‹ La Russie et le Saint-SiègeChapitre 25 sur 51 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CBNTURIONE ET l'ÉVÉQUB DB SRARÀ

Emancipation de Paoletto Gentorione. — Les talents da bâtard* — S«t voyages. — Dépit contre les Portugais. — Nouvelle déconverte. -— Jalousie des villes d'Italie. — Tracé fluvial de Centurione. — Bref de Léon X ^ Vasili III. — Centurione à Rœnigsberg. -— Arrivée au Kremlin. — Refus de Vasili. — Voyage d'Athanase Nikitine. — Centurione et les Danois. — Polémique religieuse à Moscou. — L'idée unitaire de Nicolas Luëv. — Messages de Maxime le Grec. — Secrets en matière religieuse confiés ^ Centurione. — Rentrée à Rome sous Adrien VI. — Le Champ mûr de Pighius. — Son mémoire sur Moscou. — Bref de Clément VII à Vasili. — Second voyage de Centurione. — Retour âi Rome avec Guérasimov. — Message de Vasili. — Conseil de Pighius. — L'évêque de Skara désigné pour Moscou. — Ses antécédents. — Ses instructions. — Son départ avec Guérasimov. — Entrevue avec Bona Sforza. — Audience du roi de Pologne. — Désir de la trêve. — Arrivée h Moscou. — Nogaroli et Herberstein. — Ambassade polonaise. — Négociations en commun. — Trêve de cinq ans. — Bonnes paroles de Vasili. — Départ de Tévêqueavec Trousov et Lodyguine. — Confidences de Sigismond I*'. — Halte à Venise à cause du sac de Rome. — Arrivée à Orvieto. — Réponses du Pape. — Mort tragique del'évêque de Skara. — Esquisse de Vasili III. — Destruction des derniers apanages. — Politique extérieure. — Constance dans la « foi grecque ■ . — Divorce avec Salomonie. — • Mariage sacrilège avec Hélène Glinski. — Illusions romaines.

Le 30 août 1503, dans Taustère et vaste palais ducal de Gênes, à Taspect fièrement féodal, Raphaël Centurione se présentait devant le juge des maléfices et lieutenant du podestat, docteur en droit, Augustin de Tarsis, assisté d'un notaire et de trois témoins convoqués expressément pour

Toccurrence. Ce n'était pas un crime de droit commun qui nécessitait cette comparution; le gentilhomme ligurien subissait les conséquences d'un péché de jeunesse. Son fils naturel, vulgairement appelé Paoletto, raccompagnait, et le moment était venu de rompre les liens légaux de la paternité. Sous les yeux du tribunal, Raphaël saisit son fils de la main droite et puis le relâcha : tel était Temblème et le rite traditionnel de l'émancipation. Désormais Paoletto devenait 5u/yum, pouvant faire des contrats et des testaments, vendre, acheter, négocier, disposer de ses biens à son gré comme tout chef de famille âgé de plus de vingtcinq ans. Père et fils jurèrent ensuite, la main sur l'Évangile, que l'émancipation ne se faisait pas en fraude de la commune ou des créanciers. Paoletto s'engagea à payer les impôts réguliers pendant trois ans, et à ne pas s'absenter sans autorisation du magistrat. Raphaël, cautionnant son fils, lui céda en pleine propriété tout ce qu'il lui avait gracieusement donné jusque-là et tout ce que Paoletto avait acquis lui-même. Quant à la fortune de la famille, elle passait aux enfants légitimes de Linoreta Lomellini. Paoletto, fruit d'un amour éphémère, dut se contenter d'une somme de cinquante Qorins une fois donnée de la main à la main, et d'un legs de cent ducats qui lui était assuré par testament.

Heureusement pour lui, le bâtard déshérité était plus riche en audace et en idées qu'en espèces sonnantes. Les écrivains indigènes, à commencer par Giustiniani et Foglietta, sont unanimes à louer l'étendue de ses connaissances cosmographiques, son esprit d'initiative, la largeur de ses vues et la grandeur de son âme. S'il n'y avait peutêtre pas du Christophe Colomb dans celte nature prime-sautière, comme d'aucuns le voudraient, au moins Paoletto était-il assurément de la race de ces hardis pionniers de

la Renaissance qui poursuivaient leur idéal en dehors des sentiers battus. Sa jeunesse Ait en partie, dans un but mercantiley consacrée à de lointains voyages. L'Océan exerçait sur les Génois une attraction irrésistible. Il ouvrait (les voies à leur commerce, les rapprochait de leurs colonies marchandes et faisait affluer les richesses dans la cité u superbe • . Un parent de Paoletto, Àngelo Genturione, qui possédait la confiance de Raphaël, avait beaucoup i^avigué dans les mers d'Orient et notamment visité Tile de Chic, si renommée dans Tantiquité à cause de ses figues et de ses vins, et où les Génois avaient établi des manufactures de cire, des fabriques de velours et de damas. Encouragé par cet exemple ou en quête simplement de fortune, Paoletto, qui faisait le commerce des épices, parcourut rÉgypte, la Syrie, les bords de la mer Noire, et il put constater partout les pertes irréparables que Tinvasion ottomane avait causées à son pays natal.

Son patriotisme et ses intérêts matériels souffraient encore plus du prodigieux développement qu'avait pris le commerce du Portugal. Sur les traces de Barthélémy Diaz et de Gorvilham, Yasco de Gama n'avait pas en vain doublé le cap de Bonne-Espérance et abordé triomphalement à Galicut. Désormais une nouvelle voie maritime rendait plus facile l'accès des Indes orientales. Les Portugais entendaient bien en faire la seule voie de communication entre le vieux monde et les riches provinces de l'Asie, et s'emparer ainsi du monopole d'un commerce singulière* ment lucratif. Une active surveillance fut exercée le long des côtes« Les précieuses cargaisons ne remontèrent plus TEuphrate et ne descendirent pas le Nil. Au lieu de se diriger vers le golfe Persique ou la mer Rouge, elles s'en allèrent à Lisbonne à travers l'Océan. Ge changement d'itinéraire fit des Portugais les seuls entremetteurs du com-

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merce avec les Indes et les maîtres des marchés d'Occident. Se prévalant tle ces avantages, ils imposèrent aux acheteurs des lois d'autant plus dures que les demandes surpassaient toujours les offres. Aussi réalisaient-ils constamment de gros bénéfices et vendaient-ils , avec profit, même les denrées détériorées pour avoir soufFert en mer ou séjourné trop longtemps dans les entrepôts de Lisbonne.

Une rancune personnelle stimulait peut-être l'ardeur de Paoletto. Il avait découvert un nouveau procédé mécanique pour faire marcher les vaisseaux, pendant le temps de calme, avec une vitesse de deux ou trois milles à Ilieure, sans qu'il fût nécessaire d'augmenter à cet effet te nombre des matelots. Vers 1512, il voulut en faire profiter le roi de Portugal, moyennant une compensation de vingt-cinq mille ducats. Soit que la somme parût trop forte, soit qu'il s'y mêlât de la méfiance, à Lisbonne on ne mit, semble- 1- il, aucun empressement à utiliser l'invention et à enrichir l'inventeur. Ce grief a pu faire éclater son humeur*.

Les villes marchandes d'Italie voyaient avec le même dépit que Paoletto cette prospérité croissante d'une puissance étrangère. Elles eussent voulu régner sans rivales sur les mers ou, pour le moins, se frayer une nouvelle route vers l'Orient et enlever aux Portugais leur hégémonie commerciale. Un compatriote de Genturione, Benedetto Scotto, avait songé à contourner le nord-est de l'Europe pour gagner les Indes en côtoyant la Chine. Son mémoire rédigé en italien et en français n'obtint aucun succès. Jaloux de résoudre le même problème, Genturione fut mieux servi par ses connaissances géographiques. D'après son projet, on eût concentré les produits d'Orient

^ V Italie et la Russie, p. 105 à ilO. — Pebagallo, p. 14<

sur les bords de l 'Indus, Tun des quatre courants plus abondants de Tlnde que la légende fait descendre dans la plaine du haut d'un même pic de la montagne sacrée sous la forme de Téléphant et du cerf, de 1^ yache et du tigre. L'Indus est représenté par la yache. Après avoir remonté ce fleuve jusqu'à une certaine hauteur, les voyageurs eussent transbordé les marchandises dans TOxus, en traversant les défilés du Hindou-Kouch, qui séparent les bassins de ces deux cours d'eau. De nos jours, les embouchures caspiennes de l'Oxus n'existent plus que dans le souvenir des géographes. Épuisées par les arrosements et les canaux, elles sont depuis longtemps ensablées, et rAmou-Daria actuel est redevenu, comme dans les temps reculés, tributaire de la mer d'Aral. Mais la date précise de ce phénomène de physiographie nous échappe, et Genturione pensait encore avec Strabon que l'Oxus se déversait dans la mer d'Hyrcanie des anciens. Ce fleuve majestueux, ainsi calculait Paoletto, eût donc porté les lourdes cargaisons dans la direction d'Astérabad; elles eussent ensuite traversé la Caspienne dans toute sa longueur, remonté la Volga et ses affluents, l'Oka et la Moskva, pour atteindre enfin Moscou. La capitale des Tsars offrait déjà des moyens de communication relativement plus faciles avec le Nord. En peu de jours, les balles et les ballots péniblement amenés du fond des Indes eussent gagné les bords de la Baltique, la ville de Riga, et se fussent trouvés sur le seuil des marchés d'Europe.

Gigantesque tracé, séduisant rien que par sa hardiesse : un immense réseau fluvial eût rivalisé avec l'Atlantique et le mouvement commercial eût rappelé à la vie des peuples restés trop longtemps à l'écart. La Perse et les régions environnantes auraient vu reparaître les beaux jours des khans tatars de la race de Houlagou, et la Mos-

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covie serait devenue d^emblée un État florissant. Que si le projet était grandiose , les difficultés d'exécution le surpassaient encore en grandeur. Pour ne rien dire des obstacles à vaincre au pied de THimalaya et sur le versant aralo-caspien, la grande artère russe, la Volga, parsemée de bancs de sable, ne se laissait guère remonter facilement. Un vent contraire arrêtait net la navigation, Faccalmie obligeait les rameurs à mettre pied à terre, et leurs épaules athlétiaues, leurs muscles d'airain, balaient à grand'peine les navires contre I2 courant. Aux résistances de la nature s'ajoutait le danger des brigands. Du fond des forêts vierges de la rive droite, ils s'élançaient à l'improviste sur les paisibles voyageurs, mettaient leurs marchandises au pillage et, chargés de butin, s'en revenaient dans Jeurs repaires où personne n'osait les attaquer. Un tou** de main, dit une chanson populaire, et la caravane est prise. C'est là, dans les kourgans inaccessibles de la matouchka Volga que s'établira un jour Stienka Razine pour répandre au loin la terreur de son nom. Si redoutables étaient les périls de la route fluviale que souvent les marchands préféraient se rendre par terre d'Astrakhan à Moscou, en compagnie des Tatars qui allaient vendre leurs chevaux dans la capitale. Assurément, Genturione ne pouvait être initié à tous ces détails; aussi lui tardait-il de voir les choses de près et d'étudier sur les lieux les combinaisons caressées à Gênes. Il résolut', en conséquence, de pousser lui-même ime pointe jusqu'à Moscou*.

Pour avoir plus facilement accès auprès de Yasili, Genturione s'adressa au Pape. Aucun document, que nous sachions, ne mentionne expressément sa présence à Rome, mais il est à présumer qu'il fit ce voyage en personne vers

^ CAHiLE, p. 283. — 610TIO, Operay p. 82 à 05.

nt LES PAPES MÉDICI8 ET VASILI IIU

la fin de 1518 ou dès le comraencemeiit de 1519. A la cour brillante de Lëoa X, au milieu des poètes et des lettrés, des musiciens, des sculpteurs et des peintres, le marchand d'épices de Gènes aura passé complètement inaperçu. Lie Vatican ne se mit pas en frais pour le recevoir, et le maître des cérémonies, Paride de Grassi, n*eut rien à noter dans son journal. Toujours est-il qu'au témoignage de GioTio, confirmé par la chronique russe, Centurione i^ut une lettre de Léon X pour Vasili, et peutêtre une autre pour Albert de Brandebourg. La mission du Génois n'en derenait pas, de ce fait, officielle. Il s'en allait à Moscou en son propre nom, à ses risques et périls. Le Saint-Siège, on le verra plus tard, ne se fit pas faute de TafErmer d'une manière catégorique. Un message pontifical donnait à son porteur du prestige et des facilités de voyage; Léon X n'avait aucun motif de refuser cette faveur à Paoletto, mais les affaires diplomatiques revenaient à d'autres personnages.

Avant même qu'il ne pénétrât en Russie, Genturione fut traité en haut lieu de simple particulier. Ainsi il arriva à Kœnigsberg au moment où le Père Nicolas, déjà connu du lecteur, se préparait à entreprendre le même voyage. Sur l'ordre du grand maître, Dietrich, alors en mission à Moscou, demanda et obtint des sauf-conduits pour son frère Nicolas et pour Genturione; mais tandis que l'un est annoncé, avec un certain apparat, comme possédant les secrets du Vatican, l'autre est timidement recommandé à titre de trafiquant.

Nicolas Schœnberg, on s'en souvient, ne profita pas de cette occasion et n'entreprit pas le voyage de Moscou. L'intrépide Génois, muni de sa carte géographique, se hâta, au contraire, de s'y rendre. La chronique russe nous apprend laconiquement son arrivée au Kremlin. « En la

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même année (^1520), nous dit-elle, vint auprès du grand kniaz à Moscou de la part du pape romain son serviteur (tçhéloviek) nommé Paul avec un message. » Encore, malgré sa concision, ce texte n'est*il pas complètement exact : Genturione n^était ni serviteur, ni « homme du Pape » , et il ne venait pas de sa part. Pour combler les lacunes du trop discret chroniqueur, nous n'avons guère que le récit de Giovio et quelques données fragmentaires '.

Et d'abord, quant au plus cher objet de ses rêves, Genturione essuya un échec complet. Le grand kniaz Yasili lui interdit Taccès dans Tintérieur du pays, et lui refusa les moyens d'étudier les communications avec les Indes. Ge n'était pas que les Moscovites fussent indifférents aux avantages du commerce avec l'Asie; des principes d'un tout autre ordre réglaient ici la conduite du souverain.

La Russie avait eu son Genturione dès le quinzième siècle. Dans le cercle restreint des marchands plus ou moins lettrés de l'époque, THindoustan passait pour une espèce d'Eldorado du commerce. Un hardi négociant de Tver, Athanase Nikitine, voulut s'en convaincre de ses yeux. Devançant ses compatriotes et son siècle, il descendit la Volga et la Gaspienne, parvint jusqu'à Ormuz, pénétra dans le Khoraçan, et revint à Tver par Téhéran, Trébizonde et Kaffa. Les impressions rapportées de cette tournée n'étaient guère encourageantes : aucun débouché pour les produits moscovites, marchandises pillées en route, aventures désastreuses et mauvais traitements de toute sorte. a Ghrétiens mes frères, s'écriait Athanase après son retour, n'allez pas aux Indes si la foi orthodoxe vous est chère, car on y est exposé aux plus terribles épreuves, à moins de se

' JoACHiM, t. II, p. 54. — Sborn, roussk, ist. ob,y t. LUI, p. 101. — Bousfk, liét., t. YI, p. 227.

faire renégat'. » Le grand kniaz Yasili ne s'effarouchait pas facilement, et s'il a eu connaissance du mémoire d'Athanase, il n'a certainement pas adopté ses opinions. Un développement du commerce russe , même du côté des Indes, ne lui répugnait pas, et, en 1533, interpellé par le khan Babour, il se déclara tout près à entrer en relations commerciales avec ce descendant de Tamerlan.

Les fins de non-recevoir opposées à Genturione émanaient d'une autre source et relevaient de scrupules invétérés. On voulait bien à Moscou héberger des étrangers, se servir de leurs talents, à condition de les surveiller étroitement et de leur interdire, au besoin^ le départ; mais livrer à un inconnu les arcanes de la vie populaire, le laisser circuler librement sur les eaux grises de la Volga, le Jourdain moscovite, c'eût été briser avec des traditions séculaires et froisser le sentiment national. Cependant, de l'aveu même de son fils, Yasili poussait l'exclusivisme à l'excès. A propos des négociations avortées de Clément VII pour obtenir le libre passage jusqu'en Perse, Ivan IV disait au Florentin Tedaldi qu'il se fût montré plus conciliant que son père.

Battu sur ce point, Centurione essaya de prendre sa revanche sur un autre. Si l'exploration de la grande voie asiatique était impossible, peut-être pourrait-on donner un nouvel élan au commerce dans le Nord. A en juger d'après une requête présentée au roi de Danemark et dont il reste, aux archives de Copenhague, un résumé contemporain, Centurione aurait, en effet, reçu de Vasili des privilèges de trafic en Russie non du côté de l'Orient, mais du côté de la Baltique. L'intelligent bâtard ne reculait pas devant les plus vastes entreprises. Il voulait fonder une puissante

* Poln. sobr., t. VI, p. 330 à 858.

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compagnie, qui aurait rapporté de gros bénéfices et qu^il aurait léguée à ses héritiers. Dans ce but, il demandait à Ghristiem de lui accorder quelques franchises et de lui avancer de l'argent, à charge de payer les impôts ordinaires et les frais de douane. L'avenir lui inspirait tant de confiance qu'il promettait au Roi, sauf le cas d'un désastre imprévu, de lui verser tous les sept ans le montant de la somme engagée au début. Pour entrepôt entre les producteurs et les consommateurs il avait d'abord choisi Lttbeck, mais ensuite donné la préférence à Copenhague, à cause de l'amitié qui unissait Christiern à Yasili et qu'il réputait précieuse au point de vue religieux. L'entreprise eût été italienne, génoise, si la ville de Gènes renonçait à son gouvernement pernicieux, autrement Genturione se disait prêt à initier des Danois à ses secrets et à leur livrer tous les avantages du commerce russe. Ghristiem accueillit ces ouvertures avec bienveillance. La minute de sa réponse en fait foi. S'il n'allait pas jusqu'aux sacrifices pécuniaires, au moins sur les concessions gratuites sa générosité ne laissait rien à désirer. II octroyait la permission de trafiquer en Danemark, Suède et Norvège, autorisait le transit pour la Russie, prenait sous sa protection et rendait justiciables uniquement devant le tribunal royal Genturione luimême, ses héritiers, ses agents, ses domestiques, et les recommandait avec instance aux autorités. On ignore quel a été le sort ultérieur de cette pièce, et si elle a eu des conséquences pratiques * .

Pour en revenir au séjour de Paoletto à Moscou, cet actif Italien ne se limitait pas aux soins du négoce. Son esprit était assez souple et ses connaissances assez variées pour qu'il pût s'élever au-dessus des intérêts purement

' Archives de Copenba^e, Indkomne Brève,

tM LES PAPES MEDICIS ET VASILI III«

matériels et planer dans des régions supérieures : il ne fit, parait-il, rien moins que de la théologie. Rendu à Moscou pour des af&ires de commerce, nous dit Giovio, Genturione y agita la question de Funion des Églises et la discuta arec les familiers de Yasili. Le curieux phénomène qui se passait alors en pleine terre russe explique cette hardiesse : ridée de la conciliation pénétrait de différents côtés dans la citadelle de Torthodoxie; les rois de Danemark conviaient le grand kniaz au concile de Latran; Dietrich Schœnberg offrait de hautes interrentions auprès du Pape. Quelque chose de plus surprenant : dans le foyer du fanatisme, en dépit des obstacles, la propagande catholique répandait ses rayons lumineux.

Le promoteur de cette innovation était un médecin allemand, maître Nicolas Luëv ou Boulev^ — car les contemporains rappellent tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, — homme de grand talent. Le diplomate autrichien da CoUo, qui Ta connu personnellement à Moscou, le dit très versé dans la médecine, Tastrologie et toutes les sciences, et ses ennemis mêmes ne contestent pas sa com* pétence et sa valeur intellectuelle. Quant à son habileté professionnelle, on Festimait si haut qu'il resta jusqu'à la fin le médecin préféré du grand kniaz, dont jamais il ne perdit les bonnes grâces.

Or ce vaillant disciple d'Esculape songeait à la vie des âmes autant qu'à la guérison des corps et consacrait ses / loisirs à la controverse dogmatique. Ëpris de Tidée unitaire, il aspirait à la réunion des Églises et, de sa plume féconde , multipliait les messages dans ce sens . Il en a adressé à Vassian, archevêque de Rostov, à Maxime le Grec, au diak Mounékhine et à d'autres encore. Tous ces écrits sont malheureusement perdus pour nous. A en juger d'après les réponses qu'ils ont provoquées, maître Nicolas ne

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cachait pas le fond de sa pensée : se réclamant de F unité de Dieu, de TÉglise et du baptême, il préconisait Tunion de tous les fidèles sons Tautorité d'un s^l pasteur. Le tour et la forme de ses lettres devaient être modérés et insinuants, car ses adversaires Taccusent d'avoir dissimulé la rigueur des dogmes latins et comb^ d*éloges hypocrites la foi orthodoxe, comme pour dresser des pièges aux bons Moscovites. D'aucuns s'y laissèrent prendre, en effet, et on compte parmi les néophytes plus ou moins convaincus de Luëv, le bolar Fedor Karpov, un hégoumène dont le nom est resté inconnu et peut-être quelques autres.

Les modestes succès du médecin polémiste ne passèrent pas inaperçus. Le ban et rarrière4>an de Torthodoxie militante s'élevèrent contre lui. Un auteur anonyme, moins érudit que zélé, lança une diatribe grotesque où les outrages tombent dru en guise de bonnes raisons. Philothée, moine de Pskov, dépensa une somme considérable d'enthousiasme contre les Latins. Un Byzantin vint avec plus de savoir et de talent au secours des Russes. Il s'appelait Maxime, et l'histoire lui a conservé le surnom de Grec. Jeune homme, il avait parcouru l'Italie, cultivé l'humanisme, admiré Politien et connu Aide Manuce. Touché et transformé par l'éloquence dramatique de Savonarole, il alla s'enfermer dans le couvent de Vatopaedhion, on les ascètes trouvaient le calme et les savants de précieux manuscrits. Appelée Moscou, en 1518, pour la traduction d'un psautier célèbre, le moine du Mont-Athos y déploya une activité exubérante . Sa cellule devint le rendez- vous des lettrés. On y passait en revue toutes les cpestions du jour. Maxime rompit des lances avec les Juifs et les Arméniens, plaida la cause de sa patrie en deuil , réfuta les astrologues et les mahométans. La propagande catholique l'émut profondément. Pour raffermir les Moscovites chancelants, il écri-

vit des messages sur les dogmes controversés , sur runion des Églises, prenant surtout à partie maître Nicolas. Et comme celui-ci avait comparé la sainte Trinité au triangle, il Taccusaitdeprofaner les augustes mystères par lagëométrie. Dans toute celte polémique dont nous n^avons, du reste, que des échos, le nom de Genturione n^est jamais mentionné. Il serait téméraire de vouloir assigner la part qu'il y a prise, ou même de supposer qu'il y ait pris une part active. Rien que Tignorance de la langue Teùt bien vite I mis hors de combat. Toutefois les partisans de Luêv, Luêv \ lui-même, durent se féliciter de le voir au milieu d'eux; car s'il n'était pas agent officiel ou officieux du Pape, au moins venait-il de Rome avec une lettre pontificale, avec les convictions catholiques d'un Italien. Il y avait là un puissant motif de rapprochement, et, grâce aux interprètes, des rapports pouvaient s'établir entre les intéressés. Gen* turione donne lui-même discrètement à entendre qu'il n'est pas resté étranger à ce mouvement. Des secrets en matière religieuse lui furent confiés. Il les communiqua au Pape et en avertit Ghristiem II. Leur importance lui paraissait si grande qu'il entrevoyait déjà une fusion avec Rome, proposait au Pape d'envoyer, dans ce but, des ambassadeurs à Moscou et demandait au roi de Danemark d'appuyer auprès de Léon X ces démarches aventureuses. On s'explique maintenant comment Giovio a pu affirmer que Gen« turione a traité de l'union des Églises av«c les familiers de ; Yasili. S'il n'a pas donné de sa personne en se jetant luimême dans la mêlée, du moins les propagateurs des idées nouvelles l'ont mis au courant de leurs projets; il s'en est emparé avec sa vivacité habituelle, et cela suffisait pour justifier l'assertion de Giovio ^.

^ CoLLO, p. 52. — Mazimb le Grec, 1. 1, p. 323, 341,445. — VltalU et la Rusticy p. 114. — Juakire, Pamiatnik.

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Pendant que ces questions s'agitaient autour de lui, Yasili ne semble pas s*en être ému. Inébranlable dans la tt foi grecque » , gardien jaloux de Texclusivisme national, il n'en donna pas moins à Genturione une lettre, au témoignage deGiovio, flatteuse pour lePape, mais dont le texte ne nous est point parvenu. Et Paoletto, que sa vie errante et tourmentée avait habitué aux longues espérances de même qu'aux vastes horizons de la mer, resta enchanté de ses succès et reprit le chemin de Rome, où il n'arriva cependant qu'après la mort de Léon X. Dans la force de Tâge, à l'apogée d'un triomphe militaire et politique, au moment où les troupes pontificales s'emparaient de Milan et rentraient victorieusement à Parme et Plaisance, une courte et mystérieuse maladie avait précipité dans la tombe, le l*' décembre 1521, l'immortel protecteur des lettres et des arts.

Désireux d'entreprendre un second voyage, Genturione s'adressa au Pape nouvellement élu pour remplacer Léon X. Â l'aimable et prodigue Médicis, fidèle aux séduisantes traditions de Florence, succédait un Flamand intègre, rigide, parcimonieux, animé d'un zèle ardent et pur, ancien professeur de Louvain et précepteur de Charles-Quint, évéque de Tortose et cardinal, grand inquisiteur d'Aragon et de Navarre. Les iiumanistes et la gent artistique furent oubliés; il n'y eut plus au Vatican ni concerts ni comédies. L'Allemagne et l'Orient absorbaient les pensées et les veilles d'Adrien VI. Pour enrayer le mouvement provoqué par Luther, il exigeait l'application de l'édit de Worms et s'efforçait en vain de gagner à sa cause l'électeur de Saxe. D'autre part, des nouvelles de plus en plus alarmantes arrivaient d'Orient, et une croisade s'imposait impérieusement. L'héroïsme de Groissy n'avait pu sauver Belgrade : le 29 août 1521,

après vingt assauts consécutifs, ce boulevard de la chrétienté avait été emporté par les Turcs. Victorieux sur le continent, Suleyman songeait à une campagne maritime, et le jour n'était plus éloigné où les chevaliers de Rhodes changeraient de domicile et de nom. L'imminence du danger fit conclure à quelques États une ligue défensive qu'on eût volontiers étendue à d'autres pays encore. A cette occasion, un ancien disciple du Pape à Louvain, Albert Pighius, astronome, et théologien, aussi laid que savant, attirait Tattention de son vénéré maitre sur la Russie. Il faisait valoir les motifs surnaturels en la lui représentant comme un champ déjà mûr pour la moisson et digne d'être cultivé avec un soin spécial. I/archevéque de Drontheim, Énée, ancien chancelier du roi Jean de Danemark, s'exprimait dans le même sens. L'envoi d'un messager qui s'offrait de lui-même pouvait servir au moins pour vérifier ces renseignements. Mais à peine Adrien YI eut-il approuvé le voyage de Genturione qu'une mort prématurée enleva le pieux pontife, le 24 septembre 1523, sans que pour cela l'ardeur du marchand génois se ralentît.

Paoletto renouvela ses démarches auprès de Clément VII, héritier des vastes desseins de son prédécesseur Adrien VI et de son cousin Léon X. Il contait des merveilles sur les sentiments de Vasili envers le Saint- Siège, se flattait d'être bien vu au Kremlin, et, rêvant toujours son nouveau chemin des Indes, sa compagnie de commerce, il demanda au Pape des lettres pour Moscou.

Ces assertions s'accordaient en tous points avec un curieux mémoire présenté à Clément VII au début de son pontificat. Encouragé peut-être par ses succès auprès d'Adrien, Albert Pighius prit la plume pour renseigner sur la Russie le nouveau pape. Ces lignes sont un précieux

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témoignage des rumeurs qui circulaient alors dans certaines sphères, des sources d'où elles jaillissaient et des illusions qui en étaient Tinévitable conséquence. Le docte Flamand en appelait avec une naïve assurance aux ambassades d'Ivan III que des. hommes intéressés ont seuls empêché, disait-il, d'établir l'union religieuse; au désir de Vasili, attesté par l'archevêque de Drontheim, de se faire représenter au concile de Latran ; aux négociations avec l'Empereur auxquelles avait pris part 4'évêque de Gurk, Jérôme Baibi; à la trêve de cinq ans conclue avec la Pologne sous les yeux du nonce Thomas de Nigris; enfin à l'ardeur de Vasili contre les Turcs. On devine les déductions de ces prémisses : il faut cultiver l'amitié du grand kniaz pour gagner toute une nation à l'Église et doubler le nombre des adversaires du Croissant. De par Pighius, Vasili était au fond plus chrétien que les princes très chrétiens, car il voulait la concorde, tandis que les autres se faisaient mutuellement la guerre au lieu de se croiser sous la bannière du Christ '.

Clément VU, initié à la grande politique sous Léon X, devait comprendre et, jusqu'à un certain point, goûter ce langage. Il partageait sur Moscou les vues de son défunt cousin et entretenait les mêmes espérances. Centurione lui inspira de l'intérêt, toutefois aucune mission officielle ne lui fut confiée. On le considéra toujours au Vatican comme un étranger, un citoyen de Gênes, non pas comme un a homme du Pape » . Mais, profitant de l'occasion, Clément VII s'adressa directement à Vasili avec une lettre datée du 25 mai 1524 et rédigée sous l'impression des meilleurs souvenirs du passé et des rapports favorables de Paoletto : vagues désirs d'union et de

' PiGQius et Martynov, pa88im.

rapprochement, promesses d'honneurs et de dignités, proposition d'envoyer un mandataire à Rome. Centurione ou tout autre à sa place, disait le Pape en finissant, s'expliquera plus longuement sur tous ces points, et puisse-t-il trouver bon accueil. Il ne faut pas croire que ces der» nières paroles indiquent une mission officieuse. Tout ù rheure nous entendrons Clément VU s'expliquer catégoriquement : en dépit de cette clause équivoque, le Génois sera toujours tenu à l'écart de la diplomatie.

Le second voyage de Centurione ne fut qu'une rapide excursion. Vieux et victime d'une cruelle maladie^ il se mit en route avec une ardeur juvénile, et tandis qu'on le croyait à peine arrivé au Kremlin, il rentrait déjà à Rome, moins satisfait qu'à son premier retour de Moscou. Cette fois Kœnisberg ne l'avait pas vu passer. Centurione traversa la Pologne, se donnant à Cracovie pour nonce pontifical, et, chose étonnante, loin de s'opposera son voyage^ Sigismond l*' se chargea de lui fournir l'entretien, les chevaux et les fourrages jusqu'à la frontière russe. Le prétendu nonce gagna si bien l'affection du roi de Pologne, qu'au retour, le 8 juin 1525, celui-ci le recommanda chaudement à la munificence du Pape, en insis-» tant sur l'indigence et l'âge avancé du a brave homme » . Giovio remarque aussi, en passant, qu'à parcourir le monde en tous sens, Centurione ne gagnait pas beaucoup d'argent. Les petits avantages matériels, plutôt que la politique, furent probablement la cause déterminante du nouvel itinéraire adopté par notre voyageur. 11 passa deux mois à Moscou et, muni d'un sauf-conduit, se hâta de revenir en Italie. Avait-il obtenu des faveurs personnelles ou des facilités quelconques pour ses projets ? Rien ne permet de le supposer. Au contraire, un complet découragement semble avoir succédé chez lui à un enthousiasme

prématuré. Du reste, ses traces disparaissent ici. Nous n'avons plus sur ses faits et gestes que de vagues indications dénuées de preuves authentiques. Tout son succès à la cour de Moscou se réduisit à ramener avec lui un mandataire du grand kniaz Vasili, porteur d'un message pour le Pape*.

L'apparition de ce personnage à Rome, vers le mois de septembre 1525, prit les proportions d'un petit événement. Dmitri Guérasimov était le vrai nom de l'envoyé; on rappelait familièrement le petit Mitia [Mitia Maly) , et à l'étranger Démétrius Erasmius. Suffisamment instruit, versé dans les questions religieuses, parlant le latin et l'allemand, il avait derrière lui un passé honorable. Les fonctions d'interprète qu'il exerçait à Moscou équivalaient à celles d'un diplomate en activité de service. En effet, quelques missions politiques en Suède et en Danemark, en Prusse et en Autriche, lui avaient été confiées. Travaillant avec Maxime le Grec à la traduction d'un psautier, il se distingua de ses collègues par la largeur de son esprit. La besogne en elle-même était rude. Personne à Moscou ne savait le grec. Les préjugés des Byzantins étaient plus répandus que leur langue. Force fut donc de s'ingénier. Maxime traduisait du grec en latin, Guérasimov avec d'autres, du latin en russe, et les copistes fixaient la version sur le papier. Le moine intelligent du Mont-Athos s'aperçut bien vite que les textes du Kremlin fourmillaient d'erreurs, et il se mit à les corriger, au grand effroi des interprètes: « L'épouvante s'emparait de moi et je frissonnais d'émotion, dit l'un d'eux, chaque fois qu'il fallait changer une lettre ou effacer un accent. » Ces scrupules faisaient présager l'avenir : l'aveugle attachement à des

' Raynaldi, t. XXXI, p. 456.— Sborn, roussk, ist, ob., t. XXXV,p. 692 à 698. — Theiker, Vet. Mon, PoL, t. II, p. 430.

tn LES PAPES MEDICIS ET VASILI III.

textes corrompus devait plus tard troubler profondément les esprits et dégénérer en raskol. Mieux inspiré, Guérasimov ne s'effarouchait pas de ces niaiseries.

Arrivé à Rome, il fut logé au Vatican dans un appartement fastueux et entouré d'égards. A Taudience du Pape, il se présenta revêtu de son brillant costume national, avec des peaux de zibeline qu'il offrit de la part de son mattre à Clément YII. Le message de Vasili, que Giovio nous a conservé, dut étonner les lecteurs par son contraste avec le bref pontifical. Le grand kniaz ne s'attardait pas aux expressions d'exquise courtoisie et interprétait le rapprochement avec le Saint-Siège dans le sens d'une aUiance militaire de l'Occident contre les infidèles. Évidemment on voulait écarter la question religieuse et se maintenir, au moins par écrit, sur le terrain politique. Aussi, le Pape était-il invité à renvoyer prompt ement Dmitri avec un mandataire qui mettrait le grand kniaz au courant des mesures à prendre contre les Turcs. Nous verrons plus tard que Vasili ne songeait pas à la guerre sainte, mais qu'il avait besoin d'habiles ouvriers.

Guérasimov en était là de ses démarches lorsqu'il fut arrêté par une fièvre inopportune. Sa vigoureuse nature en triompha facilement, et reprenant ses couleurs rubicondes ^t ses forces, il s'empressa de visiter les églises, les monuments et les ruines de l'immortelle cité, laissant libre cours à son admiration devant les chefe-d'œuvre des arts et les augustes témoins du passé. Le 27 septembre, fête des saints Anargyres, Côme et Damien, il assista à la messe pontificale, s'extasia sur la musique italienne et parut au consistoire où le cardinal Campeggi rendit compte de sa mission en Hongrie. Dans toutes ses courses à travers Rome, Guérasimov avait pour guide et mentor Francesco Ghiericati, évéque de Teramo dans les Abruzzes,

ancien diplomate , qui se consolait de son échec à la diète de Nûmberg en cultivant Famitié d'Érasme et d'Isabelle de Gonzague. Paolo Giovio se ménagea aussi de longues et fréquentes conversations avec Tenvoyé russe et, tout en le faisant causer, il taillait sa plume pour écrire sur Moscou.

Cependant les profanes se persuadaient que Guérasimov avait encore d'importantes et secrètes communications à faire. Au fond, il n'en était peut-être rien. Néanmoins il est probable qu'il a mesuré ses paroles avec assez de prudence pour laisser subsister des illusions. Personnellement Clément YII en remporta cette impression que Yasili désirait l'union avec Rome; il ne s*en cacha point devant le roi et la reine de Pologne et, ne se fiant pas au papier, réserva ces affaires pour des négociations de vive voix. Ceci était d'autant plus naturel que la présence de Guérasimov à Rome avait soulevé la question des rapports diplomatiques avec Moscou. Une solution s'imposait nécessairement. En principe, on ne pouvait contester ni l'importance de ces rapports, ni l'utilité de les entretenir; mais comment s'y prendre? Quels écueils éviter? Pighius est, à notre connaissance, le seul qui ait eu l'intuition de l'état réel des choses. Seul, il a justement apprécié la valeur de l'élément national et politique; seul, il a demandé qu'il fût mis hors de cause. L'envoyé du Pape, dit-il, ne doit être ni Suédois, ni Livonien, ni Polonais, à cause des rivalités et des haines ordinaires entre voisins, et des guerres qui en sont la conséquence inévitable. Et, partant de ce principe, il s'arrête surtout sur les relations de la Pologne avec Moscou. Les conquêtes des Russes sur les Polonais, observe-t-il judicieusement, ont jeté la discorde entre ces deux peuples. Un roi de Pologne, tout excellent chrétien qu'on le suppose, ne verra jamais

M« LBS PAPBS MÉDICIS ET YASILI III.

de bon œil la prospérité de Moscou, ni son amitié avec Rome. La raison en est évidente. Tant que le prince moscovite restera en dehors de la communion catholique, l'Occident le traitera d'ennemi, et on donnera même des indulgences à ceux qui prendront les armes contre lui. Qu'il se soumette au Saint-Siège, les sympathies et les alliances se déplaceront, le roi de Pologne ne pourra plus se réclamer de sa foi, les conditions de la lutte seront équilibrées, et le vrai but de la guerre sera démasqué. Pigliius en conclut que, dans les négociations avec Moscou, les Polonais doivent être soigneusement tenus à Técart. Jérôme Baibi, instruit par Texpérience, ajoute-t-il, s'est prononcé dans le même sens vis-à-vis d'Adrien VI. Les Faits viennent à l'appui des témoignages, car, chaque fois que les Papes ont essayé d'envoyer leurs nonces à Moscou, les rois de Pologne les ont arrêtés et leur ont fait rebrousser chemin, tellement ils redoutaient le contact du Kremlin avec Rome. Le bon sens et la saine politique parlaient par la bouche de Pighius. Sur ce point particulier sa voix ne fut pas écoutée '.

Clément VII n'avait qu'une vague idée des mystères que portait dans son sein le monde slave. S'il envoya un Italien à Moscou, ce fut pour en faire un instrument des Polonais, auxquels il livrait sans réserve la direction des négociations russes. Au seizième siècle, les Papes se servaient encore volontiers des frati pour les missions diplomatiques en pays éloignés. Mieux préparés et plus aguerris <iue les prélats de cour, ils échangeaient plus facilement la vie austère du cloître contre les fatigues et les ennuis d'un pénible voyage. Dans l'espèce, le choix du pontife se porta sur Gian Francesco Citus, de l'ordre des Mineurs.

' P1GUIU8, chap. vir, viii, ix.

Originaire de Potenza dans la Basilicate, il avait acquis de bonne heure une réputation de savant parmi les enfants de saint François et exercé au milieu d'eux les plus hautes (onctions. En 1514, il fut nommé commissaire de son ordre dans la curie romaine. La même année, LéonX l'envoya dans le Liban réprimer des erreurs qui se répandaient parmi les Maronites. La mission réussit à souhait, et Gian Francesco, de retour à Rome, présenta au concile de Latran trois délégués qui firent acte de soumission au nom de leurs compatriotes. Député plus tard dans le Danemark et en Suède, où trois évéques avaient été mis à mort par Ghristiern II, il rendit compte de son enquête dans le consistoire du 28 avril 1523, sans ménager ni le Roi ni ses ministres, exposant les faits dans leur brutale réalité. Tant de travaux méritaient une rétribution : le 15 mai suivant, malgré ses répugnances, Adrien VI le promut à Tévéché de Skara en Suède. Les épreuves suivirent de près les honneurs. Gustave I" refusa énergiquement de livrer le diocèse à un étranger quelconque, et à Gian Francesco moins qu'à tout autre, le soupçonnant à tort d'avoir usé de partialité envers Ghristiern. Lors même qu'il n'y eût pas eu d'opposition de ce côté, les factions qui agitaient le pays le rendaient d'un abord difficile. Gian Francesco n'en cherchait pas moins le moyen de pénétrer dans son diocèse. En attendant, il fut attaché au légat d'Allemagne, cardinal Gampeggi, chargé depuis le 1* avril 1524 des affaires de Danemark, Suède et Norvège, et, depuis le 25 octobre de la même année, de celles de Pologne. Il s'acquitta de cette tâche de manière iï mériter les éloges de Gampeggi. En 1525, rendu de nouveau à ses loisirs, il adressait de Bologne à Glément VII, le 3 août, une lettre lamentable : sans diocèse, sans ressources, condamné à la misère, il suppliait qu'on

tfS LES PAPES MEDICIS ET VASILI III.

eût pitié de lui. Par suite peut-être de ces plaintes, il fut désigné, dans le consistoire du 13 octobre 1525, pour la mission de Moscou.

Les messa{j[es rédigés à cette occasion nous font connaftre la politique romaine. D'abord, comme nous Tayons déjà insinué, Clément VII s'attache à constater que Centurione a fait ses voyages de Moscou en son propre nom, pour ses affaires de commerce, et qu'il n'a jamais été rerétu d'un caractère officiel. Cette insistance équivaut à un désaveu. Évidemment on ne voulait pas marcher sur les brisées de l'ardent Génois. Désormais les affaires de> vaient être traitées sur un terrain nouveau. Venaient ensuite les formules ordinaires de politesse, des éloges i Tadresse de Guérasimov et surtout à celle de Vasili luimême pour avoir pris tant d'intérêt à la croisade et montré tant de déférence envers le Pape. Quant aux instructions données de vive voix, elles sont restées un mystère pour l'histoire.

Le roi de Pologne fut mieux partagé. L'envoyé pontifical devait s'ouvrir complètement à lui, obtempérer à ses conseils et arranger toutes les affaires à son avantage : autant eût valu envoyer au Kremlin un agent polonais. Le Pape comptait aussi sur l'appui de Sigismond pour maîtriser en Suède le flot montant de la Réforme. Gian Francesco était même autorisé à se démettre, au besoin, de son diocèse, afin de faciliter, en face du danger, l'organisation de la hiérarchie ^

Muni de ces pièces, accompagné de Guérasimov et d'un chapelain du nom de Nicolas, l'évêque de Skara se

1 VUalie et la Russie, p. 1Î4. — Kon. Gustaf, t. I, p. 172, 220. — Archivef da Vatican, Germ.,t. LUI, f. 8v«, 35,37, *2v»,44, 60; Priucipi, t. m, f. 207, 289; Clem. VU Br., X, n^ 438; Reg., n* 1280, f. 353 ▼% 331. — Theiner, Vet, mon. Pol., t. II, p. 433. — BâLàw, p. 186.

GENTURIONE ET L'ÉVÊQUE DE SRARA. 20»

mit en route vers la fin de Tannée 1525. Arrivés à Venise^ nos voyageurs furent présentés , le 17 décembre, au collège. L'évéque se servit d*un langage de missionnaire qui trahissait les secrètes espérances de Rome : il se dit envoyé à Moscou par le Pape pour arranger les affaires et propager la vraie foi. Quant à Guérasimov, vêtu de rouge et noir, coiffé d'un bonnet en feutre blanc, il recourut à un prêtre qui, faisant fonction d'interprète, exprima les sympathies du grand kniaz pour la République. Il offrit ensuite au doge une superbe peau de zibeline de la valeur de cinquante ducats. Sanuto, qui nous a conservé ces détails, fait passer Dmitri pour l'ambassadeur auprès de Clément VII « du grand Vasili, prince de la ville de Moscou et empereur de toute la Russie » .

Gian Francesco séjourna quelque temps à Venise pour y régler une des grosses difficultés des voyages au seizième siècle : s'entendre avec les hommes compétents et se procurer de la monnaie ayant cours à l'étranger. Plus tard, il s'en repentit amèrement. Un change malheureux lui fit perdre beaucoup d'argent, et ce premier retard en entraîna d'autres encore plus fâcheux à sa suite.

On ne parvint à Cracovie que le 28 février 1526. Après les fatigues d'un long voyage à travers les neiges de la Moravie et de la Silésie, Tévêque de Skara ne trouva dans la capitale qu'une nouvelle déception. Le roi de Pologne était depuis onze jours parti pour la Prusse, la Reine résidait dans un château hors de la ville, il n'y avait personne pour traiter les affaires. Cruel embarras : fallaitil se résigner à un énorme détour afin d'aller trouver Sigismond, ou bien, sans chercher k le voir, se diriger directement sur Moscou? Gian Francesco échangea des courriers avec la Reine et se rendit auprès d'elle pour prendie conseil.

dOO LES PAPES MëDICIS ET VASILI III.

Bona Sforza, fille du duc de Milan et d'Isabelle d'Aragon, que Sigismond avait épousée en secondes noces, jouissait à la cour d'une grande influence. Sa beauté avait séduit et captivé le Roi. Les ambassadeurs chargés de négocier le mariage lui avaient annoncé cpie Bona ressemblait plutôt à une nymphe ou à une déesse qu'à une simple mortelle. Ils avaient pris la mesure de sa taille, de son pied, et même envoyé sa chaussure à Gracovie. Les détails renchérissaient sur l'impression d'ensemble : cheveux superbes et argentés, bien que les sourcils et les cils soient d'un noir d'ébène, yeux plus angéliques qu'humains, front ouvert et serein, nez régulier n'ayant rien d'aquilin ou de crochu, joues roses et pudibondes, lèvres éclatantes comme des coraux, dents égales et brillantes, cou droit et arrondi, épaules ravissantes, mains sans pareilles. C'est ainsi que s'exhalaient les sentiments d'admiration des hommes du Nord transportés sous le ciel d'Italie : Balzac dans une page de roman n'eût pas mieux réussi ! Quoi qu'il en soit de cette appréciation, le Fait est que Bona, profitant de son empire surSigismond et habile à nouer des intrigues, sut s'entourer de clients, se créer un parti et imprimer souvent aux affaires sa propre direction. Les rapports avec Moscou l'intéressaient moins; elle se déclara incompétente et incapable de suggérer une ligne de conduite, mais elle n'en insista que plus fortement sur l'entrevue avec le Roi au fond même de la Prusse.

\8i perspective n'était guère attrayante. Le majordome de Bona, que Gian Francesco avait connu à Jérusalem et qu'il rencontrait avec étonnement en Pologne, lui disait sans détour : « Préparez- vous à traverser de nouveau les déserts d'Egypte. » En effet, les voyageurs dans ces contrées ne devaient compter que sur eux-mêmes; on passait

souvent des deux et trois jours sans rencontrer d'habitation et sans pouvoir se procurer de vivres sur place. Un peu découragé par ces descriptions, Tévêque de Skara se rappela le beau soleil de Naples dont les rayons l'avaient si souvent réchauffé. Il lui tardait de regagner ritalie, d'assurer son avenir, et d'un accent mélancolique il supplia Sadoleto, évéque de Garpentras et secrétaire pontifical, de bien vouloir ne pas l'oublier, afin qu'il put au retour trouver un endroit pour reposer sa tète et ne pas s'inquiéter sans cesse du lendemain. En attendant, il fallut se remonter, se plier aux circonstances, acheter un fourgon, s'approvisionner de vivres et partir pour la Prusse. Guérasimov, après une vive résistance, se résigna aussi à ce détour. La nécessité d'obtenir un passeport l'emporta sur les ennuis du retard.

Le 28 mars, nos voyageurs arrivèrent à Marienbourg, résidence autrefois des grands maîtres de l'ordre Teutonique, conquête précieuse de la Pologne sur les chevaliers qu'on avait laissés imprudemment s'emparer du httoral delà Baltique. Le Roi s'y trouvait depuis quelques jours aux prises avec les difficultés soulevées par les protestants de Dantzig. Sur les instances de l'évéque, une audience lui fut accordée, dès le lendemain de son arrivée, le jeudi saint. C'est là qu'il apprit pour la première fois les détails de la mission qu'il aurait à remplir au Kremlin. Chose étrange ! il n'est plus question des Turcs, on ne veut pas toucher à la trêve conclue avec les futurs vainqueurs de Mohacs. Il n'est plus question de l'union des Églises russe et romaine. La Suède est mise de côté. Il s'agit seulement de conclure soit une trêve, soit une paix durable avec Moscou.

Voici comment se présentait la situation du côté de la Pologne. Sigismond V n'était pas de taille à lutter avec

un adversaire aussi redoutable que Vasiii. Un heureux phénomène d'atavisme n'avait pas infiltré dans le petitfils le génie de Jagellon, son esprit de conquêtes, sa politique savante, sa rude énergie. Constamment tenu en échec par la détresse des finances, par une armée défectueuse et une szlachta récalcitrante, mal servi par sa nature débonnaire, il ne savait pas remuer les idées qui ^ transforment les peuples et leur donnent un élan irrésistible. Grâce à lui, les Habsbourg contractèrent des mariages qui leur valurent la Bohème et la Hongrie; les bords de la Baltique passèrent à la maison de Brandebourg. Vis-à-vis de Moscou, après des victoires suivies de revers, il s'en tenait à une politique passive d'observation. En 1522, on avait conclu une trêve peu favorable aux Polonais, car la ville importante et populeuse de Smolensk était restée aux Russes. Sigismond voyait avec dépit le drapeau moscovite flotter sur les murs d'une forteresse qui dominait le Dnieper. Il eût voulu la léguer à son fils, mais sans faire de guerre, rien que par d'habiles négociations. Aussi dut-il voir avec plaisir arriver l'évêque de Skara, qui se mettait à sa disposition précisément pour ouvrir et mener à bonne fin des pourparlers pacifiques. La pensée royale se résume dans les instructions données, le 10 avril 1526, à Gian Francesco.

Comme préambule indispensable, Sigismond exigeait que l'initiative du Pape fût mise hors de doute et officiellement constatée. C'eût été une première défaite, si Vasiii pouvait seulement s'imaginer que les Polonais mendiaient auprès de lui la paix. Malgré l'intervention pontificale, Sigismond n'augurait rien de bon de la part de Vasiii. Avec un homme de si mauvaise foi, disait-il, aucune convention, aucun traité, ne saurait inspirer de la con- \ fiance ou donner de la sécurité. Il consentait cependant à

CENTDRIONE ET L'ÉVÉQUE DE SKARA. 303

courir la chance et posait ses conditions : restitution de Smolensk si Ton veut une paix durable, autrement une trêve de cinq ou dix ans, qui laisserait en suspens les plus g^raves questions. Exprimer de pareilles prétentions, c'était se méprendre étrangement sur le caractère de Vasili et les procédés de sa politique. Tout profane qu'il fût encore, Tévèque de Skara comprit que les négociations seraient difficiles à mener, et il en prévint Sadoleto. L'idée d'une action plus efficace ne traversa même pas l'esprit de l'évéque franciscain. Il se posa en simple intermédiaire désireux d'accomplir les ordres du roi de Pologne.

A Vilna, la mission romaine faillit se dissiper en fumée. Les seigneurs lithuaniens se rappelèrent qu'ils avaient fait rebrousser chemin à Zacharie Ferreri, envoyé naguère par Léon X à Moscou, et l'idée leur vint de recourir au même procédé vis-à-vis de GianFrancesco. Ils se méfiaient des interventions étrangères et croyaient bien garder leur frontière en la fermant aux diplomates pontificaux. Le Roi fut donc invité à venir en personne conférer sur cet incident qui, du reste, ne tarda pas à s'arranger. Plus heureux que ses devanciers, l'évéque de Skara fut autorisé à poursuivre sa route jusque dans la mystérieuse Moscovie ' .

Arrivé dans la capitale russe le 20 juillet 1526, il y trouva déjà installée une ambassade impériale. Quelques jours avant lui, Nogaroli et Herberstein, représentants de Charles-Quint et de l'archiduc Ferdinand, avaient traversé Cracovie. Sous prétexte de compliments, ils s'en allaient à Moscou dans le même but que Gian Francesco : gagner

'SiKUTO, Diar., t. XL, col. 497, 502. — Àcta Tomic.^ t. IV, p. 239 à 242. — TiiEiNER, Vet. mon. PoL, %. II, p. 439 à 442. — Balan, p. 357. — Àkty Zap. Ross,, t. II, p. 171.

le grand kniaz à la ligue antiottomane et consolider la paix avec la Pologne. Sigismond en avait pris d'abord de Tombrage, car il n'avait sollicité aucune intervention. Herberstein surtout, doué d'un rare talent d'observation^ excitait ses soupçons. Une franche explication suffit pour écarter le malentendu.

A la suite de ces deux ambassades, le 14 octobre 1526, arriva aussi l'ambassade du roi Sigismond, qui fut reçue en dehors de la capitale, à Mojaïsk. Vasili se voyait ainsi entouré de représentants étrangers et devait paraître plus grand a ses propres yeux, car les kniaz de Moscou attachaient une extrême importance à ces réunions diplomatiques autour de leur trône.

Les ambassadeurs, jaloux d'en finir au plus tôt, se mirent sans tarder aux affaires. Nécessairement il fallut les traiter en commun, l'objectif étant le même pour tous. Une difficulté d'étiquette surgit à cette occasion. Les ambassadeurs impériaux voulurent avoir le pas sur J'évéque de Skara sous prétexte qu'il n'était point légat, mais simple envoyé. Des discussions très vives s'engagèrent sur ce point en présence des Busses, qui durent prendre bonne note de ces contestations. Enfin, l'évéque parvint, paratt-il, à se faire accepter comme légat et se maintint au premier rang.

Par la force même des choses, les ambassadeurs se voyaient constitués intermédiaires et, en forçant un peu la note, presque arbitres entre la Pologne et Moscou. Les sympathies des diplomates étaient pour les Polonais, dont ils se firent, pour ainsi parler, les auxiliaires. En vain chercherait-on de grandes idées, des efforts pour dominer la situation de plus haut. Pendant toute la durée des négociations on se renferma dans l'horizon étroit d'une paix ou d'une trêve à conclure, sans y faire inter-

CENTURIONE ET LEVEQUE DE SRARA. 305

venir, si ce n'est de très loin, les grandes questions européennes.

Au début, avant les discussions sérieuses, il y eut, selon Tusage, un échange de propositions inacceptables : ballons d'essai qu'on tenait à lancer. Les Polonais demandèrent Novgorod et Pskov. Les Busses exigèrent Kiev, Polotsk, Vitebsk et beaucoup d'autres villes qu'ils s'adjugeaient libéralement à titre d'hoirie nationale. Vint le tour des ambassadeurs. Ils déclarèrent très sérieusement qu'il fallait passer outre et ne plus songer à des permutations de ce genre.

Cette décision fut acceptée sans résistance, et aussitôt le nom de Smolensk, qui était sur toutes les lèvres, fut prononcé. On sentait bien que c'était le point culminant du litige; aussi Russes et Polonais se montrèrent-ils également intraitables. Par acquit de conscience, les médiateurs suggérèrent quelques moyens de conciliation. Ainsi, ils proposèrent d'équilibrer les droits sur Smolensk en y établissant une espèce de gouvernement mixte avec le partage par moitié des redevances et des impôts. L'ironie et le dédain furent les seules réponses des Busses. Toutefois, par égard pour le Pape, Charles-Quint et Ferdinand, Vasili consentit à renoncer platoniquement aux villes depuis longtemps conquises par les Polonais.

Dès lors te la paix éternelle » devenait impossible; Sigismond n'en voulait pas si Smolensk restait aux Russes, et, s'il fallait restituer Smolensk, les Russes en voulaient encore moins. On se replia donc sur la trêve. Ici encore il y avait une grosse difficulté à vaincre. II s'agissait de l'échange des prisonniers, demandé par les Russes et refusé par les Polonais. Le motif de cette divergence se devine aisément : les prisonniers, plus nombreux d'un côté que de l'autre, rendaient la partie inégale au

détriment des Polonais et en faveur des Russes. Ceux-ci n'en mirent que plus de ténacité pour ne pas laisser échapper cet avantage, et ne consentirent qu'à une trêve de cinq ans si rechange n'avait pas lieu. Assurément une durée plus longue eût mieux satisfait les médiateurs, mais ils crurent devoir céder encore sur ce point C'est que le grand kniaz, se voyant maître de la situation, ne se laissait pas forcer la main et n'accordait que ce qui était à sa convenance. Les diplomates s'en aperçurent une dernière fois lorsqu'ils demandèrent à être mentionnés nommément dans les chartes officielles de pacification. On leur répondit fièrement que c'eût été déroger aux anciens usages. En face de cette raideur, il fallut fléchir jusqu'au bout. Grâce à cet esprit conciliant, une trêve de cinq ans fut conclue et jurée, sauf à être ratifiée à Cracovie avec les formalités ordinaires. Les relations moscovites ajoutent qu'à l'issue des pourparlers le grand kniaz fit boire du vin aux négociateurs dans des coupes d'or, qu'il les admit à lui baiser la main et les congédia le même jour. Gian Francesco semble toutefois avoir prolongé son séjour pendant quelque temps. Le but que se proposaient Clément VII, Charles-Quint et Ferdinand n'était atteint qu'en partie ; pour rétablie que fût la tranquillité dans le nord de l'Europe, le projet de croisade contre les Turcs ne s'en trouvait pas plus avancé. Vasili s'était constamment renfermé dans les formules banales, si chères au Kremlin, sur la haine des infidèles et le respect du sang chrétien. Il était d'ailleurs bien décidé à ne pas changer de politique et à rester en bonne amitié avec les Turcs, sans toutefois leur sacrifier ses rapports avec l'Occident *.

* Sbornik roussk, ist, ob., t. XXXV, p. 710 à 731. — Herbersteiii, p. 149. — MiKLOSiCB et Fiedlkr, [t. II, p. 63 à 93. — Fontes rer, austr.^ 1. 1, p. 69 à 396. — Adellug, p. 147 h 214. — Zamtblovs&i, p. S8 à 36.

En effet, il se montra très bienveillant à Tendroit de Gian Francesco, s'entretint avec lui non seulement de la Pologne, mais aussi de la Suède, prodigua les plus belles assurances et déclara avoir conclu la trêve avec ces deux pays pour donner satisfaction au Pape. En revanche, il demanda à Clément VII de lui rendre de bons services. Ayant vu naguère les Italiens renouveler et embellir Moscou, Vasili aspirait à faire revivre les jours fortunés d'Ivan III. Sous l'influence peut-être des idées de Centurione, il cherchait aussi à raviver le commerce par l'exportation. Or, pour avoir des débouchés et s'entourer d'hommes capables, il fallait se rapprocher de l'Occident, et Vasili s'adressa au Pape pour se ménager cet avantage. Deux mandataires, Trousov et Lodyguine, furent adjoints à l'évéque de Skara avec ordre de faire en Italie une levée d'architectes, d'ouvriers, d'artisans, et de les amener à Moscou. A côté de ces diplomates qui, selon l'usage, s'occupaient aussi d'affaires lucratives, il y avait un marchand de profession, nommé Alexis Basei dans les pièces romaines, et chargé d'étudier sur place les conditions du trafic mutuel. Il est curieux de voir Vasili, en plein seizième siècle, mettre en pratique un procédé réclamé de nos jours comme un développement opportun des rapports internationaux : les agents de commerce, si on les attache aux ambassades, auront eu pour devancier le marchand moscovite organisant le commerce entre le Nord et le Midi.

En quittant Moscou accompagné des Russes, Gian Francesco pouvait se flatter d'avoir obtenu un succès d'estime auprès du grand kniaz. Quant à ses affaires personnelles qu'il avait traitées avec l'envoyé de Suède, elles n'avançaient guère. Pasteur légitime, il désirait se rendre au milieu de ses ouailles de Skara et, lui offrant les siens.

réclamait en retour les bons offices de Flaemingh. Celat-ci récouta avec déférence, mais ne put lui donner aucun espoir. Le 15 février, Gian Francesco arriva à Cracovie. Le Roi ne cacha point son extrême satisfaction et se répandit en actions de grâces envers le Pape et son ambassadeur. A défaut d*une paix durable, la trêve désarmait au moins pour cinq ans un voisin dangereux et permettait de caresser d'autres projets. Toutefois le même obstacle se redressait partout comme un spectre, paralysant tous les efforts et étouffant dans leur germe les meilleures résolutions : la détresse des finances rongeait la Pologne. Pour sortir de cet embarras, à qui s'adresser si ce n'est au Pape, qui devait bien donner de l'argent, puisqu'il demandait des soldats contre les Turcs? Sigismond fit ses confidences à Gian Francesco, le pressant de lui obtenir de grosses sommes en monnaie sonnante ou, pour le moins, l'autorisation de garder dans sa caisse les annates et le denier de Saint-Pierre. Tout cela devait naturellement, d'une manière ou d'une autre, servir à la croisade. Des lettres furent écrites dans le même sens à Clément VII, au cardinal Pucci et aux autres membres du collège pourpré.

Si l'évêque de Skara aimait les réflexions philosophiques, l'occasion d'en faire se présentait ici d'elle-même. Naguère, à Cracovie, il avait demandé à Sadoleto un abri pour ses vieux jours et un morceau de pain; maintenant c'était un grand monarque qui mendiait de l'or auprès du Pape. Évéque et Roi, chacun était pauvre à sa manière, à cette différence près que la misère royale était autrement difficile à soulager. Gian Francesco devait plaider les deux causes à Rome, et celle du Roi, et la sienne * tâche pénible pour un diplomate. Tandis qu'il s armait de patience et de résignation, des rumeurs inquiétantes

CENTURIO^E ET L'ÉVÉQUE DE SRARA. 309

lui faisaient appréhender un échec. Ce ne fut qu'à Venise qu'il apprit toute l'étendue du désastre qui venait de fondre sur le Saint-Siège. L'amitié de Clément VII avec Charles-Quint avait eu un tragique dénouement. Les troupes du connétable de Bourbon avaient pris Rome d'assaut, le 5 mai 1527. Le Pape, réfugié provisoirement au château Saint-Ange, allait s'exiler. La ville avait été mise au pillage : les scènes de meurtre, de débauche, de profanation, rappelaient les temps des Barbares.

Force fut à Gian Francesco de faire une halte prolongée à Venise pour y attendre l'issue des événements. Ce fut seulement vers la Fin de l'année qu'il parvint à Ancône. Le Pape lui adjoignit l'évéque de Teramo, Chiericati, l'ancien cicérone de Guérasimov. Ils devaient, à eux deux, faire les honneurs de la route aux mandataires russes, et les amener à Orvieto, où se trouvait alors pour quelque temps la cour pontificale. En janvier 1528, ils y furent rendus. Le Pape se montra très satisfait du grand kniaz de Moscou, des mesures pacifiques qu'il avait prises, de l'accueil fait à Gian Francesco, enfin de l'ambassade envoyée en Italie et des présents qu'elle avait apportés. Les propositions de commerce mutuel entre Rome et Moscou furent acceptées avec empressement, des saufconduits accordés à discrétion. Quant aux architectes et aux artisans, victimes du siège et dispersés de tous côtés^ Clément VII avouait n'en pouvoir envoyer qu'un nombre très restreint, au choix de Trousov. Les plus belles promesses étaient faites pour l'avenir. En face des ruines de Rome, le pontife persécuté ne renonçait pas à la croisade contre les Turcs; il rêvait encore l'alliance des princes chrétiens, encourageait Vasili à persévérer dans ses bonnes intentions et le remerciait surtout d'avoir conclu la trêve avec la Pologne et la Suède pour obtempérer aux

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vœux du Saint-Siège. Yasili, en effet, s'était servi de formules analogues, et Clément VU les acceptait sans trop les approfondir. Du reste, au milieu des troubles de Tépoque, cette ambassade moscovite passa inaperçue. Trousov semble même n'avoir pas visité Rome; au moins, à Venise, où il fut présenté au doge, se donna-t-il comme retour d'Orvieto. La Seigneurie Taccueillit avec sa courtoisie ordinaire et lui facilita les moyens d'emmener un fondeur de canons qu'il avait engagé pour Moscou et qui avait été retenu à Ravenne. En dehors de ces quelques données, le seul souvenir qui nous reste de cette ambas* sade est un récit rapporté d'Italie par Trousov sur une église de la Sainte- Vierge ' .

Quant à Gian Francesco, constamment sur la brèche, il mourut bientôt après martyr intrépide du devoir. Promu, le 4 avril 1528, à l'archevêché de Nazareth, dans le royaume de Naples, nommé ensuite gouverneur d'Ascoli dans la marche d'Ancône, il se rendit sans tergiverser à son poste, et mérita par ses vertus l'estime générale. Sa position était des plus difficiles. Depuis que la ville était rentrée sous la domination pontificale, les factieux ne cessaient d'y provoquer des émeutes. L'amnistie rouvrait périodiquement les portes aux coupables. Une partie de la populace était toujours en fermentation et se livrait aux désordres. Une rixe sanglante éclata, le 24juin 1528, sur la place publique. N'écoutant que son zèle, le gouverneur se précipita au milieu des combattants, mais atteint à la tête par un violent coup de hallebarde, il expira quelques instants après, emportant

» Boussk. Uet.j t. VI, p. 232. — Hjaerwe, p. 116 à 119. — iicra Tomic, t. IX, p. 36, 99 à lOi, 184, 274. — Fibdlkr, Ein Versuch, p. 76. — Archive» de Venise, Sen. Secr., t. LU, f. 147. — Bibl. San-Marco, Sardto, Diar.^ t. XLVI, f. 416, 417; t. XLVU, f. 3. — Archive» du Vatican, Ciem. VII Br., t. XVII, n<>'278, 377

dans sa tombe les regrets de [tous les ^honnêtes gens ^ Tel fut le couronnement d'une vie consacrée [à Fexalta* lion de TËglise. En Russie, l'œuvre de Gian Francesco a été une œuvre de concorde et de paix. La trêve de cinq ans conclue avec la Pologne sous les auspices du Pape était un précédent de haute portée qui peut-être n'a pas élé assez remarqué par les historiens russes. D'aucuns le passent complètement sous silence. S'il |n'a pas pris les proportions d'un arbitrage où les deux parties se disputent les sympathies de l'arbitre, il n'en reste pas moins dans le passé comme un fait d'intervention pontificale entre deux peuples slaves, et d'une intervention réellement efficace. Du reste, ce succès éphémère, il faut bien l'avouer, était dû plutôt à des circonstances exceptionnelles qu'à des combinaisons savamment préparées. En général, le système des papes Médicis, basé sur des opinions surannées qu'on acceptait de confiance, ne correspondait pas à la réalité des choses, ni aux vraies dispositions du Kremlin.

En effet, le grand kniaz était loin d'être tel qu'on se le représentait au Vatican. A défaut des chroniques nationales qui s'en tiennent à une sévère discrétion, deux étrangers nous ont légué leurs confidences : le baron autrichien Herberstein, cpii a visité lui-même Moscou à deux reprises, et l'évêque de Nocera, Paolo Giovio, que Guérasimov a initié aux secrets moscovites. Grâce à ces renseignements, contrôlés par les sources indigènes, on peut replacer Vasili dans le milieu où il a vécu et pénétrer quelque peu son caractère *.

Il y avait croisement de race dans cet enfant du Mosco-

« Archive» du Vatican, Ciem. VU Br., t. XIX, n- 713, 728. • Herbersteiv, passîm. — Giovio, Vitae^ t. II, p. 313 à 315. — Jmakihe, Mitr, Dan, y p. 136.

vite et de la Byzantine. Mais ce mélange de sang russe et oriental n'a pas produit un génie puissant, ni un caractère hors ligne. Homme de talents ordinaires, il le parait plus encore peut-être qu'il ne Ta été, se trouvant écrasé par les deux grandes figures, aux traits fortement accusés, de son père Ivan III et de son fils Ivan IV le Terrible. La rude énergie et Finébranlable constance des descendants de Kalita ne lui ont pas cependant manqué. Il a contribué comme eux à l'unification de la Moscovie, et c'est même lui qui a détruit les derniers apanages avec leur ombre d'institution républicaine ou leur simulacre d'indépendance. Ainsi Pskov était la sœur cadette de Novgorod la grande, qui avait succombé sous les coups redoublés d'Ivan III. Elle avait aussi ses bruyants comices, ses magistrats électifs, et son commerce n'en était pas moins florissant. Vasili fit valoir contre elle le droit du plus fort, et l'annexion de Pskov arracha au chroniqueur cette plainte poéticpie : «Un aigle aux ailes multiples, aux griffes de lion, a fondu sur moi. Il m'a enlevé trois cèdres du Liban : ma beauté, ma richesse, mes enfants. Notre terre est déserte, notre ville ruinée, nos marchés détruits. On a emmené nos frères là où n'ont jamais vécu ni nos pères, ni nos grands-pères, ni nos aïeux. » Après cette conquête restaient encore Biazan et Novgorod Séversk. Les deux possesseurs de ces apanages, dont l'un, Vasili Ghémiakine, était la providence de la Russie méridionale contre les Tatars, furent tour à tour appelés à Moscou, accusés de trahison et jetés dans les fers. Désormais, avec la disparition de ces deux principautés, l'unité territoriale de la Russie était parachevée.

Tandis que ce travail d'absorption s'accomplissait à l'intérieur, il fallait simultanément se défendre contre les ennemis du dehors. Le khan Mohammed-Guireï, oubliant

Ja politique de son père et séduit par Tor polonais, lançait contre les Russes ses hordes avides de butin et de sang. Aux Tatars de Grimée se joignaient ceux de Kazan, les Nogals et parfois les Kosaks du Dnieper. Vasili n'était pas un Dmitri Donskoï ; le courage personnel lui manquait, il n'avait pas le génie de capitaine. Mohammed réussit, en 1521, à s'avancer jusqu'à Moscou, et peu s'en feUut que la capitale ne fût prise d'assaut et livrée au pillage. Le grand kniaz n'avait songé qu'à sa sécurité personnelle ; il s'était enfui dans le Nord, s'en remettant aux boïars de la défense du Kremlin.

Assurément un prince qui ne savait pas attendre de pied ferme l'ennemi n'aurait jamais eu le courage de l'attaquer. On ne pouvait pas compter sur Vasili comme auxiliaire dans une croisade contre les Turcs, rien que par suite de sa timidité. De même que son père, s'il étalait son ardeur contre les infidèles, c'était pour en être quitte à peu de frais et remplacer les coups de sabre par des coups de langue.

Les belliqueuses exhortations des Léon X et des Clément VU retentissaient donc en vain à Moscou, et les propositions de paix ou de trêve avec la Pologne n'étaient également acceptées ou refusées que selon les exigences de la politique. Pouvait-on croire, au moins, que Vasili était favorablement disposé envers l'Église romaine et le Pape? Plus d'une fois il a eu l'occasion de s'expliquer sur cette matière, notamment lorsque Dietrich Schœnberg lui exposa les nombreux avantages qui résulteraient de l'union. En pareil cas, le prince moscovite recourait le plus volontiers au silence ou aux réponses évasives. Forcé dans ses derniers retranchements, il ne manquait jamais de faire ouvertement sa profession de « foi grecque » et de manifester son attachement inébranlable à la religion

814 LES PAPES MÉDIGIS ET YASILI III.

de ses ancêtres. Ce langage était sincère, les faits confira maientles paroles. Quant aux sentiments personnels de Vasili envers le Pape, malgré le bon accueil fait à Tévéque de Skara, malgré les messages courtois envoyés à Rome, il lui portait plus de haine qu'à tout autre homme, au dire de Timpartial Herberstein, et songeait si peu à reconnaître sa juridiction universelle qu'il l'appelait tout court docteur de TÉglise romaine.

Quand bien même cette fâcheuse disposition d'esprit n'eût pas existé, un autre obstacle, d'un genre intime, aurait toujours empêché un rapprochement avec Rome. Marié depuis longtemps à Salomonie Sabourov, Vasili n'avait pas de postérité. L'avenir du pays pouvait s'en ressentir, et le fils de Monomaque redoutait de voir s'éteindre l'étincelle dynastique. Touchés par ses plaintes réitérées, les boïars lui insinuèrent le divorce. Moyen radical assurément, mais inouï dans la famille princière et capable de scandaliser le peuple. Après de longues hésitations et ne voyant pas d'autre issue, Vasili se décida à ce parti extrême. Salomonie fut, malgré sa résistance, renfermée dans un couvent, et Daniel, métropolite complaisant, se chargea de bénir Tunion sacrilège de Vasili avec Hélène Glinski, jeune et belle Lithuanienne. Ceci se passait en 1527, à la même époque où Tévêque de Skara négociait au Kremlin la trêve avec la Pologne et recevait du Tsar les plus flatteuses assurances.

Une conclusion évidente se dégage ici : l'ignorance à Rome des vraies conditions de Moscou. On ne saurait en faire un reproche au Pape et à ses ministres. Rien que les énormes distances jointes à la difficulté des communications leur serviraient d'excuse. Il faut y ajouter Tétrange coïncidence de bons renseignements venant de différents côtés et Tinsuffisance de tous les moyens de

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contrôle. C'est ainsi que se formait à Rome une politique traditionnelle ëtayée sur une base absolument chimérique.

Vers le milieu du seizième siècle, des phénomènes analogies se sont encore reproduits. L'Europe entière s'est occupée d'un projet fantastique hardiment attribué au Tsar par un aventurier.

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