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Église

tl6 LA RUSSIE ET LES RUSSES

Une cloche sonna. Pèlerins et pèlerines se levèrent, firent leurs ablutions et entrèrent dans l'église pour entendre la messe orthodoxe, brûler des cierges bénits et déposer des offrandes devant la Vierge miraculeuse.

Et, avant de quitter Berditschew, la petite troupe de pèlerines de Kourylouvska alla voir le « couvent ». On appelle ainsi l'église catholique , qui était autrefois un couvent de carmes déchaussés.

Les paysans orthodoxes de la Petite-Russie aiment beaucoup les cérémonies du rite romain ; quand ils entrent dans les églises polonaises, ils se prosternent, pleins de dévotion et de respect, devant les images byzantines des autels illuminés de cierges et ornés de fleurs.

Le vieux tableau du maître-autel de Téglise catholique, représentant la Vierge et son fils, tous deux revêtus d'or et d'émail, couronnés de perles et de pierreries, fixa d'abord l'attention des pèlerines. Elles se mirent à faire leur polkon orthodoxe, s'agenouillant pour toucher la terre du front, se relevant pour faire le signe de la croix, puis se prosternant de nouveau.

Un prêtre à cheveux blancs disait les vêpres.

Cette madone souriante au milieu des fleurs et des lumières, ces encensoirs qui exhalaient des parfums troublants, la musique émouvante de Torgue mêlée à celle plus douce et plus vibrante des cuivres et des violons, l'ombre qui tombait des arceaux et enveloppait les fidèles d'une nuit mystique ; tout cela fit sur

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l'âme enthousiaste de Kilyna une impression douce et profonde, qui relevait au-dessus des choses terrestres.

— Mais le voilà, votre tableau ! s'écria derrière elle une voix qu'elle crut reconnaître. Et, se retournant, elle vit M"* Wanda au bras de son cousin. L'église était à peu près déserte et le jeune couple causait à mi-voix. Ils s'étaient arrêtés près de Kilyna sans qu'elle les eût aperçus, et ils admiraient en artistes cette figure de jeune paysanne, que semblait transformer une flamme intérieure.

— Vous êtes donc venue en pèlerinage? lui dit M"* Wanda. Nous nous sommes arrêtés ici en passant ; nous repartirons demain et vous viendrez avec nous, ma chère Kilyna.

Le lendemain, par une délicieuse soirée de printemps, la jeune paysanne rentrait à Kourylouvska, assise sur le siège de la voiture de la maréchale, à côté du jeune comte... Mais la douce paix de la veille avait disparu en son âme.

La fenaison était terminée. On était arrivé à l'époque fixée pour le mariage de Kilyna et du volosné. D'ordinaire, les paysans de la Volhynie et de l'Ukraine ne se marient qu'en automne, quand ils ont assez de blé, de légumes et de lard pour tenir table ouverte, et assez d'argent pour acheter de l'eau-de-vie au juif. Mais, dans les familles aisées, on suit la loi naturelle; on se marie au milieu des allégresses amoureuses du renouveau. Le volosné pouvait faire une noce splendide sans

s'endetter chez Wolka, le cabaretier juif, et la mère de Kilyna avait assez de farine pour confectionner le korowai.

Le korowai est un gâteau symbolique qui figure dans les cérémonies du mariage et sur lequel on place un jeune sapin orné d'épis, de baies de sorbier et de bougies de cire. On ne fait pas le korowai comme un gâteau ordinaire. Quand la pâte a été retirée du pétrin et roulée en boule, on y plante cinq bougies allumées, et on met solennellement le gâteau au four. Cette cérémonie, dont on ne sait pas bien la signification, est accompagnée de chants de circonstance dans lesquels les noms des fiancés reviennent fréquemment, mêlés à ceux delà Vierge, du soleil, de la lune, des étoiles et d'une pierre blanche énigmatique située « au delà des mers ».

Une noce ruthène ou petite-russienne ne dure jamais moins de trois jours ; le plus souvent, une semaine. Elle commence toujours le samedi soir; c'est la « soirée virginale ». Toutes les compagnes de Kilyna s'étaient assemblées dans la chaumière de sa mère, et entouraient la fiancée en chantant avant de commencer les danses. Un vieux joueur de violon accordait son instrument de forme primitive et rustique; un joueur de cymbales et un petit garçon armé d'un tambourin complétaient l'orchestre.

Que chantaient les jeunes filles? Elles avaient improvisé une mélancolique complainte. Kilyna avait perdu son père; elles lui en rappelaient le souvenir :

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« Le père de Kilyna est devant le Seigneur. — Il croise ses bras sur sa poitrine — Et adresse une prière à Dieu : — Mon Dieu! laisse-moi descendre sur la terre — Et aller dans ma maison — Afin que je voie mon enfant ! »

La pauvre Kilyna, qui était loin d'être gaie, se mit à pleurer.

En ce moment le prince * entra avec sa cour, composée de deux garçons d'honneur, de deux matrones et d'une jeune fille. On le fit asseoir à la place d'honneur, sur un banc, du côté des images saintes. On avait recouvert ce banc d'une peau de mouton, comme l'était le siège des mariées dans l'ancienne Rome. Toute l'assistance chantait en chœur.

La fiancée arriva alors, portant sur une assiette

1. Le fiancé petit-russien porte le titre de prince, et la fiancée celui de princesse. Quand un homme a jeté son dévolu sur une femme, il cherche deux des plus habiles orateurs de l'endroit, et les envoie porter sa déclaration. S'adressant aux parents, ils leur disent : « Nous vous saluons comme nous saluons le soleil, la lune et les étoiles, et nous venons vous annoncer que notre prince (le prétendant), étant sorti pour chasser, a poursuivi une belette qui s'est sauvée à travers champs et est venue se réfugier dans votre maison. Nous permettez-vous de la chercher et de la livrer à notre prince, ou préférez-vous qu'elle reste chez vous?» La mère répond aux gospodars : « Cherchez-la. Si c'est la vôtre, emmenez-la ; si c'est la mienne, laissez-la-moi ! » — Mais la jeune fille prévenue est allée dans une chaumière voisine rejoindre ses amies. Un des ambassadeurs du prince va la réclamer Ses compagnes refusent d'abord de la laisser sortir et lui cachent ses bottes. A la fin, le gospodar la prend par le bras et l'amène chez sa mère. Sur ces entrefaites le « prince » arrive et il adresse à celle qu'il désire pour femme une demande formelle. — Si la jeune fillo accepte, ses compagnes forment « sa cour ».

deux mouchoirs, l'un rouge et l'autre blanc; elle présenta celui-ci à l'un des garçons d'honneur.

Le prince prit le mouchoir rouge, le noua à sa ceinture et jeta sur l'assiette une pièce de monnaie. Kilyna apporta ensuite une bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un verre, y trempa ses lèvres et offrit le reste du verre au prince, puis elle en donna un autre au garçon d'honneur assis à côté du fiancé.

Le chœur chantait toujours.

On servit le souper ; chacun se régala de borsch (soupe aigre aux betteraves), de gros morceaux de pâte remplis de fromage et de lard, de viande de porc et de choucroute, et d'autres mets tout aussi substantiels.

Le repas fini, on alla en cortège, rendre visite aux parents du fiancé. Ceux-ci attendaient le personnel de la noce sur le seuil de leur chaumière.

Avant d'entrer, les fiancés tombèrent trois fois à genoux et reçurent la bénédiction paternelle. On leur présenta ensuite le pain et le sel, et on les introduisit solennellement dans la chaumière, où un nouveau souper leur fut servi. Puis on revint chez la mère de Kilyna, oîi l'on mangea le korowai et où l'on dansa jusqu'au matin

Le lendemain, la noce se rendit à la petite église de Kourylouvska. Les yeux de Kilyna étaient cernés d'un cercle bleuâtre, elle avait tant pleuré ! Mais ni ses larmes ni l'expression de tristesse de son visage n'avaient excité d'étonnement. Chaque fille qui se marie ne pleure-t-elle pas comme une fontaine? Et puis,

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tous ces chants de noce sont d'une mélancolie si poignante! Ils ne parlent que de la douleur des parents qui se séparent de leur enfant, de la tristesse de la mariée qui dit adieu à sa vie insouciante de jeune fille. Les habitants du village remplissaient l'église. j^ue Wanda et son cousin étaient parmi l'assistance. Le pysar, invité par le volosné, tint la couronne de métal doré au-dessus de la tête de Kilyna et suivit la jeune fille dans la procession symboHque autour du naloî^.

Le cortège ramena Kilyna chez sa mère. On dîna ; puis le mari sortit pour aller réunir ses amis et venir chercher sa femme avec un chariot. Mais à son retour il trouva la porte de la chaumière solidement fermée.

Il fallut débattre les conditions d'un traité de paix et d'alliance avec la cour delà « princesse ». L'eau-devie et les chants jouèrent le principal rôle dans ce petit débat diplomatique.

Quand la porte s'ouvrit, les défenseurs de la jeune femme acceptèrent des assiégeants, comme un gage de paix, une pomme de pin en pâte qu'ils payèrent d'un présent pareil. Puis la mère de Kilyna apporta de l'eau aux garçons d'honneur qui se lavèrent les mains, et reçurent d'elle de longs essuie-mains brodés qu'ils s'attachèrent à la ceinture et gardèrent en toute propriété.

1. Espèce de table inclinée, servant de pupitre aux lieux saints.

Après plusieurs autres cérémonies, le mari s'approcha de sa femme et l'embrassa ; ce fut pour les matrones le signal de coiffer la mariée ; elles lui mirent sur la tête un bonnet de couleur et un voile tout en chantant ;

«eNous te coiffons, notre sœur, — En te souhaitant bonheur et santé ; — Sois saine comme l'eau, — Féconde comme la terre, — Vermeille comme la rose, — Belle comme le printemps !

Après le souper, avant que les mariés prissent le chemin de la demeure conjugale, la mère de Kilyna donna à sa fille une poule, pour lui rappeler qu'à l'avenir elle aurait à s'occuper des soins du ménage.

L'été était venu avec ses rudes travaux, gospodars et gospodines, filles et garçons sortaient avant le jour, armés de la faux et de la faucille. La belle Kilyna, vêtue d'une chemise bien blanche et d'une jolie jupe à fleurs, passait chaque matin devant la petite porte du parc. M"° Wanda, qui avait l'habitude de venir s'asseoir en cet endroit avec son cousin, échangeait avec [a jeune femme quelques paroles amicales. Le comte, son album sur les genoux, esquissait le portrait de Kilyna. Mais la paysanne n'avait plus l'humeur enjouée d'autrefois. Elle était pâle, ses yeux étaient rouges, on eût dit qu'elle souffrait de quelque chagrin secret.

Serait-elle malheureuse avec son mari ? se demandait Wanda chaque fois qu'elle la voyait.

La maréchale étant souffrante, son médecin lui

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ordonna de changer d'air ; Wanda et son cousin durent l'accompagner. Pendant de longs mois, le château de Kourylouvska resta désert.

Vers la fin de l'été, quatre hommes sortirent de la petite église du village et se dirigèrent vers la hauteur 011 se trouvait la demeure de la mère de Kilyna. Ils portaient une grande croix et des bannières. Arrivés dans la cour, ils trouvèrent un char attelé d'une paire de bœufs. La porte de la chaumière s'ouvrit, donnant passage à quatre paysans, qui soutenaient une bière de bois blanc. Ils la placèrent sur le chariot.

Le funèbre convoi se mit en marche. Une jeune femme poussait des sanglots au milieu des matrones qui. chantaient : c'était Kilyna qui suivait l'enterrement de sa mère et exhalait son désespoir en plaintes poétiques, selon la coutume du peuple ruthène. « Ma mère, ô ma colombe grise , disait-elle, oh ! me voilà aussi seule qu'un épi oublié dans un champ désert ; la froide terre va te couvrir!...' 0 froide terre, est-ce toi qui seras ma mère désormais? M'appuierai-je sur ton sein, pour que tu me caresses? Te demanderai-je des conseils? 0 froide terre, rends-moi celle qui me perlait dans ses bras, celle dont le sein m'a nourrie ! Mais tu ne me la rendras pas, La mort me l'a prise et te l'a donnée pour toujours ! »

Kilyna brisée de douleur s'affaissa au bord de la fosse ; elle aurait voulu y descendre aussi pour y trouver la paix et l'éternel sommeil.

Un mois plus tard, comme elle passait devant le

château, elle rencontra le vieux cocher de la maréchale qui conduisait la grande calèche jaune.

— Oii allez-vous comme ça, Jacob ? lui demandât-elle.

— Les dames reviennent ; je vais à leur rencontre à Berditschew, répondit gaiement le cocher.

— Oh ! tant mieux, fit Kilyna. Depuis qu'elles sont parties, le village est d'un triste...

Mais elle ne pensa" pas même à demander si les deux dames revenaient seules.

Le lendemain, étant allée chez la femme du forestier, elle traversa, en s'en retournant au village, un bout de forêt. Elle marchait plongée dans ses pensées et n'entendit pas le galop d'un cheval qui venait derrière elle par le même chemin.

— Bonsoir, Kilyna ! lui cria une voix qui la fit tressaillir.

Elle se retourna vivement et reconnut le jeune comte.

— Vous semblez toute effrayée de me voir seul, lui dit-il. Rassurez-vous. Ces dames vont arriver, mais pas aujourd'hui ; elles sont trop fatiguées. Moi, j'ai pris les devants.

Le comte avait mis sa monture au pas, il causait familièrement avec la paysanne, qu'il avait vue tant de fois et dont il avait si souvent esquissé le portrait. Il n'y avait vraiment là rien que de très naturel. Près du village, le chemin étant devenu étroit et difficile, le

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jeune cavalier mit pied à terre et conduisit son cheval par la bride.

Le crépuscule tombait autour d'eux comme une cendre Une tamisée par les branches. Le bois se remplissait d'ombres. Ils n'aperçurent pas la sihouette d'un petit homme qui les suivait depuis un certain temps , ricanant dans sa barbe : « Ah ! mes colombes, vous voilà attrapées!... Vous verrez, maintenant, beau comte, et vous, belle dédaigneuse, ce que peut un vilain petit pysar ! »

Quelques jours plus tard, l'adjoint du maire était avec celui-ci sur le banc qui entourait sa chaumière.

— Je vous assure, volosné ! que vous n'êtes qu'une bête, lui disait le pysar en clignant ses yeux jaunes. Si j'avais su que vous agiriez d'une manière si peu sensée, je ne vous aurais rien dit ! je croyais que vos fonctions vous avaient un peu élevé l'esprit... mais vous n'êtes décidément qu'un grossier moujik...

— Où voulez-vous en venir ? grommela le volosné.

Malgré son caractère peu facile, il subissait l'ascendant du pysar, qui pouvait lui dire impunément les plus grosses injures.

— Où je veux en venir? Est-ce qu'un volosné bat sa femme comme un ivrogne? Est-ce qu'on bat une femme comme Kilyna ?

— Alors j'aurais dû la remercier? N'est-ce pas vous qui m'avez dit...

— Oui, c'est moi.... parce que je les ai vus... Mais ce n'était pas sur elle que vous deviez vous venger.. .

C'était sur lui. Si vous n'êtes pas une oie, volosné, une oie à vendre à Wolka le juif, vous intenterez un joli petit procès au comte.

— Un procès ? quelle espèce de procès voulez-vous que je lui fasse? Sur quoi le fonder ?...

— Volosné, vous n'êtes qu'une oie!... Vous ne me comprenez pas... Ne savez-vous pas qu'il suffit de vouloir pour mettre une mauvaise affaire sur les bras de quelqu'un ?

— Les délations sont plus difficiles aujourd'hui qu'autrefois...

— Allons donc! tout cela est écrit sur le papier... mais dans la pratique, c'est toujours la même chose !... Il y a fort peu de temps, deux popes de Gitomir n'ont-ils pas été exilés parce qu'une femme a dit qu'ils employaient la confession pour parler contre le gouvernement?... Personne cependant n'aurait pu témoigner que la femme disait vrai. C'est un exemple. Les Bienski ne sont pas bien vus par les autorités, il n'est pas difficile de les compromettre en inventant quelque bonne petite accusation. Je vous assure qu'ils sont tous suspects, jusqu'au vieux régisseur ! Le jeune comte voyage, et écrit des livres... M"* Wanda apprend à lire aux enfants du village, ce qui est formellement défendu... La maréchale est la veuve d'un insurgé...

Les deux fonctionnaires se croyaient seuls et pariaient à cœur ouvert.

isdlyna se trouvait par hasard tout près d'eux, der»

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rière l'angle de la maison. On sait que la prizba entoure la chaumière du Petit-Russien, et c'est la place favorite de ceux qui se reposent ou font un ouvrage sédentaire. La jeune femme cousait, assise du côté du jardin, et entendait tout ce que disaient les deux hommes. Une sourde colère gonflait son cœur, mais soudain elle se sentit trembler, elle eut peur. C'était un complot contre ceux qu'elle aimait, qu'ourdissaient le pysar et le volosné. Ah ! comme la vie lui était à charge ! comme elle aurait voulu mourir, là, sur-le-champ, pour qu'il ne fût plus question d'elle. Elle portait donc malheur? Elle se maudissait. Elle pensa trouver du repos dans le sommeil, mais elle ne put dormir. Sa pensée la reportait en arrière, aux années heureuses de son enfance; et quand elle songeait au présent, ses regrets étaient plus cuisants et sa tristesse plus profonde. Des cauchemars l'oppressaient. Il lui semblait qu'elle avait le délire. Elle voyait une plaine toute blanche, immense, se perdant dans l'infini. Des Kosaks à cheval escortaient un convoi de prisonniers. Le jeune comte, pâle et défait, était parmi eux. On l'envoyait en Sibérie !

Kilyna cacha sa tête dans ses mains. Une sueur froide ruisselait de ses tempes. Au matin, dès que les pâleurs de l'aube gUssèrent dans la chaumière, elle sortit furtivement de son lit, et, sans s'habiller, à demi folle, pleine d'épouvante, elle s'enfuit comme si elle s'échappait de la maison d'un assassin. Machinalement, elle descendit le petit sentier qu'elle prenait

chaque jour pour aller puiser de l'eau dans l'étang. Elle marchait toute droite, les yeux fixes comme une somnambule, sans voir la façade grise du château qui s'élevait en face d'elle, au-dessus d'une rangée d'arbres qui déjà laissaient tomber des feuilles mortes sur la surface de l'étang, qu'elles tachaient de rouille. Kilyna entra résolument dans l'eau, comme une femme qui veut prendre un bain. A chaque pas qu'elle faisait, elle enfonçait davantage. Elle avait à présent de l'eau jusqu'aux hanches. Elle avança encore, perdit pied et disparut. Un bouillonnement troubla la surface de l'étang, qui reprit aussitôt son immobilité stagnante et mortuaire .

Un pêcheur établi parmi les roseaux, sur la rive opposée, avait été témoin de cette scène ; il alla en hâte au château demander du secours. M"« Wanda, le comte, les domestiques, accoururent avec un grand filet. On réussit à retirer de la vase le corps de la pauvre femme. On la coucha sur le sable. M"* Wanda s'agenouilla auprès d'elle, et en passant la main sur le cœur de Kilyna pour s'assurer s'il battait encore, elle rencontra un petit linge qu'elle déplia. C'était un mouchoir de poche marqué aux initiales de son cousin.

— Vous le voyez, lui dit Wanda, en français pour ne pas être comprise par les domestiques, Kilyna vous aimait!

— Je vous jure que je l'ignorais, répondit gravement le jeune homme.

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Tous les secours furent inutiles. Le corps de Kilyna n'était plus qu'un cadavre.

L'hiver s'avançait. Les corbeaux piquaient de points noirs les branches dénudées du parc. Le jeune comte était parti pour l'étranger. Dans ses lettres à sa tante et à sacousine, il ne parlait jamais de son retour. Etdes années se sont passées ainsi, sans qu'il soit jamais revenu. La maréchale est morte, M"' Wanda se consacre tout entière au soulagement des malheureux. Quant au volosné, il boit de plus en plus, mais sans parvenir à noyer son chagrin...

Telle était l'histoire touchante et vraie que nous avait dite M"' de Monkiewiez, et que je me racontais à moi-même comme je vous la raconte ici, pendant les longues heures d'ennui de mon voyage matinal.

Dans le ciel, les nuées continuaient de courir et de changer de formes. Il me sembla que la lune avait maintenant le profil pâle et verdâtre d'une tête de noyée, détachée du tronc, et roulant dans les vagues d'une mer sinistre. Un nuage roux la coiffait d'une chevelure hideuse.

Enfm, avec la douceur nacrée d'une lumière qui brûlerait derrière un rideau de soie, l'aube parut.

Tout à coup une lueur brilla, vive comme un éclair. A l'horizon, un voile se déchira. Et, à travers ses lambeaux flottants, il y eut une brusque irruption de lumière, semblable à la coulée d'une cascade d'or, au débordement d'un torrent rutilant de pépites. C'était

l'aurore qui faisait sa trouée victorieuse. Et lentement, comme un ballon enflammé, le soleil se leva, tout rouge.

Au premier rayon, la plaine engourdie fut secouée d'un frisson de vie. Dans les herbes, des lueurs coururent, allumant les gouttes de rosée tremblantes comme de petites lanternes japonaises balancées au bout de leur perches flexibles. Des alouettes montèrent tout droit vers le soleil comme pour lui porter le premier salut de la terre. Des moucherons aux ailes de gaze, d'un éclat métallique, semblaient se faire balancer par la brise matinale sur l'escarpolette vacillante des longs fils de la Vierge, suspendus à la coupole bleue du ciel. Quelques chaumières groupées autour d'une église aux murs jaunes et au dôme vert, dévidaient un écheveau de fumée qui flottait dans l'air. Au bord des mares brillantes et rouges comme des bassins de cuivre, des roseaux dressaient comme dans un sursaut de réveil, leur hampe barbelée de feuilles vertes, en forme de cimeterre, et des cigognes plantées sur un pied, ouvraient leur long bec dans un bâillement paresse'ix. Ud vol de mouettes tourbillonna, puis s'effeuilla conîme rm bouquet de roses blanches, tandis qu'au fond de Fhorizon, sur la mer bleue de l'azur, passait une flottille d'oies sauvages rangées en triangle, déployant comme des voiles leurs grandes ailes grises.

Seul, l'homme manquait au paysage qui gardait la grandeur solennelle, le dénuement triste du désert.

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J'avais abaissé la glace de mon wagon et je buvais l'air à petits coups, avec une joie voluptueuse d'ivrogne privé depuis longtemps de vin. Ah ! de quel parfum de fraîcheur matinale, de quel souffle vivifiant, de quelle haleine embaumée je me sentis enveloppé en sortant du bain de puanteur de Berditschew !

FASTOW

Vers onze heures, nous arrivâmes à l'imporlante station de Fastow. C'est de là que part le tronçon qui va, à travers les steppes, rejoindre les lignes de Kerson et d'Odessa.

Avant de me rendre à Kiew, je désirais parcourir un peu la campagne, pousser une pointe jusqu'au cœur de cette Ukraine dont j'avais si souvent entendu les suaves chansons et les merveilleuses légendes.

L'Ukraine ! la terre des steppes aux horizons sans fin, des limpides cours d'eau, des plaines superbes, des moissons puissantes, des nuits étoilées de diamants; fertile et beau pays oii le Kosak, libre comme l'oiseau, galopait jadis sur son petit cheval noir, ne connaissant pour maîtres que le tonnerre et les vents!

Un riche proprietaire.de l'intérieur devait envoyer un de ses employés à ma rencontre jusqu'à la gare où nous venions d'arriver.

Ce monsieur m'attendait au buffet.

C'était l'heure du dîner. Une heure d'une physionomie bien locale et qui groupe en un tableau vivant et moderne la foule bariolée et toujours si curieuse à observer des voyageurs en chemin de fer.

Il y a dans les buffets de* gaies russes un luxe qui rappelle les églises orientales; quelques-unes possèdent ce que celles-ci n'ont pas : un orgue qui, après vous avoir joué la prière de Moïse, vous égaie d'un coquerico de M. Lecocq.

Au fond, une espèce de bar, flanqué de chaque côté d'un salon à l'aspect mystérieux de chapelle latérale, déployait son vaste comptoir de marbre blanc tout chargé de bouteilles et de fioles au long cou de cygne et au gros ventre de moine, tapissé d'étiquettes imagées, parafées et médaillées. De fraîches corbeilles de fleurs secouaient des senteurs de printemps sur les harengs nageant dans l'huile, sur le caviar entassé comme une pyramide de perles noires, sur les sandwichs de pain bis et les galantines truffées, dont la gelée couleur de topaze, avait des tremblements miroitants. La vie ensoleillée des plantes du midi donnait comme une animation factice à ces natures mortes.

Sur les étagères, entre les pots de moutarde anglaise et française, entre les terrines de foie gras et les boîtes de fer-blanc pleines de conserves, se détachait, tirant l'œil et sonnant en note claire, l'écorce fauve d'une orange Des coupes, débordaient de magnifiques grappes de raisins de Crimée, rouges et fermes comm»

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d'énormes rubis, fondants comme le miel. Des gigots, des rosbifs, des fricandeaux, des poulets, des bécasses, des faisans percés d'une flèche ornée d'une petite étiquette indiquant le prix de la portion, étaient couchés sur des plats d'argent posés sur des réchauds et sentaient bon comme des cassolettes et des encensoirs. Au milieu, un samovar monstre ronflait, étalant son énorme ventre boudhique sur lequel frappaient des reflets de soleil qui l'incrustaient de rubis et de diamants. On eût dit l'idole baroque de cet autel élevé au dieu de la bonne Chère, de la Goinfrerie et de la Bombance.

Les garçons et les sommeliers en habit noir, cravatés de blanc, allaient, venaient, portant des soupières fumantes, des tranches de rosbif, des portions de poisson rose nageant dans une sauce verte, des plats de purée de pomme de terre flanquée de côtelettes, des verres de thé sur une soucoupe avec un rond de citron placé à côté des morceaux de sucre irréguliers, brisés à coups de marteau.

Toutes les tables étaient garnies.

Assis devant une bouteille de vin de Champagne et une fricassée de poulet aux truffes, un gros général au cou apoplectique, aux cheveux coupés en brosse, les sourcils hérissés, le nez mou et épaté comme un Kalmouk, la bouche goulue, vidait sa platée avec un appétit de cannibale. On nourrirait trois Français, deux Anglais, un gendarme allemand et un demi-Suisse avec ce que mange un vrai Russe. Le climat pousse à cet engouffrement formidable. Un estomac vide est

incapable de lutter contre le froid. Et non seulement il faut le bien doubler de choses solides et grasses, mais encore l'imbiber d'eau-de-vie, de vins capiteux, coupés de liqueurs qui réchauffent le sang *.

En face du général, un Allemand, grosse tête, gros yeux, grosses lèvres, gros ventre remontant dans l'estomac, dévorait avec un air de mouton enragé un hachis de porc arrosé de sauces anglaises, malpropres à la vue. A côté de lui, élégante et svelte comme une fougère près d'un tronc noueux, une jeune dame extrêmement jolie, l'air distingué, mangeait des petits pâtés. Une toque en peau de loutre posée un peu de travers, avec une crânerie coquette, relevait sa tête fine et éveillée. Il y avait en elle ce quelque chose de décidé et de candide, de doux et d'excitant, qui caractérise la Polonaise. Une beauté d'ange armé d'un glaive.

Un collier auquel était suspendue une petite croix mettait un frissonnement d'or autour de son col de dentelle. Le général la couchait en joue de ses. longs regards chargés à mitraille, mais elle, sans la moindre affectation, avec un naturel difficile à conserver en ces moments-là, continuait de croquer ses petits pâtés, comme si elle eût croqué des cœurs.

Près de moi, à ma gauche, une dame d'un embonpoint flasque, aux yeux de pervenche flétrie, grosse blondasse sur le retour, déchiquetait un poulet en compagnie

1. La ration d'ua Russe malade, en 1815, dit Brillât-Savarin, aurait grisé un fort de la Halle.

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d'un jeune homme qu'elle Irailail avec une luiiùiesse trop sentimentale pour qu'il fût son fils. Elle lui parlait en français des plaisirs et des splendeurs de Moscou ; elle lui disait que c'est une des villes les plus musicales de l'Europe et qu'un talent de pianiste comme le sien serait rapidement remarqué. Grâce à sa haute situation, elle le ferait admettre d'emblée dans tous les salons. Elle avait un hôtel superbe, tout neuf, bâti en pierres de taille, ce qui est un grand luxe dans un pays oià il n'y a que des maisons de bois. Elle le logerait au rez-de-chaussée... « On est très cancanier à Moscou, mais, ajouta-t-elle, nous savons, nous autres Russes, nous mettre au-dessus des préjugés et du qu'en-dira-t-on. » Elle affirmait que, dans nul autre pays, on n'est plus libre qu'en Russie, à condition de ne s'occuper ni de politique ni* de religion. Elle parla ensuite de son mari qu'elle av{>it quitté pour aller voyager à l'étranger, et qui plus tard l'avait « lâchée » à son tour pour suivre les mollets roses d'une danseuse italienne... Il courait encore... Je crus comprendre que le jeune homme à chevelure d'artiste qui l'accompagnait, venait de la Suisse, de Vevey, oîi elle avait passé l'été et oii elle l'avait engagé pour donner des leçons de musique à un fils imaginaire.

— Ah ! les femmes russes, disait-elle, quelles musiciennes et comme elles comprennent les grands artistes!... Quand Rubinstein * donne un concert, tout

1. Frère du célèbre pianiste, directeur du Conservatoire de Moscou, mort l'an dernier à Paris.

Id monde féminin de Moscou est en l'air. On se dispute les places à coups de roubles, on attend le Maître à la sortie pour lui baiser les mains et l'embrasser.

Elle répéta l'histoire d'une dame qui se tua de désespoir après un concert, dans l'escalier du Conservatoire, parce qu'elle se voyait dédaignée par le pianiste, idole de toutes les âmes sensibles.

Au bout de la table qu'elle occupait seule se tenait une autre de ces femmes russes émancipées qu'on rencontre bien plus fréquemment à Genève et à Nice qu'en Russie. Elle parlait français à un monsieur de haute taille, à la moustache cirée, qui, tout en l'écoutant, mastiquait de ses superbes dents de loup les lambeaux empourprés d'un beefsteak saignant. C'était pour tous deux une de ces rencontres de hasard, une de ces conjonctions de table d'hôte et de wagon, et cependant, dans son babil de linotte, en riant, elle lui contait, comme à une vieille connaissance, ses galantes aventures, les amabilités d'un officier français qu'elle avait rencontré à l'Hippodrome deux jours avant son départ de Paris. Les mots crus, les propos salés voltigeaient sur ses lèvres comme des guêpes autour d'une rose. Elle avait l'esprit vif et alerte, mais on voyait trop que ce laisser-aller de gamin, ces airs et cette conversation de garçon étaient un genre emprunté qu'elle se donnait pour ressembler aux petites actrices du boulevard et aux écuyères des Champs- Elysées, expression suprême de l'élégance et du vrai « chic » aux yeux de tant d'étrangères. La taille mou-

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lée dans un maillot de soie sombre, elle se penchait avec des contorsions provocantes, comme pour se montrer toute nue, fière de son beau corps de Vénus noire. Au milieu du repas, elle tira de sa poche une de ces jolies boîtes à tabac en argent niellé, avec son chiffre en relief, et de ses mains blanches et fines, aux ongles d'agathe, elle roula dans une feuille de papier de riz une pincée de Samson parfumé et blond qu'elle alluma à la bougie qu'un garçon avait apportée.

Près d'elle, mais ne la regardant pas et se tenant comme à l'écart, une dame au type moscovite semblait scandalisée et toute honteuse de voir une compatriote qui donnait une si singulière et si fausse idée des femmes russes.

Le guide que m'avait envoyé M. X. n'ouvrait la bouche que pour manger. Il avait une tête rouge et ronde comme un fromage de Hollande. Enfin, quand il eut nettoyé tous les plats et mis dans sa poche les amandes et les pommes du dessert, il se renversa sur sa chaise, accepta le cigare que je lui offris, et, en homme pratique qui fait chaque chose en son temps, il causa. Il me dit qu'il fallait trois heures en chemin de fer pour aller à R. ; que le château était dans une situation merveilleuse, au milieu d'un grand parc, près d'une rivière, où il y avait des cygnes et un petit bateau à vapeur, mais que le bon temps, hélas ! était bien passé.

Jadis les propriétés de M. X. avaient 160 kilomètres de long sur 148 de large. L'étendue d'un département

français. Plus d'un million d'hectares ! Les villes, les villages et les hommes, tout appartenait au comte. Il avait 150,000 serfs. Ah ! c'est alors qu'il faisait bon demeurer au château ! La belle vie qu'on y menait ! Quelle gaieté ! Quel entrain ! Quel mouvement ! Toujours une foule d'invités; et des bals, et des chasses, et des courses de chevaux, en veux-tu, en voilà... Un tapage, un va-et-vient, un chassé-croisé dont on n'a pas idée. M. X. était jeune, et il n'était pas marié. Ah! qu'on s'amusait, qu'on s'amusait! Et puis il y avait les joUes paysannes qui n'avaient pas attendu l'émancipation pour s'émanciper... Toutes portaient des bottes et de beaux colliers, qu'elles sont obligées de s'acheter elles-mêmes aujourd'hui...

L'envoyé du comte me rappelait tout cela avec un air de componction et un attendrissement comiques. Et maintenant, son maître était vieux et impotent, il ne montait plus un étalon du Caucase, blanc comme la neige, rapide et léger comme le vent. C'était dans une voiture basse, traînée par un âne, qu'il allait, aussi triste qu'Hippolyte au sortir des portes de Thrésène, se promener dans les allées silencieuses de son parc. Il y avait cependant toujours nombreuse compagnie au château : des hôtes de partout, de gros propriétaires des environs en tournée de visites, des parents, des amis, des chasseurs invités pour les grandes battues, des nobles décavés, des généraux en retraite devenus voyageurs parasites, prenant les châteaux pour des auberges et venant s'y faire goberger en payant

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en histoires de garnison. Monde curieux, bariolé, riche en types comme en ont magistralement décrit Gogol et Tourgueneff.

Au nombre des commensaux du comte, se trouvait un certain baron de W., fort connu dans la colonie étrangère de Paris, et célèbre par deux aventures assez drôles qui lui arrivèrent jadis, du côté de sa femme, en Ukraine.

— Toutes les fois, me dit l'envoyé de M. X., que le baron nous parle de son ancien domaine, passé, hélas! comme tant d'autres, dans la main des juifs, nous nous pinçons pour ne pas rire... Gela nous rappelle sa femme !...Une brune pétillante, avec des yeux à mettre à l'envers tout le paradis, et une peau... oh! une peau d'une finesse et d'un éclat de fleur, et duvetée comme une pêche !... Je l'ai beaucoup connue lorsqu'elle avait vingt ans... Ses épaules, ses bras, sa taille vous rendaient ioulde désir d'admirer le reste... Aussi belle que son mari était jaloux ! Il est vrai que le pauvre homme en avait tant vu qu'il en était devenu tout vieux avant l'âge... Il avait été chevalier-garde; c'est tout dire. Ge n'était donc pas sans raison qu'il craignait que le ciel ne fit point d'exception pour lui, et qu'il fût exposé au même sort que les maris nés coiffés... Il était venu avec sa jeune lemme passer quelques jours au château du comte. Mais le vilain- ne quittait pas la baronne d'une semelle, et celle-ci était tort humiliée d'avoir toujours un gendarme à ses trousses. Elle n'avait pas

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fait un mariage d'amour, elle avait pris le baron dans l'espoir d'être libre. Et qu'avait-elle trouvé? Un vieux cerbère qui n'avait plus ni griffes ni dents, mais encore assez de voix pour bougonner et gronder sans cesse. « La baronne, pour l'enrager, redoublait de coquetterie, et lui redoublait de vigilance. On la plaignait fort; on disait d'elle en riant qu'elle était « vierge et martyre »... Exaspérée, elle commença par lui jouer un de ces tours qui rendent un homme, et à plus forte raison un mari, ridicule pour le reste de ses jours. Le baron ne la débarrassait de sa présence que pour aller dans un certain endroit où il ne pouvait pas emmener sa femme... Une fois, pendant qu'il y était, elle cloua elle-même la porte, et le laissa crier et frapper deux bonnes heures... Mille soupçons des plus noirs s'emparèrent de l'imagination du baron. Torturé par toutes les idées extravagantes d'un esprit jaloux, il partit le lendemain, entraînant sa femme au fond de ses terres, comme dans un lieu de punition et d'exil... La baronne qui sentait son aversion pour son mari augmenter et devenir insurmontable, songea alors à une vengeance plus sérieuse ; et l'aventure dans laquelle elle s'embarqua fut des plus gaillardes... Elle avait choisi parmi ses paysans un beau jeune homme dont elle avait fait son cocher. Un jour qu'elle se promenait seule avec lui, elle lui dit : « Voudrais-tu te marier, Ivan? » — « Si Votre Hautesse l'ordonne, je suis prêt à obéir », répondit le jeune homme. — « C'est bien... j'y ai songé... Ce soir à minuit, viens dans le petit pavillon qui est

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dans le parc; tu frapperas. Celle que je te destine pour femme t'ouvrira. »

a La nuit était noire. La baronne qui s'était glissée sans bruit hors de son lit, — elle couchait dans la chambre voisine de celle de son mari, — et qui avait ordonné à sa femme de chambre de prendre sa place, attendait dans le petit pavillon, l'oreille au guet, tremblante de peur et de joie. Elle portait un costume de paysanne, le costume de sa femme de chambre : jupon de laine, chemise aux manches bouffantes, mouchoir rouge noué sous le menton... On frappa les trois coups convenus. Elle ouvrit... Mais ce n'est pas ici que l'aventure se corse... La baronne qui avait passé une heure d'incognito délicieux, ne se doutait pas que ce qui l'attendait à son retour chez elle, serait pour elle plus délicieux encore, car c'était la délivrance, la liberté définitive... Comme elle cherchait dans l'obscurité, à tâtons, son ht, pour inviter sa femme de chambre à lui céder la place, elle toucha quelque chose de barbu... C'était son mari qui était là!... Oui, c'était bien lui, elle le reconnut à sa respiration lente et pénible... Que faire?... Oh! l'occasion était trop belle pour la laisser échapper ! Elle se rhabille à la hâte et court vite chercher le pope et le starosné *. Vous savez que la loi russe n'admet que trois cas de divorce, et que le premier est le flagrant déht d'adultère... II y a même des époux qui s'entendent pour le simu-

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