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L'empire des tsars et les Russes, tome I, page

vingt années, elle créa 216 villes nouvelles. Voici ce qu'étaient ces villes : au milieu des deux rangées de cabanes et d'isbas d'un grand village on avait construit une affreuse maison carrée pour le tribunal, la police, la prison et les fonctionnaires ; et la viUe avait été déclarée « ouverte ». D'après l'édit impérial, qui subsiste encore aujourd'hui, les habitants des villes se divisent en deux groupes principaux, formant la classe intermédiaire entre celle des nobles et celle des paysans. Il y a d'abord les marchands privilégiés, puis les petits commerçants, les artisans de toute sorte appartenant aux différents genres de métiers et de corporations, et les mestchane, c'est-à-dire les petits bourgeois, les citadins vivant d'une petite industrie ou de métiers manuels. Mais, en dépit de l'étiquette, cette dernière classe, qui forme le gros de la population des villes, n'a absolument rien de « bourgeois » dans son caractère, dans ses mœurs, dans son existence. Les mestchane, encore astreints à la vie incertaine et précaire de l'ouvrier, formeraient plutôt le polétariat des villes russes, s'il y avait chez eux le moindre esprit personnel, la moindre haine et jalousie de classes. Les mestchane, comme on l'a fort bien dit, ne sont que les moujiks des villes. Profondément attachés à leur foi orthodoxe, fidèles aux habitudes et aux traditions des « anciens», ils représentent l'élément conservateur par excellence.

Il se passera probablement encore beaucoup de temps avant que la Russie possède une bourgeoisie se rapprochant de la nôtre. Cependant, on en voit poindre

les germes. Dans les grands centres, à Moscou, à Pélersbourg, à Kiew, à Odessa, à Kherdon, la classe moyenne est en formation. Elle se recrute parmi les fils de prêtres, de marchands, parmi les jeunes hommes instruits de la génération nouvelle, qui ont passé par les universités et qui embrassent des carrières libérales. Si l'antagonisme des classes existait en Russie comme chez nous, les nihilistes auraient vraiment beau jeu ! Mais il n'y a pas de classes rivales dans l'empire des tzars. Jamais les divers groupes qui forment la société russe ne sont entrés en lutte les uns contre les autres. 11 n'y a que les différences de situation sociale des individus, car le fils de marchand peut se faire prêtre, le fils de prêtre marchand ou fonctionnaire, et le paysan, plus d'une fois, est devenu noble : témoin l'histoire de Demidoff.

i^n 1696, Pierre le Grand, visitant le gouvernement de Vorogène, s'arrêta à Toula et lit demander aux armuriers et aux forgerons de la ville s'ils pouvaient lui fournir, dans le délai d'un mois, trois cents hallebardes dont il leur présenta le modèle.

Un seul répondit à la demande du prince ; c'était Nikita Demidovitcb Demidoff, dont la taille élancée, les traits mâles, attirèrent l'attention de Pierre :

— Voilà, s'écria-t-il, un homme à qui l'uniforme des grenadiers du régiment de Preobrajensk irait à merveille!

L'artisan, effrayé, se jeta aux pieds du tzar et le supplia, les larmes aux yeux, de ne point l'enlever à sa famille. Le souverain sourit :

— Je veux bien, dit-il, mais à une condition : c'est que tu me livreras mes hallebardes dans le temps prescrit.

Demidoff promit et tint parole. Un mois plus tard,

il apportait à Vorogène les armes demandées.

Très satisfait, le tzar paya le double du prix conve venu, revêtit Demidoff d'habits allemands, lui fit cadeau d'un gobelet d'argent et lui annonça qu'il irait le voir à son retour.

En effet, revenant à Toula, Pierre visita l'atelier du forgeron et loua beaucoup son travail. Puis il entra dans sa maison ; là, Demidoff ayant offert du vin du Rhin à son hôte :

— Gela me déplaît que tu boives des vins aussi chers, lui dit le tzar.

— Gospodar, répliqua l'artisan, je ne bois jamais de vin, je n'ai acheté celui-ci que pour vous le servir et vous être agréable.

— Enlève-le ; donne-moi seulement du rhum russe. Demidoff s'empressa d'apporter du rhum. Le prince

but, mangea un craquelin, embrassa sur le front la maîtresse de la maison et s'éloigna en disant :

— Demidoff, je t'attends chez moi; j'ai à te parler. Lorsque le forgeron se rendit chez le tzar, celui-ci

lui montra des fusils et lui demanda s'il était capable d'en fabriquer de semblables.

— J'essaierai, répondit Demidoff.

Et il se mit à l'œuvre. Ses premiers essais ne furent pas heureux. Il parvint cependant à fabriquer six fusils, qu'il apporta à Moscou. Le tzar en parut content et lui dit:

— Tu peux agrandir ton atelier; je te viendrai en aide.

Demidoff obtint du tzar la concession de quelques

terres aux environs de Toula, et une patente pour l'exploitation des minerais de fer qui s'y trouvaient. Puis, ayant construit une usine sur les bords de la Toulitza, il se mit à fabriquer des armes. Sa rare activité, son honnêteté, furent largement récompensées par Pierre le Grand, que le génie entreprenant de cet homme intéressait et qui voyait, grâce à lui, s'ouvrir des destinées nouvelles pour l'art métallurgique de Russie. Il protégea Demidoff de sonmieuxetlui donça, en Sibérie, de grandes terres où des fonderies de fer furent établies. C'est de cette époque que datent la découverte des raines d'argent de l'Altaï, celle des mines de cui-vre de Koluvane, l'exploitation de l'amiante et la colonisation des vastes steppes du gouvernement de Perm.

Demidoff acquit bientôt des richesses immenses. En 1717, lorsque l'impératrice accoucha d'un fils, il lui envoya un zoubok (cadeau que reçoivent les femmes après leurs couches) de cent mille roubles, somme très considérable pour l'époque. Le tzar lui conféra, en 1720, des titres de noblesse ; et, deux ans plus tard, il lui fit remettre son portrait accompagné d'une lettre très affectueuse.

Akienfi Nikititch, le fils du premier Demidoff (mort en 1725), quadrupla la fortune que lui avait laissée son père. Il légua à ses enfants des usines et des maisons nombreuses, trente mille serfs, des monceaux d'or, d'argent et de pierreries.

Les prodigalités et les extravagances d'un de ses fils, Prokofy Akienfievitch, fuirent célèbres dans toute

l'Europe. Il parcourut toutes les capitales, leur demandant un luxe et des plaisirs que son pays ne pouvait lui offrir. Il avait d'abord résolu de se fixer à Saint- Pétersbourg; mais il craignit le rigorisme de la cour et choisit Moscou pour sa résidence. Il s'y fit construire une maison couverte de fer, où il entassa des richesses inouïes. L'or, le marbre, les pierres précieuses, resplendissaient sur les murs; les parquets disparaissaient sous l'amoncellement des tapis d'Orient, des peaux d'ours et de tigre. Des bassins de marbre, des statuettes d'argent, des fontaines où le vin coulait à flots, décoraient sa salle à manger. Les raffinements du luxe le plus insensé étaient réunis dans cette demeure somptueuse.

Rien ne coûtait à ce Demidoff s'il s'agissait de faire parler de lui. Il jetait souvent des poignées d'argent par les fenêtres aux mendiants qui assiégeaient sa maison, où chacun pouvait entrer. Fripons, spéculateurs, aventuriers, vagabonds, il recevait tout le monde et ne dédaignait de parler avec qui que ce fût. Jamais il ne manquait de secourir efficacement les véritables malheureux; les autres, il s'en amusait.

Il lui arriva d'héberger des fainéants auxquels il imposait l'immobilité la plus absolue. Des domestiques étaient chargé^ de les surveiUer jour et nuit sur les lits, où ils reposaient sans pouvoir se lever. Plusieurs y passèrent une année entière. On leur donnait alors quelques milliers de roubles.

D'autres fois, il engageait des mendiants à rester

une heure devant lui sans cligner des yeux, bien qu'il agitât continuellement sa canne, faisant mine de les menacer. Une gratification était accordée à ceux qui supportaient sans broncher cette singulière épreuve.

Il y avait alors à Moscou un Arménien du nom de Tarass Maravitch, bien connu par son ivrognerie et sa passion pour le jeu. Il se rendit un jour chez Demidoff et lui demanda de l'argent. Le boïar, de bonne humeur ce jour-là, proposa à Maravitch une partie de cartes qui fut aussitôt acceptée. Une des conditions du jeu donnait au gagnant is droit de barbouiller de charbon le visage de son partenaire. Demidoff ayant fait apporter un vin très capiteux, Maravitch, qui ne se gênait pas pour satisfaire son penchant, s'enivra et roula bientôt sous la table. Des domestiques lui charbonnèrent alors la figure et le mirent dans un cercueil, qu'ils allèrent déposer dans la cour de sa maison.

Une scène de désolation indescriptible s'en suivit.

La femme de l'Arménien se lamentait; la foule rassemblée compatissait à sa peine; les chiens aboyaient lugubrement. Le vacarme fut si grand que Maravitch sortit de sa torpeur; son ahurissement n'eut d'égal que celui de sa femme, qui était loin de s'attendre à une résurrection aussi prompte.

Un autre personnage, un banqueroutier fripon, Mendère, ne sachant comment sortir d'embarras, résolut de se rendre à Moscou et de s'adresser à Demidoff. Prokofy Akienfievitch le reçoit en chemise, ne dit mot et se met à rôder autour de lui en le regardant attentive-

ment. Mendère, qui était préparé à toutes sortes de farces, ne bouge pas et reste muet. Gela dure cinq minutes. Enfin Demidoff s'arrête devant son visiteur et lui dit :

— Qui es-tu?

— Mendère.

— Quelle est ta profession?

— Je suis marchand et courtier.

— Que veux-tu ?

— Voir le célèbre Demidoff, dont on vante la charité dans tout l'empire.

— Comment es-tu venu à Moscou?

— En kibitka.

— Sais-tu monter à cheval?

— Oui.

— Peut-on monter sur toi?

— Si vous voulez; cela ne dépend que de vous.

— C'est bien; je vais essayer.

Et Prokofy Akienfievitch monte sur le dos du marchand, qui le promène à travers toutes les chambres. Demidoff descendant alors de sa monture improvisée :

— Je vois que tu es un brave garçon, dit-il à Mendère ; veux-tu manger ?

— J'aime mieux boire; ma soif est toujours plus pressante que ma faim.

— Quel est le vin que tu préfères?

— Ça m'est égal.

— Eh bien! nous allons boire.

On apporte du vin. Mendère lève son verre, le vide

LES DEJnDOFF 355

d'un trait et crie à tue-tête : « Hurrah ! Vive Demidoff I »

Prokofy Akienfievitch est enchanté :

— Tu as le diable au ventre; tu • me plais ! je voudrais te voir plus souvent. Que veux-tu de moi ? Disle carrément.

Mendère ne se fit pas prier; mettant à profit la joyeuse humeur du nabab, il raconta son histoire, en ajoutant que 40,000 roubles pourraient le sauver. Il les obtint.

En ce temps-là, comme il n'y avait pas de casernes suffisantes pour loger les troupes, les soldats prenaient leurs quartiers chez les habitants. Prokofy Akienfievitch ayant oublié une fois d'envoyer à l'officier de police chargé de la répartition des billets de logement le petit cadeau qui devait lui éviter les ennuis de cette servitude, ce dernier jugea à propos de lui rappeler son oubli en lui envoyant une escouade de soldats. Demidoff, froissé, cacha la blessure faite à son amour-propre, et, à quelques jours de là, U écrivit une lettre très polie à l'officier pour le prier à dîner. L'officier ne manqua pas de répondre à l'invitation. Il fut reçu avec des égards particuliers et trouva une table chargée des mets les plus recherchés. Au dessert, Demidoff lui servit les meilleurs vins. Mais après des libations trop copieuses, l'officier perdit toute conscience de sa situation. On l'emporta dans une chambre où l'amphytrion, en veine d'extravagance, le fit déshabiller, raser, enduire de miel, puis rouler dans un

o56 LA RUSSIE ET LES RUSSES

monceau de plumes, après quoi on le laissa dormir tout son saoul.

Demidoff fut sur pied de très bonne heure le lendemain. Il guettait le réveil de son hôte. Lorsque celuici ouvrit les yeux, il l'accabla des plus vifs reproches : « Quoi ! c'est dans un pareil état que vous osez vous présenter à ma vue, vous, un des officiers chargés de la poUce de cette cité, s'écria Demidoff. Mes gens vont vous conduire chez le gouverneur, et je le prierai de vous chasser sans pitié ! »

L'officier se jeta aux genoux du boïar et le supplia de l'épargner, lui promettant de ne jamais plus le déranger par un envoi de soldats. Il signa même cette promesse. Demidoff, défiant, donna 50,000 roubles à l'offioier pour qu'il résignât de suite ses fonctions.

L'équipage de Demidoff était d'une haute originaUté. Il se composait de six chevaux attelés parcouples ; les deux premiers, tout petits, étaient suivis de deux autres très grands, montés par un postillon de taille lilliputienne , les deux derniers , également tout petits, étaient conduits par un second postillon d'une longueur démesurée, dont les pieds traînaient à terre. Les laquais portaient une livrée mi-partie de brocart d'or, mi-partie de l'étoffe la plus vulgaire ; ils étaient chaussés à la fois d'un soulier fin, oii se cambrait le pied recouvert d'un bas de soie, et d'une sorte de sandale sur laquelle retombait un grossier pantalon de bure.

Lorsque les lunettes devinrent à la mode, Demidoff

en attacha à la tête de ses chevaux et de ses chiens *.

Un jour, invité à diner par son gendre, il lui envoya un cochon. Le gendre, habitué à ces fantaisies, fît au goret un accueil plein de déférence, l'installa à sa table dans un fauteuil et le renvoya à son beau-père en grand équipage. Celte plaisanterie plut tellement à Demidoff qu'il fit tuer le cochon et, remplissant de roubles la peau de l'animal, l'adressa sur-le-champ au facétieux compère qui lui donnait si bien la réplique.

Une autre fois, pendant une fête, il s'avisa de substituer aux statues de son parc des moujiks dépouillés de leurs vêtements, afin de jouir de la surprise de ses convives, qui étaient venus avec leurs femmes et qu'il promena, une heure durant, au miUeu de ces nudités vivantes.

Quand Joseph II vint à Moscou, une solennelle réception fut organisée; mais Demidoff, le richissime boïar, y parut vêtu d'un cafetan déchiré, de bottes Bculées, et un grand bâton de mendiant à la main.

Sa générosité pour les pauvres touchait à la granleur. Il consacra i ,300,000 roubles à la création d'une îcole de commerce. On lui doit encore la fondation de louze bourses destinées à subvenir aux besoins d'étuliants sans ressources. En reconnaissance de ces dons l fut nommé conseiller d'Etat.

Son frère aîné, le comte Nicolas Nikititch, était aide

1. Si invraisemblables que puissent paraître ces détails, ils jont rigoureusement exacts. Nous les avons empruntés à im istorien russe, Choubinsk.

de camp du fameux Potemkin ; il fit construire à ses frais une frégate et sacrifia des sommes immenses pour favoriser le développement de l'industrie métallurgique. Il fut aussi chambellan de l'impératrice Catherine. La célèbre collection de San Donato est son œuvre.

Après la Restauration, il vint se fixer à Paris où, chaque année, il faisait distribuer 200,000 francs aux orphelins et aux pauvres. Il eut deux fils, Anatole Demidoff, auteur de charmants récits de voyages dans l'Europe orientale, publiés avec grand luxe, et Paul, qui épousa la princesse Mathilda»

91 VILLAfiE. — LE PAYSAH

Toula, avec sa grande gare et ses vitrines où sont exposés les échantillons de son industrie : samovars, fusils, couteaux de chasse, poignards, cafetières, chandehers, tabatières, étuis à cigares, canifs, ciseaux, ceintures; Toula, avec ses clochers aux frileuses dentelles de givre, ses petites maisons blotties sous l'hermine d'une neige immaculée, avec sa rivière glacée étalant comme un ruissellement de perles; Toula, la ville des canons et des armes meurtrières, a disparu depuis longtemps derrière nous.

Nous roulons de nouveau dans le grand silence et la gi'ande solitude de l'hiver. — Sous le blanc linceul qui la couvre, on dirait que cette terre est morte. Elle n'a pas un souffle, pas un tressaillement, pas un cri.

Mais elle n'est (ju'engourdie, elle sommeille, — comme sommeillent ceux qui l'habitent. — Ces plaines mornes et taciturnes sont bien l'image de ce peuple

slave, qui xit encore de la vie intérieure des métaux qui se forment, des molécules qui s'agrègent, des semences qui germent. A la surface, quelque chose de sauvage et de nu comme un prolongement du steppe asiatique; mais, à l'intérieur, au-dessous des hautes herbes ou de la froide neige, un feu qui couve, une flamme chaude, prête à jaillir, et qui, un jour, jettera les brillantes clartés d'une aurore immense et nouvelle ! « Monde étrange que ce monde slave, disait Herzen, ne faisant cause commune ni avec l'Europe ni avec l'Asie! L'Europe organise les croisades, — les Slaves restent chez eux. L'Europe développe la féodalité, les grandes cités, une législation basée sur le droit romain, sur les lois germaniques ; l'Europe civilisée devient protestante, libérale, parlementaire, révolutionnaire. — Les Slaves n'ont ni grandes cités, ni noblesse aristocratique; ils ignorent le droit romain, ne connaissent pas de distinction entre les paysans et les citadins; ils habitent de préférence leurs villages, gardent leurs institutions communales, démocratiques, communistes et patriarcales. »

Par leur manière d'être, leur organisation, leur état social, les Russes forment le peuple le plus jeune de l'Europe.

La décrépitude n'est que dans la capitale, à Saint- Pétersbourg, ville plus allemande que slave, et qui subit, depuis sa fondation, le contact d'une civilisation étrangère. Pierre le Grand ne put germaniser que sa capitale, sa cour, ses fonctionnaires et ses bureau-

crates *. Le peuple résista à tous ses ukases, conseK* rant, malgré les menaces, sa barbe et son costume, ses mœurs et ses traditions.'*

Intact, le paysan personnifie la Russie vierge, la Russie silencieuse qui attend et n'a pas encore parlé.

Ah! pauvre moujik, qu'on méprise et qu'on bafoue, c'est toi qui es l'avenir, car tu es le peuple, et le peuple russe aura son jour l

Gomme on te méconnaît, pauvre moujik ! Pour le voyageur de table d'hôte, pour celui qui passe en ne voyant que ta face barbue, ta pelisse de mouton, graisseuse et déchirée, tu es la bête, l'ivrogne, la « masse noire » qui ne remue que sous les coups de pied des fonctionnaires, ou devant le verre d'eau-de-vie du juil.

Pauvre moujik, que serait sans toi la sainte Russie? N'es-tu pas le fondement, les assises solides sur lesquelles repose l'énorme et lourd empire ? N'est-ce pas ta main calleuse, ton bras robuste, qui sème Je pain ? Le sang qui rougit les champs de bataille ne sort-il pas de tes veines généreuses ?

1. La bureaucratie fut calquée sur le modèle de la bureau cralie allemande'; à Saint-Pétersbourg, on flt la guelre à tout ce qui était russe : longue, costume, juridiction; la religion mémo fut soumise à la bureaucratie allemande. Et tout fut traduit, dit Ogareff, en langue allemande : le tzar se nomma empereur ; l'État fut appelé empire ; les palais de justice et les hôtels du gourernement furent nommés collèges; les vojevodes (chcfo militaires) généraux ; les fonctionnaires civils formèrent une échelle de 14 degrés (tchinns), depuis le « KoUeglen-Régistrator » \\isq\x'&\i gebeimeeralh ;Ia capitale eut ua nom allemand, etc., etc.

On te reproche ta paresse ? Mais n'ès-tu pas le fils d'une tùère qui dort, d'une terre couverte de neige pendant huit mois de l'année, et qui tout à coup se réveille, passant brusquement, sans transition, des blanches fleurs de la mort aux fleurs roses du printemps et de la vie ? — Ton histoire est aussi un long hiver, une longue nuit. Mais ton printemps viendra et fleurira, car tes racines sont vivaces et pleines d'espérance. Les yeux fixés sur les étoiles qui commencent à poindre au-dessus de toi, tu attends. Et l'heure n'est peut-être pas loin où, retroussant tes manches sur tes bras poilus, secouant ton épaisse chevelure, tu vas faire ta terrible irruption dans l'Histoire, en bousculant le Germain !

Autour de nous, toujours le même paysage. Des plaines, des plaines sans fin ; de la neige, et encore de la neige! On dirait qu'on n'avance pas, qu'on reste en place, comme sur une mer gelée.

L'égalité de la nation est sortie de cette uniformité du sol ; car, malgré sa diversité de peuples, la Russie ne présente qu'une seule et même nationahté. Les populations de race étrangère, les tribus qui n'ont rien de slave, flottent, masses confuses, aux extrémités de l'empire, en Asie ou vers l'est et l'ouest. Tout le centre, comme l'a si justement fait remarquer dans ses savantes et belles études M. A. Leroy-Beaulieu, est rempli par une nationahté à la fois absorbante et expansive, au milieu de laquelle s'effacent de mai-

gres colonies allemandes ou de minces enclaves finnoises ou tartares, sans cohérence, sans lien national. Ces populations non slaves forment un total de 18 à 19 millions d'âmes, en comptant le Caucase, tandis que les Petits et Grands-Russiens sont une masse compacte de 57 millions. Du reste, le Finnois et le Géorgien aiment et vénèrent autant le tzar que le moujik. Les Esthoniens regardent les Russes comme leurs protecteurs contre les Allemands; et les Polonais préféreront toujours le Russe au Prussien.

Dans ces immenses espaces plats de la Russie centrale, non seulement le paysage, mais le costume, le type, la langue, l'architecture , tout est uniforme. Mêmes habitudes, même monotonie.

La Grande-Russie est à la Petite-Russie ce que le nord est au raidi dans des pays tels que l'Italie et la France. Plus lourds, mais plus tenaces, moins individuels, mais plus patients, plus vigoureux, plus persévérants, les Grands-Russiens ont une force d'expansion énorme. A pas de géant, le Grand-Russien a descendu le Don et le Volga, il a franchi l'Orient, la mer Caspienne, et il est allé à la conquête de l'Asie.

Notre train s'arrête un instant devant une petite gare solitaire et endormie au milieu de l'immensité blanche. Pas un voyageur ne monte ou ne descend. Au loin, on n'aperçoit ni ville ni village. Sur le pont de bois de la gare, il n'y a qu'un gendarme, immobile et droit comme un mannequin, sanglé dans sa capote brune, son bachelick noué autour du cou, sabre \a ceinture, re-

volver en bandoulière, casque pointu comme la coiffure de bataille de M. de Bismarck. Il n'y a pas de gares au monde qui soient ornées de plus beaux gendarmes que les gares russes. En Russie, ils semblent faire partie de l'architecture, comme des figures et des motifs de décoration.

Et comme ces conducteurs de chemins de fer ont plus de caractère et de cachet que les nôtres ! On dirait des Kosaks d'opéra-comique, à les voir dans leur courte tunique noire plissée et serrée à la taille par une écharpe qui, dans chaque compagnie, diffère de couleur. Ils portent des bottes et de grands bonnets en peau de mouton. Propres, d'une tenue élégante, ce sont des hommes de choix. A chaque station, ils vous offrent des journaux, des livres ; ils sont pleins d'attentions efi de petites prévenances pour les voyageurs, leur rendent mille services et semblent connaître par cœur le manuel de la politesse puérile et honnête. Et voyez comme les Russes sont plus pratiques que nous ! Ils ont les meilleurs buffets de chemins de fer du monde, ils ont les wagons les plus commodes de toutes les compagnies de l'Europe, et, dans chaque gare, on trouve un registre ouvert, oii tout voyageur peut inscrire ses plaintes et ses réclamations ! Les étrangers se plaignent de la lenteur des chemins de fer, mais elle s'explique par la rareté des lignes à voie double, et cette lenteur n'est-elie pas une garantie de sécurité? Les accidents de chemins de fer sont très rares en Russie.

De loin en loin, nous rencontrons maintenant de petits bois aux troncs argentés.

Quels bois charmants que ces bois de bouleaux ! On dirait des sanctuaires de marbre blanc aux colonnes sveltes et aux piliers élancés. Leurs branches dépouillées de feuilles, mais fleuries de givre, ont une finesse et une élégance de plumes d'autruche; et, au fond des allées qui bleuissent comme voilées d'un léger nuage d'encens, des buissons se dressent en autels, recouverts d'une nappe immaculée, aux larges dentelles pendantes, sous un dais de neige d'une éblouissante blancheur.

Enfin, voici un village que l'hiver commence à ensevelir sous la tombée lente de ses flocons serrés. On dirait que toutes ces noires isbas sont des cercueils à demi cachés sous un effeuillement de roses blanches.

Quelle vie de prisonnier et d'exilé que celle du paysan russe pendant que l'hiver l'enferme dans sa hutte comme dans une tombe !

Aussi, la saison morte venue, se hâte-t-il d'atteler son maigre cheval à son petit traîneau et d'émigrer vers les villes, où il exerce le métier de cocher, d'istvoschik. Celui qui n'a pas de cheval va s'engager comme ouvrier dans les usines et les fabriques, ou comme domestique * n'importe chez qui.

1. Dans le Nord, le paysan est souvent heureux do pouvoir se louer pour tout l'hiver, en échange de la nourriture et de 40 francs. — Cette somme, il ne la garde pas pour lui, il la donne au gouvernement pour payer l'impôt.

En été, SOUS le soleil brûlant, enveloppés d'une atmosphère de poussière, les villages ne sont guère plus gais. S'il pleut, les chemins se changent en fondrières ; et il n'est plus possible de circuler. La terre n'est jamais verte ; elle a toujours ce ton de bistre de la vase solidifiée.

Autour des isbas formées de troncs de sapins superposés et dont les interstices sont garnis de mousse ou d'étoupe, pas de jardin, pas une fleur, rien pour distraire et réjouir l'œil. Quelquefois un pauvre potager où poussent des pommes de terre * et quelques choux, oii croît un peu de chanvre qui donnera la toile nécessaire à la confection d'une ou deux chemises et d'un pantalon.

A la porte de l'isba est suspendu à une corde le pot aux ablutions. Le matin, le père l'approche le premier de ses lèvres, chauffe la gorgée d'eau dans sa bouche, la rejette par petits jets dans ses mains et se lave le visage ; puis vient le tour de toute la famille, qui fait la même chose. Quand vous entrez, vous êtes frappé de l'aspect pauvre et malpropre de ce logis bas, humide, au sol battu que les immondices des poules et du bétail ont transformé en une couche de fumier durci. Près du poêle en briques, quelques planches clouées ensemble : c'est le lit commun. Ni oreillers,

1. La culture de la pomme de terre que le paysan regardait comme un péché, n'a commencé à devenir générale eu Russie qu'il y a quinze ou vingt ans.

ni couverture, ni paillasse. Le paysan a l'habitude de coucher tout habillé.

En face de la porte, les saintes images avec une petite lampe qu'on allume les dimanches et les jours de fête. Des paniers dans lesquels on met les poules couveuses sont attachés aux poutres du plarond ; et dans un berceau semblable à un petit pétrin ei qui se balance aussi au bout d'une corde, crie un eniant encore à la mamelle. Pour meubles, une table et un banc de bois qui fait, comme un divan, le tour de la chambre ; et un coffre aux vives couleurs. C'est dans cette caisse que la paysanne a apporté sa dot quand elle s'est mariée. Le coffre contient maintenant les richesses de tout le ménage : deux jupons de laine, deux mouchoirs rouges, deux boucles d'oreilles cassées, trois ou quatre essuie-mains, quatre chemises, des débris de pain d'épice, un morceau de sucre de pomme, quelques vieux clous, une pipe et une blague $ tabac encore neuve, qui ne sert qu'aux grandes occasions. Et c'est tout... Ah! j'oublie cinq kopecks en cuivre, soigneusement cachés comme un trésor, sous un morceau de toile...

Les fenêtres de l'isba qu'on achète toutes faites ax marché ou à la foire, ne sont pas plus grandes ipe des fenêtres de lucarne, à cause de la cherté du verre. On ne les ouvre jamais; l'air ne se renouvelle que par la porte. Le soir, on entasse les laptîs * humides et pour^

1. Le paysaa trop pauvre pour acheter des bottes so fabrique des cliaussures en écorce de bouleau qu'on appelle laptis.

ris dans le poêle pour les sécher; et l'on allume une îoutchina * qui remplit la pièce de fumée.

Pendant les grands froids, la famille couche pêlemêle sur le poêle, qui sert à la fois de lit, de foyer et d'étuve pour les bains de vapeur. Et l'on fait passer la vache ^ de l'étable dans la chambre pour la traire; auant au veau il y reste à demeure.

Au milieu des poules grouillent les enfants, qui portent été et hiver le même costume primitif: une longue chemise. Bien que les mères soient pleines de tendresse dans leurs paroles, elles n'entourent leurs petits d'aucun soin particulier ; aussi ceux qui ne sont pas assez forts pour supporter les brusques variations de température, les jeûnes et une nourriture composée surtout de crudités, meurent promptement. Sur 1,000 enfants mâles, il n'en reste plus en vie, à l'âge de cinq ans, que 593. C'est donc la moitié qui disparaît, et la plus grande partie meurt dans la première armée qui suit la naissance 3. Cependant la population ne cesse

1. Morceau de bois de bouleau sec avec lequel le paysan s'éclaire.

2. 11 n'y a que les paysans riches qui possèdent deux ou trois vaches. On les nourrit de paille. Quand, le 23 avril, les bestiaux sortent pour la première fois et sont aspergés d'eau bénite par le yrêtre, ils sont d'une maigreur effrayante, et peuvent à peine se tenir debout sur leurs jambes.

3. La mortalité en Russie, a dit M. de Lavelaye, est, relativement au nombre des habitants, dans la proportion de 1 à 26^ feadîs qu'elle est en Prusse de 1 à 36, en France de 1 à 39, en Belgique de 1 à 43, et en Angleterre de 'i à 49. La durée moyenne de la vie est, par suite, en Russie, très inférieure à celle qu'on a

UPf VILLAGE. — LE PAYSAN 369

de s'accroître . La paysanne russe est féconde et met bas chaque printemps.

Dans la cour entourée d'une haie délabrée, trouée et renversée en plus d'un endroit, s'élève une vieille grange dont le toit est percé à jour. Le paysan a dû en arracher le chaume pour nourrir ses bestiaux. C'est dans cette baraque vermoulue qu'il enferme pendant l'hiver ses instruments aratoires, sa charrue et sa herse. A l'époque des fortes chaleurs, il vient ici faire sa sieste, s'abandonner aux voluptés du non-être, et « se gratter le ventre en signe d'excès de plaisir ».

Dans les villages peuplés de colons allemands, l'idée de construire sa maison comme celle du niemeti *, ne vient même pas au paysan. Quand on lui dit qu'il serait mieux, plus confortablement et plus sainement k)gé, en imitant son voisin, il vous répond en hochant A tête : «Nous faisons comme nos pères... L'Allemand est allemand, le Russe est russe. »

En hiver, les femmes se lèvent à quatre heures du matin pour filer ; et pendant les moissons, elles ne se couchent pas.

Le premier déjeuner du paysan se compose d'eau et d'un peu de pain dans lequel il entre plus de paille

constatée dans les autres pays. Au lieu d'être de 35 ans environ, comme dans les Étals de l'Europe occidentale, elle n'est que de 22 à 27 ans ; dans la région agricole du Volga elle tombe à 20 ans, et même, dans les provinces de Viatka, Perm et Orenbourg, à 15 ans. Cette moyenne si défavorable provient surtout de la grande mortalité des jeunes enfants. 1. L'Allemand, le « muet ».

hachée que de farine. Si le paysan est riche, il se régale de quelques pommes de terre avec beaucoup de sel. A midi, dîner : tchi et cacha (soupe aux choux et bouillie de sarrasin). Le soir, même repas. Le dimanche, en été, quelquefois un maigre morceau de viande. En hiver, jamais.

Le tribunal de la commune * est installé dans une isba. Bien que les peines corporelles soient abolies, le juge les applique encore. Le moujik aime du reste mieux recevoir des coups de verge que d'aller en prison. C'est bien plus vite fait. Et si le souvenir en est cuisant, il n'est pas déshonorant. Dans plusieurs communes, ce sont les paysans eux-mêmes qui se sont prononcés pour le maintien de la verge.

L'église s'élève au bout du village; c'est une pauvre baraque de bois blanchie à la chaux, avec un clocher bulbeux ou un dôme vert. Trop petite pour contenir tous les fidèles, les hommes seuls y trouvent place; et les femmes restent dehors exposées à la neige, à la pluie, ou au brûlant soleil. Le proverbe russe dit que « l'oie n'est pas camarade du cochon ^ ».

Le village ne s'égaie et ne s'anime un peu qu'à la fin de la moisson, lorsque les paysans viennent déposer devant l'iconostase de l'église les fruits de la terre, pour que le pope les bénisse. Alors, à la saison des

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