‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 9 sur 58 · Femme mariée · texte numérisé non relu

Femme mariée

bien que le mariage n'est pas le bonheur... Mais qu'y faire, mon enfant ? Dieu a voulu que les filles se mariassent. Il faut subir la loi commune. Allons, file, file, presse-toi pour finir les essuie-mains nécessaires à la noce.

— J'aimerais mieux mourir ! murmura Kilyna.

— Que la croix du Seigneur soit avec toi ! s'écria la vieille effrayée. Ne parle plus ainsi ; cela porte malheur !

Quelque temps après, Kilyna dit à sa mère qu'elle voulait entreprendre un pèlerinage. Des voisines allaient à Berditschew prier la Vierge miraculeuse. Elle irait avec elles.

Un matin, elle baisa les mains de sa mère et partit. La pensée de visiter une ville et de prier dans une belle église la réjouissait. Puis, elle verrait de superbes boutiques oij il y avait des entassements des plus belles percales à fleurs qu'on pût trouver, et des verroteries de toutes grosseurs et de toutes couleurs. Elle avait bien un peu peur de ces vilains juifs à barbe en pointe qui avaient la réputation d'être d'habiles filous, et qui, disait-on, volaient les enfants chrétiens pour employer leur sang à quelque odieux mystère de leur religion ; mais elle n'était plus une enfant, et ces histoires ne lui semblaient pas suffisamment prouvées.

Vers le soir elle aperçut, sur l'horizon rouge, des dômes et des clochers : c'était Berditschew. Au pied de la ville, dans des prairies plates, une rivière flam-

KILYNA lis

bait, incendiée de soleil. La vieille Martocha, qui avait déjà pèlerine bien des fois à Brailow, Kiew et même plus loin, conduisit la petite troupe dans la cour fermée et plantée d'arbres de la tzerkow * de Saint-Nicolas , oià l'on pouvait fort bien passer la nuit à la belle étoile.

Elles étanchèrent leur soif à la fontaine qui s'égouttait au milieu de la cour, mangèrent le morceau de pain sec qu'elles avaient pris avec elles, et s'étendirent sur le gazon, enveloppées dans leur pelisse. La galerie couverte, élevée pour abriter les pèlerins, était pleine de pieux voyageurs que la fatigue avait déjà endormis. La paix de la nuit descendit avec une douceur de bénédiction sur la grande église silencieuse ; et, à travers le réseau des branches d'arbres duvetées de feuilles nouvelles, le ciel se fleurit d'étoiles d'or. Kilyna rêvait, les yeux tout ouverts. Au fond de son rêve ne passait pas son fiancé ; mais sans qu'elle pût se rendre compte de l'étrange phénomène, elle apercevait une figure plus sympathique et plus jeune que celle du volosné, une figure qui ressemblait à celle du jeune comte...

Enfin l'aube perça la nuit de ses flèches roses, qui vinrent se planter toutes vibrantes au sommet des clochers et des dômes des égHses. De tendres appels, des gazouillements d'amour s'échangèrent dans les arbres, car les nids n'étaient pas encore commencés.

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