‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 12 sur 58 · Sorte do viello · texte numérisé non relu

Sorte do viello

aimons plus, — Les beaux arbres verts se dessèchent. »

Ou bien c'est un chant d'amour d'une note gaie qui précipite la danse et lui donne une allure de ronde fantastique, aux lueurs rouges et vacillantes des feux sous les rayons pâles de la lune :

— « Une colline est haute, — Et l'autre est plus basse

— Une fillette est loin de moi ; — L'autre se trouve plus près.

— Chez celle qui habite lom de moi, — Il y a des bœufs et des vaches. — Celle qui habite près de moi

— N'a que ses sourcils noirs. — La fillette lointaine,

— Je la donne à un autre. — Et je cours à pied — Chez ma chère voisine ! »

Il n'y a pas de peuple dont l'âme soit plus poétique que celle du Pelit-Russien. Comment en serait-il autrement, en présence d'une nature aussi grandiose, dans ces steppes changeants et superbes comme la mer, ouvrant le champ aux rêveries infinies? A la vue de ces horizons sans bornes, de ce soleil puissant qui éclaire les houles d'or des blés et les vagues vertes des herbes, à l'aspect de cette flore merveilleuse qui éclate tout à coup, au printemps, comme un bouquet radieux de feu d'artifice ; sous le dôme de ces nuits étoilées comme les nuits féeriques du désert, quelque chose vibre et chante en vous sans que vous vous en rendiez compte ; une poésie^ une prière s'échappe du cœur et va se mêler là-haut aux chants aériens de l'alouette et de l'hirondelle !

3ous l'influence d'une digestion heureuse et prospère, mon compagnon de route s'était assoupi. Un rayon de soleil, qui jouait dans le wagon avec une espièglerie de lutin, mettait sur le front chauve, la face glabre, les joues blafardes et molles du dormeur, des reflets blonds et nacrés de coquillages, des luisants chauds de vieil ivoire. Le bout de son cigare, qui était resté planté dans sa bouche, entre ses grosses lèvres allongées et sans couleur, lui donnait une vague ressemblance avec un jeune veau en nourrice, les yeux voluptueusement clos, tétant sous les jambes de sa mère.

Le train, après une heure de marche paresseuse, s'arrêta à une pauvre petite station oii, sous un vaste hangar ouvert et à demi construit, des sacs de blés s'entassaient très haut, comme des murailles grises. Les femmes du pays étaient venues avec leurs enfants en bas âge, mal lavés, mal mouchés et mal culottés,

apporter à dîner à leurs maris, charpentiers, maçons et gâcheurs déplâtre, assis sur des poutres, leurs outils de travail à côté d'eux ; ils mangeaient gravement, à l'aide d'une cuiller de bois, la soupe et le cacha contenus dans le double pot de forme primitive et bizarre, posé sur leurs genoux.

Le sifflement de la machine, la secousse qu'elle imprima aux wagons en s'arrêtant brusquement, réveillent en sursaut mon cornac.

— Sommes-nous arrivés? s'écria-t-il en se frottant les yeux... Les voyages en chemin de fer, ah! c'est pour moi comme la lecture d'une gazette allemande : ça m'endort toujours.'

— D'après mon indicateur, nous avons encore deux stations, lui répondis-je.

Il mit le nez à la fenêtre.

— Parbleu, c'est Biélaya-Tserkow *, la terre seigneuriale du comte Branicki !... Savez-vous que ses propriétés ont l'étendue d'un duché, et que ses revenus sont ceux d'un roi ? Ses aïeux, des Kosaks à longues moustaches, faisaient la guerre aux Turcs et enlevaient les femmes tartares ; lui cultive tout simplement des betteraves, distille de l'eau-de-vie, engraisse des bœufs et fabrique du sucre... C'est moins amusant, mais plus lucratif... Voyez-vous ces longues cheminées qui fument là-bas ? Ce sont les raffineries et les distilleries du comte... Il y en a comme ça um

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