Récemment expulsé de Paris; reatré aujourd'hui
n'était pas encore arrivé à maturité pour la révolution ; il pensait qu'il fallait d'abord s'occuper de son éducation ■ sociale et l'éclairer sur ses besoins. De là cette active propagande révolutionnaire, — inondation invisible de feuilles volantes, de brochures, de pamphlets, qui s'infiltre jusque dans les dernières couches de la société russe.
Ai -je besoin de vous dire où le nihihsme, entré dans sa période militante, trouve des recrues? Les nombreux procès qui se déroulent devant nos tribunaux montrent qu'il y a des nihilistes partout : dans l'armée, ce senties officiers mécontents; dans la noblesse, ceux qui ont été ruinés par l'émancipation des serfs; dans les universités, les étudiants qui ne peuvent achever leurs études, ou qui ont raté leurs examens ; les fils de popes qui ne croient plus ni à Dieu, ni au diable ; les juifs mis hors la loi; dans l'administration, les malheureux employés qui végètent dans la misère, le cœur gonflé d'amertume et d'ennui; dans les campagnes, les moujiks fanatisés et les sectaires persécutés : voilà les soldats de la révolution ! Ce n'est pas ie peuple qui s'est jeté dans le mouvement; ces petits nobles mécontents et jaloux, à la recherche d'aventures de toute sorte, ces officiers et ces fonctionnaires, ces étudiants et ces juifs sans carrière, appartiennent à la bourgeoisie, au Tiers-État qui est encore chez nous en voie de formation. En Russie, le prolétariat existe à peine. Nos villes n'ont pas une population ouvrière assez considérable : et puis le travail y est organisé
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autrement que chez vous. Allez donc voir une fabrique russe. C'est le seul moyen de bien comprendre le rôle que l'ouvrier remplit dans notre état social.
L'ouvrier en Russie n'est qu'un paysan, un moujik qui émigré des champs, pendant l'hiver ou dans les temps de disette, et qui vient louer ses bras dans les manufactures et les fabriques, où il est logé, nourri, chauffé en commun, comme le soldat dans sa caserne. Le peuple, lui, ne s'inquiète pas du gouvernement ; et il comprend si peu de chose aux idées révolutionnaires, qu'il attribue à la noblesse l'assassinat du tzar Alexandre. « Les nobles, disent les moujiks, ont voulu se venger de l'émancipation des serfs. » — Si par malheur un nouvel attentat se produit, la noblesse risque, cette fois, d'être exterminée par le peuple. Vous connaissez le proverbe : « Le paysan russe est bête, mais il ne ferait qu'une seule bouchée de Dieu. » Ah ! il ne faut pas raisonner en Russie comme on raisonne en France.
Vous croyez sans doute, en voyant la pauvreté du moujik, qu'il est profondément malheureux, qu'il aspire à une autre destinée, qu'il rêve un autre ordre de choses. Pas le moins du monde. Son père a vécu ainsi, pourquoi vivrait-il autrement? Il n'est ni content, ni mécontent; il est résigné, ou plutôt indifférent... Tourgueneff a fait du paysan russe un portrait typique, dans la personne de ce vieillard qu'il rencontra sous le toit de paille d'une hutte,. un jour qu'il s'était perdu à la chasse par une pluie battante : — Diedousctka ! ah ! Z?ie(/ousc/icâ/ demanda le romancier au moujik, y a-t-il
un village tout près d'ici? — Un village, et pourquoi faire? répondit le vieux. — Pour me mettre à l'abri. — Ah !... Et il se gratta la tête et indiqua un chemin au chasseur. — D'où es-tu? lui dit celui-ci. — D'Ananief. — Que fais-tu? — Je suis garde... — Que gardes-tu? — Les pois. — Ah!... Et quel âge as-tu? — Dieu seul le sait. — Tu as la vue mauvaise? — Oui, quelquefois je ne vois rien. — Et alors, pourquoi es-tu garde ? — Les anciens seuls le savent !
Les anciens!... Le paysan russe tout entier est dans cette réponse...
En Occident, on est plein d'idées fausses sur la Russie; on s'obstine à ne pas nous comprendre parce qu'on juge les choses en ne voyant que la surface, sans descendre au fond. On ne sait ni notre origine, ni notre histoire, ni nos mœurs. On ne sait rien de nous, que les mensonges que débitent les gazettes... La Russie, c'est la Russie... Ce n'est pas l'Occident... Nous sommes Russes avant d'être Européens... Est-ce que dans nos vraies villes russes, tout ne porte pas un cachet original?... Voyez Kiew... Une rue, une seule rue a été européanisée... La Russie a un caractère qui lui est propre et qu'elle doit conserver. Pourquoi singer l'étranger... les Allemands? L'Occident vieilli meurt comme l'Egypte, comme la Grèce, comme Rome, dans la pourriture de la civihsation... C'est maintenant le tour d'une autre race, vierge et plus forte, à faire sa trouée dans l'histoire du monde et à 86 manifester en apportant des matériaux nouveaux, en
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divulguant des progrès inconnus et des vérités ignorées Vous mourez, et nous naissons! Vous êtes
des vieillards et nous sommes des enfants!... Comme les enfants, nous avons commencé par imiter les grandes personnes qui nous entouraient ; et maintenant ces grandes personnes qui nous ont vu naître — et que nous voyons mourir, — nous reprochent de n'avoir pas de lunettes et des cheveux blancs ! Nous datons d'hier, nous n'avons pas même de traditions historiques et nationales; car la civilisation occidentale transplantée par Pierre et Catherine est malvenue dans un sol qui n'était pas préparée à la recevoir.
Aussi la nation y est-elle restée étrangère. La noblesse seule s'est corrompue et dégradée en devenant cosmopolite *. Mais vous le verrez, la Russie redeviendra russe ; elle se débarrassera de toutes ces vieilles défroques allemandes qui la rendent odieuse ou ridicule; elle retournera à son berceau. Marcher sur les traces de l'Occident décrépit et épuisé, ce serait pour elle s'acheminer vers la tombe. Entre vous et nous, il n'y a pas seulement (f.es rivières, des fleuves, des
1. Un ukase de Pierre I" ordonna aux nobles de s'habiller à l'allemande ; la noblesse portait alors le costume national que le paysan et le marchand ont seuls conservé. De cette époque date la grande ligne de démarcation, le fossé profond qui se creusa dans la nation. D'un côté, les Européens; de l'autre, les vrais Russes, les vieux Russes, les slavophiles, les panslavistes qui, aujourd'hui, ont repris dans l'empire une influence dominante. Dans les hautes classes de Pétersbourg, il s'organise môme en ce moment une véritable croisade contre les modes étrangères.
déserts, il y a des milliers et des milliers de lieues de théories et d'aspirations différentes. Songez que nous n'avons eu ni féodalité, ni chevalerie, ni guerres de religion. Au xni® siècle, nous étions en république à Novgorod, à Viaska ; et de Pskow aux monts Ourals s'étendait une fédération de communes urbaines et rurales, libres, autonomes, indépendantes comme les anciens cantons suisses, ne relevant d'aucun pouvoir central, se gouvernant elles-mêmes, maîtresses absolues de leurs biens et de leurs destinées.
Dans les villes, le vesehé était à la fois conseil municipal, haute cour de justice et parlement; dans les campagnes, l'assemblée populaire — le mir — chargée de discuter les affaires publiques et de procéder chaque année au partage des terres, se composait de tous les habitants de la commune, formant une grande famille dont les biens étaient mis en commun. C'est au christianisme byzantin que nous devons le développement de l'idée autocratique en Russie. Les princes Varègues, appelés par les Novgordiens pour rétablir l'ordre, n'étaient pas omnipotents : ils étaient des gérants que le vesehé pouvait mettre en accusation et condamner à être dépossédés et bannis. L'introduction du droit byzantin, qui changea l'ordre de succession, l'invasion des Tartares, qui dévasta le pays, favorisèrent le projet des princes de Moscovie de se transformer en chefs autocratiques en s'appuyant sur l'armée, l'administration et le clergé, et de fonder un empire calqué sur celui de Byzance.
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Avec l'aide des Tartares, ils détruisirentlarépublique de Novgorod-la-Grande et se firent diviniser par le clergé. Le servage n'a été iatroduit en Russie qu'au XVII* siècle, et comme par accident. Les guerres, c'est toujours la dynastie qui les a faites; et nos révolutions ont été des révolutions de palais entreprises par la noblesse.
Une seule fois le peuple s'est levé à la voix du Kosak Pougatcheff, qui lui promettait « la terre et les franchises éternelles ». Vous le voyez, le libre développement du peuple russe a été interrompu par l'introduction d'institutions et d'éléments étrangers. Quand il pourra renouer les vrais anneaux de sa chaîne historique, oh ! alors, l'avenir appartiendra aux Slaves!... Malheur à l'Europe, disait Nicolas, le jour oiî se lèvera un empereur à barbe !
C'étaient, on le voit, de pures théories panslavistes que soutenait mon compagnon. Notre dro%chki s'était arrêté devant un énorme édifice carré, badigeonné de rouge, s'élevant comme une forteresse sur le point culminant de la colline, dont un des contre-bas est occupé par un parc magnifique.
— C'est l'Université, me dit Michel Pétrowitch en sautant à terre, mais n'y entre pas qui veut depuis que des « envoyés » y sont venus pour fomenter des troubles parmi les étudiants. Maintenant il faut montrer patte blanche... exhiber sa carte d'immatriculation. Le portier fait bonne garde... Cependant suivez-moi, « né dans le sérail, j'en connais les détours! »
Nous traversons une grande cour dé-terte et nous entrons, comme les héros de M. deMontépin, par une petite porte dérobée. Nous montons un escalier de service et suivons un long couloir auxblancheursetau silence de cloître, puis nous débouchons dans un vaste vestibule où cent à cent cinquante étudiants sont réunis sous l'œil de quelques surveillants.
Les uns se promènent et causent ; les autres, assis à des tables, lisent des livres et des journaux. Ceux qui parlent entre eux le font sur un ton très discret, à demi-voix. Pas un éclat de rire, rien d'exubérant ni de jeune. S'il y avait là cinquante étudiants français, on ne s'entendrait pas. Ah ! comme on voit que ces pâles jeunes gens n'ont pas de joyeuses histoires à se conter. Les bonnes fortunes, les folles escapades, ne sont connues que des étudiants riches, etlaplupart sont pauvres. Leur vie de bohème est obscure, pénible, grave et soucieuse. Elle n'a pour compagne ni la grisette, ni le verre et la chanson. L'étudiant russe ne dispose pas chaque année d'un budget de plus de quatre cents francs !
Aussi, de temps en temps, lit-on dans les journaux russes un petit entrefilet annonçant qu'un étudiant est mort de faim, ou qu'à bout de ressources il s'est fait sauter la cervelle. Ils logent dans des galetas ou des taudis qu'ils louent en commun et meublent de chaises et de tables qu'ils fabriquent eux-mêmes. Pour lit, une paillasse étendue à terre, sans draps, où ils couchent tout habillés. Ils font leur cuisine sur un poêle, €t quelle cuisine 1 du thé et des pommes de terre.
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Beaucoup louent, dans des garnis ou dans une chambre de pauvres gens, un « coin ». Lecteur français, vous ne comprenez pas? Un « coin », dans une chambre russe, c'est un carré de six pieds de longueur et de trois de largeur, juste la place qu'il faut pour un lit et pour le cacher derrière des rideaux ou une cloison mobile. Quand la pièce est vaste, elle est divisée en cinq ou six « coins ». Un vrai dortoir d'hôpital.
N'ayant pas d'argent pour se procurer de la lumière, l'étudiant va préparer ses leçons sur l'escaUer, où brûle ordinairement une lanterne à huile ou un bec de gaz. En hiver, l'étudiant sort souvent sans manteau. Quelques-uns sont mariés et pères de famille. On en a vu qui étaient oMigés de travailler la matinée ou l'après-midi dans des fabriques, car s'ils ne payent pas leurs taxes scolaires, ils sont expulsés. Les plus heureux sont ceux qui trouvent à donner quelques leçons au rabais ou en échange d'un repas *. Quel contraste entre cette vie de misère de l'étudiant russe, et la vie si gaie, si insouciante, de l'étudiant français! Et comment, au milieu de tant de souffrances et de privations, ne pas se laisser prendre au leurre des théories communistes, ne pas rêver une transformation sociale prochaine? Le malheur aigrit, et les nihilistes ont des
1. « On fait en ce moment, m'écrivait-on de Moscou, le 20 janvier 1882, le recensement de notre ville. Comme je regrette que tu ne sois pas là ! Nous accompagnerions les pauvres étudiants en pantalons troués qui sont chargés de cette besogne. On leur donne 20 roubles pour dix journées de travail. »
cœurs ulcérés, meurtris. I/enseignement universitaire, naturaliste et réaliste, n'est pas fait pour adoucir ces sentiments de désenchantement et d'amertume. Et puis, dans l'éducation russe, rien non plus qui remue le sang, qui change le cours des idées, qui pacifie l'imagination enflammée par la lecture des philosophes allemands et des sociahstes français. Pas d'exercices du corps, pas de gymnastique, pas d'escrime, ni d'équitation, ni de danse. Qu'en résulte-t-il? Un repliement de tout l'être sur lui-même. Et celte torpeur de l'âme jointe à l'insuffisance de la nourriture a certainement une influence pathologique sur ces jeunes cerveaux; elle les détraque, car les privations et les jeûnes peuvent faire d'une cervelle saine un cerveau malade d'illuminé ou de sectaire.
Je me promenais avec mon « introducteur » au milieu des groupes d'étudiants, comme quelqu'un de la maison; j'observais et je comparais les types. Les physionomies se ressemblaient presque toutes, comme des médailles de la même frappe : figure ovale, petite, fine, yeux noirs très brillants et éveillés, teint mat, joues creuses, longs cheveux. Rien de la belle prestance, de la robuste musculature de l'étudiant anglais, rien non plus de l'épaisse et solide carrure de l'étudiant allemand. Dans toute la personne quelque chose de triste, d'inquiet, de fatigué.
Parfois mon compagnon me poussait du coude, et, du regard, m'indiquait un étudiant qui passait ou qui causait avec un de ses camarades : « Connu et sur-
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veillé, me disait-il à l'oreille, pour ses idées avancées, — son affiliation aux nihilistes. »
Il ne différait pas du tout des autres.
La plupart portaient une espèce de blouse de drap serrée à la taille ; beaucoup, malgré la saison avancée, avaient encore des pantalons de toile. Quelques étudiants en médecine se reconnaissaient à la petite trousse suspendue à leur ceinture, dans une gaine de cuir.
Une cloche sonna, annonçant de nouveaux cours. Les étudiants qui attendaient dans le vestibule partirent, et d'autres venant de l'intérieur les remplacèrent.
Avant d'avoir une université, Kiew eut une académie connue sous le nom de Confrérie parce qu'elle avait été fondée par les moines catholiques. On y enseignait la philosophie, la théologie, le latin et le polonais. Le caractère religieux de l'enseignement se conserva jusqu'au siècle dernier. Les jeunes gens, les boursaks, qui sortaient de ces établissements, devenairent instituteurs et missionnaires. Ils se répandaient dans les campagnes et ouvraient des écoles, se contentant de recevoir pour tout traitement, de chacun de leurs élèves, une douzaine d'œufs, une poule et une mesure de blé. Les boursaks passaient pour être les adversaires des jésuites, et bien qu'ils fussent Polonais, ils n'étaient pas trop mal accueillis par les populations orthodoxes de la Petite-Russie .
L'Université de Kiew remonte à l'année 1843. Nicolas la fonda pour remplacer l'Université polonaise de
Vilna, qu'il avait supprimée. A cette époque, tous les emplois civils étaient tenus par des militaires, et c'était un ancien officier de cavalerie qui était recteur de l'Université.
Après celle de Moscou, l'Université de Kiew est la plus célèbre des universités russes. Elle compte au •nombre de ses professeurs le fameux chirurgien Peragoff, l'habile oculiste Karaw^aeiff et le savant chimiste Alexeieff. M. Bunze, qui fut ministre des finances, était professeur d'économie politique à l'Université de Saint- Vladimir.
Le comte Tolstoï, ministre de l'instruction publique 80US Alexandre II, aujourd'hui ministre des affaires étrangères, a donné une vive impulsion à l'enseignement académique. Il a fermé la porte des universités à tous ceux qui n'avaient pas reçu une instruction classique et qui n'avaient pas passé par les gymnases. L'Université de Kiew compte plus de mille étudiants, presque tous Petits-Russiens, et quarante-deux professeurs. — Sur cent étudiants, cinquante-huit appartiennent à la noblesse, dix sont fils de fonctionnaires, dix fils de popes, sept fils de marchands, treize fils de petits bourgeois, et deux fils de paysans. Beaucoup d'étudiants reçoivent de la couronne des bourses variant de quatre à cinq cent francs par an. Les professeurs de l'Université sont en même temps professeurs au gymnase de femmes : Vuiehé genski Kurs, où l'enseignement scientifiqrie est des plus sérieux. Il n'est pas rare de rencontrer sur les bancs de ces écoles des