Le Russe crache en signe de mépris
liberté... Je mourrai en prison... Je ne suis pas fait pour la prison... Je n'y ai jamais été... parce que je suis un honnête homme... Vous ne voulez pas me tuer?... Allons, Excellence, [ayez du cœur, prenez pitié d'un vieillard innocent... Acceptez mes filles, la chair de ma chair... le sang de mon sang...
— Tu es bien de ta race infâme, ricana le Russe ; les frères de Joseph le vendirent ; toi, père, tu vends tes filles... Mais que t'importe, vieux Mardochée, la chose dont tu trafiques, pourvu qu'elle te donne du profit?...
D'un ton plus tranquille, il dit aux gendarmes :
— Emmenez-le.
Ils se saisirent de lui, l'entraînèrent violemment hors de la chambre, en le poussant et en lui donnant des coups.
— Aïe ! Aïe ! . . . pitié ! gémissait Schmoule d'une voix éteinte... pitié !... Je n'ai assassiné personne... Je ne suis pas un nihihste...un malfaiteur... laissez-moi., je suis un honorable père de famille... Oh ! mes enfants... Mes filles... Ah ! mes filles...
Elles le suivaient, les yeux baissés, en sanglotant.
Le maître de police me salua et sortit.
Le bruit s'éloigna, le calme se rétabUt dans l'auberge; de ma fenêtre, je vis des ombres noires qui s'agitaient dans la nuit, éclairées par les reflets vacillants de la lanterne ; puis tout rentra dans un silence profond.
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Une conspiration était ourdie contre mon sommeil.
Quelques heures après l'arrestation du juif, un individu, raide et empaillé comme un fonctionnaire, portant la barbe taillée à la façon d'Alexandre II, pénétra dans ma chambre sans frapper ^ et me demanda mon passeport. Il le serra, sans mot dire, dans un portefeuille graisseux qui en contenait plusieurs autres, me salua militairement et sortit. C'est une mesure de police en vigueur dans toute la Russie : dès qu'un étranger arrive dans une ville, on lui retire ses papiers, qui ne lui sont rendus qu'au moment de son départ.
A travers les vitres de ma fenêtre sans rideaux et ternies de buée, un pauvre pelit jour se glissait, comme honteux, jusqu'à mon lit, et m'empêchait de me rendormir.
1. L'hobiludo de frapper avant d'entrer n'cxislo pas ca Russie.
Je m'habillai à la hâte et sortis ; mais, arrivé sur le seuil de l'auberge, impossible d'aller plus loin : la rue, non pavée, n'était qu'une vaste nappe de boue gluante et noire, épaisse de vingt à trente centimètres, sillonnée d'ornières profondes comme des fossés. Deux gros porcs, crottés jusqu'à l'échiné, pataugeaient avec délices dans cette bouillie qu'ils fouillaient de leur grouinrose, avec des reniflements et des grognements d'aise.
Je fis appeler l'aubergiste pour lui demander de quelle façon on traversait les rues, s'il louait des échasses ou des chaises à porteurs.
11 se mit à rire.
— Votre Honneur n'est pas habituée à voyager chez nous...
Et, s'adressant à un domestique qui descendait l'escaUer :
— Ivan, prie le petit Samuel de venir avec sa collection de galoches... C'est pour monsieur...
Le domestique se ghssa le long des maisons, en sautant par- dessus les mares, comme une chèvre. Au bout de quelques minutes, il revint avec un petit juif qui portait sur son dos un tas de chaussures en caoutchouc. Je choisis une paire de demi-bottes qui me donnèrent un faux air d'égoutier, mais qui me permirent enfm de quitter le seuil de mon auberge, où j'attendais comme un naufragé sur un récif.
L'horrible ville que Berditschew ! Elle fait songer aux cités maudites dont parle l'Écriture En elle et
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autour d'elle, tout semble frappé de déchéance, d'abjection et de mort. Les maisons montrent des façades pelées, ou tachées de plaques lépreuses. On dirait que du bourbier au milieu duquel elles sont bâties, s'échappent des miasmes morbides, des vapeurs corruptrices qui les rongent et les décomposent. Ville de boue et de guenilles, capharnaiim d'ordures, sentine sans nom oii la juiverie, accumulant sa misère et ses crasses, étale ses plaies et ses ulcères, comme Job sur son fumier.
Jamais, si ce n'est une fois au printemps, à la fonte des neiges, on ne nettoie les rues où les immondices accumulées pourrissent.
Cet aspect de malpropreté, d'abandon et de ruine se retrouve dans presque toutes les petites villes polonaises russifiées. Varsovie même, encore sans canalisation, est presque inhabitable en été.
Voici cependant quelques maisons neuves qui tranchent sur toutes ces masures, comme des dents arti . ficielles à côté de dents gâtées. Il y en a qui sont badigeonnés de bleu pâle et précédées de petites bâtisses surmontées de terrasses auxquelles on monte par un escalier extérieur. Derrière leur balustrade de fer se tiennent de vieux brocanteurs israéhtes qui vous interpellent comme des charlatans du haut de leur voiture. L'entrée de ces boutiques est bariolée de grandes enseignes de foire sur lesquelles on voit, ici, des messieurs frisés et pommadés, en habit, avec une cravate rose et des gants jaunes; des jeunes demoi-
selles en toilette de bal, les épaules rondes, la gorge pointue ; là, des pachas à gros ventre qui fument, des boyards en pelisse qui se font faire la barbe, des magiciens en pourpoint rouge qui secouent, d'une corne d'abondance de carton, une cascade de petites boîtes, d'étuis, de bobines, de ciseaux, d'ustensiles de toutes sortes, de pots, de tasses et de théières. Le paysan ne sait pas lire ; l'enseigne peinte remplace pour lui l'enseigne écrite.
Sous ces terrasses, d'autres magasins et d'autres boutiques entre-bâillent leur trou. Une croûte de poussière durcie voile la porte vitrée de ces antres obscurs et discrets où se cache la contrebande, échoppes plus basses que la rue, qui ressemblent à des repaires et sont habitées par des hommes. Des tas d'enfants aux cheveux crépus, sans cris et sans gaieté, les yeux rouges et chassieux, le teint verdâtre, dans d'ignobles haillons, se tiennent immobiles, roulés en boule comme de petits Imagots, devant ces taudis nauséabonds. A gauche, une ruelle infâme qu'ébauchent deux rangées de misérables maisons aux murs de terre qui se crevassent et s'effritent, se termine en cul-de-sac. A droite, un marché composé de pauvres baraques embourbées m'attire, malgré les difficultés de l'accès. Un boucher, espèce d'athlète, la chemise ouverte sur sa poitrine velue, les bras énormes, taille à coups de hache un quartier de bœuf; des femmes, assises sur une caisse vide, un châle rouge croisé sur les épaules, vendent des pains alignés sur une planche ou sur une
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petite charrette ; plus loin, des marchands de poisson» sèches, en tablier de toile, la casquette de drap sur lei yeux, attendent patiemment la pratique en tournant leurs pouces.
Détachés en groupe pittoresque, des paysans ruthènes qui ont conduit des légumes sur leurs chariots, causent entre eux, vêtus de houppelandes en peau de mouton et chaussés de grandes bottes, tandis que de gentilles petites bonnes polonaises, d'une appétissante fraîcheur, les cheveux blonds ébouriffés, le panier au bras, font leurs emplettes en gazouillant comme des hirondelles qui font leur nid, et s'en vont, sautillant, la robe coquettement relevée sur leurs jambes lestes et fines, d'échoppe en échoppe.
A l'extrémité de la rue principale, une ancienne éghse catholique décapitée arrondit son dôme verdâtre surmonté de la croix byzantine aux chaînes de métal. Devant cette église se concentrent toute la vie et l'activité de la ville. Chaque dimanche il y a là un grand rassemblement de paysans, de soldats et de juifs, confondus ensemble dans une masse grise et neutre, sans couleur et sans rehef. Les charpentiers, une longue hache sous le bras ou une scie suspendue à l'épaule, attendent, l'air indifférent, qu'on vienne les embaucher pour la semaine.
Les juifs mettent seuls un peu d'animation dans celte foule, qui a l'immobilité d'un troupeau arrêté. Chargés de vieilles défroques, ils vont et viennent, proposent des ventes et des échanges, se glissent
parmi les groupes, réveillent par un mot la torpeur du moujik qui rit alors de son large rire de faune, faisant hiire dans sa face poilue ses solides dents blanches. Enveloppé dans sa pelisse, le riche commerçant Israélite se promène orgueilleusement au milieu de la foule, entouré de ses clients, suivi de ses courtiers, de ses commissionnaires et de ses commis.
J'étais arrivé près de l'église, où l'on chantait ; le service venait de commencer : un pope de stature imposante, majestueux comme un patriarche avec sa grande barbe d'argent, revêtu d'une dalmatique de velours brodée de perles et coiffé d'un bonnet de velours grenat, officiait. Les portes dorées et ornées de saints de l'iconostase étaient fermées ; devant elles le pope se tenait debout sur une petite estrade recouverte d'un riche tapis, et les diacres, de leurs superbes voix de basse, remplissaient la nef d'un chant triste et émouvant.
De l'église orthodoxe je descendis à l'église catholique qui élève un peu plus bas son pauvre clocher délabré. C'est la chapelle d'un ancien couvent de Carmes déchaux, héroïque et tragique comme un couvent espagnol, aujourd'hui tout en ruine et désert. Des bouts de planches cloués en croix barricadent ses portes; et, en haut, les fenêtres sans vitres montrent des trous noirs, hideux comme des orbites vides. Des pans de murs, déchiquetés en dentelles par la mitraille, ressemblent à des restes d'architecture gothique.
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On suit un petit chemin qui ramp© au pied d'une haute enceinte, avec les sinuosités d'une issue secrète ; on passe sous une porte sombre où de vieux mendiants, appuyés à la voûte, ont de belles poses affaissées de cariatides et de statues de saints mutilés, et l'on arrive en face d'un escalier aux marches disjointes, qui mène à l'église.
L'étroite cour, lugubre et laide comme une cour de prison, est encombrée de marchands d'objets de piété ; et des pauvresses à genoux, dans des attitudes suppliantes, marmottent des prières et vous assourdissent de leurs appels et de leurs cris.
Ici l'affluence est bien plus nombreuse que dans l'é- • glise grecque. Les femmes débordent, avec un remous de jupes de couleurs, jusque sous le porche. Déjeunes polonais en uniforme de soldats russes se prosternent sur les dalles en « faisant la croix » — les bras étendus, la tête penchée, comme le Christ sur le crucifix. La foule accompagne les chants du prêtre, mais dans la mélancolie navrante de cette chapelle aux murs balafrés de fissures, les notes joyeuses des psaumes et des cantiques retombent inertes comme des oiseaux frappés de mort dans leur vol.
D'épais remparts défendent encore le couvent et l'éghse du côté de la vallée. A l'époque des invasions tartares, toute la population de la ville et des environs se réfugiait ici. — Les confédérés de Bar trouvèrent dans les Carmes de Berditschew d'audacieux alliés. On vit ces moines batailleurs prendre le fusil et s'em-
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busquer avec des airs de malandrins derrière les créneaux de leur monastère. Les Russes durent les déloger à la baïonnette. Il y eut une journée d'horrible boucherie. Depuis, le couvent est resté fermé comme une tombe.
Vainement je cherche un café ou un restaurant pour déjeuner, sans être obUgé de retourner à mon auberge. La rue n'est bordée des deux côtés que d'ignobles boutiques juives suspectes comme des bouges. — Des jeunes filles aux allures sauvageonnes, beautés originales et vierges dans leurs vêtements d'une saleté repoussante, la figure à demi noyée sous les ondes noires d'une épaisse toison bouclée, sortaient de la pénombre avec une rapidité d'apparition, portant dans leurs mains une assiette recouverte ou un pot ébréché qui fumait. Les marchands hébreux, flairant en moi un étranger, me harcelaient. J'en avais une longue queue que je traînais à mes trousses, dans la boue ; celui-ci voulait me vendre une pelisse en peau de renard, celui-là me demandait à acheter mon pardessus ; un autre me proposait à l'oreille un faux passeport ou de la chair de femme, qu'il garantissait blanche, tendre et fraîche.
ij'après-midi, je m'en allai jusqu'aux bords de la rivière dont les eaux jaunâtres croupissent au bas de la ville et qui porte le nom trop peu inodore de Ililibpiat, c'est-à-dire « la plante des pieds qui pue». De ce côté de la ville, les maisons dégringolent dans la vallée en 66 bousculant les unes les autres comme une bande
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d'ivrognes qui trébuchent. Construites en terre ou en bois, toutes petites, sans étage, et basses comme des étables, elles sont entourées, au lieu de jardin, d'amas de pourriture et de tas d'immondices. En passantde l'une à l'autre on s'enlise dans des ornières coulantes, on patauge dans des mares empuanties et bourbeuses. Des culottes rapiècetées, des bas à la juive, en coton blanc, troués, des gilets qui ressemblent à des torchons, pendent à des perches, comme des épouvantails. A l'intérieur de ces noirs taudis, des grognements rauques de porcs se mêlent aux piaillements aigus des enfants. La même pièce sert à la fois de cuisine, de salle à manger, de dortoir et même d'étable. Le prolétariat juif de Berditschew est venu s'entasser dans cette espèce de faubourg, oii il grouille dans la crasse et la vermine, au milieu des ordures et des détritus de toute sorte qui descendent de la ville quand il plaît à la pluie de l'en nettoyer. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu d'endroit plus abject, plus répugnant, plus endolori, plus navré. Pas un arbre, pas une pointe d'herbe verte. On ne comprend pas comment même des cloportes humains peuvent vivre dans cette atmosphère de léproserie et de miasmes, dans cet affreux bourbier d'immondices. Des ficelles pourries, nouées à de hautes perches, indi({uentles limites d'un enclos imaginaire — le thoum — inventé pour éluder la loi de Moïscj. Le jour -du sabbat il est défendu aux jui.fs de porter quoi que ce soit, même un mouchoir de poche, eh dehors de l'enclos do leur maison. Pour se soustraire à cette prescription
tout en la respectant, les talmudistes ont imaginé d'entourer des quartiers entiers de hauts poteaux simulant une clôture, de sorte que, le jour du Seigneur, il peuvent circuler dans ces limites, chargés de paquets ou de fardeaux, sans se rendre coupable de péché.
Quand on a traversé la rivière sur un pont de bois, le coup d'oeil que présente Berditschew est plein d'imprévu et de nouveauté. La ville couronne des pentes abruptes, d'un ton de terre de Sienne brûlée. Émergeant d'une nappe de toits verts comme les eaux d'un étang, la tour du feu, très haute, en briques rouges, monte toute droite, semblable à un phare. Un peu plus loin, le dôme de l'église russe s'arrondit comme un ballon énorme qui se gonfle. Et, au bout de la ville dans une position avancée de sentinelle, retranché derrière la ligne belliqueuse de ses remparts, l'ancien couvent de Carmes dont nous avons parlé, superpose ses lourdes assises et élève comme un drapeau déchiqueté par la mitraille ennemie, son frêle clocher percé à jour.
A la couleur de leur badigeon rose ou bleu, on reconnaît les maisons des riches juifs, et à leurs murs blancs lavés à la chaux, les maisons des chrétiens.
Un pâle soleil glaçait d'argent les brumes frissonnantes qui reraphssaient le fond du tableau; et, au premier plan, la rivière jaunâtre et visqueuse coulait, épaisse et lente comme une eau de fumier.
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En voyage, tout est changement à vue, tout est contraste. On sort d'un musée pour visiter une boucherie; on laisse derrière soi un hôpital pour entrer dans un théâtre.
Berditschew qui n'a ni café ni restaurant, ni lieu de réunion d'aucune sorte, Berditschev^^ qui est une ville sans plaisir et sans joie, a cependant une salle de spectacle, vaste baraque en planches où les troupes de passage donnent une représentation de loin en loin.
Le jour de mon arrivée, des affiches café au lait placardées sur les murs annonçaient pour le soir une opérette juive : h Recrue^ et un vaudeville juif: les Allumettes^ joués par des comédiens juifs, avec un orchestre juif. La troupe venait de Roumanie, et son directeur, M. Goldfaden, était à la fois l'auteur des deux pièces et le compositeur de la musique.
Je ne pouvais manquer une si bonne occasion de voir le publif; des premières de Berditschew, et d'assister
à un spectacle qui promettait d'être plein de couleurlocale. L'aubergiste m'indiqua le chemin du théâtre :
— Descendez tout droit, traversez la grande place et montez à gauche.
Je me mis en route, glissant au milieu des fanges, cherchant à m'orienter sur les réverbères qui piquaient les ténèbres de leurs petites pointes jaunes. Je me perdis dans des démohtions, dans des terrains vagues et pierreux, dans des hangars borgnes et pleins de trous ; après avoir franchi un fossé, — peut-être les fondements d'une maison, — je me trouvai enfin sur la grande place qui m'avait été indiquée. Des ombres la noyaient. On eût dit une mer. Les voitures qui la traversaient, avec un bruit sourd, leur capote de cuir noir relevée, prenaient des apparences vagues de gondole. Au loin, deux lanternes rouges, qui brillaient comme les falots d'un navire, indiquaient la porte du théâtre. J.e réussis à y arriver.
Des cabriolets étaient rangés à la file, et les cochers descendus de leur siège se tenaient groupés en curieux avec la marmaille, des deux côtés de la porte de la palissade qui entourait la baraque comme d'une cour extérieure.
Dans le bureau des billets, misérable guérite dressée en plein vent, une superbe juive, un coffret de fer devant elle, trônait, couverte de fourrures, des bracelets enlacés comme des serpents d'or autour de ses poignets souples et blancs, des bagues à chaque doigt, et à ses oreilles de grandes boucles de forme étrange qui sein-
tillaient comme des cercles magiques. Ses yeux passionnés et languissants étaient frangés de longs cils, et ses dents de neige souriaient entre ses lèvres de feu.
La salle était à demi pleine, mais sans cesse de nouveaux spectateurs arrivaient. Au fond, sur des gradins, le menu peuple était assis. Il y avait là des juifs en guenilles qui sentaient l'ail, des servantes coiffées d'un mouchoir, les joues et la poitrine florissantes, les mains rouges. Au-dessus, dans une tribune qui s'ouvrait comme une fenêtre, avec un morceau d'étoffe rouge plié sur le rebord, on voyait, coupés au ventre, les bustes de toute une famille Israélite : le père, un beau brun ; la mère, très grasse, en grande toilette ; les enfants, la tête frisée et ailés de grands cols, habillés non à la juive, mais à la parisienne.
Au point de vue du costume, ce public présentait très peu de variété pittoresque. Les juifs qui étaient venus au théâtre n'appartenaient évidemment pas aux sectes de la vieille croyance et à la communauté orthodoxe. Ils ne portaient ni la redingote longue, ni la calotte traditionnelle. C'étaient des Israélites mis comme des chrétiens. Leurs figures avaient pourtant toutes cette empreinte sémitique si frappante, cette expression intense qui révèle bien plus la race que l'individu : race opiniâtre, têtue, rusée, tenace, active et souple, patiente et ferme, ne se" laissant abattre ni par le malheur ni par l'oppression.
Dans la baraque mal éclairée, plusieurs belles juives
d'une pâleur mate, faisaient briller l'éclat superbe de teurs grands yeux arabes. Les juives de la Petite-Russie, de la Pologne et de la Galicie semblent avoir conservé mieux que les autres le type oriental. Sveltes et élancées, elles ont une noblesse et une élégance, un air de dignité hautaine qui rappellent Déborah et Judith. Elles apportent jusque dans leur coquetterie cette gravité énergique, ce demi-sourire mystérieux des sphinx qui leur donnent un attrait sauvage et inconnu. Et cependant, quand on les examine bien, tout en elles dénote la prudence, la prévoyance, la perspicacité.
Aux stalles d'orchestre représentées par des bancs de bois grossier drapés de percaline rouge, des officiers russes, la raie au milieu de la tête, le lorgnon à l'œil, les mains gantées et appuyées sur la poignée de leur sabre, causaient avec des dames en toilette élégante, — leurs femmes ou leurs maîtresses.
Les musiciens, l'air ennuyé, promenant un long regard sur le public, vinrent enfin s'asseoir derrière leur pupitre.
Le brouhaha des causeries tomba tout à coup quand le chef d'orchestre leva son archet. L'ouverture fut jouée avec beaucoup de brio. Les violons chantaient, les flûtes -lançaient des fusées de trilles légers, les cymbales vibraient, la grosse caisse ronflait.
Il y avait dans cette musique alerte et jeune, quelques éclairs de mélodie vraiment neuve. Cela tintait doucement à l'oreille comme un son de cor lointain perdu dans les bois ; cela cbuchotait et bourdonnait comme
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des mouches d'or dansant la farandole du printemps dans un rayon de soleil. — Enfin la toile se leva sur une salle basse, aux poutres saillantes, meublée de quelques chaises et d'une vieille table, sur laquelle étaient posées des chandeliers de cuivre à plusieurs branches. Une demi-douzaine de juifs, en long cafetan noir, la t/îoulime * posée sur le front, les peissé ^ bouclant sur l'oreille, de chaque côté des joues, marmottaient leurs prières, la tête couverte d'une sorte de drap bariolé. Ils tenaient un livre graisseux à la main et balançaient la tête de droite à gauche pour chasser les distractions. Cette célébration du culte en commun fut brusquement interrompue par l'arrivée d'un sergent instructeur accompagné de ses hommes. On eût dit un soliveau tombant au milieu d'une mare à grenouilles. Les juifs se mirent aussitôt à sauter et à gambader comme des pantins, à crier et à se lamenter comme des enfants qui ont peur. Aucun d'eux ne vour lait être soldat. Une musique vive et légère, comme l'écho d'un rire moqueur, chargeait encore cette scène d'un comique achevé. On riait à se tordre, surtout en entendant les- raisons que donnaient ces pieux observateurs de la loi pour ne pas endosser l'uniforme de conscrit ^. A bout de patience, le sergent recruteur les