‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 16 sur 58 · Sergent de ville · texte numérisé non relu

Sergent de ville

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Bien que la police manquât au tableau, j'étais, cette fois, tout à fait en Russie. Les corridors de mon hôtel embaumaient le thé et le tabac d'Orient; les servantes qui marchaient devant moi sentaient le moujik ; ces cochers en cafetan, aux pommettes saillantes, au nez épaté à la tarlare, étaient des Russes authentiques ; à chaque pas, des boutiques montraient de nouveaux arrivages de thé cousus dans des peaux de bête ; à plusieurs étalages on voyait des rangées de pipes au bouquin d'ambre, des cigares précieusement enfermés dans des cassettes de verre, et de longues touffes de tabac qui pendaient bouclées, soyeuses et dorées, comme des chevelures de chérubins. Des magasins d'objets du Caucase étalaient aussi leurs armes ciselées, leurs bracelets en filigrane, leurs bijoux, leurs colliers et ces étoffes splendides qui vous font rêver de bayadères, de Circassiennes et de harems. Tout cela, — et ces clochers montant en minarets dans les airs, — ne vous rapproche-t-il pas de l'Asie ?

Des soldats russes en uniforme étaient en train de paver le bout de la rue. Devant moi s'ouvrait la grande place où se tient le marché et oii des agglomérations de boutiques de bois permanentes forment une sorte de bazar. Là, des paysannes vendaient du pain noir, à la croûte luisante comme du verre ; ici d'autres femmes se tenaient accroupies derrière des rangées de petits pots contenant de la crème ou du lait. Plus majestueuses, les marchandes de fromage étaient assises sous d'immenses parapluies qui arrondissaient au-

dessus d'elles leur coupole de toile rouge. — Les fruits abondaient. Des raisins de Grimée à la chair ierme mettaient comme des entassements d'améthystes et de rubis sur les éventaires; des poires aux tons chauds de miel tranchaient sur des pyramides de pommes à la peau lustrée, aux vives couleurs de topaze et de grenat. Et que de gibier ! Des lièvres, le museau en sang, les oreilles et les pattes flasques, des coqs de bruyère au cou moiré de cendre, à la poitrine d'un vert chatoyant et métallique, au ventre taché de blanc et de noir, à l'œil entouré d'un cercle de feu; des bécasses au bec en aiguille, des canards sauvages aux ailes multicolores, des oies au fin duvet, des gelinottes aux plumes jaspées, à la tête couronnée d'une huppe, s'entassaient à terre, comme après une grande battue, un massacre général. A côté de ces oiseaux morts, que de volatiles vivants qui gloussaient, roucoulaient, chantaient, criaient, trompettaient et battaient des ailes! Il y avait de pleins paniers de poules, de poulets, de canards, de pintades et de dindons. Sur des tables formées d'une planche soutenue par deux petits tonneaux, des citrouilles étalaient leur ventre jaune et brillant de potiche, des bottes de radis avaient une fraîcheur de boutons de rose, des choux-fleurs semblaient mettre des paquets de crème au milieu de leur verdure, des poivrons écarlates luisaient comme des tas de braises. Dans des baquets d'eau saumâtre nageaient des concombres mohstrueux,des ogourski^qu' on mange comme le pain, dans tous les pays slaves, avec chaque mets.

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Les grosses cuisinières aux appas ballants, les petites bonnes fluettes et maigres, les restaurateurs et les maîtres d'hôtel à la mine rusée et au nez fin, les ménagères bourgeoises, allaient, venaient, choisissant, tâtant, pesant et soupesant, flairant et marchandant. Des Koîdats accompagnés d'un fourrier circulaient aussi avec de larges corbeilles. Et des paysans en cafetan brun apportaient des cochons de lait, les jambes raides, d'une blancheur grasse de poupon bien nourri. Un groupe de paysans entourait une marchande de gâteaux qui leur coupait des morceaux de flan et leur servait des verres de thé. Toute cette foule bourdonnait comme une ruche. Mais c'était autour des baquets de la poissonnerie que le brouhaha était à son comble, que le marchandage était le plus violent et enflait toute sa voix. Des soudacs et des esturgeons tout argentés battaient l'eau de leur queue puissante et effrayaient les sterlets et les ombres-chevaliers. De grands brochets, à tête de lézard, ouvraient leurs mâchoires armées de dents en scie. Des tanches aux reflets vermeils se crispaient dans une lente agonie, tandis que des lottes au ventre de neige se tordaient comme dans un spasme d'amour. Et, sur des draps à demi déployés, des écrevisses brunes, aux pinces énormes, grouillaient avec un bruissement d'écaillés remuées.

A la porte des boucheries, des veaux, des moutons écorchés, la poitrine écartelée par un morceau de bois, montraient leur corps vide, leurs côtes d'un rose frais, et des foies, des cœurs, des têtes étaient suspendus,

comme des trophées sanglants à l'entrée d'une hutte de cannibale. Les bouchers, le couteau aux dents, avaient, avec leur grande barbe rousse, un air terrible de tortionnaires, une physionomie effrayante d'ogres de conte de fée.

Derrière les boutiques du bazar, des tarentasses dételées, des chars et des chariots, les brancards en l'air, formaient un dédale de ruelles et de passages que remplissait la foule, passant bravement entre les bœufs couchés ou les chevaux attachés aux ridelles et mangeant là comme à un râtelier. Des demandes et des réponses se croisaient dans l'air : « Combien le char de choux? » — « Deux roubles*. » — « Combien le chariot debetteraves? » — « Un rouble, cinquante kopecks. »

La vie matérielle est encore à bon marché en Russie. Un coq de bruyère vaut 3 francs; un lièvre 1 franc; la livre de viande 30 à 40 centimes. Ce qui est cher, c'est le confort européen, les logements bien meublés, les vêtements à la mode : tout ce qui est objet de luxe, imitation ou importation étrangère. Les prix des hôtels tenus par des Allemands et des Français, qui n'ont en vue qu'une rapide fortune, ne peuvent servir qu'à constater une chose : la tendance à l'uniformité des tarifs dans tous les grands hôtels de l'Europe 2.

1 . Le rouble vaut, suivant le cours, de 2 fr, 50 c. à 3 francs. Le kopeck équivaut à 5 centimes.

2. On fait en Crimée un excellent vin, mais si vous en demandez dans un hôtel russe, on vous dira qu'on n'en a pas, car on ne pourrait vous le vendre dîcemment au»si cher que du vin

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De la place du marché j'obliquai à droite, croyant que la ville finissait ; mais elle recommençait sur le versant d'une autre vallée, égrenant ses jolies maisons blanches au milieu des verdures, des jardins et des terrasses.

Je suivis^ d'autres rues, et toujours, à leur extrémité, une autre ville m'apparaissait comme si celle où je me trouvais se fût reflétée dans un immense miroir. Et partout, de quelque côté que ce fût, des dômes bleus piqués d'étoiles, des clochers dorés montaient au-dessus des maisons et des arbres, étincelant au soleil comme dans un paysage oriental.

Je ne savais où aller pour avoir une vue d'ensemble.

Je revins déjeuner à l'hôtel et, appelant l'aimable M. Lancia, un des propriétaires, je l'interrogeai :

— Kiew, me dit-il, est bâti sur trois collines et se divise en trois villes distinctes. Il y a la ville moderne, celle où nous sommes ; la grande rue que vous avez prise ce matin s'appelle le Krestchatik, c'est notre Perspective New^ski, notre boulevard de la Madeleine à la Porte Saint-Martin. La' ville religieuse est sur le plateau de Petschersk, à côté de la forteresse. La ville industrielle et commerçante, le quartier des juifs, se trouve au bord du fleuve et porte le nom de Podol. Si vous voulez embrasser tout Kiew d'un seul coup d'œil, prenez un droschki, faites-vous conduire

français. Je n'ai pu en obtenir qu'une seule fois, par exceptioa et par grâce, en offrant de le payer comme du via de Bordeaux*

sur la route de Moscou et revenez sur vos pas. Puis, allez voir Sainte-Sophie, la Porte-d'Or et Saint-André, les trois principaux monuments de notre ville.

Le marché fut vite conclu avec un des nombreux cochers qui stationnaient devant l'hôtel. Qyielle bonne et excellente nature que celle de ces istvoschicks! Avec quel entrain et quelle gaieté ils vous répondent! Et comme leur douce et honnête figure s'épanouit dans un rire de belle humeur ! On ne marchande que pour avoir le plaisir de faire briller leurs petits yeux en coulisse, de voir leurs lèvres s'entr'ouvrir sur leurs dents blanches, dans une mimique d'acteur. La police n'a pas eu besoin de leur imposer un tarif, et la libre concurrence met les courses en fiacre à peu près à la portée de tout le monde. Le Russe ne fait même pas son prix d'avance, il donne ce qui lui semble à peu près convenable. Quand l'istvoschick crie — il ne crie jamais bien fort et nos cochers parisiens pourraient recevoir des leçons de politesse des cochers russes, — on le laisse crier, personne ne s'attroupe autour de lui et ne fait attention à ses récriminations.

Nous descendîmes vers le Dniepr, l'ancien Borysthène, que nous traversâmes sur un pont large de 17 mètres et long de 2 verstes; puis, tournant bride, nous eûmes devant nous le splendide panorama de Kiew : à gauche, au-dessus des escarpements de la montagne plongeant ses pieds dans le fleuve, les clochers dorés, les dômes bleus du couvent de la Lawra de Petschersk, entouré de sa blanche ceiiture

de murailles crénelées; et, un peu plus en arrière, comme embusquée, la forteresse aux tons fauves, accroupie dans une attitude de lionne. En face de nous, les maisons de la ville maritime et marchande semblaient sortir de l'eau comme une troupe de cygnes secouant leurs ailes humides, et, au-dessus, à la pointe de son rocher, Saint-André se dressait avec des airs de défi et de bataille, comme une citadelle de marbre et d'or, défendue par l'épée invisible des anges. La grande croix arborée sur sa coupole étincelait comme un présage et un symbole de victoire. A l'arrièreplan, encore toute une forêt de coupoles et de clochers montant, se croisant et s'enlevant en vigueur au-dessus des lignes dentelées des toits et des arbres, dans un ciel d'une douceur éblouissante, tout noyé d'azur.

Vue ainsi par une belle journée de soleil, au bord des flots bleus de son large fleuve, appuyée sur ses collines aux verdures caressantes, Kiew est une ville féerique , une ville dé maisons roses au toit vert, de dômes d'or et de clochers d'argent, de palais rouges, de terrasses, de jardins d'une magnificence asiatique, d'une grâce inexprimable et voluptueuse.

Pendant que péniblement notre droschki gravit la dure montée, disons quelques mots sur l'origine de cette ville, qui fut la première des villes russes, la cité mère.

Les plus anciens documents sur Kiew se trouvent ûans Nestor, l'Hérodote slave. Les trois frères Kih,

Schtsckek et Choriw seraient venus, d'après la légende, s'établir ici avec leur sœur, et l'aîné aurait donné son nom à la colonie. Askold et Dyr, compagnons d'armes de Rurik, qui descendirent le Dniepr sur leurs navires, en 864, ne trouvèrent en abordant à Kiew que quelques habitations disséminées sur les pentes broussailleuses de la montagne. Askold fut détrôné et tué par Igor, et à la mort de celui-ci ce fut sa veuve, Olga, qui prit la régence. En 972, Wladimir monta sur le trône, fit précipiter les idoles dans le Dniepr et donner le baptême à son peuple.

Kiew, capitale du grand-duché du même nom et siège des métropolitains russes, devint, par son commerce avec Byzance, la première ville de la Russie dont le nom fut connu dans les deux parties du monde. L'invasion des Tartares porta un coup mortel à sa prospérité. Batou-Khan, qui avait entendu vanter la beauté et les richesses de Kiew, envoya contre elle un de ses lieutenants, accompagné d'un petit-fils de Dschingis-Khan.

Ces hommes semblaient sortir de l'enfer. L'épouvante soufflait dès qu'au bout de la plaine on entendait le galop rapide de leurs petits chevaux. Ils brûlaient et massacraient en masse les habitants des villes ; ils crucifiaient leurs victimes, leur fendaient le ventre, leur coupaient les bras, les jambes, les seins, les oreilles; ils écorchaient leurs ennemis vivants, enfonçaient des clous dans leurs chairs, les perçaient de flèches,

violaient les religieuses, les femmes et les filles des princes, des boïards et des prêtres.

L'étonnement des barbares fut grand à la vue des gigantesques murailles blanches qui entouraient la ville et des innombrables églises aux coupoles et aux clochetons multicolores qui bariolaient le ciel. L'envoyé de Batou-Khan ordonna à un de ses chefs de pénétrer dans la place et d'en exiger la soumission sous menace, en cas de résistance, d'être mise à feu et à sang. Pour toute réponse, les Kiewelins égorgèrent l'ambassadeur et jetèrent son cadavre dans le Dniepr.

Alors, de tous les points de l'horizon, de nouvelles hordes surgirent, battant les murs de Kiew de leurs flots désordonnés et sauvages. Des témoins racontent que les habitants pouvaient à peine s'entendre, tellement les Tartares criaient et tellement it y avait autour de la ville assiégée de chameaux qui mugissaient et de chevaux qui hennissaient. Le grand-duc Michel avait quitté la ville et en avait confié la défense au boïard Dimitri. Lorsqu'il ne resta plus des remparts pierre sur pierre, Dimitri, blessé, chercha avec ses compagnons un refuge dans l'église de la Dexiatine ou de la Dime *. Pleins d'admiration pour son héroïsme, les Tartares lui accordèrent la vie sauve, mais Kiew et ses habitants furent traités avec la dernière rigueur. Pour échapper au massacre, ils durent s'enfuir dans

1. Wladimir avait affecté à cette église le dixième de ses re- Tenua.

les forêts. Neuf ans plus tard, une partie de la population revint, s'établit de nouveau dans la ville abandonnée; et, après avoir été tour à tour dévastée et rançonnée par les Tartares, les Lithuaniens et les Polonais, Kiew fut réuni au royaume de Pologne. De nombreux privilèges accordés par les rois y ramenèrent la prospérité et le commerce.

Enfin, après la soumission de la Petite-Russie aux tzars, Kiew^ rentra, en 1668, sous la domination russe. Dans les premiers temps, la ville ne subit pas de sensibles modifications. Ce ne fut qu'après le terrible incendie de 1811, que Ton vit disparaître ses petites rues tortueuses et étroites, et s'élever de magnifiques constructions comme le palais impérial, qui donnent à Kiew un si grand air d'aristocratie et de noblesse. En 1834, l'université de Saint-Wladimir fut transférée do Wilna dans cette ville. Un pont suspendu et un pont de fer furent jetés sur le Dniepr; et l'achèvement de la voie ferrée entre Saint-Pétersbourg et la mer Noire donna à Kiew un essor considérable. Aujourd'hui, c'est une des places de commerce les plus importantes de l'empire, c'est le grand entrepôt des marchandises qui s'en vont de l'Orient dans l'intérieur de la Russie.

Mais nous voici au haut de la montée, près de l'hôtel de ville; nous continuons d'avancer dans le Krestchatik, puis nous tournons à droite et gravissons une nouvelle rampe au haut de laquelle se dressent les restes de la Porte d'Or, derniers débris du vieux Kiew, derniers vestiges de la splendeur du règne de

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laroslaw. Ces pans de murs en ruine, aux pierres effritées et roussies, soutenus par des arcs-boutants en briques et des barres de fer, ne sont intéressants que par les souvenirs qu'ils rappellent. La Porte d'Or a été détruite par les Tartares, qui deux fois incendièrent la capitale des Grands-Princes.

La légende raconte que la Porte d'Or aurait cependant été sauvée par un Samson slave, le chevalier Mikaïlo, qui la transporta sur ses épaules jusqu'au sommet d'une montagne.

Nous prenons à droite et nous nous dirigeons par la grande Wladimirskaïa vers Sainte-Sophie, rivale de la Sainte-Sophie de Constantinople, qui servit de modèle aux architectes kiewelins, à peu près à la même époque oii les Vénitiens en faisaient aussi une copie réduite, qu'ils appelèrent la basilique de Saint- Marc.

Dans un décor champêtre de beaux arbres, la vieille église, badigeonnée à neuf, dresse son campanile polychrome à quatre étages et arrondit les formes demi-sphériques do ses onze grandes et do ses cinq petites coupoles dorées.

Entrons. Sous la voûte du campanile, de vieilles marchandes d'objets de piété nous sollicitent de jeter un regard sur leur dévot étalage d'icônes, de bogs, de croix, d'amulettes. Un trottoir en planches, passant à côté d'un puits à roue, nous conduit à travers la cour plantée d'arbres jusqu'au portail de la cathédrale, où se tiennent, en des poses tragiques ou piteuses, des

mendiants au crâne bronzé et chauve, drapés dans une friperie lamentable.

Au premier pas qu'on fait dans la vieille église, il semble qu'on pénètre dans une cathédrale gothique. Des ombres flottantes baignent le labyrinthe des colonnes et des lourds piliers, serrés comme des chênes dans une forêt antique. Du haut des coupoles tombe une chute de lumière fine et tamisée, douce et grise comme un commencement d'aube; et, au fond des ténèbres mystiques des chapelles, des lampes d'argent brillent comme des lis lumineux. Mais l'illusion se dissipe quand on avance et qu'on se trouve en face de l'iconostase qui dresse à l'entrée du chœur sa haute paroi resplendissante de dorures et ornée de saints aux draperies de vermeil et d'argent en relief, debout dans leur raideur d'idoles. Au-dessus du sanctuaire se déploie sur la muraille cintrée de l'abside une mosaïque colossale aux fauves reflets d'or, exécutée par les artistes byzantins que le prince laroslaw^ appela de Gonstantinople pour décorer sa cathédrale. Que de patience, que d'habileté il a fallu pour rassembler ces petits cubes de verre et former de leurs ingénieux cailloutis, des tableaux et des figures humaines ! Sous la voûte, la Vierge est représentée filant comme Marguerite. Ses grands yeux noirs regardent dans le vide, sans expression et sans pensée, comme les yeux d'une image barbare. Les proportions énormes données au corps de la Vierge vont à rencontre de toutes nos idées artistiques. On ne se figure pas ainsi la blonde

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fiancée de l'ange, la douce mère qui se penchait comme une fleur sur la crèche où souriait le divin poupon, et qui, plus tard, poétisée par la légende, se leva sur le monde chrétien comme une chaste et bienveillante étoile, guidant les nautoniers et les pauvres pécheurs. Cette madone byzantine de Sainte-Sophie a un air sévère de matrone, rigide et fatale ; elle file comme une Parque.

La Gène, également exécutée en mosaïque, nous montre aussi un Christ de grandeur surnaturelle, mais qui choque moins, car la représentation de Dieu ne peut se faire que par l'image d'un être souverainement grand et souverainement puissant. La personne du Christ se dédouble, suivant le point où l'on se place ; d'un côté, il distribue aux apôtres son corps; de l'autre son sang. Cette mosaïque sur un fond d'or est fort belle et d'une admirable conservation. Malgré sa figure archaïque, le Christ a une majesté tranquille, une grandeur vraiment divine, d'une simplicité imposante.

Un sacristain nous ouvre une des portes latérales de l'iconostase et nous fait pénétrer dans le sanctuaire, que ne franchit jamais le pied d'une femme. La porte du miheu est spécialement réservée au tzar en sa qualité de chef suprême de l'Église, et au prêtre qui officie. Sculptée à jour, drapée d'un rideau qui se relève et s'abaisse, cette porte tantôt laisse voir le prêtre aux fidèles et tantôt le leur cache.

Sur l'autel qui sert à la célébration des mystères, res-

plendissaient des vases d'or, des chandeliers d'argent, des croix anciennes incrustées de pierreries, un vieux missel à la massive reliure d'argent et aux curieuses enluminures. Dans certaines églises, la sainte table est surmontée d'un dais, sous lequel est suspendue une colombe, symbole du Saint-Esprit. Derrière l'autel, un siège plus élevé, desliné au métropolitain; et, à gauche, sur une autre table, le pain et le vin nécessaires au sacrifice.

Des fresques à demi effacées apparaissent sur les murs du chœur, que drapent quelques tapis turcs, anciens trophées de guerre.

Sainte-Sophie est peuplée de tombeaux et de chapelles. Devant le sarcophage du prince laroslaw, fondateur de l'église, trois Kosaks, sabre recourbé à la ceinture, pantalons à raies rouges dans les bottes, s'accrochaient des mains à la balustrade pour baiser le crâne du saint mort.

laroslaw est le Gharlemagne du Nord. Sous le règne de ce prince, Kiev^r fut aussi florissant que l'était Byzance. Les artistes grecs décoraient les églises et les monuments de la capitale slave, les marchands l'enrichissaient : « La Russie de Kiew, a dit un historien, était plus européenne que ne le fut jamais la Russie d'avant le xvni* siècle. » Quatre cents églises, d'autres chroniqueurs disent sept cents, élevaient leurs clochers bulbeux couverts d'une semence d'étoiles, et leurs grands dômes d'or, derrière les hauts remparts denticulés de créneaux et hérissés de tours

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de la capitale princière. laroslaw avait fait venir de Byzance des chantres et des prêtres grecs pour instruire son clergé. Ce furent eux qui importèrent en Russie l'idée d'un gouvernement autocratique, calqué sur celui des empereurs byzantins, idée qui s'incarna plus tard dans la personne du tzar, réunissant à la fois dans sa main le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, comme Auguste et le grand Constantin, laroslaw poussa si loin son zèle de néophyte qu'il fit déterrer les ossements de ses ancêtres païens pour leur donner le baptême.

Nous montons aux tribunes par un escalier curieusement décoré de fresques étranges, et comme il n'en existe dans aucune autre égUse de Russie. Ces fresques, uniques dans leur genre, ont été découvertes en 4834 ; mais il semble aussi difficile d'en déterminer l'origine que d'en indiquer le sens. Ce sont des animaux chimériques qui fuient, qui gambadent, qui grimpent; des danseuses, des chariots d'hippodrome conduits par des cochers vêtus à l'antique, des acrobates qui donnent une représentation publique ; des musiciens exécutant une sérénade, des cavaliers qui galopent, des perroquets qui prennent leur vol, des oiseaux de légende perchés sur des arbres en forme de tournesols, des arbalétriers, des joueurs de violon, un paysan armé d'une hache qui se défend contre un diable, des chasseurs qui tuent des ours et des dragons. Tous ces personnages portent le costume byzantin. On croit que cet escalier ne faisait pas partie de

l'église, et appartenait à un château voisin habité par le prince laroslaw. Du haut des tribunes on embrasse la majestueuse grandeur de la voûte revêtue de ses mosaïques se détachant sur un ciel d'or. Et l'œil se perd dans l'épaisse forêt de piliers et de colonnes qui remplit la nef.

Sur les murs de ces galeries voltigent des anges, symbolisés par une tête joufflue cravatée d'ailes longues et fines comme des ailes d'hirondelles.

En sortant, nous retrouvons nos trois Kosaks occupés devant un autre tombeau, à déposer des baisers et des kopecks. — Accomplissaient-ils un vœu comme ce cavalier dont on raconte l'histoire, et qui, ayant promis à saint Nicolas, son patron, un cadeau de deux cents roubles, trouva le moyen de ne lui donner que trente kopecks ? — Gomme il regagnait son étape, il fut surpris par un orage terrible, un de ces orages qui passent sur le steppe comme une trombe et semblent vouloir tout détruire. — «Saint Nicolas, grand saint Nicolas, s'écrai le Kosak, mon doux patron, si tu me préserves de tout danger, je t'offrirai en cierges le produit de la vente du cheval qui me porte. » — Le grand saint Nicolas, flatté d'une offre si généreuse, écarta la foudre de la tête du cavalier, qui arriva sain et sauf à sa destination. Le lendemain, celui-ci se rendit au marché avec un coq sous le bras et son cheval en laisse.

— Hé, Kosak, qu'as-tu à vendre? lui demanda-t-on.

— Un coq et un cheval, répondit-il, mais je ne vends

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pas l'un sans l'autre. Je veux de mon coq deux cents roubles et trente kopecks de mon cheval.

Il se trouva un amateur qui accepta ce marché singulier. Le Kosak, fidèle à son vœu, s'en alla aussitôt à l'église et alluma devant l'image du grand Nicolas pour trente kopecks de cierges, somme qu'il avait effectivement obtenue de la vente de son cheval.

Non loin de Sainte-Sophie, vis-à-vis, de l'autre côté de la place des tribunaux, nous voyons le couvent de Saint-Michel, aux murailles illustrées de fresques, élevant ses petites coupoles, ses quinze têtes d'or. C'est dans ce couvent qu'on conserve les reliques de sainte Barbe, vénérées dans toute la Russie. — Des pèlerins accourent chaque année de toutes parts pour baiser les restes miraculeux de la sainte, pour acheter de l'eau bénite, de l'huile, des bagues que les moines consacrent sur ce tombeau. Le couvent de Saint-Michel a été construit sur l'ancien emplacement des autels élevés par Wladimir au dieu Péroun, le Jupiter slave, « à tête d'argent et à barbe d'or ». Nous laissons derrière nous l'église de la Dexiatine, également bâtie par Wladimir, qui voulut perpétuer par là le souvenir des deux premiers missionnaires chrétiens qu'il avait fait tuer avant sa conversion. La rue, en quelques minutes, nous conduit à l'église la plus jolie et la mieux située de Kiew : Saint-André. Ses clochers sveltes montent comme de légers fuseaux d'ivoire travaillés à jour, une rosace s'épanouit au-dessus de son portail, sa coupole a des inflexions gracieuses et élé-

gantes, les chapiteaux de ses colonnes sont argentés et dorés; dans les frises, des pendentifs rococo la décorent. Rastrelli a su mélanger dans ce bijou charmant, qui a la grâce un peu mièvre du xvm* siècle, l'art byzantin et l'art itahen.

De la terrasse qui entoure la petite église, placée comme une vedette à l'extrémité de sa pointe de rocher, quelle vue superbe, quel admirable panorama !

Au-dessous de vous la « ville au pied de la montagne », le Podol, jadis vaste prairie marécageuse oîi se promenaient les hérons et les cigognes, et qui a conservé de son origine primitive la dénomination de « rue de la Boue-Noire », étale la place de son grand marché avec sa maison des contrats*, son bariolage de foule et de boutiques ; dans les rues, de longues files de camions et de chariots passent chargés de marchandises; aux arbres qui bordent le fleuve, aux clochers bulbeux et argentés des couvents, se mêlent les cheminées rouges de quelques fabriques. Des bateaux à vapeur, des barques à l'ancre, voiles carguées, stationnant dans le port de la ville industrielle et marchande, forment sous les jeux de l'ombre et de la lumière des petites marines d'un effet ravissant.

Le Dniepr roule à travers une contrée plate et dé-

i. Chaque année les propriéti.*:us petits-russiens se réunissent dans ce bâtlnaent pour acheter ou vendre des propriétés, louer des terres, recevoir les loyers. C'est une joyeuse époque ; quand la moisson a été bonne, l'argent abonde, et l'on passe les nuits à jouer et à s'amuser.

nudée la masse majestueuse de ses eaux, que des îles tachent de points noirs, et que de longs radeaux sillonnent. De l'autre côté du fleuve, les plaines jaunissantes du gouvernement de Tschernigow s'étendent à perte de'vue, hérissées de petits bois et coupées de mares stagnantes.

Avant de rentrer à l'hôtel, nous nous fîmes conduire à la chapelle élevée à l'endroit où les douze fils de Wladimir fi'rent baptisés. A la voix des apôtres chrétiens, une source d'eau miraculeuse jaillit du sol, et depuis lors, dit-on, elle n'a jamais tari. En arrivant à Kiew, les pèlerins viennent y faire leurs ablutions et boire de son onde sacrée. Une colonne de pierre ornée d'un petit bassin baptismal surmonte cette chapelle, dont les murs sont décorés de fresques représentant le baptême des habitants de Kiew. Femmes, enfants, vieillards, tous se plongent pêle-mêle et tout nus dans les flots du Dniepr.

On sait comment s'opéra la conversion de Wladimir. Ce prince qui commença par assassiner son frère et par lui ravir une belle religieuse grecque qu'il avait enlevée dans un couvent de Byzance, fatigué de ses débauches, las surtout de ses cinq cents concubines, résolut de renoncera ses mœurs asiatiques et païennes et d'adopter une religion nouvelle. La difficulté était de choisir la meilleure. En homme avisé et prudent, U ordonna à ses ministres d'ouvrir une enquête. Des musulmans furent entendus qui jugèrent qu'en dehors du Coran, il n'y avait ni salut, ni béatitude éternelle.

Mais si Wladimir en devenant mahométan eût pu conserver ses femmes, il aurait dû renoncer au vin, et il mettait l'ivresse de la vigne bien au-dessus de l'ivresse de la femme. Il appela des juifs ; c'étaient de savants rabbins : ils déclarèrent que, seuls, fa Bible et le Talmud étaient les livres de vérité et de vie. Cependant il répugnait à un si grand prince de s'assimiler à une race errante et méprisée. Il voulut voir alors des prêtres catholiques. Ceux-ci lui répétèrent, en l'appliquant à leur foi, ce que les musulmans et les juifs lui avaient déjà dit. Sur ces entrefaites, les délégués qu'il avait envoyés à Byzance revinrent, l'esprit encore ébloui des magnificences et de la pompe du culte grec ; ils firent à leur souverain un tableau si merveilleux des églises de Gonstantinople, dont les dômes dorés étincelaient comme des soleils, dont les colonnes de jaspe et de porphyre se dressaient devant des sanctuaires d'argent et des tabernacles d'or et de mosaïques; ils vantèrent tellement les splendeurs des cérémonies religieuses auxquelles l'empereur lui-même participait, une tiare sur la tête, revêtu d'une robe de brocart constellée de perles et de pierreries, que Wladimir prit sur-le-champ la résolution d'embrasser la religion orthodoxe, qui devait être la meilleure, puisqu'elle était la plus belle et la plus riche.

Ayant réuni ses meilleurs guerriers, le voilà qui part à la conquête du baptême, les armes à la main. Il assiège Ghersonesos, prend cette ville qui lui ouvre la chemin de Byzance, et envoie aux deux empereurs

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Basile et Constantin un ambassadeur chargé de leur déclarer que s'ils n'accordent pas en mariage au Grand- Prince de Kiew leur sœur Anne, il viendra lui-même les châtier 'st saccager leur capitale.

Les deux Césars vieillis eurent peur; ils répondirent qu'ils consentaient à la demande de Wladimir, mais à la condition qu'il se ferait chrétien. Il reçut le baptême dans la ville conquise, puis il ramena à Kiew des prêtres grecs qui étaient ses prisonniers, et rapporta des ornements d'église, des vases sacrés, des croix d'argent, des images saintes, qu'il avait pillés dans les temples. A peine arrivé dans sa capitale, il fit fouetter publiquement Péroun, puis il ordonna, en face de son peuple épouvanté, de précipiter l'idole dans le Dniepr ; mais comme le corps du dieu était en bois, il surnagea et alla échouer un peu plus bas que Kiew, à un endroit qu'on montre encore aujourd'hui.

Les Russes coururent recueiUir leur idole et se mirent de nouveau à l'adorer; Wladimir fit alors attacher des pierres à son cou, et cette fois elle disparut au fond du fleuve. Le peuple fut ensuite chassé dans le Dniepr par les soldats et baptisé en masse par les prêtres grecs qui, debout sur les rochers, lisaient à haute voix les prières du baptême. On était en automne. L'eau était glacée. Des vieillards et quelques femmes perdirent pied et furent entraînés par la violence du courant, mais on ne s'en émiit point ; « Il paraît que Dieu n'en veut pas, disaient les popes, puisque le diable les emporte ! »

Le lendemain, par un doux soleil, j'allai visiter la ville religieuse, dont je n'avais vu que les hautes murailles se découper sur les falaises du Dniepr et les clochers arrondis briller comme des fruits d'or dans les sombres massifs de tilleuls et de chênes.

Un jeune peintre de beaucoup de talent, M. Boudkewitch, avait bien voulu m'accompagner.

Nous passons devant le club de la noblesse, installé dans une belle grande maisoiv qu'un riche juif avait construite avec l'espoir de la transformer pius tard en synagogue; puis, grimpant une rampe raide, hérissée de cailloux pointus, nous arrivons au palais de l'impératrice. Un jour, la tzarine défunte exprima le désir de venir passer l'automne aux bord du Dniepr; aussitôt, comme par enchantement, ce palais, qu'elle n'a jamais habité, sortit de dessous terre pour la recevoir.

La partie de la ville que nous traversons s'appelle le Lipki; c'est le faubourg Saint-Germain de Kiew,

le quartier de la noblesse à plusieurs quartiers, et le centre de cette aristocratie administrative qui se groupe, dans chaque ville russe, autour du palais du gouverneur général dont le prestige et le pouvoir sont ceux d*un vice-roi. — Des habitations charmantes, de ravissants petits hôtels bâtis en briques brunes aux reflets d'émail, dressent leurs façades sérieuses de bonne maison au milieu de verdures touffues qui les ombragent comme un nid.

Nous voici au sommet de la coHine. Derrière nous, sur les pentes et les plateaux de deux autres collines, la nouvelle ville et la vieille ville étagent leurs terrasses, leurs jardins, leurs toits verts, leurs murs blancs et roses, leurs églises aux clochers d'argent et aux grosses boules d'or. A gauche le Dniepr balance toute une flottille d'embarcations ; et, devant nous, d'un côté se dresse la citadelle, de l'autre la cité religieuse, les innombrables églises, les hauts campaniles du couvent de Saint-Nicolas et de la Lawra * de Petschersk.

Nous croisons quelques moines ; les uns vont à pied, les autres en droschki. Quels grands gaillards barbus et bien portants ! Larges d'épaules, souples de taille, comme ils feraient de beaux sapeurs s'il n'étaient de si beaux moines ! Rien d'émacié, d'ascétique et d'austère dans leur figure impassible comme un masque de cire.

1. Lawra veut dire couvent fortifié; Petschersk, (de pelschera) signifie grotte, caverne. — On donne le nom de L&wra à deux autres couvents fortifiés : celui de Troitza près Moscou et celui d'Alexandre-Newslti près de Saint-Pétersbourg.

A mesure que nous avançons, nous entendons plus distinctement les cloches sonner. Leurs envolées joyeuses traversent le ciel comme une troupe d'oiseaux chanteurs. Dans la ville sainte il y a toujours des cloches qui sonnent. Elles sonnent et carillonnent pour appeler les fidèles à l'église, pour chasser les mauvais esprits qui vagabondent dans l'air ; elles sonnent et carillonnent en l'honneur des saints dont c'est la fête anniversaire. Elles sonnent pour annoncer le commencement des jeûnes et elles carillonnent pour en annoncer la fin. Elles sont tellement habituées à sonner et à carillonner, qu'elles doivent sonner et carillonner toutes seules.

Au bout de cinq minutes nous arrivons à la porte d'une tour massive aux murs peinturlurés de couleurs voyantes, qui doivent représenter des fresques. Une lampe brûle devant une image de la vierge, encastrée dans la muraille. Au-dessus, l'aigle russe, qui ne ressemble guère au Saint-Esprit, déploie ses ailes et ouvre son double bec. Sous la voûte, des moines sont assis derrière une table sur laquelle sont entassés des petits pains de communion et étalées des images saintes. Un plateau destiné à recueillir les offrandes, et déjà passablement garni, fait prévoir que la recette de la journée sera bonne. Des pèlerins pauvrement vêtus, couverts de peaux de mouton déchirées, chargés d'un sac de toile, le dos courbé, la chevelure longue et inculte, s'appuyant sur leur bâton, attendent leur tour de baiser une sainte image et de faire inscrire sur la

croûte blanche du petit pain le nom de leur femme, de leurs enfants ou de la personne qu'ils veulent spécialement recommander aux prières des moines de la Lawra. Au moment de la communion, ces petits pains sont présentés au prêtre, qui en détache avec la pointe d'une flèche d'or cinq petites parcelles qu'il met dans son calice, en commémoration des cinq plaies de Jésus-Christ.

Au bout d'une avenue d'arbres, dans une grande trouée de lumière, l'église métropolitaine de l'Assomption encadrait son portail enluminé de fresques, et baignait dans l'azur ses sept coupoles piquées d'étoiles, autour desquelles les dernières hirondelles nouaient et dénouaient leurs gracieuses guirlandes.

Des deux côtés de l'avenue, s'élèvent, rangées à la file, de petites maisons blanches percées de deux ou trois fenêtres, avec un bout de jardin large comme une nappe, oii des roses mourantes s'effeuillaient sous le souffle meurtrier de l'automne. Sur des bancs, de vieux moines en bonnet de velours, le visage encadré des ondes neigeuses de leur chevelure, leur barbe de patriarche étalée sur la poitrine, le corps enveloppé dans une pelisse de peau de mouton, se chauffaient au soleil, les mains inertes posées sur les genoux, les yeux ternes, sans méditation et sans pensée.

Nous entrâmes dans l'église en passant sous des échafaudages au haut desquels de petits moines occupés à restaurer une fresque semblaient perchés comme de grandes corneilles immobiles.

Sous les voûtes sombres delà vieille cathédrale une obscurité assoupie de crépuscule flottait; et, au fond de la nef, l'iconostase se dressait comme une muraille d'argent incrustée de pierreries ; dans un triangle symbolique, un gros diamant étincelait comme l'œil de la divinité même; devant les images saintes dont la tête et les mains apparaissaient seules sous leur revêtement d'or ou de vermeil, d'énormes chandeliers aux branches chargées de cierges brûlaient, semblables à des arbres lumineux ; et, dans les enfoncements mystérieux des chapelles, les petites flammes mystiques des lampes au verre rouge faisaient songer à des cœurs enflammés d'amour divin. De temps en temps, derrière nous, la porte du grand portail s'ouvrait, laissant brusquement entrer un flot de jour qui éclairait la pénombre d'un rayon d'aube ou d'un reflet rapide comme le frisson d'un éclair. Des groupes d'hommes et de femmes s'avançaient en se signant, ens'inclinant, et se rangeaient pour baiser en bon ordre les brunes madones aux yeux noirs, peint-es toutes d'après le même type, le portrait attribué à Saint-Luc. Quelques-unes de ces panagiae étaient surchargées et caparaçonnées de colliers, de bracelets de perles, de chapelets de corail et d'ambre, de bagues, de bijoux de haut prix envoyés en présents à l'image par de grandes dames ayant fait un vœu, par de riches héritières qui se mariaient selon leur cœur, ou par des généraux partant pour une lointaine expédition.

Quel entassement de richesses 1 Quel éblouisse-

ment de pierreries et d'or ! .Le pauvre moujik qui n'a jamais vu que les murs de bois de son isba doit avoir ici, devant ces flamboiements de l'iconostase, devant ces palpitations de pierreries et de lumières, comme une vision du paradis. Et comment ne pas croire à la puissance d'une Vierge si riche et de saints si royalement habillés d'or et d'argent?

Les portes de l'iconostase étaient ouvertes; le service touchait à sa fin, l'officiant, dont la longue barbe descendait sur la robe de brocart ruisselante de perles, avait achevé la communion et récitait des prières auxquelles les diacres répondaient d'une voix traînante de litanie par un monotone : Gospqdi pomi-louie {Seigneur, ayez pitié de nous). Il y eut encore une reprise des chœurs ; et le rhythme pathétique des vieux chants grecs roula de nouveau sous les voûtes profondes ses flots d'harmonies sublimes.— Il n'y a pas de musique religieuse plus émouvante, plus expressive que cette musique humaine sans accompagnement d'orgue, l'église orthodoxe ne tolérant aucun instrument dans ses cérémonies. Les voix de basses exhalaient des supplications, des plaintes, et leur gamme mélancolique montait et descendait avec un bruissement de vagues, tandis que les voix des ténors éclataient plus vibrantes *.

1. Il n'y a de soprani que dans les églises ordinaires; dans les couvents, où les petits garçons ne sont pas admis dans l'in. limité des moines, et pour cause, ce sont ces derniers qui chantent eux-mêmes à l'église.

Une recommandation spéciale nous ouvrit les portes de la sacristie et du trésor. On nous montra dans des armoires des entassements éblouissants de reliquaires, de vases sacrés, de croix, de ciboires, de panagiae d'un superbe travail byzantin, de diptyques, d'évangiles à reliure d'argent- incrustée de pierreries, de crosses d'évêques et de bonnets d'igoumènes, un butin qui enrichirait dix cathédrales. On nous ouvrit des tiroirs où des chapes, des chasubles, étalaient leurs tissus de fils d'or, leur trame qu'on dirait faite avec des rayons de lune et de soleil filés. Sur le brocart, sur le velours, sur la soie, sur le satin, tout un semis de perles fines et de pierres précieuses scintillait! I Une jeune religieuse nous avait suivis pour admirer ces merveilles. Elle regardait tout cela comme en Bxtase. Vêtue de noir et coiffée d'un bonnet pointu crame les bonnets de magicien, ses cheveux châains, coupés à la hauteur de la nuque, flottaient libre nent de chaque côté de ses joues roses comme les oses; et elle était mignonne et charmante. En sortant, mon compagnon lui demanda d'oij elle enait.

— De bien loin, répondit-elle. — Mon couvent est Moscou. Une famille m'a chargée de venir en pèle-

age aux saints tombeaux pour demander la guérin d'un enfant.

— Et vous êtes venue seule"?

— Mais oui, toute seule.

— Où logez-vous ?

— A l'hôtel du couvent.

— Pensez-vous rester longtemps à la Lawra ?

— Encore une semaine... Les moines sont si bons pour les religieuses...

Nous traversâmes la cour avec elle en causant. Et dans son doux sourire la jolie nonne nous montrait ses belles dents blanches.

En passant près du jet d'eau qui décore la cour, la religieuse s'arrêta, tira quelques kopecks de sa poche et les jeta dans le bassin.

Je lui demandai pourquoi elle faisait cela.

— C'est l'usage, me dit-elle. Tous les pèlerins qui viennent à la Lawra jettent quelques kopecks dans ce bassin. Voyez combien il y en a... Tout le fond en est couvert...

En nous penchant, nous aperçûmes en effet des milliers et des milliers de petites pièces blanches qui luisaient, mettant au fond de la grande coupe de pierre comme un entassement d'argent.

Chaque année, avant les premières gelées, les moines vident le bassin et recueillent pieusement avec des pelles tous ces kopecks, qu'ils portent au caissier du couvent.

L'usage de jeter des pièces de monnaie dans l'eau est traditionnel en Russie et remonte au paganisme. Chez les anciens Slaves, c'était une manière de conjurer la divinité et de se la rendre favorable.

Nous nous séparâmes de la religieuse pour visiter la boulangerie et l'imprimerie. Des frères en longmîs

robes blanches, courbés sur des pétrins, les bras nus, la barbe enfarinée, la chevelure comme saupoudrée de neige, travaillaient la pâle, la pétrissaient en suant et en poussant de gros soupirs. A côté, dans une cave servant de magasin, des monceaux de pains noirs, à îa croûte vernissée, s'entassaient à hauteur d'homme. Le couvent donne un pain à chaque pèlerin, qui l'emporte avec lui et le mange avec les siens, en souvenir de son voyage aux saints tombeaux.

Les moines travaillent presque tous à un métier manuel en dehors des heures qui ne sont pas prises par les exercices religieux. Il y en a qui peignent, qui brassent le kvass, qui fabriquent des ornements d'église, de la coutellerie, de la cordonnerie, des vêtements. D'autres. filent le chanvre, polissent les pierres, tannent les peaux, tricotent des bas, tressent des paniers. Ils sont aussi forgerons, ferblantiers, serruriers, charpentiers ; ils élèvent même des bestiaux, battent le beurre et font le fromage. Aussi un monastère russe est-il une véritable ville.

La plupart des livres liturgiques employés par le clergé orthodoxe s'impriment dans les ateliers typographiques de la Lawrçi de Kiew, célèbre également dans toute la Russie par son jardin fruitier. Les moines y cultivent les espèces les plus rares. Des pommes grosses comme le poing et blondes comme l'ambre, ou rouges comme le rubis : des reinettes d'Angleterre, ou des pommes Dagorie, Doux-Agnel, Cousinelte, Haute-bonté, Et les Doires, cruelle collection! Beau'

présent, Bergamote, Beurré gris, Bon-chrétien, Chair à dame, Crotte d'ermite, Culotte de suisse, Guissemadaraa, Doyenné, Drap d'or, Frangipane, Mouille- Bouche, Rousseline, Saint-Germain, Sans-peau, Virgouleuse! Toutes les poires connues et inconnues !... Un musée de fruits, dans lequel chacun peut entrer moyennant quelques kopecks et manger tout son soûl, à la condition de ne rien emporter.

Chaque couvent cherche à exceller dans la pratique de quelque art ou de quelque industrie. Le couvent de Troïtza est renommé pour ses sculptures; le couvent de Saint-Serge à Pétersbourg est célèbre par ses musiciens ftt ses chanteurs; et le monastère récemment fondé aux environs de Kerson a porté à sa dernière perfection l'art de cultiver les melons.

On nous permit aussi de visiter le réfectoire, grande salle basse sentant le moisi et le renfermé et qu'éclairent tristement de petites vitres ternies de poussière. Des tables s'allongent devant des bancs de chêne fixés au mur. Des gobelets et .des assiettes d'étain symétriquement rangés, avec un morceau de pain noir et une cuiller de bois à côté, indiquent l'heure prochaine du repas. Une grande icône éclairée par la flamme immobile et jaune d'un cierge de la grosseur d'un pilier, se dressait au milieu de la salle; et, au fond, près d'un poêle monumental, l'iconostase d'une petite chapelle domestique montrait son bariolage pieux et criard. Une porte ouverte donnait sur les cuisines, d'où s'échappaient des odeurs d'huile

rance, des bruits pétillants de friture, des coups secs de vaisselle de métal et de chaudrons de fer remués, des éclats do rire d'hommes et de femmes.

Nous allâmes y jeter un coup d'œil. De jeunes moines marmitons, la figure rose, les cheveux bouclés, passaient avec des paniers ou des piles d'assiettes. Deux d'entre eux s'étaient pris de querelle et se donnaient des coups de pied. Autoiu* d'uno table énorme, reluisante d'une crasse noire, des frères écossaient de? pois et pelaient des pommes de terre, tandis que des femmes, les manches de leur robe relevées, nu-téte, armées de grands couteaux, nettoyaient des poissons secs exhalant des senteurs fades de vieux tonneau et de vieille saumure. Près d'un fourneau, un moine au torse d'athlète, superbement campé sur ses fortes h an ches, le bonnet d'astrakan sur l'oreille, son grand tablier se découpant en blanc sur sa robe noire, debout sur un escabeau, tenait une longue perche avec laquelle il remuait une espèce de boue qui cuisait dans une vaste chaudière : c'était du cacha *.

Oh ! non, je vous assure, rien ne chantait ici la joyeuse chanson de la bonne chère ! Pas le moindre fumet ne caressait l'odorat, pas le plus petit concert ne gazouillait dans les poêles ! Pas de broches tournant avec leurs grappes de volailles dorées, pas un bout d'oreille de lapin ou de lièvre, rien qui pût faire frémir les narines et épanouir sur les lèvres lalleur suave de

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