Métairie dans le steppe
de sa chaumière. Quand il mourait en route, ses compagnons lui élevaient un petit kourgane, et ne manquaient pas de déposer à côté de son corps une bouteille d'eau-de-vie, afin que son âme ne souffrît pas de la soif.
Le tschoumak a pour ses grands bœufs à l'œil doux, l'affection de l'Arabe pour son cheval. Dans ses chansons, il leur parle comme à des amis, comme à de fidèles et bons compagnons: « 0 mes bœufs, mes bœufs gris et tachetés, que vous êtes de braves bêtes! Voilà trois jours que sans boire ni manger vous restez au timon! » Ou bien il leur demande : « Mes bœufs gris, pourquoi ne buvez-vous pas ? Pourquoi faites-vous ce chagrin à votre jeune maître? » Si le hibou lui a an. nonce sa mort, si les funèbres présages de l'oiseau nocturne se réalisent, avant de mourir, c'est encore à ses bœufs qu'il dit adieu : « Ah! mes bœufs, mes bœufs gris, qui sera votre maître quand je ne serai plus de ce monde? » Et les bœuf gris se mettent à flairer tristement le tschoumak qui meurt.
C'est un tableau qui a inspiré plus d'un peintro, que la vue de ces files interminables de chariots, traînés par de beaux bœufs robustes, que mène un tschoumak aux longues moustaches retombantes, sa queue de cheveux tressés rejetée derrière l'oreille, son bonnet de peau de mouton sur la tête et sa houssine à la main. Le convoi se déroule jusqu'à l'horizon dans l'immensité herbeuse du steppe. Un tschoumak conduit à lui seul une douzaine d'attelages ; sur la première
charrette, un superbe coq se tient perché : sentinelle vigilante qui, chaque matin, donne le signal du départ. Le soir, les chariots sont rangés en cercle, et l'on allume de grands feux autour desquels les tschoumaks se reposent, en chantant leurs chansons et leurs ballades de liberté Bt d'amour. Pendant les fortes chaleurs on voyage la nuit... Elles sont resplendissantes, les nuits du steppe ! Elles ont des reflets bleus et or. On dirait que le ciel est éclairé de mille petites flammes qui scintillent comme des diamants animés.
— Et les danses, vous oubliez les danses ! s'écria ma voisine qui nous écoutait causer, et qui étalait dans son corsage de denteiles tout ce que le monde permet d'étaler d'atti-aits... La danse est, avec le chant, le premier divertissement des Slaves. Quand les tschoumaks rencontrent une bande déjeunes moissonneuses, c'est une fête qui dure souvent deux jours de suite... Dans tous les châteaux oii il y a un piano, — et il n'y aurait plutôt pas de château, que pas de piano, — on danse... Quand on revient des chasses à courre, de nuit, aux lueurs des flambeaux, aux sons ('os cors, au milieu des détonations des fusils, des hourras des chasseurs et des veneurs, on danse alors jusqu'au matin.
Des rires qui éclatèrent vers le milieu de la table inteiTompirent la dame. Le vieux militaire devait raconter quelque chose de très drôle : tout le monde tendait l'oreille pour l'écouter :
— Aujourd'hui, disait-il, ma tante Sophie Alexievna,
qui a fait battre tant de cœurs, est une petite vieille maniaque, ayant toujours froid et ratatinée comme une poire dans un bocal d'eau-de-vie... Son château, oh ! un vrai bocal aussi !... On n'ose pas y remuer... A neuf heures il faut que tout le monde soit couché, et jusqu'au lendemain à dix heures, « la consigne est de ronfler »... Il est formellement interdit aux domestiques de se lever avant que M^^ Pritzliputz ait sonné... M'^° Pritzliputz est une de ces nullités pédantes comme l'Allemagne en produit beaucoup et nous en envoie tant... A-t-on besoin de savoir quelque chose pour faire l'éducation de ces Russes sauvages et barbares?,.. Mue Pritzliputz a roulé à travers toutes lesRussies... Il faut l'entendre conter certains de ses déboires!... Elle a été chez un prince géorgien qui la payait en nature, et lui donnait chaque année dix paires de bœufs... Voilà cinq ans qu'elle est venue échouer chez ma tante. . . Mais devinez à quoi ma vénérable parente emploie la docte demoiselle?... Je vous le donne en cent, en mille!.,. Jamais vous ne trouverez... Elle l'emploie à chauffer ses fauteuils!... Vous riez?... Ah! je vous assure que M"® Pritzliputz ne rit pas quand, chaque matin, à dix heures, elle vient s'installer dans le vieux voltaire de ma frileuse tante, près de son lit, et qu'elle le chauffe pendant une demi-heure!... Et c'est ainsi toute la journée, jusqu'au soir, car de sa chambre à coucher ma tante Sophie Alexievna descend à la salle à manger, puis elle passe au salon, et elle remonte ' chez elle... M''" Pritzliputz n'est même plus une Aile-
VIE DE CHATEAU l97
mande, c'est une couveuse. Sous elle, les fauteuils finiront par éclore comme des œufs...
Les indiscrétions àeV« Excellence » en provoquèrent d'autres; on raconta des histoires cocasses qui me prouvèrent que cette fameuse galerie d'originaux russes, si heureusement exploitée par les romanciers indigènes, n'était pas encore épuisée.
Mon voisin, reprenant la conversation interrompue, m'expliqua comment son père avait peuplé les terres incult.es et désertes qu'il possédait dans les steppes. Il avait d'abord construit des chaumières, puis il avait acheté des bestiaux et des instruments aratoires, et fait ensemencer un peu de blé par les ouvriers. Quand le blé fut mûr, il acheta des serfs dans la Grande- Russie, et les transporta dans les steppes. La loi interdisait de vendre les paysans sans la terre ; mais il y avait un moyen facile d'éluder la règle légale. On achetait des marais avec les paysans qui les peuplaient; et ceux-ci ne demandaient pas mieux que de changer de territoire, de quitter un pays malsain pour émigrer dans une contrée généreuse et féconde.
Le café fut servi dans le salon. Tandis que les fumeurs passaient dans la salle de billard, les joueurs s'installaient derrière les petites tables de whist et de baccarat, éclairées par des bougies munies d'abat-jour verts.
— Non, non, on ne sait plus jouer aujourd'hui, répétait un vieillard guilleret au nez court et relevé, au menton arrondi, et dont la main blanche caressait une
lourde tabatière d'argent... Autrefois, dans le bon temps, les joueurs restaient trois nuits et trois jours cloués sur leurs chaises... Un de mes oncles avait même fait faire des chaises percées exprès pour ces parties à outrance... Alors, on jouait un village et trois cents serfs, comme on joue aujourd'hui trente roubles!... Il n'y a plus de joueurs...
— Et plus de serfs, répliqua un jeune homme qui avait la tournure d'un étudiant ou d'un ingénieur.
Le petit vieux le regarda de ses yeux perçants, et lui dit d'un ton bref :
— Apprenez, monsieur, qu'il faut qu'il y ait des pelisses de mouton pour qu'il y en ait de castor.
Puis il alla rejoindre un groupe de dames.
Un des intendants du comte, arrivé de Kiev^^ dans la soirée, rapportait les nouvelles du jour et racontait les derniers exploits des nihilistes. — On continuait, disait-il, à opérer des arrestations en masse, mais le grand maître de police avait passé un vilain quart d'heure. Des individus à la figure grimée l'avaient forcé à monter dans un fiacre que conduisait un des leurs déguisé en cocher. Mené dans un endroit écarté, le haut fonctionnaire avait été roué de coups ; après quoi on l'avait obligé de donner, par écrit, quittance des horions reçus. A Kharkow, on avait procédé de la même manière à l'endroit du gouverneur général, mais celui-ci avait été gardé en otage. Un individu en uniforme de fonctionnaire s'était présenté devant le gouverneur et lui avait dit : — Monsieur le procureur
m'envoie prier Votre Excellence de se rendre auprès de lui. — Qu'y a-t-il donc de si urgent ? demanda le gouverneur général. — Nous sommes sur les traces des assassins du prince Krapotkine, et la présence de Votre Excellence paraît absolument nécessaire. — C'est bien, j'y vais, fit le gouverneur Et il sonna un domestique.
— Pourquoi Son Excellence sonne-t-elle ? — Je veux faire atteler. — Ce n'est pas nécessaire ; M. le procureur a envoyé sa voiture, pour emmener Son Excellence. — Ah ! c'est bien, partons.
Le gouverneur monta dans la voiture et depuis on ne l'a plus revu; les nihilistes l'ont mis sous séquestre.
— Ce sont les fruits des réformes libérales ! s'écria un grand vieillard sec, rasé de près, au visage long et jaunâtre, aux grandes dents et au menton carré, portant un habit bleu foncé à boutons d'or. Vous en verrez bien d'autres!... Autrefois, dans notre sainte Russie, on ne savait pas ce que c'était qu'un révolutionnaire-, un nihiliste ! Il n'y avait que deux classes d'hommes : les nobles, groupés autour du tzar, et le peuple. Aujourd'lmi, les écoles, les universités, les concessions faites à l'esprit libéral de l'Europe, ont créé une nouvelle classe turbulente, jalouse, mécontente, un Tiers-État composé de fils de popes et de marchands, tas de gens à demi instruits, d'employés subalternes, d'artistes et d'homipes de lettres que la misère aigrit et qui, par haine contre ceux qui possè-
âOO LA RUSSIE ET LES RUSSES
dent, se jettent dans les aventures révolutionnaires... Ce sont là les nihilistes , il ne faut pas les chercher autre part... La civiUsation nous a désorientés. Elle nous a perdus, parce que nous n'avons pas de principes traditionnels, parce que nous n'avons tiré notre éducation politique que des livres, et de quels Hvres ! de ceux des philosophes allemands comme Schopenhauer, Hartmann, et des sociahstes français comme Fourier et Proudhon 1...
La discussion glissait sur un terrain dangereux ; iî n'est pas prudent, même à huis clos, de toucher à ces questions qui, en Russie, sont du domaine exclusif de la police. Le vide se fit aussitôt autour de celui qui parlait. — C'était un ancien maréchal de la noblesse, propriétaire d'un immense domaine dans les environs de Kiew. — Jadis les serfs qui avaient à se plaindre de leurs maîtres devaient adresser leurs griefs au maréchal de la noblesse, qui présidait l'assemblée des nobles. Homme probe et loyal, M. B. n'avait jamais manqué d'agir énergiquement chaque fois qu'un seigneur avait tenté de s'emparer par violence de la fille d'un serf. Il avait demandé et obtenu l'exil en Sibérie d'un seigneur accusé d'avoit troqué une jeune paysanne contre une boîte à musique et d'avoir fait couper le poignet au père de la malheureuse, qui avait osé le menaper. Cet ancien maréchal de la noblesse avait une cousine fort riche et restée vieille fille, dont on riait beaucoup. Elle possédait un petit Kings-Gharles qu'elle traitait comme un prince. Elle
le couchait dans une niche aux rideaux de soie, sur un coussin brodé et armorié, et il était défendu aux domestiques de le tutoyer. Un jour, un chat sauta sur le petit trésor et l'égratig-na. La vieille demoiselle fit appeler son cousin, le maréchal de la noblesse, pour juger le chat audacieux, qu'elle avait fait emprisonner dans une cage. On décida qu'il serait pendu ! L'exécution eut lieu solennellement au fond du jardin, et on apporta la peau du coupable à la comtesse. Les demoiselles s'étaient approchées du piano.
— Venez avec moi, me dit M. X., le jeune propriétaire que j'avais eu pour voisin de table et qui me donnait ces détails biographiques. Nous allons demander à M"« xT. qu'elle nous chante une chanson petiterussienne.
— Oh! volontiers, nous répondit-elle avec une bonne grâce adorable, mais que chanter?
— Que chanter?... Vous le demandez, mademoiselle? Mais une de nos chansons de l'Ukraine, une de ces chansons anonymes, sorties du cœur du peuple, comme le voyageur arrivé le soir dans les villages en entend chanter par nos jeunes paysannes qui se promènent au clair de la lune en se donnant la main.
M"* J. se mit au piano, et, d'une voix douce, symphatique, aux vibrations d'or, elle nous chanta cette romance populaire, ce chant d'amour mélancolique d'un amant abandonné :
— Est-ce donc là la fontaine — où se baignait le ramier?
— Est-ce donc là celte jeune fllle — que j'ai tant aimée?
Le sentier de la fontaine — s'est couvert do ronces;
Des étrangers sont venus — demander la jeune fille.
— Oui, c'est la même fontaine! — c'est encore le même seau.
— Hélas 1 qu'il y a longtemps — qu'on m'a pris ma belle...
— Oh! que je la regrette... — Des étrangers me l'ont ravie.
— Elle n'a pu être à moi; — ô triste, triste destinée!
Nous applaudîmes.
— Et maintenant, une chanson sur l'air d'une danse kosaque, vous savez ; Le vent souffle...
Sans se faire prier, M"° J. attaqua un morceau au hythme entraînant, aux grandes envolées de valse, qui nous donnèrent comme la sensation d'une course folle et vertigineuse sur un cheval du steppe.
Elle accompagnait sa sauvage mélodie de ces paroles :
— Le vent souffle, le vent gronde et tempête ! — Une pluie fine et serrée tombe, — oh! qui me reconduira, — moi, jeune femme, à la maison ?
— Le beau Kosak attablé — devant son verre d'hydromel, — Lui dit : Dansez, dansez encore, ma belle, — c'est moi qui vous reconduirai.
— Non, Kosak, je l'en supplie — reste et ne m'accompagne pas. — J'ai un mari très méchant; — il me battrait, j'en suis bien sûre !
Cette musique vive et batailleuse mit la jeunesse en goût de danser. Mais comme on ne pouvait exécuter dans le salon des valses et des polkas sans déranger les joueurs, jeunes filles et jeunes gens passèrent dans la salle à manger, où se trouvait également un piano.
Les portes de la terrasse et de la serre étaient ou- ■rertes, la clarté douce de la lune entrait à flots, baignant d'une lumière laiteuse et argentée les fleurs blanches des camélias et des magnolias, tandis que les grenadilles avaient des reflets de velours bleu. On voyait les grands arbres du parc se détacher en masses sombres sur le ciel étoile, et se tenir immobiles, comme en prière, dans le profond recueillement de la nuit.
— Quel beau décor! fit M. X.
Nous nous dirigeâmes tous deux du côté de la serre, et nous nous assîmes sur un petit divan recouvert d'une peau de loup.
— J'adore votre poésie petite-russienne, lui dis-je. Elle a une fraîcheur de sentiment qui enchante, un accent de vérité et de passion qui émeut et captive ; elle coule de source, elle est la fille de la nature splendide qui l'a inspirée. Quelle énergie dans cette langue qui est cependant pleine de tendresse et de mélancolie !
— Ah ! c'est que, lorsque nous chantons, nous ne chantons que des regrets, des douleurs ou des espérances.Le Petit-Russien était libre jadis. Il combattait à la fois contre le Russe 3t le Polonais... Je voudrais vous faire entendre nos vrais bardes populaires, nos kobzars, ces aveugles qui s'en vont avec le petit orphelin qui leur sert de guide, leur provodyre^ chanter de ferme en ferme, et de village en village, les épopées et les vieilles chansons kosaques, toutes
vibrantes d'imprécations contre le Polonais, le Russe et le juif. Ces doumy racontent comment les Polonais pendirent Bogoum, comment ils enfermèrent dans une cage de fer, oii il mourut de faim, le hetman Kossanski, comment ils firent rôtir dans un cheval de bronze le hetman Naliavaïzko. C'est en s'inspirant de ces doumy, de ces épopées et de ces chansons populaires transmises par les kobzars, comme un héritage sacré, que notre grand poète national Scheftschenko a chanté la Petite-Russie dans des vers qui s'en vont, comme de divines semences de liberté, errer à travers les solitudes de nos steppes.
L'histoire de Scheftschenko, — l'immortel kobzar, comme on l'appelle en Petite-Russie, n'est, de même que l'histoire du peuple qu'il a chanté, qu'une longue suite de luttes et de souffrances.
Fils de serf, il s'enfuit de chez son maître, un Allemand dur et avare. Un diacre lui apprit à chanter et à lire, mais comme l'enfant avait une plus belle voix que son maître, celui-ci le chassa. Un peintre de tableaux rehgieux le prit en apprentissage : il devait le nourrir; il trouva plus économique de ne lui donner que des coups. Pour la seconde fois, Scheftschenko prit la fuite. La faim l'obligea à se faire porcher. Cependant son ancien maître, l'Allemand, ayant appris qu'il avait acquis un peu d'instruction, lui ht dire que s'il rentrait à son service, il serait pardonné et attaché à sa personne en qualité de Kosak de chambre.
Scheftschenko revint. Ses fonctions consistaient à
.bourrer plus ou moins consciencieusement la longue pipe du boïar allemand, à cirer ses grandes bottes et à lui chanter quelques chansons.
Un jour, celui-ci surprit son petit « Kosak » copiant sur du papier qu'il lui avait volé, un tableau qui ornait l'antichambre. Il lui fit donner le fouet, n'entendant pas qu'un simple serf se permît d'avoir des goûts artistiques. Mais plus tard, des voisins, auxquels il montra les dessins de Scheftschenko, lui persuadèrent qu'il pourrait gagner de l'argent en exploitant à son profit le talent de son domestique. Il se décida à l'envoyer se former à Saint-Pétersbourg. — C'était une spéculation comme en faisaient alors presque tous les grands propriétaires, qui permettaient à leurs serfs d'aller exercer des métiers dans les villes, moyennant une certaine redevance annuelle ou la plus grosse part dans les bénéfices. Il y avait à Moscou, à Saint-Pétersbourg, de riches marchands, des maîtres d'hôtel, des maîtres de musique, des chanteurs, des comédiens, qui étaient encore serfs et qui appartenaient, corps et biens, à des boïars se faisant de belles rentes de leur talent ou de leur intelligence.
Les progrès de Stcheftschenko furent rapides ; il attira immédiatement sur lui l'attention de quelques hommes de cœur, qui eurent la pensée généreuse de le racheter. L'Allemand Engelhard demandait de lui 2500 roubles. C'était beaucoup. Le célèbre poète Shukosiki pria alors son ami Brylon de faire son portrait, pour le mettre en loterie. On plaça facilement
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des billets jusqu'à concurrence de la scmnrie exigée par l'Allemand ; et, au printemps de l'année Î838, Scheftschenko fut racheté. — Il fréquenta en homme libre l'Académie des arts, et en 1844, il y fut reçu a maître ».
Scheftschenko n'eût été qu'un peintre de talent, si les essais poétiques qu'il publia en 1840 n'eussent rëvélé en lui un poète de génie. Un des premiers, il osa invoquer la liberté, en retraçant le tableau des mauvais traitements que les seigneurs faisaient subir aux pauvres paysans de l'Ukraine. — Le poète fut mis sous la surveillance de la police, mais ses chansons n'en devinrent que plus populaires.
Scheftschenko conçut alors le plan de sa superbe épopée nationale : Les haydamaks *.
Après la publication d'une pièce de vers intitulée : Le Caucase, dans laquelle il déplorait le sort de son malheureux ami le comte de Balmon, incorporé comme simple soldat dans un corps expéditionnaire, le poète, alors âgé de trente-trois ans, fut arrêté et interné à Orenbourg. La muse vengeresse lui inspira des chansons plus hardies qui circulèrent, copiées sur de simples feuilles volantes, de main en main, dans toute l'Ukraine. Cette fois-ci, le gouvernement fut plus sévère, il punit le poète en l'enfermant dans le fort de Nev^r- Petrowski, sur les bords sauvages et désolés de la mer
1. Guerriers kosaks. Ce nom a souvent changé de signification. On appe'le en Galicie haydamaks Hs brigands des Carpathes.
Caspienne. Il lui fut interdit de recevoir des lettres, des livres, des journaux. Enfin, après sept ans de réclusion, Scheftschonko obtint sa grâce par l'intermédiaire du comte Tolstoï; il put revenir à Saint-Pétersbourg, mais il mourut le 16 février 1861, sans oser faire entendre une dernière fois sa grande voix de poète.
Maintenant qu'il s'agit de rallier à la Russie les trois millions de Ruthènes ou Petits-Russiens qui vivent sous la domination de l'Autriche i, le gouvernement de Saint-Pétersbourg s'est départi de sa sévérité à l'endroit de la littérature ruthène. Il n'envoie plus en Sibérie les écrivains et les poètes qui se servent de cette langue, plus harmonieuse, plus expressive et plus imagée que les langues russe et polonaise 2. Le ruthène tient le milieu entre cette dernière langue et le tchèque.
1. Les Ruthènes forment en tout une nationalité de 17 millions d'hommes, dont 14 millions en Russie et 3 millions en Galicie, en Bukovine et en Hongrie. Les écrivains polonais donnent aux Petits-Russiens le nom de Ruthènes. Dans les manuels de géographie, on semble réserver ce nom pour désigner les Slaves de même race qui sont disséminés dans l'empire austro-hongrois. Le panslavisme réclame, au nom de leur nationalité, ces frères séparés ; et si la guerre éclate un jour entre l'Autriche et la Russie il est probable que les Ruthènes se soulèveront, et feront cause commune avec les Russes libérateurs. La Russie n'oublie cas du reste ces frères séparés. On peut dire que chaque pona xuthène est en Galicie et en Hongrie un agent du gouvernement russe.
2. La lanjjue polonaise écrite ne fut créée que du x" au xV siècles, par des écrivains de génie comme Kochanowski et Gernicki, qui Jous d'origine ruthène, combinèrent les mots de leu:langue avû* ceux de la langue polonaise.
C'est la langue d'oc de la Pologne, le plus pur de tous les idiomes slaves. On parlait ruthène à la cour des Jagellons. Les premiers codes polonais furent publiés dans cette langue. Tant que Kiew fut la capitale de la Russie, les poètes, les prédicateurs, préférèrent se servir du ruthène. Mais quand la capitale fut transférée à Moscou, le russe devint à la mode et le rulhène fut peu à peu abandonné. Les savants et les écrivains adoptèrent l'idiome du peuple dominateur ; et le petitrussien resta confiné dans les provinces du midi, dont il est encore la langue nationale et vivace malgré les efforts que font les Russes pour le déraciner i.
Pendant que nous causions, le temps avait bien vite marché; il était une heure du matin, et dans le salon il n'y avait plus que deux ou trois joueurs endurcis. M. X. voulut m'accompagner jusqu'à la porte de mon pavillon. Lorsque nous fûmes dans la sombre allée de tilleuls qui sépare le parc du jardin, et que, à gauche, nous aperçûmes le petit étang qui dormait sous un rayon de lune, mon compagnon me dit en m'arrêtant par le bras et en me montrant les pâles roseaux, qui prenaient des formes vaporeuses :
— On dirait le paysage qui a servi de cadre au poème de Scheftschenko « les Deux noyées ».
— Je sais que ce poème est fort beau, mais je ne le connais pas.
i. La langue ruthène est interdite dans les écoles, et jusqi/u ces derniers tempe il était sévèrement défendu d'imprjmer des livres et des brochures dans cette langue.
— Gomment? Vous ne connaissez pas le poème des Deux noyées?... ^e vais vous le dire, non littéralement, mais en substance, car il est très long :
«t Dans le steppe qu'argenté l'astre des nuits, le vent est immobile; de temps en temps seulement il demande au roseau, à voix basse : — Quelles sont ces deux femmes qui errent comme des ombres sur les Dords de l'étang ? Elles apparaissent chaque nuit ; l'une peigne ses longs cheveux, l'autre se cache toute tremblante dans les roseaux. Qui sont-elles? — C'est la mère et sa fille. — La mère était une jeune et riche barine, une belle veuve coquette qui habitait dans un grand château au milieu du village. Toute une cour de jeunes galantins tourbillonnait autour d'elle. Elle succomba à un coupable amour et mit au monde une petite fille qu'elle envoya en nourrice chez des paysans. Hanusia, en grandissant, devint adorablement belle, et fut aimée par un jeune pêcheur. Cependant sa mère la reprit auprès d'elle, au château; ■ffiais quand elle vit qu'il n'y avait plus de regards et de compliments que pour sa fille, une jalousie terrible la mordit au cœur, elle se demanda comment elle pourrait se débarrasser de cette rivale. Elle lui donna du poison ; Hanusia n'en mourut pas, son heure n'était pas encore venue. Un jour, sa mère lui dit de l'accompagner au bain. Les deux femmes se déshabillèrent au bord de l'étang, suspendant leurs vêtements aux branches des saules. Quand la mère vit sa tille à demi nue, dans sa jolie pose de statue enfan- "
Une, debout dans les hautes herbes, les épaules, la poitrine et les bras blancs et fermes comme le marbre; chaste et belle comme l'amour qui s'ignore, et déjà femme par les formes suaves et les rondeurs caressantes de son buste, oh ! alors, elle sentit toute sa jalousie se raviver et elle enveloppa Hanusia d'un terrible regard de haine. Au moment d'entrer dans l'eau, sa taille déformée, ses jambes maigres, se reflétèrent devant elle comme dans un miroir moqueur : elle poussa un cri de rage, le vertige la prit, la tentation du crime l'affola, elle se jeta comme une furie sur sa fille et la poussa violemment en avant ; mais elle tomba avec elle et toutes deux disparurent ensemble dans les profondeurs noires de l'étang.
« Le jeune pêcheur qui avait donné son amour à Hanusia passait, par hasard, sur la rive opposée. Il voulut sauver celle qu'il aimait, mais, hélas ! le corps qu'il retira de l'eau n'était plus qu'un cadavre. Pour la première fois, il baisa les lèvres de Hanusia, et, serrant la morte dans ses bras, il se laissa glisser avec elle au fond de l'eau.
a Depuis lors, chaque nuit, on voit deux ombres blanches errer sur les bords de l'étang. »
Telle est, en peu de mots, la donnée du poème de Scheftschenko, mais avec quel art il a conté cette tragique histoire !
Nous étions arrivés devant le pavillon oîi je logeais; une masse informe était couchée sur le banc,
près de la porte : c'était mon domestique qui m'attendait, une lanterne éteinte à côté de lui.
J'échangeai avec M. X. une poignée de main et je lui dis : « Au revoir, un jour peut-être, dans les steppes! »
Une fenêtre de ma cnambre était ouverte, et dans l'étang noir, je vis la lune qui se baignait, toute blanche, comme Hanusia.
Qu'elle est agréable et charmante cette vîe de château dans les steppes de l'Ukraine! Chaque jour, c'était pour moi quelque chose de nouveau, d'imprévu; et des observations intéressantes à faire, des renseignements curieux à recueillir. Nous chassions et nous courions beaucoup; nous allions aussi visiter les paysans, nous asseoir dans leurs chaumières et causer avec eux. Ils nous étonnaient par leur bon sens et nous amusaient par leurs reparties pleines d'humour. — Jadis, nous dit un vieillard, quand nous avions à parler au seigneur, nous allions l'attendre à genoux sur la route et nous lui baisions la main ; maintenant c'est le seigneur, chez qui il nous était autrefois défendu d'aller, qui vient chez nous.
Elles sont d'une propreté presque coquette, ces chaumières petites-russiennes , avec leur poêle en terre glaise, aux dessins et aux ornements bizarres ; avec leurs étagères chargées de tasses, de verres,
d'assiettes, d'ustensiles de ménage, et leur table recouverte d'une nappe blanche comme la neige, sur laquelle sont toujours placés le pain et le sel, symboles de l'hospitalité !
A gauche, en entrant, on voit la hojniiza, le petit autel domestique devant lequel la famille dit ses prières matin et soir, et à midi. Des bleuets et des girotlées sont piqués comme de petites étoiles sur les essuiemains brodés suspendus en l'orme de tentures au-dessus des images saintes. Enirelepoêleella. bojnitza est placé le lit nuptial ; mais en hiver le paysan a l'habitude d'aller s'étendre sur son poêle, et en été, de coucher . dans son jardin, en plein air. Dans la plupart des chaumières, un petit enfant rose, joli et gentil comme tous les enfants, sommeillait dans un berceau rustique, creusé dans le tronc d'un arbre, et suspendu à une corde enguirlandée de fleurs, nouée à une poutre du plafond. A côté, la jeune mère filait, assise sur un banc à l'extrémité duquel sa quenouille était fixée. De la main droite elle faisait rouler rapidement le fuseau entre ses doigts agiles.
Après nous avoir donné à goiiter du miel de leurs abeilles, les paysans nous menaient dans leur rucher. Rien de plus original et de plus primitif. Figurez-vous quelques rangées de troncs d'arbre vidés à l'intérieur et recouverts d'un bout de planche. Un trou, de la grosseur d'un doigt, pratiqué au milieu du tronc, sert de porte d'entrée aux abeilles, qui travaillent là comme en pleine forêt et façonnent un naiel délicieux et
parfumé de toute la tlore aromatique des steppes.
Nous nous taisions aussi raconter, par les paysans eux-mêmes, quelques-uns de ces jolis contes populaires petits-russiens comme en ont recueilli les Koulich, les Kostromanof, les Tchoubinski, les Dragomanof. Contes un peu salés parfois, roulant sur les moines et les coureurs d'aventures ; contes qui peuvent se répéter, mais difficilement s'écrire. Un vieux Kosak nous avait dit la légende de l'eau-de-vie :
Un jour, les habitants du ciel se mirent tout à coup à éternuer et à se moucher, incommodés par une acre fumée qui montait de la terre. Le Très-Haut appela saint Pierre et lui dit : « Va donc voir quelle atroce cuisine ils font là-bas. » Saint Pierre descendit sur la terre, et s'approchant de l'alambic d'où s'échappait l'acre fumée, il trouva des hommes qui riaient et chantaient, et qui lui offrirent à boire. Il faisait très chaud. Saint Pierre, qui suait à grosses gouttes, prit sans façon le verre qu'on lui tendit : « Peste ! s'écriat-il en passant sa langue sur ses lèvres, voilà une eau excellente, comme j'en ai rarement bu. » On lui en versa un nouveau verre. Il en demanda un troisième, puis un quatrième, puis un cinquième, puis il perdit l'équilibre, roula sur l'herbe et s'endormit. — Au ciel, on commençait à être inquiet. La fumée continuait de monter et saint Pierre ne revenait pas. Le Très- Haut appela saint Paul : « Va un peu voir, lui dit-il, ce que fait saint Pierre. Le malheureux a peut-être perdu sa clé ; il ne pent plus rentrer. >
ilO lA RUSSIE ET LES RUSSES
Saint Paul prit le même chemin que saint Pierre. Il trouva celui-ci ronflant sous un arbre. On lui offrit aussi un petit verre d'eau-de-vie pour qu'il se rafraîchît. Il en but un, il en but deux, il en but trois, jusqu'à ce qu'enfin il tombât à son tour par terre, à côté de saint Pierre.
Au ciel, l'inquiétude grandissait. Le Très-Haut appela alors saint Georges, qui avait une grande épée et qui était habitué à combattre contre les démons ; il lui donna ordre d'aller immédiatement à la recherche de saint Pierre et de saint Paul et de les délivrer s'ils étaient prisonniers.
Saint Georges coupa la queue du diable qui faisait l'eau-de-vie, le chassa et ramena au ciel les deux apôtres, qui se donnaient le bras et allaient encore en titubant.
Je n'avais pas manqué non plus de me faire répéter l'histoire de la popesse qui vit sa lèvre supérieure se hérisser d'une moustache de plumes parce qu'elle volait les poules de sa voisine, et le maUcieux fabliau du diacre qui se déguisa en saint Nicolas pour extorquer de l'argent à une vieille dévote.
Le sacristain, qui avait vu le diacre s'affubler du manteau et de la mitre du saint, se travestit luimême en saint Pierre; il mit une grande barbe de chanvre, prit une grosse clé de fer rouillée, et s'en alla chez la dévote veuve. « Qui es- tu? » demandat-il au diacre. — « Je suis saint Nicolas. » — « Comment donc as-tu pu sortir du paradis? J'ai fermé
moi-même hier soir la porte à double tour, » — « Parbleu! J'ai sauté par la fenêtre. » — « Ah ! lu as sauté par la fenêtre !... Tu es sorti sans permission... Ne sais-tu pas que je suis responsable devant le """rès-Haut?... Allons, rentre vite, bien vite, entendstu... »
Et ce disant, il cogne, il frappe avec sa grosse clé sur les épaules du diacre qui s'enfuit, et qui, depuis, ne s'est plus jamais fait passer pour saint Nicolas.
On m'avait renseigné sur les superstitions populaires, et indiqué le nom des plantes qui font aimer, les mots cabalistiques qu'on prononce pour dissiper l'orage, pour guérir la fièvr'e, pour chasser les revenants qui sortent, la nuit, enveloppés de leur linceul, et attaquent le voyageur qui passe près des cimetières. Et que d'histoires terribles on me raconta sur les vampires! On m'assura aussi, le plus sérieusement du monde, que les voleurs ne sont jamais surpris s'ils ont la précaution de se munir de trois fils de toile arrachés au linceul d'un mort et de s'éclairer avec une chandelle fabriquée avec de la graisse humaine 1
L'imagination des Petits-Russiens est toute méridionale. D'une crédulité enfantine, ils aiment les histoires merveilleuses et fantastiques. Ils croient à l'existence des esprits, des fées, des ondines, des sorciers. Les esprits domestiques ont la peau velue, ils prennent quelquefois une forme humaine, et apparaissent souvent sous les traits d'un ramoneur. Les bons esprits protègent particuiièrement la fille de la
maison, le bétail et les chevaux ; les mauvais esprits tapagent toute la nuit et empêchent les gens de dormir. Les vampires sont une variété des mauvais esprits. Fils du diable et d'une sorcière, ils se montrent sous les traits d'un méchant homme. A leur mort ils s'échappent des cimetières, car leur corps reste incorruptible, et ils viennent pendant la nuit sucer le sang de ceux qu'ils trouvent endormis.
Les roussalkas, blanches ondines, s'aperçoivent au clair de lune, au bord des fleuves et des rivières. Couronnées de roseaux et de plantes aquatiques, ces nymphes séductrices s'asseyent sur les gazons et peignent leurs longs cheveux d'or en chantant. Elles habitent des palais de cristal et de perles, des grottes de coquillages, d'où jaiUissent les sources qui alimentent les cours d'eau. La lumière du soleil pénètre à travers les ondes jusqu'au fond de leurs demeures enchantées. A la Pentecôte, les roussalkas se répandent Sans les forêts et se suspendent en riant et en jouant aux branches flexibles des arbres.
Ces ondines se montrent, dit-on, très avides du baptême chrétien, car ce sont de pauvres âmes de noyés ou d'enfants morts sans sacrements. Si, au bout de sept ans, elles n'ont rencontré personne qui les ait rachetées par le signe de la croix, elles restent ondines à jamais.
Les sorcières sont ornées de queues et ont le pouvoir de se métamorphoser en chats, en bœufs ou en moines. De même que leurs sœurs d'Allemagne qui
ont l'habitude de se réunir sur le Brocken, près de Leipsig, elles se réunissent sur une montagne solitaire près de Kiew : les nuits de sabbat, on les voit chevaucher dans les airs sur des manches à balai..
Dans toutes ces causeries avec les paysans, nous avions pu voir par nous-même combien le Petit-Russien est resté attaché à ses vieilles traditions, à ses anciennes coutumes, à son esprit de race. Il est persuadé que la terre, qui lui appartenait tout entière avant l'arrivée des Polonais et l'introduction du servage, lui appartient encore et lui sera restituée un jour. Et comme la Petite-Russie a 9,500 lieues carrées ou 48 minions de déciatines, chaque tête aura droit à 3 déciatines, et chaque famille à 45.
« La commune, dit un proverbe petit-russien, est un grand homme. » — Dans plusieurs villages, le partage des terres a lieu chaque printemps.
Si intéressante que fût pour moi l'étude de toutes ces questions, j'avais hâte de partir, car la saison s'avançait, le temps devenait froid et brumeux. A l'horizon pâli, des bandes de nuages gris, rapetisses par la distance, passaient comme des vols d'oies sauvages regagnant les régions du nord.
Un soir, par un temps maussade, je dis adieu à mes amis du steppe et j'arrivai vers dix heures à Kiew.
On m'avait beaucoup recommandé la vue de cette ville au clair de lune. Le spectacle, m'avait-on dit, est unique et extraordinaire. Les clochers des églises
byzantines, se détachant dans un ciel aux transparences polaires, étincellent comme des aiguilles et des pics déglace; les dômes bleus et constellés d'étoiles de Sainte-Sophie, de Saint-André, de la Lawra, miroitent comme des fragments d'azur tombés du firmament; des murs blancs s'évanouissent dans l'ombre noire avec des apparences fuyantes de fantômes, des croix d'or scintillent et tremblent comme des apparitions lumineuses; de hautes tours en bois, d'architecture baroque, allongent leurs ombres colossales sur les places désertes, et de tous côtés des arbres déploient leur feuillage immobile et argenté comme des brouillards, et le Dniepr court au loin, dans la nuit de l'immense plaine, comme le zigzag brillant d'un éclair.
Ces sensations qu'on m'avait promises, je ne les éprouvai pas le soir de mon arrivée à Kiew. Un clair de lune ne se commande pas comme une tarte à la crème. La voûte céleste était aussi veuve d'étoiles que la prose d'un huissier est veuve de poésie. Des becs de gaz économiquement espacés accrochaient seuls, çàetlà, dans l'ombre, leurs petites flammes blafardes et clignotantes, jetant leurs reflets de veilleuse sur des masses incohérentes et confuses, des pâtés de maisons basses et endormies. Puis c'étaient de grands espaces vides, des places qui avaient l'étendue d'un champ; et, de nouveau, des clôtures et des enclos en planches, derrière lesquels on distinguait vaguement des toits de maisons mêlés aux arbres.
Enfm une secousse rude fit vaciller lomnibus qui
nous transportait : la lourde voiture roula sur un pavé rocailleux ; à droite et à gauche les ors des enseignes pailletaient de hautes façades grises dont quelques fenêtres étaient encore éclairées. Nous devions être au cœur de la ville, dans le « beau quartier ». Tout à coup, les chevaux s'arrêtèrent devant une porte ouverte où attendaient des gens : c'était le Grand- Hôtel.
Je dormis mal. Kiew, dont on m'avait tant vanté la beauté, remplissait mon imagination. Cette sorte d'amour pour les belles villes inconnues, cette fièvre de l'attente, quel est le voyageur qui ne l'a éprouvée, et parmi les émotions de la vie de voyage en est-il beaucoup de plus douces ? Cent fois j'ouvris les yeux pour voir si le jour n'arrivait pas.
A huit heures j'étais dans la rue, allant devant moi, à l'aventure, heureux d'être libre et complètement maître de mon temps.
Des employés en pardessus de gros drap râpé, coiffés d'un petit chapeau mou, des ouvriers en bottes sales, en pantalons de toile rapiécés et en courte pelisse de peau de mouton tachée et graisseuse, passaient, se rendant lourdement au travail; tandis que des jeunes filles encore en toilette du soir, les cheveux ébouriffés, leur tête mignonne enveloppée dans une fanchon de laine ou de dentelles, .sortaient des hôtels où elles avaient été établir leur nid d'une nuit. Des garçons do magasin en tunique plissant aux hanches enlevaient les volets des devantures; derrière les comptoirs on voyait
des femmes en mantelet blanc, les cheveux couverts d'un mouchoir bleu ou rouge noué coquettement; des jeunes gens à la tournure allemande prenaient du café au lait dans une confiserie et lisaient des journaux étrangers ; des cochers coiffés d'un bonnet d'astrakan ou d'un chapeau bas, de forme évasée, la barbe étalée en éventail sur la poitrine, dans leur long cafetan bleu ou vert foncé retenu à la taille par une écharpe de couleur, se tenaient raides et graves comme des dieux du Nord, sur leurs petits droschki attelés de beaux chevaux. Au milieu de la rue, des paysans coiffés du bonnet en peau d'agneau, les cheveux longs, la figure bronzée, vêtus de leur longue swita * de laine grise, conduisaient des attelages de bœufs blancs aux belles cornes noires recourbées. Des moines passaient, les mains cachées dans les larges manches de leur robe sombre, portant sur leur tête chevelue cette espèce de boisseau recouvert d'un crêpe dont les pans flottent sur la nuque comme dans la coiffure des anciens grandsprêtres assyriens. Et des servantes mal équipées, en jupons d'indienne, traînant leurs grosses bottes, les bras chargés de paniers vides, s'en allaient, jabotant et riant, aux provisions et au marché. Sur le trottoir en briques jaune clair, pas un gardavoï'^ en vedette, pas le casque d'un seul gendarme, avec sa pointe dorée en forme de paratonnerre.