Dont les membres sont des paysans
2. Dans les églises russes, les hommes se tiennent toujours en avant, près de l'autel, et !os femmes se placent comme elles peaver*. derrière eux.
blés d'or, succède la saison des amours. Mais, en Russie, les paysans ne sont pas plus poétiques qu'ailleurs; le mariage est une affaire, bâclée presque toujours par les parents ou par des intermédiaires. Dans les grands villages, il y a des « marieuses », des svahvi, vieilles commères rusées et intrigantes qui tiennent de véritables agences matrimoniales.
Quand deux jeunes gens se rencontrent pour la première fois, ils sont déjà fiancés.— Si la fiancée est d'un village éloigné, il arrive souvent que les promis ne se sont jamais vus ni adressé la parole avant le mariage.
Dès que son fils a dix-huit ou vingt ans, son père s'occupe de lui chercher femme, A ses yeux, la richesse de la dot consiste dans la vigueur physique, dans la santé etla force du corps. S'il a fait lui-même le choix, il va le soir, à la nuit tombante, avec une bouteille d'eau-de-vie, frapper à la porte des parents delà jeune fille. — « Qui va là ? » demande une voix au dedans. — « Un marchand, répond le père ; vous avez de la marchandise, je viens pour l'acheter. » — Le père de la jeune fille comprend et ouvre. Les deux hommes s'attablent alors devant la bouteille, et quand celle-ci est vide, on est ordinairement tombé d'accord, on s'embrasse et l'on va continuer les libations au cabaret.
La veille de la noce, les futurs époux sont conduits au bain; et, aussitôt le soleil couché, les fêtes du mariage commencent dans la maison des parents. On boit, on mange, on chante, on danse, jusqu'au lendemain, mais les promis sont exclus de ces réjouissances.
L.C liaiicé passe la soirée seul chez un de ses amis. La liancée reste dans un coin de l'isba, pleurant en écoutant les femmes qui l'entourent et qui lui chantent des chansons lamentables sur le triste sort qui l'attend. Elle était libre, elle va être esclave! Sa jeunesse est passée, — son printemps est fini!
Le lendemain, jour de la noce, tout le village est en l'air. Le fiancé, accompagné de ses parents et de ses amis, arrive au galop, en chariot ou en traîneau, devant la maison de sa future. Les trois chevaux de l'attelage ont la tête caparaçonnée de rubans, ornée de clochettes et de mouchoirs rouges. La porte est fermée ; il frappe : — « Que voulez-vous? » demandent les garçons d'honneur de l'épouse. — « Nous venons chercher notre chère fiancée », répondent les garçons de noce du mari. — « Nous ne vous la donnerons que si vous payez. » — « C'est bien, nous payerons. » — c Cent roubles. » — « Non, la moitié! » — « Marché conclu, entrez. »
Et la porte s'ouvre ; le promis donne quelques kopecks et va prendre place à table, à côté de la jeune fille, dont la tête est soigneusement recouverte d'un mouchoir. Elle reste ainsi voilée comme une Orientale jusqu'à ce qu'elle soit conduite devant le prêtre.
Tandis que les parents et les invités mangent, boivent, chantent, les fiancés se tiennent immobiles et silencieux sans prendre part au festin. Ils doivent être à jeun pour recevoir la communion.
On procède ensuite à une cérémonie touchante : les
parents, jeunes et vieux, même les enfants, bénissent les futurs époux, qui inclinent devant eux leur front jusqu'à terre, et reçoivent chacun une image sainte et un pain noir sur lequel on a mis une pincée de sel. Enfin le cortège se rend à l'église, où il se morfond quelquefois deux ou trois heures à attendre le pope qui sait faire payer son empressement. Au retour, on s'attable de nouveau. Les époux, à qui on donne maintenant le titre de prince et de princesse, mangent, boivent, cherchent à s'égayer. Quand un convive boit à leur santé, il ne manque jamais d'ajouter : « Comme cette eau-de-vie est amère ! Sucrez-la. » Et, toutes les fois que cette phrase sacramentelle est prononcée, les mariés doivent s'embrasser. — Après le repas, on conduit le couple dans la chambre nuptiale; et la soirée s'achève dans l'ivresse, les chants et la danse.
La dot d'une jeune paysanne ne ruine guère ses parents : elle se compose presque toujours de deux robes, une pour les jours de semaine, l'autre pour les fêtes et dimanches ; de deux ou trois tabliers de couleur, de mouchoirs, qui lui servent de coiffure, d'une pelisse de mouton et d'un paletot dé drap (kaftane). Si le beau-père veut se montrer d'une générosité folle, il ajoute à ce trousseau de Gendrillon une brebis vivante et deux poules.
Le moujik, en dépit du proverbe qui dit qu' « un mari qui ne bat pas sa femme ne l'aime pas », est ordinairement très bon, très doux dans son intérieur; il ne frappe sa femme que lorsqu'il est ivre. Jamais personne
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n'intervient dans ces petits règlements de compte de ménage. D'après la manière de voir des paysans, un mari est maître absolu de sa femme. Cette sujétion de l'épouse vis-à-vis du mari se retrouve dans les lois russes. Le mari peut témoigner en justice contre sa femme, tandis que le témoignage de celle-ci n'est pas admis. Le mari est en droit d'exiger que sa femme travaille pour lui. Il ne lui doit même pas l'entretien. Ou a vu des paysans russes demander à la femme qui divorçait des dommages-intérêts, prétendant qu'ils perdaient en elle une domestique, une ouvrière.
Le moujik, qui a encore du sang nomade dans les veines, aime beaucoup à changer de place, à voyager ; souvent il s'éloigne de sa femme et de ses enfants pendant de longues années. Mais il ne les abandonne jamais complètement; dès qu'il a gagné quelque argent, il le leur fait tenir par un « zemliak » (compatriote) qui retourne au village. Ne sachant ni lire ni écrire, il ne saurait s'adresser aux bureaux de poste. Il n'est pas rare qu'un mari reste cinq ou six ans séparé de sa famille sans en recevoir des nouvelles, et sans lui en envoyer. Pendant ce long veuvage, il arrive parfois que la « petite mère » la matouchka rhena oubhe ses devoirs, et quand l'absent revient, il trouve de nouveaux oiseaux au nid. Il met philosophiquement les innocents petits êtres sur le compte de la Providence et les accepte comme un présent de Dieu. Ce sont des bras de plus ; les champs ne produiront que davantage. Le concubinage est eependaut as&ez rare dans
les campagnes. On en trouve des cas plus fréquents parmi les moujiks des villes, par suite de la difficulté qu'ils ont à se procurer les papiers nécessaires pour se marier.
Le paysan russe est cordial, hospitalier, d'humeur douce et pacifique, docile, patient dans l'adversité. Il a toutes les quaUtés qui font les grands peuples; malheureusement, aucune de ces qualités n'a été développée. Le moujik a plutôt l'instinct que la pratique du bien. C'est un homme qui ne fait que naître à la vie civilisée, un esprit inculte et inerte, une force cachée, latente. Le paysan grand-russien semble être resté, à peu de chose près, ce qu'il était au xi« siècle, à l'époque de l'invasion mongole. Lui à qui il faut si peu pour vivre, comment se préoccuperait-il de progrès ? Quand il possède un bout de champ, un toit où abriter sa tête et celle de ses petits, un cheval et un chariot, avec cela, du pain noir, des concombres, de la soupe aux choux, du gruau, un peu de poisson séché, il est heureux comme on dit que l'étaient jadis les rois. Il lui semble qu'il n'a plus rien à désirer. Le lait, le beurre, les œufs, ne paraissent jamais sur sa table, ce sont des gourmandises qu'il se réserve de manger plus tard, dans les palais dorés du paradis. — On sait qu'il fait maigre une partie de l'année *, car il est très
1. Le paysan jeûne en carême pendant 7 semaines, pendant 2 ou 3 semaines au mois de juin, du commencement de novembre jusqu'à Noël, et tous les mercredis et vendredis de l'année.
fervent et très scrupuleux dans l'observance des règles de l'Église. Il croit avec la simplicité et la naïveté d'un enfant. Sa piété n'a rien d'affecté. Il braverait la mort et le martyre pour la défense de sa religion. Homme de prières comme l'Oriental, il est, de même que celui-ci, superstitieux et fataliste. Quand le feu prend à son isba, il sauve d'abord ses images saintes, et s'il peut, ses fenêtres et son mobilier. Puis, impassible, il attend en disant : « Que la volonté de Dieu soit faite ! »
Ses sentiments religieux n'ont cependant jamais mis un frein à son penchant pour le mensonge e iiS vol. Mais ce sont là moins des défauts que des travers d'esprit ; et une méfiance innée envers ceux qu'il ne connaît pas, une notion peu exacte du tien et du mien. Selon le paysan russe, Dieu a créé pour tous « la terre et les forêts » ; et voler du blé, des fruits, du bois, n'est pas un vol, puisque notre bonne mère la terre qui les produit appartient à tous et doit subvenir à la vie de tous ses enfants.
. Peu ou pas de crimes dans les campagnes. Le moujik est étranger aux sentiments de la vengeance, comme à ceux de la reconnaissance. Il oublie l'injure aussi vite que le bienfait. Le fond de son caractère est une grande légèreté, une extrême msouciance. Sa nature mobile a un besoin incessant de nouveauté, de changement. C'est pourquoi le moujik ignore l'amour du clocher, le patriotisme. Tout ce qui est vague, incertain, attire l'âme du Slave et exerce sur elle une
im VILLAGE. — LE PAYSAN 377
fascination irrésistible. Aussi le Russe ne peut-il rester fidèle à personne, ni à aucune cause; il n'est pas même fidèle à lui-même.
Depuis l'abolition du servage, une grande et grave question se pose : Le sort du paysan s'est-il amélioré ?
Dans la Petite-Russie, oui; dans la Grande-Russie, non.
Dans le sud, terre grasse et fertile, le bien-être du moujik s'est accru; dans le nord, région dure, âpre, en certains endroits presque stérile, la misère du paysan n'a fait que s'accroître.
Il y a d'autres considérations encore. En Ukraine, dans toute la Petite-Russie, le paysan peut se détacher de la commune, il peut la quitter à volonté, car c'est un privilège d'en faire partie. Dans la Grande- Russie, la commune, le mir, est une institution tyrannique qui oppresse les paysans, les accable de taxes, d'impôts 1, les enchaîne à la glèbe. Et la rente normale qu'un moujik retire de la culture de sa terre n'est presque jamais suffisante au payement de ses impositions.
Puis, avant l'émancipation, les familles restaient étroitement unies, elles vivaient en commun dans le même enclos, sous le même toit, soumises à l'autorité
1. Les impôts du gouvernement sont perçus par les communes elles-mêmes, au moyen de receveurs élus par les contribuables, et la perception se fait sous la responsabilité solidaire du mir de chaque commune.
des anciens. On voyait en Russie ce qu'on voit encore de nos jours en Croatie * ; les bestiaux, les instruments agricoles, les récoltes, appartenaient à l'association. L'argent gagné par chaque travailleur était déposé dans une caisse commune. Aujourd'hui les jeunes ménages s'installent peu à peu dans des isbas séparées, dispersent leurs forces en doublant leurs dépenses. Qu'arrive-t-il? Quand l'année a été mauvaise, le paysan, qui n'a rien mis de côté et à qui personne ne vient en aide, tombe dans la misère.
Au temps du servage, le seigneur pouvait battre le moujik, le maltraiter, mais le moujik ne mourait pas de faim. Les maîtres cruels étaient du reste des exceptions. Ils avaient un trop grand intérêt à ménager cette bête humaine qui cultivait leurs champs et qui se vendait, pour la laisser dépérir. Le paysan était pour le seigneur un capital qui, bien administré, rapportait de gros intérêts. Aussi, lorsque le moujiK était malade, s'il tombait dans le besoin, le propriétaire le soignait, lui fournissait du pain, des semences, du bétail; et s'il mourait, il adoptait sa veuve ^. Trois
i. V. Voyage au pays des Tziganes, page 168.
2. Il n'était point rare que les paysans, lorsqu'ils étaient contents de leur propriétaire, vinssent aussi de leur côté à son aide et payassent tout ou partie de ses dettes, plutôt que de lui laisser vendre sa terre et de courir le risque de passer à un autre maître. « Le comte Orlof m'a raconté, dit M. de Barante dans ses Notes sur la Russie, que son oncle Grégoire Orlof passait pour un si bon maître que, plus d'une fois, les paysans des terres qu'il a achetées l'avaient décidé à en faire l'acquisition par l'offre d'acquitter une portion du prix. »
jours de corvée par semaine, ce n'était pas une si grosse affaire, pour être sûr de ne pas mourir de faim!
Aujourd'hui, l'ancien seigneur exploite le paysan, comme le juif dans la Petite-Russie. Il lui vend à des prix exorbitants ce que jadis il lui donnait pour rien. Beaucoup de paysans n'ont pas même de quoi s'acheter" un peu de bois pour se chauffer l'hiver ! Car le moujik n'a pas reçu de forêts lors de son affranchissement et du partage des terres.
La disette, la famine ont remplacé le servage.
Depuis l'émancipation, ces fléaux, qu'on ne connaissait guère auparavant, ne viennent que trop souvent frapper des populations entières. Qu'on consulte les journaux de l'année 1874, qui fut une année de calamité et de malheur, une « année terrible », et l'on aura une idée de ce qu'est la famine en Russie, à la fin du XIX' siècle.
En 1874, un tiers de la Russie faillit périr de faim. A Samara, à OUfa, à Saratow, à Orenbourg, sur les rives du Don, dans les environs de Kherson, d'Odessa, en Bessarabie, à Kalouga, à Perm, à Kazan, des milliers de paysans n'avaient plus de pain et mangeaient de la paille hachée. Dans les districts de Nikolajew et de Bouzoulouk, la mortalité des enfants s'éleva à 66 0/0 dans les villages et à 70 0/0 dans les colonies agricoles; le pain que les malheureux paysans mangeaient ressemblait à de la tourbe. Chassés par la faim, les habitants des villages vendaient leurs maisons et s'en
allaient errants en longues bandes sur les chemins. A la fin d'août, on envoya à Saint-Pétersbourg un échantillon du pain qu'on faisait dans le gouvernement de Samara. Qu'était-ce que ce pain? Un mélange affreux de cendres, d'argile, de glands* et de paille. Pas une parcelle de farine ! On eût dit de la boue séchée au four. Les enfants, qui n'avaient pas les dents assez solides pour mordre dans ces « biscuits », les léchaient! Dans les hôpitaux, les caisses étaient vides ; les malades ne recevaient plus aucune nourriture. Et les percepteurs n'en continuaient pas moins à réclamer aux paysans affamés les arrérages des contributions et des impôts ! L'évêque de Samara ouvrit une souscription en tête de laquelle il s'inscrivit pour une somme de cinquante roubles! Elle n'eut guère de succès, et la famine alla croissant.
« Une heure après mon arrivée, écrivait à un journal russe un voyageur qui avait passé la nuit dans un village du district de Bouzoulouk, — une foule de paysans s'est rassemblée devant l'auberge où je suis descendu. Les moujiks tombaient à genoux, les femmes me montraient leurs enfants, pâles et maigres, réduits à l'état de squelette; et toute cette multitude criait d'une voix faible, expirante : « Donnez-nous du pain ! » C'était navrant. Gomme les enfants ne cessaient de pleurer, on alla les coucher en leur disant,
1. Autrefois les paysans recueillaient comme ils voulaient les glands dans les forêts de chênes; aujourd'hui plusieurs propriétaires les vendent.
pour les apaiser, qu'il faisait nuit, et que la nuit, on ne mangeait pas. Une femme voulut se tuer avec son enfant. — Ces malheureux ont vendu tout ce qu'ils avaient. Leurs pauvres cabanes sont absolument vides. De temps en temps, on rencontre encore dans le village un agneau, mais il n'appartient plus au moujik, qui l'a donné en garantie du pain qu'on lui a prêté ».
Sur la ligne ferrée que nous parcourons en ce moment et qui, dans quelques instants, va nous mettre aux portes de Moscou, le correspondant d'un autre journal russe vit ceci :
Sous la neige qui tombait, des troupeaux de paysans en guenilles balayaient la voie. A midi, ils s'assirent en cercle autour d'un seau d'eau et y firent tremper quelques morceaux de pain plus durs que de la pierre. Chacun en mangea à peine de quoi nourrir un enfant. Ce fut leur dîner, leur unique repas de la journée !
Le voyageur leur demanda : « Pourquoi avez-vous si peu de pain ? »
Un des paysans lui répondit : a Hélas ! que voulezvous, petit père, la récolte n'a pas été très bonne; et nous n'avons que deux deciatines déterre et pas de bétail. Le blé que nous récoltons suffit à peine à l'entretien de notre famille. Nous venons travailler ici pour payer nos 25 roubles d'impôts... Ah! batouchka*, le moment n'est pas loin où l'on va nous saisir notre