Allemiinds
La plate-forme ronde construite sur une petite éminence, au bout de la place, en face de la porte du Sauveur, servait de tribune publique aux tzars, et aux juges, qui venaient y lire la sentence des condamnés.
Jusqu'en 1727, l'échafaud et le gibet se dressèrent au pied du monticule redouté. On y exposait aussi les têtes des suppliciés, plantées sur des piquets. La législation pénale n'avait que l'embarras du choix pour faire mourir ceux qu'elle frappait. Elle pouvait pendre, décapiter, rouer, empaler, noyer sous la glace, knouter à mort, enterrer vif, brûler sur un bûcher ou dans une cage de fer. Les faux monnayeurs étaient couchés à terre et on leur versait du plomb fondu dans le gosier. Celui qui avait commis quelque sacrilège était déchiré en mille morceaux par des crochets de fer. Les médecins, assimilés aux sorciers, étaient exécutés en place publique quand ils ne guérissaient pas. Une bonne habitude qui s'est malheureusement perdue ! — C'est également en cet endroit que les débiteurs insolvables étaient attachés demi-nus à un poteau et battus trois heures par jour. Ce supplice pouvait se renouveler pendant un mois si personne ne venait au secours du malheureux ou ne l'autorisait à mettre en vente ou en gage sa femme ei ses enfants. Le débiteur qui n'avait pas de famille devenait l'esclave de son créancier * .
Cette place servait aussi d'arène pour les due! lidiciaires très fréquents à cette époque. Les chroni-
1, A. Rambaud, Histoire de Russie
queurs nous disent que les Russes avaient l'habitude de se couvrir de tant d'armures qu'un étranger qui se battait avec eux était presque toujours sûi* de les vaincre.
Une quinzaine d'églises s'élevaient jadis ^ sur la place Rouge, d'oiî partait cette étrange procession de la fête des Rameaux dans laquelle on voyait le tzar à pied, conduisant lui-même par la bride l'âne du patriarche, en commémoration de l'entrée de Jfésus-Christ à Jérusalem.
De tant d'églises, il n'en reste qu'une, mais c'est la plus originale, la plus singuUère, la plus drolatique, la plus folle des églises de toutes les Russies; — c'est la stupéfiante et inimitable éghse de Vassili Biajennoï.
Ce nom est celui d'un contemporain d'Ivan le Terrible, qui y fut enterré en odeur de sainteté. Quand l'église fut achevée, le tzar appela l'architecte itahen qui l'avait construite et lui dit :
— Ne pourrais-tu pas faire quelque chose de plus merveilleux encore ?
— Si.
— Ah ! mais non... mais non ! s'écria Ivan. Et se tournant vers ceux qui l'entouraient :
— Je ne veux pas que .ce coquin, s'écria-t-il, aille faire quelque chose de mieux ailleurs... Qu'on lui crève les yeux !
L'arrêt du tzar terrible fut exécuté séance tenante;
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et c'est pourquoi, dit-on, Vassili Blajennoï est unique au monde.
Jamais on ne se douterait que cette église bizarre est une église chrétienne, si on ne voyait sur ses huit clochers la croix grecque aux longs bras étendus en bénédiction, reliée par des chaînes de métal au globe d'or qu'elle surmonte. On se demande si ce n'est pas là le temple baroque d'une de ces sectes extravagantes, comme en produit l'imagination asiatique du peuple russe. L'artiste qui a rêvé cette énormité architectur.de a dû en tracer le plan au milieu d'une hallucination de haschich. C'est ainsi qu'on se figure les gigantesques pagodes indoues élevées aux dieux à trois têtes et à six bras, et qui se reflètent dans les eaux sacrées du Gange.
Si vous vous éloignez un peu, l'impression change, et une autre comparaison se présentée l'esprit. Cet amalgame de clochers courts et trapus, renflés en demicoupoles toutes papillonnées de bigarrures luisantes et saillantes comme des écailles, passant du rouge vi au jaune canari et au vert cru, vous fait l'effet d'une gigantesque chimère en porcelaine, ramenée comme ui trophée de guerre du pays fabuleux des dragons bleue et des poussahs au ventre nu.
Mais, en vous rapprochant de nouveau, l'impressioi change encore. A l'aspect de ces dômes taillés ei pointe d'auanas, aux côtes en spirales, coloriées comme des pulpes de fruits et piquées de losanges d'or, dé ces clochers en forme d'artichaut, de cette tour quil
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ressemble à une asperge supportant un potiron, on se demande si l'on n'a pas devant soi le palais bouffon d'un prince de féerie régnant sur le royaumif^ des ' légumes.
Un escalier dont le toit est recouverj; de tôle verte et orné de clochers en poivrière, déploie des deux côtés de l'édifice sfes galeries aux fenêtres en plein cintre; cet escalier se termine par deux logettes aux colonnes et aux arceaux sculptés. G'ast la seule partfe vraiment gracieuse de Vassili-Blajennoï. Deux portiques murés, avec un œil-de-bœuf et deux fenêtres au ras du sol, complètent l'originalité de cette construction si drolatique dans son ensemble.
L'intérieur n'est pas moins baroque. C'est une suscession et un enchevêtrement de couloirs étranglés et obscurs, de galeries embrouillées comme l'écheveau d'un labyrinthe, de chapelles en creux cachées dans les dômes et les clochers superposés, de petits sanctuaires mystérieux avec leur iconostase aux vierges constellées de pierreries, leurs lampes aux rellets mourants et leurs grands saints à barbe blanche et aux yeux iixes^ qui défilent comme des rantômes dans le fond d'un ciel d'or.
Au milieu de la place Rouge, faisant face au Kremlin, se trouve le monument élevé en 1818, aux dowx libérateurs de Moscou, Minime etPojarski.
A l'invasion des Tartares et des Mongols avait sut-cédé celle des Polonais et des Su(3dois. Ils étaient maîtres de ^/loscou: la nationalité russe allait peut-être
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disparaître. Alors un simple moujik, boucher à Nijni- Novgorod, prêcha la guerre sainte et réveilla ses compatriotes de leur torpeur : « Que les jeunes et les vieux, s'écria-t-il , viennent en masse ; que chacun vende ses maisons, mette en gage ses femmes et ses enfants pour payer des soldats et sauver la sainte foi orthodoxe et le pays ! »
Le prince Dimitri Pojarski se mit à la tête de la vaillante petite armée qui s'était groupée autour de Minime. Le clergé exhorta à son tour les masses, et les Polonais furent chassés de ville en ville. Le 24 août 1612, ils sévirent obligés d'abandonner Moscou. La vieille Russie moscovite était sauvée !
Minime, à qui on avait décerné le titre d' « élu de tout l'empire russe », ne voulut pas conserver le pouvoir. Les boïars se rassemblèrent aussitôt sur la place Rouge et élurent par acclamations un jeune homme de dix-sept ans, fils de Théodore Romanof, métropolitain de Rostof. On eut beaucoup de peine à décider le jeune Michel à accepter la couronne. Enfin il céda aux sollicitations des députations qui lui furent envoyées, et le iA mars 1613, il fut solennellement proclamé tzar de toutes les Russies.
Les Romanoff auxquels appartient la dynastie actuelle, sont les descendants d'un chevalier teutonique, nommé André, qui vint en Russie au quatorzième siècle. D'après la tradition populaire, ce chevalier, qui s'appelait Roiiiau, ne serait pas d'origine allemande, mais d'origine frsnf aise. Son écusson portait une fleur de lis.
A reiidroit de la place Rouge où était autrefois la ménagerie des tzars ou la Cour aux Lions, tout près de Ja prison pour dettes, on a construit un édifice d'architecture singulière destiné à devenir un Musée historique.
Si nous ne voulons plus nous découvrir en entrant au Kremlin, passons par une des portes que nous avons devant nous, et, longeant le palais du Sénat, l'arsenal et les casernes, nous arriverons près du Petit Palais où naquit Alexandre II, et au couvent de Tchoudoff, si célèbre dans l'histoire moscovite.
Le palais du nouveau Sénat est le palais de justice de Moscou.
«Qui devient juge, prend un péché sur son âme », dit un proverbe russe, assez vrai il y a une vingtaine d'années, avant la réorganisation judiciaire opérée par Alexandre II. Les anciens juges étaient ignorants et fort enclins à la vénalité. Tous ne savaient pas lire. Un greffier faisait la besogne, et comme ils adoptaient presque toujours ses conclusions, celui-ci donnait gain de cause à ceux qui l'avaient le mieux régalé et le plus payé.
Le nouveaux système judiciaire ressemble au nôtre. Le Sénat correspond à la cour de cassation en France.. Leç jurés sont tirés au sort comme chez nous. Un jury est adjoint aux tribunaux, d'arrondissements pour les affaires criminelles. Le ministre de la justice est en même temps procureur général. Cette réforme a donné lieu à ses débuts à quantité d'incidents, plus ou moins
as.
comiques. On a vu des jurés qui n'entendaient rien au nouveau système, jouer aux dés, dev;int l'image sainte, le verdict qu'ils avaient à rendre.
D'autres ont {irononcé l'acquittement de l'accusé « avec circonstances atténuantes ». Des criminels dangereux ont été absous parce qu'on était à la veille d'une grande fête. Les jurés, en pardonnant au pauvre pécheur, voulaient se conduire en bons chrétiens.
Bien que le nombre des avocats attachés aux tribunaux soit limité par la loi, le barreau, dit-on, lais^^e beaucoup à désirer sous le rapport de l'honnêteté el de la moralité. On raconte que parmi les avocats des villes de province, il s'en trouve encore qui extorquent des plaideurs de fortes sommes, soi-disant pour acheter les juges ou payer les fonctionnaires.
La réforme judiciaire n'a pas non plus supprimé 1lenteurs de la justice.
Un jour, rapporte le P. Grivel, le grand-duc Con: tantin était allô inspecter des troupes cantonnées dans la Russie-Blanche ; comme il se promenait à cheval, accompagné d'un seul aide de camp, il vit venir sur !a route un juif qu'il reconnut pour tel à son costui: qui, de loin, ne ressemble pas mal à celui des jésuitt polonais ; de près, ils sont faciles à distinguer. - « Vois-tu ce juif? dit-il à l'oflicier. Je vais lui fan une belle peur. » Et il lui cria de sa forte voix rauqu^ « Ote-toi de mon chemin, coquin que tu es ; ta nation crucifié mon Sauveur ! »
■— C'est bien vrai, monseigneur, dit le juif en .sau
tant dans le champ voisin, mais il est vrai aussi que le procès n'a pas duré vingt-quatre heures. S'il avait dû être jugé en Russie, le procès ne serait pas encore "ni ! »
Le grand-duc passa son chemin en riant de la grande véuté que renfermait cette réponse.
Le Palais de Justice du Kremlin n'a rien de rébarbatif ni de bien imposant dans sa physionomie. Au haut d'un vaste escalier, une femme installée derrière une petite table vend des journaux et des « Causes célèbres ». Que do révélations curieuses et amusantes dans ces brochures à couverture jaune ! Que de détails de mœurs typiques sur les moujiks, sur les marchands, sur la noblesse, sur les juifs, sur les différentes classes de la société ! Un tribunal, n'est-ce pas un confessionnal public ?
Devant l'arsenal sont rangées 850 pièces de canon démontées, rappelant les victoires des Russes sur les Suédois, les Polonais, les Turcs, les Persans, les Français. Plusieurs de ces canons que la neige recoufre de ses blanches draperies portent, — ô ironique destinée des choses! — les noms à! Imprenable et à' Invincible !
Placé sur un piédestal de bronze ciselé, un canon
onstrej le tzar-pouchka (le roi des canons), ouvre une gueule monstre : on dirait un de ces animaux chimériques sans tête, au cou supporté par des pattes 1« crapaud, comme Gallot en a mis dans sa diabolitjue Tentation de saint Antoine. Ce formidable engin, àtum
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lequel on peut placer une table d'un mètre avec (luoii v chaises, et où. quatre personnes peuvent s'asseoii- ci faire leur partie, Tut fondu en 1585, mais il ne pul jamais tirer. Aussi, Herzen a-t-il dit quelque part : «Moscou est surtout célèbre par sa cloche, qui au «»onne pas, et par son canon, qui ne tire pas. »