‹ La Russie et le Saint-SiègeChapitre 26 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sacre et noces d'Ivan IV. — Incendie de Moscou. — Physionomie du Tsar.

— Sa transformation. — Mission de Hans Schlitte en Allemagne. — Ses rapports avec Charles-Quint. — Levée d'hommes pour Moscou. — Schlitte écroué à Liibeck. — Il s'échappe de la prison et se remet à l'œuvre. — Origines de la mystification. — Steinberg nommé chancelier du Tsar. — Chargé de négocier la réunion des Églises de Rome et de Moscou. — Document libellé à cette occasion. — Derniers renseignements sur Schlitte. — Sa lettre au roi de Danemark. — Barwert Berner.

— Réponse deChristiern III. — Détresse Knancicre de Schlitte. — Son projet de réponse à Ivan IV au nom de Charles-Quint. — Démarches do Steinberg. — Le comte Philippe . d'Eberstein. — Lettres de Charles- Quint et de Bertano. — Steinberg à Rome. — Résumé de ses mémoires.

— Commission cardinalice. — L'affaire moscovite dénoncée aux Polonais. — Adam Ronarski. — Trouble de Sigismond II. •— Motifs généraux et particuliers. — Ligne de conduite. — - Conseils d'Albert de Prusse. — Radziwill le Noir à la cour de Ferdinand I*'. — Succès facile.

— Message de Charles-Quint. — Bref de Jules III. — Instructions de Si;;ismond II à Rryski. ^- Dilemme à proposer au Pape. — Lettre des sénateurs de Pologne. ^- Point culminant de la polémique. — Vues du Saint-Siège. — Réponse de Jules III à Rryski et aux évêques de Pologne.

— Découragement de Steinberg. — Nouvelle tentative. — Profusion de minutes. — Échec complet. — Disparition de Steinberg. — Part des res«

ponsabilitéc. — ' Orthodoxie d'Ivan IV. — Le doMÎer de Schlitte et Veit Seng. — Son rapport sur Mofcoo. — Courant d*optiniitme.

Dans le courant de Tannée 1.547, Moscou fut tour à tour témoin de grandes réjouissances populaires et victime d'afFreux désastres. Jamais peut-être contraste n'avait été plus frappant.

Le jeune souverain Ivan IV s'était, un jour, longuement entretenu avec le métropolite Macaire, que Ton vit sortir de Taudience le visage rayonnant de joie. Aussitôt les boYars furent convoqués en conseil, et Tentourage ne tarda pas à apprendre Theureuse nouvelle : le sacre et les noces du Tsar étaient décidés en principe.

A peine âgé de dix-sept ans, Ivan aspirait déjà à poser «ur son front la couronne de Monomaque. Fidèle aux traditions byzantines, importées de longue date à Moscou, il attachait à cette cérémonie la plus haute importance. Elle eut lieu le 16 janvier 1547, et rien de ce qui pouvait en rehausser Téclat ne fut oublié. Au milieu d'une énorme affluence de peuple, au son joyeux des cloches, les évoques, les prêtres et les moines, réunis au pied des autels, demandèrent à Dieu que leur souverain fût armé de justice et de vérité, qu'il devînt le père des pauvres et le protecteur de l'Église. Après le couronnement, les botars inondèrent Ivan, à trois reprises, d'une pluie de pièces d'or, emblème et souhait de prospérité. La chronique ajoute qu'il se nomma désormais « Tsar et grand kniaz autocrate de toute la Grande-Russie ' » . En effet, à partir de cette époque, le titre de Tsar, qui n'avait fait jusque-là que des apparitions éphémères, figure constamment dans tous les genres de chartes. Pour le rendre plus solennel

> Poln. Sobr., t. III, p. 250. — Kaptehet, p. Î6 à 33.

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et plus sacré, on y ajoute parfois des invocations mystiques à la très sainte Trinité, avec Ténumération des provinces soumises à Moscou. La généalogie fastidieuse qui tait descendre en droite ligne Ivan IV d'Auguste est plus que jamais en honneur. D'après cette légende, le césar romain aurait divisé le monde entre ses plus proches parents, et attribué à son firère Prousse les bassins de la Vistule et du Niémen; Riourik, fondateur de la dynastie moscovite, n'aurait été ni plus ni moins qu'un descendant direct de Prousse. La délégation d'une autorité antique et vénérable devient une des idées dominantes du souverain récemment couronné; il en explique aux étrangers les origines romaines avec une complaisance marquée et un sérieux imperturbable. Mis en demeure de se prononcer, le patriarche de Constantinople, Joasaph, reconnaît d'une manière solennelle les droits souverains de Moscou, et conBrme, en 1561, dans leur dignité de Tsars, les descendants de la princesse Anne, sœur des césars de Byzance Basile et Constantin, épouse du grand kniaz Vladimir. Ivan lui-même recherche à Tenvi les occasions d'affirmer ses royales prétentions et de les faire valoir, sans se douter que la charte patriarcale ne portait que deux signatures authentiques. Les trente-cinq autres étaient l'œuvre d'un faussaire ^

Quant au mariage, les préparatifs s'en firent selon des traditions qui rappellent les récits bibliques et les mœurs byzantines : la fiancée du Tsar devait être littéralement choisie entre mille. A cet effet, on sommait, sous peine de mort, les chefs des plus nobles familles d'envoyer leurs filles dans la capitale de chaque province. Les délégués du Tsar, munis d'instructions minutieuses, s'y livraient à

' Kni^a step.y t. I, p. 78. — Regel, p. u, 75.

un premier triage, à Tissue duquel les plus favorisées étaient dirigées sur Moscou, et logées douze à douze dans un vaste édifice où le Tsar, accompagné d'un vieux boïar, venait les voir Tune après Tautre pour fixer lui-même son choix. Le signe convenu de l'élection était le don d'un mouchoir et d'un anneau, symboles trop souvent prophétiques des chagrins et des larmes qui suivraient le brillant hyménée. Les préférences d'Ivan se portèrent sur Ânastasie Romanovna, type incomparable, selon les chroniques, de vertu et de beauté. Les noces furent célébrées avec une pompe asiatique, le 13 février 1547. Le Kremlin retentit de joyeuses acclamations, et la ville fut en liesse pendant plusieurs jours consécutifs.

Deux mois s'étaient à peine écoulés, qu'aux bruyantes solennités succédèrent à l'improviste des désastres. Un incendie des plus violents se déclara dans la capitale. Moscou se transforma jusqu'à trois fois de suite en une mer de feu; les maisons de bois, souvent entassées les unes sur les autres, furent rapidement consumées; bientôt s'écroulèrent les rares édifices de pierre, les métaux se fondirent, une épaisse fumée s'éleva vers le ciel; les dépôts de poudre éclatèrent de temps en temps, remplissant les rues de décombres. En vain essaya-t-on de lutter contre les flammes dévastatrices; elles trompèrent les efforts des plus courageux et triomphèrent de tous les obstacles. A en croire la chronique, il y aurait eu, sans compter les enfants, jusqu'à mille sept cents victimes. Quant aux pertes matérielles, elles furent incalculables. Le feu n'avait rien épargné : ni les trésors de la couronne et des églises, ni les images des saints si chères à nos ancêtres, ni les biens des particuliers, ni enfin les greniers d'abondance. Cette catastrophe répandit une terreur superstitieuse parmi le peuple, errant au mi-

UNE MYSTIFICATION DIPLOMATIQUE. Mi

lieu des ruines, réduit à la misère et mourant de faim. Des bruits sinistres circulèrent dans la foule; on s'en prit à la mag^e; les coupables furent désignés par leurs noms; les plus graves accusations pesèrent sur les Glinski, pro» ches parents du Tsar du côté maternel. «C'est la princesse Anna, grand'mère d'Ivan, se dit-on partout, qui nous a ensorcelés. Ne Ta-t-on pas vue déterrer les cadavres, en arracher les cœurs, les plonger dans de Teau et asperger les rues avec ce liquide malfaisant? Telle doit être la vraie et seule cause de l'incendie. » Ces inventions absurdes volent de bouche en bouche : les esprits s'enflamment^ les passions se déchaînent et, sur les ruines encore fumantes de la cité en cendres, se dresse le spectre de la révolte. Le mot d'ordre est lancé : un fils de la princesse Anna, louri, est mis en pièces dans Téglise même de l'Assomption où il cherche un refuge; les propriétés des Glinski sont saccagées, leurs serviteurs maltraités et mis à mort; après quoi, la populace, ivre de vengeance et de sang, se porte tumultueusement hors de Moscou, vers Vorobiévo, où Ivan IV attendait en tremblant l'issue de l'émeute. Des cris formidables retentissent autour du château. La tète d'Anna est réclamée avec fureur; les Glinski sont voués à la corde, la force armée intervient, et la sédition n'est comprimée que par de sanglantes représailles.

Ces événements déjà graves par eux-mêmes ont acquis dans rhistoire une importance hors ligne pour avoir mar> que dans la vie d'Ivan une ère nouvelle. Le nom de ce tsar va revenir sans cesse : il est une des plus saisissantes personnalités moscovites. Au-dessus de son berceau floUe le stigmate de l'adultère. Dominé par l'idée dynastique, son père, nous l'avons déjà dit, avait renfermé dans un couvent l'épouse légitime, mais stérile^ et contracté de

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nouveaux liens avec Hélène Glinski, brillante de jeunesse et de beauté. La bénédiction nuptiale, arrachée au métropolite Daniel, ne pouvait ni rendre cette union légitime, ni casser le premier mariage, et, dans le for canonique, le fils d'Hélène n'était qu'un bâtard. Vasili ne goûta pas longtemps les joies de la paternité ; trois ans après la naissance de son fils, en 1533, il fut surpris par la mort. Son petit orphelin passa des mains d'une mère trop absorbée par de coupables amours dans celles des botars chargés de la régence. Personne ne songeait à dompter le fougueux caractère d'Ivan, qui autorisait pour l'avenir les plus tristes prévisions. Un œil scrutateur eût découvert en lui, longtemps à l'avance, l'étofie d'un Néron, tant il y avait dans cette nature de sève vigoureuse et de penchants dépravés. Tour à tour flatté ou maltraité par ceux qui gouvernaient le pays en son nom, le plus souvent abandonné à lui-même, enclin à tous les genres d'excès, il se livra de bonne heure à la débauche, et au milieu des orgies, les goûts sanguinaires se développèrent en lui avec une effrayante rapidité. Après les courses affolées à travers Moscou, après les chasses bruyantes dans les environs, il aimait à voir de pauvres bétes se débattre dans des angoisses mortelles et succomber à la souffrance. Bientôt le sang humain ne lui inspira plus d'horreur. Il jette, à treize ans, le prince GhouYski eii pâture aux chiens; sous un prétexte futile, quelques intimes sont condamnés à mort. Le mariage avec Anastasie ne changea pas les mœurs d'Ivan, les scènes de sauvagerie se produisirent encore. Ainsi le Tsar fit cruellement ressentir sa fureur à quelques habitants de Pskov, venus pour se plaindre des autorités locales ; dépouillés de leurs vêtements, étendus sur le sol, arrosés de vin bouillant, les malheureux plaignants eurent les cheveux

et la barbe brûlés à petit feu '. Ce qui brisa, au moins pour quelque temps, le caractère du Tsar, ce fut la révolte de Moscou. Une force redoutable surgit devant lui, elle s'impose comme une fatalité; le pope Silvestre paraît en même temps ; il révèle le secret des malheurs avec la hardiesse d'un voyant, adresse au Tsar de justes reproches, le presse de s'amender. Ivan, tour à tour ému, effrayé, ébloui, se laisse enfin subjuguer. Dès lors, Silvestre devient le maître de la situation; une poignée d'hommes intelligents, Alexis Adachev en tète, secondent ses efforts. On met résolument la main à Tœuvre; les délégués des provinces sont convoqués, à Moscou, en assemblée nationale [zemski sobor). Ivan leur donne un gage de meilleur avenir. Précédé de la croix et des saintes images, entouré d'évêques et de boYars, le voici qui se rend au milieu de son peuple. Il blâme les abus de la régence, jette un voile sur le passé, exhorte à la concorde, promet d'accueillir les plaintes et de rendre promptement la justice. A l'appui des paroles viennent les faits : ainsi s'ouvre une série d'années glorieuses pour le jeune souverain et fécondes en succès militaires.

Les premiers rapports avec l'Occident, sous le règne d'Ivan IV, datent de cette même époque. Le Tsar n'était pas fâché de faire profiter ses peuples, dans une certaine mesure, des progrès de la civilisation. Ce n'est pas qu'il fût libre de préjugés contre les étrangers ; son aversion a cet endroit s'accusait, au contraire, assez fortement; mais avec ce genre de finesse qui distingue le barbare, il comprenait que les Moscovites avaient besoin de maîtres pour apprendre à lutter, non seulement contre leurs voisins de l'Ouest, mais aussi contre les hordes tatares dont le

^Poln. Sobr.,i. IV, p. 307.

nombre dé£aii les plus Taillants ennemis et que Tart de la guerre pouvait seul écraser. Aussi, dès ayant l'entrevue avec Silvestre avait-il résolu de se mettre en contact avec rOccident, et voici de quelle manière.

Parmi les rares étrangers qui s'égaraient à Moscou, se trouvait un Allemand, Hans Schlitte ou Slitte, comme il se nomme lui-même, originaire de Goslar^ C'était un homme intelligent, d'un esprit rêveur, d'un caractère entreprenant, d'une loyauté douteuse, plus capable de former des projets grandioses que de les adapter aux besoins réels du moment. Victime d'une spéculation malheureuse, il avait quitté sa patrie pour chercher fortune ailleurs. Ses voyages ramenèrent à Moscou. Il s'y appliqua à la langue du pays, fut admis en présence du Tsar et, muni d'une lettre du duc Albert de Prusse, lui offrit ses services. Celui-ci crut pouvoir en tirer parti. A l'exemple de ses pères, Ivan III et Vasili, renchérissant encore sur eux, il l'envoya en Allemagne avec mission officielle d'y faire une levée d'ouvriers et de lettrés, en réalité pour embaucher surtout des armuriers et des gens de guerre. Dans les lettres patentes d'allure très pacifique qui lui furent délivrées à cette occasion, en avril 1547, il n'est question ni d'Église, ni de théologie, ni surtout de théologiens, circonstance à remarquer pour la suite de l'histoire. Schlitte dit bien dans sa lettre du 25 janvier 1554, au roi de Danemark, qu'il avait été chargé d'engager aussi quelques docteurs et savants en divine Écriture (etzliche doctorenn und gelarte in gotdicher schrifftj ; mais il en appelle, comme preuve, à ses patentes, qui sont sous nos yeux, et qui lui donnent, de même

' L*ancienne Tille libre de Goslar te trouTe actuellement dans le district de Liebenbourgi province de Hanovre.

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que toutes les autres pièces, le plus formel démenti ^ Muni des lettres divan, Schlitte se présenta à Charles- Quint, qui siégeait alors à la diète d'Augsbourg. C'était vers le mois de janvier 1548, au lendemain de la célèbre journée de Mûhiberg. Victorieux des protestants, maître de rÂllemagne, l'Empereur se complaisait dans Tidée d'une vaste monarchie catholique, où le soleil ne s'éteindrait jamais. Schlitte sut captiver l'attention et mériter les faveurs du monarque. Tout d'abord, pour se donkier plus d'importance, il s'attribua de son propre chef le nom sonore de Schlitte von Schlittenberg et le titre de conseiller impérial, commissaire général, parfois celui d'ambassadeur. Par rapport à ce dernier, le fait d'usurpation est •incontestable. Les usages diplomatiques de Moscou étaient calqués sur ceux de Byzance; l'ambassadeur, qui était censé représenter la personne même du Tsar, ne pouvait apparaître qu'entouré d'une suite nombreuse et d'une pompe convenable; aussi, pour éviter les frais excessifs, se bornait-on à les envoyer dans les pays limitrophes. Chargé d'une mission spéciale en Allemagne, n'ayant personne sous ses ordres. Schlitte ne pouvait être qu'un agent subalterne. Ses paroles trouvèrent cependant de l'écho. Il affirmait, avec une parfaite assurance, qu'Ivan IV partageait les sentiments de feu son père Vasili, et qu'il voulait faire sa soumission à l'Église laline, — disposition d'esprit qui rentrait admirablement dans les projets grandioses de Charles-Quint. Schlitte n'eut qu'à s'en féliciter. Des pleins pouvoirs lui furent accordés, le 30 janvier 1 5 48, pour recruter, non pas précisément des théologiens, mais

» Archives de Kœnigsberg, VI Schrank, 28 Fach, n» 1, f. 2. — Fidkh, t. III, p. 6. — SrcDERBATcnEY, p. 288. ]^8 patentes ne mentionnent que des Schrifft wohlgelahrte I^iUh die Schrifft lateinischer und teutscher Zungen wot kennen, — Archives de Vienne, /{uMica. — De Liibeck, Mise, Ruth, n* i. — Karoe, HEnzoc, p. 454.

des lettrés et des artisans (Doctores und Maister in allerley kunstenj; il fut, en outre, chargé de présenter au retour une lettre à Ivan, où TEmpereur se répand en éloges sur les idées civilisatrices du Tsar, sans toucher, ne fût-ce que de loin, à la question ecclésiastique ^ Les Électeurs, de leur côté, exigèrent que Tagent moscovite s'engageât par serment à ne rien entreprendre contre le Saint-Empire, et à ne pas favoriser les Turcs et les Tartars. Le Conseil impérial y ajouta la défense expresse d'enseigner quoi que ce fût aux infidèles. Schlitte se prêta de bonne grâce à toutes les exigences : les scrupules ne Tétouffaientpoint, et il se mit â Tœuvre immédiatement.

L'entreprise s'annonçait sous d'heureux auspices : une bande de cent vingt-trois personnes fut assez promptement réunie. En tète de la liste figuraient quatre théolos giens, dont les pièces officielles ne font aucune mention, et que bien certainement le Tsar orthodoxe n'avait pas demandés. Le voyage se fit d'abord sans encombre, et ce ne fut qu'à Liibeck que la fortune trahit cruellement son trop audacieux favori. Il y avait bien de sa faute. Au lieu de rester dans les limites de l'autorisation impériale, et de se borner aux modestes pionniers du progrès, il avait, pour satisfaire Ivan IV, engagé principalement des ferrailleurs et des condottieri. Grande fut l'émotion à Ltibeck quand on vit tant de spadassins se diriger vers Moscou. La Hanse et la Livonie faisaient bonne garde aux frontières russes. L'agent de Riga, Jérôme Commerstadt, fut le premier à donner le signal d'alarme. D'aprèlui. Schlitte usurpait frauduleusement le titre d'ambassadeur, et son entreprise pouvait devenir pour la Livonie une cause de graves désastres. D'ailleurs, Ivan lui-même,

» FiKDi iR, irni Versuch, p. 78, 79,

disaitril, est un tyran, un homme sanguinaire, et un voisin déjà trop redoutable pour que Ton puisse impunément lui permettre d'augmenter ses forces et de se perfectionner dans Tart militaire. Les Lttbeckois comprirent très bien ce langage. Moins exposés que les Livoniens, ils n'étaient pas moins hostiles à Moscou, et ils se mirent à négocier avec les gens de mer, afin d'empêcher les partants de s'embarquer.

Schlitte essaya de gagner sa cause de haute lutte. A deux reprises, il porta plainte directement à l'Empereur, accusant Gommerstadt d'ingérence illégale, offrant de donner la li^e exacte de ses compagnons avec indication de leurs noms, aptitudes et professions. Ces réclamations furent prises au sérieux, et communiquées à l'agent de Riga avec mise en demeure de répondre promptement.

Tandis que les hautes sphères s'intéressaient à lui, de nouveaux acteurs, au grand effroi de Schlitte, parurent sur la scène. Pour mener ses affaires à bonne fin, il avait emprunté quelques milliers de florins au marquis Joachim de Brandebourg. Deux individus l'avaient cautionné : Hans Blankenburg et Mandeslo. Jusque-là ils avaient patienté, mais le jour vint où, d'accord peut-être avec les Ltlbeckois et les Livoniens, ils ne voulurent plus se contenter de spécieuses promesses, et demandèrent impérieusement des espèces sonnantes. Schlitte eut beau en appeler au tsar Ivan, aux sommes considérables qui arriveraient de Moscou, rien n'y fit : insolvable et sans caution, on jugea expédient de le mettre sous les verrous. Ce que voyant, sa bande, désormais privée de chef, se dispersa de tous côtés.

Du fond de son cachot, il essaya par deux fois de donner de ses nouvelles à Ivan, mais toujours sans succès : ni Johann Zehender, ni Arnold Pein ne parvinrent jusqu'à Moscou. Les efforts de ses parents, des

citoyens de Breslau, du duc Georg^es de Silésie pour le délivrer restèrent sans résultat. Charles-Quint reçut aussi son message» et c'est de ce côté qu'il y avait le plus d'espoir, mais des voix plus puissantes étouffèrent bientôt celle du prisonnier.

Les États livoniens ne lâchaient pas leur proie. Le Meister Johann von der Reck ouvre une enquête. On apprend que Schlitte est dépourvu de caractère diplomatique, qu'il a embauché arbitrairement des g^ens de g^uerre, qu'il est tout simplement un homme ruiné, jaloux de refeire sa fortune au service d'Ivan. Aussitôt le Meister taille sa plume et présente à Charles-Quint un mémoire remarquable. Il supplie l'Empereur, au nom de tous les chevaliers, de mettre fin aux ag^issements de Schlitte, et de lui retirer les pouvoirs dont il a perfidement abusé. La Livonie, disait le Meister, est « depuis long[temps » l'objectif préféré des Moscovites. Ils veulent s'en emparer pour avoir un débouché sur la Baltique, et un point de départ pour des conquêtes ultérieures. Ce n'est pas seulement une pauvre marche du Saint-Empire, c'est tout le nord de l'Europe qui est en cause. L'ig[norance des Russes dans Tart militaire faisait jusqu'ici la force de leurs ennemis. Or, Schlitte s'est abouché avec des chefs de bande expérimentés. Il leur a proposé de recruter des soldats pour Moscou. C'est toute une légion étran{|[ère bien armée et bien exercée qu'il s'agit de procurer à Ivan : s'il parvient à l'avoir, la Livonie est perdue. Pour renforcer ses arg[uments, le Meister n'hésite point à déclarer à l'Empereur que sa bonne foi a été surprise. Le prétendu désir d'Ivan de se réunir à l'Église romaine n'est qu^une invention mensongère, qu'une habile manœuvre pour exploiter les faveurs impériales et mieux cacher le vrai but de l'entre-, prise. En somme. Schlitte n'est qu'un dangereux aven-

turier, chargé par Ivan d'une mission militaire qu'il dissimule sous un pavillon clérical, et dont la réussite serait pour la Livonie un désastre irréparable.

Cette requête eutune portée décisive. Le 12 octobre 1 549, TEmpereur annonçait à von der Reck que, revenant sur ses premières dispositions^ il entendait que Ton ne laissât plus personne passer en Russie, et Hans Schlitte encore moins que les autres, malgré les lettres patentes et le sauf* conduit. A la suite des révélations livoniennes, tout était retiré, cassé, annulé.

Abandonné des hommes. Schlitte fut servi par sa bonne chance. Après une captivité de près de deux ans, il parvint à s'évader, on ne sait trop comment ; d'une manière merveilleuse, dit-il laconiquement, et par suite d'une intervention spéciale de la Providence. Un nouveau danger l'attendait à Rassberg, où il s'était réfugié. Les Ltibeckois, très contrariés de sa fuite, exigèrent son extradition, et, s'il est maintenu en liberté, c'est encore grâce à un secours providentiel et au dévouement d'un ami \

Ces revers successifs n'avaient ni découragé Schlitte, ni encore moins brisé son activité. En 1550, il se remit à l'œuvre : dès lors la mystiBcation s'accuse visiblement ; il importe d'en saisir sur le fait les premières origines. En envoyant son mandataire en Allemagne, le Tsar ne s'inspirait pas, on l'a vu, d'une pensée confessionnelle ; les patentes du Kremlin ne mentionnent que des lettrés et des artisans ; Charles-Quint tient le même langage dans sa lettre à Ivan ; il ne hasarde des allusions religieuses que dans les pleins pouvoirs de Schlitte. Celui-ci n'avait eu luimême aucune correspondance avec Moscou pendant son séjour â l'étranger ; rien par conséquent n'était venu modi*

' Fabeb^ t. III, p. 7. — Script, ter. Uv.y t. II, p. Î14. — Foii8Tfi5, Balt» Vopr.y t. I, p. 45.

fier le caractère primitif de sa mission. Si de nouveaux projets paraissent àTimproviste, ce n'est pas à Tinitiative du Tsar qu'il faudra les attribuer, mais bien à Tesprit fécond de son ag^ent, qui se lance hardiment dans des négociations de la plus haute importance.

C'est principalement dans les œuvres de Paolo Giovio que Schlitte semble avoir été chercher ses inspirations. Il ne connaît guère d'autre écrivain sur la Russie, il ne cite que lui seul dans le dossier de Kœnigsberg, et il s'en remet à lui avec une entière confiance. Aussi les prétendues dispositions conciliatrices de Yasili III sont-elles constamment exploitées ; on prête à Ivan IV les sentiments de son père, et la tendance de revenir sur d'anciennes négociations échouées se laisse aisément surprendre. Du reste, lors de son séjour à* Moscou, Schlitte a pu constater lui-même les nombreuses affinités entre les croyances russes et romaines et en conclure que la réunion des deux Églises serait facile à faire. Il s'explique naïvement sur ce point dans la lettre déjà mentionnée à Christiern III : tt Sauf quelques cérémonies, dit-il, le Tsar est tout à fait d'accord avec nous dans les principaux articles de la religion chrétienne, et de savants docteurs pourraient l'amener à une entente parfaite avec l'Église catholique et apostolique. » A la suite sans doute de ses observations et de ses lectures, il conçut le projet de réconcilier Ivan IV avec le Pape et d'introduire le catholicisme à Moscou. En 1548, les bonnes dispositions du Tsar avaient été simplement signalées à Charles-Quint ; voici qu'elles deviennent, deux ans après, le pivot d'une vaste entreprise. Un débiteur insolvable, à peine sorti de prison, ne pouvait cependant se flatter de mener à bonne fin une affeire aussi grave que la réunion des Églises. Schlitte crut devoir prudemment s'en décharger sur un autre.

Le document libellé à cette occasion dans la ville de Minden, le l*'aoiit 1550, est un vrai traité bilatéral avec collation de dignité d'une part, et de Tautre obligation d'expédier des affaires. Il repose tout entier sur Tassertion formelle et catégorique de Schlitte que le tsar Ivan, sans se laiser décourager par Téchec de feu son père Yasili III, est parfaitement décidé à se réunir avec Rome, ce qui aurait pour conséquence le triomphe à Moscou de la foi catholique. Il ne s'agit plus que de régler les bases de l'union ; dans ce but, après avoir vaguement esquissé ses péripéties et rendu la Providence responsable de son évasion, Schlitte, en vertu d'un mandat spécial, confère la dignité de chancelier « latin et allemand » du Tsar à un gentilhomme autrichien, Johann Steinberg, avec ample délégation pour traiter toutes les affaires moscovites, surtout pour négocier avec le Pape et l'Empereur la question ecclésiastique. Steinberg s'engage de son côté à faire au plus tôt, et à ses dépens, le voyage de Rome ; à obtenir du Saint-Siège, si c'est possible, un bref d'union « sub annulo Piscatoris » . Muni de cette charte précieuse, avec un sauf-conduit qu'il eût à son retour trouvé à Breslau, l'habile négociateur serait venu à Moscou jouir de ses succès et rentrer dans ses fonds.

Tel est à peu près le résumé de cette pièce qui inspire à tout égard la plus légitime méfiance : et d'abord, Ivan n'a jamais songé à se faire catholique ; nous en donnerons plus bas des preuves que Ton trouvera peut-être superflues; ensuite, le droit de Schlitte à créer un chancelier est aussi douteux que son titre d'ambassadeur était illusoire. L'ancienne Moscovie ne présente guère de précédents analogues. Les diplomates du Kremlin n'étaient pas nantis de pouvoirs si étendus ; moins que tout autre, Ivan lY s'en fût remis de ses affaires au bon plaisir d'un

étranger. Le but même de la délégation est presque chimérique : dans la pensée de Schlitte» le bref d'union eût été un certificat, délivré d'avance, que les Russes seraient reçus dans TÉglise romaine à des conditions équitables ; prétention étrange, injurieuse pour le Pape, car elle n'est formulée que pour prévenir une déconvenue semblable à celle de l'année 1527, lorsqu'on avait sacrifié, dit le document, le bien général à des intérêts privés, et repoussé les avances des ambassadeurs moscovites à Rome. En vain, pour donner plus de valeur à cet acte, essayerait-on d'en appeler aux officiers impériaux, Weisberg et Langen, qui l'ont contresigné et muni de leurs sceaux : ces deux noms obscurs ne sont pas une garantie par euxmêmes; le seraient-ils, qu'ils porteraient uniquement sur )e fait de l'accord intervenu entre Schlitte et Steinberg; les bonnes dispositions d'Ivan n'en resteraient pas moins douteuses, les droits de son ambassadeur pas moins suspects ^

Le personnage énigmatique de Goslar ne mérite plus de notre part qu'une médiocre attention. A mesure que les événements se déroulent, son caractère d'aventurier se dessine de plus en plus. Les négociations romaines s'établissent et se poursuivent en dehors de sa participation ; le bruit qu'elles soulèvent dans le monde diplomatique, les alarmes de la Pologne, les nouvelles mesures de Charles-Quint, la décision finale de Jules 111 ne semblent pas avoir échappé à l'attention de Schlitte, mais ils n'ont provoqué de sa part aucune démarche sérieuse. Lorsque la tempête que nous allons décrire se fut calmée, en 1554, l'ambassadeur moscovite, car c'est ainsi qu'il persiste à se nommer, songea aux moyens de regagner la

' FiEDLER, Ein Versuch, p. 80. La traduction latine avec un en-lète erroné dans Tovrguéret, t. I, p. 134, n^ 130.

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Russie : la voie de Lobeck évoquait des souvenirs pénibles; celle de Copenhague eût été préférable, surtout si le Roi voulait faciliter la continuation du voyag^e.

Pour sonder le terrain, Schlitte, trop fa tig^ué lui-même, envoya son mandataire, Barwert Berner, auprès de Ghristiern III, avec une long^ue missive, précieusement conservée aux archives de Gopenhag^ue. C'est, de tous les documents, celui qui jette peut-être le plus de lumière sur les abaissements de Schlitte, sur ses procédés naïfs à Texcès, ou insidieux et retors. N'est-ce pas étrange, en effet, de voir celui qui avait si bien plaidé la conversion de Moscou auprès de Tempereur catholique Charles-Quint s'adresser, six ans après, à Christiern III, parler d'union avec l'Église romaine à l'un des plus ardents novateurs du seizième siècle, qui introduisait la Réforme dans ses États, s'alliait aux princes protestants d'Allemagne, payait des pensions viagères à Luther, Mélanchthon et Bugenhagen? Schlitte se répand en éloges sur les vertus royales de Christiern ; il interpelle avec confiance le protecteur de ceux qui souffrent pour la vérité et se plaint vaguement des persécutions qu'on lui fait endurer dans le Saint- Empire, où personne ne prend sa défense. Le but de la lettre exigeait nécessairement une digression sur la Russie : quelle différence de langage et d'appréciation! Que nous sommes loin des assertions péremptoiren de l'année 1548! Ivan n'est plus le souverain parfaitement décidé à se soumettre au Saint-Siège; il n'est que susceptible de conversion; encore faodrait-il l'intervention de savants docteurs. La mésaventure de Liibeck est racontée sincèrement, mais pas un traître mot ne fait allusion à Steînberg, à la mission importante dont Schlitte lui-même l'avait chargé auprès de Jules III et de Charles -Quint. Après avoir conté ses péripéties, en abusant des réti-

cences, l'ambassadeur de Moscou formule sa requête, et, diplomate en détresse, il demande au roi de Danemark un sauf-conduit pour retourner auprès de son propre mattre, le tsar Ivan lY. De séduisantes promesses viennent ici à point : Ghristiem peut s'attendre à la plus vive reconnaissance du Tsar, à des preuves réciproques d'amitié; il jouira au Kremlin d'une haute et invariable estime, tellement on lui sera obligée pour un simple sauf-conduit.

L'issue de cette démarche ne pouvait être heureuse. Depuis long^temps les relations du Danemark avec Moscou étaient interrompues : il n'y avait pour lors aucun motif urgent de les reprendre. Ghristiernne partageait pas l'ardeur apostolique de Schlitte; la conversion d'un pays étranger touchait peu le souverain protestant. Barvrert Berner semble avoir, sinon prévu, au moins redouté cet échec, car, trouvant à son tour des obstacles au voyage, il s'en déchargea sur un troisième mandataire, auquel le Roi remit sa réponse, datée du 12 juin 1554. Christiern disait, en somme, qu'il en était aux regrets des épreuves de Schlitte, mais que n'ayant reçu aucune communication d'Ivan IV, « son cher voisin et ami particulier » , ne connaissant pas les intentions « du grand prince de Russie » dans ces graves affaires, il croyait ne pas devoir s'en mêler; quant au sauf-conduit de Charles-Quint, méconnu par les LObeckois, il n'y avait qu'à porter plainte aux autorités compétentes, qui feraient certainement bonne justice ^ De ce côté, il n'y avait donc plus rien à espérer.

Cependant Schlitte é{)rouvait le besoin de se rendre utile, car s'il gardait le titre d'ambassadeur, il n'en percevait pas le traitement, et ses finances étaient loin d'être florissantes. A bout de ressources, il s'adressa à Ivan, le

' Stchkrbatchev, p. Î88, 295. — Archivée de Copenhague, Auslaend, ', Regisirant, 1554, 12 juin, Christiern III à Schlitte. — Appendice n* II.

5 mars 1555, pour obtenir des secours pécuniaires et de nouvelles lettres patentes. Il voulait reprendre ses anciens projets, mais il ne réussit qu'à prouver la bassesse de son caractère. En effet, dans la crainte que Steînberç ne ce rendit au Kremlin, il prit soin de le calomnier d'avance, afin de décliner toute responsabilité. « Un nommé Steinberg, écrit-il au Tsar, s'est fait passer pour votre chancelier auprès du Pape et de TEmpereur; il n'a pu naturellement, à votre grand déshonneur, justifier son titre, et, s'il vient à Moscou, comme il en a le dessein, on verra que tout cela n'est que mensonge et imposture. »

La même année, il se donna bien du mal, mais sans profit pour sa cause, à la diète d'Âugsbourg. Ne parvenant pas à forcer la frontière moscovite du côté de l'Allemagne, son esprit inventif lui suggéra un long détour à travers les pays Scandinaves ou bien encore la Tatarie et la Turquie. Ici surgissait à nouveau la question agaçante des passeports. Où les prendre? Rebuté parl'Empereur, il s'adressa au Roi de France. Henri II accepta naïvement $es racontars, et lui délivra des lettres pour le Roi de Suède, le Grand Turc et son représentant à Gonstantinople. Le fond de ces trois pièces est identique : demande de protection et libre passage pour Hans Schlitte, « ambassadeur moscovite » , qui se rend auprès de son maître. La courtoisie du Roi alla encore plus loin: il écrivit, le 15 juillet 1555, un message à Ivan, dans lequel il résume les récits de Schlitte et propose au Tsar sa royale amitié. Toutes ces paperasses ont-elle servi à quelque chose? Originaux et copies reposent tranquillementaux archives de Vienne, ety témoignent ainsi de leur inutilité. Quant à Schlitte, on le crut réellement, en 1557, parti pour Moscou, après quoi ses traces disparaissent et l'on ignore jusqu'à la date de sa mort.

Parmi ses papiers sur la Russie qui se conservent à

Kœnigsberg, très curieuse est la réponse esquissée, au nom d'Ivan IV, à la missive impériale du 3 1 janvier 1 548. Jamais rêveur plus hardi n'avait encore prêté sa plume à un tsar : au gré de son secrétaire improvisé, Ivan aurait versé à Gharles- Quint des sommes considérables pour la guerre contre les Turcs, accrédite un ambassadeur auprès du Saint-Kmpire, organisé un service postal entre Moscou et Augshourg, créé un régiment allemand et un ordre de chevalerie, enfin envoyé comme otages à FEmpereur vingt-cinq jeunes gens des meilleures familles de Russie. La question religieuse est abordée avec une franchise qui tient de la naïveté; Schlitte met dans la bouche du Tsar le désir de la réunion d'un Concile général ou national, d'un rapprochement sérieux dont s'occuperaient les théologiens qui sont censés devoir venir à Moscou. Inutile d'ajouter que cette minute extravagante n'a jamais eu un commencement d'exécution, si toutefois elle a été soumise à Ivan, ce qui n'est guère probable ^

Mais revenons à Steinberg et suivons-le dans ses démarches. Avec son apparition sur la scène, les affaires prennent un autre aspect, un courant d'idées occiden* taies se déverse dans le flot des négociations, les formules vaporeuses de Schlitte sont remplacées par des affirma«> tions nettes et précises, qui trahissent un esprit plus judi-^ cieux, mieux doué pour la politique. Le choix du négociateur était, en effet, des plus heureux : bien vu à la cour de Vienne, où les protections ne lui manquaient pas, dans les meilleurs termes avec le nonce Pierre Bertano, plein d'ardeur pour l'entreprise moscovite, prenant au sérieux son titre de chancelier, Steinberg sut tirer parti des circonstances fevorables.

I Archives de RœDÎgsberg, VI Sch., S8 Fach, n* 1, f. 8 ▼«; 20 à 70 ▼•• — FâBKB, I. III, p. 13, 15.

UNE MYSTIFICATION DIPLOMATIQUE. SSt

En homme avisé, il se ménagea tout d'abord, des res* sources matérielles : le comte Philippe d'Eberstein lui ofFrit sa bourse et son concours, pourvu que Rome le remît en possession d'une ancienne abbaye de Wurtemberg où ses ancêtres avaient jadis exercé le droit de patronage. Deux traits historiques ont survécu à Toubli qui est devenu le partage d'Eberstein : grâce à ses soins, la prospérité de sa maison s'est considérablement développée, mais quelques années avant sa mort, ses facultés mentales baissèrent à tel point qu'on fut obligé de le mettre sous tutelle. On pourrait peut-être en conclure que, malgré des aptitudes financières, sa tête n'était pas fortement organisée et qu'il se laissait séduire sans trop de peine par le mirage des gros bénéfices à peu de frais '.

Désormais il n'y avait plus qu'à exécuter le plan d'action concerté avec Schlitte. Steinberg résolut de se rendre immédiatement à Rome, afin d'y soumettre l'affaire aux plus hautes autorités ecclésiastiques. Le succès dépendait en partie de bonnes recommandations : à cet égard, le chancelier moscovite fut singulièrement favorisé. Sur sa requête, Charles-Quint adressa, le 13 septembre 1551, une lettre pressante au Pape. Le futur solitaire de Saint* Just, encore entouré de splendeurs, toujours accessible aux idées grandioses, ne désirait rien tant que de voir s'accomplir sous ses yeux l'union des Moscovites avec Rome; il s'en ouvre sincèrement au Pape et lui promet une gloire immortelle, s'il réussit à parfaire le grand œuvre; les résultats en seraient incalculables : accroissement de la chrétienté, facilité de propagation pour la foi, gage d'alliance contre les Turcs, maîtres encore de la Terre Sainte, acheminement vers le bercail unique pro-

* FiEDLBB^ Ein Versuch, p. 51.

tM8 PROJETS DE MISSIONS PONTIFICALES A MOSCOU.

phétisé par les oracles. Pénétré de ces avantages , TEmpe» reur espère que Jules III fera bon accueil au chancelier du Tsar et accordera à ses paroles une sérieuse attention. L'ambassadeur impérial à Rome, Diego Hurtado de Mendoza, reçut directement de son maitre des ordres en conséquence, dont Granvelle, ministre d'État et évéque d'Arras, faisait ressortir le but élevé et la portée exceptionnelle.

Les mêmes sentiments de bienveillance se retrouvent dans les dépêches du nonce de Vienne. Simple religieux dominicain avant d'être évêque de Fano, Pierre Bertano passait pour un homme aussi éclairé qu'éloquent. Des succès diplomatiques lui avaient valu les faveurs pontificales. Déjà, du temps de Paul III, il s'était intéressé aux affaires moscovites ; sous les auspices du pape Jules, les projets abandonnés à regret sont repris avec une ardeur nouvelle. Renseigné par un chancelier de fraîche date qu'il croyait parfaitement initié à la connaissance « du Roi et des peuples moscovites » , séduit, comme Charles- Quint, par le brillant mirage de l'unité chrétienne, Bertano se livrait naïvement aux espérances les moins fondées. A l'entendre, la réunion des Russes avec Rome n'offrait aucune difficulté : Ivan IV aurait déjà tenté de négocier avec Sigismond-Auguste, mais sitôt qu'il s'est aperçu de certaines divergences dans les rites et les cérémonies, il a préféré s'adresser directement au Saint- Siège. Sous la plume d'un évéque réputé habile diplomate, une telle confusion d'idées et de faits parait, à bon droit, surprenante. Deux rites se partageaient, en effet, la Pologne : les catholiques du rite latin se trouvaient avec Rome en parfaite harmonie; quant aux orthodoxes, leur rite oriental pouvait aussi, le cas échéant, s'allier à la vraie foi. Autrement grave était l'obstacle des antipathies

nationales, des préjugés séculaires, importés de Byzance ; mais dans tout cela Bertano semble avoir été victime d'un malentendu. Plus soucieux des intérêts de la foi que de la politique, il s'adressa aussi au cardinal Alexandre Farnèse et confia, sans hésiter, TafFaire moscovite au protecteur attitré de la Pologne ' .

Les lettres que Steinberg emportait dans son portefeuille étaient de bon augure pour la réussite ; Tacciieil qui l'attendait à Rome, où il arriva probablement vers la fin de 1551, dut Tencourager encore davantage. On était alors en pleine réaction contre la Réforme; le grand souffle du concile de Trente avait atteint les esprits, la vie chrétienne provoquait, en se renouvelant, d'imposantes manifestations. Si le pape Jules III n'était pas luimême d'une nature très ascétique, il n'en secondait guère moins le réveil religieux avec une sage énergie. Sous son égide, Ignace de Loyola déployait à Rome sa féconde activité; elle se fera bientôt sentir non seulement en Espagne et en Portugal, en France et en Allemagne, mais encore au nouveau monde et jusque dans l'extrême Orient : François Xavier étonnera la vieille Europe par ses merveilleuses conquêtes aux Indes et au Japon, où des milliers d'infidèles se convertiront à sa voix. Ainsi se formait peu à peu la conviction, et les écrits contemporains la reproduisent souvent, que l'Église devait se refaire ailleurs des pertes causées par la Réforme en pays catholiques. Au point de vue des idées, des aspirations sociales, le terrain était donc admirablement préparé pour des propositions comme celles de Steinberg; présentées nu nom de Charles-Quint, elles n'en avaient que plus de chances d'être bien accueillies. L'Empereur jouissait à

* Lakz, t. III, p. 78. — FiBDLEik, Ein Versuch, p. 85. Nuntiaturber,, U XII, p. SIX.

340 PnOJETS DE MISSIONS PONTIFICALES A MOSCOU.

cette époque d'une inQuence considérable auprès du Saint-Siège, la politique pontificale se ralliait volontiers à la sienne. Pour comble de bonne fortune, Steinberg retrouvait à Rome son ancien protecteur de Vienne, Pierre Bertano, déjà revêtu de la pourpre cardinalice, et toujours animé du même zèle. L'activité du chancelier moscovite se manifesta au début par de prolixes mémoires qu'il ne se lassait pas de présenter en haut lieu. Le contenu en était invariablement le même ; il convient de les résumer rapidement.

Le plus souvent Steinberg prend pour point de départ les projets d'union avec Rome de Vasili III, que des circonstances malheureuses auraient seules fait avorter. Déjà Charles-Quint avait tenu le même langage dans les pleins pouvoirs délivrés à Schlitte et dans la lettre à Jules III; cette opinion se retrouve chez quelques auteurs contemporains, elle semble avoir joui d'un certain crédit surtout pendant le pontificat de Clément VU. Quelle pouvait en être la source? Vasili III était personnellement hostile à la papauté. Guérasimov et Trousov ne prirent le chemin de la Ville éternelle que pour correspondre aux avances du Saint-Siège, établir des relations commerciales, provoquer l'envoi d'artistes italiens. Cependant, chaque fois que les ambassadeurs russes paraissaient à Rome, des bruits mystérieux étaient mis en circulation; on parlait d'instructions secrètes de la plus haute importance, et les soupçons se portaient facilement sur la réunion des Églises. N'est-ce pas aux entremetteurs optimistes tels que Schœnberg et Centurione, pour ne rien dire de Volpe, Gislardi et des Byzantins, qu'il faut attribuer cette orientation de l'opinion publique ? Leur influence n'est-elle pas visible dans les écrits de Pighius et de Giovio? Schlitte s'exprimait à peu près de la même

manière, transformant les conjectures en affirmations catégoriques ) auxquelles son caractère d'ambassadeur donnait encore plus de prestige et de poids. Victimes de son éloquence, Gharles-Quint et Steinberg ont reproduit ses discours, évidemment sans les avoir contrôlés.

Mal renseigné sur le passé, le prétendu chancelier du Tsar était-il, au moins, mieux au courant des circonstances présentes? Ses projets trahissent d'étranges illusions. Steinberg demandait au Pape la couronne royale pour Ivan, et Térection d'un siège primatial dans le nouveau royaume. Liés d'avance par un serment, le Roi et le Primat eussent travaillé à réunir les Églises, des ambassades russes seraient venues de temps en temps à Rome, tandis que le Pape, rétablissant la paix dans le Nord, eût facilité la croisade contre les Turcs et les Tatars et inauguré un système nouveau d'équilibre et d'alliances.

A la grande politique se rattachait une question personnelle. Toujours prêt à rendre service, Steinberg stipule expressément qu'il sera chargé de se rendre lui-même à Moscou, en compagnie du comte Eberstein, pour y mener l'affaire à bonne fin. Au point de vue diplomatique, cette dernière clause ne laisse pas que d'être surprenante : chancelier, de par Schlitte, du tsar Ivan, Steinberg aspirait aux fonctions d'ambassadeur pontifical auprès de son propre maître pour faire ratifier à Moscou les conditions acceptées à Rome. Si ces prétentions singulières n'excitaient pas la méfiance, c'est qu'assurément on était ébloui par la grandeur des projets attribués à Ivan lY, et peutêtre plus encore par les graves recommandations de €harles-Quint. Quoi qu'il en soit, l'affaire fut, dès le début, traitée comme une affaire d'État; les premières pièces qui en fassent mention sont les deux mémoires présentés par Steinberg au Pape et au cardinal Bertano.

Une commission spéciale, composée des cardinaux Ger> vini, Pacheco, du Puy, Maffei et Pighini, semble en avoir été saisie. On pouvait presque se flatter d'aboutir, lorsqu'un nouvel incident vint tout compromettre '.

Jusque-là on s'était entouré de mystère; s'il y avait eu des lenteurs, il faut les attribuer aux procédés traditionnels de la curie romaine, et sans doute aussi aux diffi* cultes intrinsèques de l'affaire. En vain voudrait-on en rendre responsable l'intervention étrangère, car ce n'est qu'au mois de novembre 1552 que le prétendu secret moscovite fut officiellement livré aux Polonais : sur l'ordre du Pape, le cardinal Maffei, vice-protecteur de Pologne, en l'absence du protecteur Alexandre Famèse, remit secrètement à Konarski, avec les copies de la lettre de Charles-Quint et des projets de Steinberg, un message adressé directement au Roi, où le double but de la politique pontificale en cette occurrence se résumait ainsi : gagner un nouveau membre a l'Église romaine et doter la Pologne d'un voisin pacifique; du reste, ajoutait le cardinal, aucune décision ne serait prise sans l'avis préalable du Roi; qu'il approfondisse l'affaire et qu'il s'explique sincèrement. Adam Konarski, représentant officiel de Sigismond II à Rome, ne sympathisait guère avec Moscou. Un jour, invité à dîner chez le cardinal Médicis et interpellé sur ce sujet, il s'était empressé, en guise de réponse, de faire lire quelques pages de Herberstein. Les fines et piquantes observations du diplomate autrichien intéressaient vivement les convives, lorsqu'on l'entendit déclarer tout à coup que le grand kniaz Vasili III avait été plus hostile envers le Pape qu'envers tout autre homme du monde; aussitôt l'amphitryon scandalisé or-

> FiEDLER, Ein Versuch^ p. 87 à 102. Une erreur à noter dam let dates t le mémoire du 3 avril 1552 est postérieur à celui du 23 mai.

donna d'interrompre la lecture, mais le coup avait porté. Les communications de Maffei parurent à Konarski d'un^^ extrême importance, d'autant plus qu'on disait la couronne royale impatiemment attendue à Moscou. Les pièces révélatrices furent expédiées en toute hâte. Sigismond- Auguste ne les reçut toutefois qu'assez tard, dans lo courant de janvier 1553 *.

On se feit à peine une idée du trouble qu'en ressentit le fils efféminé d'une mère au tempérament viril. Dans les veines de Bona Sforza coulait le sang des fiers condottieri qui avaient conquis le trône de Milan à la pointe de leur épée. Ayant appris des humanistes à mépriser les mesquines ambitions, elle rêvait l'empire sur les hommes, et l'énergie ne lui faisait pas plus défaut que l'amour des intrigues. Loin de lui ressembler, Sigismond, élevé trop longtemps au milieu des femmes, ne sut pas donner de trempe à son caractère faible et mou : impressionnable à Texcès, il conserva pour la vie ce trait de nature féminine. D'ailleurs les circonstances semblaient inventées exprès pour évoquer les soupçons. La politique d'Ivan III avait réveillé les rivaUtés séculaires entre les deux peuples slaves placés aux avant-postes de deux mondes différents. La Pologne latinisée n'offrait que des contrastes avec la Moscovie, qui reflétait Byzance dans ses traditions, ses croyances et ses mœurs. Et, depuis que le Kremlin avait proclamé le principe ethnique comme devant servir de base à la délimitation des frontières, l'état d'hostilité armée était passé à l'état permanent à cause des provinces russes, anciens apanages de la maison de Vladimir, possédées ou convoitées par la Pologne.

En dehors de ces motifs d'ordre général, il y avait, à

* Script, rer, pol.y t. T, p. 63 «i 65. — Za&rzewski, Stosunki^ p. 10 et •uiT.

ce moment, des coïncidences absolument fâcheuses. Le titre <^astueux de Tsar qu'Ivan s'arrogeait était un point des plus àprement contestés par Sigismond et une source intarissable de conflits entre les deux cours. La moindre lacune dans les formules exigées par le Rremlin foisait refuser les messages et avorter les négociations; un expédient tranchait les disputes sans préjuger la solution finale : la fierté moscovite restait inébranlable. On avait décidé, dans le secret du conseil, de ne pas traiter par écrit cette matière épineuse, mais Ivan prenait sa revanche de vive voix; il en appelait à la conquête de Kazan, remontait à saint Vladimir et à Vladimir Monomaque, parfois même à César- Auguste. Rebelle à ces preuves et s'appuyant sur Tétiquette, Sigismond finira par déclarer que le titre royal suppose Tassentiment de TEmpereur et du Pape; à quoi les boïars répondront triomphalement que Tun et l'autre Font donné depuis longtemps^. Au plus fort de ces controverses, et tandis que le roi de Pologne s*abrite derrière l'autorité de Charles-Quint et de Jules III, voici qu'on lui révèle officiellement les démarches de Steinberg à Rome : le Tsar orthodoxe en passe de se convertir, demandant au Pape la couronne royale, appuyé dans sa demande par l'Empereur; autant de renseignements, l'un plus incroyable que l'autre, et difficiles à expliquer. Serait-ce un piège de la maison d'Autriche ? Serait-ce, de la part d'Ivan, un raffinement d'hypocrisie? Ces différentes hypothèses se pressent dans la tête de Sigismond, et, ne sachant à quoi se résoudre, il demande

» Sbornik. roussk. ist. ob,^ t. LIX, p. 369, 516. — SoLOfiBv, l. VI p. 155 h 162. Maximilien I*' avait, en effet, donné le titre de Kayser « Vatili III dans an document du 4 août 1514, dont Pierre I*' a an tirer parti. La couronne avait été conférce par Innocent IV là Daniel de Galitch, et quelques princes russes, au treizième siècle, passaient à Rome pour des rois.

tJNE MYSTIFICATION DIPLOMATIQUE. 845

un sursis au cardinal Maffei pour consulter les sénateurs et s'entourer de lumières.

Radziwill le Noir et Albert, duc de Prusse, furent initiés les premiers au secret. Le Roi les interpella sur la politique à suivre, après avoir exposé sa propre manière de voir : les velléités catholiques d'Ivan Tinquiétaient moins que Tintervention de Charles-Quint; cependant, rival implacable de Moscou, tout en protestant de son zèle pour la foi, il jugeait opportun de mettre à Fépreuve l'hypocrisie d'Ivan, et de lui faire proposer par le Pape des conditions si dures qu'il ne pût les accepter sans compromettre la sécurité de ses États. Mais, si Rome et Moscou parvenaient à s'entendre à l'insu de la Pologne, il faudrait recourir à la violence, se concerter avec les Danois et les Livoniens, et arrêter à la frontière le messager porteur de la couronne.

Nous n'avons pas sous les yeux la réponse de Radziwill; on verra d'ailleurs bientôt qu'il était en tous points d'accord avec son maître. Quant à celle d'Albert, cousin germain de Sigismond II, elle est curieuse à plus d'un titre.

Naguère encore en bonnes relations avec Rome et le Tsar, le duc se disait prêt à faire la guerre contre les Turcs, à laisser couronner Vasili III par le Pape. Les événements avaient modifié ces dispositions : parjure à ses serments, traître à sa foi, dernier grand maître de l'ordre Teutonique, premier duc héréditaire de Prusse, vassal de la Pologne qu'il avait vigoureusement combattue, Albert tient un langage qui accuse plus d'indifférence envers Moscou, plus de haine contre l'Empereur et le Pape, que de scrupules dans le choix des moyens. Les soupçons contre l'Autriche sont habilement exploités et les projets « monstrueux îî des Habsbourg dénoncés comme un danger permanent. Viennent aussitôt les indications pra-

tiques : le duc conseille d'envoyer simultanément deux ambassades, Tune au Pape, Tautre à TEmpereur, pour protester avec la dernière énergie contre Térection d'un royaume à Moscou. Le cas échéant, au moins faudrait-il^ avant la collation du titre, contraindre Ivan à rendre aux Polonais les provinces usurpées, et assurer ainsi pour l'avenir une paix durable. Mais bientôt le conseiller politique cède la plume à Tapostat; Albert voudrait creuser des abîmes entre le Pape et les Russes. Il propose, à cet effet, d'envoyer secrètement à Moscou des Polonais ou des Lithuaniens avec mission de « défigurer le Siège apostolique » et de a rendre odieuse Tautorité pontificale » , en lui prêtant les plus sombres couleurs. A défaut d'insinuations plus malveillantes, pourquoi ne pas menacer les Russes d'un joug intolérable? Car, dès qu'ils auront prêté serment de fidélité, le Pape exigera de lourds tributs sous les peines les plus sévères. » On peut y ajouter, poursuit froidement le duc, des accusations plus odieuses encore selon les circonstances des personnes et du temps, n Des bruits de cette espèce, habilement répandus, ôteraient à Ivan l'envie de traiter avec Rome et rendraient, dans tous les cas, les négociations plus difficiles. Pour empêcher le passage des messagers romains par le Danemark et la Livonie, Albert suggère également des moyens détournés et sournois. Tel est le message de l'ancien grand maître; les chevaliers de la belle époque l'eussent désavoué avec indignation ^

Cependant, moins les calomnies, auxquelles on n'eut jamais recours, les autres conseils d'Albert avaient été en partie prévenus par le Roi, et, de fait, ils furent tous exactement suivis. Vers la fin de janvier 1553, la diète

* Script, rer. pol.^ t. I, p. 66, 67. — Lacdowicz, p. 35 à 37, 43. — VaoT, Gesch. Preuss,, t. IX, p. 535 à 538.

UNE MYSTIFICATION DIPLOMATIQUE t47

polonaise, réunie à Cracovie et mise au courant de Taffaire, résolut d'en saisir à la fois la cour impériale et celle de Rome.

Nicolas Radziwill le Noir, chancelier et grand maréchal de Lithuanie, fut désigné pour traiter avec la maison d'Autriche. Ce choix avait sa raison d'être. Hostile aux Moscovites, Radziwill était aussi peu favorable au Pape que dévoué aux idées protestantes; protecteur des sectaires, il guettait le moment de se déclarer ouvertement calviniste. Son nom, sa position, ses talents, son caractère énergique, en faisaient un des premiers personnages de cette belliqueuse Lithuanie dont il rêvait Tindépendance, et que l'union de Lublin devait, après sa mort, souder fortement à la Pologne. Un lien d'une autre nature l'unissait personnellement au Roi : veuf de sa première femme, Sigismond s'était épris d'une cousine de Nicolas, Barbe, condamnée, elle aussi, à un veuvage prématuré par la mort de son mari, le castellan Gasztold. La noble famille des Radziwill s'en émut : accompagné d'un frère de la jeune et belle veuve, le maréchal vint dire fièrement au Roi que leur parente ne serait jamais la maîtresse de personne, fût-ce même d'un souverain*. La passion de Sigismond était trop ardente pour s'éteindre : il préféra se marier secrètement à la femme de son choix et, à peine monté sur le trône, partagea avec elle sa couronne, malgré les plus vives réclamations de la noblesse et du clergé. Devenu, grâce à ces circonstances, le meilleur ami et le conseil de Sigismond, Nicolas sut garder son influence prépondérante, son crédit à la cour, même après la mort de sa royale cousine.

Avant de se rendre auprès de Charles-Quint, il devait s'assurer le concours de Ferdinand P% roi des Romains, dans des conditions de succès tout à fait exceptionnelles :

Taf faire moscovite se compliquait d'un mariage. Barbe Radziwill avait, en mourant, supplié le Roi de se remarier, dès qu'il serait libre, afin que le sceptre de Pologne restât entre les mains des Jagellons, car Théritier présomptif était encore à naître. Fidèle à sa parole, Sigismond songeait, en 1553, à un nouvel hyménée avec r archiduchesse Catherine, veuve du duc de Mantoue et fille de Ferdinand. On savait d'avance qu'une proposition de ce genre serait gracieusement accueillie par les Habsbourg d'Autriche ; il n'y aurait plus qu'à profiter de leurs bonnes dispositions pour iaire intervenir le roi des Romains auprès de l'Empereur son frère. Chargé de la double négociation, Radziwill se présenta, le 17mars 1553, à la cour de Ferdinand.-

Quelle ne fut pas la surprise de ce dernier, lorsqu'il eut connaissance des griefs de Sigismond , résumés avec vigueur et franchise dans une longue note diplomatique ! L'ambassadeur de Pologne le prenait de haut : l'appui prêté par Charles-Quint aux Moscovites était représenté comme absolument contraire aux rapports mutuels d'amitié, voire aux traités d'alliance conclus entre la Pologne et la maison d'Autriche. Tout en admettant de bonne grâce l'hypothèse d'une distraction impériale , Radziwill n'en réfutait pas moins, et très sérieusement, les motifs qui avaient séduit Charles-Quint : « L'union avec Rome, disait-il, n'est qu'un prétexte pour obtenir la couronne royale; il ne faut pas se laisser prendre par cette promesse trompeuse; encore moins peut-on compter sur le secours des Moscovites contre les Turcs ; l'énorme distance, les préjugés contre l'Occident, la haine des Latins, seront toujours autant de causes d'inaction forcée ou volontaire. » Quelques souvenirs du passé confirmaient ces opinions, et le mémoire se terminait par une prière

hautaine d'obtenir que TEmpereur non seulement se désistât de sa protection, mais qu'il exprimât encore au, Pape le désir formel de voir les Moscovites déboutés de leur demande.

Ce langage impressionna Ferdinand, désireux de bien mériter d'un souverain en quête d'une fiancée. Dans l'histoire des Habsbourg les alliances matrimoniales jouent un grand rôle; les liens conjugaux ont valu plus de provinces à l'Autriche que les armes. Fortement imbu de l'esprit de famille, le beau-frère de Louis II s'intéressait beaucoup plus au mariage de sa fille Catherine qu'aux affaires fastidieuses de Moscou. Le mémoire de Radziwill fut en toute hâte transmis à Charles-Quint et accompagné d'une lettre empreinte d'une parfaite bonhomie. Les conclusions, on le devine, étaient en tous points favorables à Sigismond- Auguste.

Quelques jours plus tard , arrivait la réponse datée du II avril. Charles-Quint se trouvait alors à Bruxelles. L'étoile du grand monarque commençait à pâlir ; de sourds grondements retentissaient dans TAllemagne , ébranlée par la voix de Luther; la trêve de Passau n'avait ni calmé l'agitation ni rassuré les esprits ; les armes impériales subissaient un échec Uumiliant sous les murs imprenables de Metz ; dégoûté du pouvoir dont le faix l'accable, épris d'un nouvel idéal, l'Empereur n'aspirait plus qu'à pacifier ses États, en conservant de bonnes relations avec les souverains amis. D'ailleurs, dans l'affaire moscovite, l'extension de la foi l'intéressait plus encore que la politique ; à peine averti des appréhensions polonaises, il promit à son frère de révoquer les démarches antérieures auprès du Saint-Siège et de prêter main-forte à l'envoyé de Sigismond.

Grâce à cet empressement, Radziwill pouvait s'épargner

la peine d'aller lui-même trouver Gharles-Quint, ce qu'il était, au besoin, autorisé à faire. Bientôt on eut la certitude du succès. Le 27 mai 1553, en réponse aux dernières lettres de Ferdinand, Jules III lui fit savoir qu'il s'estimait heureux de pouvoir, du même coup, rendre service à deux souverains : sur les instances du roi de Pologne, on avait déjà rejeté les propositions moscovites. Le même bref annonçait la concession des dispenses pour le mariage de l'archiduchesse Catherine, sœur de la première épouse de Sigismond *.

Le triomphe était donc complet. En cour de Rome, le roi de Pologne l'avait obtenu en déployant une énergie digne d'une meilleure cause. Sa pensée tout entière se résume dans les instructions d'Albert Kryski, envoyé à Rome pour l'affaire des annates et chargé aussi de la négociation moscovite. C'est, sans contredit, la pièce la plus importante du débat, où se trouvent réunies en un i^ciil faisceau les données dispersées dans les autres. Sigismond y considère la royauté moscovite au triple point de vue des intérêts de la Pologne, des avantages de la chrétienté, de la dignité du Saint-Siège.

Pour en saisir l'idée dominante, une digression géographique est nécessaire . L'immense plaine qui s'étend depuis les derniers contreforts des Carpathes ^jusqu'à l'Oural a été, on le sait, en partie habitée depuis des temps reculés, en partie colonisée à partir du neuvième siècle, par un peuple slave que riiisloire désigne du nom générique de Russes. Leurs domaines embrassaient principalement les vastes provinces de la Grande et de la Petite-Russie, de la Russie Blanche et de la Russie Rouge. La Grande- Russie ou Moscovie n'était pas contestée aux descendants

' Script, rer pol.^ t. I, p. 75. — Fiedlkii, Ein Vcrsuc/t, p. 105 à i08, iU h 123

de Vladimir et de Riourik; on voulait bien les laisser dans la tranquille possession d'une capitale perdue au milieu des forêts, mais les belles et fertiles provinces des trois autres Russies, le bassin du Dnieper avec la cité antique de Kiev, qui avaient changé de maîtres pendant l'invasion tatare, sont censés appartenir de plein droit à la Pologne ; si les vainqueurs de la Horde d'or en ont usurpé quelques lambeaux, c'est à Sigismond de faire bonne justice; il s'y est engagé par serment. Or la guerre contre un roi de Moscou, couronné par le Pape, ne serait pas sans inconvénient ; car, en dépit des plus subtiles distinctions, les Russes ou Ruthènes appartiennent à la même race que les Moscovites ; ils leur sont unis, de l'aveu de Sigismond, par de vives sympathies dont la source remonte à l'identité des rites et de la foi. Le jour où Ivan ceindra son front du diadème royal , il faudra s'attendre à des défections politiques, l'espoir de revendiquer les provinces limitrophes s'éloignera de plus en plus. C'est là l'hypothèse qui épouvante Sigismond, qu'il ne consent pas à admettre, •d'autant plus que les Moldaves et les Valaques, alliés si désirables contre les Turcs, sont dans une situation analogue à celle des Russes : éblouis par les splendeurs d'une couronne, peut-être passeront-ils dans le camp du nouveau Roi.

La cause générale de la chrétienté est identifiée, dans les instructions royales, à la cause polonaise. Entre les princes catholiques et Ivan, disent-elles, il n'y a aucune solidarité ; au contraire , si jamais les Polonais déclarent la guerre aux Turcs, c'est lui probablement qui suscitera les plus sérieux obstacles. En mettant les choses au mieux, les Moscovites dans une campagne antiottoniane ne seront que des auxiliaires embarrassants et tardifs : séparés de l'ennemi par de vastes provinces étrangères, ils commettraient

en route tant de voU et de rapines qu'ils deviendraient le fléau de leurs alliés, ou bien n'arriveraient pas en temps utile. L'unique moyen d'éviter ces inconvénients serait de s'en tenir à la voie fluviale; mais l'art de navigruer étant inconnu à Moscou, Sigismond n'est pas d'avis qu'il faille l'enseigner à de futurs pirates et livrer la mer Noire à des . corsaires.

Enfin, au-dessus des questions d'intérêt planent celles ^ de l'honneur : la dignité du Saint-Siège ne serait-elle pas ^'compromise, si l'on se laissait jouer par le prince de \ Moscou, et séduire par ses fallacieuses promesses? Car sur l'hypocrisie d'Ivan, Sigismond n'admet pas l'ombre d'un doute; il est convaincu qu'il ne sera plus question de réunir les Églises, dès que le titre royal aura été accordé. Daniel de Galitch a agi ainsi avec le pape Innocent IV, Vasili II a failli égorger le cardinal Isidore pour avoir signé le pacte de Florence ; les Moscovites sont encore tout aussi perfides, leur haine n'a fait que grandir; aussi Alexandre VI et Léon X ont-ils refusé à Vasili III la couronne que ses ambassadeurs étaient venus demander à Rome. Sigismond espère que le Pape ne déviera pas de cette ligne de conduite. Pour l'emporter de haute lutte, il conclut cette partie de ses instructions par un dilemme menaçant. Jules III n'a plus qu'à choisir entre ces deux extrêmes : ou bien donner satisfaction a à un peuple barbare, féroce, étranger à toute culture, inconstant dans la religion, dans la foi, dans les mœurs » , ou bien ménager les Polonais a qui, après avoir reconnu et embrassé la doctrine du Christ, n'ont jamais souffert qu'on les séparât du Saint-Siège apostolique » .

Cependant, toute vigoureuse qu'elle fût, cette première argumentation n'épuisait pas complètement la matière. Si les esprits restaient encore flottants, le représentant polo-

nais devait faire observer au Pape qu'on admettrait en pure perte ^e nouvelles brebis au bercail , à moins de savoir les y conserver. Or les conditions de Steinberg sont loin de correspondre à ce but. Pour s*assurer de la constance des Moscovites dans la foi, il est urgent de leur en imposer d^autres plus efficaces et mieux combinées. Le Roi les énumère avec une certaine complaisance : serment de fidélité à TÉglise et au Pape à prêter par le prince et les boïars, sacrement de confirmation à recevoir publiquement d'un évéque de TÉglise romaine, évéques russes à réunir en concile avec les évéques catholiques, construction d'églises, formation du clergé, dotation de diocèses, privilèges politiques des évéques, charges importantes à réserver aux catholiques , exclusion du rite grec en présence du Roi, etc. Toutes ces conditions doivent être sanctionnées par un serment et mises en pratique avant l'envoi de la couronne. Encore le titre accordé à Ivan ne sera-t-il que Celui de roi de Moscou ; la Russie n'y sera jamais mentionnée, car elle est destinée à devenir partie intégrante de la Pologne. Enfin, dernière précaution, Kryski agira de manière à réserrver au Roi sa pleine et parfaite liberté d'action.

A la teneur des instructions royales correspondent les lettres officielles des sénateurs polonais au Pape et au collège des cardinaux. Sans entrer dans les mêmes détails, elles contiennent une menace beaucoup moins dissimulée, si ce n^est de schisme, au moins de profonde aliénation : la terreur du Roi s'était communiquée à son conseil ^ .

Ainsi s'incarnait dans les faits le programme énoncé cVjs

' Inttmctionfl sans date : la première partie dans Fiedler, Ein Versuch^ p. 108; la seconde dans Script, rer. pol., t. I, p. 69; les autres pièces ibiJenHy p. 71 à 73. 11 n'existe aucune preuve que Vasili 111 ait demandé ù Rouie la couronne royale.

le début : après les plus chaleureuses assurances de zèle pour la propagation de la foi, le Pape était sommé d'offrir à Ivan des conditions presque fantastiques que Ton savait pertinemment devoir être rejetées à Moscou. Rassuré de ce côté, Sigismond était tourmenté par un autre scrupule : trouverait-il à Rome toute la condescendance voulue, et le chef de l'Église accepterait-il un rôle si odieux ? L'éventualité d'un échec semblait trop facile à prévoir pour qu'on n'y remédiât pas d'avance. Les instructions analysées plus haut avaient été envoyées à Kryski, le 18 février, par un courrier qui devait rentrer immédiatement en Pologne, sitôt qu'on aurait obtenu une réponse quelconque. Trois jours après, ces ordres sont révoqués : si les négociations échouent, ^i la couronne est envoyée à Ivan, Kryski n'a plus besoin d'en avertir préalablement le Roi ; il est autorisé à produire aussitôt une protestation solennelle où Kbre cours est donné au plus profond dépit, et dont le texte lui est communiqué d'avance. Après avoir énuméré les mérites de ses ancêtres et les siens, Sigismond se répand en plaintes amères contre le Pape : accorder le titre royal à Ivan, c'est pt*endre fait et cause pour les ennemis de la Pologne, c'est porter atteinte à la sécurité du royaume. Prenant à témoin le Pape lui-même et les cardinaux, il déclare que, le cas échéant, il ne garantirait plus la soumission traditionnelle des Polonais envers le Saint-Siège, que lui-même n'aurait plus pour le Pape le dévouement sans bornes de ses aïeux. Si Rome favorise les projets ambitieux de son rival, c'est à lui de redoubler d'efforts pour les déjouer; ses ancêtres eussent agi de même; poussé à bout, il fera une alliance avec les Turcs au lieu de les combattre; d'autres que lui en seront responsables'*

* Script, rer, pol.^ t. I, p. Ik*

N0U8 voici, avec cette pièce, au point culminant de la polémique polonaise sur Moscou. La violente protestation ébauchée par Sigismond donne la mesure de son hostilité envers Ivan, et révèle le dernier mot de sa politique : éloignement de Rome et alliance avec les Turcs, telles sont les menaces du roi de Pologne si la couronne royale est accordée au souverain de Moscou. Au fond, les provinces à conquérir et les différends à régler sont la principale préoccupation du moment ; le prestige que donnerait à Ivan une si haute faveur pontificale serait une première et grande bataille perdue : c'est ce qu'il importe d'éviter à tout prix.

Aux yeux de Rome, les rivalités nationales et les questions de frontières n'avaient qu'une importance secondaire. L'objectif des Papes dans leurs rapports avec Moscou appartenait à un ordre d'idées supérieur : il s'agissait avant tout de s'entendre sur les questions ecclésiastiques ; la réunion des Églises aurait servi de base aux alliances militaires. Pour triompher des obstacles , volontiers on eût comblé Ivan de titres et d'honneurs , sauf à régler ensuite les conditions d'une paix équitable avec la Pologne, qu'on voulait aussi ménager. A l'époque ^ui nous occupe, ce pays traversait une crise des plus dangereuses. Il servait de refuge aux novateurs et de foyer aux hérésies : Luther et Calvin y comptaient de nombreux disciples; les Hussites, les Frères bohèmes, les Zwingliens, les Sociniens, y pénétraient de toutes parts. L'unité de croyance se voyait ainsi gravement compromise , et ce n'est pas à Sigismond II, chancelant dans la foi, déréglé dans les mœurs, qu'on pouvait s'en remettre pour maintenir dans leur éclat les pieuses traditions des Jagellons. La prudence devenait donc plus nécessaire que jamais : rien| d'étonnant si les réclamations officielles et pressante^

du roi de Pologne remportèrent sur les propositions équivoques de Steinberg.

Les documents contemporains n'ont pas conservé le souvenir des démarches que Kryski aura dû faire à la suite des instructions menaçantes de son maître. La protestation éventuelle contre la royauté d'Ivan n'a certainement pas été produite, puisque la couronne royale ne prit jamais le chemin de Moscou. Loin d'en venir à des moyens extrêmes, on atteignit le but plus facilement que Sigismond ne l'aurait cru. Retiré dans sa villa superbe de la voie Flaminienne , Jules III , sur le déclin de sa carrière , ne formait plus de projets grandioses; peut-être aussi une légitime méfiance s'était-elle emparée de lui à l'endroit de Steinberg. Après un bref délai, Kryski reçut la déclaration explicite et formelle que toutes les propositions de l'envoyé moscovite avaient été rejetées, et qu'à l'avenir les affaires de ce genre ne seraient plus traitées à l'insu du roi et des évéques de Pologne. Les mêmes assurances furent renouvelées, le 15 avril 1553, dans une lettre adressée directement aux évéques. Cette promesse de confidences diplomatiques, provoquées sans doute par les appréhensions et les plaintes de Kryski, nous parait autrement grave que les fins de non-recevoir opposées à Steinberg. On ne saurait toutefois attribuer d'autre valeur à cette marque excessive de confiance que celle d'un engagement personnel. Pour le moment l'incident était clos : les Polonais avaient remporté une victoire éclatante sur toute la ligne ' .

Mais que devenait Steinberg? Quelle était son attitude dans la crise ? Toujours en lutte avec le cardinal Maffei et Albert Kryski, ne tarissant pas de plaintes contre eux, il semble avoir ignoré ou mal interprété les brefs pontificaux

> WlERZBOWSKI, UchanSC, t. II, p. 33. * RATRALOr, t. XXXIII,

p,WO.

qui auraient dû lui ôter tout espoir. Ce n'est pas, du reste, qu'il en eût beaucoup; des accès de découragement s'emparaient parfois de lui. Ainsi, lorsque le cardinal Bertano eut quitté Rome en annonçant l'expédition de TafFaire dans trois jours, et que le délai fatal s'écoula sans amener de solution, Steinberg eut la velléité de plier bagage pour se rendre à la cour moscovite. Tandis qu'il méditait tristement la fuite , deux cardinaux influents , instruits de ses projets, lui conseillèrent de hasarder une nouvelle démarche, qui ne fut pas plus heureuse que les précédentes, à cause de l'opposition systématique de Maffei. A la mort de ce vigoureux défenseur de la Pologne, un faible rayon d'espoir parut à l'horizon : Steinberg obtint une entrevue avec le confesseur du Pape, qui le mit en rapport avec le cardinal de Cuppis, archevêque de Trani et doyen du sacré collège. C'était vers le mois de septembre de Tannée 1553, par conséquent bien après les déclarations officielles notifiées à Cracovie et à Vienne. Pour reprendre l'affaire abandonnée, le Pape aurait dû revenir sur ses décisions et se déjuger complètement. Cette considération n'arrêta pas le chancelier moscovite. De sa plume toujours féconde, il rédigea de nombreux mémoires pour les cardinaux, un projet d'instruction pour les ambassadeurs du Pape, des minutes de lettres pontificales à Ivan IV, à l'archevêque de Moscou (5ic), à Charles-Quint, h Sigismond-Auguste *.

C'eût été se tromper étrangement que d'attacher à ces pièces une importance quelconque, ou bien d'y voir l'expression de la politique romaine ; elles trahissent la paternité exclusive de Steinberg, et ne manifestent que ses propres idées. Les conditions d'union ébauchées autrefois par

» FiEDLER, Ein Yersuch, p. 92, 93, 95 à 103

Tét range chancelier reviennent ici de nouveau, appuyées sur les mêmes motifs, formulées de la même manière; il n y a en plus que des contradictions bizarres. Ainsi le Pape, qui a mis les Polonais au courant des négociations moscovites, est censé ignorer comment ils en ont pénétré le secret'; Charles-Quint, déjà hostile à Tentreprise, passe pour lui être encore favorable; dans des documents officiels, ce langage eût été inadmissible. Cependant, faisant face à la mauvaise fortune, Steinberg reprenait déjà courage lorsque la mort du cardinal de Cuppis (10 décembre 1553) vint le priver de son nouveau protecteur et de son dernier appui. A dater de cette époque, ses traces disparaissent complètement; on ignore jusqu'aux réponses qui lui furent données à Rome; peut-être préféra-t-on laisser tomber Taffaire d'elle-même pour s'épargner des explications inutiles et pénibles. En 1570, Pie Y avouera sincèrement ne pas savoir pourquoi les projets moscovites ont échoué sous le pontificat de Jules III.

Le lecteur a maintenant sous les yeux tout le cours de la mystification depuis son origine jusqu'à son dénouement : les rôles ne sont pas difficiles à saisir, et la part des responsabilités peut désormais se faire.

Les premières combinaisons émanent évidemment de Hans Schlitte. Ses allures sont celles d'un aventurier plus hardi que méchant, mais peu loyal. La conversion de Moscou devient entre ses mains une affaire politique et un moyen d'exploitation. Avec les mêmes projets, il s'adresse successivement à un empereur catholique et à un roi protestant, ce qui suppose une souplesse peu commune de caractère ou une forte dose d'étranges illusions. Le comte d'Eberstein reste dans la pénombre : simple bailleur de fonds pour l'ambassade projetée de Moscou, il n'a pas été dans le cas de délier les cordons de sa bourse. Le plus

intéressant des trois personnag^es est Johann Steinberg. Ses relations antérieures avec Schlitte sont du domaine de rinconnu ; peut-être avait-il rendu des services à Tambassadeur à court d'argent, car, malgré les obligations onéreuses, celui-ci semble plutôt le favoriser, en Télevant aux fonctions de chancelier, en le chargeant d'une mission importante sauf aie désavouer ensuite sans vergogne. Les procédés de Steinberg, ses démarches à Rome, son dévouement à la cause, son insistance, trahissent une bonne foi imperturbable, voire un certain fonds de naïveté. Il semble absolument convaincu de tenir entre ses mains les destinées de Moscou, celles presque de toute TËurope et du monde, pourvu que le Pape accorde à Ivan la couronne royale.

De fait, l'affaire moscovite revêt, grâce à Steinberg, une forme occidentale. L'influence du nonce Pierre Bertano a pu être considérable, sans qu'elle se laisse toutefois déterminer exactement. La maison d'Autriche n'attachait pas d'importance exceptionnelle à ces négociations; des appréhensions mal fondées pouvaient seules y voir, de sa part, un piège tendu à la Pologne. Dès le début, Charles- Quint se place au point de vue exclusivement religieux; il y reste fidèle jusqu'au bout. Aussi, à peine averti des fâcheuses conséquences qui seraient à craindre, il se désiste sans regret de la protection accordée à Steinberg; rien ne prouve mieux l'absence de toute arrière-pensée.

A Rome, on n'avait pas d'opinion arrêtée sur le chancelier de Moscou. Les vigoureuses protestations du roi de Pologne, l'abandon de Charles-Quint, durent porter une forte atteinte au prestige de Steinberg; peut-être un sentiment de méfiance s'empara-t-il de la cour pontificale après les premiers épanchements. Ainsi s'expliqueraient le bon accueil fait d'abord aux propositions mosco-

vites, la promptitude à les écarter en face des obstacles.

Sigismond-Auguste est la principale victime de la mystification. Il n'admet pas de doute sur les prétentions moscovites; c'est son intime conviction qu'Ivan, par des promesses trompeuses, aspire à la couronne royale. Pour conjurer le danger, des mesures rigoureuses et efficaces lui semblent nécessaires, et il ne recule pas devant les moyens extrêmes; ainsi paraît au grand jour le système politique de la Pologne vis-à-vis de Moscou à l'endroit des rapports avec Rome. Dans ces révélations se concentre l'importance historique de ce curieux incident.

Quelle était^ se demandera-t-on enfin, dans tout cela la part d'Ivan? Peut-on lui supposer des velléités d'union avec le Saint-Siège, l'ambition d'être couronné par le Pape ? Les documents ne fournissent pas, à cet égard, de preuves convaincantes ; les patentes de Schlitte sont d'un mutisme parfait ; quant au diplôme de Steinberg, il a été délivré à l'insu d'Ivan et ne saurait passer pour l'expression de sa pensée personnelle. Le prince de Moscou semble plutôt avoir complètement ignoré les projets grandioses que l'on agitait en son nom auprès du Pape : en effet, dans sa correspondance avec Grégoire XIII, en 1581 et 1582, Ivan en appelle aux relations de Vasili, son père, avec Rome, il remonte jusqu'au concile de Florence, où siégeaient des évéques misses; tout ce qui peut passer pour une avance faite naguère au Saint-Siège se presse sous sa plume; toutefois ni Steinberg ni Schlitte ne sont jamais mentionnés. Mais peut-être ce dernier avait-il des commissions verbales qu'on n'a pas osé confier au papier, et dont le commettant lui-même a perdu le souvenir? Rien n'autorise une conjecture si peu conforme aux mœurs du Kremlin et aux idées d'Ivan. Nous sommes à l'époque brillante de son règne : le pope Silvestre et Alexis Ada-

chev ont une influence prépondérante à la cour ; ni Fun ni Tautre n'est suspect de partialité pour le Saint-Siège ; à la tête de l'Église russe se trouve le célèbre métropolite Macaire, aux yeux duquel les Latins ne sont que des apostats; en 1547, l'honneur des autels est accordé au métropolite Jonas, adversaire implacable du cardinal Isidore; le Concile de 1551 publie, sous le titre de Stoglav, tout un recueil de décrets sanctionnés par Ivan, où respire à chaque page, dans les moindres détails religieux et administratifs, l'ancien esprit moscovite; on y rencontre jusqu'à des insinuations contre le fantôme de l'hérésie latine '. Ivan lui-même, à l'occasion de la prise de Kazan, en 1552, fait grand étalage de ses sentiments orthodoxes. L'attachement à la foi de ses pères dure autant que sa vie, malgré le désordre de ses mœurs : c'est au patriarche de Byzance qu'il demande la confirmation de son titre royal; les désastres militaires ne le feront pas fléchir. Effrayé par les victoires du roi de Pologne, Stéphane Bathory, Ivan provoque l'intervention de Grégoire XIII pour obtenir la paix; mais, en dépit d'une lettre ambiguë, il reste inébranlable sur l'article de la religion. Lorsque l'envoyé du Pape lui en parle, l'affaire est remise jusqu'après la conclusion de la trêve; celle-ci une fois signée, il n'y aura guère que des discussions orageuses et stériles. Supposer Ivan IV plus accessible et plus conciliant au moment de sa gloire qu'à l'époque de ses désastres, c'est méconnaître complètement son caractère.

Quelques années après l'échec de Steinberg, en 1567, tandis que Rome s'engageait dans d'autres voies, un nouvel effort fut tenté en Allemagne pour faire revivre l'entreprise de Schlitte. Le souvenir s'en était conservé

* Stojlav,ip.\^\, 148.

dans le dossier que Pactif aventurier avait composé sur Moscou. Toujours en lutte avec la misère, il Tavait vendu i un certain Vogler; celui-ci Tavait revendu à Veit Seng, de Nttmberg, qui se crut en possession d'un trésor susceptible d'exploitation. Il se mit en frais de voyage et s'en alla à Rœnigsberg, où Schlitte avait brigue les faveurs du duc de Prusse, mais toutes ces démarches ne présentent pour nous aucun intérêt. Il n'y a de curieux que le rapport de Veit Seng sur l'état de Moscou et la personne d'Ivan. Des opinions malveillantes avaient surgi, et, s'appuyant sur l'autorité de quelques Allemands qui faisaient le commerce en Russie, Veit Seng s'attache à les dissiper pour remettre en honneur les affirmations risquées de Schlitte. Ce courant d'optimisme explique en partie les illusions qu'on se faisait parfois en Occident sur l'état réel des choses dans la grande monarchie slave ^,

* Faber» t. III, p. 14. — FoRSTEs, Akty, t. I, p^ 84.

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