‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 20 sur 58 · A LA RECHERCHE D'UN NIHILISTE · texte numérisé non relu

A LA RECHERCHE D'UN NIHILISTE

femmes de trente-cinq ans, des veuves qui étudient pour embrasser une carrière libérale. Les jeunes filles y sont admises à partir de dix-huit ans; la plupart deviennent institutrices. La durée des cours est de trois ans. On a donné à celles qui les fréquentent le surnom d'étudiantes, et l'on sait le zèle que quelquesunes d'entre elles, — celles surtout qui ont reçu une instruction au-dessus de leur position, — ont rais au service de la cause révolutionnaire.

— Je n'ai pu, me dit mon compagnon, que vous montrer en passant quelques types d'étudiants nihilistes, mais ce soir j'espère être plus heureux; je vous introduirai dans une société d'étudiantes, nous prendrons le thé avec elles, nous ferons de la musique, car elles sont excellentes musiciennes ; mais, je vous en prie, ne dites pas de mal de Wagner, si vous ne voulez pas être pris pour un affreux réactionnaire. A ce soirl

— A quelle heure ?

— A neuf heures.

— Je vous attendrai à l'hôtel.

Là-dessus nous nous séparâmes.

A neuf heures précises, Michel Pétrovitch vint, comme il me l'avait promis, me prendre au Grand-Hôtel. Nous montâmes sur undroschki, et louette cocher! nous voilà de nouveau en route à la recherche des nihilistes. La plupart des magasins du Kresschatik étaient termes; seules les deux confiseries qui sont les cafés de Kiew étaient encore tout illuminées. Au travers dô

leurs grandes glaces garnies de minces rideaux de mousseline, on apercevait les dos ronds et noirs d'habitués plongés dans la lecture d'un journal, un verre de thé fumant à côté d'eux. La rue était déserte, bien que la soirée fût claire et splendide. La lune toute ronde, semblable à un globe de lanterne électrique, projetait des rayons blancs sur les façades et sur les pavés éclairés presque comme en plein jour. Le long des trottoirs, les becs de gaz brûlaient funèbres et jaunes, pareils à de gros cierges d'enterrement.

Nous prîmes, à droite, la rue lelanskaïa; puis, arrivés près d'une petite place bordée de maisons en bois, dont les toits en arête se découpaient d'une façon bizarre sur le ciel clair :

— Descendons, me dit mon guide. Il n'est pas nécessaire que le gaillard qui nous conduit sache où nous allons.

Le cocher tendit sa large main pour recevoir les trois pièces de dix kopecks que nous lui devions, remonta sur son siège, tourna bride et disparut.

Nous étions seuls, absolument seuls; dans l'azur nocturne, les étoiles tremblaient comme de grosses larmes d'or et sous les reflets argentés de la lune, les clochers bulbeux des églises semblaient s'épanouir comme des fleurs magiques.

Au moment où nous passions devant une petite maison basse, une masse informe recouverte d'une pelisse aux longs poils remua : c'était un dvornik, un concierge qui, assis sur la première marche d'un escalier cuvait

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son eau-de-vie. On sait que de récentes prescriptions de polif3e obligent les dvorniks à passer toute la nuit en faction devant les maisons qu'ils sont chargés de garder.

Nous fimes encore quelques pas.

— C'est ici, me dit mon compagnon en s'arrétant. Mais je n'aperçois pas de lumière... C'est singulier!...

— Vous les avez cependant prévenues de notre visite?

— Non, je vous avouerai même que je ne suis pas venu les voir depuis un mois. La maison n'est pas en très bonne odeur, et j'ai déjà été arrêté un soir comme j'en sortais...

— Arrêté ?

— Oui, par les Kosaks... Je ne me doutais de rien, je n'ai rien entendu ; en un clin d'œil, j'ai été entouré... Ils s'étaient embusqués je ne sais où ; pour ne pas faire de bruit, ils avaient enveloppé de linge mouillé les sabots de leurs chevaux.

— Qu'a-t-on fait de vous ?

— Parbleu ! on m'a relâché... Conduit devant le grand-maître de police, je me suis expliqué. Il sait bien que je ne conspire pas !,.. Il m'a fait des excuses, en me disant qu'il regrettait la méprise.

Pétrovitch avait sonné, mais personne ne venait répondre.

— Hum ! hum ! murmura-t-il, c'est bien étrange.

Il sonna encore une fois et appUqua l'oreille contre la porte. Rien ne remuait dans l'intérieur ; il me dit :

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— La maison a deux. issues, allons voir de l'autre côté. Peut-être serons-nous plus heureux.

Nous longeâmes la façade, qui, divisée en deux, était éclairée dans sa seconde partie. En passant, nous vîmes dans une pièce du rez-de-chaussée une société de quatre jeunes filles, réunies autour d'un guéridon, lisant et écrivant. Une lampe à pétrole garni d'un aliat-jour vert brûlait, exhaussée sur un dictionnaire, au milieu de la table. Une vieille dame, à la mise simple et modeste, était en train de préparer le thé, un petit samovar devant elle, avec le plateau de cuivre et les verres. Dans cette chambre régnait une douce paix qui me rappela les charmes du chez soi, le nid chaud et douillet de la famille.

— Ce sont elles? fis-je en me tournant vers mon guide.

— Non... Ce sont aussi des étudiantes, mais je ne les connais pas. Le vieille dame est la maîtresse du logis.

— Gomment ? Elles vivent comme ça, seules, et non avec des étudiants ?

— Encore vos idées parisiennes !... Mais vos mœurs du quartier Latin n'existent pas chez nous... Il n'y a pas de ménages d'étudiants ; s'il s'en trouve un ou deux, ce sont de rares exceptions, et ces unions restent presque toujours chastes. La consommation du mariage n'a lieu que plus tard, quand on peut nourrir et élever les enfants.

Nous montâmes un escalier extérieur, qui aboutissait à une porte de bois blanc. Pétrovitch tira le bout de

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ficelle qui servait de cordon de sonnette, et nous attendîmes.

Une gentille servante toute rose et toute rondelette, , en robe d'indienne, ses tresses flottant dans le dos ornées de rubans multicolores, vint nous ouvrir. De sa main potelée elle abritait une chandelle dont la lumière frissonnante éclairait sa j olie et fraîche figure comme d'un reflet de soleil couchant.

— Doma * ? demanda mon guide.

— Jest 2, répondit la petite bonne en montrant, dans un sourire, deux rangées de dents luisantes.

Elle nous introduisit dans un salon à une fenêtre, dans un salon tout frais, tout propre, tout blanc. On eût dit la chambre virginale d'unejeune fille.

Sur chaque chaise, une housse blanche ; sur le canapé une housse brodée ; sur le guéridon un tapis au crochet ; à la fenêtre, un nuage de mousseline ; et le plancher, les murs, le plafond, la porte, tout le reste était blanc, y compris un serin qui dormait dans une cage. Aux murs pendaient quelques photographies dans des cadres de paille ou de bois blanc.

W" X... parut. C'était une grande femme blonde, un peu maigre, avec des yeux bleus très expressifs. Elle portait les cheveux courts, bouclés, et était vêtue d'une robe de percaUne bleue.

Elle m'accueillit avec cette grâce caressante et tran-

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