‹ La Russie et le Saint-SiègeChapitre 24 sur 51 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

PISO, SCHOENBERC, FCRRERI

Léon X et rétat de Tltalie. — La question turque. — Optimisme du Pape ù l'endroit de Moscou. — Souvenirs personnels. — Traditions du Danemark. — Opinion de Ciolek. — Le Raphaël du palais Pitti. — Politique du Pape. — La paix dans le Nord. — Sympathies polonaises. — Point do vue national du roi Sigismond. — Le grand kniaz Yasili, ami des Turcs, hostile à la Pologne. — Le secret de la situation ignoré du Saint- Siège. — La croisade au concile de Latran. — Campagne diplomatique.

— Les rapports avec Moscou confiés au cardinal Erdôd. — Appréhensions du roi de Pologne. — Revirement. — Jacques Piso destiné pour Moscou.

— La bataille du 8 septembre 1514. — La mission de Piso contremandée.

— Victoire stérile en conséquences. — Messe d'actions de grâces au Vatican. — Terreur inspirée par les Turcs. — Mémoire de Léon X. — Proclamation de la trêve de cinq ans. — Mission de Nicolas Schœnbei^g dans le Nord. — Sa consigne. — Sigismond accepte la trêve de cinq ans eC rihtervcntion du Pape à Moscou. — Le Père Nicolas à K.œnig8berg. — Albert de Brandebourg. — Dietrich Schœnberg. — Son caractère. — Ses combinaisons pour Moscou. — Voyage de 1517. — Réponse de Vasilî. — Promesses de Léon X. — Second voyage de Dietrich en 1518.

— Réponse décevante de Vasili. — Troisième voyage en 1519. — Dernière réponse donnée à Rœnigsbeiç. — VasiU inébranlable dans la « foi grecque ■ . — Concessions. — Revirement en Pologne. — Le Roi s'oppose an départ de Nicolas Schœnbei^g pour Moscou. — Vrai motif de l'opposition. — Trêve du 31 décembre 1518. — Espérances du Père Nicolas. — Illusions de Dietrich. — Les Grecs du Kremlin. — Envoi d'un messagor

pontifical à Motcou demandé par Sigitmond. — Gondidont. — Comité cardinalice. — Discourt de Ciolek. — Décisions da comité. — L'éyèqoe de Castellamare refuse la mission. — Zaccharie Ferreri. — Giovanni Tedaldi. — Leur séjour à Venise. — Scène touchante au collège. — Revirementen Pologne. — Sigismond s'oppose auTOyage de Ferreri k Moscou. — Allures pacifiques des Russes. — Vrai motif de l'opposition royale. — Travaux de Ferreri en Pologne. — Trêve entre Sigismond et Albert de Brandebourg. — Léon X reste fidèle à l'optimisme.

Le nom de Léon X, comme celui de Përiclès ou d'Auguste, évoque la vision d'un siècle brillant et artistique. Couronné de la tiare pontificale, un Médicis, un fils du Magnifique, un disciple des Ghalcondyle, des Marsiglio Ficino, des Pic de la Mirandole, des Politien, ne pouvait être qu'un protecteur éclairé des lettres, des sciences et des arts. Mais tandis que Raphaël et Michel-Ange animaient les toiles et le marbre, que Sadolet et Bembo rivalisaient d'élégance classique, que Rome entière se livrait aux jouissances raffinées de l'esprit, l'Italie restait une proie ardemment convoitée par des princes étrangers, une furieuse tempête soulevée par Luther se déchaînait en Allemagne, et le Grand Turc, fier de ses conquêtes, marchait vers l'apogée de la gloire ottomane.

La Réforme n'atteignit pas les Moscovites. Ils ne prirent aucune part aux luttes gigantesques de Charles-Quint avec François V% et les efforts de Léon X pour empêcher « la tête et la queue » de l'Italie de tomber dans les mêmes mains leur restèrent probablement inconnus. La politique militante de l'Europe ne les avait pas encore suffisamment envahis pour qu'ils pussent se mêler à ces événements ou bien s'en ressentir. Une autre question plus vaste que les précédentes, partant de Rome et se ramifiant jusqu'au fond de l'Asie, mettait les Russes en contact avec l'Occident. Au commencement du seizième siècle, le nom des Turcs inspirait encore aux chrétiens une indicible terreur. Les

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chroniques contemporaines en fournissent la preuve. A un ennemi si redoutable on ne croyait jamais avoir assez d'armëes à opposer, et les alliés, d'où qu'ils vinssent, étaient également les bienvenus. Les Russes passaient pour des auxiliaires désirables. A Rome, on comptait sur leur concours peut-être plus qu'ailleurs ; toujours est-il que ce furent les projets de ligue antiottomane qui rapprochèrent Léon X du grand kniaz Vasili IIL

L'idée d'une semblable coalition n'était en elle-même rien moins que neuve. Depuis longtemps, en Europe et en Asie, les Papes s'efforçaient de rallier les peuples — n'importe qu'ils fussent unis à l'Église romaine ou séparés d'elle — à l'alliance contre les Turcs. Des démarches dans ce sens avaient déjà été tentées auprès des Russes ; elles rentraient dans la politique générale des Papes. Il n'en est pas moins curieux de remonter jusqu'aux circonstances très spéciales qui donnent à ces négociations une physionomie à part.

Léon X ne cachait pas son optimisme à l'endroit de Moscou. Encore jeune cardinal, admis à la cour d'Alexandre VI, il avait été témoin d'un événement qui lui avait laissé un souvenir impérissable : des ambassadeurs russes, probablement Rhalev et Karatchiarov , s'étaient présentés au Vatican au nom et de la part du grand kniaz Ivan III. Léon X était persuadé qu'ils avaient annoncé au Pape la soumission de leur maître et son intention d'embrasser la foi romaine. Comment pareille conviction a-t-elle pu se former dans l'esprit d'un homme qui ne manquait certes pas de tact et de pénétration? A-t-il été victime de ses propres illusions, ou bien les Russes, marchant sur les traces des Volpe et des Gislardi, ont-ils donné des assurances exagérées? Le fait est que, bien des années après, LéonX restait encore fidèle à ses premières

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impressions. Sous leur magpque influence, il supposait avec une facilité incroyable que Yasili partageait les opinions gratuitement prêtées à son père Ivan III, et il se berçait des plus fallacieuses espérances.

Des hommes autorisés Tencourageaient dans cette voie. Se complaire dans les plus chimériques combinaisons au sujet de Moscou et en propager discrètement la nouvelle

* était de tradition dans la maison royale de Danemark.

Dès 1506, le roi Jean annonçait à son neveu Jacques IV,

f roi d*Écosse, que c'était surtout pour travailler à Tunion

p; des Églises qu'il avait conclu Talliance avec le grand kniaz. Cette rumeur se répandit en France, en Allemagne, et parvint jusqu'à Rome. Six ans après, lorsque Jules II convoqua le concile de Latran, le roi de Danemark hasarda quelques démarches pour que Vasili s'y fît représenter. La mort l'empêcha de donner suite à des projets que son fils Christiern II reprit en sous-oeuvre. Un ambassadeur fiit dépêché à Moscou en 1513. Il devait renouveler les offres de service pour l'établissement de bonnes relations entre le Kremlin et le Vatican. Dévoué encore au Saint-Siège, Christiern crut pouvoir ensuite donner à Léon X des ren* seignements qui s'accordaient en tous points avec les espérances du pontife. De la part de Vasili, en vain chercherait-on une manifestation sérieuse qui eût légitimé ces empiétements téméraires sur l'avenir. C'est à se demander si, a Copenhague comme à Rome> des intermédiaires complaisants n'ont pas atténué les obstacles et représente l'état des choses au gré des interlocuteurs ^

Du reste, les Danois n'étaient pas les seuls à tenir ce langage. Pour ne rien dire ici d'Albert de Brandebourg, qui reparaîtra plus bas, Ciolek, évêque de Plock et umbas-

^ » Acta Tomic.^ t. V, p. 188. — Becker, p. 6rj

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sadeur du roi Sigismond, abondait dans le même sens. A titre de Polonais, le soupçon de partialité envers les Russes ne Tatteignait pas; dignitaire deTÉglise, intéressé au salut des âmes, son avis n'en avait que plus de poids. Il est vrai que la contre-partie ne se faisait pas désirer : ses compatriotes se gardaient bien de le soutenir, et son maître le désavouait formellement. Pareilles divergences eussent rendu tout autre plus sceptitjue, mais elles n'étaient pas faites pour impressionner Léon X. Les illusions ne manquaient pas de charme aux yeux d'un Pnpe, épris d'un classique idéal, et qui eût préféré les douceurs de la paix aux soucis d'une politique belliqueuse. Les contemporains l'attestent, et le pinceau de Raphaël l'a exprimé merveilleusement dans le superbe portrait du palais Pitti : Léon X vient d'examiner un riche et élégant bréviaire, ses mains blanches et potelées reposent sur la table; à ses côtés deux proches parents, dont l'un sera le pape Clément VIL Sa figure grasse, épanouie, aux yeux à fleur de tête, exprime la sereine satisfaction du connaisseur qui, entouré d'intimes, a contemplé un petit chefd'œuvre. Dans ses traits arrondis, rien n'accuse la vigueur ou la force. C'est le type du Mécène qui se complaît dans le calme et trouve sa jouissance dans le beau.

Les renseignements favorables du dehors trouvaient ainsi dans Tesprit du Pape des dispositions analogues. Il y avait, en outre, un motif politique qui lui faisait désirer le rapprochement avec la Russie. A certains moments, la préoccupation dominante de Léon X a été la croisade contre les Turcs, et le chef qu'il voulait lui donner était le roi de Pologne, Sigismond I". Or, celui-ci ne pouvait entreprendre une guerre lointaine sans avoir auparavant conclu une paix durable avec ses voisins. Aussi le Pape a-t-il constamment cherché à le réconcilier avec les deux

ennemis qui menaçaient ses frontières, le grand maître de Tordre Teutonique et le grand kniaz de Moscou. La Prusse de Frédéric II, rAllemagne du ftioce Bismarck, n'étaient encore qu'à Tétat d'embryon; plus redoutable paraissait la puissance russe, et c'est surtout de ce côté que se portaient les efforts de la diplomatie romaine. Rétablir la paix dans le Nord, entretenir de bonnes relations avec les trois adversaires pacifiés, c'était l'idéal de l'avenir. En attendant, les sympathies pontificales étaient gagnées aux Polonais. Leurs victoires sur les Russes passaient pour des victoires de la foi sur le schisme, et, le cas échéant, on ne leur épargnait ni éloges, ni félicitations.

Le roi de Pologne profitait habilement de ces tendances de la cour romaine. Les bonnes paroles données au Pape sur la guerre ne l'empêchaient pas de conclure des trêves avec les Turcs. Quant à l'action pontificale en Russie, il la considérait comme devant être subordonnée aux intérêts particuliers de la Pologne, et ne se donnait même pas la peine de dissimuler sa manière de voir. Chaque fois que ses armées subissaient un échec, il exigeait l'envoi à Moscou d'un mandataire pontifical, quitte à lui faire rebrousser chemin sitôt que la fortune souriait de nouveau aux Polonais. Jamais il ne s'est élevé à la hauteur des idées d'union religieuse. Son point de vue était rigoureusement national.

Quelle était, d'autre part, la politique de Yasili à cette époque? Aucune modification sensible n'était survenue en Russie depuis la mort d'Ivan III. Les bonnes grâces du Sultan étaient aussi chères au fils qu'elles l'avaient été à son père, et pour les mêmes moti£B : il y eut échange de lettres courtoises et d'ambassades avec le Grand Turc. Yasili réservait sa haine pour la Pologne. C'était elle, la nation sœur, mais ennemie, qui détenait les ^ terres

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rustes » qulyan III avait jiiué de rendre à la Rusete, les a terres lithuanienBet » auxquelles il avait renoncé et que son fils convoitait déjà, enfin les *t terres polonaises » destinées, elles aussi, à changer un jour de maître. Envers cette rivale, rhostilité était constante, implacable, et ne relevait que du sabre. Toutefois, ces dispositions pacifiques envers les Turcs et bellîqneitses envers la Pologne n'empêchaient pas Yasili, dans un but utilitaire, de prodiguer au Pape d'aussi belles paroles que celles de Sigismond. Sur ce point, les deux princes s^accordaient parfaitement. Tel était le dernier mot de la situation dont le Saint-Siège ne semble pas avoir surpris le secret. Les mesures prises par le Pape autorisent ce soupçon* Elles remontent à Tannée 1513.

Un concile général siégeait alors au palais de Latran. Convoqués naguère par Jules II, en butte aux vexations du conciliabule de Pise, les Pères avaient repris leurs travaux, après maintes péripéties, sous les auspices du nouveau Pape. Quelles que fussent les divergences sur les autres points, la croisade contre les Turcs réunit tous les suffrages. Le sultan Sélim P, dit Tlnflexible, avait inauguré son règne par le massacre de sa famille, et cette cruauté sauvage faisait prévoir le sort qu'il réservait aux chrétiens vaincus. Il était urgent d'organiser la défense contre un adversaire si menaçant. La campagne militaire devait être précédée d'une campagne diplomatique. Le concile décida que des légats pontificaux se rendraient dans les cours d'Europe pour exciter le zèle des monarques, pacifier les belligérants, concerter les] mesures à prendre et ménager des ressources financières. La Moscovie ne fut pas oubliée dans ce départ. Le 15 juillet, elle échut en partage, avec tous les pays du Nord, au cardinal Bakacs d*Erdôd, archevêque de Gran, primat de cette

Hongrie chevaleresque qui servait aux chrétiens de boulevard contre les Turcs. Deux brefs pontificaux, datés da 29 novembre 1513, furent rédigés dans le sens des Pères du concile; Fun était destinée Yasili, lautre à Sigismond, et le cardinal Erdôd se chargeait de les faire parvenir à leur destination ' •

Aussitôt qu'il en fiit informé, le roi de Pologne, qui peu auparavant avait reçu de Léon X le glaive et la toque bénits déjà destinés par Jules II au a vainqueur des Scythes » , se crut obligé d'intervenir et de manifester ses appréhensions. Qu'on envoie des messagers au Kremlin, disait le Roi, mais pas de messages, car Yasili est homme à livrer les pièces au Sultan. Obsédé par la crainte d'une trahison, il eût voulu écarter complètement le grand kniaz; mais bientôt, par suite d'un revirement imprévu, il en fut réduit à proposer lui-même et à presser l'envoi d'un messager à Moscou.

Les chances de la guerre, d'abord favorables aux Polonais, passaient peu à peu du côté des Russes. De plus en plus inquiet sur l'issue de la campagne, Sigismond, dès le 3 mars 1514, annonça au cardinal Erdôd le dessein de faire la paix avec Vasili et de ne plus songer qu'aux Turcs. Pour mieux dissimuler les embarras intérieurs, en ne cherchant ostensiblement qu'à déférer aux vœux du Pape, il demanda même au légat d'adjoindre un représentant aux ambassadeurs polonais qui iraient à Moscou. Erdôd, alors en Hongrie aux prises avec d'insurmontables difficultés, n'en donna pas moins prompte satisfaction au roi de Pologne, et désigna Jacques Piso pour la mission projetée. Hongrois d'origine, excellent latiniste, poète à ses heures, apprécié des humanistes de Rome, ce protono-

' Thruirh Vet. Mon. Uung,^ t. II, p. 504. — iirta Tomic,, t. II, p. 280; t. m, p. 15.

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taire apostolique avait Thiuneur enjouée, possédait plu sieurs langues et faisait volontiers de la diplomatie. Déjà rendu à Yilna, il se préparait à partir pour Moscou. Après la chute de Smolensk, point stratégique de la plus haute importance, arrivée le 29 juillet 1514, Sigismond insistait fortement sur le départ de Piso, lorsqu'un succès militaire vint changer le cours des choses.

Le 8 septembre, une sanglante bataille fut livrée sur les bords du Dnieper, dans les environs d'Orcha. Le prince Constantin d'Ostrog, à la tête des Polonais, traversa le fleuve sans être inquiété. Trop confiants dans leur nombre, les Russes attendaient de pied ferme l'ennemi, qui les chargea impétueusement et les mit en complète déroute. Leurs cadavres jonchèrent le champ de bataille depuis Orcha jusqu'à Doubrovna, le Dnieper et la Kropivna roulèrent des flots de sang, les principaux voïévodes et un grand nombre de soldats furent faits prisonniers. Drapeaux, canons, bagages, tombèrent entre les mains des vainqueurs. Jamais auparavant les Polonais n'avaient remporté une victoire si éclatante.

Au lendemain de cette journée, Sigismond se crut maître de la situation et arbitre de l'avenir. Aussitôt les pourparlers avec Moscou furent ajournés et l'ambassade contremandée, à la grande satisfaction de Piso, qui s'empressa d'en avertir un de ses amis de Rome. Témoin oculaire de la bataille d'Orcha, admirateur enthousiaste de la bravoure polonaise, il se félicitait de n'avoir plus à entreprendre le pénible voyage. Les énormes distances, les difficultés de locomotion, les bruits fâcheux qui circulaient sur Vasili, l'avaient fortement impressionné. Cette crainte devint de la terreur à la disparition mystérieuse d'un courrier qu'on disait jeté à l'eau par les Russes. Piso ne se souciait. pas d'étancher sa soif dans un fleuve, et

Mt LES FAPKS MEDIGIS BT TASILI IIL

renonçait d'avance aux palflMs du martyre. Il en fut quitte pour la peur. Désoraiaisi on ne lui confia plus de missions si périlleuses*

Le succès d*Orcha éblouit à tel point Sigismond, qu'il négligea de l'exploiter militairement. Stérile en conséquences pratiques, la journée du 8 septembre ne senrit qu'à des amplifications littéraires. De nombreux messages avec des chiffres évidemment exagérés remplirent toute l'Europe du bruit de cette victoire. Sur les quatre-vingt mille Russes présents sous les armes, écrivait le Eoi à Léon X, trente mille ont été tués ou noyés ce jour-là, tandis que les Polonais n*ont subi que des pertes légères. En même temps, il envoyait à Borne et ailleurs des pri« sonniers moscovites, obligés ainsi de proclamer au loin la honte de leur défaite. Le Pape ne vit pas comparaître les malheureux captifs au Vatican ; ils furent arrêtés en route par ordre de l'Empereur.

Grâce à ces procédés, le fait d'armes du prince d'Ostrog eut un grand retentissement. Léon X exprima son entière satisfaction dans une lettre à Sigismond, le bénit avec effusion et accorda des indulgences à son armée. Les cardinaux pensionnés par la Pologne se joignirent à leur mattre ; un concert d'éloges et d'hommages s'éleva à Rome. Le 25 janvier 1515, une messe d'actions de grâces fut célébrée sur la Confession de Saint-Pierre par le cardinal de Grassi, protecteur de Pologne, et suivie d'un discours de circonstance. On alla encore plus loin. Sigismond fiit engagé à devenir le chef de la ligue contre les Turcs, et il accepta cet honneur. La première tentative d'intervention papale entre la Pologne et Moscou resta ainsi à l'état de simple projet ^ Les circonstances qui avaient pro-

* Hergesboether, Leonis X, P, M. Beg., p. 3. — Âcta Tomic., t. II, p. 273; t. III, p. 41, 67, 144, 181, ÎOÎ, «33, 245, 347.

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Yoqué cette démarolie ne Urdèrent pas A se reproduire.

Telle était la terreur excitée par le nom de Sélim que la question turque s'imposa de nouveau, yers 1517, au concile de Latran. Dans les plaines de Radama, TÉgypte était tombée au pouvoir du Ooissant, et les esprits timides le voyaient déjà traversant la mer et abordant en Italie. On se disait que le padisdbah avait juré d'ériger des mosquées dans la Ville étemelle et d'y faire retentir, du haut des minarets, la voix du muezzin. L'édio de ces craintes se retrouve dans le mémoire de Léon X, où il proposait aux princes dirétiens ujoe trêve générale en Europe et demandait huit militons de ducats pour la guerre d'Orient. Sitôt qu'il eut reçu des réponses plus ou moins encourageantes, le JS mars 1518, il se rendit à la Minerve, proclama solennellement une trêve de cinq ans et envoya de toutes parts des agents pour activer les préparatifs de la ligue.

Nicolas Schoenbarg fut de ce nombre. Issu d'une famille noble de Misnie, dont la branche française a gardé le nom de Schomberg, Nicolas, encore tout jeune, fat gagné à l'ordre de saint Dominique par la parole enflammée de Savonarole. Intelligent et actif, appelé parmi les siens aux plus hautes fonctions, connu des souverains et ami de Thomas More, il jouissait d'une grande autorité et fut chargé par les Papes d'importantes missions en Allemagne et en France, en Espagne et en Angleterre. Dans la suite Clément VII le nomma archevêque de Capoue, et Paul III lui conféra la pourpre cardinalice. Maintenant qu'il s'agissait d'ébranler la puissance ottomane, l'ancien provincial de Terre Sainte était l'homme indiqué pour réveiller l'ardeur assoupie des croisades. Sa mission embrassait TAlIemagne, la Hongrie, la Pologne, l'ordre Teutonique, Moscou et la Tatarie. Les lettres de créance adressées à Vasili sont à peu de chose près identiques avec celles du

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khan latar. Schœnberg avait pour consigne générale d'engager les princes à porter aux Turcs un coup décisif en les attaquant sur plusieurs points à la fois ; en particulier il devait réconcilier le roi de Pologne avec le grand maître de Tordre Teutonique et le grand kniaz de Moscou.

Après avoir assisté en Hongrie à la diète convoquée à Ofen, en avril 1518, où siégeait aussi Herberstein, retour de son premier voyage de Moscou, Scbœnberg se rendit directement en Pologne. Sigismond se montra de facile composition sur la question principale de la trêve. Il l'accepta pour la durée de cinq ans et ne refusa pas les subsides demandés, sauf à soumettre le tout à l'approbation de la diète, car personnellement un roi électif ne pouvait faire que des promesses platoniques. Et quant à la diète, Sigismond l'avouait spontanément, le mauvais état des finances, l'administration défectueuse, le rendement irrégulier des impôts, ne lui permettaient guère de faire des largesses.

L'affaire de la paix avec Moscou fut traitée, grâce aux circo;istances critiques, avec le même esprit de conciliation. Au fond, les Polonais étaient fatigués de la guerre plus coûteuse que brillante avec Vasili. Au lendemain de la victoire d'Orcha, le prince d'Ostrog avait échoué devant Smolensk, malgré les intelligences qu'il avait dans la place; en 1517, il avait échoué encore devant la forteresse d'Opotchka, et battu en retraite en laissant sur place les canons de gros calibre. Ces infortunes donnaient la mesure des sacrifices qu'exigerait la continuation de la guerre.

L'intervention de l'Empereur n'avait eu aucun succès. Pour faciliter les mariages concertés en 1515 entre les Jagellons et les Habsbourg et dégager la Pologne, Maximilien I" avait envoyé à Moscou ce même Herberstein qui se rendit plus tard à Ofen. Diplomate de mérite, observateur éclairé, intelligent et instruit, sachant la langue du pays, il

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ne put réussir à briser Tobstination des parties intéressées : Russes et Polonais réclamaient Smolensk avec le même acharnement. Pour séduire Vasili, Herberstein s'avisa de remonter dans son discours jusqu'à Pyrrhus, mais la grandeur d'âme du roi d'Épire ne toucha point le monarque moscovite. Aux yeux des boïars, la cession gratuite de Smolensk eût été un acte de démence, et les classiques allusions de l'ambassadeur impérial ne purent leur faire changer d'avis. Les négociations en restèrent là.

L'échec diplomatique, doublé d'échecs militaires, rendait donc en ce moment la paix avec Moscou plus désirable que naguère. Nicolas Schœnberg intervenait au nom de Léon X; il était porteur d'un message pour Vasili, la croisade contre les Turcs y figurait en première ligne; excellente occasion de rouvrir les pourparlers sans déchoir de sa dignité et sous prétexte de se rendre aux désirs du Pape. En efFet, Slgismond, interpellé par Schœnberg, lui promit un sauf-conduit pour Moscou, insinua qu'une trêve soulagerait la Pologne, favoriserait la ligue antiottomane, et ne cacha pas son opinion sur Vasili, homme, d'après lui, étranger à toute idée généreuse et presque privé de raison, qui proposerait sans doute des conditions trop onéreuses pour être acceptées. Sans se laisser décourager par ces confidences, l'envoyé romain se dirigea sur Kœnigsberg, où l'on ne partageait pas le pessimisme de Sigismond*.

Albert de Brandebourg, grand maître de l'ordre Teutonique, venait de conclure avec Vasili, le 10 mars 1517, une alliance dirigée principalement contre la Pologne. Il portait encore sur ses épaules le manteau blanc de la milice sacrée et, dissimulant ses desseins d'apostasie,

* ZiNKEiSBR, X>ret Denkschrifun, ^'Pam, dipl, snoch., t. I, p. 193 à 315. -^Sbom. roussk, ist. ob., t. XXXV, p. 500 Ji Wr.—Acta Tomic., t. IV, p. 357. — Archive» du Valican, r^e^., n<* 1194, f. 225.

266 LES PAPES MÉDICIS ET YASILI IIL

maintenait d'excellentes relations avec Rome, où ses frères brig^uaîent d'opulents bénéfices. Personne ne semblait donc mieux qualifié pour servir d^intermédiaire entre un messager pontifical et le maître du Kremlin. Le Père Tïicolas jouissait encore d'un autre avantage. Son frère Dietricb^ conseiller d'Albert, exerçait sur celui-ci une influence prépondérante et s'occupait particulièrement de Moscou. Destiné d'abord à la cléricature, Dietrich s'était improvisé diplomate. Le maniement des affaires devint chez lui une passion dominante qu'un parti pris d^optimisme empêchait de s'éteindre. Avec cela il était verbeux, agité, fantasque, toujours sur les grands chemins, ce qui lui donnait un faux air d'aventurier de haute volée. La Russie lui parut appelée à rendre des services aux chevaliers teutoniques si elle s'unissait à Rome. Un vague souvenir du mai*iage d'Ivan III avec Sophie Paléologue et de la mission d'Antonio Bonumbre subsistait encore en Allemagne. S'imaginant que cela s'était passé sous le pontificat de Calixte III, Dietrich cherchait partout la bulle de ce pape qui avait dd régler toute l'affaire. A défaut de données authentiques, il inventa lui-même une combinaison où Ton croirait surprendre les échos de Yolpe : couronnement du grand kniaz par le Pape, érection d'un patriarcat à Moscou, Constantinople généreusement cédée aux Russes.

Dès son premier voyage, en 1517, il laissa tomber, au Kremlin, le mot d'union avec le Pape, en comparant assez mal à propos la foi des Moscovites à celle de saint Paul. La réponse lui fut donnée par un de ces Byzantins au service de la Russie qui favorisaient les rapports avec l'Occident, louri Dmitriévitch Maly lui aurait donc répliqué que Yasili est séduit par la grandeur de l'idée, et que les Russes se croient présentement aussi dignes qu'autrefois de la bénédiction pontificale. Frappé de ces expressions bien-

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veilkaéep^ Dietrich les fit tenir à Kœnigsberg, Albert les envoya à Rome, Hbnkenfeld, évéque de Rerel et procureur de rOrdre, les porta au Vatican. Grande fut la joie de LéooXt lorsqu'il les entendit. Il jura, foi de pontife, que les rites des Busses resteraient intacts, il prit k témoin la Sainte Trinité que tout se ferait à la gloire de Dieu, et se rallia au conseil d* Albertd'envoyer une ambassadeiVasili.

Lorsque Dietrich revint à Moscou, en 1518, il exposa triomphalement ces succès à louri llaly et, mêlant choses du ciel i choses de la terre, il se répandit sur les bienfoits de rùnion : gloire de Dieu, édification des fidèles, facilité de communications, alliance avec des voisins, sécurité visà-vis des Polonais, eonqnéte pacifique de Constantinople, un Russe élevé au cardinalat, TÉglise moscovite comblée d'honneurs, sans compter les autres avantages qui pourraient s'ensuivre. C'était promettre beaucoup de choses à * la fois, et, si les intentions de Dietrich étaient droites, ses discours semblaient hasardés. Évidemment, il s'était mépris sur les dispositions du Kremlin; aussi, cette fois, la réponse de louri Maly fut-elle décevante : le grand kniaz se refusait à traiter ces matières, car le Pape pourrait en profiter pour le réconcilier avec la Pologne et l'inviter à la croisade, ce qui ne rentrait pas dans ses vues et, ajoutait louri, ne plairait peut-être pas non plus au grand maître.

Dietrich ne voulut pas comprendre l'ironie de ces mots, et, l'année suivante, 1519, il essaya de rajeunir ses vieux projets. Il s'en allait à Moscou demander un sauf-conduit pour son frère Nicolas et un Génois qui nous occupera ailleurs, annoncer la trêve de cmq ans proclamée par Léon X et la ligue contre les Turcs. S'entourant de mystère, il s'engagea de nouveau sur le terrain religieux et insinua que le Pape était prêt à octroyer la couronne royale au g^and kniaz et le titre de patriarche au métropo-

lite de Moscou. Les réponses données provisoireineni à Dictrich furent confirmées et développées, en avril 151^, par un envoyé spécial, Zamytski, qui se rendit exprès à Kœi.i^sberg. Yasili ne se laissait pas éblouir par des apparences pompeuses, et les avantages pratiques, palpables, lui tenaient beaucoup plus à cœur. Revenant sur ses décisions antérieures, il voulait bien la croisade contre les Turcs et la trêve avec la Pologne, pourvu qu'on lui rendit les villes russes. L'amitié et Talliance avec le Pape ne lui répugnaient pas non plus, mais il déclarait d'avance qu'il resterait, de même que ses ancêtres, fermement attaché à la tt foi grecque » ; l'hypothèse de la royauté et du patriarcat n'était pas seulement discutée, encore moins admise. Du reste, Yasili consentait à recevoir Nicolas Schœnberg et à permettre le passage des missionnaires pour la Perse. Au fond, il n'y avait de sérieux que le désir d'être avantagé sur la Pologne * .

Tandis que le grand maître teutonique frayait la voie de Moscou au Frère prêcheur, im revirement se produisit en Pologne qui rendit ces efforts inutiles. Prétextant des victoires sur les Russes, Sigismond s'opposa à la mission de Nicolas et lui signifia de ne point partir. « Mes troupes, lui écrivait-il après s'être plaint de la perfidie de Yasili, mes troupes ont battu et repoussé les Moscovites, et le moment est opportun de poursuivre encore la guerre pendant quelque temps.» Motif plausible, mais plutôt apparent que réel, car il y en avait un autre plus décisif que Sigismond passait sous silence : Schœnberg était depuis longtemps suspect aux Polonais ; son origine, sa parenté, ses liaisons, inspiraient si peu de confiance et imposaient au Roi une telle réserve que, dès le début, celui-ci avait

' JoAceiM, t. I, p. 05, 136, 239, 290 à 306; t. II, p. 10, 13, 50, 173 à 176, 208 à 222, 248. — Sbom. roussk, ist, ob., t. LIII^ passim.

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jugé opportun de faire des excuses en se réclamant des conseillers de la couronne. Au cours des pourparlers, les soupçons prirent encore plus de consistance; on disait tout haut que Nicolas était Tami des ennemis de la Pologne, et qu'il fallait se mettre en garde contre lui : Sigismond aura retiré son consentement pour ne pas exaspérer l'opinion publique. D*un autre côté, l'intervention de l'Empereur auprès de Yasili rendait celle du Pape inutile. En effet, Maximilien P' avait envoyé CoUo et Gonti à Moscou, et ils avaient conclu, le 31 décembre 1518, une trêve d'une année avec la Pologne.

Le Père Nicolas avait suivi de loin les négociations de Dietrich à Moscou, et tenu le Pape au courant de leurs phases successives. Le 1" octobre 1518, celui-ci lui avait exprimé son entière satisfaction avec la promesse de consommer l'union sur les bases du concile de Florence et d'accorder la couronne royale au grand kniaz Vasili. Cette lettre pontificale explique l'assurance avec laquelle Dietrich s'exprimait à Moscou, en 1519, au sujet des titres honorifiques : il savait de bonne source qu'il ne serait pas désavoué. Moins enthousiaste, mais aussi tenace que son frère, Nicolas, même après le refus de Sigismond, ne renonçait pas à l'espoir de se rendre un jour à Moscou. Dietrich l'encourageait dans cet ordre d'idées et persistait à croire, envers et contre tout, que Yasili ambitionnait la faveur des Papes et la couronne royale. Détail curieux, il redoutait l'opposition des Grecs du Kremlin, qui, disait-il, ne verraient pas de bon œil un patriarche à Moscou, et l'érection du ^patriarcat faisait partie intégrante du système de Dietrich. Encore quelques dizaines d'années, et les Russes reprendront la même idée de leur chef et à leur propre compte '.

' Acta Tomic, t. IV, p. 89, 363. — Collo, p. 49. — Theirbr, Vet. Mon. PoL, t. II, p. 378. — JoACHiM, t. II, p. 252.

tre LES FAFK9 MÉDICIS Kl YASILI III.

Mais il éfftît écrit que le Père Micolaa n'if ait jiwwrig étaler sa robe blanche à Moscou. Ua éTénemeni impréru obligea Sigismoitd à se déjuger sans faire toutefois pencher la balance du càié de Sdiœnberg. L'Empereur mourut le 12 janvier 1519. La IréTe conclue par son entremise devenait caduque, et, oubliant le langage belliqueux tenu à Nicolas, Sigismood se hâta de demander à Borne une intervention pacifique et même Tenvoi d'un ntessager à Moscou. « Que le Pape délègue au phn tôt, écrit-il par deux fois à Ciolek, un homme prudent, expérimenté, honnête, qu'il ne soit pas un moine, qu'il soit impartial et soucieux uniquement d'exécuter les ordres de son maître. » Le firoc ne figure ici que pour mieux dissimuler Fexclwon du Père Nicolas. Il serait le bienvenu, ajovte eUigeammant le Roi, s'il ne portait pas la bure.

Léon X se rendit immédiatement au désir de Sigismond. Les échecs de Piso et de Schœnberg furent oubKés, et, pour suggérer les mesures à prendre, on nomma, eajmllet 1519, un comité cardinalice. Il était composé des cardinaux Santa-Groce, de Grassi, Accolti et d^nn anonyme qui nous en a conservé les protocoles. L'ambasaadeur de Pologne y assistait, et son discours est assez curieux pour être relevé. L'élection de Gharles-Quint donnait un regain d'a^ualité à la trêve de l'année 1518. Ciolek revint donc sur les projets d'union et de paix entre le roi de Pologne, le grand kniaz de Moscou et le grand mattre teutonique, qui joindraient ensuite leurs armées pour combattre les Turcs. Ce qu'il y a de plus inattendu dans tout cela, c'est le rôle que, d'une façon assez téméraire, l'ambassadeur attribue à son maître et les sentiments qu'il lui prête. La légende des sympathies catholiques d'Ivan III lui avait survécu. Ciolek y ajoutait foi, supposait à Yasili les mêmes tendances, et se complaisait dans les témoignages des Danois

PiaO, SCHOSlfBEmG, FERRERL 271

et de quekpies tnmSmges. Ce poÎBl de départ ëtait par lui-même assez problématique; des cooekisioiifi hardies s'y rattachaient. Le roi de Pologne, disait rambassadeur, se chargera de proposer k Yasili Fanion avec Rome, les « terres » de eelui-ei seraiciit érigées fêr le Pape en royaume, et Sigismoad Terrait arec plaisir la couronne royale descendre ssr le firoat d'ua grand knîaz catholique romain. Les membres du eomitë semblent avoir goûté ce langage. Ils n'afraîent aucun motif de se méfier de Giolek, et ne se doutaient pas que son nmltre eût parlé tout autre*ment. Us approuTèrent donc TenToi d'an miuidataire en Pologne, en Prusse et à Moscou, avec mission de rétablir la paix dans le Nord en iriie de la croisade. Schoenberg arait poursuivi naguère le même but. Pour les matières religieuses on s'en référait awx instructions données, en 1514, à un nonce pontifical au Mont-Liban, que nous reverrons plus tard à Moscou. On croyait pouvoir adapter aux Busses les conditions faites aux Maronites.

Ces décisions étaient telles que Ciolek pouvait se féliciter d'avoir pleinement réussi an sein da comité. Jaloux de sauvegarder Thonneur de son pays, et pour dissimuler les tendances pacifiques de la Pologne, U fit répandre à Venise et ailleurs la version exacte, mais incomplète, qu'il s'agissait du procès de canonisation du prince Casimir et de l'union religieuse avec Yasili. La politique devait sembler étrangère à ces négociations. Mais on ne pouvait empêcher les bruits les plus divers sur les pays slaves de circuler à Rome, et quelques révélations indiscrètes inspirèrent une telle frayeur à l'évêque de Castellamare, Pierre Fioris, désigné pour cette mission, qu'il renonça à un honneur si périlleux. Deux autres mandataires furent nommés à sa place : Zacharie Ferreri et Giovanni Tedaldi. Ferreri, originaire de Yicence, jouissait en Italie d'une certaine celé-

brité, grâce à un passé agité et presque orageux. D'abord Bénédictin à Sainte-Justine de Padoue et puis Chartreux i Venise, son caractère turbulent et son esprit inquiet Teurent bientôt ramené dans le inonde. Tour à tour écriyain, poète, professeur, après avoir soutenu ardemment le concile de Constance et celui de Bàle, entraîné par un zèle qui n'était pas selon la science, il devint le triste héros du conciliabule de Pise. Les orages qui se déchaînèrent contre ces factieux obligèrent Ferreri à se réfugier en France, où dans le calme de la retraite il ressentit plus vivement le poids des censures encourues pour avoir résisté aux ordres du Pape. Docile au cri de la conscience, il alla se jeter aux pieds de Léon X, et, le 11 décembre 15 13, un bref pontifical effaça toutes les traces de cet égarement éphémère. Nommé évéque de Sébaste, on ne sait à quelle date, il échangea ce diocèse, le 5 septembre 1519, contre celui de Guardalfiera, et, dès le 2 décembre, il donna sa démission en se réservant la moitié des revenus de la mense épiscopale. Quant au collègue de Ferreri, Giovanni Tedaldi, il avait été élevé en Pologne et connaissait la langue du pays. Sa parenté avec les Médicis lui donnait du prestige. Il devait aller le premier à Moscou, demander les sauf-con* duits et sonder le terrain. Le choix de ces personnages parut à Ciolek très judicieux, et il les recommanda vivement à son maître.

Vers la fin de décembre 1519, les deux envoyés arrivaient à Venise. Naguère, au plus fort des luttes intestines italiennes, Ferreri avait lancé contre la Seigneurie une élégie pleine d'invectives. On eut le bon goût d'oublier cet incident, et Taccueil des représentants pontificaux ne s'en ressentit pas. Présentés au collège le 24 décembre, ils assistèrent le lendemain avec le doge au sermon de Saint-Marc, raccompagnèrent à vêpres dans Téglise de

PtSO, SCHC»NBERG, FERRBRI. S73

Saint-Georges et finirent la journée par un repas au palais ducal. A en croire Giolek, qui se faisait renseigner par des amis, Ferreri eut à Venise un moment d^hésitation. Découragé par les Polonais, il fut sur le point de renoncer à sa légation et de rentrer à Rome au lieu de s'aventurer dans des pays barbares. Mais bientôt il reprit cœur, et une scène touchante qui se passa au collège, le 26 décembre, le confirma dans sa généreuse résolution. Lorsqu'il eut annoncé que le grand kniaz Yasili désirait Tunion avec le Saint-Siège et que le roi de Danemark en avait informé Léon X, le doge Leonardo Loredano et plusieurs de ses conseillers versèrent des larmes d'attendrissement. Les registres officiels, il faut bien l'avouer, ne disent rien de cette émotion, dans tous les cas piiématurée.

L'importance des affaires à régler ne permettait pas à Ferreri de s'attarder en route, et il quitta Venise à la veille de la nouvelle année. Mais tandis qu'il se pressait d'arriver à Cracovie, Sigismond se livrait à des combinaisons qui rendaient la diligence inutile. Dès le 26 janvier, il écrivait à Ciolek qu'il se servirait des nonces pontificaux selon l'opportunité des circonstances, et bientôt après il déclara ouvertement à Léon X qu'il ne les laisserait pas aller à Moscou, ce voyage étant aussi dangereux que peu convenable.

Que s'était-il donc passé et d'où provenait ce revirement subit? Les bons offices du Pape avaient été réclamés comme un pis aller éventuel. Aussitôt que les Russes eurent exprimé spontanément des intentions pacifiques, l'angoisse se calma et le roi Sigismond, n'ayant plus besoin d'intermédiaire, préféra s'arranger tout seul avec son voisin. Au fond, l'accalmie n'était elle-même qu'un prétexte. Le vrai motif nous est donné par un document officiel de provenance lithuanienne. Sitôt que le Roi et ses conseillers eurent appris que Ferreri soulèverait à Moscou la question

274 LES PAPBS MÉDICIS ET VASILI llh

religieuse et celle du couronnement, ils décidèrent, à rencontre des belles assurances de Ciolek, qu*il fallait Tempécher de se rendre auprès de Tennemi traditionnel de la Pologne. Ni Ferreri ni Tedaldi ne semblent avoir insisté sur leur mission moscovite, la lettre de Léon X à Yasili m resta probablement en portefeuille, et une trêve d'une année fut conclue entre la Pologne et Moscou sans aucune intervention étrangère.

Pour avoir renoncé au lointain voyage, Ferreri, muni d'amples pouvoirs de légat et de pénitencier, ne s'en rendit que plus utile à la Prusse ,|à la Pologne et à la Lithuanie. En parcourant ces deux pays, il put constater en plusieurs endroits la décadence profonde du sens chrétien, l'invasion d'abus déplorables et les progrès du luthéranisme. Avec son ardeur habituelle, le nonce chercha des remèdes à ces maux : il convoqua des synodes, écrivit des encycliques, se ménagea une entrevue avec Luther, et résuma tous ses travaux dans un discours renforcé de textes et d'hyperboles et prononcé en présence du Roi. En 1521, le second jour de Pâques, il fit brûler solennellement sur un bûcher un grand nombre de livres hérétiques dont, sur ses instances, l'importation et la vente venaient d'être défendues. L'enquête préliminaire en vue de la canonisation du prince Casimir Jagellon lui coûta aussi beaucoup de labeur et de peine. Il s'éprit de ce jeune héros, de ses mâles vertus, de sa piété angélique, crayonna sa vie à grands traits et composa des hymnes en son honneur. Enfin, plus heureux que Schœnberg, épaulé par les ambassadeurs impériaux, il fit conclure à Sigismond une trêve avec Albert de Brandebourg. Personne ne prévoyait encore les dangers qui menaçaient la Pologne de ce côté'.

* Acta Tomic.,t. IV, p. 400; t. V, p. 71, 148, 149, 240. — Bibliothèque Barberini, t. LVI, n» 129, f. 59; t. XXXVI, n» 12, f. 94. — MobsolîK,

PISO, SCHOENBERG, FERRERI. 275

Ainsi les trois mandataires destinés successivement pour Moscou n'atteignirent jamais le but suprême de leur voyage. Ils ne virent pas le Kremlin , ils ne traitèrent pas avec Yasili, ils ne purent renseigner exactement Léon X, qui garda jusqu'à la fin ses illusions optimistes. Sous Tempire de ces idées, ime nouvelle entreprise d'initiative privée fut, vers la fin du pontificat^ approuvée et encouragée.

passim. — Archives du Vatican, Be^., n* 1200, f. 263; n* 1201, f. 162. — Sakuto, J)iar., t. XXVIII, col. 13*, 151.— Akty Zap. Bots., t. II, p. 172.— Bibl. publ. de Saint-Pétertbourg, Latins, F. IV, n* 145.

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