‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 22 sur 58 · A LA RECHERCHE DUN NIHILISTE · texte numérisé non relu

A LA RECHERCHE DUN NIHILISTE

se composait de petits employés, de commis voyageurs et d'Allemands. Quelques officiers, la casquette plate sur la nuque, le lorgnon perché au bout du nez, faisaient sauter des bouchons de vi' de Champagne, et, sur leurs genoux, des petites dames émancipées

Quelquesjours plus tard, j'eus le plaisir de rencontrer au Grand-Théâtre M. Ed. de Molinari, agent consulaire de France à Kiew, et fils de l'éminent économiste des Débats. C'est un grand et sympathique jeune homme qui connaît mieux la Russie que maint diplomate blanchi sous les colliers de tous les ordres. — Nous causâmes longuement et passâmes le reste de la soirée ensemble. J'étais si heui'eux de rencontrer quelqu'un qui me rappelait Paris, que j'avais quitté depuis trois mois ! Maintenant je n'étais plus à Kiew, sur les bords jdu Dniepr, mais sur l'asphalte du boulevard des Italiens.

— Que ferez-vous demain? me demanda M. de Molinari.

— Le général-gouverneur, qui est le plus aimable jdes hommes, a bien voulu donner les ordres nécessaire pour que j'assiste à un incendie.

— A un incendie ?

— Oh ! rassurez-vous ; un simulacre d'incendie... On fera les signaux sur les tours-vigies, et de tous les points de la ville les pompes et les pompiers accourront.

— Mais ce sera très intéressant... Je viendrai voir cela avec vous.

Le lendemain, à dix heures, la voiture de M. de Molinari était à ma porte.

La manœuvre devait avoir lieu dans le voisinage, près du poste des pompiers du quartier du Lipki.

Au coup de onze heures, un drapeau rouge fut arboré sur la « tour du feu ». Chaque caserne de pompiers est surmontée d'une tour d'observation, presque toujours en bois, très haute, avec un balcon circulaire où deux hommes sont continuellement en vigie. Dès qu'ils aperçoivent la fumée d'un incendie, ils donnent le premier signal avec un drapeau. La nuit, ils se servent d'une lanterne rouge.

Puis, au moyen de boules de couleur qu'ils hissent au sommet de la tour, les sentinelles indiquent en un clin d'œil l'arrondissement ou le quartier dans lequel le feu a éclaté. Le signal se répète d'une tour à l'autre, le télégraphe joue ; et, en quelques minutes, tous les pompiers sont sur pied.

La grosse boule qui avait remplacé le drapeau indiquait que le théâtre de l'incendie était dans la 4« section, celle 011 nous nous trouvions. Les autres postesvigies répétèrent le même signal, et nous vîmes bientôt arriver au pas de course les troupes et les officiers d^'v^lice; puis des carillons de cloches annoncèrent

l'approche des pompes, des voitures de pompiers et des tonneaux à eau, lancés au grandissime galop.

Tous ces secours arrivaient à la fois , luttant de vitesse, débouchant de toutes les rues avec un ordre parfait, franchissant la distance d'un kilomètre en deux minutes et demi. Les sections se distinguaient entre elles par la couleur des chevaux. Il y avait les chevaux pie de la huitième section qui étaient superbes. On reconnaissait aussi les pompiers des différents quartiers à leur drapeau : bleu pour le Podol, jaune orange pour le vieux Kiew, rouge pour le quartier de l'Université, etc.

Les pompes à vapeur furent mises en position, les tuyaux déroulés : les pompiers qui tenaient la lance avaient un grand tabher de cuir qui leur descendait jusqu'aux pieds.

On dressa les échelles contre une maison, et un simulacre de sauvetage commença, pendant lequel nous pûmes admirer l'agiUté et la hardiesse de ces pompiers russes, qui sont certainement les premiers pompiers du monde et les plus beaux pompiers.

Après déjeuner nous allâmes nous promener en voiture sur les bords du Dniepr. Nous visitâmes le Podol,— la ville commerçante et juive dont les boutiques et les maisons devaient être pillées quelques mois plus tard par des bandes d'antisémites.

La campagne contre les juifs avait déjà commencé dans la presse slavophile ; on sait que c'est elle qui,

marchant sur les traces de certaines feuilles bismarkiennes de Berlin, a provoqué le mouvement . « Tant qu'il y aura des juifs en Russie, écrivait-elle, il y aura des accapareurs, et le peuple ne pourra pas acheter de pain. » Elle accusait les juifs d'avoir provoqué le surenchérissement des vivres et d'être la cause de la disette qui régnait dans certains districts depuis la guerre.

Les gens du peuple prêtaient déjà l'oreille à ces attaques; et les moujiks se racontaient que le tzar voulait chasser de son empire tous ces mécréants qui vivaient aux dépens du peuple, sans travailler, sans exercer de métier, sans labourer la terre.

— L'antipathie contre les juifs, me disait M. Ed. de Molinari, n'est cependant pas particulière à la Russie. Voyez l'agitation qui s'organise contre eux en Allemagne. Les Russes suivent l'exemple que leur donnent les Allemands. L'idée de la lutte contre les juifs n'est pas née à Saint-Pétersbourg, mais à Berlin. — Déjà une fois, sous le règne d'Elisabeth, ils furent expulsés de Russie ; mais comme on avait besoin de leur argent, on les laissa rentrer à condition qu'ils se laisseraient frapper d'impôts et de redevances extraordinaires. — Ils payent dans les villes, à la douma (municipalité), un impôt sur leurs abattoirs; à Kiew, cet impôt s'élève à 15,000 roubles par an. Les bougies dont ils se servent dans leurs cérémonies religieuses sont soumises aussi à une taxe spéciale. De plus, il ont à subvenir à l'entretien de leurs écoles, de leurs hôpi-

taux et de leurs synagogues, quand ils obtiennent l'autorisation d'en bâtir une.

« Dans les villes, ils exercent le commerce et s'occupent de petite industrie ; dans les villages, le trafic des denrées alimentaires est concentré tout entier entre leurs mains. Ils possèdent et exploitent presque tous les débits de boissons et servent d'intermédiaires entre le producteur et le consommateur. Malheureusement le juif prête de l'argent à des taux immodérés ; il achète d'avance et à vil prix, au paysan obéré, ses récoltes sur pied. Mais est-il seul fautif de l'exploitation qu'on lui reproche? Pourquoi ne fonde-t-on pas des banques agricoles, pour venir au secours du paysan ? Cet état de choses existait avant la guerre de Turquie sans provoquer de plaintes de la part du peuple. Mais depuis la guerre, je le sais, le prix du pain a haussé de moitié ; et il faut bien que le paysan s'en prenne à quelqu'un ! On lui désigne le juif; et le malheureux juif devient le bouc émissaire de tous les maux du peuple russe ...»

Cette causerie sur des sujets graves ne m'empêchait pas d'admirer le paysage. Par une belle route ombragée, nous suivions la rive droite du fleuVe, et à mesure que nous montions le panorama se développait plus vaste et plus grandiose. Nous passâmes près du monument d'Askold ; puis, laissant le couvent de la Lawra à droite, nous redescendîmes en ville. — Askold fut un des princes Varègues qui, avec Dir, se partagea le pays des Slaves tandis que Rourik, Sinéous et Trou-

vor avaient pris possession, avec leurs bandes guerrières, des territoires qui se trouvaient au nord, dans le voisinage du lac Ladoga. Askold établit sa résidence à Kiew ; et, armant une flotte nombreuse, il alla mettre le siège devant Constantinople. Le patriarche Photius, racontent les chroniqueurs byzantins, prit alors la robe miraculeuse de Notre-Dame de Blachernes et la plongea dans les flots. Aussitôt la mer bouillonna et une formidable tempête détruisit les deux cents vaisseaux russes. A son retour à Kiew, Askold eut à lutter contre une armée de Varègues, de Slaves et de Finnois commandée par Oleg, frère de Rourik. Oleg avait succédé à ce dernier. Ayant appris la défaite d'Askold et de Dir, il saisit cette occasion favorable de les vaincre. Il les attira par ruse dans son camp et les mit à mort. En s' emparant de Kiew, Oleg s'écria : « Cette ville sera la mère des villes russes !» — Le monument consacré à la mémoire d'Askold s'élève, dit-on, à l'endroit même où il a été assassiné.

Notre promenade était terminée; nous avions joui une dernière fois d'un des plus admirables points de vue que je connaisse ; nous en avions joui en paresseux et en voluptueux, étendus sur les coussins d'une excellente voiture traînée par deux excellents chevaux.

Nous étions revenus devant les jardins de l'Université : le jour baissait.

— Voulez-vous voir me fabrique russe ? me demanda M. de MolinarL

— Très volontiers.

— A Detniewka ! cria-t-il au cocher ; et nous partîmes au trot dans la direction d'un vaste faubourg situé au pied de la colline, du côté opposé au Dniepr. — Là, comme au Podol, la population est presque entièrement juive; elle vit de petit commerce, de petite industrie, et surtout de la vente de l'alcool.

La voiture s'arrêta devant une énorme porte de bois solidement encastrée dans de hautes murailles en briques jaune clair. Un storoje (portier) en bonnet de peau de mouton, barbu comme un moine et botté comme un Kosak, vint nous ouvrir.

Dans la cour intérieure de hauts candélabres à gaz étaient déjà allumés. Une cloche tintait, annonçant la fin de la journée. Des groupes de jeunes filles se dirigeaient de notre côté en riant et en chantant ; elles étaient toutes pieds nus, la chemise nouée au cou par un ruban de couleur, et leurs tresses pendaient dans le dos.

Nous nous arrêtâmes pour les regarder et les écouter. Leur chanson disait :

— Près du bois, du bois, du petit bois, — Volait une colombe au plumage bleuâtre ; — Elle volait en roucoulant : — « Vole, petite colombe au plumage bleuâtre, — Vole vers la maison de mon père, — Porte-lui, petite colombe, la nouvelle, — Que mon mari m'a battue hier. » — L'insensé m'a battue en me disant : — « Renonce, femme, à ta volonté, à celte volonté que tu as héritée de ton père ! » — Ah ! dusses-tu me battre à me briser, je ne renonce p,3S à faire ma volonté !

— Vole, petite colombe au plumage bleuâtre, — Vole vers la

'maison de ma mère; — Porte ii ma petite mère, petite colombe, la nouvelle que mon mari m'a battue hier. — L'insensé m'a battue en me disant : — « Renonce, femme, à ta paresse, à cette paresse que tu as héritée de ta mère ! » — Ah ! dusses-tu me battre à me briser, je ne renonce pas à ma paresse !...

Cette chanson, qui pouvait faire supposer que parmi ces jeunes femmes beaucoup avaient déjà goûté aux joies du mariage, retentissait dans la vaste cour noyée d'ombres avec la tristesse plaintive d'un chœur de prisonnières.

— Où vont-elles? demandai-je à M. de Molinari,

— Elles vont souper.

— Suivons-les.

— Gomme il vous plaira.

Un long trottoir en planches, jeté sur le sol noir et boueux, nous conduisit à un grand bâtiment dont toutes les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées. Là, sous les reflets jaunes des lampes à pétrole suspendues au plafond, une centaine déjeunes filles et de jeunes femmes étaient attablées devant d'énormes écuelles de bois à demi remplies de cacha, qu'elles mangeaient avec une cuiller, au milieu des conversations et des rires. Plusieurs d'entre elles étaient fort jolies, avec leurs cheveux blonds ou châtains, leurs yeux bleus ou verts, leur tête éveillée e^. ronde d'oiseau, et leurs joues roses et fermes comme des pommes d'api.

De même que les ouvriers, les ouvrières vivent en commun et forment ce qu'on appelle des artels. — La fabrique leur fournit au prix du gros les denrées

LES POMPIEnS, — UNE FADRIQUE RUSSE 317

alimentaires que préparent une cuisinière engagée par l'association; et, à la Rn du mois, on déduit du gage la somme due pour leur nourriture. La quote-part de chaque ouvrière varie entre 2 roubles 1/2 et 3 roubles. Pour cette somme minime d'environ 8 francs *, l'ouvrier et l'ouvrière russe mangent à leur appétit, quatre ou cinq fois par jour, du borsch^, de la soupe aux champignons, du cacha '; les jours maigres, du poisson séché, et de la viande, les jours gras; et ils boivent du kvass * à volonté.

Les femmes ne sont engagées dans les fabriques que pour neuf mois, car au bout de ce terme, il arrive souvent des accidents dont personne ne veut prendre la responsabilité.

Les ouvriers des fabriques se recrutent encore comme on recrutait jadis, dans certains pays, les soldats pour le service étranger. On envoie un juif qui s'en va, de village en village, enrôler les jeunes filles et les femmes les mieux portantes et les plus robustes, et qui les dirige par escouades, en leur donnant une petite avance, vers les fabriques et les usines delà

Page 1