‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 18 sur 58 · LA RECHERCHE D'UN NIHILISTE · texte numérisé non relu

LA RECHERCHE D'UN NIHILISTE

L'hospitalité est une vertu qui fut de tout temps en grand honneur parmi les Slaves. « Un hôte, dit un de leurs proverbes, est toujours le bienvenu. Les Russes d'aujourd'hui ont conservé cette qualité de leurs ancêtres. Il n'est pas de pays où le voyageur soit mieux accueilli qu'en Russie, surtout si ce voyageur vient de France.

Avant même que j'eusse porté la moindre lettre de recommandation, des personnes ayant appris, je ne sais comment, mon arrivée à Kiew, vinrent me faire visite à mon hôtel, m'inviter à des soirées, ou s'offrir gracieusement à me fournir des informations et des renseignements de tout genre.

Un jour, un jeune étudiant, — que j'appellerai Michel Pétrovitch pour ne pas donner à son nom une publicité qui lui serait peut-être désagréable, — vint me proposer de me conduire à l'Université. On peut se figurer avec quelle joie j'accueillis sa proposition.

Voir des étudiants, n'était-ce pas voir des nihilistes? Et depuis que j'avais franchi la frontière, mon plus grand désir était de rencontrer, au moins une fois, un de ces oiseaux rares ; car si j'en parlais dans les milieux où je me trouvais, on ne manquait jamais de me rire au nez et de me répondre on haussant les épaules : « Des nihilistes ? Mais il n'y en a pas ! »

— Que pensera-t-on de moi à Paris, dis-je à Michel Pétrovitch, si je ne découvre pas même le plus petit nihihste? Vous en avez certainement; la semence n'en est pas perdue... Elle est chez vous en trop bonne terre...

Michel Pétrovitch souriait. En Russie, les nihilistes sont comme les lapins au temps de la chasse. Ils n'ont aucun intérêt à se montrer. C'est un gibier de potence.

Pendant que notre droschki montait une longue- rue en pente, je causais avec mon compagnon.

— Gomment, lui demandai-je, le mouvement nihiliste a-t-il pu se développer si rapidement ?

— Le terrain, me dit-il, a été longuement préparé. Jusqu'en 1873, voyez-vous, le gouvernement ne se douta de rien. Cependant la propagande était des plus actives. Déjà les jeunes gens « allaient dans le peuple » ; ils s'introduisaient comme simples ouvriers dans les fabriques. Des pamphlets révolutionnaires, des brochures socialistes écrites à l'étranger par les réfugiés, étaient introduits en contrebande et répandus à profusion parmi la jeunesse et dans les campagnes. La

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tolérance achetée de la police facilita ce travail de préparation.

— Les révolutionnaires russes étaient donc déjà constitués en société secrète ?

— Oui. Un ancien étudiant de l'université de Saint- Pétersbourg, Nicolas Tchaikouski, avait créé une association secrète qui servit de modèle à toutes les autres. Elle avait pour but de mettre en communication entre eux et de grouper autour d'un centre dirigeant tous les esprits tournés vers la révolution. Les émigrés de Genève, de Zurich, de Londres, exercèrent sur ces diverses associations une influence prédominante ; et ces sociétés devinrent en quelque sorte leur instrument. Bakounine donnait le mot d'ordre. Vous savez qu'il voulait la destruction de la civilisation occidentale, avec ses vieilles formules, ses vieux préjugés ; il demandait la reconstitution de la société et de l'Etat sur des bases aux principes modernes, plus rationnelles et plus conformes à l'égalité, à la liberté et à la justice. Sa nouvelle constitution de l'État reposait sur la fédération libre do toutes les communes indépendantes et productives... Bakounine, croyant la révolution prochaine, voulait soulever immédiatement le peuple; le colonel Lavrof *, tout en soutenant le programme du chef farouche dans un journal qu'il avait fondé en 1873 sous le titre de Vperiod (En avant!), différait d'opinion sur les moyens d'exécution. Lavrof prétendait que le peuple russe

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