DIanche église
dizaine... De quoi soûler toute la Pologne et sucrer toutes la Russie!...
La locomotive s'était remise en marche. Nous passions maintenant devant Biélaya-Tserkow, qui montrait derrière un rideau d'arbres ses petites maisons blanches, carrées comme des dés et coiffées de toits verts. La tour du feu, en bois montait dans le ciel comme un échafaudage hardi dominant toute la contrée. En 1651, le hetman Khmelnitzky signa ici un traité par lequel la Pologne s'engageait à reconnaître l'indépendance de l'Ukraine.
— Autrefois, me dit mon compagnon, le bourg entier appartenait au comte Branicki ; aujourd'hui, toutes ces maisons sont la propriété d'anciens serfs, dont les fils vont au gymnase et deviennent des messieurs... Le gymnase de Biélaya-Tserkow a été bâti aux frais du comte. C'est lui aussi qui a fondé l'hôpilal que vous voyez là-bas, et qui a fait construire les deux églises grecque et catholique. Et l'on dit que notre aristocratie n'est pas libérale !...
Sur la route qui longeait la voie ferrée, une jeune fille chevauchait sur un petit cheval noir à longue crinière et à longue queue, allant de sa lourde allure de bête de labour, paisible et vaillante. Montée comme un homme, la paysanne laissait pendre de chaque côté ses jambes chaussées de bottes; elle n'avait ni éperons, ni selle, ni étriers. Avec sa tresse flottant dans le dos et son mouchoir rouge noué autour de la tête en forme de haut turban, elle était fort jolie, je vous assure, cette
amazone du steppe. Un manteau disgracieux, pareil à une robe de chambre ouatée, cachait malheureusement sa taille, qui devait être bien cambrée, si l'on en jugeait par sa façon crâne de se tenir à cheval.
Autour des bourgs et des villes, la solitude se peuple rapidement. Çà et là des chaumières tachaient de points blancs la verdure des arbres et des vergers. Dans les cours palissadées et les jardins aux clôtures de branches d'osier entrelacées, des enfants jouaient, et des femmes, les bras levés dans une attitude de grâce, étendaient du linge au soleil.
— Quand vous aurez vu l'intérieur de quelques chaumières, me dit mon cicérone, vous comprendrez quel bienfait a été pour le peuple l'abolition du servage. Jadis le paysan était une brute qui se cachait au fond d'une tanière. Aujourd'hui c'est un homme qui loge dans une maison.
— Mais ce qui est vrai ici, dans la Petite-Russie, peut n'être pas vrai dans la Grande-Russie, observai-je.
— En effet, la différence est grande entre les régions du Nord et celles du Midi ; le contraste n'est pas seulement frappant dans les productions du sol, dans le cUmat, l'architecture, le costume, mais aussi dans le caractère, dans les mœurs, les habitudes, la langue. L'isba au toit dentelé est inconnue chez nous.
— Et j'ai déjà pu observer que le Grand-Russien porte sa chemise sur ses pantalons, tandis que le Petit-Russien la porte dans ses pantalons.
— C'est parfaitement exact. De plus, au gros de l'été, le premier garde sa courte pelisse de peau de mouton, le second ne conserve que son bonnet de fourrure. L'un protège sa tête, l'autre son corps. Et quelle différence d'usages, d'aptitudes et de tendances!...
Causez avec un Petit-Russien, vous serez étonné de la vivacité de son esprit, de sa sensibilité d'âme, de son amour passionné et profond pour la liberté ! Très attaché à son pays, il ne le quitte qu'à regret et avec L'espoir d'y revenir. Le Grand-Russien, au contraire, est un nomade, un vagabond, un errant. Il aime l'aventure, le déplacement, les voyages, les expéditions lointaines, le commerce, les foires, les pèlerinages: tout ce qui est mouvement, tout ce qui répond à son besoin incessant de changer de place. Avant tout agriculteur, le Petit-Russien fuit les villes et ne se plaît que perdu dans l'immensité rêveuse de ses prairies. Chez les Grands-Russiens, le fils marié continue d'habiter avec son père, et à la mort de celui-ci, l'aîné devient le chef de la communauté. Rien de pareil dans la Petite-Russie : le fils qui se mari© quitte la maison paternelle et va fonder une autre famille.
— La condition de la femme n'est-elle pas aussi toute autre ?
— Oui, car chez nous, on ne marie jamais une jeune fille sans son consentement. Et une fois femme, elle compte pour quelque chose dans la maison du mari. On la consulte, on écoute ses avis ; elle est traitée
avec bien plus d'égards que la malheureuse compagne du moujik. Comparez du reste le rôle que joue la femme dans les chansons de la Petite-Russie et dans celles de la Grande-Russie, et vous sentirez encore mieux la différence. Dans les chansons populaires grandes-russiennes, la femme n'apparaît que comme un être matériel; on ne célèbre que sa beauté plastique, la forme sensuelle de son corps ; dans les chansons des Petits-Russiens, la beauté morale est mise bien au-dessus des charmes et des avantages extérieurs. Et cependant, au point de vue physique, notre paysanne petite-russienne a bien plus de grâce, de féminité, de séduction toute -puissante que la Grande-Russienne, massive et flegmatique. Il y a dans la démarche de la Petite-Russienne quelque chose de joyeux, d'ondulé, de serpentin; elle a une tournure vive et printanière, pleine de cachet personnel, d'élégance native, de jeunesse et d'entrain. Au fond de son regard, il y a une mélancolie douce qui attire ; et sa voix a quelque chose de caressant, car la langue petite-russienne est de tous les idiomes slaves, celui qui a le plus de douceur. Et comme son costume est plus coquet! comme il a plus d'originalité et de couleur ! Par la coupe et la richesse des ornements, il se rapproche du costume si gracieux des paysannes roumaines de la Transylvanie. Autour du cou, plusieurs rangs de colliers de corail retombent en rouge cascade jusque sur les seins; autour de 1 taille, une espèce de tablier de laine tissé à la maison et, pour complément de cette toilette peu compliquée
KOSAKS ET PETITS-nUSSIE.VS 165
une longue chemise toute chamarrée d'où s'échappe, ronde et ferme, la jambe nue, chaussée le dimanche et les jours de fête d'une botte rouge ou noire fièrement campée sur les talons. Ah ! quel poème que cette chemise toute fleurie et étoilée de broderies bleues et rouges, formées de petites croix, de petits triangles, de carrés, de losanges, do feuilles qui ne sont pas lourdement posées comme de farouches feuilles de vigne, mais qui, ténues et légères, ne cachent les formes que pour les mieux montrer, et qui ressemblent à des feuilles odorantes appliquées là pour parfumer la peau. Sous ce blanc tissu recouvert de son fouillis bariolé de broderies tapageuses, le corps sain et robuste des jeunes paysannes dessine des lignes souples, des contours suaves, des rondeurs fuyantes. On songe en les voyant aux belles roussalkas, à ces nymphes des bois et des étangs, qui habillent de feuilles et de guirlandes de fleurs sauvages leur nudité superbe et troublante. Aux yeux de la Pelile-Russienne, la chemise résume tout le luxe et la richesse de sa toilette. Il est vrai que pour elle, la chemise c'ost presque la robe.
— Les mêmes différences physiques dont vous parlez ne se retrouvent-elles pas chez les hommes?
— Le Petit-Russien ne ressemble pas, en effet, au Grand-Russien. Le Petit-Russien a la tête plus petite, les traits plus distingués et plus fins. Svelte et élancé, il est plus souple et plus agile que le Grand-Russien. On reconnaît en lui le cavalier intrépide du steppe et le mâle descendant d'une ancieime race guerrière.
Les grenadiers de la garde se recrutent presque tous dans la Petite-Russie. Le Grand-Russien, au contraire, n'a pas l'esprit militaire des populations de l'Ukraine. « Tous les soldats, dit un chant populaire des bords de la Moskva, s'en vont en pleurant; ils s'en vont pleurant et sanglotant; pas un qui s'en aille gaîment sans s'affliger » ; tandis que c'est en chantant que les Petits-Russiens partent pour la guerre.
— J'ai lu quelque part que le Grand-Russien et le Petit-Russien se méprisent et se traitent en ennemis?
— Aujourd'hui, ce ne sont plus que des rivaux. Dans les provinces du Midi, les noms de « Moskal » et de Katzap * s'appliquent encore aux hommes du Nord, mais avec une ironie amicale ; et ceux-ci, de leur côté, donnent en riant le sobriquet de « Chocol » aux Petits- Russiens. Ce terme désigne la longue mèche en forme de tresse -que l'habitant des steppes portait autrefois sur le sommet de sa tête ordinairement rasée, et qu'il enroulait autour de son oreille.
— Mais, à vous entendre, on dirait que le Grand- Russien et le Petit-Russien appartiennent à deux races distinctes ; le même sang slave ne coule -t-il pas dans les veines de l'un et de l'autre peuple ?
— Pas au même degré. Le sang du Petit-Russien est plus pur, ce qui ne veut pas dire qu'il soit tout
1. Moskal, c'est-à-dire Moscovite. Katzap veut dire bouc. La Grand-Russien qui porte toute sa barbe, a en effet quelque ressemblance avec cet animal. Les Polonais appellent de même les Russes : Moskal ; et CQUx-ci les appellent : Polak,
à fait sans mélange; le Petit-Russien passe pour le type du vrai Slave et du vrai Russe, descendant des Scythes, tandis que le Moscovite est croisé de Tchoude, de Kirghis, de Tartare. Certains ethnographes refusent même de l'admettre dans la famille européenne. Vous savez que la Petite-Russie a été la patrie des premiers Slaves mentionnés dans l'histoire ; Hérodote décrit les mœurs des Scythes qui occupaient les rives du Dniepr, les steppes de l'Ukraine, les bords de la mer Noire et do la mer d'Azow. Voyez- vous ces monticules qui forment çà et là dans la plaine des bosses vertes, comme de grandes vagues?... Ce sont des kourganes. On appelle ainsi les tombeaux des anciens Scythes.
Ils se faisaient enterrer sous ces tertres artificiels avec leurs chevaux, leurs armes, leurs bijoux, et les cadavres des serviteurs et des femmes esclaves qu'on immolait sur leur tombe. Les objets recueillis dans les fouilles prouvent que les Scythes étaient en relations commerciales avec les Hellènes, qui leur avaient apporté un peu de leur civilisation.
Des statues de pierre, représentant de vieilles, femmes, surmontent encore quelques-uns de ces tertres. On donne à ces idoles barbares le nom de baba (vieille). Elles tiennent leurs mains jointes sur la poijtrine, et sont restées en grande vénération parmi les paysans. Si un enfant tombe malade, sa mère l'amène à la puissante baba, la lui fait embrasser, et s'agenouille 'pour prier devant la statue à qui elle offre du blé, des
fruits, des pièces de monnaie. Le peuple russe n'est que fardé de christianisme. Il est resté païen. On célèbre encore dans plusieurs villages, par des chants et par des danses, la fête de la déesse slavonne Dida et de son fils Lado, et l'on tire des augures d'un arbre orné de rubans, qu'on abandonne au courant de la rivière. Dans la Russie-Blanche, en Volhynie, il n'est pas de chaumière qui n'ait son serpent sacré. Et les paysans vont encore jeter des kopecks au fond de certaines sources pour leur demander la guérison. On vénère par des repas la mémoire des aïeux. Les bouleaux et les chênes sont l'objet d'un culte religieux.
Lorsque les colonies slaves de la mer Noire furent refoulées vers le Nord par les invasions turques et tartares, les nouveaux venus se mélangèrent aux tribus finoises, mongoles, tchoudes, qui occupaient la Grande- Russie, et finirent par absorber tous ces peuples, dans leur puissante nationalité slave. Ceux qui étaient restés dans la Petite-Russie s'étaient réfugiés dans les steppes, et avaient réussi à se soustraire au contact et à la domination des étrangers. Au xii* siècle, lors de l'invasion des Tartares-Mongols, les immenses plaines de la Petite-Russie offrirent aussi un refuge aux Slaves du Nord , qui vinrent en masse grossir les rangs clairsemés des Slaves du Midi : des villages entiers émig-raient, impatients de se soustraire au joug du vainqueur.
Les seignetirs polonais accordèrent toutes sortes de privilèges à ces colons qu'ils opposèrent comme uij
cordon militaire aux incursions des Turcs et des Tartares qui venaient enlever les femmes et les enfants pour les vendre aux pachas de Stamboul. Les harems de cotte ville étaient alors remplis de belles captives petites-russiennes. « Terre des Musulmans, disaient les chanteurs, sois maudite ! Tu es enflée d'or, tu t'enivres de boissons, mais que chez toi le sort des prisonniers est triste ! » Les Kobzars chantaient le courage des jeunes filles qui se tuaient ou se noyaient plutôt que de devenir la proie des Turcs.
Dès cette époque, on donna à tout le pays le nom d'Ukraine, qui vient de kraïn, frontière, limite ; et on appela Kosaks * les habitants des campagnes qui s'armaient pour aller guerroyer contre les infidèles et les envahisseurs.
— Mais, à côté de ces Kosaks disciplinés, il y avait les Kosaks libres, espèces de brigands chevaleresques chantés par les poésies et les légendes populaires ?
— Oui, ils formaient de petites républiques, des communautés indépendantes que venaient grossir les serfs fugitifs, les déserteurs, les moines défroqués, les repris de justice : gens de sac et corde, n'ayant rien à perdre et tout à gagner, poussés par leur esprit de vagabondage, d'indépendance et d'aventure, par leur besoin de mouvement continuel et d'action, leur soif de vol et de pillage.
1 . Le nom de « Kosak » vient du tartare el signifie soldat irrégulier, armé à la légère.
— Tels étaient, je crois, les Kosaks Zaporogues ?
— Ce sont les plus fam(;ux. Ils s'étaient installés dans une île rocailleuse au milieu du Dniepr, pour garder le cours du fleuve. Un pont-levig donnait accès dans leur « setche », leur lieu de rassemblement fortifié. Ils logeaient là dans de grands hangars, et le temps qu'ils n'employaient pas aux exercices des armes, ils le passaient en fêtes joyeuses, dansant, buvant, jouant, ripaillant. Quand ils rentraient, tout gorgés de butin, dans leur enclos palissade, c'étaient des orgies et des scènes d'ivresse dont le dénouement était souvent tragique. — Les femmes étaient bannies de cette espèce de "cloître militaire. Mais, dans les faubourgs de l'île, habitaient de belles juives toujours prêtes à troquer leurs caresses et leurs baisers contre les coupes d'or, les riches étoffes, les sequins enlevés par les Kosaks aux pachas turcs. Emportés par leurs petits chevaux rapides, ces sauvages cavaliers fondaient sur une ville ou un village comme un vol de vautours. Dans les steppes herbeux qui les cachaient tout entiers eux et leur cheval, ils chassaient à l'infidèle comme on chasse au loup, et suspendaient à leur selle, par les cheveux, la tête coupée de l'ennemi. Gonstantinople, la ville merveilleuse, la ville aux palais d'or, aux mosquées de marbre, les attirait, comme elle avait attiré les Croisés. Ils rêvaient de ses harems et de SOS sultanes ; et plus d'une fois, les sentinelles turques qui veillaient aux remparts signalèrent l'approcho des corsaires kosaks, dont les barques légères
s'attaquaient aux gros navires de la flotte impéiiale. Ils se proclamaient les défenseurs de la foi. « Que celui, chantaient-ils, qui veut, pour la foi chrétienne, être empalé, roué, écartelé, nous suive ! » Mais à dire vrai, le vol et le pillage les intéressaient bien plus que la défense de la religion. Quand ils rentraient les mains vides dans leur setche, ils brisaient les boutiques des juifs et s'emparaient sans payer de tout ce qu'elles contenaient. La justice se rendait chez eux en présence de toute la communauté, et la sentence s'exécutait à l'instant même, car le bourreau attendait près des juges, la hache en main. Il s'avançait vers le coupable, et lui demandait sa tête, un de ses yeux, ou un de ses bras. Les voleurs étaient attachés à un poteau d'infamie, et roués de coups. On enchaînait à un canon celui qui avait fait des dettes, et on le laissait ainsi, jusqu'à ce qu'un de ses camarades consentît à payer pour lui. Le meurtrier était couché vivant dans une fosse profonde ; on posait sur lui le cercueil qui renfermait le cadavre de sa victime, puis on les couvrait tous deux de terre.
Ils étaient soumis à un chef suprême qui avait le titre de hetman, et que les rois de Pologne investissaient eux-mêmes, en lui remettant l'étendard à queue de cheval, la masse d'arme et le sceau. Jamais peutêtre ils ne se seraient insurgés contre les Polonais, si ceux-ci avaient eu assez d'habileté pour leur laisser leurs privilèges, et respecter leur religion, à laquelle ils étaient très attachés. Mais les seigneurs polonais
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avaient chassé tous les moines orthodoxes et transformé les monastères en étables. Les enfants mouraient sans baptême, car les églises avaient été louées aux juifs, qui n'y laissaient entrer que ceux qui payaient. Si vous avez lu le Tarass Boulba de Gogol, vous devez vous souvenir que les cris de guerre qui éclataient alors parmi les Kosaks révoltés étaient : « Pendons d'abord les juifs ; qu'ils ne puissent plus faire de jupes à leurs juives avec les chasubles de nos prêtres ! qu'ils ne mettent plus de signes maudits sur les hosties ! Noyons toute cette sale engeance dans le Dniepr * ! » Les représailles des Kosaks furent terribles. Ils massacraient les enfants, coupaient les seins aux femmes, incendiaient les villages, et arrachaient, du genou à la plante des pieds, la peau aux malheureux juifs.
Gogol raconte que le prélat d'un monastère polonais ayant eu connaissance de l'approche de Zaporogues, envoya deux de ses moines au devant d'eux. « Dites à l'abbé de ma part, répondit le Kochevoï (chef) qu'il n'a rien à craindre. Mes Kosaks ne font encore qu'allumer leurs piques. x> Et bientôt la magnifique abbaye fut entièrement livrée aux flammes; a les colossales fenê-
l. La haine des populations petites-russiennes contre les juifs date de celte époque. Les derniers massacres de Ba ont montlré combien cette haine est encore vivace. Les anciennes gravures du temps représentent les cavaliers kosaks jouant de la bandoura, assis sur un tertre, à l'ombre d'un arbre, aux branches duquel sont pendus par les pieds un juif et un Polonais.
très gothiques, ajoute le poète, semblaient jeter des regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. » — Les cadavres des Polonais trouvés après le combat étaient attachés par grappes aux queues des chevaux que les Zoporogues chassaient devant eux à travers les champs à grands coups de fouet, et tous ces corps nus, mutilés, sanglants, roulaient et se heurtaient dans la poussière comme dans les dernières convulsions d'une lutte horrible et sauvage.
Les Kosaks n'avaient pitié ni des jeunes femmes «f aux noirs sourcils, » ni des jeunes filles « à la blanche poitrine et au visage rayonnant ». Elles ne pouvaient pas même trouver un refuge dans les temples. « Tarass, dit Gogol qui s'est fait l'historien fidèle du héros d'une de ces insurrections de Kosaks, Tarass les brûlait sur les autels. Plus d'une main blanche comme la neige s'éleva du sein des flammes vers le ciel, au milieu de cris déchirants qui auraient ému des rochers, et fait trembler d'émotion l'herbe des steppes. Mais les cruels Kosaks n'entendaient rien, et soulevant les petits enfants sur la pointe de leurs lances, ils les jetaient aux mères dans les flammes. »
Enfin, après de longues années de lutte, les Kosaks envoyèrent une députation à Moscou pour solliciter la protection du Tzar ; mais bientôt , craignant de s'être donné un maître, ils voulurent reprendre leur ancienne indépendance. Qui ne connaît l'histoire de Mazeppa ? Sous Catherine II, Potemkin, cet intelligent
créateur de la Nouvelle-Russie, s'empara, sur l'ordre de la souveraine, de la setche des Zaporogues et exila tous les Kosaks guerriers dans l'île de Phanizoé, et sur la rive orientale de la mer d'Azow. Les Kosaks qui font aujourd'hui partie de l'armée, forment une espèce de gendarmerie à cheval employée à la poUce des villes, à la surveillance des frontières et au transport des prisonniers et des déportés. Dans les villages de la Petite-Russie, composés autrefois de paysans nobles et libres, et de paysans serfs, les descendants des premiers sont si fiers de leur origine qu'ils se donnent encore le nom de « Kosaks », et que pour rien au inonde ils ne frayeraient avec les fils de serfs, ni ne s'allieraient avec eux par des mariages.
Le train s'était de nouveau arrêté devant une de ces gares du steppe qui se ressemblent toutes, et qui ont l'aspect peu pittoresque et peu intéressant d'une grande baraque délabrée. Sur un banc, près de la porte, dans une attitude d'abandon et de repos, se tenait un magnifique vieillard à la longue moustache blanche et aux épais cheveux qui se tordaient en désordre le long de ses joues maigres et hâlées. Il était en bras de chemise et étalait en plein soleil sa large et puissante poitrine. Des pantalons d'indienne à raies et à dessins bleus bouffaient autour de ses fortes cuisses, au-dessus de grosses bottes en cuii racorni qui lui montaient jusqu'aux genoux.
— Tenez, voici un vrai Kosak ! s'écria mon cicérone.
On pourrait chercher longtemps un type aussi parfait. Voyez l'expression fîère et belliqueuse de sa figure!.,. Imaginez un tel homme à cheval, équipé en guerre, armé de sa longue lance, je vous défie de trouver son pareil dans toutes les armées du monde...
Le train était reparti avec un sifflement. A mesure que nous avancions, le pays devenait plus beau. C'étaient des prairies sans limites, « riches et libres » comme les appelle le Petit-Russien. Le steppe avait pris un élargissement superbe d'océan, une immensité profonde de haute mer, poussant comme des flots, jusqu'à l'horizon bleuâtre, ses herbes ondulantes, que les clartés pâles du soleil couvraient de reflets argentés, semblables à de blanches écumes. Je regardais de tous mes yeux ce splendide changement de décor, et j'éprouvais une étrange sensation. Il me semblait que je voyageais maintenant en bateau à vapeur. Le train glissait si mollement !... Et les rares bouquets d'arbres que j'apercevais à des distances infinies, nie faisaient l'effet de petites îles battues par les vagues vertes des plantes' sauvages. Une ligne mouvante de points blancs passait au fond de cette solitude. On eût (lit une troupe de cygnes. C'étaient des outardes.
— Ces singuliers oiseaux mènent une vie de pacha, pratiquant la polygamie sans plus de gêne que les coqs, nie dit l'envoyé du comte. — Les outardes barbues sont très communes dans les steppes, où elles demeurent même l'hiver. C'est alors que la chasse en est le plus facile. La gelée blanche couvre leurs ailes
d'une couche de glace et paralyse leur vol. Les habitants du steppe montent sur leurs meilleurs chevaux et les poursuivent jusqu'à ce qu'ils puissent les assommer à coups de nagaika * . Les vieux mâles sont très courageux et se défendent aussi bien contre l'homme que contre les chiens. Quand on les chasse au lévrier, elles se groupent pour tenir tète à l'ennemi. En été, il est fort difficile d'approcher les outardes, car elles s'entourent de sentinelles comme les marmottes. Il faut que le chasseur ait recours à toutes sortes de ruses. L'outarde ne se défie pas des paysans st des femmes; pendant que ceux-ci travaillent, elle se promène autour d'eux, en se dandinant et en se pavanant. Aussi le chasseur se déguise-t-il en paysan, quelquefois même en femme ; ou bien, couché sur un char de campagne traîné par des bœufs, il cache ses armes dans le foin.
Les femelles ont pour leurs petits la plus vive ten- 'dresse. Quand ceux-ci sont en danger, elles essayent de les sauver, en attirant sur elles seules l'attention des chasseurs. En Ukraine on élève des outardes domestiques en faisant couver leurs œufs par des poules ou des dindes. — Les steppes abondent en oiseaux de toute espèce. L'aigle, la grue, l'oie sauvage, la caille y sont communs, les perdrix nichent dans les hautes herbes, les hérons se cachent dans les roseaux, les tourterelles ef. les pigeons sauvages roucoulent dans: