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Maire de la commune

14i LA RUSSIE ET LES RUSSES

ler... Quand les deux fonctionnaires furent entrés dans la chambre, la baronne alluma des bougies et leur montra son mari qui dormait sur l'épaule de la camériste, dont la tête était cachée dans les coussins... Le baron se réveilla tout penaud; il protesta, il injuria sa ibmme, il menaça de battre le pope et le starosné .. Rien n'y fit... Le délit était flagrant!... Il fut bel et bien condamné par le synode, et sans de hautes protections, il aurait été enfermé pendant trois mois dans un couvent...

— Et la baronne? demandai-je.

— Elle habite Saint-Pétersbourg, et n'est plus revenue en Ukraine. On dit qu'elle a épousé son cocher. Mais le monde est si méchant !

Les tables du buffet s'étaient dégarnies, les sacs de voyage, les cassettes à fermoirs de cuivre, les coussins, les pelisses et les manteaux entassés sur les bancs avaient disparu, le train était reparti dans la direction de Kiew et de Moscou. Notre tour arriva de nous mettre en route. Mon compagnon fit signe d'approcher au suisse qui se tenait près de la porte, et le chargea d'aller prendre nos billets.

En Russie, un voyageur qui se respecte ne va jamais se mêler aux juifs, aux moujiks et autre menu peuple, sale et fétide, qui fait queue devant les guichets.

Nous montâmes dans un train composé de quatre ou cinq wagons. Un grand soleil éclairait la plaine bleue comme la mer, et qui se confondait au loin avec le bleu du ciel. C'est ici que commencent les véritables steppes de l'Ukraine, la zone la plus fertile de toutes les Russies. Le tchernoziom^ le terreau noir, poussière en temps de sécheresse, boue liquide et grasse en temps de pluie et d'humidité, recouvre le sol de sa couche fertilisante qui n'a pas moins d'un mètre d'épaisseur.

Comment s'est formé ce riche et puissant humus?

Par la décomposition lente des herbes qui atteignent, dans ces prairies, une hauteur de cinq à six pieds, et qui s'entassent et pourrissent là, depuis des siècles, comme les couches d'un fumier chaud et fécond.

Le blé pousse, serré- et robuste, sans le moindre engrais, dans cette large bande noire de tchernoziom qui se déroule sur toute la largeur de la Russie d'Eu

lope et qui, au delà de Kazan, reparaît en Sibérie, après avoir été coupée par les monts Ourals. La fertilité superbe de cette région embrassant une étendue de 55 millions d'hectares, n'est comparable qu'à celle de la Beauce et à celle du bassin du Mississipi.

L'ensemencement se fait sur un seul labour et sur un seul hersage. Pendant trois ans, celte terre donne généreusement aux grains qu'on lui confie tout son suc nourricier. Mais après trois récoltes de froment, il faut la laisser pendant six ans en repos, en jachère, reprendre des forces. C'est pourquoi le steppe cultivé est toujours voisin du steppe sauvage. Il y a même des steppes vierges qui n'ont jamais été déflorés par le travail de l'homme. Des cultivateurs nomades viennent peu à peu en prendre possession. Ils se construisent des huttes de roseaux, et, pendant la saison des labours, on les voit promener dans ces terres robustes et grasses qui n'attendent que le grain de blé pour être fécondées et se couvrir de moissons exubérantes, des charrues attelées de dix bœufs au manteau blanc et aux longues cornes recourbées en lyre.

La culture se fait encore en maints endroits de la façon la plus primitive, avec des instruments fort imparfaits. L'essentiel pour le colon est d'avoir le moins de frais possible. Ses charrues sont grossières, fabriquées d'un seul morceau de bois. Le joug au garrot, les bœufs traînent en toute liberté la lourde machine qui creuse le sol à une profondeur de trente centimètres. Ces bêtes sont si bien dressées et si vigoureuses,

qu'elles travaillent dix heures de suite, sans le plus léger écart , allant toujours en ligne droite, guidées seulement par un gamin armé d'une gaule. Derrière l'homme qui tient la charrue, marche un charron, le marteau à la ceinture et la hache sur l'épaule, prêt à faire sur-le-champ toutes les réparations nécessaires.

La nuit, les bœufs sont mis au pacage sous la garde de leurs bouviers, et de grands feux s'allument dans le campement ; autour d'eux dorment les laboureurs, six par six, abrités sous des couvertures de feutre, ou enveloppés dans leur pelisse de peau de mouton.

Mon compagnon de route, qui me révélait ces particularités, me disait que, dans un siècle, les steppes seraient aussi complètement et aussi bien cultivés que la Normandie.

Les grands propriétaires se font les promoteurs de tous les progrès agricoles ; ils ont depuis longtemps adopté toutes les machines et les instruments perfectionnés inventés en France, en Angleterre et en Amérique. Les batteuses à vapeur fonctionnent dans leurs domaines. Ils ont introduit dans le steppe la culture industrielle, qui donne de splendides résultats. Là où ne s'étendaient jadis que d'immenses terres en jachère, on voit maintenant des champs de betteraves qui servent à la fois à fabriquer du sucre, de l'eau-de-vie et à engraisser des bœufs. Les profits de cette nouvelle culture sont immenses. Elle se développe chaque

année davantage ; et l'Ukranie pourrait non seulement fournir toute l'Europe de blé, mais aussi de sucre. Il n'y a pas jusqu'au steppe marécageux, le pays des fondrières et des tourbières qu'on appelle le Pinsk, qui ne se civilise et ne se rende au progrès de la culture. Jadis, toute cette contrée dormait comme une vase noirâtre sous les flots huileux d'un grand lac mort. Qu'a-t-on fait? On a d'abord ouvert des canaux, des tranchées, et le lac s'est en partie écoulé, mais en laissant derrière lui de larges mares, des étangs, des rivières croupissantes dans les profondeurs humides de vastes forêts aux arbres pourris.

Aujourd'hui, grâce à de nouveaux travaux de dessèchement, ce qui reste de ces eaux pestilentielles, s'écoule peu à peu.

Des îles fleuries répandent des senteurs parfumées là où des marécages maudits exhalaient des miasmes qui tuaient. Les loups ont presque disparu ; on trouve encore çà et là quelques castors et quelques loutres, et le Uèvre des marais au pelage bleuâtre. Le cygne et le héron deviennent plus rares à mesure que les eaux disparaissent. 130,000 hectares de marécages ont été ainsi conquis à la culture et transformés en belles prairies, et 90,000 hectares de forêts ont pu être rendus à l'exploitation. Les villages de la province de Minsk ont perdu enfin leur aspect barbare, et les maladies épidémiques, les fièvres mauvaises ne sévissent plus.

L'élève des chevaux, des moutons et du bétail se pratique surtout dans les steppes de la Nouvelle-

Russie, qui sont comme le prolongement des steppes de la Petite-Russie et de l'Ukraine vers les côtes de la mer Noire et de la mer d'Azow. Là, de même que dans les pampas de l'Amérique du Sud, des centaines et des milliers de chevaux sauvages galopent en troupe sous la garde d'un farouche tabuntchik, coiffé d'un bonnet de peau d'agneau, vêtu d'une s wiïa à capuchon, de pantalons de peau, et armé d'une longue cravache, d'un lasso et d'un gourdin noueux pour se défendre contre les loups. A la fm de l'hiver, à l'époque de la fonte des neiges, ces animaux, affamés, deviennent extrêmement hardis et dangereux, et, quand ils sont en nombre, ils attaquent parfois, la nuit, à l'improviste, les troupeaux de chevaux.

Dès que les yeux phosphorescents d'un loup brillent dans l'obscurité, le cheval du steppe dresse les oreilles et pousse des hennissements qu'on entend de très loin. A cet appel, les autres chevaux, étalons, juments et poulains accourent, la tête levée, crinière et queue au vent.

Les loups, effrayés de voir cette cavalerie compacte qui fond sur eux, reculent. Les chevaux hennissent plus fort, avec un bruit de trompette, et tous les gardiens arrivent au galop. C'est le signal de la bataille. Les loups exécutent alors une rapide volte-face et essaient d'enlever quelque jeune poulain inexpérimenté qui trotte à côté de sa mère. Celle-ci, pour reprendre son petit, saute au miheu de la bande, et les autres clrevaux venant à son secours se déploient en cercle

pour l'attaque. Ils cherchent d'abord à bousculer leurs adversaires sous leurs pieds de devant ; puis, quand le loup est terrassé, ils l'achèvent en lui lançant une ruade.

Si l'attaque ne vient que de quelques loups isolés, l'étalon seul se charge de la défense; il galope en dehors du cercle que forment les croupes des juments, tète en dedans ; et lorsque tous les poulains se sont réfugiés sous leurs mères, l'étalon se jette sur le loup le plus rapproché ; il le foule sous ses pieds de devant, puis l'assomme d'un coup de sabot. On a vu même des étalons apporter le loup défunt devant les vindicatives juments qui piétinaient sur son cadavre.

Il est bien rare cependant que les loups acceptent le combat. Le loup est un animal essentiellement rusé qui ne pratique guère, comme le sauvage et l'Indien, que la guerre d'embuscade. Il s'avance lentement et sans bruit à travers les hautes herbes, en rampant sur le ventre et marchant contre le vent. Il épie pendant des heures entières 1 es juments qui paissent à l'écart avec leurs poulains. S'il se voit découvert, il feint de s'enfuir. Les juments qui le coar fondent souvent avec le chien, continuent de brouter paisiblement et sans défiance. Le loup fait un détour, revient d'un autre côté, saute brusquement au cou de la jument, l'étrangle avant qu'elle puisse crier, et emporte le jeune poulain.

Les loups ne s'attaquent guère aux troupeaux de bœufs sauvages, qu'ils redoutent bien plus encore que

les troupeaux de chevaux. Quand les bœufs se trouvent en présence d'une bande de loups, ils fondent sur eux, rapides comme la foudre, la tête baissée, les cornes en avant, et les clouent au sol.

Ce sont les troupeaux de moutons qui ont le plus à souffrir de l'avidité et de la hardiesse du loup.

On confie ces troupeaux à la garde de ischabani^ espèces de bergers à demi sauvages, et à de gros chiens d'une férocité terrible appelés aûascharki. Chaque troupeau se compose de deux à trois mille moutons. En trente ans, un troupeau de 1,500 moutons s'accroît de 97,000 têtes. A Pâques, les tschabani émigrentpour le steppe, emmenant une ou deux voitures attelées de bœufs et servant au transport des provisions, des médicaments, des ustensiles de cuisine, et des peaux de ceux des moutons qu'on sera obligé d'abattre pendant cette longue campagne, qui dure jusqu'à l'hiver.

Les pâturages sont choisis avec soin, autant que possible près d'une source ou d'un puits. Les tschabani dressent alors une vieille tente déchirée, ils se construisent un foyer en terre et creusent une cave, pour mettre leurs provisions au frais. On coupe des roseaux pour faire du feu, la grosse marmite est pendue à trois pieux, réunis en faisceau, et le borschy ce potage national du Petit-Russien, bouillonne bientôt en exhalant ses afgreurs de betterave.

Le matin, on trait les brebis. Cette opération se fait rapidement : le tschabani prend à poignée, dans ses

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deux grosses mains , les mamelles gonflées de la brebis et les presse simultanément, de manière à les vider d'un cDup. Le lait ensuite est exposé au soleil jusqu'au soir ; il crème, et on en retire la matière caséeuso qu'on laisse égoutter dans de petits sacs suspendus à l'intérieur des voitures. Le lendemain, ce résidu est pressé, salé, et empilé dans des peaux de cabri qu'on recoud, et qui communiquent à ce fromage une odeur acre et très appréciée des palais kosaks ' . Dans les steppes du Volga, l'automne venu, on abat les moutons par milliers, pour iaire fondre leur graisse qui donne un suif très estimé et très recherché. La viande de mouton ne pouvant se vendre, on achète, au moment du carnage, des troupeaux de porcs qui s'en régalent et deviennent gros et dodus comme des conseillers auliques nourris de truffes et de foie gras. Les hécatombes de moutons achevées, ces porcs sont ramenés à un régime moins sanguinaire ; pendant quinze. jours, on .ne les nourrit que des graines et de son pour atténuer le goût violent qu'a pris leur chair, puis, à leur tour, ils sont égorgés sans pitié; on fond leur graisse et l'on sale leur viande.

Pour les marchands qui se livrent au commerce du suif, la peau du mouton et la valeur intrinsèque de la viande doivent payer le prix d'achat de la bête. Les frais de pacage sont couverts par la vente de la

i. Ce fromage, qu'on fabrique aussi en Gallcie et en Transylvanie, est connu sous le nom de brenza.

laine, et c'est le suif et l'engrais rapide des cochons qui donnent les bénéfices.

C'est vraiment une jouissance et une ivresse que de voyager dans le steppe, où la terre verte et le ciel bleu unissent leurs deux immensités ! Mais ce n'est pas à la veille de l'hiver qu'il faut parcourir ces vastes plaines. L'automne les assombrit de teintes tristes, qui leur prêtent un air faux de maladie et de souffrance.

Le triomphe du steppe est au printemps qui le couronne de rayons et de verdure. Alors les liges montent en fusées et retombent en pluie de perles et d'étoiles, de boutons et de fleurs. L'écorce des arbres se déchire, pareille à un corsage trop étroit, et sous la fine dentelle des premières feuilles, les bourgeons mettent de jolies petites pointes roses, comme des seins vierges de jeunes filles. Les oiseaux de passage reviennent, traversent les al^s en longues troupes, s'abattent au bord des étangs et des rivières débordées. Du milieu des flots grossis par la fonte des neiges et qui peu à peu s'abaissent, les îles du Dniepr émergent de nouveau, laissant flotter dans le courant les longues branches des saules, comme des chevelures de femmes noyées. Debout sur les kourgancs S on aperçoit de grands aigles, dans une immobilité héraldique, tandis que des éperviers planent en décrivant lentement des cercles noirs dans l'azur. Au-

i. Anciens tombeaux préhistoriques.

dessus d'un ravin, des outardes défilent en caravane précédées de leurs éclaireurs. Des tourbillons de corneilles passent comme une nuée sombre chassée par un coup de vent, et s'en vont bien loin, bien loin, s'abattre sur les maigres bouquets d'une oasis d'arbres perdue dans le verdoyant désert. L'air vibre, tout rempli de cris harmonieux ou stridents, de chants d'oiseaux, de bourdonnements d'abeilles, de susurrements d'insectes, de grincements de sauterelles. Au crépuscule, les cailles jettent leur note monotone et les perdrix font entendre leur appel. Un concert formé de mille voix, des aubades et des sérénades délicieuses , réveillent la nature , cette belle aux champs dormant, qui, toujours aussi jeune, rouvre les yeux au milieu de son palais restauré et refleuri. La transition des neiges de l'iiiver aux fleui's du printemps est si prompte, si brusque, qu'on dirait la naissance d'un monde nouveau, l'épanouissement subit d'une terre vierge sous la chaleur fécondante du soleil. Il y a dans les airs et dans les herbes une fête nuptiale charmante, un embrassement d'amour universel, des noces ailées et voltigeantes d'abeilles, de papillons, d'oiseaux ; une montée de sève générale, une ripaille effrénée de baisers, une immense étreinte sur le lit frais et parfumé des herbes et des fleurs nouvelles ! On n'entend que battements d'ailes, frôlements d'écaillés, roucoulements, gloussements et bêlements d'êtres pâmés. Tout s'agite, tout chante, tout aime et soupire dans une poussée de passion,

dans une exubérance de vie, dans «un élan fougueux de douce union. Et, au milieu de ces tendresses chantées, de cette musique de niélodiesprintanières, une volupté ineffable s'échappe de la terre chaude et frémissante de tant de caresses, monte dans l'air, vous envahit, vous trouble et vous grise !

A la saison de l'amour succède celle de la maternité. En juin et en juillet les foins du steppe sont mûrs, les brises vagabondes qui rident l'océan des hautes herbes secouent les pollens et les semences dont elles sont chargées. Des centaines de faucheurs accourus de la Grande-Russie et des Carpathes entrent en ligne de bataille et commencent la fenaison. A cent pas derrière eux, des femmes et des jeunes filles aux jupes bariolées, la chemise blanche ornée de broderies, un mouchoir rouge ombrageant leur tête, ramassent l'herbe fauchée et la rassemblent en meules. Que de fois, l'hiver, par les jours de tourmente , le voyageur a trouvé un abri sauveur au pied de ces hautes citadelles de foin !

Quand le temps est favorable et les ouvriers nombreux, la fenaison se fait en trois ou quatre jours.

Au commencement de septembre arrivent les joyeuses armées de moissonneuses et de moissonneurs avec leurs faux et leurs faucilles étincelant au soleil, leurs râteaux et leurs fourches de bois aux formes contournées et bizarres.

Le sifflement des faux passe comme le sifflement d'un vent de mort, qui courbe et jette à terre les

ir>G I.A IIUSSIE ET LES RUSSES

blés orgueilleux à la lourde aigrette d'or. Il n'est pas nécessaire, comme dans nos pays, de laisser la moisson sécher au grand soleil. Les moissonneuses lient aussitôt les blés en gerbes et les apportent à la batteuse à vapeur qui ronlle au bout du champ; ou bien, fidèles au vieux système, elles étendent les javelles sur le sol durci et transformé en aire, et laissent aux chevaux le soin de fouler les épis sous leurs pas.

Chaque soir, moissonneurs et moissonneuses se réunissent autour d'un grand feu, et tandis que les plus âgés, la pipe aux dents, causent entre eux, se racontent de joyeuses histoires, les jeunes jouent du chalumeau et de la handoura *. Le dimanche, on danse ; les rondes se forment et tournent doucement, tandis que les jeunes filles chantent d'anciennes bal- Ipdes de guerre et d'amour. Parfois, c'est un dialogue qui s'engage entre les jeunes filles et les jeunes gens :

— « Belle jeune fillette, — Abreuvez mon cheval I — Non, mon cœur, c'est impossible. — Je ne suis pas encore à vous — Quand je serai votre femme, — J'abreuverai vos deux chevaux, — De l'onde de la plus pure fontaine, — Avec un seau topt neuf. »

La plupart du temps, ce sont des chansons inédiles, improvisées en dansant, des couplets jetés comme un chant d'oiseau à travers l'espace :

— « Jadis, quand nous nous aimions, — Les arbres morts reverdissaient, — Maintenant que nous ne nous

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