‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 26 sur 58 · DEUXIÈME PARTIE LA GRANDE-RUSSIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE LA GRANDE-RUSSIE

J'ai dû dire adieu à Kiew, la vieille cité sainte, la ville des églises aux dômes bleus et aux clochers d'or ; j'ai dû me faire violence pour me séparer de cette société intelligente et aimable qui m'avait si gracieusement accueilli. Les Russes et les Polonais ont pour l'étranger une affabilité exquise. Voyager dans leur pays, quand on y a quelques amis, c'est une fête continuelle.

M. Boudkewitch, dont nous admirerons certainement un jour quelque toile au Salon, m'accompagna jusqu'à la gare et me pria, en souvenir des journées que noua avions passées ensemble à la Lawra, d'accepter une petite vue qu'il avait prise dans la cour du couvent.

Oh ! un tableau grand comme la main, mais un chefd'œuvre de plein air, de lumière, de vérité.

Le train partit avec mille précautions. Il transportait un si gros personnage, incarnation de la fortune de l'État, M. Greith, ministre des finances de l'empire, qui avait logé dans le même hôtel que moi, et que des gendarmes à pied et à cheval avaient sans cesse gardé comme un coffre-fort !

Lentement allait le train ; mais j'aurais voulu qu'il allât plus lentement encore. Penché hors d'une fenêtre du wagon, j'embrassais d'un dernier regard d'adieu et de regret le splendide panorama de Kiew déroulant au milieu des arbres, sur ses collines fuyantes, ses palais rouges, ses églises,- ses couvents aux murs bigarrés de fresques, ses maisons au toit vert, étagées en villas sur des gradins successifs et somptueusement ombragées.

Sous un coup de soleil, les dômes et les clochers de la Lawra étincelaient et flamboyaient, pareils à des diadèmes et à des mitres d'or. L'automne, sur ce paysage adorable, répandait ses gradations et ses variélés pleines de couleur et d'harmonie. Dans le ciel, ouaté de quelques nuages, un vol de pigeons ghssait, léger et comme effacé, mettant dans le bleu élyséen de l'air de tout petits points blancs, à peine perceptibles, "semblables à des âmes d'enfants qui s'envoleraient de la terre.

Le train traversa le Dniepr sur un superbe pont de fer. A gauche, les maisons badigeonnées ^o iaune et

do rose du Podol se groupaient pittoresquement au bord du fleuve, comme des baigneuses sous leur peignoir bariolé. Des embarcations diverses, voiles carguées, étaient à l'ancre, tandis qu'au large descendaient rapidement, avec des ondulations de serpent, de longs radeaux de bois de bouleau, à l'écorce luisante comme des écailles *.

Dans le port, je reconnus la Sainte-Olga 2, ce joli vapeur sur lequel j'avais fait la veille une si charmante excursion jusqu'aux monastères de Kitajew et de Golaséjewka, à douze kilomètres en aval de Kiew. M. Doppelmeyer, directeur de la Société de navigation du Dniepr, avait organisé cette partie, qu'embellissait la présence de quelques dames. Un déjeuner exquis, arrosé de vins tirés de derrière les fagots, nous avait été servi sur le pont du bateau. Un esturgeon péché devant nous nous donna sa chair délicate après nous avoir donné ses œufs *. L'esturgeon du Dniepr, noble frère de celui du Volga, jouit de la considération la plus distinguée parmi les gourmets.

1. Ces radeaux viennent des forêts de Biansk, gouvernement de Smolensk. Ils descendent les chutes du Dniepr pour aller à Kerson et à Nicolaïjeff, où ils sont employés pour la marine. Les flotteurs vivent souvent deux mois sur leurs radeaux sans mettre pied à terre. Le chef de l'expédition se tient sous une hutte. Le propriétaire de la flottille est toujours un juif.

2. Tous les vapeurs qui font le service du Dniepr portent des noms de saints ou de saintes, à cause des nombreux pèlerins qui choisissent de préférence ce mode de transport.

3. On sait que le caviar n'est pas autre chose que les œufs d'esturgeon salés.

Le couvent de Kitajew est une sorte de Nouvelle- Calédonie monacale. On y envoie les révérends pères qui ont une dévotion exagérée pour l'eau- de-vie, et qui oublient que pour gagner le paradis en l'autre monde il faut renoncer en celui-ci aux jouissances brutales de la chair. Dans cette colonie pénitenciaire, les condamnés des tribunaux ecclésiastiques sont astreints à un travail forcé : ils plantent les choux, récoltent les pois et les pommes de terre que mangent les moines de Kiew. Ils s'occupent aussi de l'élève des abeilles et fabriquent avec la cire des ruches les cierges qui se vendent si bien aux pieux visiteurs de la Lavvra. Six auberges dépendent du domaine de Kitajew et sont louées à des juifs, mais fréquentées par des chrétiens.

De là, à travers un bois mélancolique, enseveli dans un demi-jour caressant et vaporeux comme un bois de Corot, par un sentier bordé de mousse, nous nous rendîmes au couvent de Golaséjewka, perdu au fond d'une vallée sombre, dans un thébaïde verte. Au bout des grandes allées froides et solennelles, noyées dans un recueillement d'église, des moines solitaires passaient, se détachant en petites silhouettes noires sur la clarté bleue d'une clairière lointaine. Une tristesse d'hiver enveloppait déjà le grand bois, qui préparait son lit de feuilles sèches pour s'y endormir ; les verdures s'écroulaient, et sous nos pieds la terre était froide. Nous descendîmes une pente escarpée au bas de laquelle, au miUeu de broussailles aux feuilles résistantes et de robustes chênes, miroitait la glace ovale

d'un étang aux eaux couleur d'acier fondu. Par une échappée, on apercevait le couvent derrière les sapins qui le cachaient sous leurs draperies de deuil. Pas un cri d'oiseau ne déchirait le silence qui pesait sur ce funèbre lieu d'exil; et l'on eût dit que le vent lui-même avait peur de toucher du bout de son aile la surface morne et immobile des étangs qui entourent cette triste solitude, comme pour retenir ceux qui y demeurent et éloigner ceux qui en approchent.

Tandis que là-bas, au loin, le Dniepr ressemblait à une coulée d'argent refroidie, tous ces souvenirs palpitaient autour de moi. Dans la douceur molle et blanche d'une brume neigeuse, la ville de Kiew s'évanouissait, et ses clochers d'or s'éteignaient comme de grandes lampes de cuivre dont on baisse la mèche.

Pour ne pas me séparer complètement de la ville disparue, je me mis à relire cette lettre inédite de Balzac, adressée à M. de Youzeffovitch, alors vicecurateur de l'université de Kiew, qui m'avait permis d'en prendre copie :

c Vierzcliownia, 8 octobre 1849.

« Monsieur,

€ Je n'ai pu déplier et voir qu'ici les charmantes vues de Kiew que vous m'avez fait l'honneur et le plaisir de m'envoyer; je vous adresse donc mes remerciements, que je vous prie d'agréer malgré ce re-

tard involontaire. Je n'avais pas besoin, monsieur, de ce souvenir matériel pour me rappeler l'accueil bienveillant que vous et toutes les autres autorités de cette vaste capitale avez daigné me faire et que je crois mériter pour ma sincère admiration de la Russie. Mais je placerai Kiew, à mon retour , parmi les villes que j'aime à revoir, et dont les paysages ornent l'escalier de ma maison. Alors, si quelquefois je passe, je reviens; ou si je suis chargé de soucis, Kiew et ses coupoles, Kiew et ses collines avec ses jardins et ses trésors, Kiew me sourira, dispersera les ennuis de la journée, et à vous, monsieur, celui de tous les sentiments distingués dans lesquels j'ai l'honneur de me dire

« Votre très humble et tout à vous

« DE Balzac. »

On sait que Balzac avait épousé une Petite-Russienne, M"^® de Hanska, morte récemment à Paris *. Le mariage avait eu lieu à Berditschew.

1. Verdet, dans sa Vie de Balzac, rapporte, au sujet de ce mariage, l'anecdote suivante : « En 1835, Balzac était en Pologne et toutes les portes s'étaient ouvertes devant sa gloire. Un jour il avait été prié de passer la soirée chez une grande dame de l'aristocratie. Quelques moments après son arrivée, la maîtresse de la maison dit à safllle, qui lui apportait une tasse de thé sur un plateau : a Ma fille, donnez du thé à M. de Balzac. » A ce nom de Balzac, la jeune flllo eut un rejet brusque de corps en arrière, et laissa échapper le plateau qu'elle portait. Puis, confuse et rougissante, elle s'excusa et disparut. Cette jeune fille

Ce tableau d'un Kiew lumineux, éblouissant, beau comme on se figure une ville de conte oriental, rendait plus pénibles et plus tristes à mes yeux les mornes solitudes dans lesquelles nous étions entrés.

Point de village, point de clocher, pas une seule chaumière avec son groupe bavard de paysannes, pas déroutes, pas de champs, rien que des plaines mornes, d'un brun sale ou couleur de bistre, trouées çà et là de mares semblables à des plaies purulentes ; et, au ciel, quelques nuages déchiquetés qui pendaient.

Voici cependant une petite forêt de pins dont les troncs ont une couleur fauve de vieil or. Quelques chevaux y broutent une herbe jaune, dure et raide comme des soies de porc. Un sifflement de la locomotive met en fuite le troupeau sauvage : il disparaît au galop, la crinière hérissée, les oreilles droites, la longue queue au vent.

Puis c'est de nouveau la plaine nue, d'un vert mourant dans la tristesse de l'agonie de l'automne." Des corbeaux tombent sur les pâleurs de l'horizon comme de grosses larmes noires. Le paysage prend un aspect de cimetière. L'âme est serrée dans une angoisse.

Enfm, vers le soir, une envolée de pigeons domestiques, et quelques mouhns à vent, plantés çà et là comme des guérites de factionnaires, nous annoncent

n'était autre que colle qui devait plus tard devenir la femme du romancier. » Balzac, dont Verdet tenait cette histoire, ajoutait: « Ce jour-là, je connus la gloire. »

l'approche d'un village. Les pauvres moulins ! Comme leur aile bat tristement, avec un air piteux d'oiseau malade ! Ils n'ont rien de cette gentillesse et de cette coquetterie du joli moulin à vent de Hollande, qui babille avec le vent comme une amoureuse avec son amoureux, et qui tourne gaiment, si gaiement, comme un grand papillon ivre d'avoir trop bu au calice des fleurs ! Et rien non plus, dans ces moulins dont le chevalier de la Manche se serait détourné avec mépris, rien non plus de cette physionomie débonnaire du moulin de la Galette par-dessus lequel tant de jolies Parisiennes vont jeter leur toque ou leur chapeau. Ces moulins russes ne semblent faits que pour broyer du noir.

A la gare, pendant qu'on empile sur la locomotive une nouvelle provision de bois de bouleau, des enfants à demi nus s'approchent des wagons ; ils s'inclinent, se signent, et nous demandent l'aumône. Un pope en longue juassa violette, sale et déchirée, les cheveux tombant comme une crinière sur ses épaules, la barbe crépue et noire comme de l'astrakan, la figure allongée et maigre, chaussé de bottes trouées, passe tout le long du train en secouant sous les fenêtres, avec un bruit rude de vieille ferraille, une grosse tirelire en fer-blanc rouillé, munie d'un cadenas. Le pauvre diable a bien plus l'air de quêter pour lui que pour son église!

Nous reprenons notre fastidieux voyage au milieu d'un pays d'une platitude et d'une monotonie désespérantes. Dehors, le froid devient de plus en plus piquant.

On sent déjà l'haleine glacée de l'hiver qui descend du pôle à grandes enjambées. Dans le ciel gris de plomb, la neige est suspendue, prête à tomber. Mais à l'intérieur des vi^agons, la température est chaude et agréable. On se croirait, assis au coin du feu, dans un salon de paquebot transatlantique. Nous sommes là une quarantaine de voyageurs, commodément installés dans de larges fauteuils ou sur des divans de velours vert. Quelques-uns jouent aux cartes; d'autres font du thé dans un petit samovar de voyage ; des dames en cheveux sont absorbées dans la lecture d'une page de Zola. J'ai pour voisins un officier qui a longtemps séjourné à Gonstantinople, avec sa femme, La nuit venue, quand on allume les grosses bougies des lanternes, l'ordonnance vient dresser le lit de madame. Il étend des draps et dispose des coussins sur la banquette-divan ; puis la voyageuse ôte ses bottines, ses bas, se met en jupon, passe une camisole, s'enveloppe dans un châle et se couche, comme si elle était chez elle ou dans une chambre d'hôtel. Chacun déballe sa literie et prépare son lit le mieux qu'i peut. Enfin les dernières cigarettes s'éteignent dans le wagon chauffé comme une serre ; une somnolence alourdit toutes les têtes, et des ronflements accompagnent bientôt en sourdine les ronflements de contrebasse de la locomotive.

« La neige 1 la neige ! > tel fut le cri que poussa lo lendemain tout le wagon en s'éveillant.

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Elle couvrait l'immensité de la plaine de sa pelisse de salin aux cassures chatoyantes et aux blancheurs sans tache. A voir ce grand nivellement blanc, où chaque objet se découpait sans ombre, nettement, sur les enfoncements du bleu frileux de l'horizon, on eût dit u paysage de crème glacée, avec des arbres en caramel et des maisons en chocolat saupoudrées de sucre.

Quand le soleil parut, il fit fleurir des roses sur les pâleurs froides de la neige; et celle-ci rougit comme rougit le front d'une vierge sous un premier baiser. Puis, par gradations d'une délicatesse exquise, cette rougeur pudique et alarmée s'évanouit en des nuances d'opale tendre, s'harmonisant avec les tons violets et doucement effacés d'un ciel couleur gris de perle.

Dans les pays du Nord, la neige est si pure et si belle que, loin de produire une impression de tristesse, elle est comme une joie et une poésie ! Elle a la gaieté claire et charmante du marbre. Les lis ne sont pas plus blancs et plus chastes que ses blancs flocons. Les arbres, ornés de pendeloques et de girandoles de givre, ressemblent à de grands candélabres en verre de Venise ; et la terre, parée de la robe nuptiale que ,ai a tissée l'hiver, fait songer à une pâle fiancée menée à l'autel. — Et puis la neige, n'est-ce pas la vraie Russie, la Russie rêvée, la Russie montrant son bon sourire d'enfant sous les mousselines floconneuses de son berceau?

Sur la neige durcie, voyez comme les traîneaux glissent légers et silencieux ! Par une nuit étincelante d'étoiles, parcourez au galop d'une légère troïka ces espaces gelés et vagues où il n'y a ni routes, ni ponts, ni villages, et vous sentirez cette saine volupté du froid, cette sensation délicieuse de l'infini et de l'inconnu, vous serez pris de ce qu'on a si bien appelé « le vertige du nord » ! Quand le traîneau est ainsi emporté dans un tourbillon rapide, vous n'êtes plus sur la terre, vous êtes dans l'espace, dans les nuages, dans la lune ! Il vous semble que c'est un ballon qui vous enlève et que, dans son vol, il effleure la couche argentée des nues.

En regardant à travers les doubles fenêtres de notre wagon, nous nous demandions si nous n'étions pas au milieu des déserts glacés de la Sibérie et si nous n'allions pas bientôt découvrir le pôle. Autour de nous, tout était blanc, tout était vide et immense. Enfin les arêtes pointues de quelques isbas trouant la neige suspendue sur elles en amples draperies, nous rappelèrent que nous étions entre Kievi^ et Moscou.

Une gare se montra. Nous nous y arrêtâmes quelques minutes.

L'ordonnance de l'officier descendit pour aller chercher du thé, après quoi il procéda à sa toilette. Il demanda un demi-verre d'eau, le prit dans sa bouche, et le renvoyant par gorgées dans ses deux mains, il se jlava la figure.

Après avoir bu son thé, ma voisine s'habilla. Trous-

sant sa jupe sur ses jambes grêles, elle mit ses bas, chaussa ses souliers découpés, endossa une pelisse en guise de robe de chambre, se lissa les sourcils avec ses doigts mouillés de salive, s'enduisit le visage de cold-cream, se tamponna les joues avec une houpette, puis s'essuya avec son mouchoir.

Vers dix heures, nous arrivâmes à Orel, ville commerciale importante sur l'Oka et l'Orbik. On y fait de grandes exportations de blé ; les maisons, poudrées à frimas, s'étendant sur un très vaste espace, grimpent jusqu'au sommet de la petite colline que baignent les deux rivières.

Après Orel, Toula. Comme Kiew, c'est une des plus vieilles villes de la Russie ; mais à la voir, on la dirait née d'hier.

Aucun monument ancien, rien qui vous parle des splendeurs ou de la décadence du passé. En Russie l'histoire n'est pas écrite sur les murs, des maisons qui sont en bois et que les incendies détruisent si souvent.

Toula, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, a été tour à tour ravagée par les Tartares et les Polonais. Il lui reste cependant sa forteresse, son Kremlin, avec ses deux cathédrales. Sa manufacture d'armes, créée par Pierre le Grand, occupe aujourd'hui plus de 4,000 ouvriers et de 4,000 maîtres armuriers. On y travaille jour et nuit depuis que l'alliance des trois empereurs a consolidé la paix. Les premiers ouvriers : de cette manufacture furent des paysans, des serfs dei

la Couronne, que le tzar novateur exempta du service militaire et de toute redevance.

Il les logea, avec leurs familles, dans de petites maisons formant une véritable cité ouvrière, et leur alloua un salaire de cinq roubles par mois.

En Russie, presque toutes les villes de province se ressemblent. Qui en a vu une, les a vues toutes. Ce sont de grands villages, aux ruelles boueuses sans trottoirs, aux maisonnettes de bouleaux ou en briques, à un seul étage, moroses et rechignées, séparées les unes des autres par des enclos et des cours rustiques. Pas de cafés, encore moins de restaurants. Quelques hôtels qui ne sont que de tristes auberges. Un air d'ennui, de solitude, répandu partout et sur tout.

La place du marché, au milieu de laquelle se trouve le bazar — legostinoi dvor — offre seule un pou d'animation. Quand le sol est sec et qu'il fait beau, la « société » s'y promène. On voit là des fonctionnaires raides comme des potences, les moustaches huileuses et mal teintes, le cou serré dans une cravate noire, la tête couverte de la large casquette plaie couleur vert bouteille ; des magistrats qui marchent à petits pas, sur leurs jambes courtes, les bras arrondis en anse de cruche, portant avec un essoufflement poussif leur panse rebondie et leur grosse tête molasse.

La jeunesse dorée de la ville est représentée par de grands efflanqués, maigres comme des échassiers, la raie descendant jusaue dans la nuque, le lorgnon à

l'œil, la cravate bariolée, la chemise brodée à jour, le veston marron et les pantalons à carreaux. Des servantes malpropres qui vont aux provisions, le panier au bras, un mouchoir rouge noué sous le menton, ne peuvent donner aucune idée du beau sexe, qui reste au logis, ayant conservé quelque chose des habitudes sédentaires des femmes d'Orient. De temps en temps, un pauvre diable de moujik à la touloupe (peUsse courte) graisseuse et déchirée, quitte, en titubant, le seuil d'un cabaret borgne. Si, par hasard, un pope vient à passer avec les saintes images, précédé de la croix et accompagné d'un enfant de chœur qui tient l'encensoir, tous ces gens se jettent à genoux, et, dans les sombres boutiques du bazar, les marchands qui jouent aux cartes interrompent bien vite leur partie, pour se découvrir et se signer.

Tout autour de la place s'avancent, avec des airs d'importance, les maisons des notables de l'endroit. A sa façade en bois recouverte de chaux détrempée par la pluie, on reconnaît la maison de ce Pythagorovitch Tchertokoutski, type de l'homme important province, dont Gogol a tracé l'amusant portrait.

Pythagorovitch est le plus fameux orateur en temps d'élection. Il possède un équipage très élégant. Il a servi dans un régiment de cavalerie ; il y a même passé pour un des officiers les plus accomplis, s'étant constamment moniré à tous les bals et soirées partout où son régiment avait pris ses quartiers. Du reste, on peut demander de ses nouvelles à toutes les demoiselles des

gouvernements de Tamboff et de Simbirsk. Il aurait probablement répandu sa renommée dans d'autres gouvernements, s'il n'avait dû quitter le service à la suite d'un de ces cas qu'on appelle une histoire désagréable. A-t-il reçu ou donné un soufflet ? C'est ce qu'on n'a jamais pu savoir; mais ce qui est indubitable, c'est qu'on le pria de demander son congé. Cependant cet incident n'a eu aucune suite fâcheuse pour la considération dont il avait joui jusqu'alors. M. Tchertokoutski porte constamment un habit à taille très haute, à la façon des uniformes militaires, des éperons aux bottes et des moustaches sous le nez, pour ne pas donner lieu aux gentilshommes de penser qu'il a servi dans l'infanterie, arme à laquelle il prodigue les dénominations les plus méprisantes.

Il fréquente les nombreuses foires oij affluent les bonnes d'enfants et de gros propriétaires qui s'y rendent en britchkas, en tarentasses et autres véhicules" d'un aspect si étrange, que personne n'en a jamais vu de pareils, même en rêve. Il devine au flair l'endroit où est cantonné un régiment de cavalerie, et il part aussitôt se présenter à MM. les officiers. Aux élections, il donne toujours un grand dîner à la noblesse, pendant lequel il déclare qu'il mettra tous les gentilhommes sur le même pied si on le fait maréchal de la noblesse. D'habitude, il se conduit en grand seigneur. Sa femme — lune assez joHe personne — lui avait apporté en dot ijdeux cents paysans et quelques milliers de roubles. Il [lemploya immédiatement cet argent à l'achat de six

beaux chevaux, de serrures en bronze doré et d'un singe apprivoisé ; de plus, il loua un maître d'hôte] français. Les deux cents paysans de madame, ainsi que les deux autres centaines de paysans appartenant à monsieur, furent mis en gage à la banque*.

Ce seigneur comme il faut, ce petit boïar ruiné végète aujourd'hui pauvrement dans la maison délabrée que son père lui a laissée dans la capitale de la province, Il ne travaille pas ; fataliste comme un Vieux-Russe, il attend des « temps meilleurs ». Maintenant qu'il n'a plus rien à perdre, il sympathise secrètement avec les socialistes; et un jour, qui sait? il entrera peut-être dans le mouvement.

Dans cette autre maison, « à joyeuses fenêtres, » avec sa porte cochère entr'ouverte qui laisse voir une grande cour et le bout d'un jardin, doit certainement demeurer Taliane Barissovna, ce type de la femme de province si admirablement décrit par Tourgueneff. Tatiane habitait jadis la campagne, dans un village; se faisant vieille, elle a émigré dans la ville. — Montons le perron à auvent qui conduit chez elle. Mais la voici elle-même qui ouvre son vasistas et nous salue de la tête... Laissons le romancier russe nous la présenter et nous la dépeindre : « Tatiane Barissovna est une femme d'environ cinquante-quatre ans ; elle a de grands yeux pers un peu saillants ; le nez un peu épaté, la joue

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