CHAPITRE II
GANOBIO, GIRÂLDI, BONIFAGIO, PORTICO
I. Le procès Garafa. — Réouverture du concile de Trente. — Invitation des •ouverains catholiques et dissidents. — Canobio destiné pour Moscou. — Ses instructions. — Hosius y ajoute une mission politique. — Chances douteuses de succès k Moscou. — Difficultés à prévoir en Pologne. — Efforts de Hosius pour faciliter la mission moscovite. — Canobio à Cracovie. — Conseils du nonce Bongiovanni. — Appréhensions de Hosius.
— Canobio à Vilna. — Accueil gracieux de Sigisraond-Augnste. — Délai fatal. — Maladresse de Canobio. — Procédés de Radziwill. — Lutte avec Padniewski. — Renseignements de Rromer. — Nouvelle lutte entre Radziwill et Padniewski. — Le roi refuse à Canobio le passage pour Moscou.
— Explications diverses. — Echec de Canobio k Rœnigsberg. — Dernier échange d'idées.
II. L'ambassadeur da Mula nommé cardinal. — Disgrâce à Venise, crédit à Rome. — Giraldi chargé d'une mission secrète à Moscou. — Ses instructions. — Anomalie dans le titre d'Ivan IV. — Histoire de la mission résumée par Possevino. — Giraldi arrêté en Polo{»ne. — Dépêches de
' Commendone. — Giraldi arrêté à Venise. — Détails personnels. — Bonifacio, évêque de Stagno, destiné à porter à Moscou les décrets du concile de Trente. — Doutes historiques. — Opinion de Pie IV sur le tsar Ivan.
III. Pie V, typed*un moine pontife. — Sélim II déclare la guerre k Venise.
— Ligue contre les Turcs. — Lettres de Venise à Ivan IV. — Bonne opinion à Rome sur les Moscovites. — Vincent del Portico, nonce de Pologne, destiné pour Moscou. — Ses instructions. — On ignore à Rome les excès sauvages d'Ivan, l'institution de l'opritchnina, les massacres périodiques, le sac de Novgorod. — Portico s'ouvre sur la mission moscovite au roi de Pologne. — Physionomie de celui-ci, ses tergiversations, sa lettre à Hosius. — Deux prêtres expédiés successivement à Moscou. — Préparatifs de voyage de Portico. — Il envoie à Rome les relations de Schlichting et des ambassadeurs polonais. — Pie V renonce au projet
mouMriu, — La bataille de Lépuile. — Derlel-Ovret anx p<Mtea dU Mo«coo. — 5ouTellea lettres de Veûe à !▼»■ IV.
L'élection d'un nouveau pape, le 25 décembre 1559, fut le signe avant-coureur du sombre procès des Carafa. Les neveux de Paul IV avaient étonné le monde par leurs scandales et provoqué des haines implacables. La mesure était comble, une répression nécessaire. Au consistoire du 3 mars 1561, les cardinaux inclinaient à la clémence; pas un mot ne tomba des lèvres du Pape. Pie lY avait signé d'avance et muni de son sceau une cédule qu'il remit au gouverneur de Rome, avec ordre de l'ouvrir le lendemain. Le pli fatal portait la peine de mort : le 6 mars, dans les prisons de Tordinone, le bourreau trancha la tète au duc de Palliano; le cardinal Carlo Carafa fut étranglé le même jour au fort Saint-Ange. A la vérité, quelques années plus tard, les dossiers furent revisés : Pie V cassa tardivement les rigoureux arrêts.
Cette cause dramatique et retentissante, que Rome entière suivait avec une curiosité mêlée d'effroi , n'absorbait pas cependant Pie IV au point de lui faire oublier les intérêts généraux de l'Église. La grande affaire du moment était la réouverture du concile de Trente, déjà deux fois interrompu. L'opinion catholique réclamait hautement cette mesure; on sentait le besoin de réagir contre l'invasion protestante, de parfaire une œuvre qui promettait des résultats importants et durables. Le neveu du Pape, cardinal Carlo Borromeo, auquel Téclat de ses vertus valut plus tard l'honneur des autels,, était, par aa
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tournure d'esprit, la pureté de son zèle, Taustérité de sa vie, le vrai représentant de la réaction catholique au seizième siècle. Son influence à la cour pontificale était prépondérante, les préparatifs du concile rentraient dans son ressort; il mit au service de cette cause toute l'énergie de son caractère. Or, d'après les idées et les mœurs de l'époque, un concile général supposait la convocatioti, non seulement des évéques, mais celle aussi des souverains, soit catholiques, soit dissidents. Des démarches furent faites dans ce sens auprès des différentes cours, et, dès lé mois de mars 1561, tandis que Rome s'agitait sous le coup du procès Garafa, à la veille du fatal dénouement, on décida qu'un envoyé spécial se rendrait auprès du « duc de Moscou » .^"Borromeo s'y croyait obligé en coùscience; à trois siècles de distance, c'est assez piquant de voir un saint cardinal inviter au concile de Trente le tsar orthodoxe de Moscou. Les contemporains eussent été moins surpris ; toujours est-il que l'empereur Ferdinand I*' approuvait hautement cette mission; Gommendone, diplomate pontifical en renom d'habileté, était persuadé qu'elle réussirait à merveille, que l'accueil du Tsar serait, pour le moins, des plus bienveillants '. Restait à faire le choix de l'envoyé, à se concerter avec l'Empereur, qui s'intéressait au succès de l'entreprise, et avec le roi de Pologne, jaloux d'être au courant des affaires moscovites. On avait en vue deux candidats : Zacharie Delfino, évéque de Pharos, aujourd'hui Lésina, déjà accrédité auprès des princes d'Allemagne, pour les gagner à la cause du concile, et Giovanni-Francesco Mazza de Ganobio. Les brefs pontificaux furent rédigés en leur nom, en double exemplaire; le choix définitif, sauf l'approbation
* Archive^ du Vatican, Litt. farine, 1555-1565, f. 113; Lett, di scjr,, n* 170 A, f. î3 v\ — Bibl. Barberini, t. LXII, n* 58, f. 59.
de TEmpereur, était réserré au cardinal Hosius, investi de la pleine confiance du Pape, son représentant à Vienne, et chargé de la haute direction de Taflaire moscoTite ^ • Les préférences de Hosius se portèrent sur Ganobio, Bolonais d'origine, docteur de Padoue, qui avait déjà rempli avec succès d'importantes missions à Venise et à Parme, en Portugal et en Espagne '. A peine rentré de Vienne, où il avait solennellement remis à l'Empereur le glaive béni par le Pape et mérité les plus vives sympathies de Hosius, Ganobio avait quitté Rome de nouveau, le IjS avril 1561, soi-disant pour porter la rose d'or à la reine de Bohème, en réalité avec des dépédies secrètes relatives au concile, ainsi qu'avec l'expectative éventuelle de la mission moscovite. Vers la fin du même mois, il était déjà dans la capitale de l'Autriche, tandis que Delfino feisait encore sa tournée en Allemagne. Dans ces circonstances, de l'avis même de Borromeo, c'était à Ganobio de se rendre à Moscou. L'Empereur, consulté par Hosius, s'en remit entièrement au choix du cardinal. Désormais la nomination était arrêtée : Ganobio présenterait au tsar Ivan IV la bulle de convocation et le bref du 8 avril 1561 , avec l'invitation au concile œcuménique de Trente, dont lebut principal serait d'extirper les hérésies et les schismes, et de ramener les peuples dans le giron de l'Église. Avec l'assentiment de Pie IV, Hosius chargea l'envoyé romain de traiter encore une autre affaire *.
Les hostilités entre la Pologne et Moscou menaçaient de dégénérer en guerre désastreuse y Ganobio devait pro-
' Ctpruhcs, p. 165.
* Ëvéque de Forli en 15S0, démitsionnaîre en 1586, nonce en Toscane l'année snivante, mort à Florence en 1589. — > Galxotti, p. 38. — iV<>r. /t'a., t. I, p. 281.
» Arcbivet da Vatican, Lett, di segr,, n» 170 A^ f. 23; Pii IV Br.^ n* 56. — Ctpriascs, p. 165.
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poser ses bons offices pour pacifier les deux souverains, en se conformant toutefois^ selon le désir exprès du Pape, aux conseils et aux vues de Fempereur Ferdinand. Pour couvrir les frais de voyage, une somme de deux mille ducats fut jugée nécessaire par Hosius. On avait, à Rome, accordé ce crédit, tout en croyant que la moitié pourrait suffire.
Quelles étaient, pour la mission de Ganobio, les chances de succès auprès d'Ivan? Si judicieuse qu'elle fùt^ Tidée d'une intervention pontificale entre le roi de Pologne et le tsar Ivan IV était prématurée : l'arbitrage ne sera accepté que dans vingt ans, lorsque le sang slave aura coulé à flots et que, des deux côtés, on sera fatigué de se battre. Quant au langage à tenir par Ganobio sur le concile, il trahit des illusions aussi étranges que les intentions du Pape étaient droites et bonnes. On se souvient quelle furieuse tempête avait été soulevée à Moscou par la promulgation de la bulle d'Eugène IV, quels anathèmes avaient été lancés contre le cardinal Isidore, et avec quel empressement on avait flétri, à cette occasion, les doctrines romaines. Or la théologie du Kremlin restait stationnaire : ni le mariage d'Ivan III avec Zoé Paléologue, par l'entremise du cardinal Bessarion, ni les ambassades mutuelles entre les Papes et Vasili III, n'avaient modifié les dispositions des Moscovites; en dépit des assurances optimistes et des conjectures arbitraires, l'esprit byzantin d'opposition et de haine régnait toujours parmi eux; le métropolite Macaire en était lui-même animé : ses livres et ses procédés ne l'attestent que trop. Le concile de Trente se serait donc, dans tous les cas, heurté à Moscou contre les mêmes obstacles que le concile de Florence.
A la sombre époque qui s'ouvre ici, toute proposition de ce genre devait être rejetée avec plus d'indignation que jamais. Ivan n'est plus, en effet, ce souverain jaloux
du bonheur de son peuple, rachetant les errements du passé par des actions d'éclat; une profonde et funeste transformation Fa tout à coup rendu méconnaissable. A la suite d'une évolution intérieure qui échappe à Tanalyse, les plus coupables instincts de sa jeunesse se réveillèrent de nouveau dans le Tsar, pleurant la mort prématurée d'Anastasie, déçu cruellement sur la fidélité des boïars, obsédé par la crainte de se laisser dominer. En proie à la méfiance, il éloigna ses meilleurs conseillers, le pope Silvestre et Alexis Adachev. Peu à peu tous leurs partisans furent également proscrits; des séides et d'indignes favoris les remplacèrent : un Basmanov, avec son jeune fils Fedor, sur lequel planent les plus odieux soupçons, un Bielski, un Viazemski, un Yasili Griaznoi,un Maliouta-Skouratov. Tel était Tignoble entourage d'Ivan, depuis qu'il s'était livré tout entier à la débauche, aux orgies, aux massacres. Le Kremlin changea d'aspect; on n'y voyait plus, au grand scandale des vieux boïars, que des festins bruyants, des mascarades, des danses lubriques. En même temps, une inconcevable fureur de destruction s'empara du cynique libertin; c'était comme un déchaînement de passions sanguinaires longuement comprimées, qui ne seront jamais plus assouvies ; succombant aux remords, Ivan pratiquera des rites expiatoires, mais sa main reprendra sans cesse la hache pour frapper des victimes. Désormais la frénésie du sang, doublée d'un brutal mysticisme, sera le trait distinctif et saillant de cette terrible physionomie. Les premières exécutions, qui remplirent Moscou d'épouvante, se rapportent à l'année 1561, c'est-à-dire à l'époque où, ne se doutant de rien, Canobio faisait tous ses efforts pour pénétrer dans le pays.
S'il ne fallait pas s'attendre à de faciles succès auprès d'Ivan IV, il eût été é({[alement téméraire d'en espérer à
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la cour de Pologne. Ferdinand I*' favorisait, il est vrai, l'entreprise de tout son pouvoir, et Ganobio semble avoir gagné sa confiance et mérité ses bonnes grâces. Déjà en allant à Vienne, l'envoyé pontifical s'était arrêté à Innsbruck, pourvoir les cinq filles de l'Empereur, qui vivaient dans cette ville plutôt en religieuses qu'en princesses. Il fut mis ensuite au courant des affaires délicates de famille qui se traitaient avec la Pologne, et resta avec Ferdinand en correspondance directe. Mais la protection impériale, à moins d'en user avec une extrême réserve, loin d'aplanir les difficultés, aurait plutôt éveillé les soupçons de l'ombrageux Sigismond. Les relations, souvent tendues entre les deux cours, l'étaient en ce moment plus que d'ordinaire : au vif déplaisir de l'Empereur, un neveu de Si* gismond aspirait à la couronne de Hongrie; Sigismond lui-même, dédaignant son épouse maladive, blessait cruellement les sentiments paternels de Ferdinand. Si quelqu'un pouvait triompher des résistances en Pologne, c'était le cardinal Hosius. Polonais et représentant pontifical, aussi bon patriote que dévoué au Saint-Siège, le rôle d'intermédiaire entre le Pape et le Roi lui revenait naturellement. Plein d'ardeur pour la réussite du projet moscovite, l'évéque de Varmie prit d'avance ses mesures : Ganobio fut mis en rapport avec Martin Kromer, intime ami du cardinal, ambassadeur de Sigismond à Vienne, déjà interpellé par son maître sur l'incident diplomatique que l'on croyait avoir pour objet la couronne royale d'Ivan. Après avoir pris connaissance des pièces relatives à la mission, Kromer fit au Roi un rapport favorable et munit Ganobio d'une lettre flatteuse de recommandation, où il fait l'éloge de sa prudence et de ses talents '.
' Archives du Vatican, fonds Borghèse, III, n<* 117 Ç ^ ZakrzbwsUi Stosunki,T^, 43. ^ PoGuni, t. II, p. 225, 258, 259.
Vers la fio du mois de mai, Ganobio arrivait à Cracovic, tandis que Sigismond, activant les préparatifs de guerre, se trouvait déjà à Vilna. De là une nouvelle complication : lorsque le roi de Pologne résidait dans la capitale de la Lithuanie, les diplomates étrangers ne pouvaient se rendre auprès de lui qu'avec une autorisation spéciale; à moins d'enfreindre l'étiquette , un retard de quelques jours semblait inévitable. Berardo Bongiovanni, évèque de Camerino et nonce du Pape, devait résoudre le cas. Auparavant il avait opiné pour l'arrêt de rigueur et écrit dans ce sens à Vilna; mais une entrevue avec le chancelier Osiecki lui fit changer de langage, et bientôt la réponse de Vilna vint trancher la question. Après force invectives contre Moscou, on promettait à l'émissaire de Pie IV le meilleur accueil; les outrages semblaient dissimuler une satisfaction réelle» En fait de conseils diplomatiques, le* nonce insistait sur le silence à garder au sujet de l'approbation impériale, mesure fort sage que les dépêches de Kromer rendaient malheureusement inutile. Prévoyant en outre d'où viendraient les principales difficultés, Bongiovanni pourvut Canobio d'une lettre pour l'adversaire implacable de Moscou, Badziwillle Noir, dont l'influence allait croissant aux approches de la guerre et que Ton désirait ramener à la foi de ses ancêtres. Muni de ces instructions, l'envoyé romain partit pour Vilna, le 16 juin 1561. Un religieux dominicain l'accompagnait; les plus hardies espérances leur servaient de soutien et de guide. Le cardinal Hosius ne partageait pas ces illusions. En réponse à sa lettre sur la mission moscovite, Sigismond Tavait prévenu que la soldatesque encombrait les routes et que la guerre empêcherait peut-être les communica* tions. Ce langage s'écartait singuHèrement de celui d'Osiecki ; les réticences calculées du Boi et le déploie-
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ment des forces militaires mspiraient â Hosius Tappréhension que Ganobio ne vit jamais les blanches murailles du Kremlin '.
Toutefois, on put un moment taxer ce scepticisme d'exagération. Si bienveillant, si cordial fut Taccueil du Roi à Yilna que Ganobio ne douta plus de son prochain départ pour Moscou ^. Mais, avant de se prononcer définitivement, Sigismond demanda un sursis de quelques jours, afin de consulter les sénateurs de Pologne et de Lithuanie. Ce délai devait être fatal; l'opposition y puisait de nouvelles forces contre un projet assez déplaisant par lui-même. En effet, les Polonais ne voyaient pas de bon oeil Moscou sortir de son isolement et se rapprocher de rOccident; l'immixtion de Rome paraissait redoutable aux Lithuaniens protestants ; le Roi, on Ta vu à Toccasion de Steinberg, se montrait personnellement hostile aux entreprises de ce genre ; à en croire le nonce, Ganobio aurait été aussi pour quelque chose dans la fâcheuse issue de l'affaire .
A peine arrivé à Vilna, dans les premiers jours de juillet, au lieu de se renfermer dans une réserve diplomatique, il se prodigua à l'ambassade d'Autriche et se tint à distance de Radziwill. En outre, il ne cachait pas ses sympa* thies pour la reine Gatherine; c'était piquer au vif le frivole Sigismond, au risque de se faire passer pour un agent de l'Empereur. Radziwill sut admirablement tirer parti des circonstances; ses espions le tenaient au courant des démarches de Ganobio; à son tour, délateur scrupuleux, il en informait le Roi, qui s'alarmait, tergiversait et ne savait plus que répondre. Un seul homme luttait avec succès contre le palatin de Vilna; c'était le vice-
* Archives du Vatican. Litt, princ, 1555-1565, f. 128.
• Theinkti, Yet, mon, Pol,, t. II, p. 668.
87t PROJETS DE MISSIONS PONTIFICALES A MOSCOU.
chancelier Padoiewski, récemment promu à Tévéché de Gracovie, et partisan déclaré du projet romain. Radziwill comprit que, pour ébranler le Roi, un coup de théâtre était nécessaire. Aussitôt il dépêche un courrier à Vienne, où les amis complaisants ne lui manquaient pas ; les nouvelles qu'on lui rapporte sont des plus compromettantes : Ganobio aurait conféré longuement avec Ferdinand et reçu des instructions de sa part, il fallait s'attendre à un piège de TEmpereur et se mettre en garde. Padniewski eut alors une audience orageuse à subir. Soupçonnant déjà une secrète entente entre Vienne et Rome, Sigismond accabla de reproches le vice-chancelier. Celui-ci, sans se troubler, révoqua en doute les renseignements puisés par des adversaires à des sources suspectes, avec un parti pris d'avance; il plaida si bien la cause qu'un nouveau courrier fut expédié à Vienne, pour y -prendre langue non plus auprès des amis protestants de Radziwill, mais auprès de Martin Kromer, représentant officiel du Roi : la réponse fut naturellement rassurante.
Là-dessus de nouvelles discussions s'engagèrent à Vilna. Radziwill tenait bon : les souvenirs de Sigismond P, les anciennes difficultés diplomatiques, la position même de la Lithuanie, exposée au premier choc de Moscou, lui fournissaient de solides arguments. Padniewski insistait sur la nécessité de ne pas se brouiller avec Rome ; la rupture aurait une fâcheuse influence non seulement sur la cause pendante de Rari et Rossano ' , mais aussi sur le sort de la religion en Pologne, violemment attaquée par les hérétiques. En présence de ces avis contradictoires »
' Cet deui: dachét avaient été légaét par Bona Sfona «a roî d'Eipagne. Le roi de Pologne les réclamait. Choisi pour arbitre, Tempereur Ferdinand let adjugea à Philippe II. Si^tmond dut te contenter d'une compensation pécuniaire
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rembarras du Roi allait croissant, de même que ses incertitudes : il n^eût voulu ni favoriser les Moscovites qp les Autrichiens, ni rompre ouvertement avec le Saint-Siège. Cepedant une décision quelconque s'imposait de force : fatigué par un mois et demi d'attente au milieu d'une cour étrangère où l'inaction le minait d'ennui, Canobio désirait savoir à quoi s'en tenir. Le parti d'une prudence peut-être excessive l'emporta dans l'esprit du Roi. Après avoir de nouveau consulté son entourage, il déclara formellement à Canobio, tout en protestant de son dévouement au Saint-Siège, ne pas pouvoir consentir au départ pour Moscou : jamais, en temps de guerre, les ambassadeurs étrangers ne traversent la Lithuanie; l'usage a acquis force de loi; les sénateurs en réclament énergiquement le maintien, ce n'est pas au Roi de transiger. Le prétexte était spécieux; Canobio s'épuisa à le combattre, Sigismond resta inflexible. Si le passage est accordé à l'envoyé pontifical, disait-il à bout de bonnes raisons, on ne pourra guère le refuser au député des princes protestants , qui veulent aussi se mettre en rapport avec Moscou, et pareille concession déplairait au Roi autant qu'au Pape. Celte réponse rendait la discussion inutile.
Jaloux de prévenir à Rome le fâcheux effet de sa décision , Sigismond écrivit, le 10 septembre, au cardinal Farncse, protecteur de Pologne, et, deux jours après, au Pape luimême pour les renseigner sur les motifs de sa conduite. Tout en appuyant sur les coutumes du pays, il ne dissimule pas sa conviction personnelle que l'on n'aurait rien obtenu d'Ivan, que le Tsar, dont il connaît, disait-il, la rudesse, la barbarie, la haine contre les Latins, n'eût jamais envoyé d'ambassadeur à Trente . L'événement justifiait donc les appréhensions que le nonce avait manifestées dès le début. Aussi bien, chargé de tenir le cardinal Morone au courant
des affaires du concile, il s'empressa d'excuser le Roi et de faire valoir en sa faveur les circonstances atténuantes '.
Canobio ne se montrait pas si conciliant. Il attribuait son échec, d'une part, à la funeste influence des protestants, en majorité au sénat de Lithuanie ; d'autre paît, à la timidité des défenseurs naturels d'un envoyé pontifical. Ces mots énigmatiques ne viseraient-ils pas Bongiovanni ? Le fait est d'autant plus probable qu'entre le nonce et Hosius il y avait divergence d'opinion ; fortement protégé par celui-ci, Canobio l'était peut-être moins par celui-là. Résigné, mais non convaincu, le mandataire de Pie IV partit, le 19 août, pour Kœnigsberg. Encore cette excursion faillit un moment être empêchée, de crainte qu'elle ne mît le voyageur sur la route de Moscou. Le résultat ne fut pas plus brillant en Prusse qu'il ne l'avait été en Pologne : si l'accueil du vieux duc Albert fiit courtois, son refus d'assister au concile fut exprimé en termes durs et acerbes.
Quant au Pape, qui avait eu la première idée de la mission moscovite, n'y voyant qu'un devoir à remplir, il tenait surtout à décharger sa conscience. L'invitation au concile de Trente était une mesure générale ; si Ton ne songeait pas à favoriser le souverain de Moscou , il n'y avait aussi aucune raison de l'exclure. Le cardinal Borromeo, écrivant au nom du Pape, revient souvent sur les idées d'obligation, de responsabilité morale, avec un accent de pieuse sincérité qui tranche singulièrement sur le ton ordinaire des pièces diplomatiques. Toute intention liostile contre la Pologne était tellement étrangère à cette démarche que le nonce avait été autorisé à empêcher le voyage de Canobio, si le roi Sigismond le désapprouvait.
Désormais l'incident était pratiquement clos; quelques
» Pallavicini, t. II, p. 648, — Theicibr, Vet. mon. PoL, t. II, p. 641, GG8, 670.
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explications diplomatiques s'ensuivirent encore. Rome voyait avec peine le roi de Pologne trop facilement accessible à des soupçons mal fondés. Dans les premiers jours de janvier 1562, à Toccasion d'une audience à Lomja, le nonce crut devoir revenir sur ce sujet et dissiper les derniers vestiges d'une impression défavorable ; le Pape luimême certifia au Roi que la mission de Canobio se bornait à rinvitation d'Ivan IV au concile de Trente et qu'elle n'aurait eu, pour la Pologne, que les plus heureuses conséquences. Tel n'était pas l'avis de Sigismond. Il se félicitait que Canobio n'eût pas entrepris ce voyage et déclarait n'avoir jamais eu de soupçons contre Rome, ni douté de la bienveillance pontificale; tout au plus l'Autriche lui avait donné de l'ombrage ^.
Si le roi de Pologne restait fidèle à sa politique, Rome n'abdiquait pas non plus ses vues sur Moscou. Au commencement de l'année 1560, parut devant Pie IV le nouveau représentant de Venise, Marc-Antoine da Mula. Ancien disciple de l'école de Padoue, initié aux secrets de la politique, il avait brillé à la cour de Charles-Quint et de Philippe II avant d'être nommé ambassadeur auprès du Pape. L'habile diplomate eut bientôt conquis l'admiration générale, comme une rare et flatteuse distinction vint le prouver. Simple laïque, âgé déjà de cinquantecinq ans, il est, à l'insu de la Seigneurie, promu par le
* EiCHHoaif, t. II, p. 53. — ArclÛTes da Vatican, Litt. princ., 1555- 1565, f. 116. — Theiner, VeL mon. PoL, t. II, p. Ô49, 671, 676, 697. — PooiAxi, t. II, p. 350. ~ Bibl. du Vatican, fonds Oltoboni, a*2417, f. 114.
pontife à Févéché de Vérone. L'infraction à la loi était formelle, la défense de recevoir des bénéfices ou des dons de la part des souverains étrangers ne souffrant pus à Venise d'exception. Après de longs pourparlers, Pie IV consentit à retirer sa nomination, mais il ne battit en retraite que pour revenir à la charge, et, le 26 février 1561, Mula fut créé cardinal.
Là-dessus, grand émoi dans le palais ducal; la fière Seigneurie ne laissait personne disposer de ses sujets, futce même pour les élever au-dessus du vulgaire. Cette fois, les négociations échouèrent : en guise de représailles, on défendit aux Vénitiens de fêter le nouveau pourpré ; Tarn* bassade de Rome passa à un autre titulaire, avec défense de fréquenter Mula. Malgré tous les efforts du Pape pour faire oublier le passé et convaincre la Seigneurie qu'il avait agi spontanément, celle-ci garda constamment rancune au transfuge. » Il est un homme faux et connu comme tel à Venise , disait hardiment Giacomo Soranzo à Pie IV ; puisse-t-il ne pas trahir Votre Sainteté comme il a trahi sa patrie. » Souhait énigmatique! a Quelle trahison! fit le Pape. Voudrait-il par hasard m'empoisonner? » L'ambassadeur se retrancha dans de vagues affirmations sur la prudence de ses maîtres et leur dévouement au Saint-Siège, en laissant planer au-dessus du cardinal les plus graves soupçons. Ces artifices diplomatiques n'ébranlèrent pas la situation de Mula; le Pape lui demandait des conseils et le comblait d'honneurs. Évêque de Rieti dès 1562, préposé trois ans après à la bibliothèque du Vatican, il s'occupait spécialement des affaires concernant le concile de Trente et la ligue antiottomane ^ Or la place de Moscou était
ï CicocNA, t. VI, p. 611 à 6Î9, 742, 743. — ALeèm, t. IX, p. 156 à 160. Les allusions de Soranzo se rapportent à l'affaire du patriarche d'Aquilée, dont i] sera question plus bas.
GIRALDI, DONIFACIO. 377
marquée au concile* L'armée du Tsar eût été un puissant auxiliaire contre les Turcs; quoi d'étonnant si le cardinal vénitien porta ses regards de ce côté? Sur ses instances, ou au moins grâce à ses soins, une nouvelle mission fut décrétée.
C'était vers le mois de septembre 1561. L*échec de Canobio obligeait le Saint-Siège à compter avec les répugnances de la Pologne ; on se renferma donc prudemment dans un profond secret. Une entente préalable avec la Seigneurie n^est guère admissible, Mula venant de tomber en disgrâce ; ses dépêches , d'ailleurs , ne renferment aucune allusion à ce sujet. La cour de Rome hasardait l'entreprise à ses risques et périls ; un Vénitien la dirigeait, mais au nom du Pape et sous ses auspices*
Dans ces conditions , l'envoyé pontifical devait être surtout un homme adroit et fertile en ressources. Le choix du cardinal se porta sur un de ses compatriotes attaché à son service,messer Giovanni Giraldi. Chose rare au seizième siècle, cet Italien savait le polonais et Fallemand ; son habileté linguistique semble avoir été la cause de son élé* vation. Le but principal de la mission était analogue à celui de la précédente. Giraldi devait présenter à Ivan la bulle de convocation au concile de Trente avec un bref de Pie IV qui n'est pas parvenu jusqu'à nous. Par contre, les instructions pontificales nous révèlent de curieux détails. L'empereur Ferdinand et le roi de Pologne sont tenus cette fois à l'écart ; on ne sollicite plus ni l'approbation de l'un ni l'appui de l'autre ; Giraldi, rendu secrètement à Moscou, mettra le Tsar au courant de la situation. Des obstacles insurmontables ont arrêté en route un premier ambassadeur ; le Pape s'est vu obligé d'expédier à la dérobée une personne de confiance, sans caractère officiel, sans présents à offrir. Les motifs légitimes d'invitation au concile
ne manquent pas : importance de Tentréprise, bonnes dispositions présumées d'Iran, nécessité de Tunion vis-àvis des Turcs. L'auteur des instructions ne doute pas du succès à la cour de Moscou; c'est la Pologne qui le préoccupe ; il suggère aux Russes de se déguiser et de se rendre par mer jusqu'en Hollande, d'où ils arriveraient facilement à Trente. Giraldi est autorisé, si sa présence est nécessaire, à rester dans le pays. L'avenir plus éloigné est également prévu ; l'habile Vénitien recrutera quelques jeunes gens, qui viendront à Rome apprendre le latin et les rites de TÉglise, après quoi le Pape les renverra à Moscou pour y mettre leurs talents et leur science au service de la patrie.
Mais ce qui distingue spécialement ces instructions, ce sont les formules d'étiquette : Ivan est nommé Roi, Roi sérénissime. Majesté. Ce détail ne manque pas d'importance. Aux yeux de Rome, le titre royal passait pour un puissant moyen de rendre le grand kniaz docile au Saint- Siège ; aussi est-on surpris de voir ces honneurs prodigués tout à coup , sans motif , sans concessions réciproques . L'anomalie est d'autant plus étrange, que les anciens formulaires reparaissent immédiatement dans les pièces suivantes. Les instructions de Giraldi sont donc, à ce point de vue, une exception unique dans leur genre. Est-ce i dire qu'elles ne sont pas authentiques ? Les dossiers officiels qui les renferment n'admettent pas cette hypothèse, mais n'expliquent guère les singularités de la rédaction ' .
Quel a été le succès de cette mission ? Plus fortuné que Ganobio, Giraldi a-t-il pu pénétrer jusqu'à Moscou? Luimême a conté ses aventures à Possevino, lorsque celui-ci,
' TouRGDÉiTBT, t. I, p. 181. — Archives du Vatican, PoUi.^ t. GXXIX, f. 232. — De la Propagande, Scritt. orig.^ ann. 1705. — Bibl. nat., fonds iulien, n<» 1345.