‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 14 sur 58 · Fouet kosak à nœuds · texte numérisé non relu

Fouet kosak à nœuds

les chênes, les geais azurés s'appellent et se réiion'lont; et, la nuit, le rossignol jette aux petites étoiles qui sourient, les effusions mélodieuses de son amour.

Bientôt, entre les bras maigres des cerisiers et des pruniers, les premières chaumières du village de N. nous apparurent pittoresquement disséminées comme des tentes dans une oasis. — Des pies, sautant do branche en branche, jacassaient comme de vieilles commères, avec des mouvements de queue saccadés. De notre wagon, nous dominions l'intérieur des enclos aux murs faits de branches entrelacées. Près des granges aux toits de chaume noirs et à moitié dégarnis, des enfants jouaient, des chiens dormaient, des pigeons volaient, et des pores obèses comme des pachas, couchés sur un lit de boue moelleuse et chaude, étalaient dans une jouissance et une douceur de bien-être, leur, gros ventre flasque et rose chatouillé de rayons de soleil. Des pots en terre servant à la cuisine domestique s'égouttaient et séchaient à l'air, plantés sur des perches, comme des épouvantails. Et, sur les palissades, sur les toits, sur les pots même, partout où ils avaient pu trouver un perchoir, des coqs se dressaient dans une attitude hautaine de coqs de clocher. Il y en avait de toutes les couleurs, depuis le blanc crème jusqu'au rouge braise; de grands, de petits, de jeunes, de vieux, levant leur tête guerrière couronnée de pourpre, battant de l'aile et poussant un coquerico d'appel quand, au-dessous d'eux, passait um^ poulette friande, qui les regardait

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du coin de son œil noir. De temps en temps un des coqs se détachait et se laissait tomber avec une rapidité d'oiseau de proie sur la poule choisie ; celle-ci s'accroupissait avec un petit gloussement, puis, secouant ses i)lumes, elle se relevait silencieuse, tandis que le coq, annonçant son triomphe dans une bruyante fanfare, regagnait fièrement son perchoir.

Dans un enclos, près d'un puits à la longue poutre levée, une scène biblique se passait. Une Rebecca petite-russienne donnait à boire, dans un petit baquet de bois, à un Éliézer du steppe, aux longs cheveux et en hautes bottes. La jeune fille avait une grâce charmante, malgré une espèce de pardessus sans manches qui l'emprisonnait comme dans une gaine. La chemise retroussée sur ses bras nus, elle tenait d'une main la petite perche du puits, à laquelle est attaché le baquet, et de l'autre elle faisait pencher le vase aux lèvres du jeune homme, à qui elle semblait dire comme dans la chanson : « 0 Ivan, si tu veux boire, nous boirons ainsi toujours ensemble ; ensemble nous ferons le chemin de la vie, ton bras soutiendra mon bras et mon bras soutiendra le tien, et nous tâcherons d'égayer deux maisons : la maison de ton père et la maison du mien! »

vil DE CHATEAU

Une élégante voiture attelée de deux superbes cheveaux et un laquais portant une livrée sombre aux boutons blancs armoriés, nous attendaient devant la gare.

Nous traversâmes rapidement le village, où toutes les femmes en émoi s'interpellaient d'une chaumière à l'autre, et accablaient de malédictions et d'injures le cadavre d'un énorme loup que les domestiques du château transportaient sur une charrette. Une battue avait été organisée dans la journée par les hôtes du comte. De quatre loups qu'on avait débusqués, on n'avait pu en tuer qu'un. Ces animaux deviennent heureusement assez rares dans la Petite-Russie, et les histoires de voyageurs en traîneau, poursuivis par des bandes de loups, ne sont plus que des légendes.

— Ah ! monsieur, s'écria mon cicérone, ne croyez pas que ce soit là la vraie manière de chasser le loup 1 La bonne manière, la plus gjaie, la plus amusante

se pratique en hiver, quand la plaine n'est plus qu'un désert de neige durcie. On choisit une nuit de clair de lune. On fait un bouchon de foin, on l'attache derrière un traîneau, on met deux petits cochons dans un sac, on attelle un vieux cheval de paysan, et prrrt ! on part... Les loups sont très malins. Il savent parfaitement distinguer un attelage campagnard d'un attelage de seigneur, et ils se méfient toujours de ce dernier. C'est pourquoi on prend une vieille rosse... Quand on est en pleine campagne, on pince les oreilles des petits cochons, qui se mettent aussitôt à crier : couic! couicl... Les loups affamées qui rôdent, se disent : « Oh ! oh ! de la chair fraîche ! », et ils accourent dans la direction d'où viennent les cris. Le bouchon de paille suit tous les mouvements et les oscillations du traîneau, et les loups croient avoir devant eux un véritable cochon qui rebondit sur la neige en criant... Les voilà qui s'élancent, des étincelles rouges pleins les yeux... Une décharge générale les accueille. Ah! quels hurlements! Il y en a quelquefois cinq ou six qui se débattent, mortellement blessés... Je vous assure que c'est bien amusant, bien plus amusant que de les chasser à courre, car en rase campagne un loup finit toujours par se laisser prendre comme un lapin : on lui encapuchonné la tête, on lui lie les pattes et on le rapporte en croupe. Les paysans enferment le pauvre animal ainsi capturé dans un hangar ; et quand il est bien reposé, quand il a repris ses forces, ils lâchent uii cliien contre lui : le combat est terri-

ble. Il dure plusieurs heures... Souvent les deux adversaires succombent... Les Tartares de Grimée chassent encore le loup avec l'aigle... Quand l'animal s'abat épuisé, l'oiseau fond sur lui et lui crève les yeux...

A droite et à gauche du chemin, les maisonnettes du village, coiffées de leur grand toit de chaume, se dressaient au milieu de leurs jardins à la clôture festonnée de melons et de concombres. Quelques tournesols levaient encore leur tête noire entourée d'une auréole d'or, et des pruniers chargés de fruits ressemblaient à des arbres tout bleus. Des fleurs jaunes grossièrement barbouillées sur les murs blanchis à la chaux d'une maison attirèrent mes regards.

— Vous ne savez pas ce que veut dire cette enseigne ? me demanda l'envoyé du comte .

— Non.

— Elle veut dire qu'il y a là une fille à marier... Les jeunes filles peignent elles-mêmes ces fleurs, avec le suc de certaines plantes... EnLithuanie, le père met bien sa fille sur un char, avec toute sa dot, et s'en va la promener de village en village, jusqu'à ce que la jeune fille ait trouvé un mari... Oh! nos mœurs se sont conservées originales... Ainsi, quand une jeuno fille devient mère, ce qui est du reste très rare, on la dépouille de sa chevelure et on la coiffe du pokritk^ du mouchoir nouée en turban des femmes mariées... Et si le mari s'aperçoit qu'il a été trompé par sa femme avant le mariage, on passe le lendemain de la noce

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un collier de cheval au cou du père, gardien responsable de l'honneur de sa fille, et on le promène avec cet emblème symbolique à travers tout le village...

Les paysans que nous rencontrions, vêtus de la swita brune, fumant leur petite pipe courte, leur tulka, étaient de belle race, de taille moyenne, robustes, lo teint clair, les cheveux blonds ou châtains. Les paysannes me rappelaient par leur attitude ces belles Italiennes plantées comme des statues de déesses rustiques, à l'entrée des hameaux de la campagne romaine. Elles ont le teint brun, les yeux profonds et passionnés, voilés de longs cils, la taille large, une vigueur superbe comme celle de la nature qui les entoure.

En sortant du village, on voit à droite un grand diable de bâtiment tout blanc ; c'est un ancien grenier d'abondance qu'on a transformé en caserne d'artillerie.

Des canons, gardés par des sentinelles qui bâillaient comme eux, allongeaient vers l'horizon leur cou luisant et doré, flairant le vent qui vient du côté de l'Autriche.

Devant nous, dans un encadrement de verdure, se dessinait la grande grille du parc, près de laquelle deux mendiants étaient assis. Le plus âgé, au front haut, aux traits réguliers, à la belle figure de vieillard résigné et paisible, était aveugle. Il était vêtu d'un cafetan en guenilles retenu autour de son corp» maigre par une écharpe rouge. Ses pantalons de toile, noués avec une ficelle au-dessus de la cheville, laissaient voir ses pieds nus dans des restes de bottes

trop larges, dont on avait coupé la tige avant de les lui donner. Sa besace à demi pleine servait de point d'appui au bras" de son compagnon, assis plus bas que lui, sur un tas de terre. Ces deux figures se détachaient sur la blancheur crue de la muraille avec un accent de poésie réaliste si poignant, que je regrettai de n'être pas peintre. C'était un de ces tableaux bien modernes, magnifiquement simple, racontant dans son émouvante tristesse le drame quotidien de la misère humaine.

La voiture traversa le parc en suivant une belle allée principale que des paysannes coiffées d'un mouchoir de couleur, pieds nus, nettoyaient ; armées de râteaux, elles entassaient comme des monceaux d'or les feuilles d'un jaune métallique, tombées des tilleuls, des platanes et d'autres arbres d'essence différente qui élevaient là, comme dans le fouillis d'une forêt sauvage, leurs cimes mouvementées et inégales. Au bout de l'allée, dans une grande trouée claire, se montrait un jardin dont les dernières roses, les dahlias rouges et jaunes, piquaient d'une note vive et éveillaient d'un sourire les mélancohes de l'automne qui déjà avaient envahi les parterres.

Je m'attendais à voir surgir, au milieu d'une cour hérissée de mauvaises herbes et parsemée de maisonnettes de service aux toits de chaume rongé, véritables ruches à souris, un de ces châteaux branlants de gentilhomme ukranien comme en a décrit Tourgueneff : haut d'un étage, élevé sur une assise de briques, avec un perron entouré d'une rampe vermoulue, des vitres

verdâtres dans d'étroites fenêtres que surplombe un toit en planches jadis peintes en rouge. Mais ce fut devant une villa pimpante et fort jolie, contruite sur le plan d'un temple grec avec une façade à colonnes surmontée d'un fronton, que les chevaux s'arrêtèrent. Les châteaux dans le sens que nous donnons à ce mot n'existent pas en Russie, où les seigneurs n'ont jamais été les défenseurs ni les protecteurs de leurs vassaux. Quand le Turc ou le Tartare était signalé, les paysans allaient se réfugier dans les couvents qui seuls avaient des enceintes fortifiées.

L'arrivée de la voiture attira les domestiques portant l'ancien costume polonais, la redingote à brandebourgs, les hautes bottes. On me fit passer par un large couloir oii pendaient, encadrés de bois blanc, des portraits de chevaux peints à l'aquarelle ; puis je fus introduit dans le salon que prolongeait, du côté du jardin, une terrasse vitrée comme une serre, et rempUe de fleurs, de plantes embaumantes et d'arbustes rares, aux floraisons étranges.

Le comte, en robe de chambre de soie, sa chemise russe sans col boutonnée vers l'épaule droite, était renversé dans un fauteuil américain et lisait la Revue des Deux-Mondes. Il avait à ses côtés un petit être grotesque et contrefait, espèce de triboulet et de nain uniquement chargé de lui nouer sa cravate (il montait pour cela sur la table), de confectionner ses cigarettes, et d'allumer celle que son maitre daignait choisir pour la porter à ses lèvres.

La présentation fut très cordiale. Le comte est un

homme simple, très bon, très affable. Pendant que de

sa bonne grosse voix traînante et dolente il me parlait

de ses rhumatismes, — oh ! des rhumatismes tenaces,

des rhumatismes comme seuls en devraient avoir ces

polissons de vieux garçons, — ^j'examinais les merveilles

et le luxe de satrape qui l'entouraient. Des nattes de

Chine sur lesquelles des peaux d'ours blancs mettaient

des plaques neigeuses, recouvraient le parquet. Des

lampes bizarres, décrochées de quelque mosquée du

Turkestan, descendaient avec des contorsions de

plantes noueuses et trapues du milieu des rosaces bleu

et or du plafond, qui devait ressembler, la nuit, à

un vrai morceau de firmament étoile. Sur des socles de

marbre, à demi cachées par des massifs d'azalées et

de glycines grimpantes, des statues de femmes se

dressaient dans des poses renversées ou penchées,

écartant ou enlevant d'un geste hâtif un dernier bout

de vêtement. On eût dit que, prises d'une subite folie

d'amour d'elles-mêmes, elles se déshabillaient pour

se baigner dans les parfums, et se rouler toutes nues

dans ces fleurs aux chaudes et caressantes couleurs

de chair.

A l'extrémité de la galerie, une rotonde décorée de tapis persans, de portières orientales. Au-dessus d'un large divan caucasien, une glace de Venise épanouis- • sait les floraisons de verre de son cadre moulé en guirlande ; et, de chaque côté, disposées en étoiles, des panoplies d'armes barbares : pistolets kirghis, coutelas

circassiens, lances turcomanes, étaient accrochés pour mieux faire ressortir la grande glace, qui luisait comme un bouclier d'argent massif. En face, à l'autre bout de la galerie, se détachait dans son cadre noir sculpté un magnifique tableau à l'huile, œuvre d'un maître de la jeune école russe : un paysage grandiose du steppe au coucher du soleil, alors que « la brillante étendue, comme dit Gogol, reflétant les derniers rayons, prend une teinte de plus en plus sombre ; que l'ombre s'allonge et devient d'un vert foncé ; que les vapeurs du soir s'élèvent et se font plus épaisses, et que chaque petite fleur, chaque brin d'herbe, exhale une odeur ambrée. » C'était bien la scène décrite par le poète de l'Ukraine que le peintre avait voulu représenter : des Kosaks couchés sur leur manteau, tandis qu'autour d'eux leurs chevaux errent dans les hautes herbes. Les étoiles de la nuit les regardent, ils écoutent tout ce monde d'insectes qui remplit le steppe, et dont les cris, les sifflements, les susurrements, retentissent comme pour bercer leur sommeil. Le ciel, par endroits, est coloré des reflets ardents des joncs secs brûlés dans la prairie, et une troupe de cygnes, volant vers le nord, prend en passant dans cette réverbération une teinte rose : « il semble que des mouchoirs rouges volent dans les ténèbres ».

— Monsieur, me dit le comte après dix minutes de conversation, je ne veux pas vous retenir plus longtemps... Vous avez peut-être besoin de vous reposer un peu.

Je ne me reposais que trop! Une béatitude pleine de douceur coulait en moi, dans cette atmosphère aux effluves parfumés, et, ébloui de ces splendeurs asiatiques, rêvant aux steppes chantés par Gogol, je fermais à demi les paupières. Songez un peu, sortir de Berditschew^ pour tomber dans ce palais des Mille et une nuits! Mais si le comte avait été une petite comtesse , je n'aurais certainement pas fermé les yeux, et je l'aurais regardée comme on regarde une fée.

A un coup de sonnette donné par M. X., un valet de pied parut.

— Voici, me dit le comte, votre domestique. Il répond au nom d'Andry et sait assez d'allemand pour vous comprendre. Il va vous conduire dans le petit appartement qui vous a été préparé... Nous dînons , à six heures, et nous déjeunons à midi... A part les repas, la liberté la plus complète 1 Chacun fait ici ce que bon lui semble... Avez-vous envie de vous promener en voiture? Demandez qu'on attelle... Voulez-vous monter à cheval ? Choisissez le cheval qui vous convient... Il y a toujours vingt chevaux dans les écuries...

Autour de la villa, cachés comme des nids dans les arbres, s'élèvent six pavillons uniformes à deux étages, réservés aux hôtes du comte. Andry me conduisit au dernier pavillon de droite, à côté duquel s'ouvrait, avec la noblesse sévère d'un portique, une des grandes

allées ombreuses du parc. Oh! qu'elle était jolie ma chambre, avec son parquet de chêne miroitant, ses tapis en peau de loup, ses vieux portraits qui mettaient autour de moi comme le sourire du passé, ses rideaux de soie bleue relerés de bouffette rouges ; et son petit balcon, étroit, blotti entre deux colonnes, derrière une draperie de chèvrefeuille suspendue comme un rideau d'alcôve. Quel endroit délicieux pour se reposer et rêver !

Des pelouses vertes coupées de parterres encore fleuris fuyaient en de lointaines et mourantes perspectives, jusqu'à une rivière qui partageait le paysage en deux, d'une longue barre d'argent niellé; de l'autre côté, sur la berge, au milieu de saules aux chevelures éplorées et de peupliers droits comme des panaches, une ferme levait en plein midi son toit de tuiles brillantes et ses murs lavés à la chaux. On eût dit une paysanne coiffée d'un mouchoir rouge et vêtue d'une chemise blanche. •

Les ombres s'allongeaient, bleuâtres et flottantes ; dans les buissons et dans les allées du parc, le jour s'endormait; à l'horizon, au milieu d'un poudroiement d'or et de rubis, le soleil se couchait, et dans la nuit qui déjà avait envahi les ramures, des échanges caressants, des tendresses nocturnes de voix et de baisers s'entendaient.

Une cloche sonna, à laquelle quelques hurlements de chiens répondirent; c'était l'heure du dîner, le pre mier appel.

Déjà les convives étaient réunis dans le grand salon, où une profusion de bougies noyait dans une clarté intense et vibrante les riches tentures et les tableaux qui décoraient les murs. Auprès du comte, sur un divan, se tenaient une jeune femme et un î jeune fille en toilette simple, mais élégante, qui ne faisait que mieux ressortir la grâce et la souplesse aristocratiques de leui taille. C'étaient la comtesse et sa fille, celle-ci blonde, l'autre brune, mais toutes deux également charmantes. Un groupe d'hommes en habit noir les entourait, parlant français comme dans un salon parisien. La comtesse i-acontait qu'elle venait d'éprouver une grande frayeur. Elle était allée l'après-midi dans le bois voisin, son petit corbillon au bras, cueillir des fraises avec sa fille. Un chien sauvage, comme il en rôde tant dans le steppe, passa près d'elles, heureusement sans les voir : il était enragé. En retournant au château, elles rencontrèrent un paysan attaché au domaine, ses pantalons sanglants et déchirés, qui leur dit qu'il avait été mordu, qu'il allait mourir, et qu'il venait leur faire ses adieux. Il se jeta aux pieds de la comtesse en lui demandant pardon si jamais il l'avait offensée : « Pardonnez-moi, comme je vous pardonne ! » Ayant dit ces mots, simplement, d'une voix douce et calme, il se releva, puis s'en alla d'un pas tranquille, comme un travailleur qui a fini sa journée et qui va se reposer jusqu'au lendemain. — La comtesse ajouta qu'elle avait déjà vu plusieurs paysans mordus par des chiens enragés, et que tous avaient montré le même sang-froid, la même

résignation stoïque en face de la mort. Pas une plainte. Une attente sereine que la vie se soit écoulée comme l'onde d'une source qui se tarit.

Tourgueneff l'a dit, le Russe a une manière étrange de mourir. Nous, nous rjegrettons tant de choses ! Pour le moujik, la mort est la fin d'une dure existence de travail et de misère; et puis, c'est encore le changement, l'inconnu, le mieux peut-être, le calme repos en tout cas. Le paysan croit qu'il ressuscite immédiatement dans l'autre monde sous la même forme charnelle qu'il a eue dans celui-ci. Aussi, chaque fois qu'un de ses cheveux ou un poil de sa barbe tombe, il le recueille précieusement afin de se présenter devant le Père Éternel et les anges, orné- de toute sa chevelure et de toute sa barbe.

Un domestique annonça que le dîner était servi. Les messieurs offrirent leurs bras aux dames; on passa dans la salle à manger, en vieux chêne, avec des dressoirs 011 s'entassait, derrière les vitrines, une massive argenterie. Au milieu et aux deux bouts de la table, des fleurs remplissaient des corbeilles d'argent, de hauts candélabres faisaient pleuvoir une pluie de paillettes et d'étincelles sur les carafes, les verres de cristal, sur les assiettes de porcelaine aux fines transparences, sur les cuillers, sur les fourchettes, sur la lame polie et miroitante des couteaux.

Les habits noirs des hommes tranchaient sur les toilettes claires desdames etrehaussaientles blancheurs neigeuses de leurs épaules et de leur teint, justifiant

le surnom de «colombes» que les Turcs avaient donné aux femmes de l'Ukraine.

Nous étions une trentaine de convives, mélangés comme une société de table d'hôte. Il y avait là des gentillâtres du steppe, des fils de famille de Varsovie, grands chasseurs et grands coureurs, des invités venant de Kiew, des intendants de toutes les catégories, des marchands de passage, des hommes d'affaires, des voisins et des voisines, et un vieux militaire en retraite à qui on donnait de l'Excellence long comme le bras. A sa grosse chaîne de montre d'or pendaient, en guise de breloques, des canons et des pistolets. Sa cravate était ornée d'une tête de mort en corail, montée en épingle ; il louchait et parlait d'une voix llûtée en dressant un long cou maigre de vieille cigogne.

Le service commença par un potage polonais, un borsch velouté, étoffé, délicieux; puis vinrent des hors-d'œuvre variés, un magnifique poisson péché dans la rivière et qu'on mangea baigné d'une crème aux écrevisses, puis ce fut un filet de bœuf piqué, à cœur rose, royalement couché dans la pourpre de son jus, des poulets de grain à la broche, des cailles truffées à la moelle, posées sur des coussins de pain grillé, et je ne sais combien de plats de légumes, d'entremets et de desserts, le tout de haute facture et confectionné de main de maître. Sous la surveillance d'un majordome français, les domestiques en livrée allaient et venaient versant du vin de Madère, du vin de Bourgogne et du vin de Bordeaux, que les hommes buvaient à

plein verre. La conversation était fort animée. Mon voisin, un jeune propriétaire, me faisait un tableau poétique de la vie de château en Ukraine :

— Je voudrais, me disait-il, vous faire goûter cette vie; vous verriez comme elle est active, comme elle est pleine et intéressante! Un tourbillon, comme votre tourbillon parisien, mais un tourbillon qui fortifie, au lieu de ne laisser que lassitude après lui.

Les grands propriétaires ne viennent passer que les mois d'été dans leurs résidences seigneuriales du steppe. L'hiver, on les rencontre à Nice, à Paris, au pied des pyramides ou sur les glaces de la Neva. Quand le steppe s'est changé en vaste océan de fleurs, quand les brises n'apportent plus que des bouffées de salubres senteurs, quand les rossignols jettent de nouveau leurs mélodies rêveuses à la mélancohe de la lune, dans les murs du château muet se réveillent tout à coup une animation extraordinaire, une gaieté expansive, un véritable entrain kosak, plein d'élan, de fougue et de fièvre.

Chaque jour amène des hôtes nouveaux. Jamais l'annonce d'un visiteur inattendu ou d'un étranger n'est une surprise.

La vie de famille a des allures larges et libres ; la maison est ouverte jour et nuit. On y descend sur une simple recommandation, ou même en se présentant soi-même. L'hospitalité est franche et cordiale.

Et plus il y a de monde, plus on s'amuse et plus on rit...

On fait de grandes parties en voiture ou à cheval ; et sur l'herbe, à l'ombre des chênes, il y a des dînettes champêtres et des repas d'une folâtrerie !... On boit du vin de Champagne, on cause, on joue, on chante, et quelquefois on danse!... Le steppe offre à la fois les plaisirs de lâchasse et ceux de la pêche. Il est émaillé de joUs petits lacs, oiî les compagnons de Wladimir, racontent les légendes, venaient tuer les

grues argentées et les oies sauvages Rien de plus

animé que cette immense nappe d'herbes vertes et de moissons d'or, sans cesse sillonnée de chasseurs et de bergers à pied et à cheval, de marchands qui s'en vont de château en château, de chaumière en chaumière, de khutor en khutor *. Et les tschoumaks, ces hardis voituriers du steppe, il en existe encore, malgré les bateaux à vapeur et les chemins de fer. Vêtus d'une chemise et d'un pantalon -goudronnés, — seul moyen de se préserver des insectes et de la vermine, — ils sont en roule tout l'été, suivant les ornières séculaires des caravanes qui les ont précédés. Ils transportent le blé aux ports de la mer Noire, et reviennent avec des chargements de sel et de poissons séchés. Les chansons disent leur courage, leurs fatigues et leur vaillance ; la poésie populaire fait d'eux des héros, comme elle en a fait un du Kosak et du brigand. Le tschoumak affrontait autrefois les plus grands dangers. Il n'étaif jamais sûr de revoir le toit

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