CHAPITRE H
I. MotooQ et Motcevites d*aprè6 Contarini. — Lacunes dans la silhouette.
— Conséquences du mariage avec Sophie.. — La Horde d'or frappée au cœur. — Alliance d*Ivan avec le khan de Grimée. — Initiative attribuée k Taltière Byzantine. — Tribut refusé. — Campagne de Mohammed.
— Objurgations de Vassian. — Heureuse issue. — L'Europe du quinzième siècle. — Ivan III, fondateur de la diplomatie moscovite. — Organisation.
— Commerce et étiquette. — Semen Tolbouzine en Italie. — Fioravanti.
— Georges Percancoles. — Démétrius et Manuel Rhalev. — Appréhensions du roi de Pologne. — Pietro Antonio Solari. — Un médecin juif.
— Manuel Doxa et Daniel Mamyrev. — Milanais à Moscou. — Dcmé- Irius Rhalev et Karatchiarov. — Péripéties au retour. — Deux voyages de Poppel à Moscou. — Trakhaniote à Vienne.
II. La question d'Orient. — Politique à double face. — Allures chevaleresques. — Bons rapports avec l'^s Turcs. — Commerce à Raffa et Azov.
— Système de la non-intervention. — Ambassade russe à Constantinople*
— Sentiment des masses. — Théorie de Philothée. — Moscou troisième Borne. ^ Légendes populaires. — Base historique. — Départ de Manuel Paléologue. — Situation de son frère André h la cour de Rome. — Distribution de privilèges et de titres. — Voyages à Moscou. — Vente des droits héréditaires à Charles VIII. — Testament en faveur de Ferdinand et d'Isabelle. — Opinion des contemporains sur Sophie. — Influence qu'on lui attribue. — Son zèle pour l'orthodoxie. -^ Miracle consigné dans la chronique. — Disgrâce éphémère de Sophie. — La couronne réservée à son fils.
III. Un mariage mixte. — Alexandre Jagellon élève de Callimachus. — Les conquêtes de Guédimine. — Guerres de revendication. — La paix moyennant mariage — Négociations matrimoniales. — La clause fatidique. — Célébration des noces. — Le panrussisme, — Chicanes d'Ivan 111. — L'ambassade de Ciolek à Rome. — Alternative d'Alexandre VI. — Explication. — Lçs sentiments d'Hélène. — Guerre entre la Pologne et Moscou. — Le Scipion slave prisonnier. — Hélène essaye d'intervenir. — Intervention d'Alexandre VI. — Un ambassadeur aviné. — Conclusion
LA RENAISSA?ÎCE A MOSCOU. 187
de la trê¥C. — Koavelles chicanes d'Ivan. — Jule« II renouvelle l'allcrtiative d'Alexandre VI. — Problème réservé h l'avenir.
Les voyageurs qui ont parcouru la Russie au quinzième siècle sur les traces de Gbillebert de Lannoy et de Giosafat Barbaro n'ont pas été prodigues de renseignements sur ce mystérieux pays. Le mieux qualifié de tous pour le faire revivre sous sa plume, Contarini, après avoir passé quatre mois sur les bords de la Moskva et vu de près les bommes et les cboses, ne nous a laissé qu'une esquisse reflétant à peine l'impression d'un Occidental dans le Nord.
L'aspect extérieur de Moscou ne pouvait frapper un enfant de Venise revenant des profondeurs pittoresques de l'Asie. La modeste 'capitale n'avait encore ni ses innombrables clocbers, ni ses flèches hardies, ni ses dômes bulbeux et éclatants, rien de ce qui lui donne de loin, aux rayons du soleil couchant, les apparences fantastiques d'une ville des Indes. La résidence des grands kniaz se réduisait à un amas de chétives habitations, construites à peu de frais et sans aucune prétention artistique. L'hiver leur imprima cependant un cachet original. Recouvertes d'un voile de neige, ornées d'une parure de glace, elles semblèrent élégantes et presque gracieuses. Un foyer nouveau d'activité surgit sur les flots engourdis de la Moskva : lorsqu'elle fut suffisamment prise, vers la fin d'octobre, de nombreuses boutiques s'élevèrent sur la glace, et la rivière se transforma en bazar. Le marché des vivres présentait le plus curieux spectacle : des centaines de vaches, de porcs, de moutons, tous gelés, dressés sur leurs
pattes, comme une armée rangée en bataille, attendaient des acheteurs. Aux affaires succédaient les plaisirs : courses de chevaux, luttes corps à corps et autres divertissements plus ou moins périlleux.
Ce pays aux froids rigoureux, aux neiges profondes et à la glace épaisse, était habité par une race bien faite et robuste. Hommes et femmes sont beaux, dit Contarini, mais, ajoute-t-il, c'est un peuple abruti, gente bestiale. Une plaie hideuse rongeait toutes les classes de la société. Le démon de la bouteille semblait être le démon familier de Moscou. On rencontrait partout de « grandissimes ivrognes » qui se vantaient de Tétre et méprisaient les tempérants. La boisson d'ailleurs excellente mais capiteuse qui faisait tant de victimes était Thydromel. Des mesures sévères en limitaient la fabrication. Sans quoi, les Moscovites, au gré du Vénitien, eussent été constamment ivres et se fussent entre-tués comme des fauves. L'indolence des commerçants Tétonnait aussi ; jusqu'à midi on les voyait au marché ; passé l'heure fatale, ils s'en allaient boire et manger. Plus d'affaires, plus de travail, impossible d'obtenir le moindre service ^
Si la silhouette tracée de main rapide n'est pas flatteuse, c'est qu'elle n'est pas non plus complète. Les Moscovites ne manquaient pas de qualités maîtresses qui ont échappé au crayon de Contarini : ils étaient énergiques et endurants, essentiellement colonisateurs, doués du don d'imitation. Lorsque le christianisme eut frayé le chemin aux lumières, du temps de laroslav dit le Sage, une première éclosion de progrès autorisait de belles espérances pour l'avenir. Le développement normal de la vie intellectuelie fut d'abord entravé par de sanglantes discordes intestines,
' GosTAiiiRi, tant pagination.
et ensuite complètement arrêté par le joug presque trois fois séculaire des Tatars. Les mœurs et le caractère national se ressentirent de ces funestes événements. Le peuple croupissait dans une profonde ignorance. Â peine quelques moines écrivaient-ils, au fond des couvents, des légendes et des annales; les épopées rustiques des rhapsodes résumaient toute la poésie des sentiments ; les beauxarts se bornaient à la reproduction scrupuleuse des anciens types hiératiques. La lutte avec Tinfidèle aurait pu, comme en Espagne, retremper des âmes guerrières ; mais le Moscovite n'avait pas la fibre du Cid Gampeador, et le souffle chevaleresque n'a jamais remué les couches profondes de la Russie. Â part quelques exploits héroïques et la défense brillante des villes assiégées, on combattait les Tatars plutôt par la politique que par les armes. Les grands kniaz marchaient habilement vers un but bien déterminé; le peuple n'entendait rien à ces calculs subtils. Plongé dans la misère, payant un lourd tribut, exposé aux incursions mongoles, n'ayant personne pour le guider et l'instruire^ il ne voyait autour de lui que ténèbres et retombait dans ses mœurs grossières.
Pour rendre à Moscou la place qui lui revient de droit dans le monde, il fallait avant tout, l'unité territoriale étant à peu près faite, s'affranchir du joug odieux de l'infidèle et, après avoir refoulé les barbares en Asie, respirer l'air vivifiant de la Renaissance qui traversait r Europe. L'unique moyen de regagner le temps perdu et de se remettre au pas avec l'Occident, c'était d'aller à son école et de profiter de ses progrès, sitôt que la liberté nationale eût été reconquise. Â ces deux points de vue, le mariage d'Ivan avec Sophie a eu une importance considérable qui se laisse saisir sur les faits.
Les circonstances de l'époque ont admirablement servi
le chef (le ce Kniajestvo qui portait dans ses flancs les germes d'un empire colossal. En effet, tandis qu'Ivan pétrissait de ses mains fermes et habiles Tunité nationale, que les aponoçes disparaissaient de gré ou de force, que Moscou devenait le foyer central de la vie russe, un travail contraire de dissolution et de décadence se manifestait chez les Tatars, dont T organisation rudimentaire ne pouvait résister à Tépreuve du temps. Les Gengiskhan et les Tamerlan avaient su dominer ces masses formidables de guerriers nomades. Mais, non plus que les grands hommes, la nature ne prodigue pas ces barbares de cruel et farouche génie. Les successeurs abâtardis de ces Titans sentirent le pouvoir s'effondrer dans leurs mains au milieu des sanglantes convulsions que provoquent les discoirdes intestines. Profondément secouée, la Horde d'or se démembra peu à peu : Kazan, la Crimée, d'autres khanats encore se détachèrent de Saraï, n'emportant avec eux que la haine des anciens maîtres. Sur le déclin du quinzième siècle, l'empire naguère si menaçant se voyait frappé au cœur et entouré de mortels ennemis sortis de son propre sein.
Malgré la faiblesse des Tatars, Ivan hésitait à s'engager avec eux dans une lutte ouverte. Réunir une vaillante armée comme Dmitri Donskoï, s'élancer sur l'ennemi, loi livrer bataille, payer de sa personne, n'était pas le fait d'un prince timide qui préférait les intrigues à l'éclat, et aux grandes journées les escarmouches. Les desseins liostiles furent donc habilement dissimulés. Sans aller luimême à Saraï, Ivan payait encore le tribut, mais, il se lia d'amitié avec le khan de Crimée. L'alliance qui s'ensuivit était entre ses mains comme un glaive à deux trancliants, dont il se servait contre Saraï et contre la Pologne, car Mengli-Guireï poursuivait de la même haine le khan Mohammed et le roi Casimir. Aussi eât-ce à cette époque
que &e rapportent les désastreuses incursions des Tatars de Crioftée dans les proyinces polonaises et lithuaniennes. Kassuré sur les frontières de TOuest, Ivan aurait pu tenter la fortune du côté de Saraï, mais il n'avait g^arde de rien précipiter. Même après Theureuse issue de la campagne de 1472, dont il a été question plus haut, les anciennes relations ne tardèrent pas à se rétablir, et lorsque le grand kniaz tendit, devant Tautel, la main à Sophie, il n'était encore qu'un vassal des Tatars.
Dans la revendication complète de la liberté nationale, une large part d'initiative revient, d'après les chroniques, à l'altière Byzantine. La fille des Césars conservait la fierté de sa race; elle avait grandi dans Thorreur de l'Islam, la chute de Constantinople lui permettait d'apprécier la valeur de l'indépendance. C'est elle qui aurait excité son époux à briser le joug humiliant des Tatars, à rendre aux Moscovites une complète autonomie. Joignant l'exemple à la parole, elle aurait, moitié par force, moitié par ruse, expulsé du Kremlin les agents de la Horde. Une église votive s'éleva sur l'emplacement occupé naguère par les Tatars, qui ne purent jamais rentrer dans l'enceinte sacrée. Un coup plus sensible fut porté à ces âpres collecteurs de rançon, lorsqu'ils durent se convaincre que Moscou désormais n'enverrait plus ses trésors à Saraï : le petit-fils du Donskoï, docile aux conseils de Sophie, relevait enfin sa tête trop longtemps courbée.
Mohammed s'indignait que la proie des Gengiskhan et des Baty s'échappât de ses mains. Il lui tardait de revoir les grands kniaz se prosterner à ses pieds et lui offrir de l'or, des pelleteries, des étoffes précieuses. Aussi se laissat-il, vers 1480, facilement gagner par Casimir IV à l'idée d'une nouvelle attaque simultanée contre Moscou. Les événements reprenaient le même aspect qu'en 1472 : en
lOÎ IVAN III ET SOPHIE PALEOLOGUE.
lutte avec Novgorod, brouillé avec ses frères, le grand kniaz prétait le flanc à Fennemi. Le succès de l'invasion dépendait de sa rapidité. Les atermoiements de Mohammed laissèrent à Ivan le loisir de faire la paix avec ses adversaires, de resserrer Talliance avec Mengli-GuireY et d'achever ses préparatifs militaires. Arrivés sur les bords de rOka, les Tatars trouvèrent occupés et bien défendus
\ tous les passages guéables. Ils se replièrent alors sur
i rOugra, mais ce ne fut que pour y rencontrer les mêmes
J cbstacles.
/ Un moment solennel, on le sentait d'instinct, s'annonçait dans l'histoire. Le peuple s'apprêtait à défendre ses foyers et ses temples, la haine de l'infidèle cherchait une issue, c'était le moment de frapper un grand coup. Mais Ivan n'était pas à la hauteur de la situation. Il se repentit d'avoir eu un élan de courage, quitta l'armée, revint à Moscou, envoya sa femme et ses trésors dans le Nord, et se tint tranquillement à distance de l'ennemi. A cette vue, les Moscovites, frémissant d'indignation, élevèrent des plaintes violentes. L'archevêque de Rostov, Yassian de Rylo, confesseur du prince, traita hardiment son fils spirituel de fuyard. Le vénérable vieillard s'offrait pour commander l'armée, pour porter à l'ennemi sa couronne de cheveux blancs, et il reprochait à Ivan de craindre la mort, comme si un mortel pouvait l'éviter. Ces franches récriminations troublèrent le grand kniaz. Ne se croyant plus en sûreté au Kremlin, il se retira dans les environs de la capitale, où il tergiversa encore pendant quelques jours. Obligé enfin de calmer l'effervescence populaire, il se rapprocha de l'armée, mais au lieu de tirer bravement l'épée, il envoya des émissaires demander grâce à Mohammed, lui ofFrir des présents, le supplier d'épargner son fief. Cette nouvelle bassesse mit le comble à la mesure. L'archevêque
Vassian reprit sa plume, et adressa à son pénitent une pathétique objurgation, lui prêchant la hardiesse, lui pro* mettant la victoire. Et comme Ivan se retranchait derrière ses scrupules, il le délia de ses serments : un prince orthodoxe, disait-il, n'est jamais obligé de livrer des chrétiens aux Tatars, pas plus qu'Hérode n'était obligé de décapiter saint Jean-Baptiste. Cette page vibrante fait honneur à Vassian. L'anathème biblique de «chien muet» ne saurait Fatteindre. Peu d'évéques en Russie ont tenu ce langage de voyant. Mais toutes ces ardeurs s'émoussaient dans les hésitations d'Ivan. Il savait s'entourer à propos de conseillers pusillanimes, « riches et ventrus, dit la chronique, traîtres aux chrétiens, amis des mécréants, ne demandant qu'à prendre la fuite, car le diable parlait par leur bouche » . Le grand kniaz, accessible à ces suggestions sataniques, garda la défensive et laissa marcher les événements '.
L'armée moscovite, rien que par le nombre, en imposait à Mohammed. Risqueruncoup décisif avant d'avoir opéré sa jonction avec Casimir lui parut téméraire. Il l'attendit en vain : le roi de Pologne tenu en échec par le khan de Crimée n'arrivait pas. L'allié naturel de Moscou se montra plus fidèle : l'hiver avec son souffle glacial et ses tempêtes de neige surprit les Tatars avant qu'ils se fussent mesurés avec l'ennemi. Mal préparés à cette cruelle épreuve, ils n'y résistèrent pas longtemps. Le II novembre, le signal de la retraite générale fiit donné. Il est probable que l'or des Russes ne fut pas étranger à cette décision.
Les pieux annalistes de Tépoque expliquent ce fait par un singulier miracle. Lorsque les Moscovites, disent-ils, épuisés de fatigue, se décidèrent au recul, les Tatars, saisis d'une terreur soudaine, au lieu de les poursuivre,
* Tout récemment M. Tikhomirov (p. 426) a essayé de disculper Ivaa III. C'est une quettion qui est censée rester ouverte«
s'enfuirent dans la steppe et s'établirent pour l'hiver sur l'embouchure du Donets après avoir ravagé^ en guise de représailles, l'infortunée Lithuanie.
Aussi bien, l'année 1480 marque la fin du joug tatar. Le khan Mohammed fut tué sous sa tente par un rival audacieux. La Horde d'or avait vécu : elle s'affaissait d'elle-même sur ses ruines sanglantes. Secouant ses chaînes séculaires, la Russie désormais libre était rendue à ses glorieuses destinées. Lorsque l'armée, victorieuse sans combat, rentra dans'ses foyers, les joyeuses envolées des bourdons moscovites annoncèrent plutôt le triomphe d'une adroite politique que celui du courage personnel d'Ivan et de ses conseillers.
Le grand kniaz n'avait pas attendu ce dénouement suprême pour se rapprocher de l'Occident. Les dernières années de la domination tatare n'absorbaient pas les Russes au point d'empêcher toute expansion au dehors. Avec un juste sentiment des besoins du pays, Ivan se hâta de sortir de cet isolement dès que le mariage avec Sophie lui en eut offert l'occasion et suggéré l'idée. La princesse byzantine avait amené avec elle des Italiens et des Grecs. Quelques-uns d'entre eux restèrent à Moscou. D'autres vinrent ensuite grossir leurs rangs. On se servit principalement de ces étrangers pour se mettre en rapport non plus seulement avec les despotes d'Asie, mais aussi avec les souverains d'Occident les plus civilisés.
L'Europe du quinzième siècle avait beaucoup à apprendre aux Moscovites. La Renaissance CQulait à pleins bords en Italie et gagnait de proche en proche les pays avoisinants. La source en était à Rome depuis que Nicolas V y avait réuni les meilleurs talents et les grands maîtres, fondé la bibliothèque Yaticane et donné une impulsion puissante aux lettres et aux arts. Relevée de ses ruines,
sillonnée d'artères, la cité d'Auguste reprenait là brillante physionomie de Tâge d'or. Les chefs-d'œuvre d*un Angelico de Fiesole, d'un Melozzo de Forli, d'un Pérugin excitaient l'admiration générale. Les humanistes, pour exprimer leurs éloges, se servaient de la langue de Pétrarque et de Dante ou, mieux encore, d'un latin classique que n'eussent pas désavoué Gicéron et Virgile. Les idées se répandaient rapidement depuis l'invention merveilleuse de Gutenberg et Faust. Un monde nouveau s'ouvrit avec la découverte de Christophe Colomb. Éblouis par ce succès, les navigateurs s'élançaient dans l'Océan à la recherche de l'inconnu. Les esprits fermentaient, la rie sociale s'élargissait, le commerce et l'industrie prenaient un développement jusque-là inouï.
Les Moscovites n'avaient qu'à franchir la frontière pour contempler de leurs yeux ce spectacle. Au grand kniaz revient le mérite d'avoir reconnu la nécessité du contact avec le dehors, donné à ce mouvement une discrète impulsion, et organisé les rapports extérieurs de manière à en retirer les plus précieux avantages. Ivan III peut être, à juste titre, considéré comme le vrai fondateur de la diplomatie moscovite. En Occident, les relations internationales étaient déjà parfaitement réglées, les immunités des ambassadeurs reconnues, leurs devoirs et leurs droits déterminés. Une rigoureuse étiquette s'observait dans les questions de préséance, et les chancelleries s'astreignaient à un langage cérémonieux de convention. La science diplomatique se formait peu à peu, on dégageait les principes pour en scruter la valeur et mesurer la portée, des théories savantes s'étayaient sur cette analyse, et le plus souvent elles n'aboutissaient qu'à des doctrines utilitaires ou perfides. Notamment l'Italie n'avait que trop apprécié Machiavel, et parfois cyniquement appliqué ses procédés. En fait
196 IVAN m ET SOPHIE PALEOLOGUE.
d'abstractions, on chercherait en vain quelque chose d'analogue à Moscou ; personne ne s'élevait encore à ces hauteurs. Par contre, il y avait un sens pratique très développé, des idées dynastiques qui se transmettaient avec le sang, et une ténacité à toute épreuve. En outre, les Russes avaient fréquenté une excellente école de finesse et de dissimulation : le cours des choses les avait mis en contact prolongé avec des despotes orientaux, tour à tour leurs maîtres ou simplement leurs voisins. Initiés par les Grecs aux habitudes courantes et aux usages reçus, ils ne tarderont guère, tout en conservant leur extérieur asiatique, à se mettre au pas avec leurs collègues d'Europe et à lutter d'habileté avec eux.
Les relations internationales passaient toujours aux yeux du grand kniaz pour des affaires de la plus haute importance. Elles n'étaient pas encore concentrées, comme du temps d'Ivan IV, dans un bureau spécial, mais le souverain s'en occupait lui-même «ntouré de boïars, de diaks et de podiatchi. Ces réunions se tenaient au Kremlin; elles étaient l'embryon du ministère actuel des affaires étrangères. La classe privilégiée des boïars, ces grands dignitaires d'un passé irrévocable, n'existe plus depuis les transformations radicales de Pierre P% mais les diaks sont, en droite ligne, les ancêtres hiérarchiques desGortchakov, des Giers et des Lobanov. Ministres ou ambassadeurs, ils recevaient d'en haut là direction et suivaient les affaires dans tous leurs détails, compulsaient les archives, suggéraient les projets et portaient la parole. Dans le domaine des podiatchi, employés subalternes, rentraient les écritures. De leur main sont tracés les volumes et les rouleaux dont quelques-uns remontent à Ivan III, et qui contiennent la série des correspondances avec les différents États. Ce sont eux encore qui écrivaient les jrramo// et les nakazy^
c'est-à-dire les messages et les instructions. A Téloge des podiatchi d'Ivan III, il faut dire qu'au point de vue paléographique, comme élégance et netteté d'exécution, les chartes du quinzième siècle sont de beaucoup supérieures à celles du seizième.
Les relations du Kremlin exigeaient désormais qu'on envoyât des ambassades au dehors. Du temps d'Ivan III, si l'on fait abstraction des missions deVolpe et de Gislardi, le titulaire ou le chef de la bande était d'ordinaire un Grec. Il avait pour collègues des Moscovites qui faisaient l'apprentissage du métier diplomatique. Au départ, on leur remettait le nakaz, dont les multiples avis se réduisaient à trois points essentiels. Venaient d'abord les formules consacrées dont il fallait se servir en offrant les présents aux souverains étrangers. Les présents du Kremlin consistaient en fourrures précieuses, telles que martres et zibelines, en faucons blancs, dents de poisson, sabres richement ornés, arcs avec flèches et carquois et autres espèces d'armes. A Venise, on ne se gênait pas de vendre ces objets publiquement aux enchères. Ailleurs, il est probable que pareil affront leur était épargné.
On intercalait ensuite la teneur de la gramota qui servait à la fois de lettre de créance et de passeport. Le message d'Ivan III à Alexandre VI, dont l'original se conserve à Venise, peut donner une idée du formulaire qui n'a presque pas varié pendant tout le règne de ce grand kniaz. Il est écrit sur papier ordinaire, muni d'un petit sceau à l'effigie de saint Georges et conçu en ces termes :
a Au pape Alexandre VI, pasteur et docteur de l'Église romaine, Ivan, par la grâce de Dieu, souverain {ffosoudar) de toute la Russie et grand kniaz de Vladimir, Moscou, Novgorod, Pskov, Tver, lougor, Viatka, Bulgarie et autres. Nous avons envoyé auprès de toi nos ambassadeurs Démé-
198 lYAN III ET SOPHIE PALBOLOGUE.
irius Ivanov, fils de Rhalev, et Métrophane Karatchiarov. Et ce qu'ils te diront de notre part, tu n'as qu'à le croire. Ce seront nos vrais discours. Écrit à Moscou, Tan 7007 ^ «
Le troisième point du nakaz contenait la pièce de résistance. On y entrait dans l'exposition de l'affaire pour suggérer des prescriptions minutieuses sur la manière de la traiter. Différentes hypothèses étaient passées en revue, et pour chaque question qui pourrait surgir on dictait d'avance, selon l'opportunité, soit une réponse catégorique, soit une réponse évasive. Ces fictions dialoguées sont pour nous d'une lecture médiocrement fastidieuse, mais il en ressort une preuve indéniable d'application et de sagacité. Sans rien livrer au hasard, les Moscovites étudiaient leurs affaires à fond, les envisageant sous toutes les faces, avec des principes bien arrêtés, une routine traditionnelle, un but déterminé et une préoccupation constante de maintenir et d'augmenter leur prestige. Ici encore, le quinzième siècle l'emporte sur le seizième. Pour ne parler que du style et de la forme, les instructions d'Ivan III sont moins prolixes, plus claires, mieux ordonnées que celles d'Ivan IV, où les idées s'entre-choquent trop souvent dans une exubérante verbosité.
Munis de toutes ces pièces, les ambassadeurs partaient de Moscou et envoyaient de temps en temps des rapports au grand kniaz. Lorsqu'ils se dirigeaient vers l'Italie, ils touchaient barre à Milan, Venise, Florence, Rome et Naples. Des colonies grecques s'échelonnaient le long de cette route, et l'espoir de rencontrer des compatriotes guidait peut-être les voyageurs. Chemin faisant, ils renseignaient les Italiens sur Moscou, et, diplomates doublés de négociants, ils se livraient activement au commerce et se
* Bibl. San-Marco, Latini, Classe X, n* 174, f. lOÎ.
chargeaient volontiers de commissions. Cet usage est évidemment d'origine orientale. Un petit billet du marquis de Mantoue, daté du 10 mai 1499, nous porte à croire qu'il s'y mêlait parfois un peu d'indiscrétion. DémétriusRhalev, en tournée à cette époque en Italie, se crut obligé d'annoncer à ce petit souverain son prochain départ pour Moscou, de lui offrir ses services, en proposant soit de se rendre lui-même à Mantoue, soit d'envoyer un remplaçant. Francesco Gonzaga répondit par un refus si catégorique et des souhaits si empressés de bon voyage qu'ils dissimulent à peine l'invitation de ne pas venir '.
Un trait à noter. Était-ce un reste de barbarie ou un signe de progrès, un souvenir de Byzance ou un caprice du Kremlin? mais les Russes se montraient intraitables sur l'étiquette. Ils ambitionnaient partout la première place, préféraient ne pas se produire que céder le pas à un autre, et, plus chatouilleux que les ambassadeurs de Venise ou d'Espagne, dé fendaient leurs prétentions avec uneinsistance qui tenait du grotesque. Les chroniqueurs contemporains n'ont pas esquisse le portrait des diplomates grecs et moscovites du quinzième siècle : la différence devait être frappante. Les uns avaient eu l'occasion de s'approprier plus ou moins le vernis de la bonne société, les autres ressemblaient probablement aux Chévriguine et aux Molvianinov, ou bien à leurs collègues du dix-septième siècle qui ont tant scandalisé le russophile Krijanitch.
A défaut de plus amples renseignements, il ne sera peutêtre pas inutile de réunir ici en un seul tableau les traits épars en maints endroits sur les ambassades russes en Italie et en Autriche jusqu'en 1505. Ce sont celles qui ont laissé les traces les plus durables soit pour avoir amené à
' Giornaie araldico, août 1888, p 49.
Moscou des hommes de valeur, soit pour avoir ag^té d'intéressantes questions politiques. Mieux que toutes les autres, elles révèlent les approches ou plutôt Tavènement d'une époque nouvelle.
Semen Tolbouzine ouvre la marche des diplomates russes à Tétranger. Le 24 juillet 1474, il fut envoyé à Venise en compagnie d'Antonio Gislardi, déjà connu du lecteur. Ivan avait gracié Trevisan et Tavait expédié à la Horde d'or. Tolbouzine annonça ces bonnes nouvelles à la Seigneurie et s'occupa de faire une levée d'artisans et d'artistes. Gomme il avait présenté des zibelines, le Sénat décida, le 27 décembre 1474, d'envoyer en échange au grand kniaz des draps d'or pour la valeur de deux cents ducats. Tolbouzine fut lui-même gratifié d'une robe de drap d'or, son a notaire » d'une robe de damas, ses domestiques reçurent des robes de drap écarlate. Tous ces vêtements avaient déjà fait de grands voyages. Ils revenaient de Perse, où l'occasion avait manqué de les distribuer à la cour d'Ouzoun-Hassan. Le Kremlin fut plus favorisé.
Après avoir poussé une pointe jusqu'à Rome, où son voyage n'a pas laissé de traces, Tolbouzine regagna Moscou en mars 1475. Son ambassade restera à jamais célèbre pour avoir valu aux Russes un Italien d'impérissable mémoire. Rodolphe Fioravanti degli Alberti, connu sous le nom d'Aristote, était une des gloires artistiques de sa patrie. Un juge compétent en cette matière, M. Eugène Muntz, n'hésite pas à le nommer le plus fameux ingénieur et un des plus insignes architectes d'Italie au quinzième siècle. Natif de Bologne, il se fit connaître d'abord à Rome, où il transporta d'immenses colonnes monolithes de la Minerve au Vatican. En 1455, il risqua dans sa ville natale un véritable tour de force en déplaçant sur un espace de trente-cinq pieds, sans la démolir, la toiu* monumentale
délia Mazinne^ haute de douze mètres. Le cardinal Bessarion, alors légat pontifical, {j^atifia de cinquante florins Tauducieux ingénieur. Doué d'une activité surprenante, Fiornvunti se signala tour à tour àNaples, dans le Milanais, en Hongrie, enfin de nouveau à Rome, où Paul II voulait redresser Tobélisque de granit qui ne cédera qu'à Timpérieuse injonction de Sixte-Quint. La réputation d'Aristote était si bien établie que le gouverneur de Bologne disait de lui : « Personne ne sait en architecture ce que Fioravanti ignore. » Appelé en même temps par le Grand Turc et le grand kniaz, il préféra le Kremlin au sérail, s'en vint à Moscou avec son fils André et son élève Pietro, mais n'eut pas en partage à la cour d'Ivan les honneurs que reçut Gentile Bellini à celle de Mohammed. Cependant, grâce à lui, la cité des Tsars vit surgir d'élégants édifices dont elle est encore fière aujourd'hui et dont il sera question plus loin. En 1479, les conservateurs de Bologne réclamèrent le renvoi de leur compatriote; on ne donna point de suite à leur désir. Plus tard, Fioravanti lui-même, eflrayé par la justice sommaire et sanglante du grand kniaz, médita la fuite, mais il fut contraint de rester.
Du Fond de son exil, il dut souvent reporter sa pensée vers les années brillantes et Fécondes passées à Milan auprès de son Mécène Francesco Sforza. Au duc défunt avait succédé son fils Galeazzo Maria. C'est à lui que Fioravanti envoya, en 1476, deux magnifiques gerfauts. Pour un chasseur passionné ce présent équivalak à une révélation : on savait désormais où chercher les précieux auxiliaires de la vénerie. Aussi Galeazzo s'empressa-t-il de remercier Aristote avec effusion et d'aller au-devant de tous ses désirs : il recommanda ses affaires à Bologne et lui envoya cent ducats avec une pièce d'étoffe. Porteur de ces dons était le jeune André. Il devait reprendre le
chemin de Moscou avec deux oiseleurs de la cour ducale^ Blanco de Gaio et Tadeo de Ferrare^ expédiés en guise d'avant-coureurs pour explorer les abords du pays. Dans son message du 24 juin 147G, adressé à Ivan, qu'il appelle Georges, Galeazzo ne dissimule pas sa passion pour les faucons et les gerfauts blancs, offre des étoffes précieuses comme pour provoquer un échange, s'incline devant les « admirables vertus » du grand kniaz et demande à rester avec lui en correspondance régulière. On n'était guère habitué au Kremlin à des protestations de ce genre, mais le duc ne put en constater les effets. Quelques mois après, le 26 décembre, il tomba, victime de sa cruauté, sous le poignard de Lampugnani ^
Cependant les relations établies grâce à Fioravanti ne furent pas interrompues. Il y en a des traces plus ou moins sûres en 1483. L'année suivante, Sixte IV, interpellé par le roi Casimir, lui promit qu'il ne donnerait jamais à Ivan III, si celui-ci' la demandait, la dignité impériale ou royale m tota ruthenica naiione san^consulter préalablement les Polonais. On avait, parait-il, lancé la nouvelle qu'une ambassade russe se rendait à Borne avec des prétentions de ce genre. Le 24 juin 1486, un Grec du nom de Georges Percancotes se présenta à Milan en qualité d'ambassadeur moscovite. Il apporta les dons d'usage, et fit des communications auxquelles on répondit par une lettre courtoise, mais insignifiante '.
L'ambassade de 1488 avait à instruire les pays étrangers d'un grand événement. En 1487, profitant des dis-
* Archives de Venise, Sen, Secr., t. XXVI, f. 164. — Muhtz, Hist, de Varlj t. I, p. 115. — Beltrami, Canetta, Gualardi, Malagola, pasbiiu. — SiMOHI, p. 182.
' Archives de Milan, Pot» est., Russia^ 1483, 15 décembre, lettre de Vincemala; Missive, n« 165, f. 213 v*. — Theiner, Vet. Mon. loi., t. II, p. 230.
LA RENAISSANCE A MOSCOU. t08
cordes qui régnaient à Kazan, le grand kniaz fit marcher ses armées contre la ville tatare, la prit d'assaut, renversa le souverain hostile aux Russes et mit à sa place un fidèle allié. L'annexion complète de Kazan eût été prématurée; Ivan se contenta de poser un jalon sur la route de la conquête en prenant le titre de grand kniaz de Bulgarie. D'ailleurs, le fait d'armes étant glorieux, l'occasion parut bonne pour s'en prévaloir en Occident. Deux frères, Démétrius et Manuel Rhalev Paléologue, appartenant à une famille grecque établie depuis quelques années à Moscou, furent expédiés avec cette nouvelle en Italie. Après un voyage de soixanteniix jours, ils arrivèrent à Venise et furent reçus au Sénat le 6 septembre 1488. Le point culminant de leur discours fut « l'immense victoire remportée, en juin 1487, par leur roi (51c) sur un certain dynaste tatar qui l'avait attaqué avec cent dix mille chevaux » . Les Vénitiens semblent s'être payés de ces vagues allusions sans chercher à s'éclairer davantage. Les Rhalev rappelèrent ensuite leurs origines grecques et se professèrent serviteurs très fidèles et très dévoués de la Seigneurie ; en foi de quoi, outre les pelleteries du grand kniaz, ils présentèrent en leur propre nom quatre-vingts zibelines. Ceci leur valut à chacun une robe de drap d'or et cent ducats. Pour rentrer dans leurs firais, les sénateurs vendirent les zibelines aux enchères.
De Venise les ambassadeurs se rendirent à Rome. Le 18 novembre, ils assistèrent à la messe pontificale au Vatican. Lorsqu'on eut chanté le Gloriain excelsis^ le pape Innocent VIII appela l'un d'eux sur les marches du trône. Une place d'honneur lui fut assignée, immédiatement après le sénateur qui représentait le glorieux passé de Rome. Le maitre des cérémonies, Rurchard, de qui nous tenons ces détails, ajoute que l'ambassadeur avait été envoyé pour
faire acte d'obédience au Pape. D'autre part, lorsque les Rhalev s'en revenaient à Moscou, le bruit se répandit de nouveau qu'ils avaient obtenu pour le grand kniaz la couronne royale. Le roi de Pologne, Casimir, en fut si alarmé qu'oubliant les promesses de Sixte IV, il crut devoir confier ses appréhensions au Pape, le 26 juillet 1489, et lui demander des explications. Ce retour périodique des mêmes fictions ne saurait être l'effet du hasard. Une hypothèse s'impose ici d'elle-même : on se rappelle que Volpe, à la grande édification des témoins oculaires, avait déjà donné des assurances de soumission envers le Pape. De vagues rumeurs sur de nouveaux titres honorifiques avaient aussi été mises en circulation. N'aurait-on pas continué à s'exprimer d'une manière équivoque, et les Grecs n'auraient-ils pas donné à cet égard des preuves de souplesse? Ceci expliquerait l'opinion favorable que l'on eut longtemps à Rome sur les dispositions de Moscou et sur les magiques attraits du diadème.
Les Rhalev ne rentrèrent à Moscou qu'en 1490, amenant avec eux une bande entière d'artisans, maçons, armuriers, fondeurs et autres. Parmi les nouveaux arrivants se trouvait un architecte digne de succéder à Fioravanti et capable de soutenir son renom. Pietro Antonio Solari appartenait à une noble famille milanaise, où le goût et la profession des arts se transmettaient comme un patrimoine de famille. Père, grand-père, aïeul, avaient, à dilférentes époques, attaché leur nom aux principales constructions du Milanais : le dôme, le grand hôpital, la chartreuse de Pavie. Pietro Antonio fut de bonne heure associé aux travaux de son père Boniforte, le mieux doué de tous les Solari, et qui resta toute sa vie fidèle au style lombard avec ses prétentions pyramidales et ses réminis^ cences tudesques importées en Italie du temps de Frc-
déric II. Les Sforza iaisaient grand cas de Pietro Antonio, et lui avaient assuré longtemps à Tavance la succession de son père comme ingénieur du dôme de Milan. Mais à la* mort de Boni forte, les recteurs de la cathédrale soulevèrent des difficultés et ne ratifièrent pas le choix ducal. Pietro Antonio resta chargé de Thôpital, des églises del Carminé et de Tlncoronata, sans jamais parvenir au poste qu'il enviait le plus. Peut-être fut-ce à la suite de celte déception qu'il accepta volontiers l'offre d'aller à Moscou. Il partit accompagné de son disciple Zanantonio, fondeur de canons, d'un certain Jacobo avec sa femi^^ , de Gristoforo, argentier, avec deux élèves originaires de Rome. La chronique mentionne encore quelques autres : l'Allemand Albert de Ltibeck, le Vénitien Carlo et son élève, qui se joignirent aux partants. Solari ne tarda point à se distinguer à Moscou et à gagner les bonnes grâces d'Ivan, qui semble l'avoir honoré d'une confiance spéciale. Naguère encore il y avait aux archives de Milan une pièce actuellement introuvable et qui portait la signature : Petrus Anionius de Solario architectus generalis Moscovie. Ce titre ne pouvait convenir qu'à celui qui, dans la hiérarchie artistique, occupait le premier rang. Du reste, la carrière de Solari en Russie ne fut pas de longue durée. Dès le 22 novembre 1493, sa mère Giovannina de Cisate fut autorisée par lettre ducale à prendre possession de l'héritage qu'avait pu laisser Pietro Antonio, mort peu de mois auparavant.
Autrement tragique fut le sort d'un médecin juif de Venise, affublé par la chronique du nom de Léon Jidovine et arrivé à Moscou en même temps que Solari. Le premier patient confié à ses soins fut Ivan, fils du grand kniaz et de sa femme Marie de Tver. Plein de confiance en lui-même, maître Léon promit une guérison radicale et en répondit sur sa propre vie. Le traitement fut long et douloureux^
mais rissue devait en] être fatale, et, lorsque le malade succomba, son malheureux médecin eut la tête tranchée ^ Le Kremlin n'entendait pas se payer de mots, encore moins de promesses trompeuses.
Trois ans après le retour des Rhalev, en mai 1493, c'est un Grec doublé d'un Russe, Manuel Doxa avec Daniel ^ Mamyrev, qui se dirigent vers Milan. Le message dont ils étaient munis portait l'adresse du duc Gian Galeazzo. On ignorait à Moscou que le prince infortuné végétait dans sa prison dorée de Pavie, tandis que son oncle et tuteur, Ludovic le More, détenait le pouvoir et rêvait des couronnes. L'arrivée de cette ambassade avec ses merveilleux présents causa au régent une vive satisfaction. L'envoyé florentin Guicciardini en fut témoin et s'en porte garant. Arbitre éphémère d'Italie et passionné pour la gloire, ces lointaines relations ne pouvaient que sourire à Ludovic et ie flatter. Il aimait à se faire voir au milieu de sa cour aussi brillante que sceptique, entouré d'une pléiade d'humanistes, poètes et orateurs, d'une armée d'architectes, de peintres et d'orfèvres. Seul Lorenzo le Magnifique rivalisait avec lui; encore n'avait-il à son service ni Bramante ni Leonardo de Viiici. A défaut d'un Fioravanti ou d'un Solari, les Russes n'engagèrent cette fois, paratt-il, qu'un bombardero du nom de Zoanne. Mais Ludovic se montra intraitable dans ce cas particulier; il fit réclamer son bombardero jusqu'à Venise, nous ne saurions dire avec quel succès.
Le mariage de Bianca Sforza, sœur de Gian Galeazzo, avec Maximilien I" donna lieu à un incident d'un autre
' Archives de Venise, 5e». Secr , t. XXX, f. 152 ▼•. — Bibl. San-Marco, Sawcto, Croc, Ven., t. III, f. 304 v«. — BuncHAiiD, t. I, p. 323. — Codex âpist.y t. I, p. 293. — Gaffi, p. 686. — Liétopisetz, p. 317. — Boussk, liét., t. VI, p. 125.
genre. Ces fêtes se célébraient, vers la fin de novembre, avec cette magnificence somptueuse que, guidé par son coup d'oeil d'artiste, Ludovic savait déployer à propos, captivant ainsi Tadmiration et gagnant les suffrages de ses concitoyens. Insensibles à ces séductions, les envoyés d'Ivan refusèrent d'assister au mariage , pour ne pas accorder la préséance aux représentants du Saint-Empire, d'Espagne «u de France. Les bonnes raisons ne manquaient pas aux récalcitrants. Sans compter la noblesse de sa race, disaientils, notre maître est plus puissant que les rois de Hongrie, de Bohême et de Pologne, pris ensemble. Malgré toutes les remontrances, ils restèrent inflexibles, mais cette fierté ne leur fit aucun tort.
Dans les premiers jours de décembre, ils furent invités à une chasse organisée dans la vallée du Tessin. Elle réussit à merveille, et grand nombre de pièces furent abattues. Au départ, Ludovic fit rendre aux Moscovites les mêmes honneurs qu'à l'arrivée. Un officier tranchant les accompagna jusqu'à Venise, où l'ambassadeur milanais eut ordjpe de se mettre à leur service. Pour resserrer les liens d'amitié, un envoyé spécial, Boccalino de Mantoue, devait se rendre au Kremlin. Aucune trace n'indique que ce projet ait été mis à exécution.
Le 29 décembre 1493, les Russes se présentèrent au sénat de Venise, et l'occasion de manifester leur ténacité hautaine ne tarda pas à s'offrir. Une messe solennelle fut célébrée, le !•' janvier 1494, à l'église aux allures byzantines de Saint-Marc. Le doge y assistait avec ses conseillers, les sénateurs, les patriciens. Les Russes occupaient la place d'honneur, mais, sitôt que d'autres diplomates se mirent au même rang, ils quittèrent Téglise, ne voulant pas, disaient-ils, tolérer l'affront fait à leur prince.
Doxa et Mamyrev revinrent à Moscou dans le courant
de Tannée 1494, accompagnés d'étrangers qui s'engageaient au service du grand kniaz. Outre l'armurier Pietro, d'origine inconnue, ils amenaient avec eux trois Milanais : Aloisio de Garcano, Michèle Parpajone et Bernardino de Borgomainero. Le plus en vue de tous semble avoir été Aloisio. Une pièce italienne contemporaine le traite de mastro da muro. Il resta en correspondance avec ses parents, et les premières nouvelles qu'il leur donna respirent la plus vive satisfaction. Dès son arrivée, le grand kniaz lui avait Fait un don gracieux de huit vêtements ; Targcnt ne lui manquait pas, il en avait même en telle abondance qu'a la première bonne occasion il se proposait d'en envoyer aux siens *.
L'ambassade de 1499 est particulièrement intéressante à cause des péripéties qu'elle eut à subir au retour. Cette année, Démétrius Rhalev fut de nouveau chargé d'une mission à Venise, Rome et Naples, non plus avec son frère, mais avec un Russe d'origine, Métrophane Fedorovitch Karatchiarov. Nous avons reproduit plus haut la lettre de créance dont ils étaient munis pour le pape Alexandre VI et mentionné le billet équivoque du marquis de Mantoue. Le commerce leur créait des embarras; même à la douane de Venise, on fut étonné de leurs nombreux bagages. Cependant Rhalev faisait bonne figure. Il était vêtu d'une robe d'or, parlait grec et latin, et on le savait apparenté aux Paléologues. Le II mars 1500, en compagnie de Métrophane, il assista à Rome au consistoire où Alexandre VI prêcha la croisade contre les Turcs. De retour à Venise, invités à une procession solennelle, ils s'abstinrent d'y prendre part, sitôt que la place d'honneur fut dévolue aux Français. La Seigneurie ne réclama point et
' Archives de Milan, Pot, est,y Russîa^ 1493. — Boutocrlink, t. II, p. 275 à 279. — Cafpi, p. 090. — Aoussk. liét., t. VI, p. 140.
se montra conciliante. Il falloit ménager les alliés présumés contre Tlslam. On préféra donc les entretenir de cette question brûlante et les encourager à la guerre contre les Turcs ; un message dans ce sens fut libellé pour Ivan. A Toccasion de cette ambassade, se montrent les rivalités nationales qui reparaîtront dans les siècles suivants : un Lithuanien traversait FOccident à la même époque, et il s'offrait partout pour rectifier les récits des Moscovites.
Au moment de quitter l'Italie , Rhalev se voyait à la tète d'une petite caravane, tant il avait embauché de monde pour Moscou. Des familles entières raccompagnaient, car telle était la confiance de ces émigrants dans l'avenir qu'ils emmenaient avec eux femmes et enfants. Les grandes routes du Nord étant pour lors inaccessibles à cause des hostilités avec la Lithuanie et la Livonie, il fallut se replier sur ritinéraire méridional, longer les côtes de la mer Noire et pénétrer en Russie à travers les steppes. Ivan avait des amis sur le parcours, en Hongrie, en Moldavie, en Crimée. D'ordinaire le trajet se faisait sans encombre. Cette fois encore tout alla bien jusqu'en Moldavie, où s'éleva un obstacle inattendu. Le voïévode Stéphane avait appris qu'un drame domestique s'était passé au Kremlin : sa fille Hélène, veuve du fils aîné d'Ivan et mère de l'héritier présomptif du trône, était tombée en disgrâce : la couronne échappait ainsi de ses mains. Des explications furent demandées à Moscou, et, en guise de représailles, Stéphane retint chez lui Rhalev avec toute sa bande. Simples voyageurs, ceux-ci se voyaient réduits presque à l'état de prisonniers. Ivan en fut averti. Aussitôt il envoie message sur message au khan de Grimée pour obtenir leur mise en liberté : qu'il intervienne auprès de Stéphane, qu'il les hébergea Pérékop, qu'il les pourvoie d'argent, de chevaux,
2i« IVAN III ET SOPHIE PALEOLOGUE.
de vêtements, qu'il les amène à Poutivl, et tout sera largement compensé. Mengli-Guireï eut la chance de réussir, et, en juin 1503, les malheureux voyageurs étaient déjà dons ses domaines. Mais pour être allié d'Ivan, il n'en restait pas moins Tatar : Foccasion lui parut bonne de puiser à pleines mains dans la bourse de son meilleur ami. 11 garda de longs mois à Pérékop ceux que le grand kniaz attendait avec tant d'impatience, et, au départ, n'oublia pas de faire les comptes. Le total s'élevait à deux cent douze mille pièces d'une monnaie qu'il n'est pas possible de déterminer. Cependant la somme devait être considérable, car MengU-Guireï assurait avoir fait de grandes dépenses et emprunté de l'argent à Kaffa. En novembre 1504, Rhalev arriva enfin à Moscou et repartit immédiatement pour Poutivl avec l'argent réclamé par Guireï. Le grand kniaz indemnisa son allié sans retard quoiqu'il eût contre lui un légitime grief. Le khan astucieux de Grimée avait bien délivré des lettres à l'architecte Alvise pour attester qu'il était singulièrement expert dans son art, mais il avait gardé auprès de lui le graveur Grégoire Yorenza, au grand déplaisir d'Ivan, qui ne manqua pas de protester.
Telles sont à peu près les ambassades envoyées en Italie par Ivan III. Trakhaniote a été aussi à Rome, mais dans des circonstances qu'il n'est guère possible de préciser. En général, la poU tique, on l'a vu, n'avait qu'une très mince part dans les relations de Moscou au delà des Alpes. Elle se bornait à des discours académiques sur les succès et les revers des armées ottomanes ^ C'est plutôt du côté de TAutriche que des conditions similaires et des ennemis communs pouvaient faire surgir l'idée d'une alliance ou
' SàRUTO, Diarii, t. III, aux mou CaracirovOt Baievo^ Paleologo. — Sbor» nik, rousêk. Ut, oh,, t. XLI, paetîm.
LA RENAISSAISCE A MOSCOU* ; Sii
au moins d'un rapprochement sur le terrain des intérêts mutuels. Cette éventualité ne tarda pas à se présenter.
Au début, un simple touriste servit d'intermédiaire. Nicolas Poppel, Silésien, célèbre à cause de sa lance, longue et pesante, qu'il maniait avec une dextérité admirable, était dominé, chose rare au quinzième siècle, par la passion des voyages. Après avoir parcouru T Allemagne, l'Angleterre, la France, l'Espagne, le Portugal, il se rendit à Moscou, en 1486, muni d'une lettre de l'empereur Frédéric III. Le Kremlin le reçut avec une extrême méfiance. Il avait beau prétendre qu'il se déplaçait pour son plaisir, on le soupçonna d'être un espion du roi de Pologne, et il fut traité en conséquence. Ce premier voyage n'eut qu'un seul résultat : il permit à Poppel de puiser à bonne source des renseignements variés qui devaient plus tard produire en haut lieu une profonde impression. En effet, rendu à Niirnberg, où se trouvaient alors l'Empereur et les princes de l'Empire, il leur apprit, à leur grand étonnement, que le souverain de Moscou n'était pas un vassal du roi de Pologne, qu'il gouvernait sans contrôle un pays d'une immense étendue, qu'il était riche, considéré et puissant. Ces récits, agrémentés de mille détails, firent poindre dans la tête de l'Empereur l'idée qu'on pourrait tirer parti de ^Joscou. Il fut décidé qu'on enverrait un ambassadeur auprès d'Ivan, et le choix tomba sur Poppel qui, retardé par une maladie, ne se mit en route que vers la fin de 1488.
Les négociations dont il était chargé se réduisaient principalement à deux points. D'abord, les Habsbourg comptaient se concilier la Russie par une alliance de famille. Au nom de son maître, Poppel devait proposer pour gendre à Ivan te margrave de Bade ou le duc de Saxe, En même temps, comme on s'imaginait en Autriche,
îlt IVAN III ET SOPHIE PALEOLOGUE.
qu'Ivan recherchait une couronne à Rome, FEmpereur prenait soin de rectifier à sa manière les idées moscovites sur ce sujet. Le Pape, faisait-il dire au grand kniaz, n*a rien à voir en dehors du monde ecclésiastique; TEmpereur seul a le droit de créer des chevaliers et des rois, c'est avec lui qu'il faut traiter ce genre de questions. Cette déclaration fut faite avec un grand apparat de mystère, avec des insinuations contre les Polonais, jaloux des succès d'un rival, et des assurances flatteuses sur les bonnes dispositions de l'Empereur. L'Autriche se montrait toute prête à pousser la Russie dans la voie des honneurs, à la faire entrer dans la famille européenne, mais elle n'entendait pas que le Pape en bénéficiât et revendiquait pour elle-même tous les avantages qui pourraient en jaillir.
La manière dont ces ouvertures furent accueillies donnent bien la note de l'esprit nouveau qui prévalait au Kremlin. Sans vouloir montrer sa fille à Poppel qui désirait la voir, même au risque de choquer l'entourage, Ivan se réservait d'envoyer à Vienne son propre ambassadeur. Les alliances avec les familles souveraines d'Occident lui souriaient, mais il était difficile dans le choix et ne confiait ses secrets qu'à des serviteurs dévoués. On apprit plus tard que l'allié des césars de Byzance consentirait à donner sa fille au roi des Romains, mais non au duc de Saxe ni au margrave de Bade, qui furent écartés comme étant de trop petits personnages. Quant aux titres, les boïars répondirent immédiatement et non sans fierté qu'Ivan, par la grâce de Dieu, était souverain héréditaire, qu'il tenait de ses aïeux des droits imprescriptibles et qu'il n'en demandait à personne la confirmation. Tout en déclinant cette proposition , qui n'était peut-être que l'écho des agissements de Volpe, le grand kniaz comprenait trop bien l'utilité des relations avec l'Autriche pour ne pas les cultiver. Il le fit
même avec un soin particulier, car il les confia à louri Trakhaniote, qui semble avoir été le plus actif et le plus intelligent de tous les diplomates de Tépoque.
En réalité 9 il y avait à résoudre une grosse question, et la solution intéressait également les deux puissances. L'Autriche convoitait la Hongrie, et trouvait dans les Jagellons des rivaux dangereux. Les mêmes Jagellons détenaient des régions et des villes qu'Ivan III s'obstinait à considérer comme sa propriété héréditaire. La Pologne devenait par là un ennemi commun, et T Autriche fut la première à proposer contre elle une alliance. Rien ne répondait mieux aux intentions d'Ivan que cette action simultanée. Tendre la main aux Allemands pour opprimer les Slaves ne lui répugnait pas, tant il avait à cœur de fonder solidement l'unité russe. Il suggéra lui-même la manière de répartir le butin : la Hongrie serait livrée à l'Autriche, et Moscou aurait les mains libres enLithuanie. Ce partage mettait à l'aise toutes les convoitises, mais un autre souci pesait encore sur les deux copartageants : ih n'entendaient pas travailler l'un au profit de l'autre, el chacun se proposait d'exploiter l'alliance en sa faveur. De là, difficultés et malentendus. En outre, l'Autriche était sujette à des fluctuations et, au gré des événements, elle prêchait la guerre contre la Pologne ou bien recherchait son amitié. Ainsi, en 1491, lorsque la paix de Presbourg eut ménagé à Maximilien l'expectative de la Hongrie, il ne montra plus d'animosité contre les Jagellons; mais, sitôt que la diète hongroise eut, en 1505, rapporté ce traité, les envoyés autrichiens reprirent le chemin de Moscou. L'année suivante, le même traité ayant été remis en vigueur, il y eut une nouvelle détente qui dura jusqu'au mariage de Sigismond I" avec Barbe Zapolya. Cette union entraînait l'accord entre la Pologne et les chefs de l'oppo-
sition hongproise; elle était une menace permanente contre l'Autriche, qui reprit alors ses allures belliqueuses. En 1515, à Tentrevue de Presbourg, les tendances pacifiques reprirent définitirement le dessus, et Maximilien ne songea plus qu'à réconcilier les Polonais avec les Moscovites. Ivan III n^était plus de ce monde, mais lors même qu'il eût été témoin de ce dénouement il n'en aurait pas été surpris. La versatilité de Maximilien lui était connue; il la lui reprochait d'autant plus amèrement qu'il aurait voulu lui-même fixer les échéances de trêve ou de guerre, et ne pas toujours dépendre des calculs utilitaires d'un autre. Ces griefs ne provoquèrent pourtant pas de rupture. Ne pouvant point obtenir d'action militaire au moment donné, Ivan se bornait à réclamer des artisans et surtout des métallurgistes : c'était autant de gagné pour sa cause '.
Quelle a été, demandera-t-on ici, l'importance sociale des relations extérieures inaugurées par Ivan III? Le fait même de l'expansion à l'étranger, succédant à l'isolement séculaire, indique une fermentation nouvelle dans les idées qui ne pouvait rester sans résultats. S'ils n'ont pas été plus profonds et plus durables, cela tient en grande partie à l'impulsion insuffisante donnée par Ivan et à son genre spécial d'esprit. Il eût fallu non seulement constater les progrès réalisés en Occident, mais remonter jusqu'à leurs origines, s'élever jusqu'aux sources d'où jaillissait la Renaissance et y puiser non pas l'imitation servile de l'étranger, mais le renouveau organique et gradué d'un pays arriéré. Un homme de génie eût assumé cette tâche; Ivan n'était pas de la race des réformateurs. Doué d'un sens pratique pénétrant, mais n'ayant pas de large envergure d'esprit, il se renfermait dans des horizons restreints. Trop peu
* FiBDLBR, Nik, Poppel; Die Allianz, passim. — Pamiat. dipl. snoch,, t. I, p. i. à 58. — Bauer, p. 54 à 93. •— BAr^TYca-KiMEtisKi, p. i à 2L
LA RENAISSAISCE A MOSCOU. 215
cultive lui-même pour devenir, comme Haroun-al-Rachid ou Suleyman, un protecteur des lettrés, un ami des savants, il n'en était pas moins frappé des avantages de la science; il voulait bien en profiter dans le présent sans songer toutefois à préparer Favenir sur des bases solides et durables : c'était un Pierre le Grand au petit pied. Lorsque les Italiens auront transformé le Kremlin, on admirera leurs merveilles artistiques, on en tirera parti, mais aucun effort ne sera tenté pour réveiller l'esprit national et rivaliser avec l'étraiiger. Ivan n'a jamais sérieusement pensé à fonder des écoles, à répandre l'instruction, à introduire l'imprimerie, à changer le cours des idées, à former une génération nouvelle capable de s'assimiler les récentes conquêtes du progrés. A peine quelques timides démarches ont-elles été hasardées dans ce sens. La culture extérieure de l'Occident apparaissait à Moscou ; le souffle qui avait produit cette culture n'atteignait pas les Moscovites, On cueillait des fleurs et des fruits qui avaient germé ailleurs, mais le terroir restait vierge de la semence féconde. Il en résulta dans la suite un manque d'équilibre, une fâcheuse habitude de s'en remettre à autrui, une défiance mal placée d^ins sa propre initiative, qui n'était ail fond qu'une fatale paresse d'esprit. Parturition laborieuse, cette époque ne produisit presque rien d'original, elle ne révéla aucime des forces créatrices de la nation.
Chose plus étrange encore ! Les mêmes Grecs qui ont érigé en Italie des chaires d'éloquence et de philosophie, commenté Platon et Aristote, Homère et Démosthène, n'ont pas seulement essayé d'expliquer la grammaire à Moscou. L'enseignement resta, comme auparavant, confiné dans les monastères et les bureaux. Les moines et les diaks étaient les seuls lettrés de l'époque; parmi les bolars il n'y en avait que très peu sachant lire et écrire. Et même cette
instruction des plus avancés n'était en réalité que rudimentaire : elle se bornait aux livres liturgiques et sacrés, aux livres de piété, aux apocryphes, à la rédaction des annales, des nakaz et des gramoty. Sans doute, le terrain était autrement bien préparé en Occident ; les longues années de culture latine avaient affiné les intelligences, tandis que les Russes, englobés dans le monde asiatique, étaient restés réfractaires aux influences européennes. Les lettres et les sciences ne pouvaient s'acclimater à Moscou sans un puissant effort pour secouer la torpeur dans laquelle on était plongé depuis trois siècles. Personne n*était mieux qualifié pour le faire que les Grecs de la Renaissance, mais il semble qu'on ne leura jamais demandé ce genre de service, et eux-mêmes se seront bien gardés de s'offrir, préférant aux fonctions de maîtres d'école celles plus brillantes et plus lucratives de diplomates.
Que si le grand kniaz ne songeait pas assez à l'avenir, a-t-il, au moins, essayé de réformer radicalement le présent, ou plutôt quelle était la pensée dominante qui le dirigeait dans ses innovations? Serait-il téméraire d'affirmer qu'il avait en vue un double but : la sécurité matérielle du pays et le prestige du pouvoir? Le fait est que ses œuvres ne trahissent guère d'autres préoccupations que celles-ci. La passion des lettres et les goûts artistiques lui restèrent toujours étrangers, mais il avait à un haut degré le sentiment de sa dignité, il voulait en imposer à l'entourage et rendre le souverain de Moscou redoutable au dehors.
En agissant ainsi, Ivan allait au plus pressé. Ses voisins de rOuest, ennemis du lendemain. Polonais et Livoniens, étaient plus avancés que les Russes dans l'art militaire, mieux armés et mieux exercés. D'autre part, c'eût été risqué de se fier à l'amitié intéressée des Tatars. La Horde
LA RENAISSANCE A MOSCOU. Si7
d'or n'existait plus que dans l'histoire, mais ses traditions de brig[andage et d'invasion revivaient à Razan et en Crimée. Le grand kniaz songea donc sérieusement à renouveler l'armement de ses milices. L'exploitation des mines et la préparation des métaux attirèrent son attention. Les fondeurs appelés de l'étranger eurent l'ordre de fabriquer des armes à feu qui devaient remplacer les arcs et les flèches. Des canons de divers calibres parurent au Kremlin, et le canon-monstre de Paolo Debossis resta célèbre entre tous. Se conformant aux principes stratégiques de l'époque, Ivan prit aussi soin de fortifier Moscou. Il fit démolir les anciennes palissades en madriers de chêne qui dataient encore de Dmitri Donskoï et ceindre le Kremlin d'une épaisse muraille à créneaux échancrés, garnie de tours. Solari dirigea ces travaux, et une épigraphe, qui s'est longtemps conservée incrustée dans la pierre, rendait témoignage à ses mérites. Le même architecte a construit la porte élégante, dite Spasskïa vorota, qui s'ouvre sur la Krasnaïa et que personne n'a plus admirée ni mieux décrite que Théophile Gautier. « Elle est percée, dit-il, dans une énorme tour carrée que précède une sorte de porche ou d'avant-corps. La tour a trois étages en retraite et se termine par une flèche portant sur des arcatures évidées à jour. L'aigle à double tête, tenant aux serres la boule du monde, surmonte la pointe aiguë de la flèche, qui est octogone comme Tétage qu'elle coiffe, côtelée à ses arêtes et dorée sur ses pans. Chaque face du second étage enchâsse un énorme cadran, de manière que la tour montre l'heure à chaque point de l'horizon. Ajoutez pour l'effet aux saillies de l'architecture quelques paillettes de neige posées comme des réveillons de gouache, et vous aurez une légère idée de l'aspect que présente cette maitresse tour s'élançant en trois jets au-dessus de la muraille
Si8 IVAN III ET SOPHIE PALÉOLOGUE.
denticulée qu'elle interrompt ^ » Sans doute, quelque formidables qu'ils fussent, ces murs n'ont pas toujours arrêté Tennemi; les Polonais de Zolkiewski, la Grande Armée de Napoléon ont pénétré dans le Kremlin; actuellement ils n'offrent aucune garantie contre les engins modernes de destruction; aussi bien ils ont sauvé Moscou des Tatars de Guirel, ils ont résisté aux flammes de 1812 et à l'action dissolvante du temps, et, témoins vénérables du passé, ils en proclament fièrement la grandeur.
Mais le grand kniaz ne se souciait pas d'habiter une forteresse quelconque. Une acropole ne suffisait pas à sa noble ambition. Comme David et Salomon, comme les césars de Byzance, il voulait, souverain par la grâce de Dieu, consacrer la défense nationale et sa propre autorité par l'idée religieuse. La foi et la piété du peuple exigeaient que le Seigneur eût sa maison au Kremlin, et qu'elle fût entourée de splendeur et d'éclat; ses rayons de lumière rejailliraient sur la maison des Tsars. Cette arrière-pensée se dégage avec la dernière évidence de l'œuvre d'Ivan, et le Kremlin restera toujours l'emblème lapidaire et grandiose de l'union entre l'Église et l'État contre les attaques du dehors.
Les premiers soins furent donnés aux temples. Fioravanti dut se rendre à Vladimir pour y chercher des inspirations conformes aux vœux du prince en étudiant un chef-d'œuvre lombard du douzième siècle. Bientôt après son retour, on vit s'élever presque au centre du Kremlin la cathédrale de l'Assomption, élégant édifice en pierre qui fait à l'intérieur l'impression d'une église byzantine avec ses peintures archaïques sur fond d'or, ses piliers historiés de personnages qui semblent échappés au pin*
l Voyage en Russie^ t. II, p. 47.
Là renaissance a MOSCOU. 219
ceau de Pansélinos, son magnifique iconostase à cinq rangées de figures; cependant le sentiment plus juste des hauteurs, la composition des piliers, des pilastres, de Tabside, trahissent déjà la Renaissance. Elle se manifeste encore plus dans les grandes arcades de Textérieur arec leurs tympans qui font penser à des modèles vénitiens. Â côté, surgit la cathédrale de l'archange Michel, œuvre d'Alvise, de forme rectangulaire, avec des voûtes supportées par quatre piliers placés au centre et une muraille, tournée vers l'Orient, qui est formée par trois saillies arrondies. C'est encore Alvise avec Solari qui ont construit, à quelques pas de là, la cathédrale de TAnnonciation. Rien donc d'étonnant si plusieurs de ses parties rappellent l'arrangement familier aux architectes italiens. Le portail surtout se distingue par des motifs absolument classiques : antéfixes, feuilles d'acanthe, cordons de perles, candélabres avec des dauphins et des trépieds. Rien de pareil n'avait jamais encore été étalé aux yeux étonnés des Moscovites.
Désormais, les nouveaux sanctuaires, avec leur muette et brillante éloquence, annonçaient aux foules prosternées devant le Dieu du ciel le secret de ses infinies grandeurs. Elles devaient se refléter dans le zemnoî Bog^ et tout près des trois cathédrales deux superbes édifices ouvrirent leurs portes au grand kniaz : le palais à facettes et le Belvédère. Des hommes compétents leur trouvent des analogies avec le palais de Venise à Rome et celui du palais des doges de la place San-Marco. Chose étrange! l'Italien da Collo parlait, en 1519, des ressemblances entre le Kremlin et le château de Milan, et, selop le témoignage d'Alvise lui-même, Ivan III lui aurait demandé une construction faite sur ce modèle. Milanaise ou vénitienne, l'empreinte occidentale se laisse surprendre à
no IVAN III ET SOPHIE PALÉOLOGUE.
travers maintes bizarreries architecturales. Et cette appa* rition soudaine d'un somptueux palais remplaçant les antiques et modestes habitations est comme la preuve vivante de Taccroissement du pouvoir, le symbole d'avènement de Tautocratie ^ •
Un rapprochement s'impose ici de lui-même. C'est une princesse byzantine, M. Muntz l'a observé judicieusement, qui a frayé le chemin à la Renaissance en Russie, arche sainte du byzantinisme. Autre contraste non moins ironique : les Russes sont redevables de leur palladium à des Italiens. C'est dans la cathédrale de l'Assomption que l'on vénère la Vierge de Vladimir, constellée de diamants, rutilante de pierreries, et si souvent libératrice de ses pieux clients ; c'est sur l'estrade de ce temple que le nouveau souverain se coiffe de la chapka de Monomaque; c'est à Saint-Michel que les anciens Tsars dorment leur sommeil éternel dans des tombeaux couverts de cachemires et de riches étoffes. C'est vers le Ejremlin des Fioravanti, des Solari, des Alvise, que se tournent les yeux des Russes dans les grands moments historiques; c'est là, sous ces voûtes et ces coupoles lancées vers le ciel par des mains étrangères, que la nation sent battre son cœur et qu'elle en compte les pulsations. L'alliance du génie russe avec le génie d'Occident n'est pas restée stérile; plus intime, plus durable, elle eût été aussi plus féconde en résultats.
Ces relations multiples avec le monde latin n'empêchaient pas le grand kniaz Ivan III de tenir le regard fixé sur Byzance. Pendant son règne, se laissent surprendre en Russie les origines de la question d'Orient.
* Mcutz, La Propagande, p. 19 à 3S. — Collo, f. 51 v*. — Caffi, p. 6W.
LA RENAISSANCE A MOSCOU. SSi
La question d*Orient, dans le sens actuel de ce mot, ne date en Russie que de la fin du quinzième siècle. Jusque-là, on avait lutte contre les Mongols à Técart, pour ainsi dire, de TEurope. C'est au moment de secouer un joug odieux, et d*entrer en scène en Occident, que le grand kniaz de Moscou se vit en mesure de prendre position vis-à-vis du Sultan.
Depuis la moitié du siècle, TOrient, nous Tavons dit, apparaissait aux Latins dans des clartés sinistres. Les peuples slaves de la presqu'île balkanique avaient été subjugués par les Turcs. La cité naguère florissante de Constantin servait de capitale au padischah. L'Europe se voyait menacée d'une invasion musulmane. Le lion ailé de Saint-Marc tremblait pour son commerce levantin. La Hongrie, la plus exposée aux attaques, réclamait des secours en hommes et en argent. Aussi ceux qui avaieift autrefois exhorté les peuples à délivrer le saint Sépulcre, — les Papes, — élevèrent de nouveau leur voix pour arracher les chrétiens aux étreintes de l'Islam. Dès que Moscou fut mieux connu en Europe, on espéra de toutes parts trouver dans le grand kniaz un allié contre les Turcs. Des vues élevées servaient uniquement de base à ces calculs. Les intérêts d'un ordre inférieur échappaient à des hommes qui ne connaissaient la Russie que de nom.
Ivan III se rendait parfaitement compte de la situation. Il tira parti avec un art consommé des avantages qu'elle présentait. La ligne de conduite qu^il adopta est empreinte d'une dissimulation savante et d'une arrière-pensée utili-
taire très accentuée. Cette politique à double face restera longftemps en honneur au Kremlin. A ces ég^ards, Moscou était aussi avancée que la seigneurie de Venise ou la France de Louis XI.
En face des allures provocantes des Turcs, Ivan comprenait qu'il y avait un devoir chevaleresque à remplir : les croyances religieuses s'alliaient aux souvenirs historiques pour exciter en lui Thorreur du boiisourmane. Aussi passait-il volontiers pour un adversaire décide du Croissant, prêt à le terrasser avec l'épée de Dmitri Donskoï. A Rome et à Venise, les ambassadeurs russes encourageaient Tardeur belliqueuse des papes et des doges. On eût dit que le prince orthodoxe n'attendait que l'occasion de sonner la charge contre l'ennemi du nom chrétien. En réalité, cet enthousiasme de parade et ce zèle d'emprunt ne servaient qu'à dérouter l'opinion; les promesses de croisade étaient illusoires. Ivan frayait avec les Turcs et ne songeait pas à rompre cette amitié suspecte. La politique et le commerce rengageaient à la cultiver.
En effet, au sortir de la tourmente mongole, Moscou n'avait d'autre objectif dans sa politique extérieure que la revendication des provinces englobées dans la Pologne et la Lithuanie. Les alliances étrangères convergeaient vers le même but, et celle de Mengli-Guireï, dont il a été question plus haut, n'était pas la moins appréciable. Or, depuis la conquête de la Crimée par Bayezid, le khan tatar n'était plus qu'un vassal de la Porte. C'eût été compromettre l'ancienne amitié que de «e brouiller avec le nouveau suzerain, maître désormais de la mer Noire. Ivan était d'autant plus porté à ménager les Turcs que ceux-ci pouvaient à leur tour devenir pour la Pologne un danger et une menace. L'entente avec le padischah se présentait donc sous des auspices séduisants».
LA REJ!<ÏA1SSANCE A MOSCOU. 223
Les intérêts matériels rapprochaient aussi les deux peuples. Les Russes non moins que les Turcs tenaient à avoir des débouchés mutuels de commerce. Leurs caravanes marchandes savaient bien le chemin de Kaffa et d'Azov, où s^échangeaient les cuirs de la Russie, les soieries de la Perse, les étoffes et les épices des Indes. Les intéressés désiraient vivement le maintien de ces centres mercantiles que les Génois avaient naguère rendus si florissants. Aussi, lorsque les Russes, se croyant lésés dans leurs droits, désertèrent ces marchés, les Turcs furent-ils les premiers à réclamer, à les prier de revenir. On fut très heureux à Moscou de ces réclamations, car Ivan ne demandait pas mieux que de continuer un commerce lucratif, pourvu que les Moscovites ne fussent pas sujets à des taxes vexatoires.
S'imaginer le grand kniaz [sacrifiant ses avantages pour bien mériter de TOccident, c'eût été se tromper étrangement sur le caractère d'un prince avant tout utilitaire. Il pratiquait d'une manière inconsciente peut-être le système de la non-intervention. L'Europe avait laissé les Mongols s'emparer de la Russie ; aucune armée libératrice ne vint au secours des opprimés, qui ne durent qu'à eux-mêmes l'indépendance reconquise. Quoi d'étonnant si le sentiment de solidarité avec la grande famille chrétienne n'existait plus? Cette indifférence s'étendait même aux Slaves des Balkans malgré l'unité du rite, la communauté de la langue et des origines. L'idée panslaviste sommeillait encore au fond des consciences, et attendait pour paraître son heure historique. Le grand kniaz donna donc des promesses rassurantes et de bonnes paroles aux ennemis des Turcs; de fait, il se servit de Mengli-Guireli pour se mettre au mieux avec Bayezid. Aux correspondances par lettres succédèrent les ambassades. Le premier messa£[er
turc fut, en 1493, arrêté à Kiev et obligé de rebrousser chemin. Gardiens jaloux des frontières, les Lithuaniens simulaient la répression de l'espionnage; au fond c'était risolement de Moscou qu'on avait en vue. Cette petite victoire n'eut d'autre suite qu'un retard de plusieurs mois. Ivan sut s'y prendre plus adroitement que Bayezid, et le représentant russe parvint jusqu'au Bosphore. C'était un homme encore jeune, de trente-cinq ans environ, MikhaUlo Plestcheïev, d'une rare ténacité et gonflé de prétentions. Il affectait un suprême dédain pour les taxes et n'admettait pas de distinction entre ses bagages et ses marchandises, au grand scandale des douaniers peu complaisants. Les pachas et les vizirs ne lui inspiraient qu'un médiocre respect. Précurseur de Menchikov, il se croyait assez grand personnage pom* traiter directement avec le Chef des croyants, sans s'assujettir à Thumiliante étiquette de rOrient. Ces étranges procédés choquèrent Bayezid; il s'en plaignit amèrement à l'ami commun Mengli-GuireY, mais pas un mot de reproche ne fut adressé à Ivan. Au contraire, la réponse ottomane ne respire que bienveillance, et, surprise flatteuse pour le Kremlin, les titres sont octroyés avec une profusion orientale capable de satisfaire les plus hautes ambitions ^
A partir de cette époque jusqu'au règne d'Alexis MikhaYlovitch, qui fut témoin d'un complet revirement, les rapports avec la Turquie restèrent toujours pacifiques. Ivan IV, Fedor, Boris Godounov, voire Mikhaïl Romanov, marchant sur les traces d'Ivan III, fraternisaient avec Stamboul, et ne poussaient des cris de guerre que pour édifier rOccident. Les Sultans ne les entendaient pas, ou, s'ils les entendaient, ne s'en troublaient pas outre mesure. Pres-
* Nb&uocdot, p. 1 à 51. — Tbplot, p. /;
sentant un danger dans le Nord, la finesse orientale ne se hâtait pas de provoquer des tempêtes. Les Moscovites paraissaient, en effet, formidables aux Turcs, car les populations balkaniques orthodoxes étaient toutes à la dévotion du « Tsar blanc » , leur coreligionnaire , et le Tsar blanc disposait en maître absolu de ses sujets, de leurs biens et de leur vie. Telle était Topinion des plus sajes vizirs ; ils ne s'en cachaient pas devant les ambassadeurs de Venise, qui nous ont livré le secret.
Que si la note conciliatrice dominait dans les sphères officielles, d'autres sentiments animaient les musses. La haine des infidèles, aveugle, implacable, enracinée au plus profond des cœi^rs russes, se confondait chez eux avec le fanatisme religieux. Levier puissant, dont se serviront plus tard les empereurs de Russie dans un but politique, chaque fois que leurs armées marcheront vers le Danube. Aussi le malicieux lord Brougham s'étonnera-t-il à bon droit du contraste entre les proclamations sentimentales, vibrantes d'orthodoxie, au début des guerres d^Orient, et les traités substantiels qui les terminent.
Il importe de constater ici que le mariage d'Ivan III avec l'héritière d'un trône renversé par les Turcs n'a exercé aucune fâcheuse influence sur les rapports diplomatiques entre les deux peuples. Le grand kniaz put même adopter les armes byzantines, l'aigle noire à deux têtes, sans exciter les jalousies ou les soupçons de son puissant voisin. C'est ailleurs que cet événement a provoqué des phénomènes étranges, éclairant ainsi un côté nouveau de la question d'Orient. Le lien spécial qui unissait Moscou à Byzance s'est resserré avec l'apparition de Sophie en plein pays russe, mais au profit de Moscou, au détriment de Byzance. Les vagues idées de mission orthodoxe qui hantaient les cerveaux des lettrés eurent désormais pour base un fait
226 IVXN ni ET SOPHIE PALÉOLOGUK.
historique et incontestable. Dès lors, il se forme des courants d'opinion, dont la genèse se laisse surprendre, qui pénètrent par des infiltrations souterraines jusque dans les couches populaires et remontent ensuite vers t^^-irtne.
En efFet, vers la même époque où Ivan III épousait une princesse byzantine, une forte et profonde réaction, nous Tavons déjà dit, se produisait contre les Grecs accusés de s'être livrés aux Latins et d'avoir ainsi préparé la ruine de leur empire. Aux yeux des Moscovites, les anciens hérauts de l'Évangile, les prédicateurs de la vraie foi n'étaient plus que des apostats infidèles à leur mission et rudement châtiés par la Providence. Une logique implacable et hardie , s'emparant de ces prémisses, en faisait découler des conclusions pratiques.
Byzance avait autrefois ambitionné l'hégémonie absolue dans le monde. Résidence de l'Empereur, centre de l'administration civile, la jeune et fière capitale aspirait à devenir aussi le centre de la vie religieuse : elle revendiquait en sa faveur la primauté divinement attachée au siège de saint Pierre. Toutes ces tendances se résumaient dans un mot magique : Byzance est la nouvelle Rome. Quelque chose d'analogue se répète maintenant à Moscou : autre scène, autres acteurs, conditions tout à fait différentes, mais la ressemblance des idées trahit leur filiation. Byzance, se dit-on, a faillie sa mission, celle-ci est dévolue à Moscou, palladium de l'orthodoxie, sans rival dans l'avenir. Philothée, moine de Pskov, a été le premier à formuler la brillante théorie dans des lettres adressées au grand kniaz Yasili Ivanovitch et au diak Mikhallo Mou* nékhine. Déjà nous l'avons entendu trancher le mystérieux problème qui tourmentait les lettrés au sujet de Gonstantinople en leur disant : Byzance est tombée pour avoir trahi la vraie foi et embrassé le latinisme. Mais aussitôt il
LA RENAISSANCE A MOSCOU. ttT
se reprend : Bpance, dans racception plus élevée de ce nom sacré, Byzance, siège vénéré du pouvoir chrétien, symbole de fusion entre TÉglise et FÉtaty la Byzance mystique est-elle réellement tombée? Non, dit le moine de Saint-Eléazar, Tempire orthodoxe n*a pas disparu, il a été seulement déplacé. Il est là où palpite le cœur de TÉglise œcuménique, où se conservent les vivantes traditions des apôtres, où la vraie foi est protégée par un prince puissant et libre. Or, Tancienne Rome a apostasie, elle n'a phis ni roi, ni pontife légitime; les Turcs ont découronné la Rome nouvelle pour en faire une cité musulmane ; c'est Moscou désormais qui réunit les conditions fatidiques, c'est elle qui est la troisième Rome, Timpérissable, brillante comme le soleil, dont rien ne ternira la splendeur, car jamais ne surgira une Rome quatrième. Et, s'adressant au prince avec un accent pathétique, Philothée le salue comme le chef des chrétiens et le maître de l'avenir.
En parfaite harmonie avec ces hautes visées, le génie populaire forge tout un cycle de légendes qui attribuent à Moscou la principauté universelle, civile .et religieuse. Ainsi un Comnène est censé avoir envoyé les insignes impériaux de Constantin Monomaqueau grand kniaz Vladimir, surnommé également Monomaque. Cette transmission matérielle, assez douteuse d'ailleurs, devient à la longue une transmission de la souveraineté elle-même, un droit de succession au moment de la déchéance. Très curieuse est aussi la légende bizarre de la tiare blanche, donnée par l'empereur Constantin au pape Silvestre. On essaye à Rome de détruire le présent fatal, mais à la suite d'une vision menaçante, il est expédié à Byzance. De nouveaux dangers surgissent ici : Constantin et Silvestre apparaissent en songe au patriarche Philothée et lui suggèrent d'offrir la tiare à l'évéque Vasih de Novgorod : la Russie
rentre ainsi en possession du précieux trésor. La légende en conclut triomphalement que « la grâce, Tbonneur et la gloire » ont déjà déserté Tancienne Rome, que Byzance en sera bientôt privée à son tour, et que toute sainteté, toute grandeur seront divinement concentrées à Moscou. Un contraste entre ces merveilleux récits doit être relevé : si la royauté temporelle émane de Byzance, c'est de Rome qu'on fait jaillir la souveraineté religieuse. Ne dirait-on pas que c'est un écbo lointain de la suprématie romaine reconnue jadis même à Byzance?
Renforcée par les sympathies nationales, la fiction hardie de Pbilothée fera son chemin. Elle paraîtra au Kremlin, lorsque le grand kniaz Ivan lY, rappelant ses alfinités avec les césars de Byzance, demandera aux patriarches d'Orient la confirmation des titres pompeux qu'il s'attribue; lorsque Moscou, déjà résidence du Tsar, ambitionnera l'honneur d'être aussi la résidence d'un patriarche. Les évêques byzantins, les moines du Mont-Athos, courbés sous le joug ottoman, viendront en Russie implorer Tintervention du prince, quémander des aumônes, ébaucher des plans de campagne. L'illusion sera de plus en plus complète : Moscou semblera l'héritière de Byzance '.
Nous n'avons indiqué que sommairement cette marche des idées, mais le seul fait de leur apparition suffit pour notre but. On comprend dès lors l'importance d'un mariage qui, élargissant tout à coup les horizons, donnait des droits non plus fictifs, mais,* en apparence du moins, réels sur l'héritage convoité également par le prince et par le peuple. Il nous reste à examiner la base historique de ce droit, non pas précisément au point de vue de la législation byzantine, mais selon l'opinion qui dominait
* Prav. Sob., 1861. — KiPTEnEv, p. 7 et •uit. — Regel, p. LVII. — DiAKOHoy, paMim.
alors en Europe. Après le grand désastre de 1453, il ne pouvait plus être question ni de comices nationaux pour élire un prince, ni de Sénat pour confirmer Félection. Toutefois, le sens politique d'Occident sUnclinait encore devant des titres, rigoureux ou non, de convenance et de justice.
On n'a pas oublié que, dès l'année 1473, le sénat de Venise, toujours prudent et compassé dans ses affirmations, n'en reconnaissait pas moins, de sa propre initiative, les droits d'Ivan III sur l'empire de Byzance, à défaut de succession mâle dans la lignée des Paléologues. Cette conviction était si sincère que le doge ne craignait pas de l'exprimer ouvertement dans ses lettres au grand kniaz. Une déclaration si catégorique, arrivant de Venise, dans la disposition d'esprit où se trouvaient les Russes, dut sans doute produire sur eux une vive et profonde impression, d'autant plus que l'hypothèse, prévue par la Seigneurie, n'était pas complètement chimérique et pouvait même se réaliser à une époque plus ou moins rapprochée.
En effet, la princesse Sophie n'avait que deux frères, André et Manuel. Leur éducation s'était faite à Rome sous la haute et paternelle surveillance de Bessarion. Ni l'un ni l'autre ne répondit aux espérances du cardinal, désireux de voir les jeunes princes porter dignement leur nom illustre. Manuel, doué d'un caractère actif et entreprenant, fatigué peut-être du rôle qu'il jouait à Rome, échangea la cour du Pape contre celle du padischah et, en 1476, prit le chemin de Constantinople. Ses rêves de grandeur et de fortune, s'il en caressait, ne se réalisèrent pas. Mohammed II lui fit un accueil gracieux, lui attribua des revenus, lui donna quelques esclaves, mais sa bienveillance n'alla pas au delà de ces médiocres aumônes; Manuel ne parvint jamais ni aux grandes charges de la
COUT y ni aux grades supérieurs dans Tannée. Sa position ne laissait pas d'être triste : les Turcs ne montraient à son égard aucun empressement; aux yeux des chrétiens, son départ équivalait i une déchéance absolue. De ses deux filsy Jean mourut dans la vraie foi sans laisser de postérité, André fut circoncis par ordre du sultan Sélim et prit du service dans ses armées. Ainsi disparaissent tous les droits sur Byzance du côté de Manuel ' .
La question est plus compliquée par rapport à André. Représentant légal, à titre de frère atné, de toute la dynastie, n'ayant jamais pactisé avec les Turcs, il se croyait en possession d'un droit personnel sur le trône de ses pères. Rien ne prouve cependant qu'il ait songé à se faire justice par les armes ou demandé sérieusement des secours militaires en Occident. Son ambition semble avoir été plus modeste et même quelque peu sordide. Au fur et à mesure que son crédit tombait au Vatican et que ses pensions lui faisaient défaut, il fallait trouver de nouvelles sources de revenus. Ne pensant qu'à l'intérêt, il se mit à trafiquer avec de singulières marchandises, et à parcourir l'Europe pour battre monnaie avec la vente de ses droits héréditaires.
Sixte IV avait toujours gardé en honneur le souvenir des Paléologues, de leurs sympathies pour l'union, des précieuses reliques qu'ils avaient apportées en Italie. En 1477, il donna gracieusement au despote un palais situé au Campo Marzo, tout près de Santa-Potenziana. Jusque-là simple locataire, André acquérait ainsi sans frais la propriété d'un vaste immeuble avec les jardins et les édifices attenants. Sa pension de dix-huit cents ducats par an lui était payée régulièrement. Vers la fin de 1479,
* Archives du Vatican, Regesla, n» 665, f. 182.
deux échéances furent même anticipées pour faciliter son voyage à Moscou avec promesse que Tabsence ne lui porterait aucun préjudice.
Mais, sous les pontificats suivants, les bonnes dispositions firent place i la froideur et à Tindifférence. Le mariage contracté par le despote avec une femme assez vulgaire, parait-il, du nom de Catherine, n*était point fait pour relever son prestige. Il en eut un fils qui, selon le témoignage de Giustinian, aidabassadeur de Venise à Rome, passait généralement, en dépit de son bel aspect, pour un homme sans valeur. L'Alsacien Burchard, maître des cérémonies d'Innocent VIII et d'Alexandre VI, est, à notre connaissance, celui de tous qui mentionne le plus souvent dans son Diarium « l'empereur de Gonstantinople » . Il s'y voyait amené par la nature de son travail. Lorsqu'il y avait chapelle pontificale, aux jours de grande solennité, André ne manquait pas d'y assister. Il communiait de la main du Pape, lui présentait l'aiguière pour le lavabo de la messe, et tandis que les cardinaux tenaient les franges dorées de l'ornement papal, il en portait modestement la traîne. Les humiliations ne manquaient pas au César déchu. En 1486, le jour de la Purification, on lui donna un cierge rouge, comme à tous les autres, et ce ne fut qu'à force d'instances qu'il obtint le cierge blanc réservé aux cardinaux. Une autre fois, le duc de Stettin prit le pas sur lui, et, aux réclamations du despote. Alexandre VI répondit par l'avis charitable de s'absenter des cérémonies auxquelles serait présent le principicule teuton*.
Une marque encore plus sensible de disgrâce était le
* ArchÎTes du Vatican, Begesta, n* 583, f. 89 v®. — Giustirur, t. I, p. 164. — Burchard, t. I, p. 174, 238, 272, 297; t. II, p. 65, 104, 425, 545, 558, 667.
fréquent retrait de la pension accordée par Sixte IV. Pour en obtenir le versement régulier, André se voyait réduit à invoquer Tintervention étrangère. Peutrétre est-ce à la suite de ces difficultés qu41 se laissa entraîner à des spéculations d*un goût douteux. En sa qualité de despote, de porpbyrogénète, d'héritier impérial, il se croyait en droit de distribuer des privilèges et des titres de noblesse. A cet effet, pour que rien ne manquât à la mise en scène, André s'entourait de notaires et de témoins, montait sur un trône, faisait comparaître devant lui les intéressés, les affublait d'oripeaux, d'épées, de toques, de cbaussures, et puis les élevait à la dignité de chevalier ou de comte palatin, confirmait leurs armoiries de famille ou bien leur accordait l'aigle byzantine. Non content d'user lui-même largement de ces pouvoirs, il les conférait aussi à d'autres, et les autorisait à créer des comtes, des chevaliers, des juges, des notaires, à légitimer des bâtards de manière qu'ils pussent être nommés archevêques et comtes. La cérémonie se terminait par l'accolade et la prestation du serment de fidélité et, comme aux plus beaux jours de l'empire d'Orient, André délivrait un chrysobulle sur parchemin avec une signature au cinabre et un sceau d'or rattaché par des cordons de soie multicolore. Le premier document connu de ce genre porte la date du 13 avril 1483; il fut libellé au nom du comte Osorno, fils aîné du duc de Galisteo, qui se distingua à la cour de Ferdinand et d'Isabelle et dans les guerres contre les Mores. Tous les pouvoirs impériaux furent épuisés en sa faveur, et il reçut les privilèges les plus étendus. Vers la fin de la même année, ce n'est plus un grand seigneur d'Espagne, mais un poète italien de seize ans, Angelo Golocci, sur lequel retombent ces faciles honneurs : André le nomma chevalier et lui octroya l'aigle byzantine. En 1493, le 12 mai
et le 22 juillet, concession du même genre à des hommes obscurs dont il serait difficile de préciser les mérites. Il est à présumer que le despote ne s'est pas borné à ces quelques nominations : il avait un formulaire pour dresser ces actes^ ce qui fait croire qu'il était coutumier du fait. N'était-ce pas aussi un moyen d'augmenter ses bénéfices? A vrai dire, les protocoles ne parlent jamais de compensation pécuniaire, mais les procédés habituels du despote suggèrent cette supposition. S'il répandait autour de lui les privilèges et les titres, c'était assurément pour en retirer quelque profit *.
L'hypothèse est d'autant plus vraisemblable que les droits héréditaires d'André ont servi aux mêmes fins, et que l'on peut parfaitement constater leur exploitation vénale. Et d'abord, ne les aurait-il pas vendus au grand kuiaz Ivan III, quêtant de liens rattachaient à Byzanceet qui rêvait peut-être une couronne impériale? Le despote a visité Moscou à deux reprises, en 1480 et 1490. Son séjour y a été chaque fois de courte durée. Le 2 juillet 1481, il était déjà à Mantoue en route pour Rome après son premier voyage de Russie. Il avait avec lui treize compagnons et vingt-deux chevaux. Malgré cela, Federico Gonzaga le jugeait digne de compassion, le défrayait dans son marquisat, et le recommandait chaudement au duc de Ferrare Ercole d'Esté, invoquant même la parenté avec les Malatesta. En 1491, André prit le chemin de la France pour regagner l'Italie. Les chroniques russes ne lui témoignent pas de sympathie; elles remarquent sèchement qu'une de ses visites a coûté beaucoup d'argent à la princesse Sophie. Aurait-il, à cette occasion, traité avec sa sœur, et, nouvel Ësaîi, aliéné, moyennant finances,
1 Archives du Vatican, fonds Borghèse, 1. 1, d9 783, f. 125. — Berwick, p. 16. — CoLOCci, p. 10, 177.
son droit d'aînesse? Les documents connus jusqu'ici ne donnent pas de réponse, mais les procédés d'André ris-àvis des rois de France et d'Espagne autorisent quelques soupçons ^
De tous les souverains d'Occident, le plut facile à séduire était le Roi Très Chrétien, qui tenait à justifier son titre d'honneur, et dont maître Guilloche, de Bordeaux, prophétisait les conquêtes en Terre sainte. C'est avec lui qu'André Paléologue engagea ses premières négociations. En 1491, il se rendit à Tours auprès du jeune Roi, qui lui accorda, le 31 octobre, une pension de sept cent vingttrois livres « pour le récompenser de partie des grans fraiz et dépens qu'il a faiz i venir du dit pais de Constantinoble devers nous pour aucun graves affaires touchant le bien de notre royaume en attendant que l'ayons mieulx fait appointer et récompenser d . A ce premier versement en succéda, le 16 novembre, un second de trois cent cinquante hvres « pour soy en retourner a Romme devers notre Saint-Père le Pape » . André offrait de son côté un autour blanc, présent royal très estimé des connaisseurs, et qu'il avait probablement rapporté de Moscou. Après cela les traces de correspondance disparaissent jusqu'à l'année 1494, qui fut témoin d'un acte important. Charles yill se préoccupait alors plus que jamais de la conquête de Naples, première étape de l'Empereur futur d'Orient sur la route de Byzance. Dans l'hypothèse de si vastes desseins, s'entendre à l'amiable avec le prétendant légitime était de bonne politique. Le cardinal Raymond Perrault se chargea de l'affaire. Le 6 septembre 1494, il se rendit à Saint-Pierre in Montorio et y célébra la messe du Saint-Esprit. A l'issue du sacrifice, sur l'endroit même
' Roussk. liét., t. VI, p. 110, 125 Giom, arald,^ p. 46.
OÙ la légende place le martyre du chef des apôtres, en présence de deux notaires, André Paléologue céda tous ses droits sur Tempire de Gonstantinople et de Trébizonde ainsi que sur la Serbie à Charles YIII, roi de France. Le cardinal promit, au nom de son maître, une pension annuelle de quatre mille trois cents ducats d'or, un commandement de cent lances, une propriété foncière rapportant cinq mille ducats, Talliance militaire pour reconquérir la Morée, Fappui moral afin d'obtenir le versement régpilier de la pension accordée par Sixte IV sur les fonds de la croisade.
Ce traité bilatéral devait être soumis à la sanction du Roi et considéré comme nul et non avenu jusqu'au moment de la ratification formelle. Celle-ci a-t-elle été vraiment octroyée? A en croire Raynaldi, Charles VIII aurait déclaré au pape Alexandre YI qu'André Paléologue lui avait cédé tous ses droits sur Constantinople, ce qui implique naturellement la ratification. D'autre part, en vertu de son testament daté du 7 avril 1502, l'héritier des Césars a légué ces mêmes droits à Ferdinand d'Espagne et Isabelle, disposition incompatible avec la cession en faveur de Charles YIII, et qui était aussi provoquée par la reconnaissance : le couple royal l'avait comblé d'honneurs, lui avait fait un don généreux en espèces sonnantes et encouragé ses projets de descente en Morée. D'ailleurs, l'héritier direct d'André, son fils Constantin, lui survécut au moins quelques années : en 1507, simple capitaine de la garde pontificale, quoique décoré du titre de despote de la Morée, il voyageait en Allemagne, et le marquis de Mantoue se mettait en frais pour le recevoir dignement à son retour en Italie. La date exacte de la mort d'André Paléologue n'est pas connue. Le 17 juin 1502, sa veuve Catherine reçut du pape Alexandre VI la
ItW IVAN III ET SOPHIE PALEOLOGUE.
somme modeste de cent quatre ducats a pour les obsèques du despote » . La double vente que celui-ci s'était permise, lors même que ce commerce eût été' légitime et que son fils y eût consenti, rendait la transmission de ses droits d'autant plus problématique que Sophie n'avait jamais renoncé au trône de Byzance ^
Aux yeux des contemporains, la souveraine de Moscou, la plus illustre si ce n'est la dernière survivante des Paléologues, devait éclipser tous ses proches et passer pour l'héritière présomptive de l'empire d'Orient. Nous avons entendu les doges de Venise exprimer, avec les réserves d'usage, cette opinion officiellement. Les pontifes romains tiendront parfois le même langage, lorsqu'ils inviteront les Tsars à marcher sur Constantinople^ leur ancienne hoirie. Il eût été curieux de constater l'opinion de Sophie elle-même à cet égard. Dénuée de ressources et vivant jadis de charités, aurait-elle considéré Byzance comme sa dot éventuelle et inspiré à son époux des convoitises analogues? Malheureusement les données qui nous restent sur Sophie sont si fragmentaires et si rares qu'il est difficile à l'historien de reconstituer les traits exacts de cette physionomie et tout à fait impossible de trancher les questions de détails. Les chroniques russes ne sont guère tendres pour la princesse. Herberstein et Kourbski ont confirmé les jugements sévères des annalistes. Gontarini n'a rapporté que des faits peu importants. Â peine nous reste-t-il une silhouette que nous essayerons cependant de saisir.
Sophie était une Paléologue de la décadence. Les discordes sanglantes de famille, les privations, les malheurs, avaient peut-être aigri son caractère et développé les
* La Russie et V Orient, p. 208. — Cdrita, t. V, p. 210. — Giorn. arald., p. 47. — GoTTLOB, Aus der Cam., p. 292.
instincts moins généreux du cœur. Quittant Texil pour le trône, entourée d'étrangers dans sa nouvelle patrie, elle n'a jamais été sympathique aux Russes. Aussi la représente-t-on comme une femme fière et hautaine, intrigante, souverainement astucieuse. Elle semble, par moments du moins, avoir exercé une influence appréciable sur Ivan, qu'elle aurait décidé à rompre avec les humiliantes traditions de vasselage mongol. Un autre changement d'ordre intérieur ne saurait passer pour une simple coïncidence : à la cour patriarcale presque grossière de Moscou parait une étiquette fastueuse qui rappelle de loin celle de Byzance : de nouvelles charges sont créées, une sévère hiérarchie les coordonne, la contrainte remplace les anciennes libertés, le souverain devient moins accessible et se recueille dans sa majesté. Le prince Rourbski, boïar d'ancienne roche, observe avec aigreur qu'Ivan ne consultait plus son entourage et qu'il faisait tout par luimême : évidemment le grand kniaz moscovite jouait à l'autocrate byzantin. Sophie de son côté ouvrait les portesinfranchissables du térem, accordait des audiences aux étrangers et envoyait des messages à la seigneurie de Venise : autant d'innovations jusque-là à peu près inouïes. Au point de vue religieux, la princesse byzantine se pose à Moscou en fervente orthodoxe. Faut-il la déclarer coupable d'apostasie, ou bien agissait-elle de bonne foi? C'est là une question qui échappe nécessairement à ceux qui ne peuvent pas scruter les replis de la conscience. Quoi qu'il en soit des dispositions de l'âme, aucun doute ne subsiste sur les pratiques extérieures et sur la nouvelle profession de foi. A en croire les chroniques, Sophie aurait été presque une miraculée. Un fils manquait à la joie du foyer ; l'épouse désolée fit un pèlerinage au couvent de Saint-Serge et, dans l'extase d'une vision, obtint
la jràce tant désirée. Une autre preuve de sa ferveur sont les conseils qu*elle donnait à sa fille Hélène, mariée à un souverain catholique. Des bruits de conversion se répandaient de temps en temps ; Sophie ne manquait jamais, — nous le verrons bientôt, — de plaider la cause de Tortfaodoxie.
\>a plus obscure des phases dans la vie de cette princesse, c'est sa disgr&ce éphémère auprès d*Ivan. Elle se rattache principalement aux compétitions de succession au trône. Le fils aîné d'Ivan III, Théritier direct, était mort en léguant tous ses droits à son petit orphelin Dmitri. Lorsque Sophie donna le jour à un fils, on comprit qu'un rival dangereux venait de naître. Il y eut des complots, de sourdes conjurations. Des voix accusatrices flétrirent les ambitions de la jeune mère. Une enquête fiit ordonnée. Elle coûta la vie i quelques boïars réputés coupables et à quelques femmes que Ton fit passer pour des sorcières. Sophie elle-même, avec son nouveau-né Vasili, fut tenue à l'écart. La disgrâce semblait irrévocable, si bien qu'Ivan, comme pour lui imprimer un dernier sceau, fit couronner son petit-fils avec une pompe inaccoutumée. Mais le Kremlin avait encore ce trait familial de ressemblance avec Byzance, qu'il s'y passait des révolutions de palais dont les résultats éclataient au grand jour, tandis que les détails restaient impénétrables. En dépit de toutes les prévisions, le jeune Dmitri fut disgracié à son tour; Sophie reprit son ancienne place sur le trône, et c'est à son fils Vasili que furent décidément confiées les destinées de Moscou. Si l'orpheline des Césars ambitionnait des royaumes, son rêve s'est accompli *•
Malgré toutes ces affinités byzantines qui auraient dû
» Roustk. Uét., t. VI, p. 151 à 156. — Kocrbski, Skazania, p. 87, iJ8, — Herbebstein, p. 8 et tuiv. — Ruoutchetsei, p. Î74.
les rendre hostiles aux Turcs , les grands kniaz, nous l'avons vu, maintenaient d'excellentes relations avec le padischah. D'autres ennemis, Slaves et chrétiens comme eux, excitaient les passions belliqueuses du Kremlin.
L'année 1495, le grand-duc de Lithuanie, Alexandre Jagellon, contracta un mariage essentiellement politique avec la princesse Hélène, fille d'Ivan III et de Sophie Paléologue. L'amour, l'inclination, les sympathies mutuelles, n'y entraient pour rien. Initié aux secrets de l'humanisme par Bonaccorsi, Alexandre, en dépit de ses médiocres talents, était un homme de la Renaissance. Il ne devint jamais ni lettré passionné, ni grand capitaine, ni habile administrateur, mais les goûts délicats et le tour d'esprit ingénieux lui restèrent pour la vie. Gomment se fût-il épris d'une princesse moscovite, soustraite aux regards indiscrets, gardée au fond du térem, étrangère i la haute culture intellectuelle? C'est que la raison d'État, au quinzième siècle, primait les affections, décidait à son gré des unions princières. Et, comme le monde slave souffrait déjà des plaies dont il saigne encore, les sages essayèrent, pour le guérir, du remède suprême de Thyménée. Le mal ne fit qu'empirer.
On coup d'œil fugitif en arrière s'impose ici pour mieux préciser les griefs séculaires de Moscou contre la Lithuanie. Tandis que les Russes fléchissaient sous le joug des Mongols, parmi les Lithuaniens, dans les forêts vierges du Niémen, surgit un homme d'élite. Des récits légendaires
eotonrent le berceau de Gaëdimioe. Doué d^une ënei^e surpreDante, il avait le génie des conquêtes et le prestige mystérieux des fondateurs de dynastie. Son bras de fer sut réprimer promptement les discordes intestines, et l'union devint le principe d'une force nouvelle. Secondant Thnmeur aventureuse de ses bandes guerrières, Guédimine s'empara de quelques provinces russes limitrophes, érigea une superbe capitale sur les bords pittoresques de la Vilia, et répandit les premières notions de culture parmi ses compatriotes à demi sauvages. Ce règne fit époque et 9,ery\t longtemps de programme. Les successeurs de celui qui s^arrogeait fièrement le titre de grand-duc de Lilbuanie et de Russie reprirent plus d'une Fois sa marche en avant et achevèrent la conquête de Fouest et du midi de la Russie. Une ère plus pacifique fut inaugurée par Wladyslaw Jagellon, lorsqu'il réunit la Lithuanie à la Pologne^ en épousant la jeune et poétique Hedwige, héritière de la couronne des Piast. Désormais il y eut aux avant-postes de Moscou un État puissant et rival, mais rien moins qu'homogène. La Pologne Faisait contraste à la Lithuanie ; celle-ci n'était elle-même qu'un agrégat de Lithuaniens et de Russes. Cependant l'union entre « les fils du soleil • et « les fils de l'ombre • des rhapsodes slaves fut durable, sauf quelques séparations intermittentes et éphémères. Ainsi, après la mort de Casimir IV, en 1492, l'un de ses fils, Jean-Albert, devint roi de la Pologne, tandis qu'un autre, Alexandre, ceignit la couronne grand-ducale de Lithuanie.
Ivan III crut alors le moment Favorable pour faire valoir ses prétentions avec plus de vigueur qu'auparavant. Le colciil et la Force aveugle des choses Tarmaient contre Aloxnmire. Guédimine avait été le contemporain d'Ivan Kalila, et si l'un arrachait des provinces aux descendants
de saint Vladimir, Tautre leur léguait en héritage une politique savante d'unité nationale et de sourde hostilité contre les Tatars. Dès lors on eût pu prévoir des guerres de^ revendication sitôt que le joug de la Horde aurait été secoué et la lutte intestine apaisée. En effet, i peine rendus à eux-mêmes et à leurs destinées historiques, les Russes de Moscou se préoccupèrent des Russes de Lithuanie. Des liens ethniques et religieux les rapprochaient les uns des autres, et la séparation n'avait pas éteint les sympathies mutuelles. Assurément les utopies panslavistes ne troublaient pas encore les cerveaux, mais la réunion de tous les Russes sous Thégémonie de Moscou était déjà Tidéal politique des grands kniaz. Les deux puissants leviers de Torthodoxie et de la nationalité leur assuraient d'avance des avantages considérables sur la Pologne catholique, sur la Lithuanie en passe de s'assimiler à la Pologne. Ivan III, bien au fait de la situation, en profitait largement. II entretenait des intelligences secrètes dans le pays, favorisait les rébellions, attirait vers lui les mécontents, et préparait de la sorte, avec une âpre constance, le terrain pour Tavenir. Aussitôt après la mort de Casimir, aux menées souterraines succédèrent des hostilités ouvertes : le khan de Crimée et Fhospodar de Moldavie reçurent des avis belliqueux; les armées moscovites firent de fréquentes incursions, incendièrent de petites villes limitrophes et s'emparèrent de quelques forteresses.
Le grand-duc Alexandre n'était pas d'humeur i tirer Tépée, ni de force à résister aux ennemis conjurés contre lui. La paix avec Moscou lui souriait davantage. Pour l'obtenir dans de bonnes conditions, il rêvait un mariage avec une fille d'Ivan III. Le rival transformé en beau-père eût servi de bouclier contre la Moldavie et la Crimée ; peutêtre eût-il même accordé des subsides contre les Turcs. Si
%kt IVAN III ET SOPHIE PALEOLOGUE.
peu fondées que fussent ces espérances, elles n*en fascinèrent pas moins le pacifique Alexandre, qui se mit à 'Tœuvre immédiatement.
Les négociations matrimoniales commencèrent en 1492 et durèrent plus de deux ans, sans préjudice des opérations militaires. Les pans ou seigneurs de Lithuanie furent les premiers à faire des ouvertures aux boïars de Moscou. L'entrée en matière ayant réussi à souhait, des envoyés officiels reprirent l'affaire vers la fin de la même année. Leurs allures se ressententdes mœurs de Tépoque : chargés d'annoncer la mort de Casimir et Favènement du nouveau maître, ils n'abordèrent la question délicate du mariage que lorsque le vin leur eut délié la langue. Les Moscovites, qui n'avaient pas encore vu le fond de leurs verres, répondirent sagement que mieux valait se préoccuper de la paix. A la vérité, on désirait des deux côtés la fin de la guerre et même l'alliance matrimoniale : Alexandre se sentait militairement inférieur; Ivan préférait aux batailles les intrigues et les pourparlers. Si le grand kniaz montrait peu d'empressement, c'est qu'il prenait position pour la lutte diplomatique imminente.
Malgré les tracasseries de détail, et dans l'espoir de s'entendre, une ambassade arriva à Moscou, en janvier 1494. Le projet de mariage fut réservé pour la fin; les Moscovites réclamèrent la priorité en faveur des questions politiques. Si animées qu'elles furent, les discussions ne durèrent pas longtemps, car les Lithuaniens fléchirent sur toute la ligne. Ils se résignèrent à d'importantes cessions territoriales : Viazma passait à Ivan, qui bénéficiait tout seul des rectifications de frontières. Le point d'honneur fut aussi sacrifié, et le titre de « souverain de toute la Russie » reconnu au Moscovite, pourvu qu'il renonçât aux prétentions sur Kiev, berceau sacré de la nationalité russe.
Des adversaires si conciliants méritaient de devenir des amis, et rien n'empêchait plus leur prince de se porter gendre d'Ivan, qui ne lui ofFrait en revanche que des promesses peu coûteuses de pacification avec la Grimée et la Moldavie. Le 2 février, les ambassadeurs demandèrent, au nom de leur maître, la main d*HéIène, fille aînée du grand kniaz, « afin, disaient-ils, de contracter une amitié éternelle et une alliance de famille à Tépreuve des siècles tu . Formules, hélas! plus pompeuses que véridiques. La réponse fut naturellement affirmative et pénétrée d'une pieuse soumission aux ordres de la Providence. Quatre jours après, le 6 février, à l'occasion des fiançailles, les •délégués virent Hélène pour la première fois. La veille, le grand kniaz avait stipulé que sa fille garderait la a foi grecque » , et qu'elle n'aurait à souffrir, en matière religieuse, aucune contrainte. Les Lithuaniens jurèrent sur leurs têtes qu'il en serait ainsi.
Bientôt un incident de mauvais augure révéla la portée de cet engagement. Trop heureux de voir la guerre terminée, Alexandre ratifia tout de grand cœur, et ne se permit qu'une légère addition dans la pièce relative aux <;royances de la fiancée. Si Hélène, ajoutait-il, a voulait spontanément accepter notre foi romaine, elle serait libre de le faire » . Cette restriction se heurta contre la résistance énergique des Moscovites envoyés en Lithuanie pour échanger les chartes. Ils rejetèrent avec horreur la rédaction conciliante d'Alexandre. Force fut d'en appeler à Ivan lui-même, qui se montra plus inexorable encore que ses ambassadeurs. Le Kremlin n'admettait ni la liberté de conscience, ni le prestige fascinateur de la vérité. La politique renforçait le zèle orthodoxe d'Ivan. Il posa donc impérieusement son dilemme : ou rompre le mariage ou supprimer la clause. Alexandre céda de nouveau : le
26 octobre 1494, il signa de 8a maio et scella de ses armes une charte conforme aux prétentions moscovites et complètement vierge de la clause fatidique.
Lorsque ces concessions eurent écarté les derniers obstacles, les ambassadeurs lithuaniens Olchanski et Zaberejski vinrent à Moscou, en 1495, chercher la fiancée. Les banquets et les fêtes n'empêchèrent pas Ivan de s'entourer de perfides précautions. Il demanda la répétition du mariage selon le rite grec, à Tissue de la cérémonie latine, et Térection à Yilna d'une église orthodoxe à côté du palais ducal : prétentions arbitraires qui serviront plus tard de griefs et de récriminations. En guise de dot, Hélène ne reçut que des ordres sévères sur la fréquentation des églises grecques ; quant aux églises latines, tout au plus pourrait-on, par curiosité, les visiter une fois ou deux. Les serviteurs orthodoxes de la fiancée ne devaient pas se presser de revenir et s'organiser plutôt à Vilna en cour permanente. Ivan leur octroya des instructions minutieuses sur les préséances, sur les vêtements, sur l'étiquette des visites et des repas : petit chef-d'œuvre de bizarreries que n'eût pas désavoué un mandarin au globule rouge.
Les noces furent célébrées en grande pompe à Vilna, le 18. janvier 1495. Il y eut d'abord un service à l'église orthodoxe. Les boïarines dénouèrent la tresse virginale d'Hélène, ses cheveux flottèrent librement sur ses épaules; on mit sur sa tête la kika avec le voile, coiffure des mariées; les assistants répandirent sur elle du houblon, et le pope la bénit avec la croix. Le cortège se rendit ensuite à l'église cathédrale de Saint-Stanisla$, où la bénédiction nuptiale fut donnée, selon le rite latin, par l'évéque de Vilna, Adalbeit Thabor. Au grand scandale des Moscovites, le pope put à peine murmurer ses prières orthodoxes; mêmes difficultés pour tenir la couronne au-dessus de la
LA RENAISSANCB A MOSCOU; 845
fiancée, pour boire les gorgées traditionnelles dé vin et fouler ensuite la bouteille aux pieds. Enfin, le jour suivant, chose inouïe! les jeunes mariés n'allèrent pas se purifier dans un bain.
Pour Tbonneur du foyer domestique, il convient de supposer que la lune de miel du couple ducal survécut aux froissements mutuels entre le beau-père et le gendre. Ceux-ci suivirent de bien près la solennité du mariage. . A la vérité, les sacrifices d'Alexandre méritaient des regrets; mais Ivan, pourquoi n*eùt-il pas été satisfait? Des territoires annexés presque sans coup férir, une orthodoxe sur le trône de Guédimine, un puissant et nouveau lien avec les Russes de Litbuanie, n'étaient-ce pas des résultats brillants obtenus à peu de frais? Mais le petit-fils de Kalita s'inspirait d'une théorie qui ouvrait à son ambition des horizons autrement vastes. Dans l'immense plaine ondulée des Karpathes à l'Oural, de la Baltique à la mer Noire, sans tenir compte de la politique et ne s'appuyant que sur la nationalité, Ivan distinguait trois espèces de « terres » : des terres polonaises, des terres lithuaniennes et des terres russes. Les origines ethniques constituaient, d'après lui, les limites naturelles des trois États, et des limites qui devaient être absolument rétablies. Or, la Litbuanie n'entendait pas renoncer à ses conquêtes sur les Russes. Ivan lui en voulait mortellement de cette résistance, proclamait tout haut ses droits sur l'héritage paternel, et ne convoitait rien moins que Kiev et Smolensk. Il est curieux de constater ici les premières revendications officielles de la Russie. Ce n'était encore que du panrusùsmcy car la Pologne et la Litbuanie proprement dite restaient intactes; à plus tard le panslavisme.
Cette disposition d'esprit d'Ivan se traduisait, à l'endroit de la trêve, par des chicanes continuelles. On eût dit que
Î4« IVAW III ET SOPHIE PALÉOLOG0E.
le traité de 1495 n'obligeait que le plus faible des contractants, tandis que le plus fort poursuivrait ses annexions sans désormais craindre de guerre. En fait, le mariage n'avait pas modifié la situation : le partage ethnique des provinces restait à Fétat de chimère, les contestations de détail suivaient leur cours, les alliances ne se déplaçaient •guère, le khan de Grimée et Fhospodar de Moldavie ne désarmaient point. Une occasion quelconque pouvait faire éclater au dehors l'hostilité latente. Libre à Ivan de la provoquer, car il s'était ménagé un spécieux prétexte d'in* tervenir i son gré dans les affaires de son gendre. On se rappelle que, renchérissant sur les clauses du traité, il avait exigé, après les fiançailles, de nouvelles sauvegardes pour la foi d'Hélène. Alexandre ne les accordait pas, et le champion de l'orthodoxie se promettait bien d'exploiter ce refus en tous points légitime ^
Le cas était d'ailleurs embarrassant et délicat. Catholique du rite romain, le grand-duc avait épousé une ortho-* doxe du rite grec. Cette cause majeure n'avait pas été portée, comme elle aurait dû l'être, au tribunal du Pape; peut-être aussi les conditions nécessaires n'avaient-elles pas été posées assez nettement. Toujours est-il qu'Alexandre en ressentit de violents scrupules : après cinq ans de mariage, il songea à se mettre en règle.
L'ambassade d'Érasme Ciolek à Rome en fournit l'occasion opportune. Secrétaire du grand-duc et chanoine de Yilna, plus connu sous le nom latinisé de Vitellius, il s'en allait tardivement faire hommage d'obédience, au nom de son maître, pour la Lithuanie. Le 11 mars 1501, il fit son entrée d'étiquette dans la Ville éternelle, ayant à sa droite le despote André, frère de Sophie Paléologue, et à sa
' Sbornik roussk. ist. < 6«, t. XXXV, p. 72 à 300. Les divisions d'Ivan en terres russes, polonaises et lithuaniennes, p. 460.
gauche le gouverneur de Rome, Francesco Remolino. Le cortège de l'ambassadeur, où figuraient douze cavaliers et douze enfants en costumes nationaux, excitait, parait-il, la curiosité. Le pape Alexandre VI, pour ne pas se priver du spectacle, se rendit dans une maison particulière, et contempla à son aise la brillante cavalcade à travers les jalousies d'une fenêtre. En dépit de l'usage, il n'y eut pas de consistoire public, car le Pape, dit naïvement Bur chard, ne voulait pas se donner la peine de préparer une réponse.
L^afPaire du mariage fut abordée avec précaution. Érasme exposa le fait, ignoré à Rome, de la disparité des cultes, avoua qu'un serment interdisait la contrainte et que la persuasion n'avait pas de prise sur la grande-duchesse ; il prétendit même que la liberté était garantie au cas d^une conversion spontanée, quoique cette clause eût été formellement révoquée. Le Pape prit la chose de haut, infligea un blâme vigoureux à Alexandre, le délia de son serment et le mit en face de cette alternative : conversion d'Hélène ou séparation. Dans une lettre adressée à l'évêque de Vilna, il inculquait les mêmes avis et enjoignait de recourir aux moyens extrêmes : Que le grand-duc, disaitil, chasse de son lit et de sa maison l'épouse récalcitrante et que la dot soit confisquée.
Le langage pontifical peut, à bon droit, paraître sévère à l'excès. Il ne comporte qu'une seule explication plausible : à tort ou à raison, le Pape aura supposé que, loin d'être de bonne foi, Hélène résistait plutôt par pure obstination. Autrement les mesures de rigueur, en l'absence d'une conviction, n'auraient pas de raison d'être suffisante. Quels étaient, se demandera-t-on, les vrais sentiments d'Hélène? Deux influences contraires se disputaient l'empire sur elle. La cour lithuanienne désirait la voir catho-
lique, des évéques et des moines lui offraient dans ce but Tappui de leurs lumières. D'autre part, Ivan, toujours en garde contre le prosélytisme, s*épanchait en paroles de feu : « Plutôt la mort, écrivait-il à sa fille, que Tapostasie « , et il fulminait d'avance des anathèmes, auxquels Sophie Paléologue joignait ses exhortations maternelles. Qu'on se figure les angoisses d'Hélène au milieu de ces conflits! Toute dévouée à l'orthodoxie orientale, elle ne consentit jamais i se dire persécutée à cause de sa foi, malgré les efforts d'Ivan pour lui extorquer cet aveu. Dans ses lettres les plus secrètes, elle affirme n'avoir jamais subi aucune contrainte ; tout au plus la redoutait-elle après la mort de son époux.
Nous avons devancé quelque peu les événements afin de ne pas interrompre brusquement le récit. Les négociations avec Rome s^engageaient en 1501, que déjà, depuis deux ans, Alexandre et Ivan se faisaientla guerre. Leurs querelles devaient fatalement aboutir à une collision sanglante. Lorsqu'il eut épié le moment favorable, renforcé par les princes de Tcbemigov-Séversk, le grand kniaz ressentit un nouvel élan d'apostolat irrésistible. Sous prétexte de défendre la cause sacrée de la foi, il reprit à l'improviste ses incursions en Lithuanie : telle fut sa déclaration de guerre.
^ Au point de vue militaire, cette campagne ne présente
qu'un intérêt médiocre. Le seul fait marquant fut la brillante victoire des Moscovites à Yédrocha, le 14 juillet 1500. Ils jonchèrent de cadavres le champ de bataille et firent de nombreux prisonniers, parmi lesquels le prince Constantin d'Ostrog, le Scipion slave de l'époque. Par contre, en 1502, les vainqueurs assiégèrent en vain la forteresse de Smolensk ; ils durent renoncer i l'espoir de la prendre. Encere moins de succès eurent-ils dans le Nord, où les
LA RENAISSANCB A MOSCOU. 249
Livoniens, alliés d'Alexandre, leur firent rudement expier à Pskov et à Izborsk quelques avantages éphémères.
En dehors de ces faits d^armes, la guerre dégénérait en escarmouches. Le besoin de la paix se faisait de plus en plus sentir. Les provinces limitrophes, sans cesse exposées au pillage, la demandaient i grands cris; Alexandre luimême la désirait vivement. Les suffrages des Polonais l'avaient appelé, en 1501, sur le trône vacant par la mort de son frère Jean-Albert. Les temps de Casimir revivaient ainsi, la Pologne et la Lithuanie se réunissaient sous le même sceptre, mais Tardeur guerrière des peuples ne se réveillait pas. D'ailleurs, le Pape renouvelait ses instances pour la conversion d'Hélène, le clergé polonais se révoltait à la seule idée d'une reine orthodoxe, les magnats n'admettaient pas qu'elle fût couronnée. Malgré ces griefs, c'est bien sur elle que se reportèrent tous les regards, sitôt qu'il s*agit de trouver un intermédiaire pour conclure la paix.
Hélène entra bien dans son rôle conciliateur. Elle tailla sa plume et écrivit de prolixes messages à son père, à sa mère, à ses (îrères : épanchements na'ifs d'une Moscovite au cœur affectueux, mais rudement dressé aux affections de famille. Toutefois, les calculs des Polonais portèrent à faux. Ivan aurait cru déroger à sa dignité en traitant avec une femme, fîit-ce même sa propre fille. Il déclina cette intervention et répondit par ses formules favorites sur les vexations des orthodoxes.
Les propositions avantageuses de paix le trouvèrent plus accessible. Le pape Alexandre YI, cédant à d'autres inspirations, y intervint aussi. Vers la fin de l'année 1500, l'idée d'une croisade générale contre les Turcs avait été reprise à Rome, et le 18 novembre, le cardinal Isuagtias, archevêque de Reggio, qui devait se rendre à Venise, en
Hongrie, Pologne et Bohême, reçut des instructions en conséquence. Il avait, en outre, un bref pontifical à faire parvenir au grand kniaz de Moscou : Alexandre VI pressait Ivan III de se réconcilier avec la Pologne, qui pourrait alors, en toute sécurité, se tourner contre les Turcs, et d'entrer lui-même dans la ligue. Le cardinal-légat choisit le roi de Hongrie Wladyslaw pour intermédiaire, et celuici envoya à Moscou, en décembre 1502, un délégué spécial, Sigismond Santaï, accompagné d'un chapelain nommé Dietrich, auquel un accident fortuit fit échoir le beau rôle. La veille du jour destiné pour l'audience, Santal fit de si copieuses libations et se réduisit à un si misérable état qu'il dut être remplacé par son, collègue. A l'issue des négociations, qui ne présentèrent rien de marquant, le grand kniaz se déclara tout prêt à faire la guerre contre les Turcs et la paix avec les Polonais. La velléité de croisade, il fallait s'y attendre, resta lettre morte, mais les pourparlers avec Alexandre furent repris, et ses ambassadeurs vinrent à Moscou traiter la paix. Lorsqu'il eut obtenu de larges concessions, Ivan signa une trêve de six ans, du 25 mars 1503 au 25 mars 1509. Moscou gardait ses récentes conquêtes et acquérait en outre un grand nombre de villes, de bourgs et de villages. Fidèle à son système, Ivan revint encore sur les questions religieuses. Il exigeait de nouvelles garanties pour la foi d'Hélène : les simples promesses ne suffisaient pas; il lui fallait des chartes signées par le roi et les évêques de Pologne. Alexandre essaya de se soustraire à ces formalités gênantes par un autre moyen : il proposa d'envoyer des deux côtés des ambassadeurs à Rome. Ivan refusa net, et la question resta ouverte. Du reste, la trêve elle-même n'était qu'apparente ; le Kremlin conseillait en secret au khan de Grimée de reprendre les hostilités contre la Lithuanie.
LA RENAISSANCE A MOSCOU. Vit
Les doléances moscovites, en se renouvelant, loin de calmer les scrupules d'Alexandre, ne faisaient que les exciter davantage. En 1505, il confia ses peines à Jules 11, successeur de Pie 111 sur le trône pontifical. La réponse romaine du 22 août de la même année passe chez quelques historiens pour une ratification absolue du mariage royal. Évidemment, ils n*ont pas saisi le latin de Jules 11, qui marche fidèlement sur les brisées d'Alexandre VI. Le Pape n'accorde la dispense que sur le rite, avec la condition expresse qu'Hélène se conformerait au concile de Florence ; c'est-à-dire il approuve le mariage d'un catholique du rite latin avec une femme du rite grec, pourvu que celle-ci professe les mêmes dogmes catholiques. Si tel n'est point le cas, la dispense est déclarée d'avance nulle et non avenue. Or c'était précisément le concile de Florence et les doctrines catholiques qu'Hélène refusait d'admettre : elle tenait non seulement à son rite grec, mais aussi à sa foi orthodoxe. Le bref de Jules 11 n'a donc en rien modifié la situation : Alexandre ne voulait pas rompre avec Hélène, et il ne réussissait pas à la convertir. Nous ne saurions dire dans quelle mesure il a ultérieurement obtempéré aux ordres pontificaux. Il est certain qu'il expira, le 19 août 1506, dans les bras de son épouse, qui lui était sincèrement attachée.
Hélène resta jusqu'à la fin fidèle à ses croyances. Ardente protectrice de ses coreligionnaires du vivant de son mari, elle dut ensuite tempérer son zèle, et songea même à se retirer à Moscou. La mort la surprit à Yilna, dans les derniers jours de janvier 1513 ^
Ainsi le mariage qui devait unir la maison de Guédi-
» Thbiweii, Vet. Mon. PoL, t. II, p. t77 à t90, n« Î99, 309 à 311 — BuBCHARD, t. m, p. 120 à 124. — Macaire, t. IX, p. 84 à 161. — Fesslbr, t. III, p. 270. — OcLUMiTSKi, p. 200.
mine à celle de Vladimir et rétablir la paix parmi les Slaves ne servit qu'à porter le trouble dans le foyer d'Alexandre et qu'à fournir à Ivan des prétextes spécieux de guerre. La politique resta en dehors des sentiments. Avant comme après Thyménée de sa fille, Ivan ne cessa d aspirer à la réunion de toutes les « terres russes « sous le sceptre de Moscou, invoquant à cet effet le principe encore peu en usage de nationalité. Alexandre ne voulut jamais, si ce n'est forcé par les armes, renoncer aux conquêtes de ses ancêtres. L'avenir se réservait de résoudre ces questions brûlantes dans les conseils des souverains et sur les champs de bataille, au milieu des intrigues et dans des flots de sang slave.
Ce fut la question d'Orient qui remit les Papes en contact direct avec Moscou. Fatigué de la lutte, Wladyslaw s'était résigné, le 20 août 1503, à une trêve de sept ans avec les Turcs. Dix jours auparavant, la république de Saint-Marc avait aussi accepté une paix plutôt utile que glorieuse. La défection des Hongrois et des Vénitiens privait la cause chrétienne des deux auxiliaires plus menacés par le Croissant. Ceux qui se croyaient i l'abri d'une attaque montraient encore plus de mollesse. Mais bientôt la voix des événements vint troubler cette sécurité trompeuse. Un pontife, ami des arts et partisan de la paix, se vit obligé de prêcher la guerre sainte. Des renseignements optimistes sur Moscou, excitant son ardeur, lui inspiraient des espérances.