‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 25 sur 58 · PaB mal, pas mal · texte numérisé non relu

PaB mal, pas mal

rôdent autour de tous ces groupes, offrant aux jeunes filles et aux enfants des pains d'épice ornés de devises et de sentences. Le soir, les cabarets se remplissent, et tous ceux qui y entrent également. Les parties de caries commencent aux petites tables. Les jeunes ouvriers offrent des tournées d'eau-de-vie aux jeunes ouvrières, et les vieux à barbe grise, attendris par les libations répétées, s'embrassent à pleine bouche, en se jurant une amitié éternelle.

Toute cette foule a l'ivresse tranquille et mélancolique. Peu de chants, et toujours des chants doux et tristes; jamais de rixe ni de dispute.

Un moment avant que la fabrique ne ferme ses portes, on voit des processions d'hommes et de femmes qui traversent la rue en titubant ; quelques-uns se prêtent un appui mutuel, d'autres roulent à terre, mais se relèvent bientôt avec l'aide de Dieu.

Que n'a-t-on pas dit sur les causes de l'ivrognerie en Russie? Le penchant pour les liqueurs fortes est cependant chez le peuple russe moins un vice qu'un besoin naturel et nécessaire, une exigence physiologique imposée par le climat, et une conséquence des conditions sociales dans lesquelles se trouvent et végètent les classes inférieures. Tous ceux qui ont voyagé en Russie savent qu'on ne résisterait pas au froid si, de temps en temps, on ne se mettait un peu d'eau de feu, de calorique dans le corps. Du reste, l'ouvrier, le moujik, qui s'enivre le dimanche avec une demi- bouteille d'eaude-vie, boit moins que celui qui prend tous les jours

trois ou quatre verres de liqueurs fortes en se livrant à de beaux discours sur les progrès de la démoralisation populaire.

Les moujiks ne sont que des ivrognes intermittents; et c'est encore un de nos préjugés de croire que le peuple russe est un peuple d'ivrognes. Le paysan, l'ouvrier boivent beaucoup à la fois, parce qu'ils ne boivent que rarement. Il se passe souvent des semaines, des mois entiers sans qu'ils touchent du bout des lèvres un verre d'eau-de-vie. « Ceux qui ont habité la Russie, a dit M. Wyrouboff, savent combien il est rare d'y rencontrer, en été, des gens ivres à la campagne ; ils n'ont ni les moyens ni le temps de boire. Dormant souvent, pendant des semaines entières, sous une misérable tente ou sur un chariot, à six ou sept lieues de chez lui, au milieu des champs oii tout manque, jusqu'à l'eau potable, le paysan russe devient un modèle de sobriété, travaillant constamment, travaillant jour et nuit, travaillant même le dimanche. »

La proportion habituelle des cabarets est bien moindre en Russie d'Europe que chez nous : on ne compte dans ce pays qui passe pour le paradis des ivrognes qu'un cabaret par quinze cents habitants. Beaucoup de villages de la Grande-Russie n'ont pas de débit d'eaude-vie. Dans les gouvernements de Pétersbourg, de Jaroslaw, de Vilna, il y a un cabaret par sept villages ; dans le gouvernement de Tver, un par douze villages ; dans celui de Pskov, un par vingt villages. Et la plupart de ces kabaks sont de petites boutiques où dixper-

sonnes ne peuvent pas tenir ensemble. Pour boire un verre d'eau-de-vie, le paysan est obligé de faire trois ou quatre lieues; et quand il arrive à la source désirée, il a aussi soif que l'Arabe atteignant une citerne per due dans le désert.

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