CHAPITRE III
RODOLPHE GLENRE ET JACQUES WORONEGE.I I576-I580
I. Grégoire XIII éla Pape à runanimité. — Son portrait par les ambatta* deurt de Venite. — Le cardinal de Côme. — G6té faible de ladministralion pontiâcale. — Efforts concentrés sur l'éducation. — Université grégorienne. — Collège grec. — Candidats slaves. — La question d'Orient.
— Dépècbes du nonce Laureo. — Maximilien II et Ivan IV. — L'archiduc Ernest et le partage de la Pologne. — Ambassade de Cobentzl à Moscou. — Optimisme de son mémoire. — Revirement dans la politique du Saint-Siège. — Causes de rapprochement avec Moscou. — Instructions du cardinal Morone. — Ses rapports avec les envoyés moscovites à Ratisbonne. — Dépêches pressantes du cardinal de Cdme. — Détails biographiques sur Rodolphe Clenke. — Il accepte la mission de Moscou. -~ Instructions de Morone à Clenke. — Tergiversations de l'Empereur. — Il s'oppose à la mission moscovite. — Vrai motif de cette opposition. —
— Mort de Clenke.
II. Une erreur historique. — Décadence de l'empire turc. — Projet de Grégoire XIII. — L'homme providentiel. — Stéphane Bathory, sa jeunesse, ses succès. — Élu prince de Transylvanie, ensuite roi de Pologne. Ses titres au trône. — Dépêches de Laureo : simplicité de Bathory, cuisine royale, lune de miel, désillusions. — Bathory reconnu roi par le Saint-Siège. — Ligue antiottomane. — Pacta conventa, — Nécessité de réconcilier la Pologne avec Moscou. — Dépêche romaine à Calîgari. — Position difficile de celui-ci. — Projets militaires de Bathory. — La guerre déclarée à Moscou. — Prise de Polotsk et de Sokol. — Premières ouvertures du nonce à Bathory et à Zamojski. — Réponses dilatoires. — Politique du Saint-Siège. — La toque et le glaive envoyés à Bathory. — Aveux plus sincères. — Incidents défavorables : projet de divorce surpris par le nonce. — On lui insinue d'abandonner l'aiffaire moscovite. — Dernières tentatives. — Bathory reste fidèle aux traditions de Sigitmond II.
— (loavelle occasion de reprendre les anciens projets.
Sous le Pontificat de Grégoire XIII, les rapports de Rome avec Moscou alteigiieat, au seizième siècle, leur point culminant. Naguère professeur de droit canon à Bologne, Ugo Boncompagni réunissait autour de sa chaire des Reginald Pôle, des Carlo Borromeo, des Farnèse, des Truchsess. A Trente, il étonna les Pères du Concile par ses connaissances juridiques et sa vaste érudition. La révision du fameux procès de Tarchevèque de Tolède, accusé d'hérésie, lui donna encore plus de renom. Â la mort de Pie y, la brillante réputation de légiste consommé et de cardinal intègre lui valut les suffrages du conclave. L'élection se fit sans scrutin, ou, pour nous servir du terme consacré, par adoration. Boncompagni prit le nom de Grégoire XIII.
Les ambassadeurs de Venise ont fait et refait son portrait. Extérieur grave, taille élevée, maigre, robuste, petits yeux et vue perçante, nez aquilin qui révèle, d'après Soriano, « une âme généreuse et faite pour régner » , haut en couleurs, couronné de cheveux blancs, marcheur infatigable, ne craignant pas le grand air, mangeant peu et buvant encore moins, se couchant tôt et se levant de bonne heure, tel était le nouveau pape. Ses cpialités et ses défauts ont été ainsi esquissés par Paolo Tiepolo : « juste, intelligent, amateur et défenseur de TÉglise romaine, mais peu versé dans la politique et nullement enclin à ce genre d'affaires » . Les relations avec les souverains relevaient entièrement de Ptolomeo Galli, mieux
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connu 80U8 le nom de cardinal de GômCi secrétaire des brefs ad principes^ esprit plutôt médiocre que puissant, mais d'un caractère aimable et souple, d'un commerce sûr, d'une fidélité éprouvée. Au gré des fins diplomates (le Venise, cette partie de l'administration pontificale laissait beaucoup à désirer : pas de profondeur dans les plans, pas de suite dans les idées; on traînait en longueur les questions épineuses, sans égard pour les princes, avec trop de scrupules juridiques '.
Que si l'homme de loi absorbait souvent l'homme d'État, le Pontife ne se démentait jamais. Les intérêts de l'Église étaient souverainement chers à Grégoire ; la propagation de la foi et l'abolition des abus se poursuivaient avec un visible succès. Les réformes inaugurées par le concile de Trente poussaient ainsi de profondes racines dans le sol et s'assuraient de l'avenir. La pensée dominante du Pontife fut toujours l'instruction de la jeunesse et la formation du clergé. Le concile avait tracé de nouvelles règles pour l'érection des séminaires; par les soins du Pape, vingt-deux collèges environ furent fondés dans différents pays, et, pour couronner l'œuvre restauratrice, un vaste centre d'études fut établi à Rome et confié à la. direction des Jésuites. De tous les points du globe, une élite studieuse affluait vers l'Université grégorienne. On s'y retrempait dans les bonnes doctrines, dans les traditions d'attachement au Saint-Siège. Après quoi, rentrés dans leurs foyers, les jeunes docteurs propageaient au loin les idées romaines.
L'année 1576 vit surgir, sur les bords du Tibre, le collège grec de Saint- Athanase, destiné spécialement aux Hellènes, sans toutefois que les Slaves du rite oriental
1 Albbri, t. X, p. 163 à 290. Relations de Paolo Tiepolo, Soriano, AnUnio Tiepolo, Correr,
en fussent exclus. Dès Torigine de la fondation, le cardinal de Côme chargeait le nonce de Pologne, Vincent Laureo, de se mettre en quête d'une douzaine déjeunes Russes, intelligents, honnêtes, désireux de s'instruire, profondément attachés à leur patrie; prémices des Slaves au collège, ils eussent été ensuite parmi leurs compatriotes les apôtres de Rome. On calculait que lesproTinces russes de la Pologne fourniraient facilement six candidats; les six autres devaient être de vrais Moscovites, séduits par des promesses ou livrés aux Polonais par les hasards de la guerre. La commission n'était pas facile à exécuter. A peine, au lieu de douze candidats, le nonce put-il en trouver trois, dont un seul d'origine moscovite. Bientôt le collège grec rendra des services signalés à la cause de l'union, en donnant aux Hellènes un Arcudio, un Allacci, et aux Slaves un Rutski, un Korsak, un Rolenda '.
Préoccupé de l'avenir, le Pape ne pouvait se soustraire à la tâche présente, qui s'imposait de vive force. Lorsque le baile vénitien, Barbare, se présenta à SokoUi au lendemain de la guerre de Chypre et de la journée de Lépante, le grand vizir lui parla en ces termes : a Tu viens voir sans doute où en est notre courage après le dernier accident qui nous est arrivé; mais il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En vous arrachant un royaume, c'est un bras que nous vous avons coupé, et vous, en battant notre flotte, vous n'avez fait que nous raser la barbe. Un bras coupé ne saurait croître de nouveau, tandis que la barbe rasée se reproduit avec plus de force qu'auparavant. » Le mot n'était vrai qu'à demi ; les aigles polonaises, guidées par l'héroïque Sobieski, n'au-
' RoDOTA, t. III^ p. 146 à 220* — WiBRZBOwsKi, Otnoek,, p. 238.
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ront plus qu^à s'élancer sur les Ottomans campés devant les murs de Vienne, et la Turquie deviendra ce grand malade dont les héritiers, trop jaloux Tun de Tautre, prolongent seuls Texistence. Après la victoire des chrétiens, le prestige des Turcs sera perdu à jamais. Pour le moment, ce qui frappait les esprits, c'était plutôt la rapidité inouïe avec laquelle SokoUi avait réparé les pertes de Lépante. En 1572, Tescadre ottomane ne comptait pas moins de deux cent cinquante voiles ; le Croissant sillonnait de nouveau les mers ; déjà reparaissait dans le lointain le danger d'une nouvelle invasion qu'une ligue universelle pouvait seule conjurer. L'Europe du seizième siècle ne se laissait pas facilement enflammer par le feu sacré des croisades. Grégoire XIII n'en voulut pas moins affronter l'entreprise : l'avenir de l'Occident dépendait de la défaite de l'Islam. Les* mêmes diplomates vénitiens, qui ont critiqué si vivement la politique extérieure du Pape, avouent qu'il travaillait avec constance et ardeur à la ligue antiottomane, et que, pour la faire réussir, il eût volontiers sacrifié les trésors de l'Église. Le problème à résoudre semblait d'autant plus difficile, qu'on ne pouvait plus compter sur les alliés de Lépante. Le 7 mars 1573, Venise avait conclu la paix avec les Turcs ; l'Espagne de Philippe II signera une trêve en 1578. Cependant, les hostilités qui s'annonçaient entre la Perse et la Turquie faisaient de loin entrevoir le moment où l'on mettrait les Osmanlis entre deux feux, si les princes chrétiens les attaquaient simultanément en Occident. A ce point de vue, l'alliance militaire des Moscovites eût été des plus précieuses; on devait se complaire à la croire possible. Les dépèches de Laureo n'étaient pas faites pour décourager Grégoire XIII. La guerre avec Moscou avait d'abord semblé au nonce de Varsovie un excellent déri-
vatif pour Tardeur belliqueuse des Polonais ; mais lorsque les chances d'Ivan de succéder aux Jagellons devinrent plus sérieuses, il s'aperçut qu'au fond ce choix ne serait pas si mauvais, pourvu, naturellement, que le Tsar se fit catholique. En effet, les avantages paraissaient précieux. Bon capitaine, favorisé par la victoire, disposant de moyens formidables, animé de haine contre les Turcs et les hérétiques, Ivan pouvait mieux que tout autre, dans la pensée de Laureo, régler la question d'Orient*. Par un singulier concours de circonstances, les diplomates autrichiens étaient encore plus empressés à faire l'éloge du tsar de Moscou. Pendant les deux interrègnes qui se succédèrent à quelques mois de distance, après la mort du dernier Jagellon (7 juillet 1572), de graves et communs intérêts eurent bientôt rapproché d'Ivan IV l'empereur Maxi milieu. Henri de Valois n'était monté sur le trône de Pologne que pour en descendre précipitamment, à la première nouvelle qu'il pourrait devenir roi de France. Le vainqueur de Jamac s'en allait tuer les Guise et se faire assassiner par Jacques Clément. En proie à une vive agitation, déchiré par les partis politiques, le pays traditionnel de la liberté se préparait bruyamment à de nouvelles élections. L'archiduc Ernest, à' défaut de l'Empereur lui-même, était le candidat de l'Autriche. Les Turcs favorisaient Stéphane Bathory, leur vassal et voïévode de Transylvanie. Bien que le Tsar mit aussi des prétentions en avant, soit pour lui, soit pour son fils, soit sur la Pologne tout entière, soit seulement sur la Lithuanie, Maximilien II voulut essayer de gagner ses suffrages pour Ernest. L'Empereur s'intéressait aux
* WiKRZBOWSKi, Vinc, Laurêo^ p. 76. Le nonce croyait qnele titre d'empereur conféré à Ivan IV après la conquête de Gonttantinople taflirait pour qa*il •• réconciliât avec Rome* Ibidem, p. 857.
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projets livoniens d'Ivan ; Bathory inspirait des craintes à Tunetà Tautre; cet enchevêtrement d'intérêts ouvrait le champ aux concessions mutuelles et à l'action diplomatique. Jean Cobentzl fiit envoyé dans ce but à Moscou pendant l'hiver de l'année 1575. Ces négociations sont en dehors de notre sujet; elles roulaient sur le partage encore prématuré de la Pologne. La maison d'Autriche voulait bien céder des provinces qu'elle ne possédait pas, pourvu qu'un archiduc obtint tout un royaume; le Tsar ne voyait aucun inconvénient à livrer des Slaves aux Allemands, s'il pouvait du même coup élargir ses propres frontières* Des lettres flatteuses pour Ernest furent donc expédiées en Pologne, où elles n'arrivèrent du reste qu'après l'élection de Bathory. Mais il nous tarde d'aborder ce qui dans tout cela nous touche de plus près : le mémoire rédigé par Cobentzl sur la Moscovie.
Le diplomate autrichien a été évidemment ébloui par l'accueil qu'il reçut au Kremlin. Rien que l'apparition du Tsar le frappe de stupeur : Ivan se montre, à la première audience, avec un manteau d'étoffe précieuse sur les épaules, tout couvert de rubis, d'émeraudes, de diamants grands comme des noix, s'écrie Cobentzl avec enthousiasme ; le fils aîné du Tsar déploie dans son costume la même magnificence, moins la couronne et le sceptre. A la vue des splendeurs dont s'entoure le monarque du Nord, notre ambassadeur est comme étourdi; il dédaigne ce que naguère il avait admiré : rien n'est comparable aux merveilles de Moscou, ni les tiares et les mitres du Pape, ni les joyaux de France ou d'Espagne, ni les trésors de Toscane, de Bohême, de Hongrie. Au festin qui succède à l'audience, nouvelle surprise, nouvelle admiration. Vêtus de longues robes à l'orientale, le souverain et son fils semblent enveloppés de lumière, si vif est
Téclat des pierreries qui étincellent sur leurs costumes cramoisis; de nombreux serviteurs aux brillantes livrées entourent les tables garnies de vaisselle et de coupes en or et en vermeil. Six longues heures se passent ainsi au milieu des boissons et des mets, car la gravité de nos pères ne reculait pas devant cette épreuve, le plus souvent assez funeste pour plusieurs d'entre eux. La dernière libation est offerte aux convives par le Tsar lui-même. Après quoi, à la lueur des flambeaux, on reconduit les hôtes étrangers à leur domicile pour s'y remettre intrépidement à boire et à manger jusqu'au lever de l'aurore. Non content d'admirer ce qui tombait sous les yeux, Oobentzl trouva des amis complaisants qui lui donnèrent force détails sur les trésors cachés d'Ivan et sur ses ressources militaires. Les richesses accumulées au Kremlin sont presque légendaires : trois cents charretées d'or et d'argent enlevées à Novgorod sous Ivan III, les dépouilles de quinze principautés subjuguées par Yasili III, le butin de Kazan, d'Astrakhan, de Dorpat, de Pernau et de quelques autres villes prises à l'ennemi et soustraites au pillage. Quant aux forces militaires, elles étaient évaluées à trois cent mille cavaliers, cent mille fantassins armés de fusils, cent mille autres munis de flèches, qui tous peuvent être mobilisés dans l'espace de quinze jours. Cette dernière affirmation suffit, à elle seule, pour donner la mesure de l'exactitude de Cobentzl. Personne n'ignore avec quelle lenteur et quelle difficulté les Tsars réunissaient sous les drapeaux leurs soldats-laboureurs, disséminés dans les campagnes : le délai de quinze jours est une amère ironie.
L'optimisme de notre diplomate ne s'arrête pas aux faits purement matériels; il parait au grand jour dans les appréciations morales. Ivan est censé animé d'un beau
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zèle pour conclure une alliance antiottomane avec le Pape, TEmpereur, le roi d'Espagne et tous les pnnces chrétiens. Au seizième siècle, à Talliance politique s'associe toujours ridée de Tunité religieuse. A cet égard, Cobentzl trouve les Moscovites admirablement préparés, pourvu qu'on y mette de la prudence et de la modération. En effet, rien de plus facile que de rentrer dans le giron de TÉglise pour ceux qui, à la rigueur, n'en sont jamais sortis : c'est le cas des Moscovites. Us professent, à quelques détails près, les mêmes doctrines que l'Église romaine, s'adonnent aux mêmes pratiques, y compris les jeûnes et le culte des saints, recourent aux mêmes sacrements, ne portent pas de haine aux Latins; la piété populaire se manifeste dans les processions, dans la vie exemplaire des moines et des nonnes. N'écoutant que son zèle, Cobentzl croit devoir indiquer Thomme, d'après lui, le plus capable d'agir dans le sens du rapprochement : c'est le Père Stanislas Warszewicki, recteur du collège des Jésuites de Vilna.
Après ces échappées lumineuses vient tout naturellement le désir de voir Ivan, à défaut d'un Habsbourg, monter sur le trône de Pologne et assumer contre les Turcs une mission providentielle'. Quand on songe que le Tsar parcourait alors la cinquième des six époques de massacres consignées dans les chroniques, que les plus illustres boïars comptaient parmi les victimes, que Tver et Novgorod saccagés cruellement se relevaient à peine de leurs ruines, que les églises et les couvents n'échappaient guère à la déprédation, que tout le pays, plongé
' WiCHMAS», p. 1. — TouRcuÉxBv, t. I, p. 255. — Pam, dipL snoch,, l. I, col. 481 à 574. Tourguéney attribue faussement ce mémoire à Pemstein; Wichmann est dans Terreur sur les dates. Pour toute cette période, voir Z.iKTtzEWSKi, Po ucieccze, p. 60 et suiv. — Appendice, n* III.
dans un morne effroi, reg[ardait l'avenir avec terreur, on se demande non sans surprise comment un homme, versé dans la politique et rompu aux grandes affaires, pouvait si facilement se laisser halluciner.
Tel était cependant le langage de Gobentzl, et nous ne sommes pas éloigné de croire que ses paradoxes ont fait oublier les sombres dépêches de Portico. Le diplomate autrichien jouissait d'une certaine autorité; son mémoire, adressé, semble-t-il, à plusieurs personnages à la fois, a circulé dans les plus hautes sphères, et, s'il faut en juger d'après les exemplaires encore existants, il a dû. être très répandu.
Les événements politiques attiraient le Saint-Siège vers le même ordre d'idées . Les concurrents au trône de Pologne étaient si nombreux, si profondément divisés, qu'il ne fallait pas s'attendre à une issue pacifique des élections. A deux jours d'intervalle, le 12 et le 14 décembre 1575, deux rois furent successivement proclamés : Maximilien II et Stéphane Bathory. Gagnant de vitesse sur son rival, rendu promptement en Pologne, le voïévode de Transylvanie avait mêlé son sang à celui des Jagellons, posé leur couronne sur sa tête, fasciné et séduit les esprits par ses allures chevaleresques, tandis que l'Empereur, entouré de son conseil, calculait les chances de succès, s'effarouchait des risques à courir et se bornait, en somme, à rédiger de touchantes proclamations.
Le nonce Laureo se trouva placé dans une fausse position : en pleine lutte électorale, il avait officiellement soutenu les Habsbourg, la candidature d'Ivan restant toujours subordonnée à leur échec; quant à Bathory, on l'avait négligé complètement. Aux yeux du Saint-Siège, il n'y avait donc d'autre élection valable que celle de l'Empereur. Pour ne pas se déjuger, Laureo quitta Varsovie et se fixa
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à Breslau. Un seul avantage dérivait de cette confusion : Rome pouvait traiter des affaires de Moscou avec un roi de Pologne sans que les Polonais eussent rien à y voir ; d*ailleurs, un Habsbourg ne serait-il pas plus prévenant et plus souple qu*un Jagellon ? L'occasion d'entrer en matière s'offrit d'elle-même au départ pour l'Allemagne du cardinal Morone, accrédité en qualité de légat auprès de Maximilien II.
En effet, les instructions pontificales du 26 avril 1576 développent longuement les avantages d'une mission romaine à Moscou, même au point de vue des intérêts du Saint-Empire. L^affaire passait en bonnes mains. Accusé d'hérésie et jeté dans les fers par Paul IV, Morone était sorti de prison pour présider les Pères du concile de Trente; l'admiration générale avait succédé aux soupçons , ses adversaires le redoutaient, les Romains le surnommaient, à cause de sa réserve, le puits de Saint-Patrice.
En outre, les circonstances se prêtèrent aux négociations : dans les premiers jours de juillet, deux envoyés russes , le prince Sougorski et le dîak Artsybachev, vinrent à la diète de Ratisbonne conclure une alliance définitive, s'entendre avec Maximilien sur la ligue et intriguer contre Bathory. L'Empereur s'en ouvrit au cardinal et, sur la remarque qu'il faudrait auparavant mettre à l'épreuve la sincérité moscovite, lui déclara sans réticence qu'un envoyé spécial se rendrait au Kremlin. C'était là que Morone voulait en venir; il murmura timidement que le Pape pourrait peutêtre en faire autant. S'apercevant alors du piège, Maximilien se replia sur les démarches préliminaires à la diète et sur les incursions des Turcs en Croatie. Cependant, bientôt après, il approuva le projet pontifical, et Morone se mit immédiatement en rapport avec les Russes, que les mauvaises langues accusaient d'être assez grossiers. La prc
kit PROJETS DE MISSIONS PONTIFICALES A MOSCOO.
mière entrevue réussit à merveille et dissipa les appréhensions. Il n'y avait plus qu à pousser la pointe. Le 28 août, le cardinal fit présenter une lettre à Sougorski avec prière de s'en charger pour son maître. Quel ne fut pas Tétonnement général, lorsque les diplomates du Kremlin répondirent par un refiis ! « Que le Pape envoie lui-même son ambassadeur à Moscou, disaient-ils, qu'il donne ses lettres aux courriers impériaux ; quant à nous , nous sommes accrédités auprès de l'Empereur et nullement auprès du Pape. » Rien ne put les faire changer d'avis : ils savaient trop bien qu'ils répondaient sur leurs têtes de la fidélité servile aux ordres du maître '.
Morone était tout entier à son désappointement et peutêtre à son dépit, lorsqu'il reçut de Rome des dépêches qui marquent une nouvelle phase dans ces négociations. Déjà plus d'une fois le cardinal de Côme avait adjuré la diète de voter promptement les subsides pour la guerre, sans laisser à Mourad III le loisir de subjuguer la Perse ; le Saint-Siège ne perdait pas l'espoir d'enrôler l'Espagne, le Portugal, l'Italie avec Venise, et, pour grossir le nombre des alliés, Morone se voyait autorisé à tenter la fortune auprès de Schah-Ismaïl et d'Ivan IV. En Perse, le bruit des armes eût couvert la voix des diplomates; Moscou présentait plus de ressources. On envoya donc au légat d'Allemagne un bref pour Ivan IV avec une dépêche datée du 25 août, qui nous offre un curieux spécimen d'idées inexactes sur Moscou. Le Saint-Siège se dit parfaitement informé des excellentes dispositions du Tsar, voire de sa déférence, de son profond respect pour le Pape. Jusqu'ici, pour ménager l'Autriche, on s'est tenu à l'écart; maintenant que les
> Archives du Vatican, Polit., CXVI, f. 61; fonds Borghèse, IIF, a'IOT C. — TBEiVEHf Annales, t. II, p. 5Î5, 529. — Pam. dipl, snoch., 1. 1, eol. 664, 695.
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Habsbourg sont en bons termes avec Ivan, pourquoi les intérêts de TÉglise ne marcheraient-ils pas de front avec ceux du Saint-Empire? Morone reçut, par conséquent, Tordre positif d'envoyer un messager à Moscou. Comme k Tordinaire , le but de la mission sera politique à la fois ei religieux. L'appui de Maximilien semblait si assuré qu'on lui suggéra d'avance le canevas d'une lettre à Ivan. Quant a l'heureux résultat de l'entreprise, Rome n'en doutait presque pas; on s attendait plutôt à voir arriver, du fond de la Moscovie, une ambassade solennelle '•
A Ratisbonne, le légat n'était guère mieux informé que le cardinal au Vatican ; ne puisaient-ils pas tous les deux aux mêmes sources autrichiennes? Sans faire d'observation à sa cour, sans se laisser décourager par Sougorski, Morone ne songea qu'à exécuter les ordres reçus. L'Empereur donna verbalement son approbation; le titulaire de la mission était trouvé d'avance : Rodolphe Glenke s'en chargeait volontiers. Savant, érudit, d'une constitution robuste, d'un genre de vie austère, presque Spartiate, ce prêtre distingué consacrait ses loisirs aux études et cultivait les sciences sacrées, le droit civil et les langues orientales. Son humeur enjouée et quelque peu batailleuse le faisait tour à tour admirer par les uns, craindre par les autres, et parfois gronder par son évéque, à cause de ses mordantes saillies.
Jusque-là sa carrière n'avait été rien moins que monotone. Sa jeunesse s'était écoulée en grande partie aux universités protestantes de Wittemberg, Meissen, Rostock. Vers 1550, Clenke se trouve à l'université catholique de Cracovie, et c'est à cette époque que se rapporte son voyage de Moscou en compagnie de Stanislas Jedrowski,
^ Tdeiker, Annales^ t. II, p. 218* ^— Borne et Moscou, p. 150, n^ iO«
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envoyé auprès du Tsar par Sigismond-Auguste. Cette lointaine et fatigante excursion laissa à Tintrépide touriste des souvenirs ineffaçables et le mit en veine d^existence nomade. Au retour, à peine a-t-il passé quelque temps auprès de Gebbard de Waldbourg, le futur archevêque si tristement célèbre de Cologne, qu'il est de nouveau sur les grands chemins; la France et Tltalie Tattirent sans le captiver; le voici, en 1557, à Tuniversité d'Ingolstadt; bientôt après il se fait recevoir Hcencié en droit à Louvain, %i se consacre à Tétude de la théologie. Dès qu'il eut obtenu le bonnet de docteur, il fut nommé recteur du séminaire nouvellement érigé d'Eichstaett, professeur de théologie, prédicateur de la cathédrale et chanoine. Ce rapide avancement, ce cumul de fonctions, sont une preuve des mérites et des capacités de Clenke. Le duc de Bavière, qui lui servait des pensions, n'y resta pas indifférent et, faisant valoir ses droits sur le savant ecclésiastique, lui confia, en 1570, la direction du Georgianum d'ingolstadt.
Au mois d'août 1576, Morone eut l'occasion de voir Cienke à Ratisbonne, et, le trouvant plein de science et de zèle, habile dans la controverse, lui proposa la mission de Moscou. L'offre fut acceptée avec empressement. Ne prévoyant plus d'obstacles, le légat rédigea une longue feuille d'instructions qui reflète fidèlement les illusions romaines : l'union avec l'Église et la guerre contre les Turcs en forment l'objet; Clenke est chargé de provoquer une ambassade russe à Rome, et autorisé à promettre des théologiens et des prêtres, si le Tsar, nouveau David« prêt à lutter contre l'Islam, veut se faire instruire plus à fond. La lettre du légat à Ivan est écrite dans le même style ^;
'MEDEnER, t. II, p. 45 à 51. — SuTTNER, p. 27, — Tbedwëuus, Wtkice, passim. ^ Gbigobovitod, p. S7 à 75, n** 5, 6.
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On ne se doutait pas des contrastes : le despote de Moscou à Técole d'un prêtre latin, les opritchniki soumis docilement au Pape; — n'était-ce pas rêver l'impossible?
En organisant la mission sous les auspices impériales, en espérant le concours de l'Autriche, ni Grégoire XIII ni Morone n'avaient compté avec la versatilité qui distingua de tout temps la plupart des Habsbourg. Après une réponse évasive et une approbation complète, Maximilien allait encore revenir sur sa décision. Le prince Sougorski se mettait déjà en route, Clenke devait l'accompagner; comme dernière formalité, Morone en informe TEmpereur, lorsque, l'avant-veille du départ, le 15 septembre, une déclaration inattendue vient plonger les intéressés dans Tétonnement. Sa Majesté exprimait l'avis de surseoir à l'envoi de Rodolphe Clenke ou de tout autre représentant pontiBcal, et voici pourquoi : les négociations ne s'ouvriraient à Moscou qu'après l'arrivée des ambassadeurs du Saint-Empire, du roi d'Espagne et du roi de Danemark ; or, avant de traiter avec le Tsar, il serait opportun que les diplomates étrangers s'entendissent entre eux ; une mission isolée manquerait son but. Ces raisons sont moins convaincantes qu'on ne croirait. La résolution impériale s'inspirait plutôt d'une secrète jalousie : des conseillers ombrageux, craignant un nouveau succès du Saint-Siège, avaient per* suadé l'Empereur de faire avorter la mission pontificale. Telle est la version donnée par Malvasia, secrétaire de Morone, au P. Possevino ; telle est l'opinion de Possevino lui-même. Le légat d'Allemagne ne se montra pas contrarié outre mesure de cet échec. On eut soin de l'avertir que les Busses ne se souciaient pas d'emmener avec eux un prêtre romain. Voyant qu'il serait inutile d'insister, il s'épargna de nouvelles démarches, et l'affaire en resta là. Le reproche d'inconstance ne saurait être adressé au cardinal de
Côme ; le jour même où TEmpereur notifiait son refus, il félicitait Morone de ses premiers succès auprès de Sougorski et y au nom du Pape, l'encourageait à multiplier ses efforts ',
Le plus désappointé de tous fut peut-être Rodolphe
Clenke : son esprit aventureux se complaisait dans le grand
œuvre à parfaire , dans le lointain voyage à entreprendre.
Obligé d'y renoncer, il se consacra au duché de Brunswick,
, où il y avait à soutenir une lutte ardente contre le protes-
;| tantisme. Victime de son zèle, de ses travaux, de ses
; fatigues, il mourut le 6 août 1578. Sa dépouille mortelle
repose dans la modeste église des religieuses d'Eldagessen.
Ainsi disparut de la scène du monde celui qui aurait dû gagner Ivan le Terrible à la foi romaine, en faire le champion du Saint-Siège et la terreur des Ottomans. Je ne hasarderai pas rhypothèse que Glenke eût réussi dans sa mission ; toujours est-il que ce n'était pas à un Habsbourg de loi susciter des obstacles
On a cru jusqu'ici que Grégoire XIII, avant la célèbre mission de Possevino, n'avait essayé qu'une seule fois de se mettre en rapport avec Moscou, et qu'il n'avait pas renouvelé en Pologne les démarches avortées en Autriche. C'est une erreur dont il importe de signaler la source. Les instructions du cardinal de Côme au nonce de Pologne sur
' Rome et Moscou, p. 154, n* 12; Bathory et Possevino, p. 53. — ToutcuÉRET, SuppLy p. 21. ^ ArclÛTes du Vatican, Germania, XCVI, f. Ii9f
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une mission auprès divan, en 1579, gisaient inconnues aux archives du Vatican, et, si la correspondance de Caligari, publiée par Tourguénev, n'en révèle pas les traces, c'est qu'elle présente elle-même de regrettables lacunes ; notamment les dépêches chiffrées n'y sont pas reproduites. Ces précieux documents, que j'ai la chance d'arracher le premier à l'oubli, permettent de mettre en lumière un épisode diplomatique qui ne manque ni d'intérêt ni d'importance : il s'agit d'un nouveau projet moscovite provoqué par les complications d'Orient.
A la mort de Suleyman I**, l'empire islamique entra dans sa période de décadence. A la vérité, les causes d'affaiblissement restèrent à l'état occulte tant que Sokolli, de sa main vigoureuse, empêcha leur éclosion et maintint les traditions du grand règne. Cependant le Croissant n'est plus entouré d'un prestige invincible; la journée de Lé-» pante l'avait détruit sans briser encore complètement la puissance ottomane. Mourad III s'était engagé dans une longue et terrible guerre avec la Perse. 11 y avait des alternatives de victoires et de revers, mais les bruits défavorables aux Turcs trouvaient plus de crédit en Europe, et une ambassade persane venait solliciter à Lisbonne le concours des princes d'Occident pour porter un mortel et dernier coup à l'empire ébranlé de Mahomet. Se prévalant des circonstances favorables, Grégoire Xlll reprit les projets caressés à Rome depuis 1576. 11 se laissa persuader que les Turcs, harcelés par les Perses en Asie, ne pourraient guère opposer une longue résistance aux armées chrétiennes qui viendraient les attaquer de toutes parts en Europe. Le point capital, d'où dépendait la victoire, était donc d'organiser promptement la ligue pour fuire coïncider une campagne dans la presqu'île des Balkans avec les opérations militaires que les Perses pousse*
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raient vigoureusement en Orient. On espérait rallier sous le même drapeau TEspagne et Venise, ces deux rivales également fières et puissantes, dont le concours, en vue du succès, était également nécessaire. Le commandement suprême eût été confié au roi de Pologne. Ce choix était indiqué : Batbory se révélait tout à coup comme un homme providentiel aspirant aux plus hautes destinées. Son passé n'était pas sans gloire.
2es Bathory de Somlyo comptaient parmi les plus illustres familles de Transylvanie; traditions belliqueuses, courage è toute épreuve, simplicité patriarcale, fidélité à la foi des ancêtres, tels étaient leurs traits distinctifis. L'année même de la naissance du futur monarque, ses parents élevèrent à côté de leur château une église à la sainte Vierge. Possevino eut un jour Toccasion de la voir et d'admirer les précieux ornements dont elle était fournie. Il ne manqua pas d'en tirer, après coup, l'horoscope du nouveau-né, prédestiné à devenir grand constructeur d'églises et restaurateur du culte divin. Envoyé par son père à Gran, Stéphane y reçut à la cour de l'archevêque une forte et pieuse éducation. Lorsqu'il passa, tout jeune encore, au service de Ferdinand, son caractère était déjà si fièrement trempé que le primat de Hongrie put foire de lui cet éloge : « Voici un garçon, dit-il au roi des Romains, qui veut être traité comme un homme. » Sur un théâtre plus vaste, les qualités de Bathory se firent mieux remarquer : en 1549, il se rendit à la diète d'Aug^sbourg; la vie des camps lui valut la réputation de vaillant soldat; ensuite il accompagna en Italie l'archiduchesse Catherine, fiancée au duc de Mantoue.
Mais ces bonnes relations avec les Habsbourg ne tar« dèrent pas à s'altérer singulièrement. Le voYévode de Transylvanie, Jean-Sigismond Zapolya, disputait à Ferdi-
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nand» les armes à la main, la couronne royale de Hongrie. Rentré parmi les siens, nommé commandant de Vara« dincy Batbory embrassa le parti de son prince, et il eut souvent à combattre les milices autrichiennes. La guerre devenait ainsi de plus en plus son élément favori; tout Ty portait, et son inclination naturelle, et sa position sociale, et les circonstances agitées de Tépoque. Son génie mili* taire se trahit à chaque occasion : on admire son coup d'œil, son énergie, ses soudaines inspirations ; le champ de bataille Tanime d'un enthousiasme qu'il répand autour de lui; sous la tente, il étudie avec passion Tart de la guerre et invente des boulets qui font la terreur de Tennemi. Aussi fin diplomate que valeureux capitaine, la mission de Vienne lui échut souvent en partage. Les pourparlers avec Ferdinand n'aboutirent jamais. Maximilien II était sur le point, en 1565, de ratifier un traité avantageux pour lui, lorsque Bathory vint demander de nouvelle^ concessions en faveur de son maître. Le recul ressemblait à un piège ; l'Empereur rompit les négociations et retint prisonnier l'envoyé de Zapolya. Près de trois ans s'écoulèrent ainsi dans une captivité honorable qui ne le privait de rien, si ce n'est de la liberté.
En I57I , lorsque le dernier Zapolya eut fermé les yeux, les suffrages des électeurs se portèrent sur Bathory. Il accepta la couronne de Transylvanie; mais pour la conserver sur sa tète, il dut livrer une sanglante bataille à un rival perfide et puissant. Le calme rentrait peu à peu dans le pays, les relations du dehors n'en restaient pas moins compliquées : vassal et tributaire du Sultan, le vo'iévode recevait de lui l'investiture et, en cas de guerre, lui fournissait un contingent; d'autres attaches, mais secrètes, unissaient la principauté à l'empire : or l'Empereur abhorrait le Sultan; ni l'un ni l'autre n'avait les sincères symp
pathies de Bathory, qui eût préféré voir sa patrie rendue à elle-même et complètement indépendante '.
Le nouveau volévode aurait consumé obscurément sa vie et ses forces dans la lutte avec ces difficultés, si les Polonais ne Teussent appelé à devenir leur roi. Un brillant avenir s'ouvrait devant lui; mais quels étaient ses titres au trône de Pologne? Talents militaires, réputation de tolérance, hostilité envers les Habsbourg, protection du Sultan, promesse d'épouser la dernière Jagellon. La petite noblesse, la szlacfua, n'en demandait pas davantage; Tenthousiasme des électeurs se fût certainement refroidi, s'ils eussent mieux connu la rude énergie du maître qu'ils acclamaient, son austère justice, ses principes de discipline, sa volonté inébranlable de ne pas être un roi de théâtre.
Quant aux petits côtés de l'événement, personne ne les a mieux saisis que le nonce Laureo. Ce qui le frappe avant tout dans Bathory, c'est la simplicité de ses allures : ses vêtements sont modestes, presque pauvres ; lorsqu'il ôte son soulier de fer, on aperçoit des chaussures percées, et l'on échange des sourires; au milieu d'une conversation, survient un palatin quelconque, il prend le Roi par le bras, le tire familièrement à l'écart, ordonne à haute voix de fermer les portes, de ne laisser entrer personne. La cuisine royale est une cuisine militaire; le bœuf avec des oignons et de l'ail en fait tous les frais, contraste frappant avec les festins légendaires des magnats. Le mariage avec Anne Jagellon avait été essentiellement politique, l'inclination n'y était pour rien; la lune de miel ne dura que quelques jours, l'épouse de cinquante-quatre ans se vit bientôt délaissée par un mari plus jeune de dix ans, bouil-
' PosSEviHO, La Transilvanta, ms., p. 172. ~~ ArclÛTef du Vatican, fonds fiorghèse, LXV, D, f. 244.
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iant d'activité. Leurs chambres étaient voisines, séparées par une seule pièce. Au lieu de faire appeler la Reine ou d'aller la trouver, Bathory lui offrit de venir spontané* ment quand elle voudrait le voir. Une première fois, elle endura cinq heures d'attente; personne ne parut dans la soirée suivante : la Reine revint bouleversée dans sa chambre, un accès de fièvre se déclara, une saignée fut nécessaire. Même désillusion dans les affaires : le Roi se conduisait en maître absolu, distribuant à son gré les faveurs et les charges, ne laissant à son épouse aucune part d'influence. Mortifiés et déçus, les partisans d'Anne remplissaient la capitale de leurs plaintes et s'en allaient répétant partout : ErravimuSj erravimus. Le nonce conclut sa dépêche chiffrée en exprimant l'espoir que ces vétilles jetteront peut-être quelque lumière sur des questions plus graves*.
Rome avait, en effet, une décision importante à prendre : il fallait choisir entre Maximilien et Bathory, élus tous les deux rois de Pologne. L'un possédait les sympathies du Suint-Siège; une rupture avec l'autre semblait imminente. La mort de Maximilien II vint fort à propos dégager la situation : le Pape reconnut l'élection de Bathory; le Roi oublia l'échec du voliévode; d'excellentes relations s'établirent entre Rome et Varsovie, sitôt qu'on eut appris à mieux connaître les dispositions chevaleresques de Bathory, son attachement inébranlable à l'Église, sa haine secrète du Croissant'. Désormais le chef de la ligue antiottomane s'imposait par la force des choses : à la tête de la brillante et indomptable cavalerie polonaise, des fantassins hongrois, intrépides et endurants, le royal capitaine pouvait plus facilement que tout
' W1RRZBOW8K1, Fine. LaureOj p. 424 k 4S7. ' Bibl. nat., fonds latin, n* 6063, paiiîm
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autre pénétrer jusqu'au cœur de rennemi, à travers la Moldavie et la Yalachie, dont Taccès lui était ouvert.
Mais auparavant un obstacle devait être écarté. Les pacta conventa^ acceptés sous la foi du serment, obligeaient le nouveau Roi à maintenir la paix avec les Turcs et à reprendre aux Moscovites leurs conquêtes sur les Polonais ^ Rome comprenait très bien que la lutte simultanée avec deux adversaires formidables compromettrait la victoire, mais on voulait changer les rôles : conclure une alliance avec Ivan et concentrer les forces contre Mourad. Si le Roi se laissait convaincre, la diète Teût délié de ses promesses. Grégoire XIII revenait ainsi aa projet favori du Saint-Siège.
Le cardinal de Gôme se mit immédiatement à l'œuvre. Une longue dépêche fiit adressée, le 10 juin 1579, au nonce de Varsovie, André Galigari, successeur de Laureo. Presser Bathory de se mettre à la tête d'une croisade, sous peine de passer pour l'ami des Turcs ; laisser le Pape rétablir la paix avec Moscou, car, en dépit des trêves, oo se battait déjà en Livonie : tel était le mot d'ordre, renforcé par des promesses de subsides et des mirages de conquête : on pourrait arrondir la Transylvanie, s'emparer de la Moldavie, en proie aux aventuriers; de la Yalachie, épuisée par les discordes, voire de Gonstantinople. Pour ne pas compromettre les succès militaires des Polonais, le Pape agirait spontanément, comme à l'insu du Roi, de sorte qu'à Moscou l'on ne se douterait même pas qu'il fût initié au secret. Galigari n'avait qu'à rédiger des instructions, dont le point culminant serait la paix entre les deux nations belligérantes et l'union de Moscou avec Rome sur la base du concile de Florence. Muni de
^ Vol. Ugum, t. II, p. 898.
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cette pièce et avec Tassentiment du Roi, le neveu de Tarchevéque de Gnesen, Jacques Zbarata Woronecki, irait tenter la fortune au Kremlin ^
La dépêche cardinalice, à dire vrai, proposait à Caligari un problème à peu près insoluble. Les excès sauvages du terrible Ivan le rendaient de plus en plus étranger aux idées romaines de conciliation, et, en 1579, Batkory devait être également inaccessible aux discours pacifiques. De vastes plans de campagne germaient dans sa tète; il les avait esquissés au nonce dès le mois d'avril 1578 : marcher sur Polotsk et Smolensk, cribler de projectiles les deux forteresses, surprendre Moscou, exiger des vaincus la cession de la Livonie, et dicter au Kremlin les conditions de la paix. Projet grandiose, que reprendra dans trois siècles un capitaine de génie pour aboutir à un désastre! La diète de la même année 1578 encourageait Bathory A -donner de l'avant : de lourds impôts furent votés avec une largesse inouïe. A peine les préparatifs terminés, le courrier Lopacinski partit pour Moscou, le 26 juin 1579, porteur d'une déclaration formelle de guerre : la Livonie en était l'enjeu; le but suprême, celui de refouler vers l'Asie le plus formidable ennemi de la Pologne *•
La fortune, dès le début, se déclara en faveur de Batbory. Par un mouvement habile et inattendu, il avait envahi la Russie Blanche, tandis qu'Ivan dirigeait le gros de ses troupes sur Pskov et Novgorod pour se rapprocher de la Livonie. Le 29 août, les formidables remparts de Polotsk sont déjà la proie des flammes; le lendemain, un furieux et dernier assaut est livré; Bathory, à genoux sous sa tente, lève les mains vers le ciel et fait vœu d'ériger un
' Borne et Moscou, p. 155, n* 18.
• WiBRZBOwsEï, Vine, Laureo, p. 6W; Uchanse,, U III, p. 801. — Po»^ sowf Kl, p. 162, n^ 114«
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collège de Jésuites, s'il parvient à s'emparer de la ville. Après quelques heures d'un combat acharné , Polotsk se rend aux vainqueurs. Le 11 septembre, Sokol, incendié, pillé de toutes parts, est le théâtre d'un carnage épouvantable; les plus vieux soldats ne se rappellent pas avoir rien vu de pareil. D'autres forteresses moscovites, moins importantes, subissent tour à tour le même sort; les provinces avoisinantes sont dévastées sans pitié.
Or Batbory était justement dans l'ivresse de la victoire, lorsque le nonce Galigari, à la suite des dépêches romaines, lui fit, le 8 septembre, ses premières ouvertures. Sans aborder la question moscovite, il parlait en général de la ligue et proposait, si l'armée s'attardait en campagne, de venir à Polotsk '. Auprès du Roi se trouvait Jean Zamojski, dit le Grand par ses compatriotes^ chancelier du royaume, ancien étudiant de l'université de Padoue, aussi versé dans le droit romain et les auteurs classiques que dans l'art de la guerre, éloquent, courageux, ennemi traditionnel de Moscou. Ces circonstances ne promettaient pas un succès facile. D'autre part, ni Bathory ni Zamojski ne s'opposaient, en principe, à la ligue; tous deux se plaignaient souvent des Turcs ; on soupçonnait les pachas de semer la discorde parmi les Polonais, dont la faiblesse faisait la force des Ottomans. Galigari ne se décourageait pas d'avance; il espérait même, après tout, qu'une paix honorable, sous les auspices du Pape, serait peut-être acceptée. Le Roi et le chancelier répondirent au nonce le même jour, 20 septembre, et dans le même sens. L'affaire leur paraissait trop importante pour être traitée dons
' Pour la luite des négociatîoni jusqu'au 1* janvier 1580, Toir TaBiEcsa, Annaiesj t. III, p. 68 à 74, 661. — Touboubhev, t. I, p. S74 à 280. — JBbidehstkin, De belio mosc, p. 38 et luiv. — Kniya posQlsk.^ paatim. — Archives du Vatican, Polonia, t. XVI, f. t83, 290, 807 à 386.
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le tumulte des camps ; inutile par conséquent que le nonce se déran{][eàt. Zamojski annonçait le retour prochain du Roi à Vilna; et le Roi, renchérissant sur Zamojski, insistait sur le mauvais état des routes et la longfueur du voyage. Au cours de Tannée, on avait déjà plus d'une fois donné à Caligari des réponses évasives, lorsque ces matières épineuses tombaient sous sa plume. Cette fois, on pouvait se flatter de mieux réussir : la négociation s'engageait sérieusement, le nonce avait un bref du Pape Tautorisant à intervenir en vue de la paix avec Moscou et de la ligue à organiser. Au seizième siècle^ auprès d'une cour catholique, un habile diplomate était avec cela suffisamment armé, sinon pour triompher de tous les obstacles, au moins pour obtenir des réponses catégoriques; mais la malchance poursuivait Galigari.
Après avoir brillamment terminé la campagne de 1579, Stéphane se dépécha de rentrer dans ses États, à cause de la diète imminente. Le 5 octobre, le nonce eut à Vilna sa première audience. La veille, il avait causé longuement avec Zamojski. Une guerre européenne contre les Turcs souriait au belliqueux chancelier, pourvu qu'on eût le temps de s'y préparer et que tout se fît en secret. Quant à la mission moscovite, il se retranchait dans une discrétion parfaite, ne voulant rien hasarder sur les rapports avec un souverain trop habitué à violer ses serments, et '*.ontre lequel la Pologne devait se mettre en garde.
Ces allusions faisaient prévoir l'issue de l'audience royale. Elle fut longue : Bathory avait ses moments d'expansion où sa parole débordait comme un fleuve; il se montra, du reste, aussi fin que courtois. Prince catholique, à l'offre flatteuse de diriger une croisade, il ne pouvait répondre que par des protestations de noble et filial dévouement, trop heureux s'il pouvait mettre sa vie et ses
États au service du Saint-Siège, et voir sa patrie hongroise délivrée du joug ottoman. Mais avant de s'engager dans une si rude entreprise, ne faudrait-il pas s'assurer que les garanties du succès sont suffisantes? En développant cette pensée dans sa dépêche du 5 octobre, Galigari, sur le désir du Roi, n'hésite pas à requérir un mémoire rédigé ea latin, où serait exposé le plan de guerre offensive contre les Turcs, avec Ténumération des princes qui y prendraient part, et l'effectif de leurs armées, le nombre des galères et des vaisseaux de transport pour soldats, munitions et provisions; en outre, on y mentionnerait les conditions de la ligue, les mesures à prendre contre l'instabilité et la furia des Français, capables de tout compromettre, les moyens d'apaiser la guerre des Pays-Bas, qui pourrait arrêter le roi d'Espagne; enfin, on fixerait le montant des subsides, le nombre de chevaux et de soldats à lever en Pologne. Bathory se réservait de faire des observations , de donner des conseils dictés par l'expérience militaire, après quoi la diète eût prononcé en dernière instance.
Le Roi ne refusa pas non plus son concours à la mission de Moscou, sans cacher toutefois son désir que l'envoi do messager fût différé jusqu'après la diète : d'un jour à l'autre, on attendait, soit le retour du courrier Lopacinski^ soit l'arrivée d'un ambassadeur russe. Au cours de l'audience, le vainqueur de Polotsk laissa tomber quelques paroles menaçantes à l'adresse de son rival; avant d'attaquer les Turcs, il espérait avoir raison des Moscovites, car les forces d'Ivan, disait-il, ne sont pas aussi considérables qu'on le pense ; une révolte peut facilement éclater dans sa capitale, les meilleurs capitaines russes ont disparu, et sur les trois survivants de quelque renom, l'un manque d'expérience, l'autre de dévouement, le troisième n'est pas heureux à la guerre. Revenant ensuite
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aux projets de ligue, Batbory s'étendit longuement sur la manière de se battre avec les Turcs, dont il faut exténuer les chevaux par des marches et des contremarches, avant de livrer bataille; sur les ruses de guerre des Tatars, qui attaquent avec vigueur, simulent la fuite et reviennent à la charge en lançant des nuées de flèches. La prise de Gonstantinople ne semblait pas difficile à Tintrépide guerrier, pourvu qu'on assiégeât la ville par terre et par mer à la fois ; il regrettait profondément que les alliés de Pie Y n'eussent pas continué la campagne après la journée de Lépante; deux ans auraient suffi pour détruire à jamais la puissance de Tlslam. Telles étaient les opinions et les vues de Bathory en 1579. Le nonce ne manque pas de les consigner dans sa dépêche, en suppliant, deux jours après, le cardinal de Gôme de n'en rien révéler à son prédécesseur : Laureo était mal vu à Varsovie. Il s'était vanté d'avoir écrit une histoire contemporaine de Pologne, au grand déplaisir de Zamojski, qui s'en plaignait tout haut; les relations de l'ancien nonce avec les ennemis du Roi éveillaient les soupçons ; la plus légère indiscrétion pouvait être fatale, les Turcs avaient des intelligences dans le
pay«- ...
Ces précautions méticuleuses ne dissimulaient cependant pas l'échec de Galigari. Il n'avait obtenu de nouveau qu'une réponse dilatoire : dilatoire quant à la guerre ottomane, car le mémoire exigé par le Roi ne pouvait être livré de sitôt, et les conditions de la ligue ne se laissaient pas improviser à la hâte; dilatoire surtout quant à la mission moscovite, que le capitaine victorieux, mais dénué de ressources, remettait, non sans motif, jusqu'après la diète. En effet, les représentants de la nation avaient seuls qualité pour voter les impôts, et l'argent a toujours été le nerf de la guerre. Convoqués à Varsovie, le 23 no-
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vembre, les bruyants comices de la libre Pologpe furent aussi orageux qu'à Tordinaire, mais plur fertiles en résultats pratiques. Bon gré, mal gré, les fiers »:.^:;nat8 s'inclinaient devant les gloires militaires de Bathoi y; Zamojski, le prince de la parole, en imposait à la petite noblesse; unissant leurs efforts, le Roi et le chancelier enlevèrent les suffrages de la diète. L'esprit belliqueux, assoupi sous le règne de Sigismond II, se réveillait parmi les Polonais; la conquête de la Livonie, celle peut-être de Moscou, séduisaient les plus timides, et l'idée aventureuse faisait son cheniin. Zamojski prévoyait que les peuples conquis seraient taillables et corvéables à merci, tandis que les vainqueurs ne payeraient plus de grosses contributions ; avec toute l'autorité de sa haute position et de ses talents, il adjurait ses compatriotes de ne pas laisser échapper une occasion unique de profit et de gloire : la diète convaincue vota les subsides. Bathory y ajouta quelques sommes puisées dans son modeste trésor. Son frère Christophe lui envoya, à défaut d'argent, des fantassins hongrois. Se trouvant ainsi, à l'issue de la diète, dans des conditions plus avantageuses, le roi de Pologne ne se montrera-t-il pas moins accessible aux insinuations pacifiques du Saint- Siège?
Fidèle à son programme, Rome, en ce moment, n'en pressait cependant pas l'exécution. On n'avait point, la suite le prouvera^ d'idée nette et précise sur les origines de la guerre entre Russes et Polonais, sur la gravité de ses motifs, sur la valeur des droits en collision ; questions singulièrement complexes que Galigari tranchait d'un seul mot quand il ne répétait pas les versions polonaises. Dans les victoires de Bathory, érigeant des églises, fondant des collèges, Grégoire XIII ne voyait que triomphes de la foi et progrès de la religion ; il l'en félicitait avec une effusion
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paternelle et, sur le déclin de Tannée 1579, lui décernait la toque et le glaive, bénis selon Tusage dans la nuit de Noël, et offerts tour à tour aux princes les mieux méritants. Les encouragements belliqueux s'alliaient, dans ridée du pontife, avec le désir de la paix; quelques victoires décisives eussent provoqué des négociations, hâté leur marche, préparé le terrain de la ligue. Caligari agissait sur place dans le même esprit, tempérant l'enthousiasme par la prudence. Il exhortait les évéques à prier pour le succès des armes polonaises, composait lui-même une formule spéciale d'oraison, se répandait en congratulations devant le nouveau Récarède, mais reprenait, à la première occasion, son refrain pacifique, sans se laisser décourager ni par les projets de guerre discutés à la diète, ni par le courant de Topinion publique.
Pareille occasion se présenta à l'audience dont la dépêche du 1" janvier 1580 donne un fidèle résumé. Le langage de Bathory est loin d'être le même; du 5 octobre au jour présent la différence est frappante : c'est que le Roi désormais ne doute pas de l'appui de la diète. Aux allusions à la guerre contre les Turcs, il répond froidement que les obstacles paraissent insurmontables : les Perses s'avouent épuisés, le roi d'Espagne ne songe qu'aux Pays-Bas, la Pologne risquerait de se trouver isolée. Même réserve à l'endroit de Moscou : au lieu de s'en tenir à la procédure officielle, le nonce est engagé à se mettre en rapport avec Fedor Chérémétev, un des plus marquants prisonniers moscovites. Or, Moscou ne transigeait pas sur les formalités, et personne n'ignorait en Pologne que des pourparlers non autorisés par le Tsar seraient considérés au Kremlin comme nuls et non avenus. L'idée prédominante de Bathory se laisse facilement saisir; un aveu formel s'échappe de ses lèvres : pas de bonne paix avec Ivan,
dit-il à Galigariy si ce n'est les armes à la main. Assurément, ces procédés ne correspondaient pas en tous points aux rues de Rome; toutefois le nonce crut devoir user d'une extrême condescendance, il ne souleva pas d'objections ; son but suprême eût été d'amener Ivan à demander l'intervention du Saint-Siège, personne ne prévoyait encore les démarches spontanées que provoqueraient les péripéties de la guerre. Bathory, de son côté, dut savoir gré à Caligari de laisser les événements suivre leur cours •et de ne pas trop insister sur la croisade antiottomane. Pour le moment, les bonnes grâces des Turcs n'étaient pas à dédaigner; elles auraient permis de lancer les Tatars contre Moscou. L'envoyé polonais agitait cette question à Ck>nstantinople, mais le Roi se gardait bien d'en souffler mot et se renfermait dans de vagues affirmations ^
Sur ces entrefaites, Caligari, ayant été nommé évéquc •de Bertinoro et prévoyant la fin prochaine de sa nonciature, ne demandait pas mieux que de la terminer briUamment, lorsque des événements d'un caractère intime et personnel vinrent paralyser son action et compliquer les :affaires. Bien peu de jours avaient suffi à Tépoux d'Anne Jagellon pour se convaincre, s'il en avait jamais douté, que la vie conjugale avec une vieilje infante ne serait pas l'idéal du bonheur. Ce n'était pas qu'il eût les mêmes faiblesses qui avaient discrédité son prédécesseur; la cour et la maison du nouveau Roi présentaient, au contraire, un aspect presque rigide; irréprochable dans sa vie privée, Bathory ne souffrait autour de lui ni licence, ni libertinage. Une seule passion le dominait, celle de la chasse. Dans les forêts séculaires de Grodno, sa robuste nature se retrouvait à l'aise, lorsque, suivi de ses meutes anglaises, tos-
' Archives du Vatican, Polonia, t. XVII, Ci/ra di Caligari, 1* janvier i 1580. ^ PoLKOwsKi, p. 160, n*» 113.
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canes, hongroises, il se lançait à la poursuite du sanglier et du chevreuil. Au milieu des tracasseries intérieures, se prodiguant à la chasse et à la guerre, le sacrifice du foyer domestique n'eût pas coûté beaucoup d'efforts à Bathory. Il avait le culte des lettres et des sciences, de profondes convictions religieuses; il se voyait entouré d'amis qui pai-tageaient ses goûts et nourrissaient les mêmes projets belliqueux.
Mais si Tamour n'avait pas de prise sur lui, les rêves d'ambition n'en devenaient que plus foscinateurs : la pensée dynastique semble avoir fortement préoccupé le soldat couronné. Placé par les suffrages d'un peuple libre à la tète d'un royaume électif, il n'en espérait pas moins que le prestige de sa gloire militaire donnerait à sa postérité quelque droit au trône de Pologne. Or, la princesse Anne l'avait par son alliance apparenté avec une race illustre, mais son âge avancé ôtait tout espoir de succession. Le mot funeste de divorce retentit dans l'entourage du Roi. On aurait réuni un concile provincial, évoqué les néfastes souvenirs des deux derniers interrègnes, vivement représenté les dangers d'un troisième, et les plus chauds partisans de la fille des Jagellons l'eussent peut-être sacrifiée au bien suprême de la patrie. Le nonce fut des premiers à surprendre le mystère qui se tramait dans l'ombre. Dès lors un devoir impérieux s'imposait au représentant du Saint-Siège : il fallait déjouer habilement les projets attentatoires à un lien sacré, et, au besoin, déclarer sans réticence que Rome n'admettrait jamais de scandale. Cette fermeté choquait les courtisans trop zélés et les patriotes à outrance. Aussi les difficultés surgissaient-elles de toutes parts; le nonce s'en prend à deux évéques d'une regrettable faiblesse ; il s'en prend au Roi lui-même, trop désireux de léguer aux Polonais un
héritier de 8on sang; il s'en prend surtout à Zamojski,qui foit triste fig[ure dans la correspondance diplomatique : trois mois auparavant, le chancelier, modèle des époux, .« croissait encore journellement en vertu et en piété «; désormais il ne sera plus qu'un politicien ambitieux, timide, intéressé, responsable de tous les malbeui*$ que causeront ses funestes conseils; enfin Caligari avoue — terrible aveu sous la plume d'un diplomate — qu'il est en disgrâce à la cour de Pologne pour avoir pénétré le secret du divorce royal et refusé son concours'.
Rien n'autorise à croire que ces cifconstances eurent une influence directe sur TaFfaire de Moscou ; Batbory ne voulait pas de mission pontificale, parce que, loin de songer à la paix, il était décidé à continuer la guerre tant que les soldats et les subsides ne lui manqueraient pas. Cependant les relations personnelles du nonce ne pou* vaient plus occasionner que des retards et des entraves. Le projet de divorce lut, il est vrai, désavoué à la diète, et si complètement abandonné qu'il n'en reste plus d'autres traces; mais les impôts laidement votés et les aspirations générales de conquête permettaient de prendre des mesures plus radicales, sans que l'on se crût obligé aux mêmes égards envers Caligari, l'inébranlable adversaire de la veille. Ainsi l'entrevue avec Chérémétev, qui lui avait été promise, n'eut pas lieu, et le prisonnier moscovite quitta Varsovie sans emporter de commission pontificale. On le disait très obstiné dans ses préjugés religieux; son intervention n'eût peut-être pas amené de bons résultats. En même temps, des amis dévoués insinuaient au nonce que ses efforts pour réconcilier deux rivaux en train de vider leur querelle par les armes ne seraient pas
> Archives du Vatican, Polonia, U XVIl, f. 41, 43, 51 — TuKisiilB) Annales, 1. 111, p. 661, n» 5.
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vus de bon œil à la cour, et qu'il valait mieux y renoncer pour le moment. Quinze jours après, le 18 février 1580, Caligari déclare formellement au cardinal de Gôme qu'il se voit obligé d'abandonner cette affaire, parce que les relations avec Moscou sont suspectes aux yeux du Roi et du chancelier, et qu'il se contentera, à l'avenir, d'observer et d'attendre l'occasion opportune *.
Il tint parole. Bathory avait toujours à lutter avec des difficultés financières, malgré la libéralité de la diète. Les longues campagnes d'hiver épouvantaient les plus braves; ceux qui suivaient de près les phases de la guerre découvraient parfois des pronostics alarmants. Dans le courant du mois de mai, les pessimistes redoutaient « une paix ignominieuse avec Moscou »; Caligari s'attendait à un châtiment de celui qui avait si souvent refusé l'intervention du Pape et arrêté l'expédition du bref à Ivan. Aussi s'empressa-t-il d'écrire et de faire dire au Roi que, sous les auspices du Saint-Siège, une réconciliation se ferait avec plus de dignité et même avec plus d'avantage, à cause des faveurs que l'on accorderait à la Pologne, mais qu'il fallait avant tout apaiser la colère du ciel et mettre en Dieu son unique espoir.
Trois mois après, une nouvelle échappée parut s'ouvrir. Des circonstances imprévues rapprochent la Suède de la Pologne; il est question de s'unir contre l'ennemi commun, Ivan IV. Initié à ces secrets diplomatiques, Caligari se propose de travailler activement à la réussite de l'alliance projetée, et il ajoute négligemment, comme pour acquit de conscience, qu'à l'issue de la campagne le gué sera tenté : si le roi de Suède se montre plus conciliant que Bathory, le bref du Pape sera envoyé à Moscou par Stockholm.
' ArchiTet du Vatictn, Polonia, t. XVII, f. 70; voir aumî, f. 59, 215, 239, 457 — Hbiokhstbir, De bello motc, p. 57.
Les événemenU marchaient plus vite que les desseins du nonce. Aucune suite ne fut donnée, pour le moment, à ces différents projets. De spécieux prétextes écartaient Tintervention pontificale; le plan grandiose de Grégoire XllI se trouvait ainsi compromis, entravé, et, dans tous les cas, retardé. Le chef présomptif de la croisade s'engageait dans une nouvelle guerre contre un prince chrétien; Tunion, sous un seul drapeau, de tous les adversaires de rislam devenait impossible. S'il faut apprécier à leur juste valeur les intentions généreuses du Pape, on ne saurait non plus reprocher à Bathory de n'y avoir pas correspondu avec plus d'empressement. Prévenu contre les Moscovites, confiant dans son étoile, victorieux jusquelà, jaloux de remplir ses serments, outragé dans son honneur, traité par le Tsar de voisin et non de frère, il ne se pressait pas de sacrifier des avantages qu'il avait conquis à la pointe de l'épée.
Un prochain avenir justifiera les appréhensions de Bathory, tout en ouvrant au Pape un vaste champ d'activité. Encore quelques mois, et ce n'est plus Grégoire XIII qui engagera un roi catholique à déposer les armes ; le Tsar orthodoxe enverra spontanément son messager frapper à la porte du Vatican et demander l'intervention romaine pour conclure la paix avec Bathory»