‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 17 sur 58 · Bouillie de sarrasin · texte numérisé non relu

Bouillie de sarrasin

la gourmandise. Une vraie cuisine de carême éternel, de Thébaïde et de prison ! Pauvres moines ! Et on leur reproche d'aimer mieux l'eau- de-vie que l'eau bénite!

Dans la pièce voisine, on distribuait déjà aux religieux qui ne prenaient pas leur repas en commun la ration ordinaire de poisson et de légumes. Ils formaient une longue file, et chacun d'eux portait dans ses mains une gamelle de fer-blanc ou un vase de bois verni de •ïaque. Parmi ces moines, il y en avait d'affreusement déguenillés, d'horriblement sales, déjeunes, de vieux, de grands, de petits, avec des cheveux noirs ou des cheveux blonds plats ou bouclés. Ah ! ce n'est pas d'eux que Régnier de La Planche aurait pu dire qu'ils ont « de ces gros bedons ventres depuis le menton jusqu'au genouil »; tous étaient également maigres. Le type du moine de Rabelais à large face épanouie, du moine gras et luisant, n'existe pas en Russie.

En sortant, nous vîmes des pèlerins et des mendiants qui se pressaient, affamés, au guichet d'une troisième cuisine — il y en a une dizaine, — où des frères leur donnaient une gamelle de soupe et du pain. Avant de manger, ils allaient à- une petite fontaine faire leurs ablutions, laver leurs doigts pour les purifier de tout ce qu'ils avaient pu toucher d'impur.

Nous traversâmes une cour où des moines coupaient et sciaient du bois, et nous descendîmes un escalier qui nous mena à la porte d'une grande construction blanche. C'est là aue sont installés les ate-

liers de peinture. Mais les moines-artistes étaient en train de dîner, entassés dans une petite salle basse empuantie d'une violente odeur de choux aigres. Un tout petit moinillon, bossu, en robe noire, à l'aspect de kobold, présidait le repas. Il nous fit accompagner par un domestique jusqu'aux ateliers. Sur des chevalets, quelques icônes étaient exposées, exécutées toutes d'après le même modèle archaïque et immuable ; contre les murs se dressaient des plaques de fer enluminées d'images de grands saints raides, en robe rouge et à barbe blanche. Pas de poésie ni de réalité, pas d'art dans ces peintures mortes. L'Église orthodoxe prend toutes ses précautions pour ne pas parler aux sens. Elle prohibe les tableaux religieux à la manière de Raphaël, elle prohibe les statues et les instruments de musique. Les saints de ses images ne laissent voir que la figure, les mains et les pieds ; le reste est caché çRv des plaques de métal doré et argenté. Mais la religion grecque en est-elle moins matérielle et moins sensuelle pour cela? Le moujik a-t-il un autre culte que celui de la forme ? et ses pratiques ne sont-elles pas encore à demi païennes, et ses superstitions absolument polythéistes?

On nous montra, en face des ateliers de peinture, le bain de vapeur. Chaque samedi, les moines y viennent suer, se laver et se nettoyer, pour se présenter le dimanche devant le Seigneur comme revêtus d'une nouvelle robe d'innocence. — Quel pittoresque tableau doivent pi'ésenter ces étuves, quand tous ces religieux

barbus et chevelus s'y agitent comme des ombres, en se flagellant mutuellement avec de petits balais de bouleau, au milieu de la buée bleuâtre de la vapeur, dans le primitif costume d'Adam sous les ombrages du paradis ! Au xvi^ siècle, époque de grand relâchement dans les couvents, il n'était pas rare de voir les religieux aller au bain avec des nonnes ou d'autres femmes. Il fallut un ukase du tzar pour mettre fin à ce scandale.

Nous descendîmes encore un escalier. La vue plongeait à droite et à gauche dans un fouillis de verdure, planait sur une forêt multicolore et gaie de dômes et

■de clochers. Au bas de la colline, radieuse de soleil,

ile Dniepr déroulait la traîne de sa robe d'azur pale.

Figurez-vous les terrasses de Meudon et de Saint- Gloud, dont les beaux arbres se détacheraient sur un ciel d'une douceur italienne, et seraient entremêlés de clochers dorés, de dômes bleus ponctués d'étoiles, de blanches murailles crénelées. Ce paysage tout palpitant de lumière, égayé de vols de pigeons, avait la grâce et l'éclat d'un paysage oriental.

Nous voici sur la place oiisont groupés les boutiques d'objets pieux, l'hôtel du couvent, le restaurant et la maison de thé tenus par les moines. Notre estomac marque l'heure du déjeuner; nous entrons dans une petite bicoque oii des pèlerins mangent; mais comme nous sommes habillés en «messieurs », le moine qui nous reçoit nous fait passer dans une salle réservée, dont le grand vitrage orné de fleurs donne sur la place.

Le menu du jour se compose invariablement toute l'année de deux ou trois plats maigres, accommodés à l'huile de pavot. — On nous servit un potage aux carottes, aux pommes de terre et au céleri, dans lequel nageaient des morceaux de poisson *. On nous donna un carafon de kvass et un verre pour deux. Sur notre demande, Qn nous accorda aussi une serviette pour deux.

Pendant que nous mangions, notre attention fut attirée tout à coup par un grand moine sec, aux yeux hagards, aux traits tirés, qui se promenait en gesticulant sur la place.

— C'est Fomouchka (Thomas), nous dit le frère qui nous servait. Un saint ! Son âme n'est plus de ce monde, elle est au ciel...

Mon compagnon m'expliqua que Fomouchka était fou, et que les fous sont vénérés à l'égal des saints par le peuple russe. Les pèlerins qui viennent à la Lawra ne s'en iraient pas sans demander à Fomouchka sa bénédiction et sans glisser quelques kopecks dans ses poches; mais Fomouchka ne garde rien pour lui, il distribue tout ce qu'il reçoit aux pauvres.

— L'été dernier, me raconta M. Boudkewitch, il y avait ici une jeune femme qui était arrivée en compagnie d'une bande de pèlerins et qui se prétendait la sainte Vierge. Elle était vêtue à l'orientale, avec une sorte de lurban sur la tête. La finesse de ses traits

i. Cette soupe porte le nom de salouka.

semblait indiquer une origine aristocratique. Son petit bagage, qu'elle berçait dans ses bras en chantant, était à ses yeux le poupon Jésus. Tous les pèlerins, en passant, s'inclinaient devant elle et la saluaient avec respect.

Après notre frugal repas, nous allâmes prendre le thé dans l'établissement en face. La première chose qui me frappa en entrant, ce fut un samovar monumental, en pierre, comme il n'en existe peut-être pas un second dans toute la Russie •, un samovar énorme, immense fourneau à eau chaude de deux mètres de hauteur, et percé d'une quantité de robinets. Les pèlerins apportent presque toujours leur thé et leur sucre avec eux ; il ne leur faut que de l'eau bouillante, mais on jugera de la quantité qu'ils en absorbent, quand on saura qu'un moujik boit très facilement soixante à quatre-vingts verres de thé par jour !

Notre petite religieuse de Moscou, toujours souriante, attablée dans un coin, causait avec un militaire. Cinq ou six femmes, ayant devant elles un mouchoir dénoué dans lequel il y avait du pain et du sucre, regardaient et commentaient une gravure contre l'ivrognerie, éditée par les moines, et qu'elles avaient achetée pour « convertir » leurs maris, — Le milieu de l'image représente un fourneau de distillerie surmonté de la tête du diable et de deux têtes de monstres, la gueule ouverte. D'un côté, dans l'une de ces gueules, des moujiks, surveillés par des juifs, versent des sacs de blé ; tandis que de l'autre gueule coule à flots la

funeste et pernicieuse liqueur que des hommes et des femmes reçoivent, en se disputant, dans de grands verres qu'ils absorbent aussitôt. Plus loin, on les voit danser, jouer aux cartes, vendre leur touloupe au juif; puis se battre entre eux, assommer leur femme, et enfin être conduits entre deux gendarmes, les mains liées derrière le dos, à la prison dont la façade, entourée de murs et gardée de sentinelles, se dresse dans le fond. Et les femmes et les enfants réduits à la misère, ceux-ci en chemise, celles-là en haillons, se groupent au bord du chemin pour demander l'aumône au juif qui passe en carrosse à deux chevaux, mais qui ne daigne pas les regarder. — Cette grossière image est encadrée de versets et de citations bibliques.

A côté de nous, un groupe de pèlerins composé de deux hommes, de deux femmes et d'une jeune fille, prenait le thé. Mon compagnon lia conversation avec eux, et ils nous contèrent, avec cette simplicité et cette bonhomie caractéristiques du paysan russe, leur long voyage. Ils venaient de Polesniki, dans le gouvernement d'Olonetsk, près de celui de Saint-Pétersbourg, sur les bords du golfe de Finlande.

— Moi, je me nomme Ivan Tereschenko Oglobline, nous dit celui qui semblait être le- chef de la petite bande ; des voisins revenus l'an dernier de Kiew nous ont dit des choses si merveilleuses sur le monastère de la Lawra, sur les catacombes et les saints tombeaux, vénérés dans toute la Russie, que j'ai fait vœu, ei la pêche me réussissait, d'aller à Kiew mettre un

cierge de vingt kilos devant l'image do la Vierge. — Ma pêche a été favorisée, ce printemps ; je fis si bien que je gagnai de quoi laisser à ma famille une somme et des provisions suffisantes jusqu'à l'an prochain; et je me suis mis en routo avec le?, autres, qui se sont joints à moi pour profiter de l'occasion... La jeune fille est orpheline, mais elie n'est pas pauvre... Celle-ci est mariée (il indiniia sa voisine d'un clignement d'œil); elle n'a pas d enfant, elle vient en demander un aux saints de Kiew. Quant à la vieille, elle connaît les chemins de tous les pèlerinages; c'est elle qui nous a servi de guide. — Nous avions déjà fait cent versles quand un ouriadnik (agent de la police rurale) ' nous renvoya sur nos jtas, parce que nous n'avions pas de passeports. Autrefois, les pèlerins n'en avaient pas besoin... Munis des pajjfers nécessaires, nous recommençâjnes notre voyage, nous traversâmes des forêts, des marais, et nous arrivâmes enfin à Wichni-Wolotchok, station du chemin de fer Nicolas, oii nous nous séparâmes : les femmes prirent le chemin de fer et nous continuâmes notre route à pied. Au bout de plusieurs semaines, nous revînmes les rejoindre ici, où elles logent gratuitement... Rien de particulier ne nous est arrivé pendant notre voyage; nous avions de l'argent pour nous suffire. Les pèlerins ne peuvent plus guère aujourd'hui compter sur la chaiité des gens... Le peuple n'est pas devenu plus mauvais, mais beaucoup plus pauvre ; et dans la Petite- Russio, il y a des stundistesy une secte nouvelle d'hé-

rétiques qui ne donneraient pas même un verre d'eau à un pèlerin orthodoxe... Nous allons repartir dans quelques jours; nous prendrons tous le chemin de fer. , .

A tout momeîit arrivaient de nouveaux pèlerins ; ils se signaient, saluaient l'image sainte placée à l'angle de la salle, et allaient s'attabler. Parmi les tableaux de sainteté qui décoraient les murs, il y avait les portraits de la famille impériale, et une image odieusement coloriée représentant l'empereur d'Allemagne donnant la main droite à Alexandre II et la main gauche à l'empereur d'Autriche. Le tzar défunt est représenté avec une tête trois fois plus grosse que celle de ses augustes, mais peu fidèles alliés.

De la maison de thé, nous passâmes dans les réfee-^ toires des pèlerins pauvres. Deux salles immenses où les moines servent à manger à tous les visiteurs sans ressources. Il y en a là une vingtaine qui passeront au couvent tout l'hiver, la saison étant trop avancée pour qu'ils puissent se mettre en route et regagner leur village avant les grandes neiges et les grands froids. Des petites filles sont assises par terre, tenant dans leurs bras un mouchoir noué en poupée. De pauvres diables, accroupis sur des bancs, dorment; d'autres, dropés dans leurs guenilles, prient. Une vieille mendiante à la robe en loques, sa besace en bandoulière, une tire-lire de fer-blanc attachée s'ur la poitrine, entre et fait le tour des images accrochées au mur, baisant indistino tement les saints, la Vierge, et aussi le diable repré*

sente sous les traits d'un Allemand en habit noir, avec un ventre énorme où grouillent des damnés.

C'est surtout au mois de juillet que les réfectoires et les vastes cours du couvent offrent un spectacle vraiment original. Les pèlerins s'y entassent par milliers. L'hôtel est bondé, l'hôpital est plein, le restaurant et la maison de thé sont envahis ; et, au milieu du vacarme que font les cloches, les cris et les appels des mendiants et des estropiés, les attelages qui arrivent chargés de familles entières, on entend les psalmodies traînantes des pèlerins défilant en longue procession, tète nue sous le soleil, dans l'aveuglant éclat de la chaleur réverbérée par tous ces grands murs blanchis. La plupart portent sur le dos une vieille peau de mouton sale et puante, habitée par des régiments de « cuirassiers blancs ». Leurs pieds sont à peine protégés par une chaussure de natte qui s'effiloche; et des orteils aux ongles noirs, agrémentés d'excroissances difformes, se font jour à travers les lanières pourries ou usées des écorces de bouleau. Quelques-uns sont munis d'une couverture en guenilles, et portent, suspendus à la ceinture, une coupe de fer battu et un samovar. Beaucoup sont estropiés, boiteux ou aveugles; ceux-là gueulent leur misère plus fort que les autres et forment des groupes hideux et repoussants. Leurs cheveux en broussaille, leurs barbes hérissées, leur bouche torse dont les canines ressortent comme les boutoirs du sanglier, leur figure brûlée, tannée par la pluie et le vent, leur aspect stupide et bestial : tout cela est impossible à peindre avec la

plume. Parmi eux il y en a qui viennent des monts Ourals et des sauvages régions du Kamschatka. On les reconnaît à leur costume et à leur type kalmouk. D'autres sont originaires de Géorgie, de Grimée ou du golfe de Finlande. Ils ont un vœu à accomplir, une guérîson à demander; car les moines de Kiew, comme ceux de Solowetz et de Troïtza, ont la réputation d'être de grands faiseurs de miracles. Mais la passion do la vie aomndo, inhéronto au r.afuntùro rusr.e, entre pour beaucoup dans ce goût dos lointains pèlerinages. Il y a trop peu de temps que ce peuple est fixé au sol pour qu'il ait complètement perdu ses habitudes de pasteurs errants.

Les vrais pèlerins, de même que les premiers Slaves qui parcoururent les immenses plaines de la Russie, voyagent en bandes, le bâton à la main. Ils marchent à la file, chantant leurs tristes cantilènes, ne regardant personne, comme occupés d'une seule et unique pensée. Leur voyage dure souvent plusieurs années. Le pèlerin qui a visité Arkangel est regardé comme un saint homme. Gelui qui a couronné sa vie par un pèlerinage à Nazareth, est sûr d'être bien reçu au Ciel.

Parmi les pèlerins se glissent aussi des charlatans qui font de la religion un lucratif métier. Appuyés sur leur bourdon, une gourde en bandoulière, ils parcourent les villages et vendent aux bonnes femmes crédules des objets de piété et des reliques : des os de saints, des fragments de rocher de Nazareth, des

parcelles de la sainte croix, des fils de la robe de la Vierge.

Nous prîmes un escalier de bois couvert pour descendre aux catacombes. Sur chaque marche, un mendiant, im estropié ou un aveugle glapissait ou geignait; il y en avait qui n'avaient pas de jambes, pas de nez, pas de bras; d'autres étalaient, dans la pittoresque effronterie de leurs loques et de leurs guenilles, des jambes marbrées de plaques rouges, des pieds enflés, ou rongés d'ulcères, et montraient des bouches couturées, des paupières sans cils. Une toux sèche et déchirante faisait sonner les os de leur squelette. Quelques-uns, d'une voix mourante, balbutiaient des cantiques, tenant un livre ouvert sur lequel les passants jetaient des kopecks.

Une vieille, ridée, jaunie, momifiée, découvrait en grimaçant ses tibias grêles, recouverts d'une peau tannée et grise comme un antique parchemin.

Mais je l'ai dit, c'est en été qu'il faut voir cette clientèle de déguenillés des couvents russes. Toutes les cours de la Lawra grouillent alors do claque-dents, d'estropiés, de manchots, de culs-de-jatte. On les aperçoit par groupes, vautrés dans la poussière, rôtissant au soleil, préférant se laisser écraser plutôt que de s'écarter devant les pèlerins arrivant en bandes compactes . Et les litanies de ceux-ci, les plaintes rauques, les appels pressants de ceux-là, frappent Tair d'une musique de damnés. I..a nuit venue, toute

cette vermine rentre dans ses trous et ses repaires : lesétables, les granges, les caves. Et le lendemain, au point du jour, on la retrouve à la même place, dans la même posture, exhalant les mêmes gémissements, poussant les mêmes hrailleries et les mêmes cris da détresse.

Dans la grande confrérie de la misère humaine, le mendiant russe, ce parasite du moine, présente un type à part, une figure originale pleine de relief et de couleur. Sa chevelure inculte qui retombe sur ses yeux, l'expression de tristesse résignée empreinte sur ses traits, ses haillons sauvages, ses jambes entourées de bandelettes et ses pieds chaussés de souliers d'écorce de tilleul, lui donnent un aspect étrange qui a pour l'artiste le charme et l'imprévu de la nouveauté. Il n'a rien de la fierté hautaine du mendiant espagnol ; mais quel caractère dans sa physionomie barbue et quelle couleur dans ses loques de toile!

Près de l'entrée des premières catacombes, un aveugle aux longs cheveux éparpillés sur la figure secoua bruyamment sa sébile dès qu'il entendit nos pas. Nous nous entretînmes un instant avec lui. Il nous dit qu'il s'appelait Marko.

— Ah ! vous voulez, ajouta-t-il, que je vous conte mon malheur?... Vous êtes bien bons de vous intéresser à un pauvre homme comme moi... Je vais vous dire... Je suis né au gouyernement de Poltova. limitrophe de celui de Kiew, dans un petit bourg appelé Peschanoï... Mes parents étaient des paysans cultiva-

teurs... Jusqu'à quinze ans, je ne fus jamais malade; et je voyais le soleil, les fleurs, les belles jeunes filles que je ne vois plus, hélas ! depuis si longtemps, si longtemps, que je ne me souviens guère comment tout cela €st fait. A quinze ans, je fus donc pris de maladie... Ma figure enfla et se couvrit de gros boutons pleins d'eau... Vous devez savoir comment s'appellent ces vilaines choses... On m'en a dit le nom, mais il est difficile à retenir.

— La variole ?

— Oui, c'est ça! la variole... Vous en voyez encore les marques sur mes joues. Oh ! une terrible maladie... C'est elle qui m'a rendu aveugle. Les bonnes femmes et les sorciers n'y ont rien pu,

— Et les médecins?

— Les médecins!... Est-ce que les paysans vont consulter les médecins?... A présent, ça a peut-être changé, mais de mon temps, on avait peur des médecins comme du diable et de la police... Je devins à charge à mes parents. Ils ne se gênaient guère pour me le faire sentir, et j'étais bien malheureux... Un jour, un pèlerin de passage qui s'arrêta chez nous me conseilla d'aller me fixer à la Lawra de Kiew. « Là, me dit-il, on a grand'pitié des pauvres aveugles, ils sont bien sûrs de ne pas être abandonnés et de ne pas mourir de faim! »... Quand j'annonçai aux miens ma résolution de partir, ils en furent très contents et me donnèrent des provisions pour la route... Le pèlerin ne m'avait pas trompé. Il n'y a que de bonnes âmes qui

viennent par ici. Et les moines sont très charitables, ils me couchent, quelquefois ils mo nourrissent... J'avais trouvé un petit compagnon, un enfant perdu qui s'était attaché à moi et qui avait soin de moi; mais, un jour, ses parents sont venus à la Lawra et ils me l'ont repris en m'accusant de l'avoir volé. Je vous demande un peu?... Moi, voler!... L'affaire s'est expliquée, le petit s'était sauvé de la maison parce que sa belle-mère le battait...

— Et c'est là tout ce qui t'est arrivé de marquant dans ta vie ?

— Oui, à peu près... Une fois, j'étais allé avec mon petit camarade me promener le long du Dniepr. Il faifaisait si chaud, et l'eau qui coule, ça rafraîchit l'air... Nous nous étions assis au bord du fleuve... L'enfant me cueillait des fleurs... Je les aime tant, les douces fleurs du bon Dieu, ça me rappelle ma Jeunesse!... En les sentant, il me semble que je les vois. Tout à coup une bande de gros chiens s'élança sur nous en aboyant. Le petit prit mon bâton et me défendit ; mais nous aurions été dévorés si un ancien militaire, passant par hasard par là, n'était venu à notre secours. Il chassa les chiens à coups de pierres. C'étaient les polissons d'un village voisin qui avaient déchaîné toute cette meute contre nous... Depuis cette aventure, je ne suis plus sorti des murs de la Lawra.

Nous descendîmes un escalier souterrain qui nous conduisit dans une petite chapelle, oiî plusieurs moines

se tenaient derrière des comptoirs sur lesquels étaient entassées des piles de cierges ou rangés des fioles d'huile miraculeuse.

Nous achetâmes un cierge à un beau moine qui se prélassait, renversé dans un fauteuil ; et après avoir ainsi payé notre entrée, nous nous joignîmes à un groupe de pèlerins pour visiter les catacombes.

Un frère prit la tête de la colonne.

Au bout d'une centaine de pas dans un étroit couloir, nous rencontrâmes le premier tombeau. A la lueur de nos cierges, nous aperçûmes un paquet informe couché dans un cercueil ouvert : une espèce de mannequin emmailloté d-ans une gaine de velours rouge, avec un bonnet enfoncé jusqu'aux épaules comme une armature de plongeur. Les mains pieusement crispées sur la poitrine sont gantées, et les pieds chaussés de bottes. On ne découvre le visage et les mains de ces saintes momies que le jour de leur fête ; et, une fois par an, on lave leur corps.

A mesure que nous avancions, nous rencontrions de nouveaux sarcophages placés dans des niches; mais c'étaient toujours les mêmes masses informes, que les pèlerins s'empressaient d'embrasser avec conviction en jetant une pièce de cinq ou dix kopecks sur l'inévitable plateau placé sur le corps du saint et invitant aux offrandes.

Nous passâmes devant les restes vénérés de saint Niphon, archevêque de Novgorod, de saint Antoine l'igoumène, de saint Grégoire le peintre d'icônes, de

saint Agapit le médecin, de saint Jérémie le voyant, de saint Onoufre le silencieux, de saint Nestor l'historien, de saint Ilia de Mouron, le vieux Kosak des •chansons épiques. Ilia, paralysé depuis trente ans, vit un jour deux vieillards divins s'approcher de sa couche : «: Iha de Mouron, fils de paysan, lui crientils, ouvre- nous tes larges portes, fais-nous entrer dans ta maison », — « Hélas! répond l'infirme, voilà trente ans que je reste assis; je ne puis remuer ni bras ni jambes. » — « Lève-toi, Ilia, sur tes pieds rapides, et ouvre-nous les larges portes ! » Ilia se lève en effet et va leur ouvrir.

Les inconnus lui présentent alors une coupe remplie d'un certain breuvage. A peine a-t-il bu que son cœur héroïque s'échauffe et que son corps blanc se couvre dé sueur. — « Que sens-tu en toi, Ilia? » demandent les étrangers. — « Je sens en moi une grande force. » — « Ilia, tu seras un grand héros; tu ne dois pas mourir en bataille. Livre des combats à tous les héros et à toutes les héroïnes audacieuses. Seulement ■ne t'avise pas de lutter avec Sviatagor le bogatyr^ car la terre peut à peine le porter; ne t'attaque point à Samson le fort : sur sa tète, il y a sept cheveux divins; ne lutte point avec le sang de Mikoula; il est chéri de la mère humide, la terre; n'en viens pas aux mains avec Volga : ce n'est point sa force qui le rend invincible, c'est sa ruse. »

Ilia accomplit des travaux dignes d'Hercule. Il s© mit aussitôt à défricher la terre russe, arrachant les

chênes des forêts comme un jardinier arrache les mauvaises herbes; puis, ayant acheté à un paysan une pauvre haridelle, il la transforma, « en la promenant sous la rosée », en un coursier héroïque. Ilia s'étant mis en campagne contre les monstres et les brigands qui infestaient la sainte Russie, rencontra une belle tente dressée, dans sa blancheur immaculée, à l'abri d'un chêne. Il y trouva un lit de soixante-dix pieds de longueur, s'y coucha et s'y endormit. Au bout de trois jours et de trois nuits d'un sommeil « héroïque », son cheval s'approcha de lui, le toucha de son sabot et le réveilla. — « N'entends-tu pas, lui dit-il, la terre qui tremble, les fleuves qui débordent; Sviatagor revient sous sa tente, fuis, ou cache-toi dans les branches du chêne. » — Ilia est à peine au sommet de l'arbre qu'il voit Sviatagor s'avancer au galop de son cheval : la tête du géant touche aux nuées, sa poitrine domine les forêts. Arrivé au pied du chêne, il ouvre avec une clé d'or le coffret de cristal qu'il porte sur son épaule, et il en sort une femme d'une merveilleuse beauté. Pendant le sommeil de Sviatagor elle appelle Ilia, qu'elle a aperçu dans le chêne, et elle le menace, s'il ne descend pas auprès d'elle pour l'aimer, d'en avertir le géant. Et avant que Sviatagor ne s'éveille, elle cache son amant dans la poche du mari trompé. Quand celui-ci remonte à cheval, il s'aperçoit que son coursier titanique trébuche et n'a plus le pied ferme; il le frappe de sa cravache de soie, et le cheval se plaint à son maître. — • « Pourquoi me frappes tu? Auparavant je ne portai»

qu'un héros et sa femme héroïque, aujourd'hui je porte deux héros et une femme héroïque ; est-il étonnant que je trébuche? » — Sviatagor tâte ses poches, en tire Ilia de Mouron, qui lui dit la vérité. Alors le géant ouvre le coffret de cristal dans lequel il avait remis sa femme et tranche la tête de celle-ci ; puis il fait avec son prisonnier un pacte d'alliance et de fraternité guerrière...

Pour un saint de l'éghse chrétienne, dont les rehques sont exposées à la vénération des fidèles, la vie d'Ilia de Mouron n'est, on le voit, guère édifiante ; mais les moines russes n'y regardent pas de si près, et plus un couvent a de saints, plus il a de revenus *.

Chaque saint a d'ailleurs sa légende. Celle de saint Ican nous apprend que le « grand martyr » s'était fait enterrer jusqu'à mi-corps dans sa cellule et qu'il passa trente ans ainsi, restant des semaines entières sans manger, — On voit encore sa tête et son buste desséché sortir de terre. Mais les moines, qui ont de très bons yeux, prétendent que son corps s'enfonce chaque année davantage; quand il aura tout à fait disparu, disent-ils, la fin du monde sera proche. Ce sera dommage... pour les moines.

Plusieurs cellules sont murées. De saints anachorètes s'y enterraient vivants, ne recevant leur nourri-

1. Le trafic des saints était devenu si lucratif que les moines en inventaient cliaquo année de nouveaux. Leur nombre grandit dans des proportions telles que Nicolas mit, par un uliase, lui terme à cet abus.

ture que par un petit guichet. A leur mort, les membres de la communauté venaient réciter les prières des trépassés et boucher complètement la cellule, qui se changeait ainsi en tombeau *.

Une église aux pihers bas, de forme asiatique, s'ouvrit tout à coup devant nous ; des lampes aux verres rouges tachaient les ténèbres comme des larmes de sang pleurées par un Christ invisible. On eût dit que les saints de l'iconostase s'agitaient dans l'ombre, comme des spectres. Près de cette chapelle souterraine se trouve une colonne oii l'on attachait autrefois les aliénés avec une chaîne de fer, — ce qui leur rendait immédiatement la raison.

— Pourquoi, demandai-je à notre guide, ne les attache-t-on plus de la sorte aujourd'hui ?

— Parce que les hommes sont devenus trop méchants, et que Dieu ne fait plus de miracles.

Notre pèlerinage eût été incomplet si nous n'avions pas aussi été visiter les catacombes « éloignées » , dédiées à saint Antoine. On descend encore, par un escalier, jusqu'au pied de la montagne que baigne le Dniepr. Chemin faisant, on rencontre deux puits dont l'eau est sacrée, et un arbre qui, dit-on, a été planté par saint

1. Au couvent de Getsémanie, près de Moscou, il y a quelques années, les catacoinbes étaient encore peuplées de pieux pri sonniers qui y attendaient la mort dans les ténèbres, les souffrances et la prière. En visitant ce couvent, j'ai encore trouva un vieux moine qui logeait dans une cellule des catacombes, il n'en sortait que pour prendre ses repas.

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Antoine. Pauvre arbre miraculeux! Si sa sainteté le faisait au moins respecter ! Mais les pèlerins, pour en emporter quelques parcelles comme un talisman qui conserve la santé, déchirent son écorce avec les dents. — Les pieux larcins ne s'arrêtent même pas toujours là. Une fois, un habitant du gouvernement de Kiew, dont la femme était malade, persuadé qu'elle guérirait si elle pouvait toucher une relique, entra dans les catacombes, et, en baisant les mains d'un corps saint, lui enleva avec les dents un doigt, qu'il cacha dans sa bouche. Son vol fut découvert ; on l'envoya en Sibérie. — Les sacrilèges ne trouvent] amais grâce devant les juges russes. — Lestrelin raconte qu'il a vu dans une prison un enfant détenu depuis cinq ans pour avoir dérobé un kopeck (4 centimes) dans une éghse. On cite aussi le fait d'une vieille femme qui fut condamnée à plusieurs années de réclusion pour avoir retenu la moitié de l'argent qu'on lui avait donné pour placer un cierge devant l'image de la Vierge.

On nous montra dans les catacombes» éloignées » le tombeau des « Deux frères ». Ils avaient juré qu'ils reposeraient dans la même crypte. Revenu d'un long voyage, le cadet trouva son frère mort. Il mourut luimême peu de temps après : quand on porta son corps dans les catacombes, il pria son frère de lui faire place, et le cadavre de celui-ci se souleva et s'écarta.

Un peu plus loin se trouve le tombeau de l'évêque qui « flottait » . Sentant son heure prochaine, il alla se coucher à l'endroit où le Dniepr prend sa source, à Smo

lensk ; et le fleuve transporta son corps jusqu'au pied de la Lawra, où il désirait être enseveli.

Les catacombes a éloignées » sont surtout célèbres par les trente crânes de saints qui, pendant toute l'année, suintent une huiie miraculeuse que les moines recueillent précieusement et vendent fort cher.

Nous avons acheté un petit flacon de cette huile qui guérit tous les maux; et l'analyse que nous en avons fait faire nous a démontré que c'était simplement de l'huile de tournesol. Gomment se produit le miracle, car l'huile suinte visiblement à travers les os du crâne et coule dans le grand plateau de verre au milieu duquel il est placé ? Les esprits forts prétendent que les moines bourrent l'intérieur de ces têtes de mort avec du colon imbibé d'huile ; mais les fidèles, qui savent à quoi s'en tenir et qui voient le miracle, n'en croient pas un mot. Un de ces crânes est exposé dans une petite niche vitrée, ornée d'images saintes et éclairée par une lampe aux reflets mystérieux. Quand le père, en ornements sacerdotaux, en ouvre les portes de fer et tire le rideau qui cache la relique, les pèlerins se jettent à genoux en récitant des oraisons. Le moine enlève alors la cloche de verre qui recouvre la tête du saint, trempe une plume dans l'huile sacrée et fait une onction sur le front des fidèles. Ceux qui souffrent des yeux payent pour qu'on leur verse quelques gouttes d'huile sur les paupières. Puis chacun défile devant le crâne miraculeux, en le baisant et en laissant tomber ime offrande.

On ignore à quel saint cette tête transformée en source d'huile de tournesol a appartenu. Notre guide nous dit que c'est un mystère, et que cela suffit aux vrais croyants. Tout ce qu'on sait, c'est que ce saint a reçu une blessure qui lui a presque arraché l'œil, et qu'ayant invoqué la Vierge, celle-ci l'a guéri. Longtemps après la mort du saint, son crâne se mit à distiller une huile qui fut un baume spécifique contre les maux d'yeux et contre toutes les autres maladies.

L'origine de ces catacombes, d'abord simples grottes de cénobites, remonte aux premiers temps du christianisme.

Un prêtre nommé Hilarion, voulant vivre dans la solitude et la contemplation, se retira sur ce versant boisé et escarpé du Dniepr, et s'y creusa une grotte. Quelque temps plus tard, un homme pieux nommé Augustin, qui avait été moine au mont Athos, rejoignit Hilarion; et leur réputation de sainteté attira bientôt un grand nombre de solitaires. Ils s'ouvrirent des chemins dans la montagne, se construisirent des cellules et bâtirent une éghse. Quand les Tartares prirent Kiew. les cénobites durent s'enfuir avec le reste de la population, et aller vivre dans les forêts ainsi que les bêtes sauvages. Cependant ils revenaient de temps en temps, la nuit, dans leurs grottes abandonnées, et y célébraient le service divin, à l'exemple des premiers chrétiens dans les catacombes de Rome.

Sous la domination polonaise le couvent de Petschersk se repeupla ; et depuis que Kiew^ est rede-

venu russe, il n'a cessé de s'enrichir et de prospérer. A notre sortie des catacombes nous allâmes visiter le cimetière, où l'on voit deux vieux canons, à droite le tombeau du général Kaisarow, à gauche celui du général Krasonski, et la belle chapelle de la princesse Howanska née Naryschkine. La plujiart des tombes sont en bronze et en marbre. — Devant une espèce de pagode dorée représentant un monument funéraire^ un moine coiffé du haut bonnet d'astrakan priait, découpant sa silhouette noire sur les murs blancs noyés de soleil. — Les Russes riches se font presque tous enterrer dans les couvents, qui tirent de gros revenus de la vente des concessions. En remontant, nous découvrons sous une remise tout un attirail de véhicules campagnards, de voitures rustiques ; tarentasses, kibitkas,télégas,britehkas, pericladnoïs, avec leurs paniers d'osier, leurs caisses de bois en forme de cercueil, et dans lesquels étaient arrivées des familles de pèlerins. L'état lamentable que présentaient plusieurs de ces chariots montrait le long chemin qu'ils avaient fait, les horribles routes qu'ils avaient parcourues. De pauvres haridelles, dont la maigreur faisait pitié, attachées aux brancards et aux roues des voitures, mâchaient péniblement de la paille. Dans un coin, des Tziganes orthodoxes, hommes, femmes et enfants, dormaient sous leur charrette délabrée. Sur un escalier qu'éclairait un unique rayon de soleil tombant du toit, au travers d'une fissure, un vieux mendiant aux longs cheveux se détachait tout eu lumière, comme dans un

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nimbe de sainteté. Au-dessous de lui, des pigeons blancs se disputaient du pain qu'on leur avait jeté. On eût dit une eau-forte de Valerio.

Dans le voisinage de cette écurie en plein vent se trouve la forge, qui malheureusement était fermée; de sorte qu'après avoir vu les moines boulangers, les moines imprimeurs, nous n'eûmes pas la bonne fortune de rencontrer les moines forgerons.

Devant nous se dressait une grande porte solidement bai'ricadée et munie de verrous de bastille ; la garde en était confiée à un frère portier, petit homme trapu aux épaisses mèches de cheveux gris se confondant avec une longue barbe broussailleuse. Il logeait dans une espèce de niche remplie tout entière par un bois de lit en planches, où traînaient de vieilles touloupes .souillées et mangées de punaises. Une pelisse de Kalmouk aux poils roux pendait au mur près des saintes images, devant lesquelles brûlaient une lampe et des cierges. Que tout cela était triste et sale ! Mais le frère portier ne se plaignait pas ; voilà huit ans qu'il était là en faction. C'était un dur à cuire! Après avoir été soldat, il s'était fait pêcheur. Emporté, avec ses compagnons, de la mer Blanche au détroit de Baffin, sur un glaçon flottant, il fut obligé de s'engager à bord d'un baleinier américain. Après douze ans d'absence, quand il revint au pays, il trouva sa femme remariée et mère de plusieurs erifants. Alors, pour ne pas vivre isolé et se reposer dans la paix, il offrit ses services à. Dieu. L'igournène de la Lav^^ra lui donna la garde de

cette porte, qui s'ouvrait trop souvent aux moines ivrognes et coureurs de nuit. Depuis qu'il est là, oh! il fait bonne garde; il ne répond plus qu'aux appels des pèlerins arrivant avec leur chariot. Et l'on a surnommé cette porte « la porte des Sourds », parce qu'il faut toujours y cogner bien longtemps avant que frère Nicolas réponde.

lies véritables vocations reUgieuses sont aussi rares chez les moines que chez les popes. Les monastères recrutent presque tout leur personnel parmi les paysans et les fils de prêtres. Mais, malgré l'attrait d'une vie exempte de tous soucis et de presque tous devoirs, le nombre des novices diminue d'année en année ; et les igoumènes voient avec crainte arriver le jour où le nombre des moines sera insuffisant pour le service ordinaire du couvent : cérémonies religieuses, réception des pèlerins, vente et fabrication des images, impression des livres saints, gérances de l'hôtellerie et des grandes propriétés dépendant du monastère, etc. ^

1. Le monachisme avait pris en Russie un développement aussi considérable que dans le reste de l'Europe. Les couvents s'étaient enrichis par des donations en tous genres. Au commencement du XVII» siècle, plus du quart de la population dépendait entièrement de la juridiction de l'Église. Plusieurs monastères se livraient au commerce avec une extrême habileté. Celui de Troïtza seul possédait 120,000 serfs, et un territoire en rapport avec c» nombre d'hommes. — Pierre III s'empara de tous les biens du cltrgé, disant que l'Eglise « dont le royaume n'est pas de ce monde, » ne doit pas être embarrassée dans ses fonctions spiri-

En Russie, on est aussi moine ou religieuse par punition. Celui qui a tué son adversaire en duel, celui qui s'est rendu coupable d'homicide par imprudence, peut être condamné à aller s'enfermer dans un couvent pour un laps de temps déterminé. Dans certains cas de divorce, — adultère, stérilité, impuissance, — l'époux en faveur duquel le Saint Synode a prononcé le divorce a le droit de se remarier, tandis que l'autre est fréquemment envoyé dans un couvent. Du temps de Paul I" et d'Alexandre I", ceux qui avaient profané par des railleries les choses saintes étaient faits moines.

Pour ceux qui ne possèdent aucune instruction, le noviciat consiste simplement à servir pendant un certain temps de domestique à un religieux plus âgé.

A la fin de leurs études, les clercs des académies théologiques, et les fils de popes ont le choix entre la vie monacale et l'entrée dans le clergé séculier. Ceux qui sont actifs, intelligents, arrivent rapidement, en se faisant moines, aux plus hautes dignités. C'est pourquoi la Russie compte tant de jeunes évêques.

Les couvents forment encore de petites répubhques qui se gouvernent elles-mêmes, et qui sont à peine unies par un lien de fédération avec les autres couvents Pas de gouvernement monastique central, bien que les moines n'appartiennent qu'à un seul et même ordre, celui de saint Basile. La règle est douce ; ils ne sont

uelles par l'administration des biens temporels. Quoique ces biens n'aient jamais élé rendus, les couvents, grâce aux offrandes des pèlerins, sont parvenus à reconstituer en partie leur fortune.

soumis qu'aux carêmes religieux, à la prière et à la contemplation. Ils ne prêchent pas, ils ne tiennent pas d'écoles publiques, ils ne vont pas en mission. Un Russe me disait : « Ils sont cependant utiles ; partout où il y a des moines, la contrée se peuple (rapidement. » Plus populaires que les popes, sans avoir pour cela une plus g^rande réputation de sainteté, il ne se passe pas une année sans qu'on les accuse d'avoir enlevé des jeunes filles qui ont eu l'imprudence de descendre toutes seules dans les catacombes. Histoires tout aussi vraies que celles des juifs volant des enfants chrétiens ! On dit encore que pour manger du jambon, les bons moines tuent clandestinement les cochons qui viennent, des villages voisins, errer sur les limites de leurs propriétés. On cite aussi cette anecdote digne d'avoir pour héros des moines de Rabelais : Un jour un cabaretier juif, pour soustraire son eau-de-vie au contrôleur du fisc, fit transporter ses barriques dans les caves d'un monastère. — Quand il vint les reprendre, elles étaient vides.

Les moines ne sont pas jugés par les tribunaux ordinaires; ils ne relèvent que des cours consistoriales, qui souvent les exilent sur les bords de la mer Blanche, dans le couvent de Solowetz, sorte de Sibérie religieuse. — Sous Pierre le Grand, ils étaient fouettés comme de simples moujicks.

On raconte que l'amiral Koutouzof, qui vivait au commencement du siècle, avait gardé les traditions de cette justice expéditive. Se trouvant à l'époque de Pâ-

ques dans ses terres, sur les bords de la mer Noire, il avait fait appeler un moine d'un couvent voisin pour célébrer la messe de minuit.

Tout le monde du château était réum au salon; seul, le révérend père manquait.

— Qu'on aille le chercherai est sans doute au cabaret, s'écria l'amiral.

On y trouva en effet le moine, qu'on ramena à moitié ivre au château.

— Conduisez-le à l'écurie, dit Koutousof à ses Koàaks, donnez-lui vingt-cinq coups de fouet, et qu'il commence la messe tout de suite après 1

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