Pièces de 10 kopecks
comme des mâts d'ivoire, montait avec une sveltesse de lis argentés; et des dômes s'épanouissaient en énormes tulipes d'or.
Wotre traîneau fila comme une flèche sous la voûte obscure de la Porte du Sauveur.
Un moujik que nous croisâmes s'arrêta pour nous insulter.
— Mais découvre-toi donc, me cria mon ami... N'entends-tu pas qu'on nous dit des injures?... Tu vas l'attirer une mauvaise affaire... Toujours le même!...
J'ignorais que la porte par laquelle nous entrions fût la porte sainte de la forteresse. Un ukase ordonne à quiconque passe de se découvrir devant l'image du Sauveur encastrée dans la tour. Jadis une sentinelle se tenait là pour s'emparer des récalcitrants et les obliger à s'agenouiller cinquante fois de suite. C'est devant cette icône que les condamnés à mort faisaient leurs dernières prières. On raconte qu'un jour que les Tartares cherchaient à s'emparer du Kremlin, l'image miraculeuse les aveugla tous; et qu'un boulot français, qui l'atteignit en 1812, rebondit en arrière et alla tuer ceux qui servaient la pièce ennemie. On dit encore que Napoléon entrant par là la tête couverte, un violent coup de vent lui enleva son chapeau.
Nous voici sur l'esplanade.
On ne peut rien rêver de plus féerique et de plus splendide que le spectacle de toutes ces églises, de tous ces clochers, de toutes ces tours, qui semblent
laisser retomber, comme les bombes lumineuses d'une pièce d'artifice, leurs coupoles, leurs dômes et leurs clochetons d'or sur l'immense ville, qui déroule jusqu'à l'horizon la gamme infinie de ses maisons multicolores noyées de reflets d'étoiles et dont iès façades roses, jaunes, sont ravivées par les blancheurs bleutées de la neige qui glace leurs toits.
Panorama merveilleux que ni la plume ni le pinceau ne sauraient rendre et qu'on revoit en fermant les yeux, comme un rêve, comme la vision fantastique d'une ancienne capitale de khan tartare ou d'empereur mongol, disparue depuis longtemps dans la nuit enchantée des légendes.
L'habile artiste que l'hiver ! Gomme il sait, d'une main délicate, par quelques touches blanches, donner de la valeur aux choses les plus communes, faire ressortir et mettre en lumière celles qui sont le plus cachées! La neige a sa poésie et sa beauté. Et les paysages qu'elle dessine ont plus de grandeur, plus de solennelle magnificence que ceux de l'été. Quelle lumière diamantée tombe des étoiles, et de quels reflets clairs et étincelants brille la lune, reine mélancolique des nuits hivernales !
A nos pieds, formant un premier plan d'un effet décoratif imprévu et nouveau, se déployait dans son élégante légèreté l'enceinte de la forteresse, flanquée de tours et de tourelles ciselées comme des bijoux, évidées et découpées à jour, pointues comme des flèches ou rondes comme des casques, aux toits de
forme baroque, presque chinoise, pailletés de neige et écaillés de tuiles vernissées miroitant sous la poussière lumineuse qui tombait du ciel.
Et autour de ce rempart, qui ressemble bien plus à un décor qu'à un mur de défense, la Moskwa nouait l'écharpe moirée de ses flots, dont chaque repli cachait une tremblotante étoile. Moscou a tiré sou nom de cette rivière aux gracieuses sinuosités et qui n'est pas plus large que la Seine. Ses eaux étaient encore libres, bien qu'une neige dure et brillante comme du mica saupoudrât ses bords.
Au delà, sur la droite, le dôme d'or massif du temple du Sauveur étincelait comme une tiare posée sur un manteau d'hermine. De grands édifices dressaient leurs frontons de temple grec baigné de lumières molles, de clartés pâles et sidérales. Des couvents, endormis dans la paix nocturne, élevaient leurs campaniles d'une légèreté de minaret,irisés de lueurs violettes. Çà et là, des chapelles se détachaient au sommet ae leur petit monticule comme des mausolées de marbre. Au milieu des arbres poudrés de neige, les becs de gaz ressemblaient à des lucioles dans des orangers en fleur. Et de tous côtés, les dômes formaient des monceaux d'or scintillant sous les magiques rayons de m. lune, comme les trésors d'un pays de fées. Quelques clochers plus hardis et plus élancés embrochaient les étoiles, qui palpitaient comme des papillons de feu. De longs frissons de lumière couraient sur les toits inégaux des maisons, ondulant au loin, pareils aux
vagues moutonnantes d'une mer du pôle subitement dégelée. Dominant cet océan glacial, des croix byzantines s'allumaient comme des phares célestes, tandis qu'à travers une brume opalisée et transparente, on apercevait de grands édifices bizarres et blancs qui faisaient songer à des palais de glace. Et, au fond de l'horizon, à demi estompée par la nuit, la montagne des Moineaux se dressait comme une banquise énorme. C'est sur ce piédestal, transformé par l'hiver en immense rocher de marbre, que la grande ombre de Napoléon se dressa un jour comme un spectre ; et c'est au pied de cet écueil de glace que se brisa la barque (jui portait la fortune du César en redingote grise.
Le lendemain, la tête encore pleine de la féerique vision de la veille, je repris à pied le chemin du Kremlin.
Le Kremlin, c'est Moscou ; et Moscou, c'est le cœur et l'âme de la Russie, le sanctuaire de la foi orthodoxe, le foyer d'une pensée commune qui ralliera un jour tous les « frères slaves dispersés ».
Moscou est la vraie capitale de l'empire, c'est la fille légitime et robuste des tzars barbus et terribles, tan«' dis que Saint-Pétersbourg n'est qu'une capitale bâtard ; qui eut pour mère et nourrice une étrangère : la civi lisation allemande.
Avant même de franchir l'enceinte de la forteresse religieuse et guerrière, que de souvenirs sur cette place Rouge que nous traversons ! Tout semble vous arrêter pour vous parler du passé. Et comme cette place est bien nommée ! Elle n'est pas belle, — cai rouge et beau sont synonymes en russe, — mais elle
est rouge, vraiment rouge de san^ 1 C'est ici qu'Ivan fit mutiler les conseillers de son fils, fouetter publiquement l'archimandrite d'un grand monastère et brûler dans une cage de fer (\qu\ conspirateurs polonais.
Le 26 août 1705, le jour même oii Pierre I"" avait ordonné à ses boïars de se raser, et où il s'était rasé lui-même, on vit se dresser tant de potences sur la place Rouge, qu'elle ressembla à une forêt. Et, deux mois plus tard, des hommes à cheval, armés de lances et de fouets, poussaient comme un troupeau effaré sur cette sinistre place, des hommes à pied, en haillons, brisés de fatigue, amaigris par la faim, liés deux à deux par des cordes. Dans leur main gauche, ils tenaient un cierge allumé, et derrière eux des femmes et des enfants marchaient en chantant les tristes et funèbres complaintes des funérailles. Ces hommes étaient des soldats, c'étaient des rebelles : un premier convoi de strelitz *.
Qu'avaient-ils fait ?
Ils avaient voulu rester Russes.
Ils avaient opposé la force aux réformes, aux récentes atteintes portées par Pierre I*' aux usages, aux mœurs et aux traditions nationales. Ils avaient refusé les habits à l'allemande, ils n'avaient pas voulu quitter leur cafetan ni couper leur barbe; ils n'avaient pas voulu non plus se soumettre à des aventuriers étrangers, m courber sous la baguette des caporaux alle-