S'il vous plaît, monsieurl
Le voyageur qui ne veut pas se séparer de sa valise est obligé de prendre deux droschkis ou deux traîneaux, un pour lui, l'autre pour son bagage. Gomme les cochers portent leur numéro gravé sur une plaque de laiton suspendue derrière leur dos, on leur enlève cette plaque pour être bien sûr qu'ils ne resteront pas en chemin.
Cette mesure de précaution prise et ma valise chargée, nous partîmes; mon traîneau à bagage suivait.
La neige couvrait les rues de ses épaisses et molles feuilles de ouate. Pas de passants. De loin en loin, un traîneau filait comme une grosse hirondelle noire qui rase les blanches écumes des flots. Un éclairage parcimonieux et comme endormi; à peine assez de becs de gaz pour voir les sinuosités de la route.
L'impression est étrange. On se demande où l'on est, si c'est bien une ville dans laquelle on fait son entrée. On croirait traverser une succession de grands villages. A droite et à gauche s'ouvrent des ruelles ébauchées, des trous béants qui donnent sur des espaces vides, des champs nus et déserts ; çà et là se dressent des maisons de bois, des isbas de paysans au toit denticulé, bordé d'une large frange de neige aux reflets d'argent. Puis ce sont des enclos muets, des cours palissadées, des groupes frileux de petites habitations à « demi-étage », n'ayant qu'un rez-de-chaussée au-dessus du niveau du sol, et derrière lesquelles surgit le dôme d'une église, tout blanc de frimas.
On avance, et rien ne change. Encore des places
abandonnées, des clôtures inhospitalières, des rues qui n'ont rien de vivant ni d'humain, des maisons accroupies, isolées dans la neige, comme mortes. On est ici dans le quartier des ouvriers et des artisans, dans la a ville de terre », qui tire son nom du rempart de terre dont le tzar Fédor Ivanovitsch l'entoura après l'invasion des Tartares. Ce rempart avait trente-deux portes de bois et deux en pierre.
Mais nous voici dans la « ville blanche ». Un large boulevard remplace le mur en pierre de taille qui l'enserrait jadis. Ici commence la vraie ville. Les rues prennent un caractère plus régulier; les maisons ne poussent plus pêle-mêle, en désordre, où bon leur semble, comme des herbes folles : elles se disciplinent et forment des lignes qui s'allongent dans la même direction. Un entassement d'enseignes dorées met sur les façades un bariolage de peinture byzantine. Des lampes à pétrole et des becs de gaz éclairaient encore quelques magasins de victuailles et de thé. Ea haut, aux fenêtres, derrière les rideaux blancs ou les stores de couleur baissés, des clartés douces luisaient comme des reflets de veilleuse. Le long des étroits trottoirs où la neige était tassée et durcie sous les pas, des gens attardés défilaient rapidement, avec des profils dansants et fuyants d'ombres chinoises; des dvornîks *^ empaquetés dans leurs touloupes se prome-
1. En Russie, le dvornik remplit les fonctions de concierge. Une récente ordonnance de police l'oblige à veiller toute la nuit 6ur la maison dont il a la garde.
naient devant les portes, de cette marche automatique et lourde de l'ours dans sa fosse.
Notre traîneau s'arrêta devant une belle maison d'apparence moderne. Un portier galonné et des sommeliers en habit noir accoururent au-devant de nous : nous étions au Slavianski Bazar •, un hôtel du genre de l'hôtel du Louvre et du Grand-Hôtel, mais dans de plus petites proportions.
Je dînai en toute hâte dans la grande salle du restaurant, — une salle magnifique et comme je n'en connais pas beaucoup de pareilles. Figurez-vous une immense rotonde au toit de verre, avec des galeries sculptées et; au milieu, un jet d'eau tout garni de plantes en fleurs.
— Voulez- vous un sterlet ? me demanda le garçon.
— Pour moi seul? N'est-ce pas bien gros?
— Il y en a de toutes les tailles. Vous choisirez.
Le garçon prit un filet, le promena dans le bassin de marbre du jet d'eau, en retira trois ou quatre poissons frétillants et me les présenta.
— Lequel voulez-vous? me demanda- t-il.
Je lui désignai le plus petit. — Un quart d'heure après, je mangeais un sterlet qui valait son pesant d'or. ,
La salle du restaurant était à peu près pleine. Il y avait là toutes sortes de figures hétéroclites, des Tartares à tête rasée, au teint jaune, aux petits yeux en