Gogol, traduction de M. L. Viardot
vermeille et un menton à deux étages. Sa physionomie reluit de douceur et de bonté. Elle a eu un mari, mais si peu de temps qu'on ne se rappelle pas l'avoir connue autrement que veuve. Elle ne sort presque point, entretient fort peu de relations avec ses voisins, ne reçoit guère et n'aime que la jeunesse. Elle est née de gentilshommes fort pauvres et n'a reçu aucune éducation; en d'autres termes, elle ne sait pas le français, et n'a pas vu, je ne dis pas Pétersbourg, mais Moscou... Eh bien, malgré ces taches, elle s'arrange d'une manière si simple et si sage dans sa vie, elle a une manière si large de penser, de sentir, de comprendre les choses, elle est si peu accessible aux mille faiblesses ordinaires des pauvres bonnes dames de la province, qu'ensuite on ne peut s'empêcher de l'admirer. Elle reste étrangère à tous les caquets de la localité, ne crie pas, ne mord pas, ne s'indigne point, ne suffoque point, ne frémit point de curiosité... Envie, jalousie, aversion, engouement, inquiétude de corps et d'esprit... tout cela lui est inconnu... Convenez que c'est là une merveille. Elle est chaque jour, dès onze heures, en robe ou en capote de taffetas gris de fer et en bonnet blanc à longs rubans pensée; elle aime à manger et à fau'e manger, mais elle mange modérément et souffre qu'on l'imite.
« Les conserves, les fruits, les salaisons sont confiés à la gouvernante de sa maison. De quoi s'occupe-t-elle, et comment remplit-elle sa journée? Elle Ht peut-être? demanderez-vous. Non, elle ne lit pas, et, à dire vrai,
c'est à d'autres qu'il faut songer quand on imprime un livre.
« Si, en hiver, elle se trouve seule, notre Tatiane Barissovna se tient assise près d'une fenêtre et tricote paisiblement son bas; l'été, en pareil cas, elle va et vient dans son jardin, où elle plante et arrose des fleurs, fait écheniller ses arbres, mettre des tuteurs à ses arbrisseaux, sabler ses allées ; puis, elle peut jouer des heures entières avec la gent emplumée de sa basse-cour, avec de petits chats, et les pigeons qu'elle nourrit ellemême.
« Elle s'occupe très peu du ménage; s'il lui tombe à l'improviste quelque bon jeune voisin, la voilà toute heureuse : elle l'établit sur son divan, le régale de thé, écoute ses récits, quelquefois lui donne de petites tapes d'amitié sur la joue, rit de bon cœur de ses saillies et parle elle-même très peu. Avez-vous du chagrin, vous est-il arrivé un malheur? elle vous console par des mots bien sentis, elle vous offre différents avis toujours pleins de bon sens. Que de gens, après lui avoir confié leur secrets de famille, leurs peines de cœur, se sont si bien trouvés de s'être ouverts à elle qu'ils inondaient ses mains de leurs larmes! Le plus ordinairement elle se tient assise devant son hôte, la tête légèrement posée sur la main gauche, regardant face à face son interlocuteur avec tant d'intérêt, lui souriant de si bonne amitié, qu'on ne peut guère manquer de penser : « Ah ! que tu es une excellente femme, Tatiane Barissovna! Va, je ne te cacherai rien de ce qui me pèse sur le
cœur. » Dans ses bonnes petites chambres, on est si bien qu'on n'en voudrait pas sortir; dans ce ciel-là, le temps est toujours au beau fixe! * »
Il y a, dans la petite ville russe, bien d'autres types encore qui, loin de tout contact étranger, se conservent dans leur originalité primitive; figures caractéristiques qu'on ne rencontre pas ailleurs, et qui donnent à la littérature russe un charme si étrange et un cachet si particulier.
La vie, dans les villes de province, comme l'a fort bien fait remarquer M. A, Leroy-Beaulieu, est encore moscovite, à demi orientale, à demi asiatique. Les représentants de la haute classe ont seuls des habitudes européennes; la masse des citadins est, par l'éducation et les goûts, par les usages comme par l'esprit, demeurée voisine des habitants de la campagne. Dans ces villes, souvent improvisées de toutes pièces et parfois déjà populeuses, les paysans sont nombreux et les "mœurs restent à demi rurales. Il n'y a le plus souvent ni bourgeoisie à notre sens français du mot, ni plèbe urbaine, comparable à la population ouvrière de nos grandes cités et de nos faubourgs 2.
Pierre le Grand el Catherine II, frappés du rôle que la bourgeoisie, le Tiers-État, jouait en France et en Allemagne, voulurent l'introduire dans leur pays, mais leur tentative ne réussit guère. Que fit Catherine? En
i. Mémoires d'un gentilhomme russe.