Tenvahisseurdecetempire d'Orient, a lequel, à défaut d'héritiers mâles, revient au duc de Moscou par suite de son illustre mariage » . Il est curieux de voir les droits de la Russie sur Byzance proclamés, au quinzième siècle, par les grands tenanciers du commerce levantin. Une lacune à noter, c'est le silence au sujet de Yolpe : pas un traître mot en sa faveur; Venise semble se désintéresser de lui.

A Ja suite des décisions du Sénat , Gislardi reprit le chemin de Moscou, chargé de présents pour le grand kniaz et le khan Mohammed, d'un sauf-conduit pour les Russes qui viendraient à Venise, d'une lettre de la Seigneurie pour Ivan, d'une autre pour Trevisan, avec copie incluse de la précédente et des pleins pouvoirs pour traiter avec la Horde d'or. De toutes ces pièces nous n'avons retrouvé que les deux messages du 4 décembre 1473 adressés à Ivan et à Trevisan. Vis-à-vis du grand-kniaz, la Seigneurie se répand en éloges, en assurances de la plus sincère amitié, en remerciements d'avoir ménagé celui qui passait pour coupable, tt Nous vous mettons au premier rang de nos amis, disent les Vénitiens à Ivan, et nous voulons vous honorer en conséquence. » Pour justifier le secrétaire suspect, il suffisait de révéler la vérité pure et simple sur sa mission ; ce qui permettait, en outre, de faire des allusions flatteuses au mariage avec Zoé et aux droits éventuels sur Byzance. Après cela, Venise se croit autorisée à demander Tenvoi

de ses agents auprès de Mohammed. Rien, dit-elle, rien ne saurait être plus méritoire devant le Dieu tout-puissant, plus {jlorieux pour le prince de Moscou, plus agréable à ses meilleurs amis, les Vénitiens. En cas d'obstacle imprévu, que Trevisan soit au moins rendu à la patrie et à la liberté. Prévoyant hardiment une heureuse issue de ces négociations, le Sénat donne d'avance à son secrétaire des instructions pour Mohammed. Le langage des sénateurs devient ici singulièrement chaleureux : c'est qu'il s'agit de communiquer à d'autres une ardeur belliqueuse qui servira les intérêts de Venise.

Antonio Gislardi partit en compagnie de Paolo Ognibene, qui se rendait en Perse pour maintenir Ouzounllassan dans son hostilité contre les Turcs. On se sépara i Cracovie, en février 1474. L'historien polonais Dlugosz affirme aussi, à cette occasion, que Gislardi était muni de commissions pontificales pour Ivan III.

A Moscou, le succès de l'envoyé de Venise fut complet, et il obtint pour son compatriote tout ce que désirait le Sénat. Délivré de ses fers et rendu à ses fonctions, Trevisan se vit encore gratifié d'un présent de soixante-dix roubles. Tous les empêchements disparurent comme par enchantement. Le prisonnier de la veille, redevenu diplomate, partit, en juillet 1474, pour la Horde d*or avec le diak Dmitri^ Lazarev et un envoyé de Mohammed qui regagnait Saraï.

D'après les sources russes, Lazarev revint à Moscou avec la nouvelle que Trevisan n'avait pas réussi à établir l'allianpe projetée. Ces renseignements ne devaient se vérifier que plus tard; pour le moment on pouvait se promettre mieux ' .

» Jtoussk. Liét., t. VI, p. 51. — Corhkt, p. 93, i06, llî, 113. — Archavet de Venise, Cons. Dieci^ Misti, t. XVIll, f. 30 ▼•. — Dlcgosb, t. V, p. 601.

En effet, Trevisan rentra à Venise, en 1476, accompagné de deux ambassadeurs tatars, Thaïr, envoyé par Mohammed lui-même, et Brunacho Bathir, qui venait de ' la part de Tamir, capitaine favori du khan de la Horde. Ces diplomates d'Orient proposèrent aux Vénitiens d'être les amis de leurs amis, les ennemis de leurs ennemis; ils se disaient tout prêts à marcher contre les Turcs et réclamaient, selon Tusage cher aux barbares, des dons en bijoux, en vêtements, et surtout en monnaie sonnante. La Sei- {jneurie savait à l'occasion se montrer généreuse. Pour s'épargner des défaites, elle prodiguait volontiers des présents. Les propositions des Tatars furent acceptées avec joie. Le 10 mai 1476, on vota une somme dlenviron deux mille ducats pour satisfaire les convoitises orientales. Un courrier s'en alla prévenir Mohammed que ses ambassadeurs rapporteraient des réponses favorables.

La Seigneurie reprenait ainsi ses négociations avec la Horde d'or, qui avaient failli naguère avorter. Cette fois, ce n'est plus à Moscou, mais en Pologne que s'établit le centre d'action. Le roi Casimir IV s'était jusque-là montré très bienveillant. Ne fallait-il pas présumer qu'un souverain catholique favoriserait les projets dirigés contre l'Islam? Vers le milieu de la même année 1476, Trevisan fut appelé à reprendre ses lointaines missions. Il devait accompagner les ambassadeurs tatars à travers la Pologne et la Lithuanie, et s'arrêter ensuite à Vilna pour combiner les mesures ultérieures à prendre. Soucieux de ne pas effaroucher Casimir, le doge Vendramin enjoignait à son mandataire d'insister surtout sur ce point que les Tatars ne toucheraient jamais ni la Pologne, ni la Lithuanie, et que leurs bandes indisciplinées marcheraient par d'autres chemins sur Gonstantinople.

Précaution judicieuse, mais inutile : tandis que Tre-

vîsan, fidèle à la consigne, ébauchait ses projets en Pologne, un envoyé de Casimir engageait le sénat de Venise à se désister de Talliance talare. Ce représentant polonais n'était autre que Philippe Bonaccorsi, plus connu sous le nom de Callimacbns Experiens, l'ancien ami de Pomponius Laetus, un des coryphées de Tacadémie romaine des humanistes. Gravement compromis dans la conjuraration de 1408 contre le Pape, s'écbappant de la prison où l'avait jeté Paul II, après avoir longtemps erré en pays étrangers, il avait fini par trouver un brillant accueil à la cour de Casimir lY, qui lui confia l'éducation de ses enfants et l'employa dans des missions diplomatiques. En l-iTV, dépéché vers Sixte IV, le proscrit désormais gracié s'arrêta à Venise pour y exposer les idées de son maitre sur l'alliance avec les Tatars. Celle-ci fut dépeinte sous les plus sombres couleurs. A trois reprises Téloquent humaniste en releva les nombreux inconvénients; à trois reprises on lui donna l'assurance que, dans aucun cas, les Tatars ne franchiraient les frontières de la Pologne. Cependant pour ne pas contrarier une puissance amie, avec l'exquise prudence dont il ne se départait jamais, le sénat de Venise consentit à temporiser, et, le 18 mars 1477, Trevisan fut rappelé. Les négociations analogues, reprises plus tard, n'aboutirent à aucun résultat pratique*.

Les traces de Trevisan disparaissent avec son dcpart de Pologne, si ce n'est que le grand kniaz Ivan lui garda une profonde et invariable rancune. Il n'en fit pas mystère h Contarini, lorsque le sort amena celui-ci à Moscou. L'illustre patricien, investi de la confiance de ses compatriotes, avait été envoyé en Perse la même année que Paolo Ognibene,

» Archives de Venise, Sen. Secr,, t. XXVII, f. 69 à 70 v% 87, 120 v% 124; t. XXVIU, f. 3, 24. — Bonaccorsi, p. 402 à 431.

iS4 IVAN III ET SOPHIE PALEOLOGUE.

mais avec des commissions plus importantes pour Ouzoun- Hassan. Â cette époque, un voyage aussi lointain était une rude épreuve. Ambrogio Gontarini s'y prépara comme on s'apprête à la mort. Il fit sa confession, s'approcha de la sainte Table, et puis accompagné d'un chapelain qui lui servait de chancelier, d'un interprète et de deux serviteurs, il se mit bravement en route. Les privations, les souffrances, les périls, ne lui manquèrent pas. A travers l'Allemagne, la Pologne, la Petite-Russie et la Tatarie, nos voyageurs parvinrent à Kaffa, traversèrent la mer Noire en bateau et reprirent le voyage à cheval par la Mingrélie, la Géorgie et l'Arménie jusqu'en Perse, à Tauris et au delà. Après avoir terminé ses pourparlers avec Ouzoun-Hasson, Gontarini reprit la même voie pour regagner l'Italie. Quel ne fut pas son embarras, lorsqu'il apprit à Fazis, aujourd'hui Poti, que les Turcs s'étaient emparés de Kaffa, colonie naguère florissante des Génois! L'itinéraire projeté devenait impossible. Il fallut rebrousser chemin. A bout d'expédients, l'intrépide Vénitien se résigna à faire un long détour jusqu'à Moscou. Marco Rosso, envoyé russe avec lequel il s'était rencontré à Tauris, l'accompagnait. Ils traversèrent ensemble la mer Gaspienne, a le grand désert de la Sarmatie d'Asie» , et, le 26 septembre 1476, ils arrivèrent heureusement à Moscou par Riazan et Kolomna. Au Kremlin, l'ambassadeur de Venise fut reçu, sinon avec les honneurs, au moins avec les égards dus à son rang. Toutefois, dès la première audience, tandis qu'il remerciait avec effusion le grand kniaz, celui-ci l'interrompit brusquement et, changeant de visage, se répandit en plaintes amères contre Trevisan. Quelques jours après, les boYars revinrent sur les mêmes griefe et répétèrent les mêmes discours. Gontarini n'en dit pas plus long dans sa relation de voyage, mais il nous est facile maintenant de

Mariage d'ivan m au Vatican. 185

deviner le motif des colères d'Ivan : les Polonais lançaient parfois les Tatars contre Moscou et payaient au poids de Tor leurs sanglantes incursions ; le grand kniaz aura appris que Trevisan continuait en Pologne ses négociations avec la Horde, et cette circonstance, en réveillant les anciens soupçons, a dû les confirmer puissamment.

Cependant ni la Sérénissime République, ni son représentant échoué à Moscou, n'eurent à souffrir des méfiances, d'ailleurs mal fondées, de Tombrageux grand kniaz. Contarini eut toutes les facilités désirables pour payer les dettes contractées en route. Il fut comblé de présents et admis h l'audience de Sophie Paléologue, qui se montra prévenante et gracieuse à l'excès. A l'occasion du festin d'adieu, Ivan, plus affable que d'ordinaire, causa longuement avec son hôte, lui fit admirer ses pelisses de drap d'or doublées de zibeline, et poussa la bienveillance jusqu'à le dispenser d'une pénible formalité. Â la fin du repas, on présenta au convive déjà saturé de mets et de boissons une énorme coupe d'argent remplie d'hydromel. L'étiquette exigeait qu'elle fût vidée d'un trait à la santé de l'amphitryon. Le sobre Vénitien était incapable de cette prouesse bachique; à peine parvint-il à absorber le quart de la mesure fatale. Ivan lui fit grâce du reste et lui donna la coupe ^

La réception bienveillante de Gontarini devait servir à un but plus élevé et encourager ses compatriotes à se diriger vers le Nord. A la veille de secouer le joug mongol et de parfaire l'unité territoriale, Moscou sentait le besoin de se rapprocher de l'Occident. C'est grâce principalement aux étrangers, appelés de toutes parts à grands frais, qu'un rayon de la Renaissance a pénétré dans la « sainte Russie » .

1 Coutariiii, sans pagination. ^ Beuchet, La Repubblica, p. 20, 139.

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